Fidèles Trahisons

Geneviève Desbiens · Chapitre 16 sur 16

Pages du PDF

Fidèles Trahisons

Chapitre 16

La grande maison de la famille Brisson dominait un immense parc où les enfants glissaient sous le regard ennuyé des nurses qui grelottaient. De sa fenêtre, Marie les observait quand elle ne tricotait pas, inlassablement, des mailles auxquelles elle accrochait ses larmes, confinée entre les murs d'une maison qui se voulait pourtant accueillante, mais où elle traînait tout le poids de sa renonciation.

La plupart du temps, elle se retrouvait toute seule dans cette grande demeure alors que la mère d'Aline passait la majorité de son temps à travailler pour des œuvres de charité. Elle attendait donc patiemment l'heure du repas du soir, unique moment où la famille se rejoignait pour faire le bilan de la journée. Enfin, elle parlait et riait en répondant aux questions, toujours les mêmes, que lui posait à chaque jour le bon docteur Brisson.

Elle se réjouissait aussi de revoir Doris quand il venait chercher Aline ou qu'il leur consacrait une des rares soirées pendant lesquelles il ne travaillait pas, seul vrai divertissement dans sa morne vie. Elle ne sortait jamais hors des limites du terrain ; elle prenait l'air dans l'arrière-cour, en attendant de voir surgir les premiers bourgeons du printemps, et elle lisait, beaucoup, ou écrivait dans son journal intime des poèmes d'amour qu'elle colorait selon la lumière du jour. Et sur un grand calendrier, elle comptait les semaines, toujours aussi indécise quant à l'avenir de cet enfant, doublement aimé, qu'elle portait. Une seule chose la tiraillait : ne pas savoir qui, de Philibert ou de Morris, en était le père.

Depuis son départ précipité de Bellesroches, elle n'avait reçu aucune nouvelle de sa tante ou de Mathilde et elle ignorait tout du grabuge résultant de la fugue de Morris. Elle se préoccupait cependant pour Charlotte, incapable d'éprouver le moindre ressentiment à son égard : après tout, sa vie à elle n'aurait pas été mieux réussie si elle avait marié un homme qu'elle savait ne pas aimer. Elle avait eu suffisamment de temps pour y réfléchir, pour retourner voir dans sa conscience si elle pouvait analyser son

comportement d'amoureuse pour lequel elle n'éprouvait aucun remords, aucun regret ; elle s'était approprié le bonheur juste un peu trop tôt ! Et si elle vivait en recluse, c'était bien par choix, car à plusieurs reprises Aline et Doris l'avaient invitée à sortir, au cinéma ou au restaurant, et à chaque fois elle avait décliné leur offre.

« Je veux qu'on ignore tout de ma présence en ville. Je n'ai encore pris aucune décision quant à l'adoption et je veux être libre de choisir l'avenir de mon enfant. J'espère que vous savez garder votre langue, parce que

Phil ne doit absolument rien savoir à mon sujet. Vous ne trahirez pas ma confiance, n'est-ce pas ?

— C'est difficile de faire la taupe et de jouer au muet, rétorqua Doris. À tous les soirs, au restaurant, je le vois et il ne se passe pas une semaine sans qu'il s'informe à ton sujet, surtout depuis que je lui ai dit... par inadvertance bien sûr... que tes fiançailles étaient rompues.

— Doris, je t'avais demandé de ne rien dire, RIEN !

— Si tu penses que c'est facile de mentir, tout me paraît dans la face. En plus de ça, de te voir ainsi jongler à longueur de jour, encabanée, ton éternel tricot à la main, il y a de quoi s'inquiéter. Phil est un charmant garçon, jovial en plus, et tu aurais tout à gagner de jouer franc jeu avec lui. Il t'aime, tu sais.

— Tiens ça mort, que j'ai dit. »

Elle était catégorique sur ce point. Par contre, elle consentit à leur faire la faveur d'accepter une invitation à souper, chez Charles, le frère d'Aline, artiste par surcroît. Il connaissait bien Doris, pour être à l'origine de sa relation avec Alfred, et jamais il n'avait porté quelque jugement que ce soit, parce qu'il considérait les être libres de leurs agissements et se contentait de peindre la vie telle qu'il la voyait, avec cette simplicité qui plaisait à Marie. Il la rencontrait d'ailleurs à toutes les quinzaines alors qu'il se joignait à sa famille pour partager le repas dominical. Il passait une grande partie de l'après-midi avec elle.

Un beau jour du mois de mars, alors que la fièvre du printemps s'était emparée de lui, il avait même proposé à Marie de la peindre, dans toute sa splendeur de mère. « Un nu », avait-il dit. Comment s'offusquer quand un beau jeune homme, avec des mèches blondes pendues sur son front, désire planer au-dessus des conventions et immortaliser le poids de son erreur ? Elle décli na l'offre d'un nu, mais consentit à servir de modèle pour un buste. Et durant un mois, à tous les jours, Charles était venu à la maison paternelle. Il sortait palette et pinceaux, fumait cigarette sur cigarette et amusait la jeune femme. À peine travaillait-il une heure par jour, le reste du temps, il prenait soin de sa « fleur des neiges », comme il l'appelait. Il lui préparait une immense collation pour

« trois », jouait du piano, chantait ou parfois dansait, comme ça, sur des airs qu'il dénichait lui-même dans toutes sortes de marchés aux puces. Ils pouvaient passer des heures à écouter la radio où à surveiller le « hit parade ». De plus en plus souvent, il restait à coucher et réoccupait sa chambre laissée telle qu'à ses dix-huit ans, quand il était parti vivre avec des confrères des beaux-arts.

La présence de ce nouveau compagnon eut des effets bénéfiques sur Marie. En sa compagnie, elle parvenait à se détacher de la réalité et à reporter au moment ultime la décision concernant cet enfant qu'elle ne s'autorisait pas à chérir. D'ailleurs, jamais elle ne faisait allusion à son état, pas plus que Charles n'y portait attention. Elle fut cependant ramenée à l'évidence quand le jour de Pâques arriva et que débarqua, sans tambour ni trompette, une Rosalie au teint pâle, visiblement exténuée.

« Dans trois mois, il faudra bien que tu te sois décidée, tu n'as pas le choix, pour ton bien, j'ai pris les arrangements nécessaires. Tu n'auras qu'à faire ce que je te dirai.

— Je suis capable de décider par moi-même.

— Oui, je sais, dit Rosalie faiblement, mais passons, car autre chose me préoccupe. Ta mère ne va pas bien du tout, nous pensons tous qu'elle ne se rendra pas à l'été.

— Voulez-vous dire que maman va mourir ? Qu'est-ce qu'elle a ? Personne ne m'a jamais rien dit. Il faut la faire venir en ville ; ici, les médecins sont en mesure de la soigner.

— Elle refuse de quitter le village.

— J'irai la chercher d'abord. Elle me suivra.

— Sais-tu qu'elle ignore toujours que tu es enceinte ? Tout le monde l'ignore d'ailleurs ! Il ne serait pas bienvenu que tu apparaisses dans le décor avec ton gros ventre de fille-mère. Écris-lui si tu veux, mais garde le silence sur ton état.

— Qui cela peut-il vraiment déranger de savoir ou non que j'attends un enfant ? Le monde a vu pire. Rien qu'à penser à Charlotte Brodeur, ça devrait porter à réfléchir. La chair est faible, n'est-ce pas ?

— Je n'aime pas tes allusions, mieux vaut te taire. Pour l'instant, tu restes loin de Bellesroches. Il y a assez de remue-ménage comme ça, avec Charlotte, complètement folle, cloîtrée à l'intérieur de sa chambre à bercer son fils, gardant comme seul contact avec la réalité l'espoir que Morris revienne la chercher. Clément essaie bien de passer par-dessus tout ça, malgré les sarcasmes de Langevin toujours prêt à attaquer, mais pauvre homme, il est rongé par le déshonneur. La boutique est fermée et il fait la bonne, à quatre pattes devant sa femme. Oh, c'est le scandale de l'heure, plus personne ne s'intéresse à ton sort, alors il ne sert à rien de venir t'exposer au venin de Didier, il est déjà suffisamment occupé !

— Comment est-il avec maman ? »

Rosalie fixa le vide avant de répondre. C'était là l'ambiguïté qu'elle n'avait jamais réussi à saisir dans la personnalité de Didier Langevin. La brute qu'elle connaissait se métamorphosait lorsqu'il prenait soin de Joséphine envers qui il se montrait doux et tendre, comme si un véritable amour pouvait exister entre eux, un amour inexplicable qui dépassait les bornes de l'entendement. Dès qu'il la quittait cependant, il redevenait vil et méchant, une bête sauvage capable d'agresser n'importe qui pour satisfaire ses envies. « Pour Joséphine, il est bon. Ta mère semble se complaire en sa présence puisque de plus en plus elle refuse notre compagnie. Elle a tellement maigri, pauvre fille. » Et comme si elle pensait à haute voix, elle murmura : «Je suis certaine qu'il l'aime au-delà de ce qu'on peut croire. »

Après avoir renoncé à se rendre à Bellesroches, Marie entreprit d'écrire très souvent à sa mère et inventa plein d'histoires au sujet d'un emploi qu'elle n'avait pas, jusqu'à dire qu'elle devait partir en voyage et que son retour n'était prévu qu'à la fin du mois de juillet. C'est tout ce qu'elle avait trouvé d'excuse valable pour justifier son absence et reprendre sa vie en main, avec l'espérance que le ciel préservât Joséphine de la mort.

Au fur et à mesure qu'approchait le terme de sa délivrance, Marie voyait ses pensées rebondir dans le temps, accompagnées de Phil, cet amoureux fougueux qu'elle aurait voulu pour époux, mais dont elle s'était jouée, et de Morris, sûrement aussi fourbe qu'elle, qui ne méritait pas qu'elle porte son enfant. Si seulement elle avait pu avoir la certitude qu'il s'agissait de l'enfant de Philibert, quel soulagement ç'aurait été ! Car s'il est vrai qu'un temps elle avait envisagé de donner son bébé en adoption, cette alternative ne lui convenait plus. Elle pourrait au moins rencontrer Phil, lui expliquer, peut-être même lui dire qu'elle portait la chair de sa chair. « Ne déterre pas les morts, Marie », avait dit sa tante Rosalie. Et si l'enfant naissait roux, comme Maurice. Pourrait-elle vivre avec la conscience en paix ? Faire semblant de rien, nier l'évidence ? Elle refusait de concevoir ainsi son bonheur, en prenant le risque de handicaper l'avenir de son enfant ou de mal aimer le fruit de sa folie. Il méritait d'entrer sans tache dans un monde déjà suffisamment souillé. Elle sortit donc son papier à lettres et griffonna les mots qu'attendait impatiemment sa marraine.

Quand Rosalie arriva en ville, deux semaines plus tard, elle s'installa chez sa bonne amie Pauline.

« As-tu bien fait ce que je t'avais demandé ?

— C'est fait. Jamais je n'aurais abandonné mon travail de bénévole pour quelqu'un d'autre que toi. À l'âge que j'ai, recommencer à élever un enfant, c'est de la folie.

— Tu ne seras pas dans la misère, j'ai de quoi compenser. Et puis tu peux compter sur Mathilde. À propos, comment se débrouille-t-elle à l'hôpital ?

— En deux mois, elle a fait ses marques, on la réclame à tous les étages. Tu pourras lui demander toi-même, elle doit terminer dans une heure.

— Et le docteur, est-il toujours d'accord ?

— Il n'aime pas beaucoup ces histoires-là, mais il m'a assurée qu'il s'arrangerait. Le docteur Brisson est très discret et c'est difficile de savoir exactement ce qu'il pense. Au moins je suis sûre d'une chose : il considère Marie comme sa fille.

— Tout ça doit rester secret jusqu'à notre mort, tu me le jures, n'est-ce pas ?

— Bien sûr, voyons.

— Je retournerai au village aussitôt que j'aurai rencontré le docteur et Mathilde ; je ne reviendrai pas pour l'accouchement, ma sœur est mourante, je dois rester à ses côtés. »

Mais le séjour de Rosalie fut écourté par un télégramme qu'elle reçut le lendemain et dans lequel Antoine lui annonçait le décès de Joséphine. Elle hésita longuement avant d'en faire part à sa nièce, même que Mathilde avait dû insister pour qu'on ne laissât pas la pauvre fille dans l'ignorance. Aussitôt, Marie avait décidé qu'elle irait aux funérailles, coûte que coûte, quoi qu'en pensent sa tante et le village en entier.

« Didier Langevin ne sera pas doux pour toi. Tu serais mieux d'y réfléchir.

— Je n'ai jamais craint de l'affronter et ce n'est pas aujourd'hui que je vais commencer. Il sait de quel bois je me chauffe. »

Même le docteur Brisson n'était pas parvenu à la faire changer d'idée, une part d'elle-même s'étant éteinte en même temps que Joséphine, et à trois semaines de la date prévue pour l'accouchement, elle monta dans le premier train, accompagnée de Charles et d'Aline. Rosalie ne pouvait faire autrement qu'être fière de celle qui redressait la tête avec assurance, sans crainte de dévoiler au vu et au su de tout le monde ses excès d'amour.

Antoine les attendait devant la gare. Visiblement, il avait pleuré et peu dormi.

«Je ne suis pas aussi fort que tu le crois, dit-il à Rosalie, qui le questionnait du regard. En fait, j'ai passé trois jours à vivre de regrets, à me reprocher des choses.

— Oui, bien tu n'es pas au bout de tes peines. Marie est venue aussi.

— Marie, mais n'était-elle pas en voyage ? Comment... »

Il demeura interloqué lorsqu'il vit descendre sa fille, dans toute sa lourdeur de femme enceinte. D'une main, elle soutenait instinctivement son ventre rond, alors que de l'autre elle se retenait à la rampe de débarquement. Elle souriait, malgré sa peine et son embarras, et il avait beau chercher des airs de ressemblance avec Joséphine, il ne voyait en sa fille que la fierté et le port de Rosalie. Elle s'approcha en marchant lentement, ôta son chapeau qu'elle donna à Charles et, à quelques pas seulement de son père, lui tendit la main. Antoine restait là, immobile, ne sachant pas très bien comment il devait réagir. Finalement, il lui prit la main et la porta à sa bouche.

« Ma petite fille, bredouilla-t-il enfin, c'est donc pour ça que...

— Plus si petite que ça si tu veux savoir, avec une pareille bedaine ! Ouf ! J'ai hâte d'être à la maison. Je veux me faire une toilette avant de passer voir maman. Je suppose qu'on l'a exposée à la salle du Conseil, comme pour le docteur Doiron.

— Oui, je croyais que c'était préférable. Rosalie et Mathilde n'y étant pas, tes frères et moi pensions bien faire. Il y a beaucoup de monde, tu sais. Je ne crois pas que tu doives y aller, installe plutôt tes amis à la maison, nous irons ensemble après la fermeture de la salle. »

Son père venait de lui signifier qu'il n'était pas de mise de se présenter devant le cercueil de sa mère dans cet état. Il lui rappelait également les convenances en pointant discrètement ses deux compagnons de voyage.

« Tu te souviens d'Aline, ma grande amie du couvent. Je te présente son frère, Charles. Disons que de ce temps-ci, c'est plutôt mon garde du corps et mon souffre-douleur. »

Peu de gens les virent ; seulement Langevin, qui se tenait adossé à un lampadaire, une cigarette au bec, les mains dans les poches. Il ne dit rien quand Marie voulut passer devant lui, le bras accroché à celui de Charles ; il ne bougea surtout pas et le couple dut se séparer. Il haussa les épaules.

Elle ne le revit qu'au cimetière, où pour la première fois, il fit preuve de compassion quand il s'approcha d'Antoine à qui il serra la main en soupirant tristement. Étrange portrait que celui de ces deux hommes, liés par une même peine, qui se tenaient l'un à côté de l'autre, comme deux frères. Marie se demanda un instant qui, de Didier ou d'Antoine, pleurait véritablement sa mère. Et elle n'était pas seule à avoir cette pensée, même si personne n'osait regarder ouvertement les deux hommes qui se dressaient en face du curé, les mains rivées à leur chapeau, les yeux pleins d'eau. On ne voulait plus savoir, on préférait faire semblant de tout ignorer, espérant simplement que la paix et l'honnêteté ressusciteraient de la mort. Même Marie faisait partie du silence. Sa présence rétablissait les choses. Quand on la regardait, splendide malgré ses malheurs, elle imposait le respect. Marie, l'orgueil du village, était revenue sans honte et sans regret donner une leçon de courage à tout ce beau monde qui fermait les yeux sur bien des comportements inacceptables. Elle apportait les justifications qu'on attendait, les réponses aux questions demeurées suspendues dans le temps. Non, elle n'était pas lâche, la Marie, et Didier aussi le savait. À elle, on pardonnait tout et volontiers on l'aurait acceptée à Bellesroches, malgré cet enfant qu'on soupçonnait être le fils de Morris, la plus grande honte du village.

Lorsqu'on eut déposé quelques pelletées de terre sur la tombe de Joséphine, Didier s'approcha de Marie à qui il tendit les bras avant de clamer très fort : « Ta place est ici, ma belle Marie. Tu peux rester, je t'le permets. Après tout, c'est un peu à cause de moi que toute cette histoire est arrivée. Si j'avais tenu mon bout, aussi, ce vaurien de Vanderstat serait jamais resté à Bellesroches. Mais je vais tout t'arranger ça, t'inquiète pas, ma belle.

— Je n'ai pas besoin de ta permission pour rester au village. Pour qui tu te prends, tout à coup ?

— C'est pas le temps de faire ton orgueilleuse, c'est pour ton bien, voyons ! »

Il regardait autour de lui, mais les gens avaient baissé la tête et se dispersaient lentement.

« Veux-tu bien me ficher la paix, juste ta présence dans ce village est une raison suffisante pour que je n'y reste pas. Tu me donnes envie de vomir, si tu veux savoir.

— J'ai promis à ta mère que je veillerais sur toi, que je laisserais personne te faire de mal, alors aide-moi à tenir ma promesse c'est tout ce que j'te demande.

— Tu n'es pas sincère, Didier. À la moindre occasion, tu chercherais à m'humilier, si ce n'est pas autre chose ! Je te connais ! »

Il s'assura que Rosalie suivait la marche et que personne ne pouvait entendre ce qu'il allait dire avant de poursuivre : « Aïe ! Pour qui tu t'prends ? Regarde donc dans quel état tu es. Tu débarques ici, pleine en plus de ça, et tu refuses la charité que j'te fais en voulant te protéger et te pardonner ! »

Elle lui cracha au visage.

« Ouais ! Y a dû en avoir des petits cris dans le lit du docteur. Quand on se conduit comme une pute, faudrait pas prendre des grands airs de sainte nitouche.

— Tu vois comme je te connais. J'étais certaine que tu ne saurais pas être à la hauteur de ton engagement avec maman. Didier Langevin, c'est ça !

— C'est parce que j't'aime ! cria-t-il. J'te demande pardon, reste à Bellesroches. Tout le monde serait content, ton père aussi », continua-t-il lamentablement.

Si on avait su pardonner à Marie, c'était différent pour Charlotte Brodeur qui malheureusement devait subir les sarcasmes et s'interdire de se montrer en public. En recluse, elle avait regardé passer le cortège funèbre de derrière son rideau et avait observé sans dire un mot le va-et-vient des villageois. Elle avait aussi vu Marie marcher en compagnie d'un charmant jeune homme, avec son gros ventre et sa tête haute, faire fi de tous et entrer au café de l'hôtel Carter pour en ressortir avec une crème glacée qu'elle léchait en riant, sans pudeur, malgré son deuil, et elle n'avait pu retenir des larmes de feu que l'envie rendait encore plus douloureuses. Puis un beau matin, peu de temps après que Bellesroches se fut remis des derniers événements, quelqu'un la vit passer, une valise à la main et son bébé dans un bras, empruntant la route qui menait à la ville, sans jamais se retourner, d'un pas pressé, alors que Clément, debout dans la porte de l'ancienne boutique de fleurs, la suivait des yeux, la tête appuyée contre le chambranle.

Et le mois de juillet arriva enfin, chaud et suffocant, fébrilement attendu par Marie, prête pour l'accouchement bien qu'elle eût décidé de l'adoption. Jamais elle n'était revenue sur sa décision. Même après la proposition de mariage que Charles lui avait faite et qu'elle avait refusée.

« Il est trop tôt pour s'engager dans la vie avec un bébé. Tu m'as déjà dit que tu ne voulais pas d'enfant, ni te marier. Libre comme l'air, tu voulais rester libre, Charles, et voilà que maintenant, par compassion, tu voudrais me marier, sachant que tu aurais à élever le fils ou la fille d'un autre. J'apprécie ta grandeur d'âme, mais je préfère prendre mes responsabilités et les assumer moi-même. Si tu veux me faire plaisir, restons-en là, tu es l'ami le plus précieux que j'ai.

— Après la naissance du bébé, y a-t-il espoir pour nous deux ? Recommencer à zéro, partir en voyage, vivre d'amour et d'eau fraîche, faire les pires folies ! »

Dans ces moments d'emportement, Charles était fougueux, il s'envolait, et dans sa folie Marie se laissait emporter aussi, en mal de vivre ses vingt-deux ans. Et c'est avec l'espérance d'une vie nouvelle que le jour venu elle prit un taxi pour l'hôpital où Pauline et Mathilde, incognito, avaient déjà réglé tous les arrangements, la sachant résignée au fait que jamais elle ne verrait le fruit de ses entrailles. Elle avait elle-même demandé qu'à son réveil il lui soit impossible de revenir en arrière, qu'on lui refuse toute tentative de sa part pour voir, ne serait-ce qu'un bref instant, cet enfant venu bouleverser sa vie.

« Ne soyez pas inquiète, ce n'est pas dans les politiques de l'hôpital de faire quelque faveur que ce soit aux filles-mères, dit avec sévérité la religieuse sombre et peu avenante qui l'accompagnait dans la salle d'accouchement. Votre enfant sera envoyé à la crèche comme les autres et vous pourrez repartir ni vue ni connue. (

— Mais vous êtes méchante ! Ne me touchez pas, comment pouvez-vous être si cruelle ? Vous ne savez absolument rien des tiraillements que j'ai, là... »

Marie ne pouvait plus parler, engourdie par l'anesthésie qui la fit sombrer dans le sommeil de la libération jusqu'à son réveil où une dame bénévole, une gentille petite femme d'une cinquantaine d'années, lui souriait, une serviette humide à la main.

« C'est fini maintenant. Ne pleurez pas comme ça, voyons. Tout s'est bien passé, vous avez eu une belle fille, en santé.

— Que je ne verrai jamais, n'est-ce pas ?

— Oui, dit la brave femme en baissant les yeux, mais elle sera bien traitée par ses parents adoptifs. Je suis certaine qu'ils l'aimeront comme leur propre fille. Cessez de vous inquiéter, elle a un ange gardien qui veillera sur elle. Détendez-vous, maintenant, c'est fini.

— Êtes-vous infirmière ? Avez-vous vu ma fille ?

— Je suis ici en tant que bénévole et je m'appelle Pauline. Nous n'avons aucun lien avec la maternité, mais si parfois j'entends parler de votre bébé, je vous le dirai. »

Ce fut là le seul contact que Marie eut avec la bonne amie de sa tante Rosalie, sans se douter un seul instant qu'elle était en présence de celle qui élèverait sa fille, avec l'amour et la patience d'une grand-mère.

Aussitôt remise de son accouchement, Marie sentit que sa présence chez les Brisson devenait gênante, d'autant plus que le docteur Brisson évitait de la rencontrer. À quelques reprises elle avait cherché à lui tirer les vers du nez, mais à chaque fois elle avait reçu la même réponse : « Marie, je suis tenu au secret professionnel. Je ne peux rien te dire concernant ta fille, oublie ça. » Toute la famille avait adopté la même attitude et on détournait la conversation lorsqu'il était question d'enfants. Même Charles refusait d'en entendre parler.

«Je me retrouverais dans une cloche de verre que ce serait pareil. Vous refusez tous de parler de ma fille, comme si je n'avais jamais été enceinte, comme si je n'avais jamais eu cette enfant, dit-elle un soir à Charles.

— C'est toi-même qui nous as fait promettre de ne plus jamais en discuter, que tu voulais recommencer à neuf, effacer le souvenir. Nous avons promis et nous tenons parole, c'est tout. Pour nous, le sujet est clos. Tu devrais plutôt songer à te reprendre en main et à envisager ton avenir différemment.

— Je ne sais plus par où commencer. Il faudrait que je me trouve d'abord un emploi, je ne veux pas retourner au village.

— J'ai quelque chose pour toi, dit Charles. Je t'ai trouvé du travail à l'école de musique, ils ont besoin d'un professeur de piano. Ils pourront aussi te donner des noms pour de l'enseignement à domicile.

— Charles, tu es plus qu'un simple ami pour moi, tu es... un père, ajouta-t-elle en riant.

— Ouais ! pas très flatteur, j'aurais préféré t'entendre dire autre chose. Tu connais mes sentiments, mon offre tient toujours.

— Oui, je sais et j'y pense sérieusement, moi aussi.

— Alors, fêtons ça comme il se doit. Je t'invite au restaurant. Aline pourra venir aussi, nous irons à La Chamade. Doris travaille jusqu'à huit heures, mais ensuite il pourra se joindre à nous. »

Marie sentit ses tempes se resserrer comme un étau. Juste le fait d'entendre prononcer le nom du restaurant dont Phil était propriétaire et son cœur s'emballait, sautait des battements. Elle voulut refuser, mais se ressaisit : un jour ou l'autre il lui faudrait affronter la vie. Ce jour-là était venu.

Quand elle arriva au restaurant au bras de Charles, elle feignit avec désinvolture de ne pas connaître les lieux, mais d'un coup sa bouche s'assécha : Phil venait de passer à quelques pas d'elle, sans la remarquer. Emportée par l'émotion, tout son corps tremblait de l'intérieur.

« Ça ne va pas, Marie ? Tu te sens mal ?

— Non, c'est passé. »

Un placier les conduisit enfin jusqu'à leur table, près de la grande baie vitrée, et Marie eut l'impression que le hasard jouait avec elle : on les aurait dit placés sur un piédestal. Elle serrait les lèvres et regardait de gauche à droite, allumant cigarette sur cigarette et tapotant sur la table. Ainsi en évidence, il était certain qu'elle n'échapperait pas une seconde fois à la vue de Phil.

« Comme tu es nerveuse, ça ne te réussit pas de sortir au restaurant, ma grande foi ! lui lança Aline.

— Non, ça ne me réussit pas. Excusez-moi, je vais à la salle des toilettes. »

Comme elle tournait le coin, Phil l'attendait.

« Marie, Marie Richer. Tu as le don pour les surprises, toi. Ça fait près d'un an... te rends-tu compte ? »

Il était là, avec ses grands yeux bruns pleins d'amour, à lui tenir les mains, toujours aussi exalté, alors qu'il lançait un clin d'œil à Doris, immobilisé près d'eux.

« Ah ! belle dame, votre présence à La Chamade n'est qu'honneur pour nous. Faites-moi la grâce de m'accompagner un instant, s'il vous plaît. »

Il lui prit le bras et, sans qu'elle opposât de résistance, il la conduisit vers l'arrière du restaurant, dans un petit bureau. Marie reconnaissait bien le gars exubérant qui l'avait fascinée onze mois plus tôt. Pour une première fois depuis ce temps, elle se sentait enveloppée d'un bien-être intense, identique à celui de cette fameuse nuit d'octobre, décidée par le bonheur lui-même.

Phil avait tout prévu et manigancé avec Doris : le champagne refroidissait, la musique attendait. Il referma la porte derrière eux et, avec des yeux d'amoureux qui se languit de l'avenir, l'observa un long moment.

«Je ne te laisserai plus partir.

— Il y a beaucoup de choses que... »

Elle n'eut pas le temps de finir qu'il l'embrassait avec l'ardeur du passé, comme si par magie le brouillard dans lequel ils s'étaient perdus venait de se dissiper.

OceanofPDF.com

Vous avez terminé Fidèles Trahisons

Geneviève Desbiens

Des livres comme celui-ci

Après le livre

Pages fournies avec cette édition, gardées ici pour référence.