Fidèles Trahisons
Chapitre 7
Mathilde se réjouit de voir revenir son mari en sifflotant, elle qui craignait, comme encore bien des gens, qu'il ne fasse des scènes au jeune docteur malgré tout ce qu'il avait donné comme assurance. Elle le connaissait suffisamment pour appréhender un revirement de situation à la moindre contrariété. Souvent il jouait le personnage du surhomme capable de déjouer le destin et il aimait véhiculer l'image de celui qui réussissait à se faire rembourser les peines et les souffrances imposées par la fatalité, celui capable de mener les rênes de la destinée. Il truffait ses discours de phrases associées au hasard, qu'il disait possible de dompter, et affirmait que le principe fondamental sur lequel il s'appuyait était régi par la loi du plus fort. Et il l'appliquait en assujettissant son entourage comme il le faisait avec Doris et Mathilde ou en écrasant ses antagonistes comme ce fut le cas après la mort des jumelles.
Depuis les premiers jours de leur mariage, Mathilde redoutait son mari. Quand elle avait prononcé le « oui » qui devait immortaliser leur union, elle savait bien que Didier ne l'aimait pas follement, mais elle voulait quitter au plus tôt le foyer paternel et ne voyait pas d'autre chemin pour y arriver que celui du mariage. Il l'avait courtisée d'étrange façon, sans lui faire de promesses, sans prononcer une seule parole amoureuse, et leurs rencontres ne s'étaient jamais prolongées au-delà de deux heures sauf lors des visites à sa maison en construction où il clouait les planches en silence, refusant l'aide qu'elle lui offrait. « Une femme doit garder son énergie pour faire les petits et ça viendra bien assez vite », disait-il. Désappointée, elle restait quand même là à le regarder manier les outils et ébaucher ses projets d'avenir. Une fois, à l'improviste, elle eut l'idée d'un pique-nique sur l'herbe, mais Didier refusa de se prêter à cette fantaisie, le temps était trop précieux pour ainsi être gaspillé, et le travail prévu pour un jour devait se faire le jour même.
Ils se rencontraient trois fois par semaine, jamais plus. Et après neuf mois de fréquentation ils se retrouvèrent le soir des noces comme deux étrangers. La déception fut très grande pour la demoiselle du troisième rang qui, abandonnée à elle-même une partie de la soirée, s'était retrouvée dans les bras d'un homme avide qui ne prit aucun temps d'approche avant de s'élancer sur son corps bouillant d'espérance. Une fois rassasié, il s'était contenté de déposer un léger baiser sur ses lèvres desséchées et lui tourner le dos. Il finit la nuit par un ronflement infernal.
Le lendemain matin, elle s'était levée la première et s'était dépêchée de préparer le petit déjeuner, prenant soin de décorer la table avant de faire sa toilette : elle se parfuma, noua un ruban sur sa tête et déboutonna les quatre premiers boutons de sa chemise de nuit jusqu'à laisser poindre ses seins appétissants.
Lorsque Didier l'aperçut, il eut un sifflement d'admiration qu'il transposa par un langoureux baiser dans le cou de sa jeune épouse. Il glissa sa langue affamée le long du décolleté pour attraper entre ses dents un des mamelons gonflés d'amour. Tout doucement, il remonta jusqu'à la bouche où il s'abreuva, de plus en plus assoiffé, en même temps qu'il laissait filer sa main rugueuse sous le vêtement et prenait plaisir à caresser d'abord le dedans des cuisses pour ensuite se perdre à travers la douce toison humide, chemin des mille plaisirs.
Il haletait tandis que Mathilde, toujours assise sur sa chaise de bois, entrouvrait plus grand les jambes et le laissait explorer, à sa satisfaction, son paradis d'amour. Elle envoya la tête vers l'arrière et ferma les yeux, sa bouche invitante prête à accueillir à nouveau l'ardeur de son mari, enivrée par l'odeur du plaisir. Excité, il débarrassa la table du revers de la main pour laisser s'effondrer sur le plancher tout le repas du matin. Il rit. Le bruit de vaisselle cassée l'émoustillait. Mathilde n'y porta pas attention, toujours désireuse de séduire ce mari de qui elle attendait les frissons que ses lectures clandestines lui avaient promis. Il rit de plus belle, d'un rire sadique, encouragé par le désir ardent de son épouse qu'il souleva pour la coucher sur la table et déchirer ses vêtements. Il la couvrit de baisers, la lécha jusqu'aux pieds puis remonta doucement, très doucement, incapable de résister à la tentation de goûter à cette chair humide qui sentait bon le corps chaud. Il but à même la fontaine, à satiété. Mathilde s'entendit prononcer des mots d'amour, des mots de promesse où elle lui jurait fidélité, obéissance et soumission, quoi qu'il dise, quoi qu'il advienne. Et elle tint promesse.
Ce fut là son plus beau souvenir d'amour, le seul moment où Didier lui avait dit qu'elle était belle et qu'il l'aimait. Plus jamais il ne lui concéda d'autres fantaisies amoureuses.
Deux mois après son mariage, Mathilde voulut se désennuyer, s'évader quelque peu de la maison où elle vivait isolée pendant que Didier prolongeait ses heures de travail et n'entrait que tard dans la soirée, épuisé, souvent hargneux. Il prenait alors son plaisir et l'abandonnait pour une autre nuit jusqu'au matin où il déjeunait en silence puis repartait, une boîte à lunch sous le bras, après l'avoir gratifiée d'un sourire ou d'un léger baiser sur le front.
« Que nous vaut la visite de la jeune mariée ?
— Une bicyclette, je voudrais m'acheter une bicyclette. »
Mathilde s'était sentie rougir tant elle se trouvait ridicule d'aller elle-même s'acheter un bien aussi cher. Elle paya sur-le-champ. Puis elle partit immédiatement chez le docteur Doiron où ses espoirs se révélèrent fondés quand elle apprit qu'elle était enceinte. Sans même prendre le temps de dîner, elle s'était rendue au garage, où elle arriva exténuée, pour trouver son mari en train de roucouler auprès d'une jeune fille endimanchée qui attendait sur la banquette d'une luxueuse voiture. Elle vit même Didier lui caresser les cheveux et lui parler à l'oreille. Elle toussa bruyamment. Le regard hostile qu'il lui lança avant de la conduire sans ménagement jusqu'en arrière du garage ne laissait présager rien de bon.
« Que viens-tu faire ? Je t'interdis de venir ainsi m'espionner. Puis, d'abord, comment es-tu venue jusqu'ici ? Tu devrais être à la maison et t'occuper des chaudrons.
— Je suis venue à bicyclette, j'avais quelque chose de très important à te dire.
— Où t'as pris ça, toi, une bicyclette ?
— Je... je l'ai achetée chez Richer.
— Sans ma permission ! Es-tu devenue folle ? Avec quoi veux-tu que je paye ça ? »
Il la secouait brutalement en sifflant sa rage et sa rancœur entre ses dents.
« Je l'ai payée en entier avec l'argent que mon père m'a donné. Tu ne devras rien à Richer, je te le jure.
— Bonne à rien ! »
Il la gifla. Entre deux soubresauts, elle lui annonça qu'elle aurait un enfant ; il pouffa de rire. Alors elle s'en retourna sur sa bicyclette attendre ce mari qui n'entra que tard dans la soirée, ivre et arrogant, pour la trouver étendue sur le canapé, enroulée dans une épaisse couverture. D'abord il se dévêtit et s'approcha avec délices pour la découvrir et s'allonger de tout son long sur son corps silencieux où il satisferait à nouveau son appétit féroce sans qu'elle bougeât, sans aucune parole pour réchauffer sa peine, seulement un gémissement de bête.
A partir de ce jour, Mathilde sut à qui elle avait affaire. Elle s'effaça devant cet homme sans façon qui ne considérait que lui-même, mais exigeait des autres ce qu'il ne pouvait consentir à donner. Condamnée à le supporter, elle puisa son courage dans la solitude et s'occupa à lire tout ce qui lui tombait sous la main. C'est ainsi qu'elle développa le goût des livres qui traitaient de médecine, surtout ceux où des femmes aidaient aux accouchements.
À la naissance de son premier bébé, Mathilde était seule à la maison, comme à l'accoutumée. Elle avait bien demandé à Didier de prévenir le médecin, mais il ne l'avait pas prise au sérieux, parce qu'elle ne se lamentait pas assez, parce qu'elle ne semblait pas affectée outre mesure par la douleur. Et il avait complètement oublié le docteur quand il était revenu, tard dans la soirée, beaucoup trop tard, alors qu'elle avait accouché ! Elle accepta qu'il en fût ainsi.
Peu de temps après, alors qu'elle allaitait encore son bébé, le médecin lui annonça une deuxième grossesse. Elle tut l'événement jusqu'à cinq mois, moment où Didier remarqua la nouvelle rondeur de son ventre, mais cette fois il se montra attentionné, plus tendre. Malheureusement, son premier fils pleurait. Il précipita ses gestes et encore une fois il prit satisfaction sans laisser de miettes pour celle qui grossissait de chagrin en caressant ce ventre plein de son amour à elle.
Elle accoucha de son deuxième enfant de la même manière que le premier ; elle ne demanda même pas à Didier de prévenir le docteur. Lorsqu'il rentra, il la trouva en train de donner le sein à un petit garçon encore tout rougi alors que l'autre dormait dans sa couchette. Elle lui sourit bravement quand il s'en approcha et l'embrassa sur le front avant d'entreprendre, à sa grande stupéfaction, de tout ranger et nettoyer. Puis il apporta un plateau sur lequel reposaient une théière et deux tasses.
« Tu fais bien ça, ma Mathilde, je regrette pas de t'avoir mariée. Maintenant, dans combien de temps penses-tu que nous pourrons à nouveau faire des p'tites folies ?
— C'est bien loin de mes préoccupations pour l'instant. »
Elle comprenait que Didier avait cette façon de lui dire qu'il l'aimait, mais ses attentes à elle s'élevaient bien au-delà des cris de la chair.
« Ça te fait rien si je sors un peu ? Lorsque je reviendrai, je dormirai sur le canapé... un événement comme celui-ci, ça se fête ! Demain je t'amènerai de l'aide. Ovide m'a déjà parlé de sa fille. »
Usée par la fatigue ou la crainte, encore une fois elle fit semblant de le croire et poussa l'horreur de l'histoire jusqu'à lui recommander de s'amuser, d'en profiter même si elle savait ce que signifiaient les visites de son mari au village. D'abord elle avait cru qu'il prenait un verre en compagnie d'amis, mais une commère s'était fait un devoir de lui dire qu'on l'avait vu plusieurs fois faire monter des femmes et les conduire au village voisin pour n'en revenir que tard le soir. Tous le connaissaient assez bien pour savoir qu'il cherchait les occasions de séduire, ou de courtiser, et n'eût été le respect que l'on portait à Mathilde, plusieurs auraient étalé sa conduite au grand jour.
Une fois seule, Mathilde se sentit forte et courageuse, à un point tel que ses énergies se décuplèrent pour lui donner le courage de se préparer quelque chose à manger, de changer ses draps puis de laver son nouveau-né. Après, seulement, elle se laissa sombrer dans un court sommeil réparateur, l'enfant couché sur elle.
Aussitôt les quarante jours accomplis, Didier recommença à se montrer insistant. À tous les jours, il revenait plus tôt, parfois à l'heure du souper, et il sollicitait Mathilde qui s'offrait à lui inconditionnellement, dès qu'il exprimait un désir d'amour. Elle le comblait autant qu'il le souhaitait, sans craindre une nouvelle grossesse puisque ses lectures lui avaient appris qu'il était peu risqué de partager des moments d'amour quand on nourrissait au sein. Jamais elle n'aurait cru que ses bouquins la tromperaient. Pourtant, pour une troisième fois en deux ans, elle se fit « engrosser », comme Didier le lui dit.
Son tempérament soumis l'aida à accepter les faits tels qu'ils se présentaient. Quand elle sentait la vie se développer dans son ventre, Mathilde s'affirmait dans son amour d'elle-même ; elle prenait emprise sur ces vies qu'elle nourrissait et protégeait. Et la providence se montrait généreuse : pas de nausées et toute la force nécessaire pour prendre soin de ses bébés. Elle dut convenir que cette nouvelle grossesse lui était agréable. Son mari se gonflait d'orgueil de voir ainsi sa maison se peupler d'hommes à sa ressemblance et il se montrait plus vivable.
Cependant, malgré qu'elle restât jolie, elle grossissait au rythme de ses grossesses, sous le regard sarcastique de son mari qui l'humiliait en public. Alors elle se taisait et penchait la tête, souriant bêtement parce qu'elle savait que lorsqu'ils se retrouvaient seuls, Didier appréciait ses chairs gonflées et demandait toujours aussi souvent à se servir. Jamais elle ne lui refusait ce qu'elle avait promis de lui donner, bien qu'elle eût de nombreuses fois pleuré de déception quand il s'endormait avant même de lui accorder un seul baiser de reconnaissance.
Elle accoucha de son troisième enfant un dimanche midi, mais cette fois Didier était allé chercher le docteur Doiron qui arriva juste à temps pour voir naître un autre garçon. Langevin avait entendu les cris d'un nouveau-né pour la première fois et les larmes lui étaient venues aux yeux, surpris par ce long cri déchirant qui lui arrachait une couche d'insensibilité. C'est alors qu'il prononça péniblement le mot emprisonné dans son cœur d'ignorant : « Merci ! »
Les mois qui suivirent déposèrent un baume sur la vie sentimentale de Mathilde, avec Didier, plus attentif et présent, qui collaborait même à certains travaux domestiques. Pour le bonheur que lui apportait ce troisième enfant, elle aurait voulu au plus tôt un autre ventre bien rond que Didier aurait pu caresser et cajoler aussi souvent qu'il l'aurait désiré. Alors elle sevra son bébé pour s'offrir en amour et ses espoirs furent vite comblés, au grand dam de Didier qui s'esclaffa, contrarié.
« Tu pourrais attendre un peu, tout de même. Veux-tu me ridiculiser ? Laisse-moi respirer et cesse de faire des p'tits !
— Il faut être deux pour y arriver, Didier. »
Elle avait osé s'élever contre lui.
« Si seulement tu cessais de roucouler, nous nous retrouverions pas avec quatre enfants sur les bras.
— C'est toi qui passes ton temps à me solliciter. Si je te refuse, tu pars, tu vas te satisfaire ailleurs.
— Veux-tu dire que je couraille, par hasard ?
— Oui. C'est pas moi qui le dis, tout le monde sait que tu te payes des petits à-côtés et que tu cherches des occasions.
— Eh bien, c'est de ta faute ! Regarde-toi, tu es grosse et toujours pleine. Qu'est-ce que tu veux que je fasse de toi ? Je t'endure puis une fois de temps en temps je m'offre mieux. C'est à prendre comme ça. Au moins, j'te bats pas à tour de bras, tu manques pas de nourriture, alors laisse-moi vivre un peu et ferme-la. »
Mathilde dégringolait de haut ; ni son cœur ni son esprit n'arrivaient à saisir cet homme imprévisible. Elle mit les mains sur son ventre qu'elle caressa elle-même. Cet enfant serait le dernier, celui qu'elle chérirait à la place de son père et qu'elle endormirait paisiblement en chantant.
Mais cette grossesse ne fut pas comme les autres. Elle avait des nausées, devait se reposer l'après-midi et pour se sentir mieux, il lui fallait marcher en plein air, s'éloigner de la maison. Didier lui proposa d'engager une bonne. Elle trouva l'idée des plus agréables, comblée par cette liberté nouvelle qu'elle pourrait utiliser à assister le docteur dans ses visites aux futures mères, comme elle avait entrepris de le faire pour Joséphine avec qui elle s'était liée d'amitié.
L'été 1932 fut très chaud. Le village de Bellesroches, caché à l'intérieur des terres, emmagasinait la chaleur du jour jusqu'à en rendre la vie insupportable. Joséphine suffoquait et ne se sentait soulagée qu'à l'ombre d'un gros saule, au bord de la rivière où elle se laissait traîner les pieds dans l'eau en s'aspergeant le front.
C'est là qu'elle tenait ses conversations avec Mathilde.
« Quand je vous regarde, madame Langevin, je ne dirais pas que vous avez eu autant d'enfants. Il me semble que je ne pourrai pas en porter un autre, c'est trop pénible.
— J'ai la santé qu'il faut et le temps aussi. Mes enfants m'ont apporté le plaisir de l'existence et permis, au contraire de ce qu'on pense, de sortir de la maison. Grâce à mes accouchements, j'ai beaucoup appris. »
Elle aurait aimé pouvoir dire aussi combien elle se sentait importante aux yeux de son époux qui, sans lui témoigner toute l'attention qu'elle souhaitait, la soignait quand même davantage, surtout depuis l'engagement de la « fille à Ovide » en compagnie de qui il faisait de longues marches. Elle se tut cependant, d'abord parce qu'elle craignait de laisser transparaître le vide amoureux de sa vie, mais surtout pour éviter d'amener la conversation sur le comportement dévergondé de son mari.
« Des garçons, ça fait une belle relève pour le père, reprit Joséphine, à court de souffle.
— Mais cette fois, je pense que ce sera une fille, ma petite fille à moi. Tous les soirs, je la dorlote, je lui parle de poupée et de dentelle. A la manière que je sens bouger ce bébé, je sais qu'il ne s'agira pas d'un autre gros garçon vigoureux, ses mouvements sont trop tendres et j'ai encore des nausées. Je prie le Seigneur qu'il m'envoie la chère enfant que j'espère.
— Eh bien ! je vous avouerai, Mathilde, qu'en ce qui me concerne, ça m'est bien égal d'avoir un garçon ou une fille ; ce qui m'importe, c'est la délivrance au plus tôt. Je me sens lourde, je dors mal, ma digestion se fait trop lentement et je n'ai d'appétit pour rien. Je ne ris plus... j'ai des angoisses. J'aimerais revenir en arrière, ne pas être enceinte. J'ai peur. Je sais que c'est pas correct ce que je vais dire, mais j'trouve pas ça juste que nous, les femmes, soyons obligées de souffrir pour mettre au monde nos petits alors que les animaux font ça comme si de rien n'était. »
Mathilde passa son bras autour de ses épaules.
« C'est normal de se sentir ainsi. Et quand on est dans cet état d'âme, c'est que la délivrance n'est plus bien loin. Certains disent qu'il s'agit là d'une forme de renonciation à se libérer de cet être avec qui nous vivons depuis neuf mois. La nature fait bien les choses et vous verrez, Joséphine, que Dieu ne nous abandonne pas. J'ai accouché trois fois et ça s'est bien passé. Ensuite on oublie tout, prêtes à recommencer. Il n'en sera pas différent pour vous ! Allez, calmez-vous maintenant et profitez de cette brise.
— Vous serez avec moi quand ça viendra ?
— Oui, sans doute que j'assisterai le docteur. Aurez-vous quelqu'un pour vos relevailles ?
— Ma sœur Rosalie. Elle est maîtresse d'école et elle doit arriver la semaine prochaine. Elle vient nous visiter pour la première fois. »
Là-dessus, elles reprirent péniblement le chemin du retour, toutes deux se tenant par une main, alors que de l'autre elles soutenaient leur ventre trop lourd.
Joséphine accoucha de Marie au début du mois d'août alors que Mathilde porta son fardeau jusqu'à la fin septembre, le bébé tardant à venir, comme s'il se retenait à la chair de sa mère pour lui épargner la déception d'un autre enfant mâle. Son premier cri, à peine audible, avait arraché des jurons à son père. Ils le nommèrent Doris.
Didier n'aimait pas cet enfant, fluet et pleurard, et ne le prenait jamais dans ses bras. Alors Mathilde compensait et le surprotégeait pour en faire l'enfant chéri de sa mère, le dernier rejeton de la famille Langevin, puisque maintenant elle savait qu'il existait des moyens pour mettre un terme à ses grossesses répétées. Elle n'avait plus qu'à trouver le courage nécessaire pour repousser les avances de son mari quand les risques étaient trop grands. Ce qu'elle fit durant quinze ans, jusqu'au soir où Didier, éméché après une autre soirée au village, lui avait demandé de lui faire couler un bain chaud et de le rejoindre. Il s'était fait plus tendre, plus insistant aussi, quand il avait enlevé ses vêtements pour s'afficher tout nu, alourdi par les années, et qu'il s'était mis à siffloter, le torse gonflé par son ventre à demi rentré. Il lui avait tendu les bras et elle s'y était logée sans riposter, même quand il avait dégrafé sa robe de coton qu'il avait fait descendre précautionneusement jusqu'à la taille, tout fébrile, et qu'il avait libéré les seins affamés, gorgés d'espoir, qui se pointaient à la recherche du souvenir.
Quand il laissa courir sa langue humide le long de cette poitrine invitante et qu'il saisit de ses lourdes mains un sein qu'il porta à sa bouche comme s'il voulait y boire l'amour, elle sentit la passion dans ses entrailles et supplia les dieux du plaisir de ne pas l'abandonner. Il avait tiré sur sa robe, puis sur son jupon. Seule sa culotte résistait à l'assaut. Elle eut bien un mouvement de recul, mais la bouche carnassière de Didier s'attaqua tout de suite à déchirer le délicat tissu et à piquer dans l'épaisse fourrure dont l'odeur était tant appréciée.
Il l'invita à entrer dans la baignoire et entreprit de lui laver d'abord le dos, puis les seins et enfin le bas du corps alors qu'elle se taisait, les yeux fermés, et qu'elle savourait docilement chaque instant sans oser bouger, de crainte que ne s'arrêtassent là les bonheurs du moment, mais il lui prit la main qu'il entraîna sur son membre éveillé et lui ordonna d'y témoigner la même attention. Brusquement, il enjamba la baignoire et l'eau éclaboussa partout. Assujettie par l'espérance, elle le suivit, toute dégoulinante, jusqu'au canapé du salon où il s'étala sur elle de tout son long, incapable de reprendre ses gestes amoureux. Il écrasa sa bouche sur la sienne, en gémissant, tandis qu'elle, les yeux hagards, retenait son souffle avec l'espoir qu'il restât des miettes de ce festin. Assouvi, il se releva, posa un léger baiser sur son front encore en attente et alla se coucher sans rien de plus.
Elle était restée allongée à se caresser de déception jusqu'à ce qu'elle connût des plaisirs qu'elle ne soupçonnait même pas, et son soulagement fut si grand, si révélateur, que lorsqu'elle s'assoupit, sa décision était prise : dorénavant elle satisferait son plaisir, dans l'indépendance, seule avec sa conscience, sans risque de grossesse.
Mais elle ne pouvait échapper à son destin. Traquée par l'enfantement, elle s'était retrouvée enceinte, pour une cinquième fois, à pleurer ces instants d'abandon. Et elle pleura beaucoup, n'ayant le courage de l'annoncer à Didier qu'après de longs mois de solitude où elle prenait consolation auprès de son fils Doris, le seul à voir ses larmes qui ne s'asséchaient pas.
Pour tenter de la consoler, il lui caressait les cheveux, quand elle demeurait trop longtemps assise dans sa chaise berçante, ou bien il recevait son amour, installé à ses pieds, la tête sur ses genoux. Alors à son tour, elle jouait dans l'épaisse chevelure du garçon de quinze ans et ils pouvaient rester ainsi de longues heures.
« Cesse de dorloter ce garçon, tu vas en faire une fille... Y en a déjà pas à revendre !
— Caresser un enfant n'a rien de répréhensible, c'est pas ça qui en fera autre chose qu'un gars. Et tant mieux si ça le rend plus sensible, il y en aura au moins un dans la famille.
— Qu'est-ce que t'as ? T'es donc bien susceptible, je disais ça de même. Si on peut plus te parler, mieux vaut le dire tout de suite. »
Mathilde éloigna Doris.
«Je suis enceinte.
— C'est pas vrai, c'est impossible ! Tu refuses toujours mes avances, dit-il en la dévisageant. À moins qu'il y ait quelqu'un d'autre là-dedans, Doiron par exemple, tu es souvent avec lui ! Même s'il est vieux, il est encore bon. Ils sont plus vicieux à cet âge-là ! »
Il avait son regard de bête enragée, prête à bondir.
« C'est toi qui es vicieux dans tes propos. Quand on a connu un homme comme toi, c'est amplement suffisant pour se tenir loin des autres. »
Cette fois Mathilde ne pleurait plus en parlant. Il se radoucit.
« C'est pour quand ? J'avais bien remarqué des changements, mais je pensais que tu mangeais plus, c'est tout.
— J'accoucherai au début de décembre. Je n'ai pas envie de cet enfant, moi non plus, si tu veux savoir. À mon âge... »
Elle le fixa froidement avant de poser les mains sur son ventre déjà très gros et, après avoir échappé un long soupir, prit sa veste de laine. Elle se dirigeait à pas lents vers le raccourci de l'église quand elle croisa Rosalie.
« Si ça continue comme ça, nous aurons une fin de mois d'août exceptionnelle, ma chère Mathilde.
— Va ! les jours peuvent bien filer, beaux ou mauvais, ça ne changera pas grand-chose à ma condition.
— Toi, tu as quelque chose. Je ne te reconnais pas cet air pessimiste.
— Bof ! disons que ça fait un temps que la chance ne me sourit plus... je me suis fait avoir encore une fois.
— De quoi parles-tu pour l'amour du ciel ? Je parie que ton idiot de mari t'a fait une scène ou bien s'est envoyé en l'air avec une dévergondée. Tu es une sainte de l'avoir enduré ainsi pendant de si longues années !
— Ce n'est pas ce que tu crois.
— Eh bien, parle. Tu es au bord des larmes, ça m'inquiète, tu sais.
— Tu veux savoir ? Prépare-toi à rire, car ce qui m'arrive est ridicule. Je suis enceinte, à mon âge, tout comme sainte Anne... à quarante-six ans, est-ce assez drôle ? »
Rosalie examina Mathilde de la tête aux pieds.
« Maintenant que tu le dis...
— Je n'ai jamais grossi aussi vite et à tout bout de champ je dois interrompre mon travail pour me reposer. Les garçons ne me donnent pas de chance non plus ; ils ont toujours faim et ils ne lèvent pas une paille. C'est Doris qui m'aide le plus, en cachette à part de ça, sinon il se ferait apostropher par Didier. »
Depuis le dernier Noël, les deux femmes étaient devenues des amies. C'est au comptoir du magasin général que tout avait commencé, au moment où Mathilde était venue acheter du tissu parce qu'elle voulait confectionner à chacun de ses fils une chemise et un pantalon. Devant l'intérêt de Rosalie, Mathilde lui avait suggéré de coudre, elle aussi, une chemise qu'elle pourrait offrir à son beau-frère.
«Je ne serai jamais en mesure de coudre quoi que ce soit, j'ai les mains peu habiles.
— Ça s'apprend, mademoiselle, ça s'apprend. Nous utiliserons le même patron et nous travaillerons ensemble. J'ai en plus une machine à coudre, et si vous venez chez nous, je vous montrerai à vous en servir. »
Elles taillèrent les tissus sur le grand comptoir du magasin puis commencèrent le travail à la main. Et ainsi, de fil en aiguille, se succédèrent de vives discussions sur le rôle des femmes, sur la carrière de Rosalie, sur le mariage ou la fidélité.
Quand Rosalie se rendait chez Mathilde, c'était toujours en soirée, au moment où elle la savait seule avec Doris tandis que les plus vieux suivaient les traces de leur père et couraient les jupons. Une fois, alors qu'elle arriva plus tôt que prévu, elle la trouva adossée au mur, la tête entre les mains, les cheveux en broussaille, le tablier de travers, la blouse sortie de sa jupe, les yeux rougis par des larmes qui coulaient encore.
« Seigneur, qu'est-ce qui est arrivé ?
— Il est arrivé que j'ai tenu tête à Didier et il me l'a fait payer.
— Vas-tu me dire que Didier t'a battue ? »
Rosalie était rouge.
« Ça ne me dérange plus, c'est surtout ses paroles blessantes qui me font mal. Pour une simple pointe de tarte... tu vois comme c'est ridicule... il me l'a enlevée des mains. Il en était pourtant à sa troisième pointe, dit-elle en baissant la tête. Tu connais Didier, il n'est pas réellement méchant, c'est un impulsif.
— Pour sûr que je le connais et l'opinion que j'en ai est pas mal différente de la tienne. Didier est infâme, grossier, odieux, un personnage abject qui n'a de considération que pour lui-même. Il y a longtemps que tu aurais dû le laisser. De toute façon, il se conduit déjà comme un célibataire, il finira par t'apporter quelque chose de mauvais.
— C'est le seul homme de ma vie. Il se calmera. Parfois il est bien correct avec nous.
— Ça comprend qui " nous " ?
— Mon Doris ! Mais ce soir... comme il a tenté de s'interposer entre son père et moi, il a reçu toute une taloche.
— Et toi ? »
Plus choquée par le mauvais traitement fait à son fils que par son propre malheur, Mathilde confia librement : « Moi, à la grosseur que j'ai, il prend ses poings. Il me traite de "grosse cochonne", tu vois comme c'est du propre ! J'aimerais lui faire ravaler ses mots en le gavant jusqu'à ce qu'il en meure parce qu'il ne mange pas, cet homme-là, il dévore tout rond. En plus, il exige d'être servi aussitôt qu'il met 'le pied dans la maison et si c'est froid, c'est le chapitre des grossièretés.
— Tu ne vas tout de même pas supporter ça encore longtemps ! Donne-lui une leçon... viens avec moi, amène Doris.
— Pour aller où, Rosalie ? Ça donnera rien, Didier me le pardonnera jamais, ça compliquera encore les affaires. »
Les deux femmes s'étaient étreintes, impuissantes, et maudissaient chacune leur tour l'emprise de Didier quand soudain il apparut dans la porte, le visage encore raidi par la rage, prêt à relancer son venin.
« Il ne te sert à rien de prendre tes grands airs d'homme offensé, Didier Langevin, cria Rosalie, regarde-toi, on dirait un gros porc, mais tu ne me fais pas peur. Tes heures de gloire sont terminées, tu as fini de tyranniser ta femme qui t'a trop bien traité ; elle ne mérite pas tes insultes.
— Là, mademoiselle, vous dépassez les bornes. » Il commençait à respirer avec difficulté. « Je suis ici chez moi et ce n'est pas une chipie de ton espèce qui va venir me dire quoi faire chez nous. Dehors, et qu'on ne te revoie plus !
— Attention ! Ton poste d'échevin pourrait souffrir de ton manque de savoir-vivre. Je suis bien capable de porter sur la place publique ce que j'ai vu et entendu ici ce soir et je ne crois pas que les habitants de Bellesroches apprécieraient de savoir quel individu répugnant tu es !... Et ton commerce, Didier, ton commerce ? Méfie-toi, tu ne connais pas bien Rosalie DuMarais. »
Sa fierté et son orgueil attaqués, Didier avait donné un coup de pied dans la porte avant de reprendre son souffle et d'enchaîner sur un ton qu'il voulut plus doux : « Tu devrais savoir que je m'emporte facilement, mais je l'aime, ma Mathilde, même s'il nous arrive des petits accrochages de temps en temps. C'est vrai, chérie, que je t'aime, hein ! »
Mathilde sourit devant cette pauvre déclaration d'amour.
« Si tu l'aimes, tu vas la traiter comme il se doit et si jamais tu relèves la main sur elle, tu verras ta belle carrière s'arrêter là. Je te jure que je mettrai mes menaces à exécution.
— C'est correct, j'ai compris. »
Il gratifia Mathilde d'un long et langoureux baiser avant de ressortir en emportant un sac qu'il prépara à la hâte. Cette nuit-là, il ne vint pas coucher.
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