Fidèles Trahisons
Chapitre 10
« Nous sommes fiers de profiter de cette fête de reconnaissance pour vous remettre une peinture de notre petit garçon, Noël. Vous la placerez dans la salle d'attente, en souvenir de ce premier enfant que vous avez mis au monde à Bellesroches », dit Ludovic avec émotion.
Les enfants couraient entre les chaises tandis que Dorothée servait des rafraîchissements et que Charlotte roucoulait auprès de Morris. Tous avaient un bon mot à dire, seule Marie s'abstint de prendre la parole et Didier s'en aperçut, ravi qu'il en soit ainsi. Il avait attendu que sa morsure soit guérie avant de passer à l'attaque et le moment était propice. Avec un bruit d'enfer, il monta sur la tribune. On se tut.
« Chers concitoyens, chères concitoyennes, j'aurais bien aimé laisser mademoiselle Richer adresser ces derniers mots de remerciement, puisque c'est à elle que revient en quelque sorte l'honneur d'avoir pu garder notre médecin ici, dans notre beau village, mais les circonstances sont telles qu'il est de mon devoir de faire les bons usages. » Il toussa grassement, comme à son habitude. « Ce que vous ignorez tous, c'est que Marie a su se placer les pieds et que ce n'est pas sans intérêt qu'elle prend si soin de monsieur Vanderstat.
C'est qu'elle a de l'ambition ! Je demanderais donc à Marie de venir nous révéler comment elle a su s'y prendre pour séduire le beau docteur. »
Dans la salle, on entendit des murmures désapprobateurs, malgré qu'on connût si bien Didier et son manque de manières, mais Marie, le rouge aux joues, eut la finesse d'esprit de réagir en rejoignant Lange-vin, qu'elle gratifia d'un sourire narquois.
« Par chance que vous connaissez monsieur le conseiller : il n'a pas toujours le tour d'annoncer les choses, mais au moins les préambules sont courts. À vrai dire, ce que voulait vous révéler monsieur Langevin, aujourd'hui, se résume en ces quelques mots : il y a promesse de mariage entre Morris Vanderstat et Marie Richer. Je vous remercie. »
Les applaudissements étouffèrent le bruit de verre cassé de la coupe que Charlotte avait laissée tomber. En proie à des étourdissements, elle s'était agrippée au bras de son mari en cherchant du regard Morris, trop occupé à recevoir les félicitations pour se rendre compte de son malaise.
« Sortons d'ici, Clément, j'ai peur de m'évanouir. Je manque d'air, rentrons immédiatement. »
Au passage, Clément salua Marie et fit un clin d'œil à Morris tandis que Charlotte poursuivait son chemin, sans broncher, avec la double douleur d'avoir été trahie et aimée en même temps.
Marie avait parlé un peu trop rapidement ; son petit laïus était davantage une riposte à Langevin que la manifestation de sa véritable intention, mais Morris ne l'entendait pas ainsi.
« Il faudrait bien fixer une date, tout de même.
— Rien ne presse, il faut se laisser le temps de voir venir les choses. Maintenant que les gens savent que nous nous marierons, nous n'allons pas fixer un jour comme ça, sans y avoir bien réfléchi. »
Encore une fois, elle avait réussi à s'esquiver ou du moins à gagner du temps. Quelque chose, une sorte d'appréhension, lui disait d'attendre. Et le plus étrange, c'était que cette sensation s'intensifiait lors des visites de Charlotte, qui persévérait à vouloir rencontrer son médecin à toutes les deux semaines malgré qu'il ne lui accordât qu'une visite mensuelle d'où elle ressortait rayonnante alors que lui, il affichait un air funeste. Marie tentait bien de l'inciter à parler, à se confier, mais elle recevait toujours la même réponse de routine : «Je m'inquiète surtout de l'avenir. Un bébé à son âge, quand la nature ne l'avait pas tout à fait prévu... est-ce réellement une bonne affaire ? »
Dans tout ce va-et-vient, les deux femmes jouaient à chassé-croisé.
« Il me semble, ma chère Marie, que tu aurais pu avoir la pudeur d'attendre au moins que Morris respire un peu. On dirait que tu as peur de rester vieille fille ; le premier homme à passer et voilà que tu te jettes à son cou.
— Je suis en âge de penser au mariage ; ne suis-je pas majeure ! Je ne vois pas en quoi ça peut vous déranger, d'ailleurs, et remontrances pour remontrances, savez-vous que vous ne faites pas l'unanimité non plus ? Vos familiarités avec le docteur Vanderstat, Morris comme vous dites si bien, vos accoutrements qui ne font plus de votre âge et... ce souci de cacher votre état, ça fait parler le monde. »
Le ton montait, chacune y allait de ses récriminations.
« Mesdames ! Je ne tolérerai sûrement pas de tels comportements dans mon bureau. Marie, ça suffit, tu n'as pas à élever ainsi le ton. Dois-je te rappeler que madame Brodeur est ma patiente et qu'elle est ici pour une consultation ?
— Ah oui ! Madame Brodeur est votre patiente ! Si vous voulez savoir, c'est une pimbêche et une... une agace ! Voilà. Elle n'a aucune retenue et s'il n'en tenait qu'à elle, elle déménagerait volontiers pour s'installer ici. Ça fait plus d'un an qu'elle roucoule et joue à la séductrice.
— Marie, tais-toi !
— Son jeu se voit à l'œil nu, continua-t-elle de plus belle, et ces visites interminables, ça entre aussi dans... »
Morris, hors de lui, la gifla. Charlotte, à son tour, lança son venin.
« Oui, ferme-la. Ma pauvre Marie, tu n'es rien, tu vois bien que le mariage entre toi et Morris n'est que pure foutaise, n'est-ce pas, Morris ? C'est plutôt un mariage d'obligation. Dis-lui, Morris. »
Marie se tenait la joue, incapable de décoller sa main que la douleur retenait, une douleur si vive qu'elle lui brûlait aussi le cœur, et ses grands yeux couleur de cendre les fixaient tour à tour ; rien n'y coulait.
« Madame Brodeur, quittez ces lieux pour aujourd'hui, je vous rappellerai. Partez maintenant. » Il l'avait poussée jusqu'à la porte. « Vous n'auriez pas dû, Charlotte, c'est terrible ce que vous venez de dire. Je ne vous le pardonnerai pas. »
Il rejoignit Marie dans la cuisine où elle s'aspergeait le visage d'eau froide. Elle s'essuya, sans un mot, et retourna déverrouiller la porte qu'il avait barrée, pour ensuite s'asseoir devant le dossier de Charlotte où elle écrivit à l'encre rouge : À REGLER. Ignorant complètement Morris, elle plaça le dossier dans le tiroir tandis que lui la regardait aller et venir, indifférente, comme si rien ne s'était passé. Elle prit le téléphone.
« Papa, est-ce bien demain que toi et ma tante allez à la ville ?... Je me joindrai à vous. »
Lorsqu'elle raccrocha, Morris avait compris. Elle se leva lentement, ses gestes bien calculés, et se tourna vers lui avec un sourire qui en disait long, pour s'emparer ensuite de quelques dossiers qu'elle porta dans le cabinet. Il ne se contenait plus de la voir agir ainsi ; il aurait cent fois préféré qu'elle se révolte, le gifle ou lui fasse une crise de larmes au lieu de le désarmer avec son indifférence. Il savait bien qu'il ne s'agissait pas là du comportement sain auquel Marie l'avait habitué, elle qui ne retenait jamais ses émotions aussi longtemps. De voir ainsi son amour s'envoler, parce qu'il n'avait pas su se retenir, puis avoir à subir l'impassibilité de celle qu'il voulait pour épouse, le mirent en furie. Il n'allait pas la laisser partir sans lui fournir des explications, sans lui dire qu'il l'aimait.
Il la suivit jusqu'au cabinet où il referma violemment la porte avant de lui saisir la main et l'entraîner jusqu'à la voûte, restée entrouverte. Contrairement à ce à quoi il aurait pu s'attendre, elle se laissa conduire jusqu'au lit, sans résistance devant son regard d'acier. Pour la première fois, elle le tutoya.
« Arrête, tu me fais peur !
— Je sais, dit-il simplement en s'allongeant sur elle. Je ne te ferai aucun mal, Marie. Je t'aime et au nom de cet amour, sois certaine que jamais plus je ne lèverai la main sur toi. Pardonne-moi. Regarde-moi, Marie. Vois dans mes yeux, toujours dans mes yeux... encore... regarde-moi. C'est ça, dans les yeux... l'amour, toi et moi... pour toujours. Tu es lasse, Marie, tes paupières sont lourdes, de plus en plus lourdes. Je t'aime, ma chérie... je t'aime. »
Elle avait les yeux fermés et se laissait bercer par le flot de paroles qui doucement l'amenait à sombrer dans le noir. Alors il cessa de parler et se souleva, libérant ainsi le corps qui lui semblait endormi, avant de prendre la main qui reposait sur le lit, une main qu'il trouva molle. À son oreille, il avait murmuré des mots sans phrases, des images qu'il cherchait à ancrer dans son subconscient alors qu'elle ne bronchait pas, qu'elle s'endormait et ne désirait rien d'autre que la paix. Elle baignait dans une douce léthargie, mais sa conscience, en train de puiser dans son histoire, ne l'avait pas quittée. Au fur et à mesure qu'il chuchotait, elle résistait, emportée par la curiosité de savoir, par sa mémoire et sa souvenance de certaines lectures sur l'hypnotisme. Alors elle comprit, la rage au cœur, qu'elle venait d'élucider une partie du puzzle que ses prémonitions ne cachaient plus.
« L'amour... toi et moi... personne d'autre au monde... le matin... jeudi... août... »
Il continua de répéter des mots, de mettre des images, de former des phrases. « Nous sommes seuls, Marie. Voici Charlotte Brodeur. Regarde, elle te sourit, elle est heureuse de son bonheur, son enfant la comble. Tu lui souris également. Tu l'envies. Je t'embrasse, comme c'est bon ! Charlotte partage notre joie, elle s'en va. As-tu senti ma caresse sur ta joue ? Je t'aime, tu m'aimes. Nous sommes à nouveau seuls, goûte ce baiser. »
Il avait une voix si caressante, si envoûtante, au-delà du réel, que Marie ouvrit les yeux alors qu'il l'embrassait sur tout le visage pour ensuite déposer un long et langoureux baiser sur sa bouche à peine éveillée. Lasse, elle s'abandonna à ses paroles et sombra dans un sommeil profond d'où il la sortit peu de temps après, tout éberluée.
«Je vis comme dans un rêve ; je n'arrive plus à faire le partage entre l'illusion et la réalité. Que s'est-il passé ? »
Elle avait refermé les yeux et savourait cet instant d'euphorie qu'elle aurait voulu emprisonner.
« Il ne s'est rien passé, je t'ai aidée à te détendre, tu paraissais si fatiguée, ma chérie. Il y a ainsi plusieurs moyens de relaxation et il ne faut pas hésiter à s'en servir. Laisse-moi encore goûter tes lèvres si douces, écoute le son que fait notre amour, pur comme le chant des oiseaux à l'aurore, profitons-en pour aimer. »
Ils étaient ainsi allongés, chacun aux prises avec ses pensées, liés l'un à l'autre par la force de l'esprit, quand le téléphone sonna. Il courut répondre.
« Morris, me pardonneras-tu mon imprudence ? Je ne supporterai pas d'être rejetée pour cette fille. N'oublie pas que je suis à toi et qu'il y a bien des choses que je peux révéler. Je n'arrive pas à me raisonner, il faut que je te voie à tout prix... aujourd'hui ! »
Dans sa voix éteinte, que l'abandon faisait mourir, il y avait un appel de détresse qui bouleversa le médecin.
« Reprenez-vous. Je vous verrai, soyez sans crainte. Comprenez qu'il faut être très prudents, qu'il faut éviter des scènes comme ce matin, vous risqueriez de tout perdre. Vous m'entendez bien, j'espère. Attendez que je vous fasse signe. Pour l'instant, nous devons laisser filer. »
Il parlait en sourdine, exaspéré par ce timbre de voix qui l'agaçait et qu'il n'écoutait plus, les yeux fixés sur la porte restée déverrouillée et par où n'importe qui aurait pu entrer assister à sa séance d'hypnose avec Marie.
«Je dois vous quitter, attendez mon appel. Reprenez vos sens, je vous prie, et tâchez de retenir votre langue. Ça suffit, maintenant. Au revoir ! »
Il fit semblant de prendre en note l'appel quand Marie apparut dans la pièce.
« Une visite pour cet après-midi. Tu en profiteras pour te reposer, je te donne congé.
— Très bien, j'aiderai ma mère à cuisiner le souper ; je t'invite. Il est temps de nous comporter en fiancés si on veut rassurer le monde. »
De par son comportement et le beau sourire qu'elle arborait, elle ne semblait pas garder souvenance du début de la matinée et il s'en sentit soulagé. Tout compte fait, il l'avait échappé belle. Seule ombre au tableau : Charlotte. Comment s'en défaire, sinon la contrôler ?
Aussitôt seul, il appela chez les Brodeur, mais c'est Clément qui répondit.
« On dirait que nous faisons de la télépathie. Je voulais justement vous téléphoner. Je suis bien content d'entendre votre voix, je ne sais plus quoi faire avec ma femme. Elle pleure, elle crie et elle a vomi à deux reprises. Elle dit ne plus tenir sur ses jambes et qu'elle a des crampes. Pouvez-vous venir ?
— Je passerai dès que possible. Restez avec elle jusqu'à ce que j'arrive.
— Je dois partir pour Saint-Cyrille à l'instant. J'ai des hommes qui m'attendent pour finir les travaux de l'église. Ça peut pas être remis, il faut que l'ouvrage se fasse. Fabienne viendra trouver Charlotte en fin de journée, alors si vous pouviez la soigner d'ici là, je pourrais partir en paix.
— Soit, prévenez votre femme que je passerai tout à l'heure. Qu'elle prenne un bain tiède, ça la calmera, et préparez-lui un lait aromatisé. »
Finalement, les événements servaient Morris mieux qu'il ne l'eût espéré. Il mangea puis se fit couler un bain, prenant soin de débrancher le téléphone et de fermer la porte à clé. Quand il se fut glissé dans la baignoire, il appuya sa tête sur une serviette moelleuse, ferma les yeux et passa en revue les heures précédentes. Un frisson le parcourut lorsqu'il se remémora les doux baisers qu'avec Marie il avait échangés. Sa peau fine et satinée, sa bonne odeur de fruit frais, ses yeux gris bleu au milieu d'un visage divin... autant de désir et de passion qu'il savourait, mais aussitôt qu'il rouvrait les yeux, Charlotte apparaissait. Là encore, il frémissait. Seulement cette fois ce n'était plus de désir, c'était du souvenir charnel de tous ces plaisirs qu'ensemble ils avaient connus.
Il avait bien cherché à combattre ses instincts et à repousser Charlotte, mais à chaque visite elle s'était montrée plus aguichante, plus habile à diriger ses mains et sa bouche, et il avait succombé à chaque fois. Chaque fois, il se perdait dans cet amour fait de cris étouffés, de jouissance, d'incapacité à en refuser l'abondance. Il n'avait plus d'emprise sur sa vie, c'est Charlotte qui le dominait par l'attrait des frissons ardents et la délectation qu'elle lui procurait. Tant qu'il ne connaîtrait pas les mêmes plaisirs avec Marie, qu'il ne trouverait pas la sérénité au creux de ses entrailles, il lui serait impossible de lui résister.
Son impuissance à choisir entre les deux femmes l'obnubilait, le tourmentait au point de lui créer des serrements au cœur. Il souffrait comme jamais il n'avait souffert, partagé entre la soif d'aimer et d'être aimé, prisonnier de son plaisir insatiable, étranglé par le remords, vaincu par cette ambition d'aider le monde. Jamais il ne s'était senti aussi profiteur, jamais il ne s'était consenti de pareils plaisirs, lui qui toute sa vie avait voulu agir dans la pureté des actes, désintéressé du plaisir charnel : « Morris Vanderstat, docteur des pauvres, des mal-aimés, des malades. »
En se regardant ainsi, le corps enfoui sous l'eau refroidie, il avait une tout autre opinion de lui-même. S'il avait longtemps pu se satisfaire de sa propre morale, il constatait avec désarroi qu'il s'avérait impossible de continuer dans la même direction, que son actuelle ligne de conduite le mènerait directement en enfer, que le péril menaçait sa vie au-delà de la mort et de l'éternité. « Je vis mon purgatoire », s'étonna-t-il de dire à haute voix. Et il s'extirpa de sa baignoire sans avoir pu éloigner suffisamment Charlotte de ses pensées tellement sa présence lui était bonne; il rêvait encore de se retrouver dans ses bras, elle qui lui avait appris à aimer la chair de femme, à en découvrir le corps au-delà de l'esprit. Aussi prit-il grand soin de se parfumer, de soigner sa toilette et d'endormir sa conscience, tout comme sa honte, avant de sortir rencontrer chez les Brodeur une douce et tendre amante.
Morris connaissait suffisamment bien sa maîtresse pour ne pas s'inquiéter outre mesure de ses malaises. Il savait qu'aussitôt que Clément aurait quitté la demeure, elle reprendrait goût à la vie, surtout qu'elle avait obtenu ce qu'elle voulait : lui, dans sa maison, tel qu'elle l'avait toujours souhaité. Il ne se méprenait pas sur ses intentions, c'est ainsi qu'il l'avait désirée, mi-déesse, mi-démone. Il ne se trompait pas. Quand il mit les pieds chez elle, une Charlotte transformée l'attendait, au meilleur de sa forme, resplendissante dans son peignoir rose, un immense ruban de satin autour de sa chevelure encore humide. Elle avait simplement crié d'entrer, que la porte n'était pas barrée, pendant qu'elle continuait de peindre ses ongles d'orteils nonchalamment, nullement dérangée, bien assise au centre de son grand lit. Volontairement, le décolleté de son peignoir laissait poindre ses seins voluptueux.
« Eh bien, te voilà enfin chez moi. Ici, je dirige ta destinée. Veux-tu prendre soin de fermer à clé ?
— Je ne vous trouve pas très mauvaise mine, vous savez : vous ferez une très belle maman. Si à chaque fois que vous cherchez à attirer votre époux dans votre lit vous lui jouez le même scénario, je comprends qu'il succombe à la tentation. » Il y avait une pointe de jalousie dans sa voix. « Au téléphone, il paraissait plutôt urgent que je vienne.
— Tant que je te savais loin de moi, effectivement, je ne me sentais pas bien du tout. Mon mal en est un d'amour. Je t'aime, Morris... plus que tout, plus que cet enfant que je porte, je ne me raisonne plus tant mon désir de toi est grand. Tu es semblable à un arbre de vie, tu m'as redonné le goût de vivre. Je ne supporte pas de t'imaginer dans les bras d'une autre, je me tuerai plutôt que de te savoir en train de donner ta sève à Marie. »
Elle parlait calmement, comme si elle jasait de la pluie et du beau temps. Elle ne leva les yeux qu'à l'instant où elle le menaça, puis elle sourit innocemment tout en refermant le flacon de vernis. Consterné, il n'avait pas bougé. Elle lui fit signe d'approcher. Il s'assit près d'elle et renifla son parfum d'épices chauffées au grand soleil avant de lui tendre la main sur laquelle elle souffla un baiser. Dès cet instant, Morris sut qu'il ne lui résisterait pas. Il se laissa aimer, ainsi qu'il en rêvait à chaque nuit, apprenant sa leçon d'amoureux par cœur, une image au creux de ses pensées, celle de Marie pour qui il referait les mêmes gestes et à qui il donnerait les mêmes bonheurs.
« Nous ne pouvons continuer ainsi, la honte me ronge à petit feu, je vis un dilemme à chaque fois que nous nous quittons. L'enfant que vous portez a besoin d'être aimé par son père et il ne faut pas... »
Encore une fois, le courage lui manquait. Ils étaient allongés, leurs corps brûlants se touchant de partout. Tout doucement, il se détacha de sa passion pour se redresser et poursuivre d'une voix à peine perceptible qu'il aimait Marie et qu'il ne voulait plus maintenir sa relation.
« Et moi, et moi, Morris, que vais-je devenir ? Je suis folle de toi. Je n'arrive pas à effacer ton beau visage, tes yeux si captivants. Mes pensées pour toi sont sources de caresses, de bonheur. » Elle pleurait. « S'il n'y avait pas cet enfant, serais-tu mieux disposé à m'aimer ? »
Il se rhabilla en silence, cherchant les mots les plus simples et les moins douloureux pour lui expliquer que là n'était pas la question, mais il ne trouvait pas.
« Reste encore, supplia-t-elle. Clément ne reviendra pas aujourd'hui, alors reste avec moi, passons une nuit ensemble, juste une nuit, mon amour.
— Charlotte, vous me brisez l'âme. »
Il se rapprocha, à demi nu, et l'embrassa sur le front. «Je suis attendu pour le souper, chez Marie...
— Reviens après le souper. Je retournerai Fabienne chez elle. Je te jure que ce sera la dernière fois que nous échangerons nos corps. Donne-moi encore ce plaisir, tu me dois bien ça pour tous les instants où je t'ai espéré. »
Elle s'était accrochée à sa cuisse et y avait collé son visage tout en lui caressant le bas du dos. Veule, il se laissa encore séduire.
« Une dernière fois, mais vous vous engagerez à ne plus me torturer de la sorte, n'est-ce pas ? Je serai à votre porte à neuf heures. » Il se frappa le front. « Et plus jamais ! Plus jamais, Charlotte. Que Dieu me vienne en aide, je ne suis absolument pas capable de vous résister ! »
Quand il arriva chez Marie, on l'attendait depuis plus de trente minutes. Tout le monde était assis autour de la table et discutait avec entrain.
« Excusez mon retard, un imprévu me retenait.
— Ce n'est pas bien grave, monsieur Vanderstat, lança poliment Joséphine. J'espère que vous avez faim, car il n'est pas coutumier de voir Marie dans la cuisine en train de préparer un repas ; elle en a fait pour un régiment.
— Asseyez-vous, je vais servir. Profitez-en pour faire plus ample connaissance avec la famille puisque, semble-t-il, les noces pourraient bien se faire au printemps », dit Rosalie.
Morris se tourna vers Marie et remarqua son air sérieux. Il aurait préféré voir rire ce beau visage discret plutôt que de recevoir un sourire courtois. Il n'eut pas le temps de lui demander si elle était contrariée, Rosalie servait déjà le potage.
Chez les Richer, on n'était guère habitué à manger aussi tard, et les bouches affamées passèrent rapidement au travers du bœuf aux légumes et de la tarte au sucre. Entre deux bouchées, Morris n'en finissait plus de faire l'éloge des plats qu'il savourait avec nervosité, les apparentant à ceux de son enfance à travers les descriptions nostalgiques de son pays.
« Vous pourriez y retourner en voyage de noces, dit Antoine.
— Je n'ai plus revu ma famille depuis l'âge de quatorze ans ; bien des choses ont dû changer là-bas en quinze ans. Quand je suis traversé, on était à la veille de la guerre. Depuis je n'ai reçu qu'une lettre de mon jeune frère lorsqu'il s'est marié. »
Le ton devenait pathétique et Marie se sentait quelque peu exaspérée, elle qui avait souhaité une soirée où on s'amuserait. Quelque chose d'indéfinissable l'empêchait d'apprécier la compagnie de son invité, le même sentiment vague qui la troublait lorsqu'elle se retrouvait en sa présence après les visites de Charlotte. Elle entraîna donc Morris et son père au salon où elle s'assit au piano pour jouer sans interruption plusieurs mélodies étrangères. Quand elle fut fatiguée, elle choisit de s'asseoir à l'autre extrémité de la pièce, dans un grand fauteuil d'où elle dévisagea l'homme qui devait être son époux. Il était absent, il parlait et gesticulait, mais son regard vide ne disait rien. Elle comprit alors que jamais elle ne marierait cet homme si elle n'arrivait pas à percer les secrets qui le rendaient si obscur.
Antoine et Joséphine proposèrent une partie de cartes. Il était huit heures trente.
« Vous me voyez tout à fait désolé, je dois rentrer, j'ai beaucoup de travail qui m'attend et je dois mettre à jour certains dossiers. »
Morris se montra réellement navré, et devant son embarras, Rosalie prit la parole:
« De toute façon, Marie doit préparer ses bagages si elle veut vraiment nous accompagner demain.
— Mais oui, Marie, tu m'as demandé ce matin pour venir en ville. Aurais-tu changé d'idée par hasard ? Au téléphone, tu étais plutôt avare d'explications, ajouta Antoine.
— Je ne me rappelle rien du tout, vous vous moquez de moi ! Il n'y a aucune raison que j'aille à la ville, voyons ! »
Morris toussota et se leva d'un coup sec.
« Marie ne m'a parlé de rien, monsieur Richer. Vous vous serez mal entendus, sans doute ! » Il tendit une poignée de main à Antoine. « Je dois vous quitter, maintenant. Excusez mon départ, je vous en prie. »
Il fit les salutations d'usage puis se pressa vers la sortie.
«Je ne sais pas ce qui leur prend, c'est à croire qu'ils veulent rire de moi. Excuse-les, parce que, quant à moi, le moment était fort mal choisi.
— Ma chère Marie, laisse-les s'amuser, ce n'est pas bien grave ! Nous nous reverrons demain. Passe une bonne nuit. »
Il se sentait odieux. Par crainte que sa voix ne le trahisse, il l'effleura à peine d'un baiser et prit rapidement congé.
Les fins de soirée du mois d'août étaient fraîches, mais les frissons qui lui sillonnaient l'échine provenaient d'ailleurs. Il avait dans la bouche un goût de dédain et la sensation qu'il ne*contrôlait plus la situation, que Marie lui échapperait, qu'elle découvrirait finalement la vérité. Son regard était trop pur.
Il n'avait jamais éprouvé pareils regrets ni connu pareil manque de contrôle sur ses faits et gestes. Il avait l'impression qu'il commettait des sacrilèges et surtout qu'il n'utilisait plus à bonne fin son savoir. « Pourtant, bon Dieu, je suis honnête ! Je n'ai jamais cherché à nuire à quiconque. Comment se fait-il que je sois devenu si vil ? Par quel chemin tortueux suis-je passé ? »
Malgré ce tiraillement, il n'entra pas chez lui. Tel qu'il l'avait promis, il rejoignit Charlotte avec qui il passa la nuit à se délecter de tous les plaisirs pour ne la quitter qu'aux petites heures, comme un voleur, après avoir trouvé enfin le courage de mettre un terme à sa liaison. >
« Dorénavant, Marie restera dans le cabinet lorsque vous viendrez me rencontrer. Il n'y aura plus rien entre nous, tout est consommé maintenant », avait-il dit. Il ajouta tout de même le seul mot qu'il considérât juste : « Merci ! »
Ce même soir, Marie n'arrivait pas à dormir ; aussitôt qu'elle fermait les yeux, elle entendait la voix de Morris répéter ce qu'il lui murmurait à l'oreille au début de la journée. Elle ressassait dans sa mémoire les événements, cherchait à reconstituer le puzzle. Il manquait plusieurs pièces au jeu. Ce qui l'inquiétait surtout c'était cette absence de mémoire, le trou noir où elle aurait demandé à partir en voyage avec Antoine et Rosalie, une chose qu'elle n'avait plus faite depuis ses seize ans et qu'elle refusait encore d'envisager. Il ne se pouvait pas que son père se soit moqué d'elle à ce point ! Elle décida donc d'en avoir le cœur net et d'aller en discuter avec Morris, qui au moins saurait lui rappeler ce qui s'était passé durant l'avant-midi !
L'horloge sonnait dix coups, il n'était pas trop tard. Mais chez le docteur, personne n'avait répondu. Alors elle avait tourné la poignée et la porte s'était ouverte, comme par enchantement. Dans le cabinet, il y avait bien un faisceau de lumière, mais personne ; la porte de la voûte était fermée à clé. Elle attendit donc Morris jusqu'à ce que, deux heures plus tard, somnolente, elle dût abandonner sa veille et retourner tout bonnement chez elle, passant devant toutes les maisons endormies, sauf celle de la fleuriste, où filtrait encore de la lumière. Marie repensa à la visite de Charlotte. C'était fou ! Elle avait un trou béant dans la mémoire, trou dans lequel venaient s'engouffrer ses élucubrations pour creuser un fossé encore plus grand dans son esprit.
Elle entra travailler un peu plus tôt que d'habitude et trouva Morris attablé devant une tasse de café, habillé comme la veille, la barbe longue, les traits tirés.
« As-tu dormi, Morris ?
— Mais oui ! »
Devant l'air ahuri de Marie, il jugea bon d'ajouter : « Mon bureau était sens dessus dessous ! J'ai travaillé et lu jusqu'au milieu de la nuit. J'ai dormi sur le canapé.
— Veux-tu dire que tu es resté dans ton cabinet tout ce temps ? Tu n'as pas travaillé dans la voûte ?
— Dans la voûte, je me sens comme un oiseau en cage ! Je préfère travailler dans ce bureau. Quand nous serons mariés, nous débâtirons le mur et aménagerons la maison autrement. »
Elle ne le démentit pas.
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