Fidèles Trahisons
Chapitre 8
Mathilde traînait péniblement le poids de sa grossesse, toujours avec la crainte d'une autre complication. Déjà qu'au milieu du mois de septembre, à trois mois de la date prévue pour l'accouchement, elle avait failli rejeter le fruit de ses entrailles quand elle avait éprouvé une douleur atroce dans le bas du ventre et senti couler un liquide chaud ! Comment avait-elle pu ne pas s'affoler ? Le destin avait-il voulu la rendre complice de ce qu'il réservait à Doris ?
« Maman, vous ne devinerez jamais ce qui m'est arrivé aujourd'hui. Pour une fois que mon anniversaire passe pas inaperçu !
— Calme-toi, Doris.
— Devinez, devinez... il faut que vous deviniez.
— Écoute...
— C'est moi le responsable pour organiser la fête de la Sainte-Catherine. »
Mathilde s'inquiéta. À seize ans, encore trop chétif, Doris avait toujours ses traits de petit garçon sage qui joutaient de la confusion sur son âge véritable. N'eût été de son pantalon d'étoffe, ses longs cheveux bouclés auraient laissé supposer à n'importe qui un sexe opposé, sans compter que sa petite voix aiguë suscitait rires et moqueries.
« Es-tu le seul responsable ?
— Oui, maman. Je choisirai moi-même les participants et les saynètes. Pas question de Dollard Mercier, il passe son temps à me dire des niaiseries.
— Essaie plutôt de lui trouver une place, tu verras, ça pourrait arranger les choses. »
Converser ainsi avec son fils, voir la fierté dans son regard généralement éteint, lui avait fait oublier ses malaises. En scrutant ce visage efféminé, elle ne put s'empêcher d'imaginer les joies que lui procurerait la naissance d'une fille, plus complice, qui se tiendrait toujours près d'elle et qui lui raconterait tout, comme Doris.
L'horloge avait sonné quatre coups, l'heure de préparer un autre repas où ses hommes s'assoiraient bruyamment, inquisiteurs et impatients, et où elle servirait tous les plats, sans pouvoir s'asseoir avant que le dessert ne soit amené. Ils riraient de leurs blagues grossières, passeraient quelques remarques désobligeantes sur son ventre trop lourd, réclameraient le sel ou le poivre, la mélasse ou le pain, se basculeraient sur les pattes arrière de leur chaise, taperaient à gros poings sur la table, jusqu'à ce que les tasses sautillent, et exigeraient que le thé soit servi juste à point, pas trop faible ni trop fort, tiède pour un, bouillant pour l'autre.
Didier, qui prétendait que la grossesse de Mathilde le gênait, se servait de cet enfant comme couverture, une sorte de police d'assurance pour convaincre le monde qu'on se trompait sur sa moralité. Parce qu'il continuait de courir après la liberté, de lutter contre ces nouvelles chaînes qui l'attachaient à une femme et une maison dont il ne voulait plus. Déjà qu'il cachait sa honte d'avoir fait un fils pas comme les autres, un « bon » de la mère, une fillette manquée, qui pleurait, essuyait la vaisselle, balayait et même aidait sa mère à faire le repassage, ou qui passait de grands moments à feuilleter des revues ou à griffonner dans un petit calepin caché sous son matelas... et qui ne jouait même pas comme un garçon. Jamais il ne grimpait aux arbres ni ne salissait ses vêtements. Quand on le suivait à la marche, les yeux restaient rivés sur ce long bras qu'il tenait éloigné de son corps, le petit doigt levé, alors qu'il déambulait à pas serrés, une démarche qui faisait l'objet de risées.
Doris bouillait d'envie d'annoncer au reste de la famille que c'était lui le grand responsable de la fête, le metteur en scène, nul autre que lui, le plus jeune fils de Didier Langevin, ce bon à rien comme il disait. Il attendit au dessert pour déclarer avec dignité qu'on l'avait choisi, mais personne n'écouta, alors il cria en pleurnichant que c'était à lui qu'on avait confié la tâche. Il se tenait raide, les bras de chaque côté, et hurlait presque quand son père se précipita de l'autre bord de la table et le gifla avant de l'attraper par le bras et le conduire à sa chambre. Mathilde s'était effondrée à l'autre bout de la pièce.
« Vite, elle s'est évanouie, avait lancé un garçon.
— Viens voir, maudite mauviette, ce que tu fais endurer à ta mère avec tes grands airs. »
Occupé à déplacer sa femme, Didier n'avait pas entendu cogner à la porte ni vu Rosalie rentrer. Elle le fusilla du regard.
«Je n'y suis pour rien, elle s'est évanouie, comme ça, alors que je prenais mon thé. C'est pas bien grave, elle revient à elle.
— Apporte une serviette froide », lui ordonna-t-elle en ôtant son manteau.
Elle s'agenouilla près de la pauvre femme qui la dévisagea avant d'emprisonner les larmes qui glissaient malgré elle sous ses paupières.
« Didier me dit que tu es tombée tout bonnement. »
Rosalie fulminait.
«Je t'avais pourtant prévenu, Didier Langevin, et mes menaces porteront fruit, je te le jure.
— Cesse, Rosalie. Didier n'y est pour rien, c'est vrai que je ne suis pas bien ces temps-ci. Laisse-le tranquille. »
Il avait gloussé de satisfaction avant de mettre son paletot et de s'éclipser pour la soirée, laissant à Doris la tâche de relater les faits.
« L'expérience de monter un tel spectacle te fera du bien, c'est très valorisant pour un adolescent. Au couvent, où étudie Marie, à toutes les quinzaines on présente de petites pièces, comme ça, que les filles écrivent elles-mêmes.
— À propos, comment elle va, ta filleule ? demanda Mathilde avec intérêt. Elle n'est pas ennuyeuse pour rester ainsi en ville, sans parenté. »
Rosalie prit un certain temps à répondre.
« Une chance qu'elle est indépendante et qu'elle a du cran ; elle en fait probablement voir de toutes les couleurs aux bonnes sœurs. Elle n'est pas facile avec son caractère et bien maligne sera celle qui parviendra à lui faire faire ses quatre volontés. Sa dernière lettre disait qu'elle viendrait à la mi-octobre, toute seule, pour la Fête d'Automne. Réalises-tu ? Une jeune fille de seize ans, sans chaperon, dans un train, et les religieuses qui font l'autruche, sans doute rassasiées de ses mièvreries. Elles en auront eu assez de l'endurer et auront voulu prendre un congé !
— Vois-tu, Rosalie, moi, je rêve d'une fille comme Marie, qui sait où elle va. Si seulement je pouvais être certaine que dans ce gros ventre il y a une autre Marie, il me semble donc que les choses seraient plus faciles à supporter.
— Marie est une fille entêtée dont il faut parfois se méfier. Tu trouverais peut-être ça un peu difficile, car Marie ne fait rien comme les autres filles, surtout pas question de ménage ou de popote ! Mademoiselle Marie a des grands airs et peut vous envoyer promener n'importe qui ! »
La veille de la Fête d'Automne, quand Antoine était allé chercher sa fille à la gare, il l'avait trouvée encore plus belle, plus indépendante. Elle s'affichait de façon tout à fait acceptable avec sa démarche « fille de ville », capable de faire rougir n'importe quelle dame, et il ne regrettait pas de l'avoir envoyée étudier au loin. À peine avait-il remarqué un certain détachement lors du long souper où Marie avait passé l'heure à rechercher une quelconque mésentente, une désapprobation dans les rôles d'amant-maîtresse. Il l'avait questionnée sur sa vie au couvent, elle avait répondu vaguement et avait esquivé les sujets ambigus pour ne rien raconter qui soit susceptible d'intriguer la famille. Elle savait bien qu'il n'y avait plus grand intérêt à la garder en ville maintenant que le couple Antoine-Rosalie vivait sous le même toit, et revenir au village assister à leur petit jeu n'avait rien de bien fascinant. Elle détourna donc la conversation sur la fameuse Fête d'Automne où elle irait le lendemain, conduite par son père qui ne pourrait y assister, comme Joséphine, d'ailleurs, qui s'était engagée à passer la journée auprès du docteur Doiron qui n'allait pas bien du tout depuis qu'une grosse toux lui faisait traîner la patte. Même qu'il avait demandé à un jeune médecin de venir, mais ce dernier avait tellement tardé que le vieux docteur, devenu grognon, avait développé une antipathie qui rendait leurs relations très difficiles. Quand il avait consenti à se faire ausculter, toutes les recommandations que lui avait faites son assistant s'étaient avérées inutiles : il ne voulait plus se soigner, épuisé par de trop longues années de service et de solitude. La seule personne maintenant en qui il mettait sa confiance, c'était Joséphine. C'est elle d'ailleurs qu'il avait envoyé chercher par son assistant, quelques jours avant la Fête d'Automne.
« Le docteur Doiron dit qu'il faut que vous veniez.
— Donnez-moi au moins quelques explications, vous m'inquiétez. »
Le jeune homme avait hésité.
« Il s'est échappé au lit... Heu... ça fait tout un dégât. Ça va pas bien du tout, vous savez.
— Mon Dieu, pauvre homme. Je prends mon manteau et mon chapeau. »
Quand Joséphine était arrivée à la maison du vieux docteur, elle aurait pleuré tant elle craignait de ne pouvoir s'acquitter de la tâche. Elle se connaissait et savait bien qu'il lui serait très pénible de supporter la senteur, de ne pas vomir en même temps qu'elle allait tout ramasser, mais par-dessus tout, elle s'affolait à l'idée de ne pas savoir quoi dire. Dans la chambre, c'était la désolation, tout traînait et une odeur nauséabonde flottait dans l'immense pièce où elle pénétrait pour la première fois. Elle ne fut pas surprise outre mesure de découvrir ce coin de la maison dont personne au village ne parlait, ne se souvenant même pas en avoir eu vent. Seul l'attirait le pauvre vieux, recroquevillé sur lui-même, qui lui tendait une main, un maigre sourire aux lèvres.
« Ne vous inquiétez pas, ce n'est pas bien grave, dans un instant tout sera nettoyé. Il va falloir m'aider, je ne suis pas habituée à ce genre de... de choses.
— Merci, Joséphine. Ce n'est pas drôle de vieillir. »
Malgré quelques haut-le-cœur, elle parvint à tout nettoyer, à laver le lit et les vêtements du docteur et à faire de l'ordre dans la pièce, les yeux rivés sur le malade assis dans le gros fauteuil, en avant de la cheminée, les genoux recouverts d'une épaisse couverture.
« Et si nous prenions un thé, dit-il entre deux quintes de toux. Ça fait une éternité que je n'ai pas bavardé avec une jolie femme.
— Je vais faire bouillir l'eau et je reviens. »
Plus volubile, il raconta plusieurs choses, que tout le monde ignorait, sur sa jeunesse et ce grand amour qu'il avait dû sacrifier pour venir exercer dans le coin. Sa belle dame avait refusé de le suivre, mais longtemps il avait gardé l'espoir qu'elle changerait d'idée. C'est à cette fin d'ailleurs qu'il avait fait aménager les appartements qu'il avait tenus secrets. Il lui confia aussi ses craintes de ne plus pouvoir pratiquer bientôt, de devoir quitter le village pour nulle part, et lui avoua combien il avait trouvé difficile de vivre sa solitude et son abandon. Joséphine avait les larmes aux yeux rien qu'à imaginer le village sans le vieux docteur, avec qui l'histoire de trois générations disparaîtrait. Elle se voulut rassurante.
«Je viendrai vous voir tous les jours et nous prendrons le thé en bavardant. Vous avez un remplaçant, vous pouvez vous y fier.
— Même pas, Joséphine, il ne sait rien, il n'est pas compétent pour cinq sous. Avec lui, je ne suis pas sûr que vous soyez tous en sécurité et ça m'inquiète beaucoup. Sûrement nous a-t-on envoyé un dernier de classe, il fait tellement d'erreurs.
— Rassurez-vous, je vais vous aider à vous remettre sur pied et vos tourments cesseront prochainement. Allez, vous devriez lui faire confiance, il a l'air de savoir où il va, tout de même ! »
Après cette visite du début de la semaine, Joséphine était demeurée fidèle à sa promesse et avait passé beaucoup de temps auprès du vieux médecin qui tranquillement reprenait des forces malgré qu'il s'obstinât à travailler, mort d'épuisement à la fin de chaque journée.
Marie s'impatientait. Toutes les occasions de rire ou de s'amuser l'attiraient et elle n'avait plus qu'une hâte : se rendre au lac Caché avec ses deux jeunes frères. À dix heures, quand on annonça que les jeux allaient commencer, elle leur tenait compagnie ; ils riaient et sautaient partout, sans la quitter d'une semelle, tellement qu'elle dut attendre la partie de cache-cache pour respirer un peu et filer de son bord, sans se douter que ce répit allait servir les sombres desseins de Didier Langevin. Plus tard, quand Antoine avait appris les audaces du gros échevin, il s'était rendu immédiatement chez le garagiste, sans dire un mot, et lui avait assené un coup de poing au visage. Puis, comme si de rien n'était, il était retourné à son magasin : l'honneur de sa fille était sauf.
Pendant ce temps, Doris s'occupait à fond des préparatifs de la Sainte-Catherine. Il avait décidé qu'il se jouerait cinq petites saynètes, mettant en vedette tous les élèves de l'école, et avait confié à Dollard Mercier le soin de l'animation.
Le jour venu, il ne tenait plus en place. Trop énervé, il passait et repassait régulièrement derrière le rideau où il cherchait, par un petit trou percé juste au centre de la grande masse de tissu jaune, à localiser l'endroit où son père, sa mère et ses frères avaient bien pu s'asseoir. Il les vit enfin. Mathilde, le plus raide possible sur sa chaise de bois trop étroite, tenait son sac à main serré contre son gros ventre à la veille d'éclater, encadrée par Rogatien et Romuald, mal à l'aise sur leur banc. Il savait que son autre frère, Harold, ne viendrait pas, il le lui avait dit clairement : « Si tu penses que tes jeux d'enfant m'intéressent ! J'irai sûrement pas à l'école faire rire de moi à cause de ma "p'tite sœur". » Il ne vit pas non plus son père et cela le surprit, car Didier avait donné sa parole qu'il serait présent, que pour rien au monde il ne manquerait une telle occasion de s'amuser. Même si Doris savait ce que signifiait cette insinuation, il se réjouissait de pouvoir enfin prouver à tous que lui, le fils cadet de Didier Langevin, avait du talent, qu'il faisait les choses en grand.
Le silence se fit dans la salle. Dollard commença son boniment et annonça le déroulement de la soirée. On allait ouvrir le rideau sur les tout-petits quand on entendit le brouhaha de Didier qui, dans l'unique but de ridiculiser son fils, avait revêtu son habit de noces, beaucoup trop petit d'ailleurs, qu'il avait paré d'un nœud papillon mal ajusté sur une chemise démodée d'où sortait le poil de sa grosse poitrine. Il avançait en titubant dans l'allée, soutenu difficilement par le conseiller Brideau avec qui il riait à gorge déployée, ses scrupules et son peu de savoir-vivre s'étant noyés dans tout l'alcool ingurgité depuis le début de l'après-midi.
Derrière la scène, Doris avait fondu en larmes devant mademoiselle Soucy.
« Tu ne vas pas rester là à pleurer comme une fille ? Fais un homme de toi, montre à ton père que tu as bien travaillé. La soirée commence ; n'oublie pas que c'est toi le responsable. Allez, ouvre-moi ce rideau ! »
Les plus petits avancèrent un à la suite de l'autre pour venir se placer aux endroits désignés par l'agencement de leurs costumes, les garçons avec leur chemise bleu poudre, les filles avec leur jolie jupe rouge, de telle sorte qu'ils devaient former deux boucles. Puis une fillette aux nattes blondes vint au milieu d'eux déclamer une comptine que Doris avait lui-même composée et intitulée Les petits souliers. Le public apprécia.
Les quatre premières présentations furent réussies, sans anicroche, sans erreur, et entre chaque numéro, Dollard Mercier vanta les talents du metteur en scène. Il ne restait plus qu'un groupe, celui des grands, qu'on entendait se déplacer bruyamment avant que le rideau ne s'écartât sur un décor impressionnant où une immense portée, toute remplie de notes, occupait la scène. Personne ne bougeait, ni dans la salle ni sur le plateau, lorsque Doris sortit de nulle part, habillé en chef d'orchestre, baguette à la main. Il salua le public, toussota trois fois et, au même instant, des visages apparurent derrière les notes qui se découvraient selon les sons. L'idée était géniale ! Les quelques fausses notes qu'on remarqua, si peu tout de même, furent oubliées sous les applaudissements qui réveillèrent Didier et annoncèrent l'heure de la tire de la Sainte-Catherine. On servit un goûter que seul Langevin refusa pour plutôt s'accrocher à son compagnon à qui il tint des propos peu coutumiers.
« Vois-tu, Brideau, c'est une fille que je voulais à la naissance de Doris. Imagines-tu combien elle serait belle aujourd'hui ? Une vraie fille, comme la Marie à Antoine, pas un semblant comme mon fils. » Il chercha des yeux Doris. « C'est pas mêlant, je ne peux plus supporter de voir ce minable faire des courbettes.
— Ouais ! Doris n'est pas une réussite, mais tes trois autres s'en tirent pas si mal.
— Je donnerais mon âme au diable pour être sûr que dans ma grosse Mathilde y a une belle fille. J'te garantis qu'il y en a pas un maudit qui pourrait s'en approcher. Si jamais je réussis à avoir enfin mon petit bonheur, y en a pas un traître qui va lui faire du mal, ça, j'te le jure ! Seulement, la malchance va-t-elle me lâcher un peu ?
— Cesse de t'apitoyer sur ton sort, tout le monde sait bien que tu aimes les femmes et si le bon Dieu est bon, c'est certain que ta Mathilde te donnera la fille que tu espères.
— S'il fallait que ce soit encore une mauviette comme celui-là, j'sais pas ce que je ferais, j'sais pas du tout ! »
Son ton devint si menaçant qu'il aurait été difficile d'ignorer la haine qu'il emmagasinait pour ce fils efféminé qui, par surcroît, trouvait le moyen de s'afficher sur la place publique en montant des spectacles ridicules. Il se leva subitement et sa chaise bascula. Tous se détournèrent. Le visage cramoisi, il bouillait de colère et vociférait sa déception en criant après Mathilde, qui disparut vers les toilettes jusqu'à ce qu'on vienne chercher son mari amoché et qu'on le reconduise vers la sortie. Par la suite, on vit le jeune Doris, la tête dans les épaules, se lever des marches d'escalier pour courir se réfugier derrière la scène où on savait bien que sa douleur sortirait comme un torrent qui chemine dans une terre aride et crée derrière lui de longues cicatrices.
Mathilde ne supportait plus la présence de Didier, encore moins de le sentir se frôler à son corps, et elle attendait de l'entendre ronfler profondément avant de se glisser, avec difficulté, sous les couvertures de ce lit dépouillé d'amour. Elle se couchait le plus près possible du bord, en position du fœtus, la seule qu'elle était encore capable d'endurer tant elle avait mal à son âme blessée, impuissante à punir ce père dénaturé juste bon à lui faire des garçons. Puis elle pensait à ce bébé, qui finirait bien par sortir de son abri. « Que ce soit une fille, Seigneur ! » priait-elle. Combien de fois Didier lui avait-il reproché de ne mettre au monde que des garçons ? Elle avait beau se défendre d'en être la cause, il finissait toujours par se moquer de ses connaissances et alors elle se taisait, repliée dans son isolement, ou retournait à ses livres dans lesquels elle plongeait, avide de consolation.
Elle ne fréquentait personne, pas même Rosalie qu'elle n'invitait plus à la maison depuis que Didier le lui avait interdit la dernière fois qu'il était rentré ivre, choqué par cette présence qui l'empêchait d'assouvir son instinct bestial.
« Si jamais Rosalie DuMarais remet les pieds ici, je te flanquerai une de ces raclées que t'en accoucheras avant le temps. Et gare à toi si tu t'aventures à rapporter mes paroles à cette chipie ! Je te jure que je te tuerai si à cause d'elle je perds mon échevinage !
— Rosalie est la seule personne à qui je parle et j'ai besoin d'elle. Il faut que je puisse compter sur quelqu'un.
— Alors tiens-la loin de moi et garde ta langue sinon... »
Mathilde avait frissonné. Elle ne doutait pas un instant du sérieux de Didier, surtout qu'il vivait des moments difficiles depuis que sa notoriété en avait pris un coup avec les fêtes d'Automne et de la Sainte-Catherine. Toujours angoissée, ou par les humeurs de son mari ou par l'état de santé du vieux docteur Doiron, elle passait des nuits pénibles, peuplées de morts et d'êtres bizarres, et lorsqu'elle fit deux fois le même cauchemar, elle devint encore plus taciturne. Elle tournait et retournait les images macabres de ses longues nuits de sueurs afin de leur trouver une quelconque signification. Pourquoi voyait-elle le docteur approcher d'elle en brandissant un grand livre noir, qu'elle n'arrivait pas à reconnaître, pour le déposer sur son ventre enflammé ? Pourquoi lui était-il si pénible de soulever ses doigts pour s'en saisir et qu'au moment où elle lui touchait enfin, le vieil homme criait « Non ! » en portant les mains à sa poitrine avant de s'écrouler ? Pourquoi ces deux anges qui sortaient alors de son corps inerte pour disparaître en fumée à l'instant où elle se réveillait ?
Treize jours après la Sainte-Catherine, après toutes ces nuits d'insomnie et d'inquiétude, Mathilde avait eu bien du mal à se sortir du lit et à commencer le petit déjeuner, surtout qu'une douleur brûlante, omniprésente, semblait vouloir lui signifier que l'enfant tant attendu sortirait bientôt de son doux refuge. Elle avait réveillé aussitôt Didier.
« Es-tu sûre que ce sera pour aujourd'hui ? J'ai pas envie d'aller déranger le médecin pour rien.
— J'en suis pas à mon premier bébé, Didier, il y a des signes qui mentent pas. Fais vite, ça pourrait ne pas être long.
— C'est bon, je me lève.
— Dépêche-toi, supplia Mathilde, j'veux pas accoucher seule. »
Elle était assise sur la chaise, près de la porte, en sanglots devant Didier qui prit d'abord le temps de manger et de se faire la barbe avant de finalement s'habiller. Il lui avait souri, en soulevant les épaules, et l'avait aidée à se relever pour la conduire jusqu'au comptoir de cuisine où elle reprit son tablier pour préparer les déjeuners des gars, sous son regard approbateur. Elle n'en pouvait plus tant les contractions se faisaient douloureuses, invoquant tous les saints du ciel pour que Didier se décide enfin à partir.
« O.K., j'y vais, mais va dans la chambre, j'ai pas envie que les gars te voient comme ça. »
Il revint trois quarts d'heure plus tard accompagné de l'assistant du docteur Doiron.
« Où est le docteur Doiron ? Ce n'est pas du tout ce que nous avions convenu, dit-elle, livide.
— Je n'ai pas voulu le réveiller, il ne va pas très bien et ses nuits sont pénibles. Cette fichue toux le tuera ! Occupons-nous de vous, maintenant. Y a-t-il longtemps que les douleurs sont commencées ?
— Trop longtemps à mon goût et trop douloureuses aussi. On dirait que je suis déjà vidée de toute mon énergie !
— Il ne faut pas vous inquiéter, quand viendra le temps, vous trouverez bien le courage de faire le nécessaire. À mon avis, ce beau bébé a tout simplement décidé de se faire attendre.
— Je vous dis que c'est pas normal, comprenez-vous ? Il y a quelque chose qui ne va pas, le travail se fait plus au même rythme. »
Elle hurlait.
« Qu'y a-t-il, docteur ? Des complications ?
— Va chercher le docteur Doiron, insista Mathilde, affolée. J'ai peur... très peur !
— Mais il y a déjà un docteur ici, faudrait tout de même pas faire ta capricieuse ! Ah, les femmes ! grogna-t-il.
— Didier Langevin, va chercher le docteur Doiron, vas-y tout de suite, as-tu compris ? J'accoucherai pas avec ce jeune blanc-bec. Grouille-toi ! Je t'en conjure. Et ramène Rosalie en même temps, il faut qu'elle soit là, elle aussi. »
Il n'avait jamais vu sa femme dans un tel état, avec pareille détermination dans la voix. Même tiraillée par la souffrance, elle trouvait la force de crier ; elle pleurait et se tordait sur son lit, agrippée aux couvertures.
« Eh bien, faites de quoi, soulagez-la, vous n'êtes pas médecin pour rien. Vous devez bien savoir quoi faire, tout de même ! Va-t-il falloir que je vous amène de force jusqu'à elle !
— J'veux pas qu'il me touche, il connaît rien aux accouchements, il en a jamais fait. Va chercher le docteur Doiron, Seigneur Jésus, comment faut-il que je te le dise ?
— Calmez-vous, madame, je sais ce qu'il faut faire, laissez-moi vous examiner, puis nous verrons ce qu'il en est.
— Didier, par amour pour tes enfants, va chez le docteur. Si tu ne veux pas y aller, envoie Doris à la course chez Rosalie, mais fais quelque chose, bon Dieu ! »
Didier n'y comprenait rien et s'entêtait à vouloir que Wilbrod Toussaint fasse son devoir de médecin. Parce qu'il ne tenait pas à voir Rosalie DuMarais dans sa maison, pas plus que le vieux docteur devenu impotent. Désespérée, elle lui parla de ses inquiétudes dues à son âge avancé, des risques qu'elle encourait et fit même allusion au fait que sa grossesse, ayant été différente, voulait peut-être dire qu'il y avait là, bien nichée, une fille entêtée qui ne sortirait qu'une fois rassurée par la présence du bon vieux docteur. Elle réussit enfin à l'apitoyer.
« Soit, je vais le chercher. En attendant, laisse faire le docteur Toussaint, probablement que tout sera fini quand je serai de retour et que tu te seras inquiétée pour rien. Quant à vous, jeune homme, vous êtes mieux de savoir où vous allez, compris ? Si vous vous y connaissez, c'est le grand temps d'agir. »
Quand il fut parti, elle consentit à se laisser examiner parce qu'elle n'avait plus d'énergie et que son ventre crachait du feu. De plus en plus énervé, le jeune docteur au long visage ombrageux et inquiet auscultait, puis palpait et auscultait encore avec des gestes précipités, la sueur au front. Il grimaçait devant Mathilde qui tourna la tête, ressentant tout à coup dans ses entrailles que la vie venait de lâcher prise, que la douleur lui crevait l'âme, que le vide lui brouillait le cerveau, le corps en entier.
« Mon Dieu, ce n'est pas possible.
— Délivrez-moi maintenant, faites ce qu'il faut avant que j'meure à mon tour », murmura Mathilde d'une voix dont le son aussi se mourait.
Il fallut beaucoup d'adresse pour sortir le petit corps inanimé du ventre de sa mère alors qu'au même instant Didier arrivait, suivi de Rosalie et du vieux docteur à qui Wilbrod Toussaint confia ses craintes. Soudain ils entendirent gémir Mathilde.
«Je sens à nouveau une contraction. Aïe !... mon Dieu, aidez-moi. »
Elle perdit conscience. Le vieux médecin se précipita tandis que Rosalie fit rapidement sortir Didier dont les yeux de feu auraient tout ravagé.
« Il y a un deuxième enfant... vite ! »
Après de très longues heures, le vieux docteur apparut enfin dans la cuisine et se traîna jusqu'à la table où, brisé, exténué, il tenta de se tenir debout. Incapable de se laisser supporter davantage par ses jambes de vieillard usé, il s'assit et coucha sa tête sur le meuble devant le regard impassible de Didier qui ne pouvait plus parler. Quand il apprit que deux filles, des jumelles, gisaient dans sa chambre, une torpeur l'envahit, suivie de rires et de pleurs qui dessinaient sur son visage pâle, à même l'encre de la mort, des traits hideux.
«Je le tuerai, de mes mains, je le tuerai. Il a laissé mourir mes filles, il mourra aussi. »
Il s'était rué vers la porte de la chambre qu'il défonça d'un coup d'épaule. Le jeune médecin avait reculé jusqu'au mur quand le poing enragé qui se brandissait lui avait assené un coup à la tête si puissant, qu'il s'était effondré. Alors Didier l'avait roué de coups avec ses pieds avant de le redresser et de recommencer, interrompu à temps par Rosalie, qui s'interposa.
« Arrête, ressaisis-toi, bon Dieu, Mathilde a besoin de toi. Il n'y a pratiquement plus de vie en elle, à peine si elle respire. Son chagrin est énorme, elle veut mourir, comprends-tu ?
— Ça serait mieux ainsi ! »
Elle le gifla à plusieurs reprises, de toutes ses forces, mais il ne sembla même pas s'en apercevoir, figé devant les deux petits êtres inanimés, qui reposaient sur un tapis, au pied du lit.
Doris crut d'abord que le vieux docteur Doiron s'était endormi et s'approcha pour le réveiller. Lorsqu'il entendit son père hurler et frapper dans le mur, affolé, il s'arrêta net, jusqu'à ce que le vacarme s'interrompît. Alors seulement il toucha au vieillard : le vieux docteur ne respirait pas, son cœur ne battait plus. Dans l'embrasure de la porte il y avait Didier, défait par le malheur, qui pleurait, là, devant son fils, sans scrupules, ravagé. Il ne trouva que le courage de dire : « Ta mère est sauvée. »
Les jumelles mort-nées laissèrent extrêmement d'amertume dans la vie de Mathilde qui semblait avoir vieilli de quinze ans. Elle avait perdu toute sa vitalité et se maintenait en permanence dans une espèce de torpeur que rien ne parvenait à réveiller. Et les mois passèrent ainsi, sans changement, malgré les efforts répétés de Rosalie pour sauver son amie alors que Didier délaissait la maison, lui-même déjà peu présentable, de plus en plus isolé et anéanti par la peine qui l'avait jeté à corps perdu dans le travail, d'où il rentrait très tard le soir, souvent éméché par l'alcool ou épuisé par une trop longue journée. Il ne parlait pas beaucoup et cherchait le moins possible à déranger sa femme qu'il retrouvait toujours au même endroit, assise près de la fenêtre, en train de se bercer, ses yeux vides fixés sur la porte de la chambre. Il supportait la scène avec difficulté et peu à peu la pitié prenait le dessus sur cet être qu'il n'arrivait plus à aimer, cette femme que la vie et l'espoir avaient quittée, qu'il ne reconnaissait pas et qui jonglait à longueur de jour. En désespoir de cause, il se retourna vers Rosalie.
« Elle est partie à la ville avec Antoine, depuis hier, et ils ne reviendront que dans trois jours, avait répondu Joséphine.
— Ouais... j'aurais voulu lui parler... au sujet de Mathilde.
— Je suis désolée... Enfin, puis-je t'aider ? »
Elle s'était proposée à contrecœur. Si Didier insistait, il lui faudrait l'inviter à entrer.
« Non, euh... peut-être... mais pas sur le pas de la porte. »
Elle le fit passer au salon et l'observa. Il avait un air chétif et misérable, tant il avait maigri, et il flottait dans son parka dont sa tête boursouflée de chagrin émergeait comme une marmotte sortant de sa cachette aux derniers jours d'hiver.
« Prends le temps d'enlever ton manteau, je t'offre une tasse de thé.
— C'est bien gentil. Je sais que tu me portes pas spécialement dans ton cœur et que je mérite les égards de personne, mais j'ai changé, tout ce qui est arrivé dans ma maison m'a fait réfléchir. Je pense que je me suis conduit comme un vaurien, un égoïste, que j'ai pas su rendre ma femme heureuse. »
Venant de Didier, c'était tout un choc ! Autant d'humilité méritait bien qu'elle lui accordât encore un peu de temps et qu'elle ramenât la conversation sur le but de sa visite.
« Mathilde jongle toute la journée, en robe de chambre, toujours assise dans la même maudite chaise, et elle refuse de parler.
— Elle n'arrive pas à oublier la mort de ses filles, faut la comprendre.
— Oui, mais tout de même, ça fait trois mois ! Il me semble qu'elle devrait reprendre goût à la vie. Elle est amaigrie et tellement silencieuse... Ça me fait peur. Les seules fois où je peux voir un peu d'éclat dans son regard, c'est lorsque Rosalie passe la voir, alors tu comprends que pour ne pas les indisposer, je me dépêche de m'éclipser et les garçons en font autant. Seulement, ta sœur vient pas assez souvent lui rendre visite. J'étais venu lui demander si...
— Rosalie a beaucoup de travail au magasin, ça lui est pas toujours facile de laisser.
— Elle vient pas à la maison parce que je l'ai déjà mise à la porte et que nous nous sommes querellés. C'est pour cette raison qu'aujourd'hui je voulais m'excuser... et lui faire part de mes inquiétudes. Je sais plus quoi faire, Joséphine. » .
Didier était sincère, elle le savait. Aussi, se montra-t-elle très attentive, allant même jusqu'à supporter son regard avide quand il se leva pour sortir. Il avait changé, cet homme autrefois si arrogant et prétentieux qui maintenant parlait modestement sans se préoccuper de laisser paraître sa faiblesse. Elle avait fait preuve de toute l'humanité qu'elle pouvait en l'assurant que son message serait transmis à Rosalie, mais elle demeurait convaincue cependant qu'elle aurait pu faire davantage pour soulager le pauvre homme qui s'en retourna à la maison, ce soir-là, sans passer à la taverne de l'hôtel Carter. Quelque peu encouragé, il était allé rejoindre Mathilde qu'il trouva dans le même état. Alors il prit une couverture qu'il posa sur ses genoux, s'avança une chaise et tenta de lui parler sans se préoccuper qu'elle ne réagît pas, évitant seulement de regarder ses grands yeux exorbités qu'elle gardait toujours rivés au même endroit.
«J'arrive de chez Rosalie. Je voulais la ramener pour qu'elle s'occupe de toi, pour que tu lui parles. » Il chercha à prendre ses mains dans les siennes. « Elle ne reviendra de la ville que jeudi, mais à son retour, elle viendra, tous les jours, tous les soirs, je te le jure. Es-tu contente de ton Didier ? J'ai fait ça pour toi. Dis quelque chose, parle, maudit, j'en peux plus, Mathilde. »
Elle l'avait regardé un instant, comme si elle allait lui répondre, mais les mots n'étaient pas sortis de ce corps qui refusait de traduire les horreurs qui meublaient encore sa pensée. Impuissant, il prit son parka et repartit pour l'hôtel Carter.
Joséphine informa sa sœur et tenta de la rassurer sur les intentions de Didier, mais Rosalie resta froide, très méfiante envers la compassion de Langevin et son acte d'humilité. Tout de même, elle consentit à se rendre plus souvent auprès de Mathilde où elle passa de longues heures à faire la lecture ou à raconter les potins du village. À chaque fois où elle prononçait le nom de Marie, les pupilles de Mathilde se dilataient comme si elles sollicitaient désespérément de chaudes paroles à son propos.
« Ça t'intéresserait que je te parle davantage de Marie ? Eh bien, ma chère Mathilde, si tu ne me le demandes pas, je tais tout ce que je sais d'elle et tu n'en entendras plus parler. »
Elle dut se faire violence pour ne pas essuyer les larmes qui coulaient sur les joues de Mathilde.
« Non, gémit-elle.
— Non, quoi ?
— Non... ne... ne fais pas ça, s'il te plaît. »
C'était les premières paroles qu'elle prononçait depuis le jour fatidique, là, devant Rosalie, qui hochait la tête de satisfaction alors que, de ses bras usés par la patience, elle entourait sa grande amie qu'elle embrassa sur le front.
« J'attendais cet instant. Oui, je te parlerai de Marie, aussi souvent que tu le voudras. »
OceanofPDF.com