Fidèles Trahisons
Chapitre 13
Le train roulait tristement, sans se presser, sur la neige fine qui tombait, comme s'il avait voulu étirer le temps et permettre à Marie de savourer sa liberté plus longtemps malgré la douleur de laisser derrière elle le bonheur. Curieusement, les remords n'étaient pas au rendez-vous ; tout au plus de la honte à l'idée de revoir Morris à qui elle devait rembourser l'amour par le prix d'un mariage.
Il était venu l'accueillir dans la neige, en souliers, la tête découverte, le paletot grand ouvert, empressé de lui tendre la main pour la soulever de terre et déposer deux tendres baisers sur ses lèvres desséchées avant de la porter jusqu'à l'automobile empruntée à Antoine. Un bouquet d'œillets, épargné du froid par sa pellicule de papier, l'attendait sur la banquette arrière, mais Marie eut un haut-le-cœur juste à la pensée qu'il venait de chez « Charlotte Brodeur Fleuriste » . Tout ce temps, il l'observait attentivement.
« Tes yeux ne sont plus les mêmes, Marie, ils ont quelque chose de brillant, de rêveur. Ce voyage semble t'avoir fait grand bien, tu dois en avoir long à raconter.
—Je n'ai pas envie de te parler de mon voyage maintenant, laisse-moi reprendre ma routine d'abord.
Peut-être pourrais-tu souper avec nous et alors je raconterai mon histoire à tout le monde en même temps.
— Marie, je ne veux pas te partager avec les autres pour aujourd'hui. Nous souperons chez moi, juste tous les deux. L'heure du souper est déjà passée pour ta famille et j'ai prévenu que je t'enlevais. Fabienne a préparé quelque chose, un petit tête-à-tête où nous parlerons de notre avenir. Moi, j'en ai bien besoin, je me suis tellement inquiété à ton sujet que je n'en dormais plus.
— Soit, puisque tout est organisé. »
Elle eut un frisson en entrant dans la maison où elle reconnut le parfum d'épices chaudes dont s'aspergeait Charlotte.
« Madame Brodeur est venue ici, aujourd'hui ? demanda-t-elle avec dédain.
— Elle est venue porter ce bouquet d'œillets.
— Ouais !... Mets-les toi-même dans l'eau, je vais jeter un coup d'œil sur mon bureau, il y a du travail en retard si j'en juge par la pile de dossiers.
— Pas tant que ça ! On est surtout venu me voir par curiosité ou pour prendre de tes nouvelles. Tous étaient malades pour parler de la pauvre Dorothée, mais le jour de ses funérailles, tout le monde se portait bien ! L'église était bondée, il y avait des gens de partout. Tu n'as pas idée combien de fois il m'a fallu raconter les événements. J'ai tellement répété la même histoire qu'il me semble que ça fait des siècles que ça s'est passé. Tu as bien fait de partir, sinon tu n'aurais jamais eu la paix.
— Etrange tout de même ! Dire que c'est arrivé il y a à peine huit jours et... »
Marie s'interrompit lorsqu'on cogna à la porte. Elle n'eut pas le temps d'ouvrir que Charlotte Brodeur se tenait dans l'entrée, un chapeau d'homme à la main, l'air plus épanoui que jamais.
« Morris ! c'est ta petite Charlotte ! »
Elle resta bouche bée lorsqu'elle vit Marie. Elle tenta bien de bafouiller quelque banalité, mais Morris n'entendait pas à rire.
« Madame Brodeur, je vous en prie, cessez ce petit jeu. »
Son ton sec et cassant la fit déguerpir. Calmement, Marie referma la porte, ramassa >le chapeau que Charlotte avait lancé, s'assit sans dire un mot, même au sujet des fleurs, et prit les dossiers qu'elle empila attentivement un à un sur une chaise.
« Où est le dossier de cette chère Charlotte ? »
Il ne répondit pas et se contenta de reprendre son chapeau qu'il secoua plusieurs fois.
Morris servit le souper, un délicieux lapin à la mode hollandaise, qu'ils mangèrent en silence, puis se dépêcha de tout ramasser avant de se verser une autre coupe de vin.
« Traversons dans la voûte, un bon feu nous y attend. J'amène le vin. Nous prendrons le dessert plus tard. »
Sur la table basse, juste devant le canapé, Marie remarqua des fleurs quelque peu défraîchies. Elle eut tôt fait de penser à Charlotte, mais elle ne dit mot, et camoufla ses doutes derrière un sourire mielleux où se cachait Philibert. Elle avait bien des choses à se faire pardonner, alors à quoi bon se montrer mesquine et faire des scènes.
Morris aussi avait remarqué les fleurs.
« Plutôt accaparante, cette dame Brodeur. Depuis ton départ, elle ne se lasse pas de me harceler. À tous les jours, elle vient me porter des œillets ou des bonbons au caramel.
— Laissons, ce n'est pas grave, sans doute de la reconnaissance pour ce bébé qu'elle porte. Ça fait bien six mois qu'elle est enceinte, n'est-ce pas ?
— Sept mois exactement et les choses vont bien. Ce sera un autre bébé de Noël.
— Cette fois, j'espère qu'il attendra au surlendemain.
— Peut-être même devrions-nous songer à nous marier à Noël, tenta Morris.
— Noël ? Mais... c'est un peu tôt. Je n'ai rien de prêt, pas de trousseau... on se mariera à Pâques, avec le printemps ! »
Elle s'était retournée, de peur que Morris ne puisse lire dans ses yeux l'inquiétude, la honte aussi. Elle avait manqué à sa parole de fiancée, la moindre des choses aurait été de tout lui avouer, et s'il avait encore voulu d'elle, de dire oui au mariage le plus rapidement possible, mais quelque chose cependant, cette sensation indéfinissable qui l'empoignait en sa présence, l'incitait à retarder l'échéancier.
« Tu repousses sans cesse la date, Marie. Je suis impatient de te serrer tout contre moi, à tous les soirs, de me savoir aimé et de t'aimer, de te faire connaître les plaisirs que procure l'union de deux êtres qui s'aiment. J'ai hâte de semer en toi le fruit de notre amour. Je t'aime, je veux des enfants qui te ressemblent, je veux de la vie dans cette maison. Accepte de me marier à Noël ! »
Il savait qu'il n'aurait de paix avec Charlotte que le jour où il serait marié, car elle continuait à le tourmenter, et le voyage de Marie n'avait pas arrangé les choses. À tous les jours, elle était venue le voir, toujours plus aguichante, toujours plus menaçante. Il n'avait pas pu résister à ses avances et à chaque fois il avait succombé à la tentation, malgré ses résolutions, malgré Marie. C'est que le souvenir de la chair était fort et Charlotte savait s'y prendre avec ses longues mains habiles et sa bouche affamée. Elle avait bien promis qu'elle le laisserait tranquille au retour de Marie, qu'elle s'effacerait pour ne se consacrer qu'à l'enfant qu'elle portait, mais il la connaissait maintenant, elle renierait sa parole.
« Pour Noël, je ne peux pas. Avançons la date pour la Saint-Valentin, si tu veux, mais pas avant. »
Il l'exaspérait avec son insistance.
« Ça va, nous nous marierons à la Saint-Valentin. Maintenant, levons nos verres à ton retour. »
Ils burent une gorgée, debout, l'un près de l'autre, et s'enlacèrent. Mais Morris désirait davantage. Il l'embrassa plus d'une fois en baladant ses mains amoureuses le long de son corps immobile jusqu'à descendre lentement au creux de ses reins puis remonter et créer les agréables frissons qui la secouaient doucement.
Il la serra contre lui et ouvrit le fermoir de sa robe d'une main pour détacher les agrafes de son soutien-gorge de l'autre, puis, tel un serpent, ses mains se faufilèrent sur sa peau douce jusqu'à l'extrémité de ses seins durcis. Ce premier geste osé fut scellé par un autre baiser tandis que Marie, les yeux fermés, accordait le droit de passage. Il s'empressa alors de faire glisser la robe sur le sol et de déboutonner ensuite sa chemise, pour la serrer à nouveau contre lui, caressé par la pointe de ses seins engorgés de désir. Il descendit sa bouche tout le long de ce corps chaud et porta sa langue assoiffée au creux même de la passion. Marie ne bougeait pas ; les bras pendants, elle se tenait debout, les jambes quelque peu écartées, le souffle coupé par l'haleine chaude que soufflait l'homme passionné, à genoux devant elle.
Il se releva doucement, mais continua de laisser courir sa langue partout pendant que ses mains défaisaient le bouton de son pantalon, et monta cueillir le fruit rose de la bouche accueillante qui s'ouvrait pour lui. Quand il y déposa le dernier baiser d'invitation, ils étaient nus, collés l'un contre l'autre. Marie sentit poindre dans son ventre le membre grossi tandis qu'une main s'activait entre ses jambes et lui procurait tant de frissons qu'elle ne pouvait trouver le courage de refuser à Morris ce qu'elle avait si facilement consenti à un autre.
Il la porta jusqu'au lit où ils finirent l'un dans l'autre, passionnément fous et ardents, goûtant au fruit défendu, chacun perdu dans ses pensées. Marie revoyait le visage amoureux de Phil en train de murmurer ces phrases tendres qui lui avaient arraché le cri échappé pour la première fois lorsque au creux de ses chairs avait éclaté le plaisir. Elle n'arriva pas à ressentir la même euphorie avec Morris. Le plaisir n'avait rien de comparable, tout au plus, avait-elle vibré à l'instant où il était parvenu au soulagement de son ardeur. Mais cet éclatement qui fait chavirer, secouer le corps et perdre contact avec le monde entier, elle n'aurait pu l'exiger ; c'était le prix à payer pour oublier, se pardonner, retrouver la paix.
Assouvi dans sa chair, Morris était plus déterminé que jamais à rester fidèle à sa fiancée. Il était plus serein, aussi, avec une nouvelle force de caractère et une assurance que Charlotte sentit dès la rencontre suivante où elle était arrivée au bureau en larmes et, pour une fois, les mains vides. Elle avait dévisagé Marie et s'était dirigée directement vers le cabinet du médecin. Vivement, elle avait refermé derrière elle et le ton avait monté.
« Je n'en veux plus de cet enfant, as-tu compris ? Si tu ne me débarrasses pas à l'instant de cette lourdeur, je le ferai moi-même! hurla Charlotte.
— Taisez-vous, ne dites pas de paroles sacrilèges. Cet enfant ne vous a rien enlevé, au contraire. Vous avez obtenu grâce à lui tout ce que vous désiriez.
— Je te hais, et je hais ce que tu as touché. Je dirai tout à Clément, je dirai tout à Marie... à tout le monde ! Jamais je ne te laisserai à une autre femme.
— C'est votre état qui vous rend ainsi, dit Morris en s'approchant. Bientôt, très bientôt, vous serez délivrée. Vous n'avez que deux mois à patienter. Calmez-vous, je vous en prie.
— Mon état n'y est pour rien, c'est toi et ton rejet, si tu veux savoir. Je n'en peux plus, il faut que nous nous revoyions, une autre fois, je t'en supplie.
— Venez, venez vous tendre, parlons de tout ça calmement. »
Il jeta quelques coups d'œil inquiets vers la porte.
« Non ! Je ne veux plus de ces satanées paroles endormantes, laisse-moi tranquille avec tout ça. Tu sais ce que je veux, alors donne-le-moi. Donne-le-moi tout de suite ! »
Cette fois, il la poussa au fond de la pièce où il l'adossa au mur et la gifla à deux reprises. Il rageait.
« C'est fini... fini, Charlotte. Tout ça n'existe plus, enlevez-vous mon corps de l'esprit. Il n'y a jamais rien eu entre nous. Oubliez, c'est différent maintenant. » Elle était figée de dépit. Il craignit un instant qu'elle ne tombât, sous l'effet du choc, et changea d'approche, prêt à se parjurer.
« Oubliez l'instant présent, revenez en arrière, sentez à nouveau la chaleur de nos deux corps, sentez la présence en vous, ces longues caresses sur ce ventre rond, abandonnez-vous, Charlotte. »
Il la tenait toujours aussi fermement adossée au mur et la fixait à travers la buée épaisse qui lui brouillait les yeux. Sa voix tremblait, mais il continuait de répéter les mêmes phrases insistantes jusqu'à ce qu'il la sentît enfin se détendre. Alors il l'étendit sur le petit lit où il continua sa séance d'hypnose. La sueur perlait sur son front. Jamais il ne lui fut aussi difficile de pratiquer, de dire tous ces mots qui endorment l'esprit pour guérir le cœur. Il ravala sa salive et recommença. Sa voix parvenait-elle jusqu'au plus profond de son âme ?
Quand Charlotte se réveilla, calmée, ils s'assirent l'un près de l'autre, la femme complètement démunie, l'homme impuissant. Elle ne pleurait plus et son regard s'était éteint comme si l'enterrement de son unique amour venait de la faire vieillir de dix ans. En persécutée du cœur, elle porta les mains autour de son ventre meurtri.
« Grâce à lui, je vous ai connu, commença Morris, et je n'aurais jamais pu vous rencontrer aussi souvent s'il n'avait pas été là. Il ne s'agit pas de tout renier, il y a eu des moments de volupté extrême dans notre relation, mais nous savions bien tous les deux qu'un jour ou l'autre il faudrait y mettre un terme. Serez-vous capable d'accepter que mon chemin passe loin du vôtre ? Je vous ai donné tout ce dont j'étais capable et j'ai pris le maximum de ce que vous m'offriez. Le souvenir restera toujours aussi bon si nous décidons de le sauvegarder et en faisons notre secret le plus profond.
— Tu sais bien qu'il y a plus que de la passion entre nous.
— Expliquez-vous, Charlotte. Peut-être que dans votre cas il y a l'amour, mais en ce qui me concerne, c'est différent.
— Il y a ton amour en moi, il y est resté accroché. Cet enfant que je porte, il est de toi, dit-elle en pleurant à nouveau.
— Comment pouvez-vous dire une chose pareille ? J'avais prévu le coup, vous savez. Souvenez-vous que nous n'avons jamais eu de relation tant que je ne vous savais pas enceinte. Soyez certaine que ce bébé est bel et bien l'enfant de Clément Brodeur. »
Il se leva et se dirigea vers la fenêtre à travers laquelle il ne regardait nulle part.
«Je n'ai pas fait l'amour comme prévu avec mon mari, même si tu me l'avais demandé. »
Maintenant elle parlait d'un ton neutre. Combien de fois elle avait rêvé de cet instant où elle prendrait force devant lui, capable de le faire chanter, de le faire son prisonnier !
« Je sais que cet enfant est le tien. Tes procédés, pas très orthodoxes, et tes belles paroles engourdissantes ne réussissent pas toujours aussi bien que tu crois. J'y ai suffisamment réfléchi pour penser que tu t'es peut-être servi de ton pouvoir pour me prendre et...
— Arrêtez, vous êtes ridicule, vous blasphémez. Comment pouvez-vous dire pareille insanité ? Vous êtes folle. »
Elle alla s'appuyer à la grande armoire, juste à ses côtés.
« Ah oui ? Je suis folle ? Je n'ai pratiquement pas donné de ces fameux comprimés à Clément. Alors ?... L'action du Saint-Esprit peut-être ?
— Je ne sais pas, un autre amant !
— Tu m'insultes, Morris. Que tu aies mal agi, au nom de la science ou par grandeur d'âme, c'est une chose, mais que tu insinues pareille infamie, c'en est une autre. Je ne te demande pas d'accepter cette paternité, je ne fais que te dire ce qui en est. J'y ai souvent pensé et j'ai retourné la question dans tous les sens. Tu es tellement plein de mystères et tes yeux si... dérangeants ! Voilà ! Maintenant, je peux partir. Je te laisserai en paix, ne sois pas inquiet, mais promets-moi une chose.
— Que voulez-vous ?
— Concernant mon accouchement... je ne veux personne d'autre dans la chambre. Arrange-toi pour que Mathilde Langevin ne soit pas là et débarrasse-nous de Clément pour l'occasion. C'est tout ce que j'exige pour mon silence. Notre enfant devra naître ainsi, seul avec son père et sa mère.
— Mon Dieu, Charlotte ! Quel cauchemar ! »
Il tomba à ses genoux en enfouissant son visage défait dans les plis de sa robe.
« Clément et moi désirions un enfant, nous l'avons. Qu'est-ce que ça peut bien faire qu'il soit de toi ? Je t'ai tellement aimé ! Et à ce que je vois, la belle aventure se meurt, alors il me restera une part de toi et peu m'importe que ce soit celle de Dieu ou celle du Diable ! »
Elle le laissa sur ces mots pour se diriger dans la salle des toilettes où elle se fit couler un bain. C'était le dernier pouvoir qu'elle se donnait sur cette maison d'où elle aurait voulu sortir purifiée, lavée de son péché et de celui de son amant.
Effondré sur le petit lit, Morris, lui, aurait souhaité mourir en enfer plutôt que d'affronter Marie qui frappait à la porte, de plus en plus fort.
« Réponds, Morris. Ça ne va pas ? Ça fait plus d'une heure que vous êtes là, tous les deux. Ouvre, je dois te parler. Il y a une urgence, finit-elle par dire.
—Je termine avec madame Brodeur et j'arrive.
— Ouvre, Morris, je veux te voir. »
Sa voix tremblait.
« Voyons, calme-toi, Marie ! Mon Dieu que tu es nerveuse ! »
Il avait eu le temps de se recoiffer et tentait tant bien que mal de se ressaisir.
« Où est Charlotte Brodeur ? »
Elle regarda du côté de la voûte.
« Ne t'inquiète pas, il n'y a rien de grave. Je t'expliquerai. Madame Brodeur prend un bain, elle relaxe et moi je travaille mes dossiers. Un point c'est tout. Rappelle-toi dans quel état elle nous est arrivée. Et cette urgence ?
— Il n'y a pas d'urgence. Je n'en pouvais plus de vous savoir ensemble. Au début, vous parliez si fort que j'entendais tout, puis le silence s'est fait. Morris, tu me caches quelque chose, qu'est-ce que c'est ?
— Rien, que je te dis ! Laisse-moi travailler en paix, je sais ce que je fais après tout. »
Elle tourna les talons, et comme à chaque fois où il la repoussait, elle ne put réagir autrement qu'en fuyant. Aussi prit-elle son sac, son chapeau et son manteau pour se rendre aux trois roches, à l'extrémité du parc, pleurer des larmes à saveur d'abandon.
Quand elle revint travailler, peu après le dîner, la maison était vide, mais un mot l'attendait.
Je suis allé à la ferme des Fillion. Je n'entrerai pas avant quatre heures.
Elle était soulagée ; elle pourrait fouiller à sa guise et peut-être découvrir quelques notes sur Charlotte Brodeur, peut-être même pourrait-elle lire dans le fameux livre noir que Morris cachait dans le tiroir barré de son bureau ! Il lui fallait trouver la clé au plus vite. Elle fit le tour complet de la pièce où l'odeur de bain moussant flottait encore. Elle alla ensuite dans la salle de bains, comme pour s'assurer que Charlotte n'y était vraiment plus, puis revint tâter sous l'armoire à pharmacie pour y prendre un trousseau de clés qu'elle essaya une à une, à la hâte. Aucune ne convenait. Elle se tourna immédiatement vers la petite penderie, qu'elle alla ouvrir sans scrupules, et découvrit que la grosse porte d'accès à la voûte n'était pas verrouillée. Lentement, en étirant le cou de tous côtés, elle s'aventura dans la pièce sur la pointe des pieds, mais elle frappa le cendrier sur pied et la pipe en écume de mer du vieux docteur Doiron vola sur le plancher. Cette pipe, Morris tenait à la laisser à sa place et à chaque fois qu'il en parlait, il donnait l'impression qu'un malheur arriverait si elle disparaissait. Et voilà qu'elle était cassée. Elle allait s'en retourner quand tout à coup elle vit, entre deux morceaux d'écume blanche, une clé de bois. Elle prit alors le temps de tout ramasser et de replacer la pipe, avec sa cassure, avant de ressortir calmement essayer la clé. Comme elle s'y attendait, le tiroir s'ouvrit sur le livre à la couverture sombre.
Assise dans le grand fauteuil, le livre contre sa poitrine, elle savait qu'elle pourrait y découvrir des choses qui ne lui appartenaient pas, des secrets capables de chambarder sa vie et celle de Morris, mais c'était plus fort que tout, elle se devait de lire. Quelle ne fut pas sa surprise de n'y rien comprendre ; tout était écrit en hollandais, une langue dont elle n'arrivait même pas à deviner quelques mots. Elle tournait les pages une à une, toujours plus déçue, lorsqu'elle aperçut son nom et celui de Charlotte. Elle remarqua qu'à chaque fois qu'un nom était écrit, la lettre H ou P, ou les deux, apparaissaient à sa suite. Elle comprit qu'il s'agissait d'un code et qu'elle était encore bien loin de connaître l'énigmatique docteur Vanderstat.
« Tu te permets des indiscrétions inacceptables, Marie ! »
Elle sursauta vivement, assise sur son banc d'accusée d'où elle ne pouvait s'échapper. Lui, il la regardait sèchement.
« Tu as raison, c'est inacceptable... d'autant plus que j'ai tout fait ça pour rien, c'est illisible, lança-t-elle.
— Comment as-tu trouvé la clé ? Tu aurais mieux fait de me demander ce livre, car là-dedans il y a des écrits protégés par le secret professionnel. Tu viens de commettre un délit, si tu comprends bien. »
Il n'était ni fâché ni agressif. Un homme froid, qui réagissait sans émotion, comme s'il avait calculé le moindre mot. Marie était frustrée, elle aurait préféré le voir s'insurger, lui crier après, se comporter autrement, mais il se voulait posé, maître de lui, supérieur, et elle détestait ce comportement condescendant.
«J'ai fouillé pour la trouver ; j'ai même cassé la pipe du docteur, si tu veux savoir. »
Là, il changea de ton. Il lança son chapeau, ses gants, son imperméable mouillé, puis se précipita jusqu'au bureau où il frappa, du poing, le livre qui reposait au centre du meuble. Sa pâleur marmoréenne faisait peur.
« Tu es une... une... peste ! Tu ne me respectes pas, il faudra corriger ça, m'entends-tu ? Tu seras ma femme et je dois te faire confiance. Je n'ai pas l'intention d'avoir de secrets pour toi, mais bon Dieu, pourquoi cette fouille systématique, cette curiosité mal fondée ? Je suis médecin, sais-tu ce que ça signifie ? Jamais tu ne sauras tout de ma vie, il y aura des choses que je ne pourrai te révéler. Devrai-je m'attendre à ce que tu passes ton temps à fouiller ou à m'épier ? Devrai-je me surveiller sans cesse et tout cacher ? De quel droit te permets-tu de saccager mes biens, mon intimité ? »
Il allait lever la main vers elle quand brusquement il se calma et ramassa ses vêtements qu'il accrocha comme si de rien n'était.
«Je regrette. Tu as raison, j'ai violé ta vie privée et professionnelle, j'ai brisé tes choses ! Tout ça à cause de l'ignorance. La visite de Charlotte, ce matin, m'a bouleversée au point que... J'ai besoin d'une explication, je me sens menacée.
— Viens t'asseoir à la table, je vais te donner des explications, mais sers-moi une tasse de thé. Je te rejoins dans un instant. »
Et il lui expliqua ce qu'il jugea favorable de dire. Il la prévint qu'effectivement, Charlotte avait un béguin pour lui, une sorte de reconnaissance pour le miracle de vie qu'il avait fait. Il souligna une certaine forme de schizophrénie, dont il n'était pas facile de prévoir les crises, et ajouta que la pauvre femme avait des tendances suicidaires. Il fallait plus la plaindre que l'envier. Grâce aux traitements par l'hypnose, il y avait des progrès marquants, mais il fallait s'attendre qu'à l'occasion, les crises la reprennent. Les soins médicaux, c'est tout ce qui les unissait, prit-il soin d'affirmer. Marie se contenta d'écouter jusqu'à la fin puis elle le questionna sur le contenu du fameux livre noir, sur la signification des lettres qui suivaient le nom des patients.
« H pour traitement d'hypnose, P pour pratique approfondie.
— Puis-je revoir le livre ? De toute manière, je ne peux rien y lire d'autre que les dates et les noms. Ça ne fera pas grand mal au secret professionnel.
»
Morris ne voulait pas reprendre le débat. Il acquiesça à sa demande. Elle feuilleta les dix dernières pages et remarqua qu'une lettre H apparaissait au bout de son nom à la même date où Dorothée s'était noyée, le 8 octobre 1953. Sur les pages précédentes, elle retrouva son nom et celui de Charlotte en date du 28 août 1953, date où elle avait reçu, semble-t-il, un traitement d'hypnose, et la fleuriste, une pratique approfondie. Elle ne posa pas de question et se contenta de refermer le livre en lui jurant que jamais plus elle n'y retoucherait.
La nuit fut longue pour celle qui ne cessa de tourner et retourner les vagues souvenirs qui refaisaient surface aussitôt qu'elle fermait les yeux, captive de son pressentiment. Alors elle s'était relevée après deux heures d'insomnie, avait sorti son journal intime, abandonné depuis son séjour chez Aline, et l'envie d'écrire, de coucher ses émotions sur papier, l'avait emporté sur le sommeil. À la lueur d'une lampe de chevet, elle commença par relire d'anciennes confidences, comme elle le faisait à chaque fois, et tomba sur celles du 28 août.
Sans doute suis-je très fatiguée, car aujourd'hui, semble-t-il, j'ai demandé à papa pour aller en ville avec lui et ma tante Rosalie. Je n'arrive pas à comprendre comment il se fait que papa ait inventé cette histoire. Morris a soupé chez nous, je n'ai guère apprécié la farce de mon père. Je suis incapable de me rappeler une partie de l'avant-midi. Je me souviens bien avoir rencontré madame Brodeur, mais c'est tout. J'aurais voulu en parler avec Morris, il n'était pas chez lui. Je l'ai attendu plus de deux heures.
Puis celles du 29 août.
Étrange, Morris dit être rentré tout de suite après le souper. Je ne l'ai pas confronté inutilement, sans doute a-t-il des raisons de me cacher quelque chose. Il est médecin après tout !
Là, elle se souvenait. Le soir du 28 août, quand elle était revenue, bredouille, elle avait remarqué que seule la maison de la fleuriste était encore éclairée. À ce moment, elle n'y avait pas porté attention, pas plus qu'à Fabienne qui, en faisant le ménage du bureau, quelques jours plus tard, en avait parlé. La pauvre fille s'était plainte de Charlotte, sur qui elle devait veiller en l'absence de son mari, et était offusquée d'avoir été reconduite dès le souper, sous prétexte que Madame se couchait et n'avait plus besoin d'elle. Inquiète, elle était revenue lorsqu'elle avait vu de la lumière malgré l'heure tardive, mais elle s'était fait répondre sèchement par Charlotte. « Elle n'avait rien d'une femme en crise, bien au contraire, avait-elle insisté. Madame s'était parfumée, belle comme un cœur, avec du rouge aux lèvres à part de ça ! »
Tout s'expliquait : Morris était chez Charlotte, évidemment ! Puis elle se souvint peu à peu de la visite de la fleuriste, de son arrogance et... de la gifle ! Morris l'avait giflée, elle, sa fiancée, et il avait tenté de lui faire oublier la scène en utilisant l'hypnose. Elle s'inquiéta davantage. Combien de fois s'était-il servi de l'hypnose pour s'approprier sa personnalité, son esprit, son âme ? En repensant à l'accident du lac Caché, elle comprit pourquoi elle s'était sentie tellement impassible devant ce drame. Morris l'avait protégée, comme il disait. Il possédait le pouvoir de la dépouiller d'elle-même, et s'ils devaient se marier, il faudrait absolument qu'elle développe une tactique pour lui échapper. « Pour qu'il y ait hypnose, il faut des patients consentants, aptes à recevoir et à s'abandonner », lui avait-il expliqué, un jour. « Eh bien ! Morris Vanderstat, une femme avertie en vaut deux », dit-elle à voix haute, enfin apaisée.
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