Fidèles Trahisons

Geneviève Desbiens · Chapitre 2 sur 16

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Fidèles Trahisons

Chapitre 2

 

Il aura fallu près de deux mois avant que ne se présentât le quarantième client au cabinet Vanderstat. Au début, les gens venaient surtout visiter les lieux trop longtemps abandonnés, sans se plaindre d'aucun mal, et ils badinaient sur tout et rien. Les femmes arrivaient endimanchées alors que les hommes sentaient tous la même eau de toilette, la seule vendue à Bellesroches ! Tous cependant apportaient un cadeau de bienvenue, la plupart du temps des confections artisanales.

Charlotte Brodeur avait tricoté des chaussettes qu'elle amena bien enveloppées et enrubannées. Pour la circonstance, elle portait un joli bibi rose bonbon. En entrant, elle s'installa sur la chaise de bois juste à côté du bureau de Marie, tenant d'une main son précieux paquet tout en tentant de dissimuler un bouquet d'œillets derrière son dos.

« Comment ça se passe, ici ? Langevin est-il venu faire son tour ?

— Oui, madame Brodeur. Comme convenu, il est passé prendre des mesures ; ils rénoveront la maison dès jeudi prochain. Tenez-vous à garder vos fleurs avec vous ? Vous ne rencontrerez pas le docteur avant dix heures. Tiendront-elles aussi longtemps ?

— Je suis fleuriste, voyons ! Tu sais bien qu'on pense à ces choses-là. Je les remettrai en mains propres au docteur Vander... quoi ?

— Vanderstat.

— Vanderstat ! ça fait vraiment étranger, un nom pareil ! C'est curieux qu'un homme de cette prestance se retrouve dans un coin aussi perdu que Bellesroches. Sais-tu que des bruits courent à l'effet qu'il vit déjà au pays depuis quelques années ? Je m'explique mal qu'il ait changé de lieu de travail parce qu'un médecin, d'habitude, ça reste attaché à ses malades pour la vie ! T'a-t-il raconté son histoire, à toi, Marie ?

— Monsieur Vanderstat n'a rien à raconter. Il me semble que son visage dit tout. Bien des bruits ont couru depuis son arrivée, c'est vrai, mais là, vous laissez entendre qu'il pourrait avoir des choses à se reprocher. Rien n'est justifié.

— Mais son grand air mystique ? Ça ne t'inquiète pas ? Je me dis qu'avec des yeux comme ça, s'il me fixe trop longtemps, je vais fondre comme neige au soleil. J'me demande si je serai capable de me laisser toucher par ses belles mains larges et enveloppantes.

— Ne venez-vous pas rencontrer un docteur ? Vous ne lui donnez guère de chance. Il y a tellement longtemps qu'un médecin n'a pas pratiqué par ici, qu'on dirait que les gens ne savent plus quoi dire ni quoi faire maintenant qu'il leur en tombe un dans les bras. Pourquoi venir ici, aujourd'hui, madame Brodeur ?

— Bien, heu... »

Marie enchaîna alors de plus belle:

« Comme des dizaines d'autres, vous entrerez, vous vous assoirez timidement sur le bout des fesses et vous garderez le silence. Il vous questionnera sur la raison de votre visite et vous le regarderez bêtement, ne sachant quoi répondre. Il soulèvera les épaules, vous fixera, pensif, puis me tendra la main pour recevoir le dossier déjà préparé pour vous. Vous le verrez griffonner des mots et vous vous étirerez le cou ; même qu'à ce moment-là, certains approchent carrément leur chaise près du bureau ! Quand il se lèvera, vous sursauterez et porterez spontanément votre main à la poitrine. Voulez-vous connaître le reste ? ,

— Ça suffit ! Ça pourrait me rendre malade.

— Au moins la comédie du villageois curieux cesserait enfin. »

Marie savait qu'elle avait tenu des propos quelque peu irrévérencieux, mais elle parvenait difficilement à se contenir en présence de la fleuriste qui l'agaçait depuis toujours avec ses airs de pimbêche.

Il y eut un long et pesant silence. Charlotte se leva trois fois.

« Tout compte fait, Marie, je n'amènerai pas les fleurs dans le cabinet. Dispose-les quelque part dans cette salle et ne dis pas qu'elles viennent de moi. Si ça s'apprenait, mon Clément ne comprendrait pas. Tu sais comme mon mari est jaloux et impulsif parfois ! C'est presque une honte pour moi.

— Oui, nous savons tous. »

Marie était sincère en disant cela. Elle crut bon aussi d'en profiter pour changer le cours de la conversation : «Je ne vous ai jamais vue porter ce chapeau rose. Voilà une couleur qui vous avantage.

— Ce n'est pas ce que pense Clément, rétorqua Charlotte. Il a toujours quelque chose à redire.

— Mais non, voyons. L'autre jour, quand votre mari est passé avec le conseiller Langevin vérifier l'état de la cheminée, je les ai entendus lorsqu'ils parlaient de vous et de madame Langevin.

— Ça devait pas être beau ! Je connais la mauvaise langue de Didier Langevin quand il parle des femmes. Il a dû se montrer désobligeant et pousser des farces grossières sur les rondeurs de sa femme, comme d'habitude.

— Votre mari n'écoutait pas ses sornettes ! Il ne parlait que de vous, de votre bon goût, de son plaisir d'être avec vous, de vos caprices, et cetera.

— Ouais, Langevin devait en baver ! »

Marie se garda bien d'ajouter comment elle s'était sentie mal à l'aise sous le regard affamé de Langevin qui se délectait des propos de son compagnon. Elle ne parla pas non plus des sarcasmes qu'elle avait dû endurer tout au long du travail ni du harcèlement qu'elle avait subi.

Au même instant, la doyenne du village sortit du cabinet médical suivie par un Morris Vanderstat souriant. «Je me souviendrai de cette visite et du bon traitement le restant de mes jours, fiston. » Des éclairs de reconnaissance valsaient dans ses vieux yeux gris, tout rajeunis. Puis la fleuriste entra à son tour, oubliant son cadeau de bienvenue sur une chaise.

Morris avait convenu avec Marie que lorsqu'un nouveau patient était reçu, elle ne devait attendre que quelques minutes, frapper tout de suite à la porte et apporter le dossier. Marie pénétra donc dans la pièce peu de temps après Charlotte, son dossier d'une main et son paquet de l'autre. Dès qu'elle l'aperçut, le regard de la fleuriste s'illumina. Elle se saisit alors de sa boîte à deux mains, comme l'aurait fait une fillette, et d'un ton soudain familier, elle s'adressa mielleusement au jeune docteur.

« Mon cher monsieur, vous me voyez tout à fait heureuse de vous offrir ce cadeau. Vous le jugerez très utile et confortable en attendant l'arrivée de votre épouse... à moins que vous ne soyez seul, abandonné, prêt à ouvrir votre cœur à l'une de nos filles. »

Elle roucoulait du mieux qu'elle pouvait et se plaçait ridiculement la bouche en cœur. Le plus étonnant, c'était de voir le médecin prendre plaisir aux babillages de sa patiente qui continuait de plus belle, sans aucune gêne : « On n'a pas toujours la chance de dormir avec qui on veut, n'est-ce pas ? Prenez mon Clément, par exemple, chaque soir il cherche à m'embrasser et à me caresser. Savez-vous ce que ça me fait, à moi ? Je ris. Aussitôt que ses lèvres me touchent, je ris follement et ça m'agace beaucoup. Je ne peux plus supporter ses mains rugueuses me flatter comme si elles caressaient une de ses œuvres de maçonnerie ! » Elle hésita. « Ça ne ressemble en rien à des mains de docteur, vous pouvez me croire. »

Elle s'était rapprochée. Dans son déplacement, elle porta enfin attention à Marie qu'elle toisa froidement. Lui, il ne disait rien ; il hochait simplement la tête. Embarrassée, Marie demanda bêtement la permission de se retirer. L'absence de réponse la confronta à la réalité : sa présence n'était plus souhaitée. « Il y a quelque chose de morbide là-dessous », murmura-t-elle.

Deux semaines plus tard, Charlotte Brodeur revint. À quelques reprises, elle avait téléphoné pour un rendez-vous, mais Marie, poussée par un quelconque ressentiment, reportait de jour en jour sa visite. Un matin, Clément lui-même appela.

«Je veux parler avec le soi-disant "médecin" de Charlotte. »

Le ton âpre du conseiller Brodeur ne laissait présager rien de bon. Marie ne savait trop comment s'y prendre ; Clément Brodeur se montrait souvent imprévisible et son humeur du moment pouvait laisser croire qu'il ferait une scène au médecin.

«Je ne vais jamais chercher le docteur pour les appels durant les visites, à moins que ce ne soit urgent.

Laissez-moi votre message et il vous rappellera.

— Tu veux savoir, tu vas savoir ! Charlotte a changé depuis qu'elle a vu Vanderstat. J'ignore ce qu'il lui a dit, mais ma femme n'est plus la même. Elle me refuse tout. Tu vois ce que je veux dire ? »

Malgré le ton inconvenant, Marie le laissa continuer : « Pis en plus, elle se plaint de maux de tête et se permet de critiquer mes caresses.

— Écoutez, monsieur Brodeur, vous seriez mieux de rencontrer le docteur avec votre femme. Vous pourriez venir demain. Venez tôt cependant, car il y a d'autres rendez-vous.

— Nous y serons, je t'en passe un papier ! »

Le lendemain, comme à l'accoutumée, Marie se pointa à son travail à sept heures trente. Morris était levé et habillé. Il l'attendait pour prendre le café, seul moment intime qu'ils partageaient. Tous les jours, ils révisaient leurs stratégies, comme elle se plaisait à dire, mais jamais ils ne discutaient des cas des patients. Néanmoins, ce matin-là ils parlèrent des Brodeur. Morris s'énervait et interrogeait Marie sur l'appel téléphonique de la veille.

« Charlotte Brodeur est du genre hystérique ! lâcha-t-il. Allons donc savoir ce qu'elle a bien pu raconter à son époux ! Si vraiment il croit tout ce qu'elle peut dire, il va m'apostropher, c'est certain. »

Marie remarqua beaucoup d'inquiétude et de nervosité dans le timbre de voix de Morris et ce ne fut que pour le rassurer qu'elle voulut bien consentir à répondre aux questions qu'il lui posa. Elle lui raconta entre autres que le couple Brodeur n'avait jamais eu d'enfant. Même si on les entendait quelquefois se moquer de la chose, tous savaient que Clément, surtout, ne l'acceptait pas. Jamais il ne s'approchait d'un enfant et pour aucune considération il n'en tolérait dans sa cour. Très discret sur le sujet, il ne se mêlait pas aux conversations où l'on parlait de descendance, d'héritiers, de nom à perpétuer.

Elle lui conta aussi l'escarmouche entre lui et le conseiller Brideau, le jour des funérailles du vieux docteur Doiron. Aux remarques que Victorien Brideau lui avait faites sur l'infertilité probable de Charlotte, en plein cimetière, Clément avait répondu d'un ton tranchant : « Charlotte pourrait avoir des enfants, c'est moi qui n'suis plus bon !

— Comment le sais-tu ? Des gars, c'est toujours capables sauf... T'es pas impuissant tout de même ?

— Par chance non ! Le docteur Doiron, Dieu ait son âme, m'a expliqué qu'à cause des oreillons plusieurs gars se retrouvaient dans mon état. »

Brideau avait ri trop fort. Choqué, Clément lui avait assené un coup de poing direct à la mâchoire. Plus personne par après ne s'était permis une seule allusion au fait qu'il n'y avait pas d'enfant pour enrichir la vie des Brodeur. L'affaire était close.

Soucieuse de détendre l'atmosphère, Marie avait fait son récit avec légèreté. En hochant la tête de satisfaction, Morris la remercia, se versa une autre tasse de café puis se retira dans ses quartiers. Une heure plus tard, Clément Brodeur arrivait, suivi de Charlotte. Assis un en face de l'autre, le couple Brodeur se lançait des flammèches. L'ambiance devenait insupportable et Marie craignait qu'à tout moment l'orage n'éclatât quand le long silence fut finalement rompu par le bruit sec de la porte d'où apparut Morris Vanderstat, songeur. Marie prit tout de suite les devants : « Vous pouvez entrer. J'apporte vos dossiers et... du thé peut-être, monsieur Brodeur ? »

Elle sourit au docteur.

« Laisse tomber les dossiers, répondit Clément. Nous ne nous assoirons pas assez longtemps pour qu'il prenne des notes. J'ai quelques petites choses à mettre au point et ça finira là. »

D'un pas décidé, il pénétra dans la pièce, laissant Charlotte traîner derrière lui, effondrée. Elle tenta bien de lui saisir le bras, mais le maigre conseiller accéléra le pas jusque dans le cabinet où ils n'eurent pas le choix de s'asseoir l'un près de l'autre. Clément, énervé, entama la conversation le premier, sans s'interrompre, déboussolant Morris, habitué, depuis son arrivée au village, à solliciter les gens.

« Tu vas m'expliquer des choses, médecin à la manque ! Arrange-toi pour que Charlotte les comprenne aussi. Depuis que vous vous êtes rencontrés, ma femme me boude au lit et se plaint de lancinants maux de tête. Tu vas soigner ça immédiatement. Quand on se présente chez un médecin, c'est pas pour en revenir malade.

— Calmez-vous, monsieur Brodeur. Commençons par le début. »

Il allait enchaîner quand Marie entra avec un plateau où elle avait disposé trois tasses, une théière et des gâteaux qui étonnèrent davantage le médecin que ses patients. Exaspéré par tant de fla-fla, il la dévisagea d'un air inquisiteur. Elle ne s'en laissa pas imposer pour autant et commença à verser le thé sans même se soucier de lui.

Clément interpréta cette bravade comme un signe d'alliance tacite et se montra plus sympathique : « Marie, tu es douée pour les p'tites attentions. Une vraie coquine ! Tu me prends par l'estomac ! Tu sais que je suis une bibite à sucre et que... » Il se ressaisit un instant, question de jauger l'air malin du docteur, donna l'impression d'hésiter quelque peu et reprit tout bonnement en riant : « ...et que j'aime les gâteaux aux fruits ! »

Morris et Charlotte échangèrent un soupir de soulagement ; la consultation s'annonçait plus détendue. Ils tendirent la main pour une tasse de thé.

« Combien d'enfants avez-vous, cher monsieur ? » Marie, qui s'affairait dans l'autre coin, sursauta. Le matin même, elle avait pourtant conté à Morris l'incident du cimetière et voilà qu'il amorçait sans vergogne une discussion sur le sujet.

« Charlotte vous a rien dit ? Voyons... on a bien dû commérer sur nous ? Nous représentons la stérilité incarnée. Une maison vide, bêtement silencieuse, où rien ni personne ne bouge. Ça vous satisfait comme ça ? Les oreillons... voyez-vous le rapport ? Tout se passe dans la tête d'abord et dans les couilles par la suite. »

Charlotte posa la main sur l'épaule de son mari. Elle pleurait. Leurs pensées erraient dans la même direction, vers la même lumière inespérée, et dans leurs yeux se lisait tout l'abandon du monde, sans aspiration ni attente.

« La science progresse rapidement, reprit Morris. Il ne vous est plus interdit de croire au miracle. Je peux faire quelque chose pour vous. Il vous faudra cependant mélanger croyance et conviction, avoir confiance, une confiance aveugle et inconditionnelle, sinon mon aide ne vous sera d'aucun secours. »

Charlotte le fixa, ahurie. Cet homme venait du bout du monde leur apporter le cadeau le plus précieux de la terre ! Dix ans plus tôt, ils avaient douté du diagnostic porté par le vieux docteur Doiron. Ils avaient lu tout ce qu'ils avaient pu trouver qui traitait de stérilité mâle, mais aucun écrit ne leur avait redonné l'espoir et voilà que lui, avec son accent saccadé, si délicieux, leur ouvrait les portes de la descendance.

Clément n'ajouta rien à la conversation. Incapable d'émettre le moindre son, il dévisageait à tour de rôle son épouse et le médecin. Marie jugea le moment propice pour se retirer et disparut à pas feutrés, ramassant au passage le plateau de service. Elle comprenait mieux la tactique de Morris qu'elle admirait alors pour son habileté et son savoir.

À la fin du long entretien, le couple Brodeur ne se ressemblait plus. « Le soleil luit pour tout le monde, Marie. Je dois revenir à tous les mois et Clément aux quatre mois. Regarde-nous. Qui aurait dit ? M'imagines-tu enceinte avec un gros ventre ? »

Avec un rire retentissant, Clément tapait les fesses de son épouse qu'il conduisait précieusement vers la sortie. Il exultait : « Viens, ma pouliche... dodo maintenant... l'heure est à la sieste du matin ! Y a du pain sur la planche ! »

Aussitôt seule, Marie voulut féliciter Morris, mais elle s'arrêta net devant l'homme affaissé qu'elle vit. Les épaules courbées, il avait retiré ses lunettes et se tenait la tête à deux mains. Du papier griffonné s'étalait à la grandeur de son sous-main et sa plume gisait, abandonnée à la hâte. Il ne releva pas la tête ; il fallut qu'elle toussotât, debout dans l'embrasure de la porte.

« Un cas difficile, Marie, très difficile... mais il fallait pourtant... »

Il cherchait son approbation et des encouragements ; elle ne ressentit que de la compassion : « Pouvez-vous vraiment faire en sorte que... »

Il la coupa sèchement en frappant sur son bureau.

« Parbleu ! mademoiselle Richer. Qui est médecin ici ? Vous me regardez avec incrédulité et votre sourire béat m'énerve. Mêlez-vous de ce qui vous regarde et cessez d'épier mes gestes, je vous prie. Quand je désirerai autre chose, je vous le ferai savoir. D'ici là, retournez à votre bureau. »

Elle ne bougea pas, stupéfaite. Le ton hargneux de son patron, s'insurgeant ainsi contre elle, dévoilait un comportement exagéré qui dépassait son entendement.

« Pour une victoire, c'en est toute une ! réagit-elle, enfin. Si la science se paie un tel caprice lorsqu'elle promet mer et monde, ça doit être épouvantable lorsqu'elle atteint son but ! » Il la toisa d'un regard sombre. «Je n'ai rien à foutre de votre humeur et vous ne m'intimidez pas, monsieur. Vous auriez avantage à vous expliquer plus clairement. Ce matin vous étiez tout miel pour m'extirper les vers du nez et vous voilà accablant maintenant ! Moi, j'vais prendre l'air ! Tâchez de vous réconcilier avec vous-même... vous disposez de cinq minutes avant l'arrivée des sœurs Soucy. »

Rien ne la fit revenir en arrière : ni le « Marie » suppliant qu'il laissa échapper ni les menaces qu'il proféra par la suite.

En rentrant chez elle, Marie se dirigea directement vers sa chambre. Assise sur le rebord du lit, elle vit son image se réfléchir dans le miroir de la commode et s'en trouva fort aise : elle s'aimait ainsi, fière et indépendante, et elle se reconnaissait très bien avec ce tempérament fougueux qu'elle n'avait jamais su contrôler convenablement.

Quand elle repensait au médecin, aucun regret ni remords ne l'accablait, surtout qu'elle avait accepté de travailler pour lui et d'agir en femme à tout faire uniquement par orgueil, pour sauver la face devant les mesquineries de Langevin, et que depuis elle avait dû se rendre à l'évidence : il n'y avait pas grand monde pour la remplacer. Maintenant qu'elle s'offrait une première journée de relâche, elle jugeait la situation avec plus de clairvoyance. Tout ce temps qu'elle avait consacré à la maison Doiron (on l'appelait encore ainsi) ne lui avait valu que courbatures. Oh ! elle avait appris bien des choses, c'est vrai, mais elle s'était tapé également bien du ménage ! Elle avait dû nettoyer de fond en comble, déplacer les meubles et redonner vie à la petite maison. Elle s'occupait de tout, depuis les achats jusqu'à la préparation de certains repas. Pendant ce temps, Morris déballait des boîtes. «Je bouquine », disait-il. Il ouvrait chaque livre ou registre, feuilletait, annotait, s'entourait de dossiers qu'il relisait puis classait dans la voûte qu'avait fait aménager le vieux docteur Doiron.

Cette voûte n'était accessible qu'en passant par la garde-robe de la pièce qui servait de cabinet médical, derrière un rideau coulissant. Pour y accéder, il fallait d'abord pousser les vêtements et faire glisser le rideau de jute grise. Alors apparaissait une porte métallique munie d'une grosse poignée et d'un cadran. Une fois déverrouillée, un grincement donnait droit de passage sur une vaste pièce dont on ne soupçonnait pas l'existence.

Cela ressemblait davantage à un sanctuaire, mais c'était là le seul vrai caprice du vieux médecin. Cette pièce lui avait coûté une fortune et avait fait jaser bien du monde avant de sombrer dans l'oubli. Ce ne fut qu'à la cérémonie de bienvenue organisée en l'honneur du nouveau docteur qu'elle refit surface.

« Cette enveloppe est pour vous, monsieur Vanderstat. Le docteur Doiron a bien pris soin d'écrire À MON SUCCESSEUR », insista le maire.

Marie fut la seule personne à être présente lorsque Morris ouvrit sa missive. Un carton, où apparaissait un immense cadran entouré de flèches dirigées vers la gauche et la droite, s'en échappa et glissa sous la table.

« Qu'est-ce que c'est ? Ne me dites pas qu'il y a un coffre dans la maison ! » Il lut attentivement l'autre feuille restée coincée dans l'enveloppe. « Et si on faisait le tour du propriétaire ? »

Il avait de la difficulté à retenir le léger tremblement qui l'affectait soudain.

« Ce n'est pas bien grand. Malgré des apparences extérieures trompeuses, il n'y a que quatre pièces. Nous sommes dans la salle d'attente. Ce corridor nous conduit directement dans la cuisine. Le docteur Doiron vivait seul et cuisinait ses repas lui-même. Un homme simple, sans prétention ni snobisme. Ce lieu en témoigne d'ailleurs. Il ne recevait jamais ; en dehors de ses visites, il vivait en ermite. »

Morris tourna sur lui-même, surpris par la simplicité des lieux. « Pas très luxueux en effet. Je ne cuisine pas, Marie ! Il faudra trouver quelqu'un... même pas de salle à dîner !

— Courage ! chaque chose en son temps. Allons voir la chambre ou plutôt votre... bureau - salle d'examen -chambrette. »

Avec désinvolture, sans, lui laisser le temps de réagir, elle le saisit par la main pour l'entraîner vers la dernière porte du couloir. Au milieu d'une pièce minuscule, on avait placé une cloison amovible derrière laquelle attendait un lit étroit, sans tête ni pied, reposant uniquement sur des pattes de bois tourné. Le sommier et le matelas tapissés de fleurs d'oranger paraissaient neufs et de bonne qualité. L'exiguïté de cette partie de la chambre permettait tout de même d'appuyer un meuble de rangement contre le mur, près de la fenêtre. Un de ses battants portait une serrure et faisait office de pharmacie. Juste à côté, deux patères s'accrochaient au mur, au-dessus d'une corbeille à papier, et dans le coin, près du lit, une petite chaise noire attendait sagement. À l'opposé, un coffre en cèdre sur lequel reposait un pichet et un plateau servait de table de chevet. Un vieux plafonnier démodé, suspendu en plein centre, surchargeait le tout. Heureusement, une grande fenêtre s'ouvrait sur le côté sud de la cour ; la lumière du jour y pénétrait facilement, à peine gênée par un store vénitien.

Peinte en blanc, la pièce transpirait l'abandon avec ses murs dénudés. « Il faudra un crucifix à la tête du lit », lança Morris.

Tout un effet de surprise ! Marie se serait plutôt attendue à des commentaires désobligeants, loin de penser que la petite pièce satisferait le docteur. « Monsieur le curé approuvera avec plaisir... heu... hum... »

Son rire nerveux ne plut guère à Morris qui toussota gravement avant de s'élancer dans une envolée biblique : Dieu venait de prendre pied dans la salle d'examen.

« Je m'excuse, monsieur, vous avez bien raison. Les gens de Bellesroches sont très croyants et ils vous accorderont plus aisément leur confiance s'ils se savent protégés par la main divine.

— Ne vous moquez pas, Marie. Dieu sauve plus de monde que la médecine et très souvent la réponse à nos espérances passe effectivement par sa main. »

Sa voix était éteinte, ses yeux absents, comme s'il s'adressait à lui-même. Un silence s'ensuivit.

Puis ils continuèrent leur exploration en ouvrant la porte face au lit.

« Plutôt contrastant avec le reste, n'est-ce pas, Marie ?

— Je n'ai jamais vu de salle de bains aussi spacieuse. »

Deux armoires de rangement surplombaient un comptoir avec lavabo double. Au-dessus du réservoir de la toilette, une étagère pouvait servir à placer des serviettes et, en retrait, une baignoire sur pieds patientait.

« Plutôt confortable. Cette maison doit avoir toute une histoire.

— Elle appartenait jadis à la famille Lemay. Quand les parents la firent construire, ils étaient âgés et leurs enfants avaient quitté la région. Ils ont vendu leur ferme et investi une partie des profits dans cette maison. Ils y ont habité quelques années puis, à leur tour, ils ont quitté le village pour rejoindre leur fils aîné aux États-Unis, faisant don de la maison au docteur Doiron qui la céda par la suite à la municipalité. La propriété fait donc partie du patrimoine de Bellesroches. Elle fut gardée inhabitée jusqu'à aujourd'hui où vous en avez maintenant pleine jouissance.

— Cette demeure me plaît malgré son espace restreint. Tant qu'on y vit seul, ça peut toujours aller, mais je m'y vois mal avec une compagne et une ribambelle d'enfants. »

Marie ne s'était pas questionnée sur l'état matrimonial du nouveau médecin; il .allait de soi qu'il vivait seul... comme le vieux docteur Doiron ! Soudain, elle réalisa l'ampleur de sa tâche si, quelques jours plus tard, débarquaient une dame Vanderstat et des enfants. Elle s'imaginait mal en gouvernante. Va toujours pour réceptionniste et assistante... au pire le ménage ou la lessive pour un temps, mais la marmaille en plus !

« Attendez-vous votre famille, monsieur ? Alors il faudra envisager d'autres endroits où habiter. Les Laflamme veulent quitter leur grande maison juste à côté de l'église. Le parc se situe tout près et ce serait bon pour vos enfants. »

Morris sentit la déception dans la voix de sa compagne. Amusé, il ne répondit pas à sa question, feignant un soudain intérêt pour la section « bureau », dans l'autre partie de la pièce. Il alla s'asseoir sur le vieux fauteuil bergère qui masquait le coin opposé à l'entrée et, du regard, fit le tour de la place. Enfin, il posa les yeux sur la dernière porte, la plus étroite, celle de la garde-robe. Il resta longtemps les yeux rivés à la poignée puis, sans même regarder Marie toujours debout près de la cloison, déclara : « Madame Vanderstat n'existe pas pour l'instant. Tout comme mon prédécesseur, j'apprécie la solitude et je déteste devoir rendre des comptes à qui que ce soit. En vivant replié sur soi-même, on évite bien des conversations futiles malgré que l'on doive parfois affronter la curiosité des gens.

— Pour ma part, je préfère la présence d'autrui ! J'ai tant de choses à donner que j'en mourrais s'il me fallait vivre dans une cloche de verre sans rien offrir ni recevoir de personne.

— Jeune et fraîche comme vous êtes, sans avoir côtoyé la misère et la haine humaine, votre cœur s'éteindrait effectivement si quelqu'un vous enfermait dans le silence. »

Il la dévisagea tout à coup avec des yeux fascinants. Le temps sembla s'arrêter pour respirer et Marie se sentit envoûtée par cet homme. Déroutée, elle chercha à se ressaisir. Vivement, elle se dirigea vers la dernière porte, celle de la garde-robe, mais Morris l'arrêta et attira son attention sur le mur du fond, qu'il pointa.

«Je placerai la toile des Panet à cet endroit. Il y a un trait de mélancolie dans cette peinture et ça me plaît bien... elle me rend nostalgique. » Il reluquait Marie du coin de l'œil. « Qu'en pensez-vous ? Elle ne vous laisse pas indifférente non plus, n'est-ce pas ?

— D'abord il faudra la faire encadrer... »

Elle contemplait l'œuvre avec plus d'intérêt : « Les couleurs tristement vivantes de ce tableau devraient être enrichies d'un arc-en-ciel.

— Pour dire par la suite qu'après la pluie vient le beau temps ? C'est une excellente façon de faire revivre la lumière. »

Ils se regardèrent bêtement et éclatèrent de rire. Ils venaient de faire connaissance.

Plus loquace, Morris s'emballa : « Nous disposerons la pièce autrement. Mon bureau déménagera devant la cloison. Nous approcherons ces deux chaises en avant et ce portemanteau viendra près de l'entrée. Laissons la chaise bergère dans son coin. Ce gros meuble, là-bas, il faut le déplacer jusqu'ici et libérer la salle d'examen... pas trop au centre tout de même pour ne pas cacher ces belles boiseries. »

Il s'approcha de la garde-robe. Après avoir révisé son plan d'aménagement, sous le regard impatient de Marie, il ouvrit enfin la porte et ensemble ils découvrirent l'accès à la voûte. Le gros rideau de jute glissa facilement sous la main nerveuse de Morris qui, fébrile, sortit de sa poche le carton pour se mettre à l'ouvrage, tournant plusieurs fois le cadran à gauche, puis à droite. Un déclic se fit entendre. Il tira la poignée et l'énorme porte grinça. Marie se rapprocha. En pénétrant dans l'enceinte, Morris lui tendit une main pendant que de l'autre il tâta le rebord de la porte à la recherche d'un interrupteur. Il ne trouva rien et continua d'avancer, traînant Marie derrière lui. De l'autre côté de la cloison, au-delà de toute imagination, ils se retrouvèrent dans une pièce immense où des bibliothèques poussiéreuses s'appuyaient sur tout un pan de mur alors qu'en face une cheminée attendait son feu de bois, surveillée par un luxueux canapé, un fauteuil berçant et une lampe sur pied. Devant la cheminée s'étalait une table basse. Quelque peu en retrait, un grand lit attendait, bien encadré par deux tables de chevet surmontées chacune d'une petite lampe. Le plancher de chêne, fidèle au reste de la maison, était fait de planches étroites qui craqueraient au passage. Et sur un mur, celui donnant à l'extérieur, un œil-de-bœuf permettait de recevoir un peu de la lumière du jour.

« Mais il manque un phonographe ! s'écria Morris comme boutade. Peu de gens peuvent se vanter de posséder pareille oasis. J'avoue que tout ce décor dépasse mes espérances.

— L'ambiance qui règne ici me laisse perplexe. J'ai l'impression de briser des secrets, de venir fouiner dans l'intimité d'un homme méconnu des gens d'ici. Tant de bruits ont couru sur lui. Certains plaignaient le docteur de mener une vie misérable et d'être cantonné dans de vieux quartiers. Je n'aimerais pas que l'existence de cette chambre soit connue du monde et que ça vienne ternir la réputation d'un homme qu'on croyait semblable à tous.

— Votre docteur Doiron me devient plus sympathique. Quel personnage rusé et imaginatif. »

Morris fixait le porte-pipes et le cendrier où reposait encore la pipe en écume de mer du docteur : « On dirait que rien n'a bougé depuis sa mort. Cet endroit est vraiment tombé dans l'oubli et la poussière l'ensevelira si nous n'y remédions pas rapidement. Je m'occuperai du ménage moi-même. Je me fie sur vous pour taire à tous ce que nous savons de cette voûte. »

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