Fidèles Trahisons

Geneviève Desbiens · Chapitre 11 sur 16

Pages du PDF

Fidèles Trahisons

Chapitre 11

 

« Entrez, bienvenue chez le docteur.

— Heu ! Je ne suis pas venu voir le docteur, c'est pour toi, Marie. J'ai reçu des nouvelles de Doris. Il t'envoie une lettre qu'il m'a demandé de te remettre. »

Mathilde s'était habillée avec sa robe à carreaux par-dessus laquelle elle portait son chandail gris, fermé au cou mais déboutonné à la taille, et elle avait attaché ses longs cheveux noirs avant de les couvrir d'un foulard de tête fleuri, comme pour ses grandes sorties. Nerveusement, elle ouvrit son sac à main, qu'elle tenait à deux mains contre sa poitrine, pour en sortir une enveloppe rose qu'elle tendit à Marie.

« C'est bien gentil à vous de me l'apporter. Ecoutez, prenez le temps de vous asseoir, je vais préparer du thé et nous parlerons de Doris.

— Là, tu me fais tellement plaisir, Marie. Il y a longtemps que j'ai pas parlé de Doris avec quelqu'un. C'est un peu gênant, tu comprends.

— Oui, je comprends. Je vais préparer le thé. »

Elle patientait sur sa chaise droite, les fesses à peine appuyées sur le siège, quand Morris vint la voir.

« Quel bon vent vous amène, madame Langevin ? Est-ce que vous vous portez bien ?

— Oh, ma santé est bonne, docteur ! Je suis moins occupée depuis que j'ai deux de mes gars qui travaillent au chantier. Y me reste juste Harold à la maison et il aide son père au garage. Moi, je continue de rendre visite aux femmes enceintes, comme on avait convenu. L'autre jour on est venu me chercher de Saint-Cyrille. D'ailleurs, Lili Trottier devrait accoucher avant la fin du mois. Ce sera son premier bébé et elle est nerveuse.

— Êtes-vous retournée voir mesdames Blanchard et Proulx ? Je ne les ai pas revues depuis leur accouchement, mais je passerai la semaine prochaine voir comment se portent tous ces bébés. Aimeriez-vous venir ?

— Ça me ferait plaisir. Je leur ai parlé au téléphone, justement avant-hier, et tout semblait bien aller. » Mathilde, plus volubile, s'animait. « Tout le monde pense du bien de vous et des accouchements que vous faites, vous savez. Quand je vais voir Lili, je lui parle un peu de la naissance de Noël Panet et elle m'écoute avec des yeux grands comme ça ! Je lui dis qu'avec des mots, juste des mots, vous faites des miracles. »

Silencieusement, Marie apporta le thé sans que Morris l'aperçoive.

« Soyez prudente quand vous en parlez, peu de gens sont habitués à ces pratiques et plusieurs pourraient mal interpréter vos paroles, chuchota Morris. Je préférerais que vous gardiez le silence sur cela.

— Oh, nous en parlons entre femmes seulement ! Je fais très attention, je raconte pas tout dans les détails, mais de m'entendre ainsi parler, ça les rassure beaucoup. »

Marie toussota.

« Comme ça, Mathilde, nous nous reverrons la semaine prochaine ! Bonne fin de journée. »

Il prit une tasse au passage et laissa les deux femmes à leur bavardage.

« Votre travail aide beaucoup le docteur Vanderstat, Mathilde. Vous faites une bonne équipe.

— Si tu pouvais le voir, avec ses belles paroles, ses gestes méticuleux et cette tendresse qui se dégage de tout son être. Il est habile et extrêmement consciencieux, on dirait qu'il exorcise la douleur quand il appose ses mains, que la souffrance prend un autre visage. Marie, cet homme est pas un homme ordinaire. Tu es bien chanceuse qu'il te choisisse comme épouse. Il est d'une grande générosité et d'une sensibilité insoupçonnée, il va bien avec toi. Oui, oui, toi aussi tu es généreuse. Doris, mon petit Doris, m'a tout raconté dans sa lettre et je sais que c'est grâce à toi s'il a pu aller en ville. Doris et moi te devons beaucoup ; sois certaine que jamais, jamais, j'oublierai ce que tu as fait ! Tu mérites pas les misères que mon mari a cherché à te faire et désormais je veillerai à ce qu'il te laisse tranquille. »

À travers les larmes qui ruisselaient sur son visage usé, des yeux déterminés prouvaient qu'elle ne craignait plus Didier. Elle se métamorphosait devant Marie, plus grande et encore plus forte, décidée à ne vivre que pour Doris et à rembourser sa dette.

« Votre fils est un ami, je n'ai fait que l'aider. Parlez-moi de lui, maintenant, où est-il au juste ? A-t-il trouvé du travail ? »

Le regard de Mathilde s'enflammait. Avec fierté, elle raconta que Doris travaillait avec une troupe de danseurs, qu'il s'était fait plusieurs amis, qu'il partageait un appartement avec deux autres membres de la troupe et qu'il préparait une tournée. Son nom apparaissait même sur une affiche.

Marie s'était approchée de la fenêtre et faisait tourner impatiemment l'enveloppe rose entre ses mains.

« Il est temps de prendre congé, je crois », dit Mathilde.

Elle souriait.

Ma très chère Marie,

Pour moi, la ville est le paradis. Je suis arrivé ici comme une pauvre bête perdue, ne sachant trop où me diriger. Ton amie Aline m'a beaucoup aidé. Elle m 'a présenté son frère Charles, un charmant jeune homme, qui à son tour m'a mis en contact avec Alfred, son confrère de travail. Alfred est très beau. Il vit chez sa mère, mais nous nous voyons souvent. Personne ne sait que nous nous fréquentons. Parfois, lorsque mes compagnons partent en tournée et qu'il ne travaille pas au musée, nous passons quelques jours ensemble. Alfred est un artiste, il peint toutes sortes de belles choses qui se vendent très bien.

J'ai trouvé du travail dans une troupe de danseurs professionnels. Je suis habilleur, maquilleur et couturier. J'ai dit à ma mère que je dansais, mais ce n 'est pas encore le cas. Cependant, je suis des cours que me donne la directrice de la troupe. Elle dit que j'ai beaucoup de talent et que bientôt je pourrai me joindre aux autres comme figurant. N'est-ce pas merveilleux !

Tu avais raison, Marie. Ici, personne ne porte de jugement sur mes manières. Les deux compagnons avec qui j'habite vivent ensemble comme homme et femme, mais on ne dirait pas ça. Ils sont très gentils avec moi. Ça fait deux mois que nous cohabitons et jamais ils ne m'agacent.

Des fois, j'invite Aline à sortir. Nous parlons beaucoup ensemble. Elle est très dynamique, elle m'entraîne dans toutes sortes de soirées où je rencontre plusieurs personnes, des artistes pour la plupart. Comme j'aime la ville ! Je ne retournerai plus jamais à Bellesroches.

Je t'embrasse,

Doris

Mathilde était revenue à la maison avec une nouvelle pulsion, une espèce de sérénité qui la rendait plus forte, plus audacieuse aussi, et elle avait pris la décision qu'elle irait à la ville visiter son fils, qu'elle partirait sans l'accord de Didier si nécessaire, qu'elle organiserait son voyage avec l'aide de Rosalie. Elle sourit devant tant de hardiesse et se sentit soulagée juste à l'idée que pour une fois dans sa vie, elle ferait ce que bon lui semblait : « Cette fois, Didier Langevin, c'est à mon tour. Doris est en sécurité, je n'ai plus à craindre ni tes sarcasmes ni tes menaces. »

De son côté, malgré l'annonce officielle d'une union entre Morris et Marie, Didier n'avait pas abandonné ses projets de mariage pour son fils Harold. Ça n'avait rien changé à ses élucubrations ; il avait projeté de le marier et comptait bien le faire grâce au plan démoniaque qui lui permettrait d'arriver à ses fins. Pour lui aussi le temps pressait.

C'est ce même jour qu'il entreprit de faire part de ses intentions à son fils de vingt-cinq ans, resté à table avec lui pour partager un fond de whisky. Les deux hommes s'entendaient bien quand il s'agissait de boire ou de fêter, même qu'à deux reprises ils étaient allés en ville draguer, complices pour s'adonner aux mêmes passions. En fait, ils se ressemblaient malgré leurs trente kilos de différence... et ils riaient du même rire gras.

À l'adolescence, Harold avait développé des tics nerveux, un rictus ridicule ou bien un clignement de l'œil droit, qui à la longue agaçaient, et qui apparaissaient dans des moments de stress ou de grande contrariété, ce qui indisposait les gens à un point tel que plusieurs détournaient le regard ou fuyaient discrètement, appréhendant un accès de colère chez le jeune homme. Cependant on aimait son rire facile et ses belles manières avec les femmes. Grâce à lui, Didier était assuré que le Garage Langevin & Fils continuerait de faire de bonnes affaires : de plus, il était vaillant et surtout très compétent.

« Que penses-tu de Marie ?

— Vous parlez de Marie, la fille d'Antoine ? Un beau brin de fille, mais elle aime pas beaucoup les Langevin.

— J'haïrais pas ça de l'avoir comme bru. Cette fille-là m'a toujours impressionné, elle a du caractère.

— Mais voyons, l'père, vous savez bien qu'elle est promise au docteur. C'est pas une affaire pour moi, je suis pas de calibre.

— Arrête de voir de la petite misère partout. Avec l'allure que t'as, tu s'rais capable de décrocher ce beau morceau. T'as juste à te prendre au sérieux, à la courtiser un peu, tu vaux sûrement autant que ce Vanderstat. L'avenir est devant toi, je vais t'aider. Avec un bon plan et un peu de tactique, à deux nous devrions en venir à bout. Ha ! Ha !

— C'est pas pour moi, cette fille, papa. Elle est trop belle et ses manières raffinées vont pas avec mes gros doigts sales. Laissez tomber, je regarderai ailleurs. »

Didier donna un coup sur la table et réveilla Mathilde qui s'était assoupie sur l'ancien lit de Doris. Comme elle avait laissé le repas reposer dans le four, elle pensa avec effroi que Didier attendait pour se faire servir. Elle allait sortir de la chambre lorsqu'elle entendit parler de Marie.

« J'te dis que c'est possible de t'offrir Marie Richer, c'est du bon gibier à se mettre sous la dent, laisse-la pas filer. J'vais t'aider, j'ai déjà pensé à tout. » Il se versa les dernières gouttes de whisky et marcha lentement jusqu'au bahut d'où il ramena une autre bouteille. « C'est un grand jour, mon fils, il faut fêter comme il se doit. Tiens, bois ça d'une traite pis tu m'en donneras des nouvelles.

— J'ai pas envie d'embarquer dans ce jeu, l'père.

Marie voudra jamais de moi, elle se mariera au printemps, j'suis pas pour la talonner et la courtiser bêtement. Elle m'enverra promener, c'est certain. Vous la connaissez suffisamment pour Savoir de quoi je parle, il me semble. J'ai pas envie d'être la risée du village, j'ai d'autres projets d'avenir.

— Tu feras ton avenir avec Marie Richer, foi de Didier Langevin. » Il hoqueta bruyamment. « Une fille, ça se prend, tu sais. Prends-la de force, elle sera à toi. Que crois-tu qui se passe dans la nature ? T'as déjà vu un étalon lorsqu'il veut sa jument ? Y passe pas son temps à faire de belles manières, il attaque, il montre qu'il est le plus fort. Vas-y toi aussi, attaque !

— Mais vous divaguez ! Elle me tuera ! Je peux pas faire ça, c'est un viol ! »

Didier le gifla en lui crachant au visage.

« Tu vas respecter ton père, mon gars, et tu vas faire ce que j'te dis si tu veux pas te retrouver dans la rue comme ta tapette de frère. Ça va être le temps que tu prouves que t'es un homme. Gare à toi, Harold, t'as pas fini d'en voir si tu refuses. C'est ton avenir qui se joue là-dedans et je te laisserai pas le gâcher comme un poltron. Tu me r'mercieras plus tard, quand la Marie s'ra à tes pieds pour se faire épouser et sauver son honneur. Faut que tu prennes l'taureau par les cornes, c'est toujours bien rien qu'une fille, sacrement ! » Il se versa un autre verre qu'il remplit à ras bord. Il fit de même avec celui d'Harold. « Levons nos verres et buvons à la belle Marie... Bois, allez, ça donne du cran. »

Mathilde, adossée à la porte de la chambre, se retenait de peine et de misère tant ses jambes tremblaient sous le poids du dégoût. Les yeux fermés, elle pria le ciel de lui donner la force de rester debout, de tout entendre des projets abjects et vils de Didier. On l'exauça : elle cessa de trembler, sa bouche redevint humide, sa respiration moins saccadée.

« D'abord il faudrait bien que j'essaie les bonnes manières, osa Harold entre deux rictus. Peut-être qu'avec des fleurs et des parfums, je pourrais l'attirer. » Il cligna de l'œil. « C'est vrai qu'elle est pas mal racée, il y en a pas d'autres comme elle dans le coin. »

Didier rit, d'un gros rire de satisfaction ; Mathilde frissonna.

« T'as pas de temps à perdre, mon gars. Oublie les p'tites fleurs, prends les grands moyens. Il faut que ça se fasse à l'automne au plus tard, à la Fête du village, au lac Caché. Tu peux bien faire le Valentino si ça te chante, mais perds pas de vue que tout doit se jouer à ce moment-là. Je rêve de cet instant depuis cinq ans... cinq longues années.

— O.K., ça va, l'père, nous en reparlerons d'ici là. Il nous reste toujours bien six semaines pour organiser quelque chose. »

Il allait se lever quand Didier le retint fermement, la main sur l'épaule.

« Reste assis, j'ai pas fini. Voilà comment les choses se passeront. D'abord, tu t'organises pour te r'trouver dans le bosquet avec elle, la place est toute choisie d'avance, je connais bien le coin. S'il le faut, je te l'amène de force, pieds et mains liées, et bâillonnée en plus ! J'espère au moins que là tu sauras quoi faire, car il faudra pas que tu manques ton coup. Elle essaiera de se défendre, c'est certain, mais à la grosseur que t'as, c'est comme rien si t'en viens pas à bout. Au pire, tu l'assommes un peu... et hop ! le tour est joué. J'arrive par hasard avec un ou deux gars et nous assistons à vos ébats. Tu l'embrasses, personne n'y verra d'assez près pour s'apercevoir de quoi que ce soit. Nous vous dérangerons pas longtemps, juste le temps de voir. Après ça, la Marie, elle aura plus qu'à filer doux si elle veut se trouver un mari... et ce mari, Harold, ce sera toi. »

Le regard perfide, Didier était méconnaissable avec sa bouche tordue, d'où coulait la bave, alors qu'il savourait son plan derrière un gros rire pervers. Harold ne pouvait en supporter davantage. Il détourna les yeux sur la bouteille et se servit à son tour un verre qu'il but tout d'un trait, le visage contorsionné. Puis il éclata de rire lui aussi, d'un rire hystérique. En gambadant, il se dirigea vers le placard et revint avec une arme qu'il chargea maladroitement sous les yeux de son père. Il la lui tendit.

« Vous êtes mieux de me tuer, l'père, j'ferai jamais une chose pareille. Si un jour j'en arrive là et que je vous ressemble à ce point, je préfère mourir. Allez, tirez avant que je vous vomisse dessus. »

À son tour il vociférait, l'œil droit complètement fermé. Didier s'empara du fusil.

« Arrêtez ! vous êtes fous. »

Mathilde avait descendu l'escalier en criant, fixée par le regard glacé des deux hommes sur lesquels elle s'était ruée. Didier bascula en se frappant la tête sur le coin de la chaise avant de s'affaisser de tout son poids sur le plancher. Un cri de douleur perfora le silence de la pièce. Elle s'était agenouillée à ses côtés, lui avait soulevé la tête et, devant la bénignité de la blessure, l'avait laissé retomber. Mais Didier criait toujours et se tordait sur lui-même en essayant d'étirer le bras vers Harold qui soutenait avec peine ses yeux ahuris, la bouche grande ouverte. Il ne pouvait être d'aucun secours. Alors Mathilde sortit chercher de l'aide. Quand elle revint, accompagnée du maire et du docteur Vanderstat, Didier gisait sur le sol à demi éveillé et Harold ronflait devant la bouteille vide.

« Réveille-toi, Harold ! Dis-nous ce qui s'est passé, demanda le maire en voyant l'arme sur la table.

— Hein !... Quoi ?... Rien...

— Une fracture à la jambe... il s'en remettra, lança Morris. Venez m'aider, Mathilde. Avec tout l'alcool qu'il a ingurgité, il ne sentira rien. Il vaut mieux en profiter maintenant. Non, non, dit-il au maire qui cherchait à se montrer utile, ne le déplaçons pas. Téléphonez plutôt chez les Richer et faites venir Rosalie, elle pourrait être utile.

— Et le fusil ?

— C'est rien, c'était pour la partie de chasse de demain, répondit calmement Mathilde. Je le ramasse à l'instant. Qu'est-ce que vous croyez ? Ils ont pris un verre ensemble, c'est tout. Didier est tombé, vous voyez bien qu'il n'y a pas autre chose.

— C'est quand même bizarre, mais si vous le dites, lança le maire en prenant son chapeau et son manteau. Appelez mademoiselle DuMarais. Je vais la chercher en voiture, nous gagnerons du temps. Ah ! les chicanes de famille. »

Dans moins de vingt minutes, il était de retour avec Rosalie qui ne put retenir un sourire de satisfaction. Elle s'étonna cependant de voir Mathilde, si calme, en train d'exécuter avec adresse les ordres de Morris alors que le maire avait parlé d'une grave scène de ménage.

« Vous avez l'air bien affairé, tous les deux.

— Ah, Rosalie. Excuse-moi, on a du pain sur la planche. » Mathilde avait levé les yeux et regardé son fils. «J'apprécierais que vous vous occupiez de l'autre. Amenez-le dans une chambre, qu'on le voie plus et l'entende plus ronfler comme ça. Et puis, aérez s'il vous plaît, ça fera du bien. »

Cette odeur de souffrance humaine rappelait à Rosalie le jour où sa sœur avait accouché de Marie. Mathilde avait pris en main la situation, tout comme à l'instant, et elle avait vu dans ses yeux la même soif d'apprendre, le même désir d'exécuter à la perfection. Là aussi, Mathilde questionnait le docteur du regard ou l'approuvait en hochant de la tête, complice de son art, mais ce qui frappait surtout Rosalie, c'était la place qu'il lui consentait : il lui expliquait au fur et à mesure ce qu'il faisait et pourquoi il le faisait, on aurait dit une leçon d'anatomie, et elle écoutait religieusement, prête à revenir sur son geste.

« Si vous n'avez pas besoin de moi, je vais préparer du café », dit Rosalie subitement. Personne ne lui répondit. « Vous, monsieur le maire, vous en prendrez bien un ?

— Non, merci. Je vais rentrer si vous voulez bien m'excuser. Voulez-vous que je vous reconduise ?

— Pas besoin, je reste avec Mathilde. Monsieur Brillant s'en va, vous n'avez plus besoin de lui ?

— Attendez, nous allons porter Didier dans son lit. »

Il passait minuit quand ils eurent fini de soigner Langevin. Epuisé, Morris quitta la maison en même temps que le maire, et aussitôt Mathilde se mit à trembler, incapable de contrôler cette nervosité qui effaça du même coup l'image de la femme forte qui soignait placidement son mari quelques heures auparavant.

« Tu ne me feras pas croire que ça va, Mathilde. Il s'est passé quelque chose de grave et tu nous l'as caché, n'est-ce pas ? Avec moi, ça ne marche pas ce petit jeu, je te connais suffisamment pour me rendre compte que ça ne tourne pas rond. Il faut tout me raconter. Nous sommes de grandes amies et pas question de te revoir dans le même état qu'il y a cinq ans avec les jumelles. Parle, ne garde pas le silence inutilement.

— Laisse-moi, Rosalie, je pense que j'ai rêvé. » Elle pleurait, malgré elle, cherchant en premier lieu à retenir ses mains tremblantes. «Je ne suis pas capable, j'ai peur des mots pour le dire. J'aurais dû le laisser souffrir jusqu'à ce que mort s'ensuive.

— Mon Dieu, mais c'est terrible, jamais je ne t'ai entendue parler ainsi. Remarque que, quant à moi, je ne suis pas contre ! Tu sais ce que je pense de ton mari. » Elle se leva et entoura affectueusement son amie. « Bon, puisqu'il en est ainsi, il vaut mieux vider la chose tout de suite. Je t'avoue que je prendrais bien un petit remontant. As-tu du brandy ? »

Mathilde la regarda avec surprise.

« Du brandy ? Tu penses pas qu'il s'est bu suffisamment d'alcool ici pour aujourd'hui ?

— Si tu n'en as pas, tu le dis tout simplement.

— Regarde dans le haut de l'armoire, qui sait ? Et puis, tout compte fait, pourquoi pas ! Je pense qu'il y a du porto. »

Elles restèrent ainsi assises près de trois heures où Mathilde raconta finalement comment les choses s'étaient déroulées, baissant les yeux à toutes les fois qu'elle prononçait le nom de Marie devant Rosalie qui l'écoutait scrupuleusement, sans émettre aucun commentaire. Elle se permit cependant une remarque lorsqu'elle entendit Didier se lamenter.

« Quand bien même il souffrirait un peu, ça va juste lui rappeler que la vie se charge de le ramener à l'ordre. C'est une belle ordure ! »

Mathilde haussa les épaules et tourna la tête vers la chambre.

« Tout de même, c'est un être humain.

— Un type dangereux, Mathilde, tu connais ses projets.

— Il sera immobilisé durant plus d'un mois, au moins il y a rien à craindre d'ici là et, quant à Harold, s'il se souvient de quelque chose, jamais il osera quoi que ce soit.

— Je dirai à ton... à ton... mari que je suis au courant de tout. Il est mieux de bien se tenir, nous sommes deux à avoir l'œil ! Arrête de te mortifier, tu devrais aller te reposer ; je reste et si Didier se réveille, je t'avertis. J'aurai toute la journée de demain pour m'en remettre. »

Quatre jours plus tard, quand Rosalie revint rendre visite à Mathilde, elle lui trouva très mauvaise mine.

« Que se passe-t-il encore ?

— Harold ne vient plus à la maison. Il s'est aménagé un petit coin au garage et a pris la plupart de ses affaires. Me voilà toute seule avec lui - elle pointa la chambre - à subir ses sarcasmes, ses affronts et ses colères. Il est foncièrement mauvais, je crois. J'en ai le dédain, je sais pas ce qui me pousse encore à en prendre soin.

— L'amour de la vie, l'altruisme, la vocation peut-être !

— Qu'est-ce que tu veux dire par là ? C'est quoi ce ton ?

— Tu as l'âme d'une hospitalière ou d'une infirmière, si tu préfères. Je t'ai vue le soigner, je t'ai observée travailler auprès du docteur, tous ces accouchements dont tu me parles, ces livres que tu dévores... tout ça ! Voilà ! Ce n'est pas ici que tu devrais être.

— C'est pourtant ici que je suis.

— Mais ça peut changer. Quitte la maison. J'ai encore une très grande amie en ville, Pauline, elle a notre âge. Sais-tu ce qu'elle fait dans la vie ? Elle travaille comme bénévole dans un hôpital. Les bonnes sœurs lui fournissent le gîte et la nourriture en échange de ses soins aux malades. Sa vie est bien remplie et je suis certaine qu'elle se ferait un plaisir de t'introduire dans son monde.

— Rosalie DuMarais, tu y penses pas ! Je suis jamais allée en ville de toute ma vie. Et j'irais mourir toute seule là-bas ?

— Qui as-tu ici pour te retenir ? Harold au garage, Rogatien et Romuald aux chantiers et ton abruti de mari, excuse-moi, qui te crie après. En ville, n'y a-t-il pas Doris ? Et j'y vais souvent, tu sais. Laisse-moi organiser une première visite et tu décideras ensuite. Pourquoi pas y aller durant la fin de semaine de la Fête d'Automne ? Didier pourra se déplacer en béquilles et je demanderai à Joséphine de s'occuper de lui. Ils s'entendent bien tous les deux, il ne devrait pas y avoir de problème.

— Je dois dire que je projetais d'aller voir mon Doris et que j'aurais voulu que tu m'accompagnes ; j'osais pas te le proposer. Tu es plus qu'une amie, tu es ma sœur ! »

Les deux femmes convinrent qu'à toutes les fois où Mathilde aurait à s'absenter, Rosalie viendrait la remplacer auprès de Didier, du moins pour les premières semaines. Elle pouvait donc en profiter pour accompagner plus souvent le docteur Vanderstat et s'occuper des femmes enceintes.

« Mathilde, Mathilde, cria encore une fois Didier.

— Qu'y a-t-il ? Ta femme est sortie, je suis de garde ! Alors dis rapidement ce que tu veux.

— Descends de sur tes grands chevaux, Rosalie, ou bien débarrasse ! Je suis assez vieux pour rester seul.

— C'est bien, je te laisse. Tu en as pour environ quatre heures. D'ici là, prends ton mal en patience. »

Elle tourna les talons avec indifférence ; il la supplia de rester et promit de ne plus l'embêter pour rien. Alors elle approcha une chaise et entreprit à haute voix la lecture d'un recueil de poésie que Didier écouta religieusement, comme s'il savourait les paroles de chaque vers. Pour une fois, ils se rejoignaient au-delà de leur animosité. Quand elle referma le livre, il garda les yeux clos, le sourire béat.

« Ma grande foi de Dieu, tu as apprécié !

— Tu me connais mal. D'ailleurs, personne me connaît vraiment sauf... »

Il ouvrit les yeux.

« Sauf qui ?

— Ta sœur. Joséphine est ce que j'ai de plus cher depuis longtemps. Ça t'en bouche un coin, hein ! Il y a bien d'autres choses que je pourrais te révéler et peut-être que tu serais pas mal plus fine avec moi, que tu passerais plus volontiers de temps à me faire de tes belles lectures. »

Elle se sentit rougir jusqu'à la racine des cheveux. Elle releva fièrement le menton et du même regard hautain que jadis elle le dévisagea et se pinça le bec en prenant un air arrogant, un ton prétentieux.

« Joséphine ! Sans doute est-ce par amour pour elle que tu cherches à violer sa fille ? Belle façon de dire "Je t'aime".

— De quoi parles-tu ? Es-tu folle ? Tu sais plus quoi inventer. Compte-toi chanceuse que je sois immobilisé, tu verrais de quel bois je me chauffe, je te ferais regretter ton bec pincé !

— Ça ne marche pas avec moi, change de ton, car tu risques fort de t'en repentir. Mathilde m'a tout raconté. Tu mériterais la potence, tu es tordu, et juste à savoir que tu as une relation avec ma sœur, ça me donne mal au cœur.

— Et toi, avec Antoine, c'est du joli, ça ? Penses-tu vraiment que je me suis pas aperçu de votre p'tite affaire ? C'est pas pour rien que le champ était libre. Ça fait que, ma belle, si tu veux pas que j'étale tout sur la place publique, t'aurais avantage à te montrer discrète et plus gentille avec moi. Pour ce qui est de Marie, c'est autre chose. Je regrette sincèrement toute cette histoire-là, j'avais bu ; la leçon m'a servi. »

Toujours raide sur sa chaise, Rosalie gardait une allure altière, comme si rien des révélations de Didier ne l'atteignait. Elle le fixait avec mépris, imaginant sa sœur en train d'embrasser cet être odieux ou d'écouter ses belles paroles hypocrites. «Je ne te crois pas. Tu inventes des choses pour me provoquer. Je sais à quoi m'attendre avec toi, alors crache ce que tu veux obtenir avec tes manigances.

— Envoie-moi Joséphine, j'ai besoin de sa présence et je vous laisserai tous tranquilles. Arrange ça comme tu veux ! Tiens Mathilde occupée, je peux plus la supporter dans cette maison. En fait, c'est elle la grande responsable de tout. Si seulement elle avait su se tenir, être autre chose qu'une femme docile, juste bonne à enfanter, mais non, avec son visage de femme battue, ses grosses hanches, son silence et son regard... elle est toujours en train de quémander un peu d'affection. Ma plus grande erreur, c'est de l'avoir mariée sans l'aimer, autrement, j'aurais été bien différent. »

Il regarda le vide, les yeux embués par ce moment de confession, et elle dut se retenir de lui cracher à la figure, arrêtée uniquement par la pensée qu'elle venait de proposer à Mathilde un virement de bord.

« Soit, Didier, tu auras ce que tu désires. Mathilde ne t'encombrera plus l'existence, mais tu devras consentir un montant d'argent. Tout a un prix ! »

OceanofPDF.com