Fidèles Trahisons
Chapitre 6
Janvier, plus froid que d'habitude, immobilisa les villageois qui avaient tout le temps de soigner paisiblement leur grippe devant la chaleur des gros poêles à bois, délaissant le bureau du médecin en attendant que l'hiver passe un peu plus vite. Charlotte Brodeur fut une des rares patientes à profiter de l'occasion pour visiter le docteur qu'elle rencontra trois fois dans le même mois. Au fur et à mesure des visites, dès que Morris la voyait, leur visage complice s'éclaircissait et tout ce fla-fla intriguait Marie, l'agaçait, tandis qu'elle les regardait entrer allègrement dans le cabinet, impuissante à saisir l'objet de leur connivence.
« Vous êtes très séduisante aujourd'hui, chère madame. Comment allez-vous? »
Morris faisait preuve de plus de familiarité.
« Très bien ! Ça va beaucoup mieux entre Clément et moi, il met en pratique tout ce que je lui dis. Depuis qu'il a espoir qu'un jour nous ayons un bébé, il rampe à mes pieds et ça, je vous le dois, monsieur Vanderstat. » C'est tout ce que Marie eut droit de savoir et la porte qui se referma derrière eux la laissa encore plus perplexe, surtout qu'elle avait bien vu le visage de Morris s'assombrir, devenir plus pensif et sévère quand
Charlotte Brodeur avait prononcé sa dernière phrase. La femme du conseiller Brodeur aussi avait remarqué le changement.
« Vous me semblez inquiet.
— Je pensais à votre mari pour qui j'ai des médicaments à prescrire. Il est primordial qu'il les prenne régulièrement. Puis-je compter sur votre collaboration ? »
Il se dirigea au fond de la pièce, vers le gros meuble où il entreposait les médicaments, et revint avec trente petits comprimés blancs qu'il tendit à Charlotte.
« Faites-lui-en prendre un à tous les jours, à heure fixe, c'est essentiel !
— Est-ce pour l'aider à... pour le bébé ?
— C'est ça... pour le bébé. »
Morris affichait un air grave. Il fit signe à sa patiente de le suivre.
« Allongez-vous sur ce lit, je vais vous examiner. Il me faut m'assurer que vous pouvez porter un enfant, car dans moins d'un an sûrement serez-vous enceinte et vous n'êtes plus très jeune.
— Je ferai tout ce que vous demanderez, docteur. Faut-il que je me déshabille ?
— Oui... et couvrez-vous avec ce drap. »
Charlotte tenait son drap tiré à deux mains, jusqu'au menton, immobile, la tête encadrée par une chevelure éparse qui s'étirait sur l'oreiller. Sa respiration était devenue saccadée.
« Ça vous énerve ? Ne craignez rien, à peine si je vous toucherai. »
Il lui caressa le front, de gauche à droite, descendit lentement lui couvrir les yeux de sa main chaude, enveloppante, puis il lui massa les tempes en répétant plusieurs fois un mouvement circulaire. Il parlait à voix basse, étouffée. Charlotte dut se concentrer pour entendre les mots qui commençaient à tourbillonner dans sa tête, des mots caressants, pleins d'odeurs et de couleurs. Sa respiration changea au rythme des paroles et elle se calma, plus réceptive, pour sombrer dans un sommeil paisible alors qu'il lui faisait un examen complet dont elle n'eut pas conscience. Lorsqu'elle se réveilla, elle ne se souvenait de rien.
« C'est tout ? Ce n'est pas plus long que ça ? Et moi qui avais honte, peur que vous me voyiez nue... vous n'avez même pas soulevé le drap. Des examens comme ça, j'en passerais bien à chaque visite !
— Le mois prochain, je rencontrerai votre mari et si vous faites bien tous les deux ce que je vous suggère, vous devriez être enceinte au printemps. » Les yeux illuminés, Charlotte souriait. Rien au monde n'aurait pu la rendre suspicieuse, et lorsqu'elle quitta le cabinet, elle n'avait d'égards que pour son docteur. Sans faire de politesses, Marie retourna chercher le dossier et la bouscula légèrement au passage, sans s'excuser. Aussitôt, Morris demanda des explications. Marie fulminait. Elle était incapable de fournir la moindre justification, alors elle se contenta de feindre l'indifférence et de lui tendre le dossier avec impatience.
« Il vous reste à le compléter. Désirez-vous le faire tout de suite ? Ça fait déjà un certain temps que monsieur Langevin est là, lui.
— Je le compléterai lorsque j'aurai fini ma journée. »
Il y avait de l'hostilité dans l'air, ce qui ne passa pas inaperçu aux yeux de celui qui, pour faire exprès, avait aussi choisi cette froide journée de janvier pour sa première visite au médecin.
Didier avait vraiment commencé à s'impatienter quand Charlotte était sortie du cabinet. Le reste du temps, il avait été ravi de se retrouver en compagnie de la belle Marie dont les efforts multipliés pour se montrer accueillante n'avaient comme but que de cacher son malaise, cette impression qu'il pouvait lire en elle et deviner qu'elle savait au sujet de sa relation avec Joséphine. Pourtant, ce jour-là, l'échevin s'était montré plus courtois, seul son regard le trahissait, mais Marie y avait décelé un manque de délicatesse, une sorte d'absence de savoir-vivre qui faisait craindre qu'il pût étaler sur la place publique le scandale de sa famille, qu'il en profitât pour montrer patte blanche au détriment de sa mère.
« Maintenant vous pouvez entrer, monsieur Langevin. »
Elle avait volontairement adopté un ton hautain dans le seul but de le laisser déconfit, incertain de lui, déjà qu'elle savait qu'il lui avait fallu du courage pour se présenter ainsi chez le médecin. C'est Mathilde qui l'avait poussé à cette visite, malgré le fait que le souffle de leur amour se soit éteint, qu'aucune émotion ne soit partagée. Car elle se permettait parfois de douces folies quand elle mettait sa tête dans le creux de son épaule alors qu'il dormait, sinon il l'aurait injuriée parce qu'il n'arrivait pas à trouver le sommeil, qu'elle le dérangeait. Seulement, la nuit appartenait à Mathilde et alors elle s'offrait des frivolités que son engourdi de mari ne soupçonnait même pas. C'est lors de ces fantaisies nocturnes qu'elle s'était rendu compte que les battements de cœur de Didier s'emballaient ou s'engourdissaient et elle s'en était inquiétée.
« Y penses-tu vraiment, Mathilde ? On va rire de moi. Je suis même pas en mesure de dire quand ça m'arrive ni dans quelle circonstance. On va me prendre pour un imaginaire, un gars qui cherche à se faire plaindre. Ça m'empêche pas de vivre... et souviens-toi de mon grand-père ; chez nous, on vit vieux ! Laisse-moi tranquille avec le docteur. Un blanc-bec... tu voudrais me voir me présenter devant lui pour lui annoncer que mon cœur ne tourne pas rond ? »
Malgré l'exubérance de ses propos, Didier savait bien, lui, qu'effectivement quelque chose n'allait pas avec son cœur. Joséphine le lui avait dit elle aussi et plusieurs fois il avait dû interrompre son travail, prendre le temps de respirer et deux fois il avait dû s'allonger, aux prises avec des serrements à la poitrine. Son cœur d'amoureux, un cœur usé par l'espérance et la déception, ne tiendrait pas toujours le coup.
S'il avait consenti à se rendre chez le docteur, c'était aussi à cause de Marie. Il n'avait pas souvent l'occasion de la rencontrer et lorsque ça se présentait, elle s'esquivait ou bien elle l'ignorait. Avant le départ de Doris, il lui arrivait de jaser un peu avec elle, mais depuis ce temps elle ne se gênait pas pour lui jeter des regards méprisants, toujours avec le même air vainqueur, et il ne se sentait même plus la force de lutter. Il se contentait de la regarder et de l'admirer en mijotant malgré tout quelques noirs projets de mariage pour son fils Harold. Il osait même mûrir le secret espoir qu'un jour une occasion s'avérât idéale pour une petite aventure, une aventure de presque rien... une suite normale au jeu de cache-cache de la Fête d'Automne.
Dans la salle d'attente, bien cambré au fond de son fauteuil, il s'était contenté de rester silencieux, de la regarder se déplacer d'un bout à l'autre de la pièce. Il tenait son chapeau sur ses genoux, les jambes bien collées, le corps empesé dans sa chemise blanche et son paletot trop étroit. La jeune femme allait et venait avec une démarche altière qu'elle agrémentait de son sourire moqueur à chaque fois qu'elle croisait son regard. Didier se demanda pour une première fois si sa secrète liaison avec Joséphine aurait pu s'être ébruitée jusqu'à ses oreilles. Gêné, il garda le silence. Il remarqua bien l'humeur détestable dont elle fit preuve quand
Charlotte sortit du bureau, mais il s'en imputa la cause, et lorsque Morris Vanderstat lui fit signe de le suivre, il se sentit soulagé, certain que son visage rouge et bouillant ne passait pas inaperçu.
Une fois admis dans la petite salle d'examen, il se sentit dépassé par les événements. Obstinément, il regardait le sol en tournant son chapeau dans ses mains et lorsque enfin il releva les yeux, ce fut pour aller s'asseoir sur la petite chaise étroite.
« Votre visite me fait grand plaisir. Nous ne nous sommes guère vus depuis mon arrivée au village. Est-ce que ça va bien, monsieur Langevin ?
— En réalité, j'suis pas malade, c'est ma femme, Mathilde, qui tenait absolument à c'que j vienne vous raconter ses craintes à elle. Moi, je m'en fais pas avec la vie, j'retiens de mon vieux père !
— Bon, dites toujours ce qui pousse votre femme à s'inquiéter puis nous verrons bien ce qu'il en est.
— Hum ! Y a rien !... Je sais pas pourquoi elle s'inquiète. Ecoutez, en fait, je voulais venir voir comment ça allait, ici. Les réparations ont été plus longues que prévues, mais c'est du bel ouvrage ! C'est propre à part de ça ! »
Il avait quitté sa chaise pour arpenter la pièce et finalement s'arrêter devant le cadre où trônait la peinture de Ludovic Panet. Là, il reprit toute l'aisance et la volubilité qui lui manquaient pour cacher à Morris le véritable objet de sa visite.
« Y paraît que l'accouchement de Cécile a bien été pas pour rire. Ma Mathilde en revenait pas. Y paraît aussi que cette femme-là est faite pour accoucher vingt fois, qu'une chatte lui viendrait pas à la cheville. C'est vrai, ça ?
— Madame Panet a eu effectivement un bel accouchement, dans la paix et la sérénité, un accouchement comme toutes les femmes devraient vivre. J'étais heureux de compter sur Mathilde, elle a su se montrer à la hauteur de la situation et d'un grand secours pour moi. Une sage-femme n'aurait pas fait mieux.
— À voir les yeux de ma Mathilde au beau milieu de la nuit, c'est au miracle que j'ai cru. Ma femme cause pas beaucoup, elle est pas bavarde, mais là elle arrêtait pas de me parler de vous, de vos talents et de votre habileté. Elle avait ses yeux de dix-huit ans, des yeux invitants... des yeux rêveurs et je me demande si c'est pas de vous qu'elle rêvait parce que moi, vous savez... »
Didier éclata de rire, un rire gras et sarcastique qui laissa planer le doute dans l'esprit du docteur. Mathilde avait-elle su se montrer discrète ? Et à compter de cet instant, le gros échevin redevint fidèle à lui-même.
« Vous avez pas trop de fil à retordre avec notre belle Marie ? Pas facile à mener, les filles d'aujourd'hui. Celle-là a la tête dure et marche le nez dans le vent. Un beau tempérament quand même ; elle plairait à mon plus vieux, mon Harold, il est en âge de se marier et du beau gibier comme elle, ça court pas les chemins.
— Je ne crois pas que mademoiselle Richer apprécierait vous entendre parler d'elle de cette façon, monsieur Langevin. »
Morris semblait choqué, à la grande surprise de Didier qui comptait le faire rire avec son histoire de gibier.
« Puisque vous êtes venu me rendre une visite de courtoisie, le temps dont je dispose pour ce genre de rencontre est maintenant terminé, mais il me fera plaisir de vous revoir si vous désirez parler de vous-même et de votre cœur.
— Qu'est-ce qu'il a, mon cœur ? Qui vous a raconté des histoires là-dessus ? Mathilde ! c'est ça ? Mathilde et vous, les accouchements... elle est rentrée pas mal tard cette nuit-là, aussi. »
Il était devenu rouge et bouillant, prêt à s'emporter, prêt pour l'affrontement. Morris lui ouvrit la porte.
« Quand vous voudrez en discuter sérieusement, vous reviendrez me voir, car il y a bien des choses qu'un médecin voit et diagnostique sans aucune information de son patient. En attendant, calmez-vous. »
Le docteur tourna vers Marie des yeux exaspérés qui en disaient long sur son pénible entretien avec Langevin. Elle lui sourit, une pointe de malice dans les yeux, pour ensuite se montrer encore plus courtoise envers l'échevin.
« Comme vous avez pu le constater, notre médecin s'en tire très bien. »
Elle lui avait pris le bras, il avait saisi sa main.
« Vous reviendrez nous voir ?
— Si tu m'accueilles ainsi, ma belle, sois assurée que je reviendrai très bientôt et pas tout seul à part de ça !
— Il faudra quand même prendre un rendez-vous.
— J'y compte bien ! Ma visite sera annoncée et ne passera pas inaperçue ; je te réserve une surprise ! »
Du coin de l'œil, elle observait Morris à qui il déplaisait de la voir ainsi s'amuser de Langevin. Perplexe face au succès de ce stratagème dangereux, il déduisit que par naïveté elle pourrait bien se laisser prendre à son propre jeu. Et comme l'avant-midi tirait à sa fin, que la salle d'attente était vide, il lui demanda immédiatement de le suivre dans son bureau.
« Ma chère Marie, aujourd'hui je ne te comprends plus. Pourquoi es-tu si narquoise et distante ? D'abord tu te montres à la limite de l'impolitesse envers la charmante dame Brodeur, puis après tu fais des courbettes devant Didier Langevin que tu ne portes pourtant pas en estime. Ton comportement me paraît déplacé et j'aimerais que tu me donnes des explications.
— Je n'ai rien à dire pour ma défense. De toute façon, mes commentaires pourraient vous contrarier.
— Eh ! bien, parle toujours, tu jugeras par après. »
Elle le fixa froidement.
« Charlotte Brodeur roucoule comme une tourterelle lorsqu'elle est en votre compagnie, ça frise le ridicule et ça choque, voilà.
— Et de une ! Maintenant, tes roucoulements à toi, ceux que tu t'amuses à faire en avant de Didier, que veulent-ils signifier ? »
Il ne la regardait plus en face, il s'était tourné vers la toile, au mur, et s'il se sentait grotesque, il ne voulait surtout pas voir son sourire satisfait.
«Je le taquinais simplement, question de me payer sa tête ! Il y a entre nous beaucoup de motifs pour se tenir loin l'un de l'autre et le dernier se nomme Doris. Il n'y a donc pas lieu de s'inquiéter. »
Il se retourna brusquement.
« Tout à l'heure, dans ce bureau, Didier Langevin pourtant ne ménageait pas ses mots pour parler de toi. Du beau "gibier" disait-il, une pièce de choix qu'il réserve pour son fils aîné... si ce n'est pas pour lui ! Il y a lieu de m'inquiéter puisque tu allumes chez cet homme des espoirs qui pourraient l'encourager dans ses idées noires.
— Docteur Vanderstat, vous allez trop loin. J'ose croire que vos paroles dépassent vos pensées. On dirait une scène de jalousie. Avant votre arrivée, j'ai plus d'une fois affronté Langevin et m'en suis fort bien tirée. À ce que je sache, je suis libre, alors de quel droit vous réservez-vous le privilège de me faire des remontrances ? »
Elle tourna les talons et s'en alla dans la cuisine où elle mit l'eau à bouillir tandis que Morris la suivait, confronté à un étrange sentiment de rejet. En plus de se sentir ridicule, il ne savait plus comment retenir la jeune fille et ramener la conversation sur eux ! Il aurait voulu lui dire qu'effectivement il s'inquiétait pour elle, qu'il préférait la savoir loin des ambitions obscures de l'échevin, qu'il la voulait pour lui et avec lui.
Il l'observa un instant alors qu'elle se déplaçait, alerte et fière. Comme il la trouvait belle ! Si seulement le charme de la nuit de Noël n'avait pas été rompu sans qu'il pût lui dévoiler les sentiments qu'il taisait déjà depuis un certain temps ! Cette immixtion jalouse dans sa vie privée n'aidait pas les choses et l'obligeait à reculer, à renoncer une fois de plus à ses révélations.
Un long silence insupportable, uniquement entrecoupé par le bruit du thé versé dans les tasses de faïence, envahit la pièce qu'ils quittèrent prestement, sans un mot.
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