Fidèles Trahisons

Geneviève Desbiens · Chapitre 5 sur 16

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Fidèles Trahisons

Chapitre 5

« Pourquoi ne pas m'avoir prévenue de votre visite, ma tante ?

— Depuis quand suis-je obligée de demander des autorisations pour mes déplacements ?

— Vous êtes chez le médecin et ici les gens prennent rendez-vous. Nul n'est plus important qu'un autre et les consignes sont claires. J'aurais pu vous prévenir.

— Ne fais pas tant de chichis, tu n'as personne à contrarier, je suis la seule patiente, à ce que je vois !

— Aujourd'hui peut-être, mais il arrive souvent que le docteur s'absente. On l'appelle de plus en plus pour des visites à domicile et vous risquez d'attendre si quelqu'un le demande. »

Rosalie faisait mine de ne pas entendre. Elle regardait à gauche et à droite, scrutait chaque coin, chaque meuble.

« Bon, ça suffit. Dois-je m'introduire moi-même ou tu t'en charges ? »

Marie se leva avec beaucoup de dignité et cogna deux petits coups à la porte du cabinet avant d'entrer et de refermer derrière elle.

« Il y a ma tante Rosalie qui demande à vous rencontrer. Sans doute vient-elle sentir à son tour, elle a

ses grands airs. Dans ce temps-là, mieux vaut se méfier. »

On aurait dit qu'elle récitait une leçon. La visite impromptue de Rosalie n'avait rien de rassurant. Ou bien elle venait pour Antoine ou bien elle voulait cacher sa visite à la famille.

« Faites entrer votre tante. Je me ferai un plaisir de la recevoir et laissez faire pour le dossier, je prendrai quelques notes que vous retranscrirez plus tard. »

Elle introduisit Rosalie sans préambule puis se retira à la sauvette.

« Que me vaut l'honneur de votre présence, chère dame ?

— Je n'irai pas par quatre chemins. Je viens au sujet de Marie, ma filleule, parce que son teint blafard m'inquiète. Elle travaille trop et termine à des heures tardives. Elle n'a que vingt ans et elle mène une vie de recluse : elle ne participe à aucune fête et ne vient plus à la chorale. Quand elle sort d'ici, c'est à peine si elle grignote quelque chose avant de se précipiter à sa chambre et sombrer dans un lourd sommeil, ce qui me porte à croire que vous exigez trop de ma nièce, monsieur Vanderstat !

— Euh... je n'ai rien remarqué, Marie parle si peu d'elle-même que je... je... »

Morris hésitait, sincèrement embêté, parce qu'en fait il ne portait guère attention à la jeune fille, il se contentait de profiter de son sens de l'organisation et de son entregent.

« S'est-elle plainte de quelque chose ? Il y a beaucoup à faire dans cette maison. L'absence prolongée d'un médecin à Bellesroches n'a pas aidé, non plus. »

Il tapotait des doigts sur le bureau, concentré à imaginer son assistante telle que la lui avait décrite sa tante.

«J'apprécie votre démarche, j'y remédierai dès aujourd'hui. Maintenant, y a-t-il autre chose que je puisse faire pour vous ?

— Pour moi ? Non, pas pour l'instant ! Je reviendrai un autre jour et je prendrai rendez-vous, cette fois. Réglez premièrement le cas de Marie et nous reparlerons de mes problèmes plus tard. Merci ! »

Quand Rosalie relevait le menton, tout son corps se relevait, hautain, prétentieux, et bien malvenu aurait été Morris de ne pas donner suite à ses récriminations. Aussi, dès qu'elle fût sortie du bureau, il usa de subterfuge pour susciter l'intérêt de Marie et l'amener à lui. Il provoqua sa curiosité en lui remettant une feuille qu'il demanda d'insérer dans le dossier de Rosalie DuMarais. Un seul mot y figurait : MARIE. Elle le questionna du regard.

«Je réglerai tout ça ce soir, mademoiselle Richer, car au dire de votre tante, nous sommes mûre pour un examen. »

Il laissa volontairement planer le doute et le mystère de sorte que Marie s'imagina un tas de choses allant jusqu'aux séquelles d'une quelconque maladie d'enfance ou d'une grave maladie héréditaire dont elle aurait ignoré l'existence... et la journée lui parut interminable, comme l'avait désiré Morris. Même qu'en après-midi, aussitôt qu'il fut parti pour une visite à domicile, elle était allée fouiller sur son bureau à la recherche de notes oubliées, passant tant de temps à chercher que lorsqu'elle s'aperçut de son retour, l'horloge sonnait trois coups.

« Y a-t-il eu des appels ? Quelque chose à signaler ?

— Euh ! Rien, le silence absolu. C'est à croire que monsieur le maire avait raison : les gens de Bellesroches se portent à merveille et je me demande comment vous pourrez survivre dans un lieu pareil.

— En faisant comme tout à l'heure où j'ai soigné d'abord un enfant avant d'entrer dans l'étable où j'ai dû aider une vache à mettre bas. L'autre jour, c'était une truie qui n'arrivait plus à nourrir ses porcelets. Ah ! la campagne ! Elle seule offre ce genre de divertissement et c'est heureux. Disons que ça change de la routine. »

Il posa sur elle un regard insistant qui la fit rougir.

« Parlant de routine, ce soir, nous fermons plus tôt et je vous invite dans mes quartiers. »

Il prépara lui-même du thé qu'il apporta sur un plateau jusqu'au bureau. Il le déposa le temps d'ouvrir la porte de la voûte pour ensuite, d'un signe de la main, l'inviter à le suivre. Une fois à l'intérieur, il la laissa examiner ces lieux qu'elle n'avait plus revus depuis le jour de l'arrivée du médecin. Sensible à l'humidité de la pièce, elle frissonna. Alors, sans rien dire, il alluma un feu et approcha la chaise berçante.

« Prenez cette place, Marie. La chaleur du feu vous fera du bien. Je sers le thé.

— Vous me traitez avec beaucoup d'égards, monsieur Vanderstat. Vous m'inquiétez. La visite de ma tante serait-elle à l'origine de ces attentions ?

— Oui, en quelque sorte, car votre marraine m'a réprimandé. Elle m'accuse d'abuser de votre santé et d'exiger trop de travail. Vous avez tout délaissé, semble-t-il, et comme vous rentrez épuisée le soir, elle m'a demandé d'y voir.

— Qu'est-ce qui lui prend ? C'est étrange, ce souci pour ma personne. Il y a longtemps qu'on ne se préoccupe plus l'une de l'autre et nous nous en portons bien. Croyez-vous ses sornettes ? Parce que si c'est tout ce que vous avez à me dire, je retourne à mes papiers. Je vous remercie pour le thé. »

Elle allait se lever, il la retint.

« Nous sommes mûre pour un examen, mademoiselle Richer.

— Une autre fois parce que, pour l'instant, je me sens bien et je n'ai nul besoin d'un médecin. »

Elle chercha à se relever, il l'en empêcha. Accroupi devant elle, il lui saisit les mains qu'il enveloppa soigneusement dans les siennes, en même temps qu'il parlait d'une voix profonde et mystérieuse.

« Regardez-moi dans les yeux, regardez-moi bien, Marie. Regardez-moi », insista-t-il.

Elle sentait la chaleur du feu lui brûler les joues, mais elle gardait les yeux rivés à ceux de Morris, comme si un aimant l'attirait vers la douce langueur qui s'y logeait, et elle allait laisser tomber la tête lorsqu'elle sursauta, toujours les yeux fixés dans ceux du médecin. Péniblement, elle réussit quand même à détacher son regard pour le porter vers la flamme sautillante dans la cheminée, à peine consciente de son geste.

«Je vous ai demandé de me regarder dans les yeux, Marie. Regardez-moi », prononça-t-il lentement.

Elle ne bougea pas et garda la tête tournée vers le feu, obligeant Morris à tendre les mains pour ramener son menton devant lui. Attiré par les lèvres pures qui se présentaient sans trop de résistance, il faillit y déposer un baiser, l'instant d'un abandon, mais le temps reprit son cours.

« Nous allons réorganiser votre horaire de travail afin qu'à chaque soir vous puissiez quitter la maison avant six heures et rentrer chez vous. Cet après-midi, j'ai engagé la fille aînée des Laflamme pour la corvée du ménage et la lessive. Elle pourra aussi cuisiner. Il n'est donc plus question que vous fassiez autre chose que le travail d'assistante. Fabienne s'occupera du reste et le mercredi vous ne viendrez pas travailler, ce sera votre jour de congé. Personne n'en souffrira, j'assurerai les visites à domicile pendant que le cabinet restera fermé. »

Il avait parlé tout d'un trait, d'un ton ferme et décidé qui n'attendait aucune réponse.

« Et il m'en coûtera combien pour cette médication ?

— Nous ne changerons rien à votre salaire... disons que nous améliorons votre sort. »

Il toussota une fois, légèrement embarrassé. «Je ne peux risquer de vous perdre, vous êtes beaucoup plus qu'une simple employée, et sans votre présence, je ne serais plus ici. »

Marie en avait assez entendu pour la journée et ne tenait pas à prolonger davantage la discussion, indifférente pour le moment à ces révélations, d'autant plus que la noirceur s'installait et qu'elle voulait profiter de la soirée pour piétiner la terre rafraîchie qui sentait si bon à la veille de l'automne. Poliment, elle prit congé.

Elle marchait en direction du petit parc quand elle vit Doris, assis par terre, tout grelottant sous son pull de laine épaisse.

« Ç'a pas l'air d'aller, Doris ! Tu parles d'une heure pour se laisser geler. »

Elle s'approcha, comme une grande amie l'aurait fait, et aperçut le visage enflé du jeune homme où glissaient des larmes qu'il ne tentait même pas de camoufler.

« Regarde tant que tu voudras, ça coule tout seul, c'est pas ma faute. »

Et sans retenue, il lui raconta tout. Son père, qui l'avait surpris au moment où il tenait les mains d'Alphonse, un mécanicien, l'avait renvoyé

immédiatement de son travail et de la maison, comme un pestiféré, et lui avait ordonné de ne plus remettre les pieds au village, sinon... c'était la castration. Didier Langevin était bien capable de le faire.

« Nous ne faisions rien de mal, on parlait, c'est tout ! Il nous a traités de maudites tapettes ! »

La honte et l'inquiétude rongeaient la pauvre bête égarée que Doris était devenu, incertain de l'être qu'il abritait, partagé entre deux sexes, ne sachant duquel il avait hérité.

« Marie, est-ce vrai que j'ai l'air d'une tapette ? Dismoi la vérité. »

Elle était tiraillée à la pensée qu'elle ajouterait du poids sur les épaules de Doris en lui confirmant ce que tous savaient depuis fort longtemps et que, par gêne, respect ou peur de Didier, on taisait.

« Disons que tu ne ressembles pas à ton père ni aux autres hommes du village. Ta peau est aussi fine que la mienne, et malgré tes vingt ans, tu n'as pas de barbe. Tes gestes raffinés, tes mains toujours propres avec ces ongles longs, bien nettoyés, ta démarche à petits pas serrés... eh bien, ça te donne une allure différente, féminine ! Même qu'avec ton écharpe blanche nouée autour du cou, le dimanche, tu fais penser à...

— Mon Dieu ! »

Doris se couvrit le visage à deux mains.

« Ça ne m'empêche pas d'être là, Doris. Seulement, ton père, lui, ne comprendra jamais. Tu devrais quitter le village, ici tu n'arriveras pas à vivre heureux. Le monde ne trouve pas ça normal, des gars sensibles, des gars aux yeux de petites filles tandis qu'en ville ça passe plus facilement : les gens ne se connaissent pas et sont souvent trop occupés pour remarquer les types comme toi. »

Même si une nouvelle lueur d'espoir se dessinait sur la carte de sa vie, il demeura assombri, confronté à la crainte de l'inconnu. Il grelottait et pleurait encore quand, entre deux sautillements d'épaules, il trouva le courage de murmurer son désespoir.

«Je ne suis jamais allé en ville, j'ai trop peur. Je suis mieux de me laisser mourir sur ce banc et de donner mon âme au diable. Qu'on me retrouve mort de froid !

— Mieux vaut mourir de peur que de froid, Doris. Je te le dis, en ville tu pourras vivre comme tu es. En attendant, il y a toujours le camp d'été de ton père. C'est pas bien loin, tu pourrais t'y rendre ce soir. Nous passerons prendre une lampe de poche au magasin et demain matin, très tôt, je te porterai de quoi manger. »

Ce soir-là, Marie, incapable de s'endormir, se releva. Elle marcha à tâtons jusqu'à sa commode d'où elle sortit une petite boîte métallique qu'elle tira du deuxième tiroir. Elle alluma la lumière et compta tous les billets qu'elle avait économisés pour ensuite griffonner quelques adresses et mettre le tout dans une enveloppe. Aussitôt le soleil apparu, elle ramassa quelques vivres et des vêtements, qu'elle glissa dans un sac en bandoulière et, sur la pointe des pieds, partit rejoindre Doris. Il l'attendait, le teint pâle, les yeux boursouflés par le désespoir qui avait déjà commencé à lui cicatriser le visage.

Sans poser de question, elle prépara un petit déjeuner qu'il avalait si lentement qu'elle entreprit d'examiner les lieux en attendant qu'il finisse de mastiquer ses interminables bouchées.

Le petit camp n'avait rien de luxueux malgré qu'il offrît le confort d'un grand lit et d'une cheminée en pierres où brûlaient encore quelques bûches. Elle porta son attention sur une feuille de papier pliée en quatre qui traînait sur le rebord de la tablette, juste au-dessus du foyer. Machinalement, elle la déplia et lut avec étonnement les mots qu'on y avait écrits. Aussitôt elle la jeta au feu. Pouvait-elle en exorciser le contenu ?

Elle avait reconnu l'écriture fine de sa mère, et ce rendez-vous galant qu'elle donnait à Didier Langevin lui permettait d'élucider bien des choses. Elle s'expliquait enfin les longues visites du conseiller, son air affable et courtois envers Joséphine et la soudaine gentillesse qu'il témoignait à Antoine. Elle avait cru au subterfuge. Elle avait même pensé que Didier avait découvert la liaison entre Rosalie et son père et qu'il les faisait chanter tant leur relation semblait évidente : regards langoureux, langage mielleux, attentions mutuelles... tout parlait pour eux ! Et voilà qu'un simple papier oublié sous l'effet de pulsions amoureuses dévoilait le secret, expliquait le comportement de Langevin et l'acceptation de Joséphine. Il rôdait souvent au magasin, ce qui exaspérait Marie qu'il taquinait ou Rosalie qu'il narguait avec ses propos qu'il voulait malicieux et ironiques, mais aussitôt que Joséphine le regardait, suppliante, il se retirait lentement, le même sourire narquois au coin des lèvres. Et les relations amoureuses de chacun étaient tues, taboues, tandis que les amants et les maîtresses y trouvaient leur change.

Marie ne sortit de sa torpeur que lorsqu'elle sentit la chaleur du feu lui monter aux joues déjà rougies par la honte. Tous ces jeux d'amour consentis et acceptés ! Il lui semblait entendre des cris et des gémissements, comme la fois de ses quatorze ans, et si maintenant elle pouvait imaginer Antoine et Rosalie dans un même lit, il lui était beaucoup plus pénible de concevoir que Didier et sa mère pouvaient s'ébattre dans un autre. Pourtant aucun sentiment de révolte ne s'empara d'elle, comme si une deuxième conscience intervenait pour lui faire comprendre le bien que chacun se faisait. Elle trouva beaucoup plus coupable l'attitude bornée de Langevin, incapable d'accepter son fils tel qu'il était, alors que lui se vautrait dans l'adultère.

Doris finissait de manger quand il remarqua l'air étrange de Marie. Il la crut d'abord choquée par ce qu'il lui avait raconté la veille au sujet de sa première soirée d'amour avec Alphonse, et s'en excusa.

« Ça n'a rien à voir. Je pense à ton départ, c'est tout. »

Le soir même, le train amenait Doris sur la route de la liberté, un Doris à jamais reconnaissant. Un nouveau chemin s'ouvrait devant lui, pavé de musique, prêt à recevoir ses pas de danse.

Tel que promis, la tâche de Marie s'allégea et elle prit à l'occasion le thé avec Morris, après le travail, sans toutefois retourner dans la voûte... sauf à la veille de Noël alors qu'il l'invita à souper. Après un copieux repas, ils traversèrent dans le cabinet où Morris avait déposé deux coupes à champagne sur un plateau d'argent.

«J'ai un cadeau de Noël pour vous, Marie, et je voudrais vous l'offrir dans l'autre pièce. Permettez-moi de vous bander les yeux. »

Il s'exécuta puis la dirigea précieusement vers la petite garde-robe où il avait déjà poussé le rideau et déverrouillé la grosse porte. Marie sentait les battements de son cœur quand un doux frisson lui parcourut le corps en entier. Il venait de lui prendre la main pour la conduire jusqu'au canapé, face à la cheminée, où il la pria de patienter le temps qu'il retourne chercher le plateau et les coupes qu'il posa sur la table, entre deux bougies. Il repartit avec un seau à glace.

Dans son va-et-vient il riait, amusé de voir Marie, attentive aux moindres bruits.

« Me voilà ! Devinez-vous ce que je vous réserve ! Ecoutez bien. Un... deux... trois, c'est parti !

— De la musique ? »

Il lui ôta son bandeau avant de déboucher le champagne et de verser rapidement une coupe qu'il lui tendit.

« Quand vous a-t-on livré ce phonographe ? Vous êtes cachottier, monsieur Vanderstat », dit-elle en feignant la surprise.

Elle espérait qu'il ne puisse découvrir la comédie qu'elle lui jouait à son tour parce qu'à deux reprises, alors que la pièce n'était pas fermée, elle avait tendu le cou juste pour voir, intriguée par cette boîte qu'on avait livrée en sa présence, et elle avait vu ce beau meuble en bois verni qui patientait seul dans le coin. Marie riait, grisée par le vin, et son exubérance provoquait le jeune médecin qui ne cessait de la regarder, enivré par son odeur, ensorcelé par sa proximité.

« Ça fait maintenant six mois que nous travaillons ensemble et je désire vous... te... Permets-moi de te tutoyer, je t'en prie. Voilà ! Je veux t'offrir ce cadeau en guise de remerciement. >

— Je ne peux accepter... »

Il se leva d'un bond et se versa maladroitement un autre verre.

«Je ne supporte pas qu'on repousse mes cadeaux du revers de la main, et quand je donne, j'aime bien que l'on reçoive. Maintenant, déballe ce paquet, je t'en prie, ne gâchons pas la soirée. »

Marie, prise au dépourvu, fixa la boîte enrubannée qu'elle allait saisir lorsqu'on frappa avec force à la porte d'entrée. Ils sursautèrent.

«J'y vais. Remets un disque et finis ton verre. »

À grandes enjambées, il traversa le bureau et reconnut, au travers des carreaux, Ludovic Panet.

« Ma Cécile m'envoie vous chercher parce qu'elle dit que c'est le temps, que le bébé va arriver. Moi, j'sais pas quoi faire.

— Y a-t-il longtemps que ses contractions sont commencées ?

— Depuis le souper. Elle dit que ça revient à toutes les trente minutes.

— Courez auprès de votre femme, je ne crois pas que le bébé n'arrive avant l'aube et dites à Cécile de se souvenir de nos rencontres, de se redire les mots. Vous reviendrez me chercher lorsque ses contractions se répéteront aux dix minutes. Prévenez Mathilde Langevin aussi. Rassurez-vous, votre femme est en santé et un premier bébé, c'est lent à venir. Je ne quitte pas la maison. Votre enfant naîtra le jour de Noël, ça ira bien, soyez sans crainte. »

Sur ces mots, il prit congé et rejoignit Marie qu'il trouva légèrement assoupie, la tête abandonnée sur le dossier du canapé. La tentation était trop forte. Il ne put s'empêcher d'embrasser ce front lisse, baiser qu'elle reçut sans ouvrir les yeux, en souriant, immobile, dans l'espoir inavoué d'un geste répété. Elle avait tout à fait oublié qu'on frappait à la porte quelques instants auparavant quand Morris la ramena à la réalité en lui annonçant que Cécile Panet accoucherait durant la nuit, tel qu'il l'avait déjà prédit.

« Cécile est une fille gaillarde, elle ne devrait présenter aucune difficulté, nous pouvons donc encore profiter de la soirée. Allez, maintenant, ouvre ce paquet ! »

Grisée, elle s'exécuta docilement. Quand elle vit l'écharpe de soie bleue sur laquelle re posait un stylo orné d'une pointe en or et gravé à son nom, elle s'extasia.

« Splendide ! Je suis touchée par tant d'attention. C'est vraiment très joli... vous choisissez les choses avec goût !

— Je choisis également les gens avec goût et je leur suis simplement très reconnaissant lorsqu'ils me sont fidèles. J'aimerais que tu noues cette écharpe sur ta robe. »

Elle allait s'exécuter, mais il lui demanda tout à coup de lui laisser le plaisir de le faire lui-même et l'attira vers lui, de telle sorte qu'elle dut se lever et lui effleurer les joues avec ses lèvres silencieuses, quémandantes. Il tenait l'écharpe bleue autour de son cou fragile qu'il serra un peu plus. Aussi près d'elle, il savourait le parfum vanillé qu'il reconnut, ce parfum exotique qu'elle avait laissé flotter dans la salle du Conseil, un jour de juin, et un doux vertige s'ensuivit.

« Tu as les yeux d'un ange, Marie, ton beau regard me désarçonne et réveille en moi un désir de voir, une envie folle de chaleur.

— Tout ça n'est dû qu'à la magie de Noël et à l'effet du champagne ! Il ne faudrait pas y voir autre chose que le bonheur d'être là à profiter de ce bon feu et de notre amitié. Ce sont les seuls plaisirs que je recherche pour l'instant et que je peux donner librement.

— Faut-il te répéter que je n'accepte rien en échange de ce que je donne ? Cueille, Marie, cueille tous les fruits de l'amour et de l'amitié, c'est le temps de la récolte, susurra-t-il.

— Vous vous exprimez en parabole, rétorqua Marie tout en relevant la tête, et je ne suis pas habituée de vous entendre parler avec ce ton mielleux qui m'effraie, je l'avoue. J'hésite à prendre vos propos à la légère... Je pense qu'il serait temps d'arrêter ce petit jeu. »

Elle s'échappa de son étreinte et se plaça derrière le canapé, d'où son sourire moqueur allait engendrer une poursuite à travers la pièce. Coincée derrière le lit, elle se retrouva allongée de tout son long sur la soyeuse douillette de satin bleu royal qui attendait patiemment d'être froissée. Alors, il la recouvrit de tout son corps et déposa un court baiser sur sa bouche. Il s'apprêtait à recommencer, plus passionnément cette fois, quand on frappa à nouveau à la porte d'entrée.

« Ludovic, sans doute ! C'est plus vite que prévu. Un peu plus et je t'embrassais sérieusement, Marie !

— Nous jouons à des jeux dangereux, il faudra se surveiller.

— Nous en reparlerons, le devoir m'attend. Je dois mettre un enfant au monde, un enfant de... Noël ! »

Les coups résonnaient de plus belle, mêlés aux cris de Ludovic, en proie à la panique.

« Voulez-vous que je vous accompagne ?

— Non, laisse faire. Mathilde Langevin a été prévenue. Profite de ta nuit de Noël, je te confie la maison. »

Marie se mira dans la glace, ravie par le pétillement de son regard, et se sourit, rêveuse, imaginant une suite à cette soirée remplie d'imprévus. Les frissons qui lui chatouillaient encore le dos étaient le plus beau des cadeaux de Noël de sa vie. Puis elle se laissa choir sur le canapé avant d'ôter ses chaussures, se relever pour replacer un disque, ajouter une bûche dans la cheminée et se verser le reste du champagne. Au creux de cette chaleur, elle glissa tout doucement dans le sommeil, recroquevillée sur elle-même.

Le froid la réveilla en sursaut. Tout abasourdie, elle entendit l'horloge sonner onze coups et se rappela qu'on l'attendait pour la messe de minuit. Elle rangea la pièce, renoua son écharpe et revint avec un bout de papier sur lequel elle laissa couler de sa jolie plume les mots JOYEUX NOËL, CHER MORRIS. Elle éteignit les bougies et laissa la porte de la voûte ouverte. Elle ne consentit à rompre le charme qu'une fois revenue dans la salle d'attente d'où elle sortit sans verrouiller.

Tôt le matin, Cécile Panet accouchait d'un gros garçon sous les yeux de Mathilde qui n'en revenait pas. Elle avait assisté à plusieurs accouchements dans sa vie, mais c'était la première fois qu'elle voyait une femme en douleurs sourire à ses entrailles, les yeux rivés à ceux de son médecin qui la soulageait avec des mots qu'il répétait sans arrêt.

« Rappelez-vous, Cécile, rappelez-vous le jardin de roses, sentez les odeurs... Allez, respirez... un, deux, trois, lentement, Cécile, c'est ça, continuez. Regardez-moi, regardez-moi ! Rappelez-vous le ciel, le beau ciel bleu... et le nuage, le petit nuage gris ! Suivez le nuage... soufflez, il passe, il est parti ! Allez, battez la mesure, Cécile ! Un, deux, trois, comme ça. Recommencez, la source est à la veille de jaillir. Regardez en vous-même, voyez comme c'est beau... vous êtes la source... Poussez maintenant, poussez, Cécile. Un, deux, trois, plus fort ! Cécile, poussez... la source... la source ! Elle jaillit ! Ça y est, la source coule. Doucement ! Respirez profondément, un, deux, trois... »

Pendant qu'il parlait, il laissait courir ses mains habiles et assurées, pleines d'amour pour mettre au monde cet enfant de « Noël », le premier à naître à Bellesroches depuis qu'il était là. Mathilde, qui l'observait, perplexe, s'expliquait mal la médecine du jeune docteur. Elle aurait bien voulu pouvoir critiquer, du moins lever le doigt, mais il y avait Cécile et son bonheur de femme qui venait d'engendrer sans douleur. Quelque chose d'impalpable, une mystérieuse symbiose, liait le médecin à sa patiente, au-delà des mots, au-delà de l'instant.

Silencieuse, elle se tenait à l'écart, prête à exécuter les ordres que lui dictait Morris en douceur, et quand l'enfant fut lavé et emmitouflé, elle le présenta à la mère avant de s'effacer, songeuse.

« Je vous oubliais, Mathilde. Sans doute n'avez-vous jamais assisté à ce genre d'accouchement ! Ne soyez pas si étonnée, ne conservez comme souvenir que les résultats obtenus. Je vous demande seulement de vous montrer très discrète et de garder le silence sur ce que nous venons de vivre, car peu de gens croient en la puissance de l'esprit et il faut les y habituer prudemment.

— Oui, oui...»

Mais Mathilde n'écoutait pas, elle pleurait en elle-même des larmes amères encastrées par le souvenir des jumelles. Finalement, sur ses joues ridées, sans bruit, deux gouttes descendirent devant Morris qui la regardait avec respect. Il la prit dans ses bras.

« Vous pleurez avec le cœur. D'une certaine façon, nous nous ressemblons ! N'est-ce pas merveilleux de mettre au monde dans de telles conditions ?

— C'est presque impossible ! Personne ne le croirait.

— Alors n'en parlez pas ! Gardons ce mystère pour nous. Voyons tout ça comme un cadeau de Noël, le miracle de la nuit divine ; après tout, un enfant nous est né ! Maintenant, séchez vos larmes, finissez de ramasser puis allez vous reposer. Aujourd'hui c'est Noël, et pour l'occasion, on peut bien croire au père Noël. »

Il riait, satisfait comme à chaque fois qu'il parvenait à soulager la misère humaine, et dans ces moments-là, il oubliait ses pratiques peu orthodoxes et les risques encourus.

Ludovic apporta les liqueurs fines pour Morris et une boîte de petits chocolats pour Mathilde. Il exultait ! Son fils était né.

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