Fidèles Trahisons

Geneviève Desbiens · Chapitre 14 sur 16

Pages du PDF

Fidèles Trahisons

Chapitre 14

Dehors, il neigeait. De gros flocons indolents se balançaient devant la fenêtre, comme s'ils ne voulaient pas recouvrir ce sol dont ils deviendraient prisonniers, et Marie les regardait s'amuser, envieuse de leur insouciance, alors qu'elle collaborait aux préparatifs de Noël.

«Je regrette de ne pas savoir cuisiner mieux que ça ! Je ferai une bien piètre épouse, ma tante. »

Elle éclata en sanglots.

« Voyons, Marie, on ne reconnaît pas les vertus d'une bonne épouse à sa façon de cuisiner, tu devrais savoir qu'il y a plus que ça ! La femme du docteur... tu prendras quelqu'un pour t'aider, voilà tout. »

Le ton sur lequel Rosalie avait répondu avait irrité Marie qui rendit son tablier et monta en courant se réfugier dans sa chambre. Sa tante la regarda filer : sa nièce n'avait pas l'habitude d'être susceptible et de faire preuve de si peu de sang-froid devant l'avenir !

Marie aussi s'inquiétait de ces sautes d'humeur qu'elle savait anormales, mais au fil des jours, par les symptômes qu'elle reconnaissait, elle finit par accepter les faits : ce n'était pas pour rien qu'elle s'endormait autant ou bayait aux corneilles à longueur de jour. Deux mois plus tôt, n'avait-elle pas découvert ce qu'étaient les frissons d'amour et la passion dans les bras de Phil, et presque deux mois plus tôt également, ne s'était-elle pas livrée corps entier à Morris, pour oublier, pour se pardonner ? À peine une semaine d'intervalle séparait les deux relations ! Elle avait péché quelque part, il était normal qu'elle dût expier à un moment donné, conclut-elle. Oui, elle regrettait son libertinage, non, elle ne regrettait pas ce bonheur que lui avait donné si amoureusement Phil, et si elle pensa un instant que sa vie basculait, elle eut tôt fait de se ressaisir et d'analyser la situation avec plus de distance. Dans son malheur, elle pouvait s'arranger pour sauver la face en se mariant à la Saint-Valentin, à peine aurait-elle quatre mois de grossesse ! Par après, les gens jaseraient, bien sûr, mais sa conduite exemplaire compenserait ses écarts de jeunesse.

Le réveillon de Noël se passa comme prévu, sans anicroche, sans dérangement, et personne à Bellesroches ne fut malade ou n'accoucha la même nuit. Quand Marie en fit la remarque à Morris, il devint pensif. Il revoyait la naissance de Noël Panet, cet enfant qu'il avait mis au monde en osant se servir de l'hypnose, lui qui s'était bien promis, lorsqu'on l'avait chassé de Sainte-Bernadette, de mettre un terme à toutes ces pratiques peu orthodoxes, de rentrer dans le rang des médecins traditionalistes ! Comment se faisait-il qu'il n'avait pu s'en empêcher, pas plus qu'il n'avait su résister à la tentation de venir en aide au couple Brodeur ? Quant à

Charlotte, là c'était différent ! Le surhomme qu'il se croyait, le messager divin devenu homme, avait été incapable de contrôler ses pulsions sexuelles, attiré aveuglément par la chair. Une épreuve, s'était-il dit, et il en avait imputé la faute à l'influence du « Mauvais », car jamais il ne s'était servi de son pouvoir autrement qu'avec l'intention de semer le bien. Il fut épargné par le remords jusqu'au moment où, consciemment, il avait fait l'amour avec Charlotte, et plus il pensait à ses fautes, plus sa hâte d'être délivré de sa torture augmentait.

Il voyait en Marie l'incarnation du bien, celle qui lui permettrait de revenir dans le droit chemin, et il avait passé la soirée à l'observer, à l'aimer à distance, la sachant perdue quelque part dans ses rêves. Etait-ce sa robe blanche de Noël qui lui conférait ce teint blafard ? Elle lui parut à des kilomètres, inaccessible à ses yeux qu'elle refusait de croiser. Il l'avait questionnée une fois, mais elle avait répondu avec un flegme déchirant : « Ne cherche pas à me trouver une quelconque maladie. Quand j'aurai besoin d'un docteur, je saurai bien où m'adresser. Peut-être que je couve un rhume, j'ai souvent le frisson ces temps-ci et je me sens lasse. Si je m'écoutais, je dormirais tout le temps. »

Son ton n'admettait aucune riposte et il se sentait lui-même trop fatigué pour poursuivre la discussion. Il reporta donc au lendemain son interrogatoire et décida de rentrer directement à la maison, d'en profiter pour se reposer tandis que tout le village semblait, pour une fois, l'avoir oublié.

À peine arrivait-il chez lui que le téléphone sonna. Au bout du fil il reconnut la voix de Clément Brodeur, surexcité par l'alcool.

« Salut, le beau médecin de ma Charlotte. Joyeux Noël ! Vous aurez pas grand temps pour vous amuser puisque le bon Dieu veut que mon bébé vienne dire bonjour au monde.

— Un peu de sérieux, monsieur Brodeur. » Morris ne savait pas très bien comment interpréter le ton sarcastique de son interlocuteur. « Comment va votre épouse ? Est-ce elle qui vous a demandé de me téléphoner ?

— Oh ! elle va bien. Si je l'avais écoutée, vous auriez réveillonné avec nous, vous nous laisseriez pas d'une semelle. Je l'ai fait patienter, mais là, j'pense que c'est l'temps, répondit Clément entre deux hoquets. J'pense même que ça presse.

— J'arrive. Faites prévenir madame Langevin, elle doit m'assister. »

Morris savait que le temps était venu de se confronter à lui-même, qu'il aurait grand besoin de sang-froid : « Pourquoi toujours à Noël, nom de Dieu ? » Ce qui l'inquiétait le plus, ce n'était pas de mettre au monde l'enfant, non, c'était davantage le comportement de Charlotte avec ses yeux langoureux, sa voix mielleuse, ses paroles audacieuses et tout ce qu'elle pourrait révéler de leur relation en présence de Mathilde.

Ainsi tourmenté, quand il sonna à la porte des Brodeur, il tremblait. Clément s'en aperçut et éclata de rire.

« Vous êtes dû pour un bon gin, docteur. Voyez, moi j'me remets de mon anxiété. »

Il gambada, un verre à la main, avant d'administrer sans retenue une claque dans le dos de Morris.

« Laissez faire pour l'alcool, je vais tout de suite auprès de votre femme.

— Attendez, j'y vais aussi.

— Il n'en est pas question. Regardez dans quel état vous êtes ! Je vous interdis formellement de franchir cette porte, m'avez-vous bien compris ? »

Morris fulminait, prêt à tout pour empêcher Clément d'assister à l'accouchement, et il allait le saisir par les épaules lorsque Mathilde arriva enfin.

« Docteur, mais qu'est-ce qui se passe ? Calmez-vous, je vous en prie.

— J'accoucherai madame Brodeur tout seul, occupez-vous de tenir cet énergumène loin de la chambre. Faites-lui boire du café, ça lui changera les idées. Vous ne devez le laisser entrer dans cette pièce sous aucun prétexte, assommez-le s'il le faut.

— J'veux pas que vous soyez seul avec ma femme! cria Brodeur. J'veux pas que vous la voyiez comme ça. Elle est devenue folle avec ce bébé. »

Clément pleurait comme un enfant. Mathilde le prit dans ses bras et le berça doucement sous le regard indifférent de Morris qui se glissa dans la chambre de Charlotte, belle dans sa douleur, nue dans son lit, qui tentait de lui sourire entre deux contractions. Toute sa chair s'étirait à vouloir fendre. Son gros ventre se contractait à intervalles réguliers, et chaque fois, elle gémissait.

« Vous auriez dû vous vêtir, ce n'est pas bien de vous exposer ainsi.

— Morris, cet enfant est le tien, prends-en bien soin. »

Elle grimaça une fois. Il commença le même rituel qu'à l'accouchement de Cécile Panet, sensible à la douleur de la femme aimée, mais sa voix tremblait.

« Ça y est, Charlotte, l'enfant est là. C'est fini, ma chérie. Vois le beau garçon que le ciel nous donne. »

Il prit l'enfant par les pieds, lui tapa dans le dos et au même instant retentit dans la chambre le cri merveilleux du nouveau-né. Il le posa sur sa mère et reprit sa place au pied du lit. Il travailla délicatement pour sortir le placenta, toujours en parlant, le regard illuminé par la joie qu'il lisait dans les yeux de Charlotte. Tous deux souriaient, en proie à une euphorie qu'ils n'arrivaient plus à retenir ; ils riaient et pleuraient en même temps, insouciants du temps qui venait de s'arrêter au-dessus d'eux. Pourtant, les coups qu'on donnait dans la porte auraient dû les ramener à la réalité, mais ni l'un ni l'autre ne les entendaient.

Fou de rage, Clément défonça la porte pour se précipiter au chevet de sa femme, Mathilde sur ses talons, préoccupée davantage par le médecin et sa patiente que par l'homme ivre qu'elle avait dû supporter. Au premier coup d'œil, elle s'aperçut qu'il venait de se vivre un autre mystérieux accouchement : Morris exultait avec le même regard vitreux et lointain, avec le même sourire béat sur son visage. Seulement, pourquoi ces yeux rivés sur l'enfant ?

Pour Clément, rien n'existait plus à part ce fils qu'il contemplait en silence et cette épouse qui fixait Morris, sans accorder quelque intérêt à son mari ou à Mathilde, et qui vivait sa peine hors de ses entrailles, sachant très bien qu'elle gagnait un fils mais perdait un amant. De son amour impossible, il ne restait que l'enfant à aimer.

« Ouah ! c'est le premier rouquin du village. Faut le faire, un bébé roux. Ça, c'est une belle marque de commerce. Merci, merci, chérie. Nous avons un fils, quel bonheur ! »

Il se pencha vers sa femme, mais dut s'appuyer à la tête du lit. Il empestait l'alcool.

« Tu pues, ôte-toi, va-t-en, Seigneur ! »

Il aurait voulu prendre sa femme et l'embrasser, prendre cet enfant et le lécher, mais quelque chose d'autre que l'alcool l'en empêchait. Il se contenta donc de rester accroché à la tête du lit, les yeux hagards.

Mathilde était de plus en plus convaincue de ce qu'elle pressentait. Il n'y avait pas de doute, cet enfant n'était pas de Clément, elle le savait juste à regarder le docteur et sa patiente planer, hors d'eux-mêmes, et communiquer par la pensée, loin de toute réalité : il s'était tissé entre eux un fil conducteur qu'elle sentait vibrer.

Quand elle eut fini de nettoyer la mère et l'enfant, elle déposa le bébé dans son berceau puis conduisit Clément à la cuisine où elle lui versa un autre verre. Elle s'en servit un également avant de se laisser choir dans le fauteuil berçant, près de la fournaise, frissonnante à la pensée de ce qu'elle avait cru découvrir, incapable de fermer les yeux sans entrevoir Marie, la douce et pure Marie, qui bientôt se marierait, innocente victime.

Dehors, le jour se levait. Clément s'était effondré sur la table et ronflait bruyamment devant Morris, debout, un verre à la main. Mathilde aussi dormait. Elle se réveilla en sursaut, crut au mauvais rêve, son verre encore entre les mains, et comme pour exorciser ses pensées, regarda autour d'elle d'un œil farouche.

« Madame Brodeur et l'enfant se portent bien, dit Morris, la voix éteinte. Ils dorment, nous ferions mieux de rentrer à la maison.

— Mon Dieu ! il faut absolument que j'appelle Fabienne, c'est elle qui doit venir aider Charlotte. Quelle heure est-il ? Oh ! là ! là !

— Voyons, remettez-vous, Mathilde. Il n'est que huit heures et c'est Noël. Quel bel accouchement ! Et dire que je craignais le pire avec l'âge de madame Brodeur ; même les médecins se font jouer des tours ! Qui aurait cru qu'après cinq heures de travail tout serait fini ? C'est à croire qu'accoucher le jour de Noël porte chance à mes patientes.

— C'est plutôt vous qui leur portez chance ! Quand je vois la façon qu'elles ont toutes de vous regarder et la confiance qu'elles mettent en vous, il y a lieu de croire que vous êtes surnaturel, un démon de bon Dieu comme qui dirait ! »

Ses paroles eurent l'effet d'une bombe. Un instant, Morris parut s'affaisser, accablé, mortifié, le visage défait.

« Qu'avez-vous, docteur ? Mon Dieu que vous m'inquiétez.

— Ça va. La fatigue, un étourdissement... sans doute mon ulcère d'estomac, ça va passer.

— Y a-t-il quelque chose qui vous tiraille ? Êtes-vous inquiet ? Je peux vous reconduire et rester avec vous pour la journée, si vous voulez.

— Non, merci, vous êtes trop bonne, Mathilde, je vais rentrer et m'allonger. Assurez-vous que tout va bien dans la chambre et faites venir mademoiselle Laflamme. Ensuite, allez vous reposer vous aussi. »

Elle s'était exécutée comme demandé, mais quand elle s'était penchée au-dessus du berceau, qu'elle avait vu à nouveau le petit aux cheveux roux, son entrain avait disparu et ses doutes s'étaient confirmés : c'était plus qu'une prémonition. C'était pour s'en convaincre qu'elle était retournée une fois chez les Brodeur. Elle y avait appris bien des choses sur la vie de tous les jours, sur la visite quotidienne de Morris, ses longs entretiens particuliers avec Charlotte, le soin qu'il donnait à l'enfant, ainsi que sur l'exacerbation et la colère de Clément. Fabienne n'était vraiment pas avare de renseignements.

« Quand le docteur est ici, madame Brodeur est plus la même. Ça fait du bien de l'entendre rire et parler avec douceur. Autrement, elle crie après tout le monde. Des fois, quand je sers des clients dans la boutique, on l'entend se chicaner avec son mari. Elle est pas de tout repos. Monsieur Brodeur n'a même pas le droit de toucher au bébé, il y en a juste pour le médecin qui reste au moins une heure avec elle dans la chambre à chacune de ses visites. Dans ce temps-là, monsieur Clément va prendre une marche sinon il se chicanerait avec le docteur, comme il l'a fait l'autre jour. C'est à croire que Madame est devenue folle ; elle a pas fini d'avoir besoin du docteur si elle change pas. C'est à l'asile qu'on la retrouvera.

— Et le bébé ?

— Oh lui, c'est un bon bébé. On l'entend pas souvent pleurer, madame Brodeur l'a toujours dans les bras. Savez-vous qu'elle voulait que le docteur Vanderstat soit le parrain du bébé ? Elle me disait qu'ils ont les mêmes yeux et que ça aurait porté chance s'il avait été parrain. Elle dit que les parrains ou marraines ont une influence sur les enfants qui finissent tous par leur ressembler.

— Qu'en pense Clément ?

— Ça fait longtemps qu'il s'oppose plus à sa femme. Quand elle est fâchée, c'est une vraie furie, surtout lorsqu'elle laisse planer la possibilité de le quitter et de s'en aller à l'autre bout du monde. Je crois pas qu'il s'attendait à un pareil changement avec la venue du bébé. Je vous dis qu'il rentre au poste quand elle lui parle. Pas facile, la vie de famille. »

Après ces révélations, Mathilde était allée frapper discrètement à la porte de la chambre de la belle Charlotte, maquillée, vêtue de son joli peignoir et coiffée à la Marilyn Monroe. Pour une jeune mère de quinze jours, elle resplendissait de santé.

« Ah ! c'est vous, Mathilde !

— Êtes-vous déçue?

— Heu ! Non... c'est que Morris... heu ! le docteur Vanderstat devait justement passer à cette heure. Je suis quand même contente de vous revoir, approchez, venez jeter un coup d'œil sur mon joli poupon. Savez-vous comment nous l'avons baptisé ?

— J'sais pas ! Jean-Noël, peut-être ? Après tout il est né le jour de Noël.

— Voyons ! il y a déjà Noël Panet, c'est suffisant dans le village. Son nom est Maurice, n'est-ce pas que ça lui va bien ? »

Mathilde aurait dû s'en douter, c'était l'évidence même avec ces yeux et cette couleur de cheveux !

Elle garda précieusement son secret jusqu'à la fête de l'Épiphanie alors qu'elle était invitée à souper chez les Richer. Elle avait longuement hésité avant d'accepter l'invitation, à cause du malaise d'être en présence de Morris et de Marie d'abord, mais surtout par crainte de laisser transparaître ce qui s'avérait maintenant une certitude pour elle.

Pendant le repas, elle observa le couple avec attention, à la recherche d'une faille, mais elle ne vit qu'un homme affable et distingué, franc et direct dans toutes les conversations que Marie ne semblait même pas écouter. Elle avait l'air de voyager à des kilomètres de là, absorbée par le bruit de sa fourchette qu'elle écrasait machinalement sur l'énorme pointe de gâteau qu'on lui avait servie, comme elle l'avait fait d'ailleurs durant tout le repas, alors qu'on remplissait son assiette jusqu'à ras bords et qu'elle la retournait à moitié vide.

Joséphine non plus ne mangeait pas beaucoup, mais c'était la présence de Mathilde qui la dérangeait. Parce qu'elle la savait au courant de sa relation avec Didier, elle n'avait qu'une hâte : qu'on trouve la fève et le pois, que ces mondanités en finissent pour qu'elle puisse enfin se réfugier au petit chalet où l'attendait son amant. Elle avait pris grand soin de marquer le gâteau pour ne pas se retrouver avec les honneurs d'être reine et le devoir de prolonger la soirée inutilement. Elle réservait ce plaisir à Rosalie et Antoine, qui s'amusaient beaucoup à ce jeu qui les autoriserait à s'embrasser et à jouer

au couple que la destinée unissait.

Pierre et William s'impatientaient et n'attendaient que le couronnement pour lever les pieds et retrouver les jeunes du village, rassemblés au sous-sol de l'église pour fêter. Ils taquinèrent leur sœur au passage.

« Tu devrais venir, grande sœur. Nous te ferons danser, ça va te faire du bien. Après tout, tu es encore célibataire ! Tu devrais t'amuser un peu, t'as l'air de t'embêter royalement. »

Elle regarda ses frères à tour de rôle et leur sourit.

« Pourquoi pas, aller danser, quelle bonne idée !

— Marie, tu as un invité, voyons ! Occupe-toi de ton fiancé, tu vas te marier dans un mois à peine, c'est pas le temps d'aller danser, lança Joséphine, tu ne vas pas sortir sans lui, n'est-ce pas ?

— Il ne danse pas, et ce soir, je veux m'amuser. Attendez-moi, les garçons, j'arrive. »

Elle partit, sans plus de manières. En fait, ce qu'elle voulait avant tout, c'était retrouver l'ambiance d'une salle de danse et se remémorer l'agréable soirée passée en compagnie de Phil.

Il n'en déplut pas à Morris. Il en profita simplement pour quitter la table à son tour et s'excuser auprès de ses hôtes avec l'intention d'aller saluer Charlotte pour une deuxième fois le même jour et sauter sur l'occasion pour cajoler son fils pendant que Clément était occupé à tenir le bar de la salle paroissiale.

Puis Joséphine partit également. Antoine s'allongea.

Mathilde allait enfin pouvoir confier à Rosalie l'énorme secret qu'elle gardait depuis déjà trop longtemps.

« Es-tu sûre de ce que tu avances ? C'est grave, il ne faut pas jouer avec ces choses-là, Mathilde. Il y va de la vie de plusieurs êtres, de leur malheur ou de leur bonheur.

— Rosalie, j'en suis certaine, Morris Vanderstat est le père de l'enfant. Tout concorde, tu n'as qu'à aller voir toi-même et à observer.

— Nous ne pouvons laisser Marie se jeter dans un mariage qui risquerait de la démolir en quelques mois. Juste à la voir maintenant, on ne peut jurer de rien, alors imagine si nous laissons le destin lui jouer pareil mauvais tour, d'autant plus que... ma filleule n'est pas très bien ces temps-ci. Je pense qu'elle a des problèmes et ça ne me surprendrait pas que Morris en soit la cause.

— Explique-toi, voyons.

— Marie a des nausées, des frissons ! Elle dormirait à longueur de jour si on la laissait faire... et elle est susceptible. Elle jongle une bonne partie du temps et ne mange presque pas, même si elle a l'air affamé.

— Enceinte ? Tu crois qu'il est possible qu'il l'ait eue, elle aussi ?

— Je ne crois rien du tout, je m'inquiète. Je voudrais avoir une discussion franche et nette avec elle, mais je me sens mal placée pour lui parler. Depuis toujours nous évitons les sujets épineux où il est question d'amour ou de fidélité. Je ne suis pas un exemple de vertu !

— Veux-tu que j'essaie de lui parler ? Je pourrais...

— Parler à qui ? lança Antoine. Je parie que vous parliez de moi. Les femmes parlent toujours des hommes.

— Nous ne parlions de personne, rétorqua Rosalie. Sors les cartes, nous prendrons une partie, ça va te réveiller et te prouver que nous nous intéressons à autre chose qu'aux hommes. » Elle se pencha vers Mathilde. « Occupe-toi de Marie le plus tôt possible. »

Mathilde avait passé deux longs jours à se morfondre pour trouver une façon d'aborder le sujet sans choquer la pauvre Marie, qu'elle affectionnait, quand enfin elle mit au point un stratagème qu'elle n'eut aucun scrupule à utiliser. Elle se présenta au bureau du médecin vers onze heures trente. Il n'y avait qu'un seul patient, un homme gros et chauve qui lui rappela son mari, et qui tenait sur ses genoux une pile de revues et une grosse valise de cuir brun.

« Bonjour, Mathilde. Quel bon vent vous amène à cette heure ? Si vous venez pour rencontrer Morris, il est trop tard, à moins que ce soit urgent, naturellement.

— Non, non, je passais comme ça pour te donner quelques nouvelles de Doris. Je ne voudrais surtout pas te déranger. »

Elle lorgna du coin de l'œil l'homme qui se tenait raide sur sa chaise de bois et questionna Marie du regard.

« Monsieur est représentant de commerce, il attend depuis près d'une heure. Ça ne devrait pas être long avant que Morris le reçoive. Nous pourrons jaser tranquillement en cassant la croûte, si vous voulez. »

Elle achevait sa phrase lorsque le docteur ouvrit la porte de son cabinet, dont personne ne sortit. Il avait l'air exténué, les traits tirés, et ses vêtements froissés lui donnaient une allure débraillée qu'on ne lui connaissait pas. Quand il aperçut Mathilde, il tenta de replacer son col en souriant, mais sa physionomie ne changea pas pour autant.

« Y a-t-il quelque chose de spécial, Mathilde ?

— Non, je venais voir Marie pour lui parler de Doris.

— Tant mieux, je préfère qu'il en soit ainsi pour aujourd'hui. »

Il se tourna vers le voyageur de commerce et lui fit signe de le suivre sans autre préambule.

« Regarde-moi donc un instant, Marie, mais... tu es blême. Vas-tu t'évanouir ?

— Non ! je manque d'air, c'est tout.

— Si nous sortions marcher un peu ? »

Marie se leva brusquement et se précipita jusqu'au portemanteau. Dans le temps de le dire, elle était sur le palier et Mathilde avait passé son bras autour du sien.

« Doris a une grande amie qu'il voit régulièrement, le savais-tu ? Il ne partage plus son logement avec Alfred, et pour réussir à défrayer les coûts de son loyer il s'est trouvé un emploi de soirée, dans un chic restaurant de la ville.

— Voulez-vous dire, Mathilde, que Doris n'est plus... euh... que lui et Alfred sont, comme qui dirait, séparés ?

— Voyons, ce n'était que de bons amis. Tu parles comme s'ils vivaient ensemble pour toujours. Il est normal qu'ils aient cohabité un certain temps, Doris se sentait si loin et si seul dans cette grande ville. Une chance qu'ils se sont rencontrés. Imagine un peu ce qu'il serait devenu sans son ami Alfred, n'importe quelle femme de mœurs légères aurait pu lui mettre le grappin dessus. Au moins avec ce garçon, il était bien protégé.

— Pour être bien protégé, il l'était, et c'est très étonnant qu'une fille ait pu s'en approcher.

— Enfin, je te vois rire, c'est toujours ça de gagné. Tiens, on est rendu chez les Brodeur. Si on entrait une minute voir leur beau bébé ? L'as-tu vu, toi, leur garçon ?

— Non, je ne l'ai pas vu, mais Dieu sait que j'en ai entendu parler. Morris leur rend visite à tous les jours ; un attachement sans pareil, ça sort de l'ordinaire, croyez-moi.

— Et tu n'es pas plus curieuse que ça ? »

Marie n'eut pas le temps de répondre, qu'elle se retrouva dans la boutique, à éternuer devant le mélange d'odeurs florales qui lui soulevait le cœur.

« Mon Dieu, la belle visite. Entrez, entrez. Partez

pas comme ça. Venez-vous pour des fleurs ?

— Nous venions plutôt visiter Charlotte et voir son garçon. Est-ce que ça va bien de ce côté-là ? questionna Mathilde.

— La mère et l'enfant se portent bien. Quant au père, il est parti hier matin pour un contrat quelque part, je sais pas très bien où. » Fabienne fuyait les deux femmes du regard. « Suivez-moi, je vais vous conduire à madame Brodeur. »

Comme à l'habitude, Charlotte était maquillée, mais cette fois il y avait abondance de poudre et de rouge à lèvres. Une odeur de parfum flottait dans la chambre, une odeur que Marie reconnut, d'ailleurs. Elle s'en sentit nauséeuse et recula poliment vers la porte, les yeux fixés sur le joli déshabillé rose, outrageusement décolleté, que portait Charlotte. Devant le malaise de sa visiteuse, la belle fleuriste ne put s'empêcher de se montrer provocante en relevant la poitrine et en s'étirant langoureusement, comme si elle sortait d'une douce léthargie. La tête poussée vers l'arrière, elle obligea ses beaux cheveux bouclés à pendre sur sa nuque alors qu'elle se balançait de droite à gauche sous les yeux décontenancés de Mathilde qui jugea le temps venu pour passer à l'action.

« Où caches-tu ton beau poupon roux ? A-t-il gardé ses beaux yeux ? Vous l'avez bien baptisé du nom de Maurice ? »

Marie eut envie de s'enfuir tant elle savait les réponses. Elle savait aussi pourquoi elle appréhendait l'instant où elle serait confrontée à cet enfant né de l'arbre au fruit défendu. Elle releva audacieusement le menton et observa la réaction de Charlotte qui, ne pouvant soutenir son regard plus longtemps, perdit son faux sourire pour crier à Fabienne de lui amener l'enfant. Mathilde prit le bébé dans ses bras et l'approcha de Marie qui ne dit mot. Elle le regardait, absorbée par ses pensées, mais elle ne le voyait pas tant elle retenait les larmes qui ne coulèrent pas de ses beaux yeux cendrés. Seul son cœur qui battait à une vitesse folle aurait pu trahir sa souffrance, car dans sa tête se succédaient les images de son propre drame. Mathilde comprit qu'il était temps d'en finir et alla fermer la porte.

« Ton enfant, Charlotte, ressemble pas du tout à Clément.

— Laissez tomber, Mathilde, nous n'avons pas besoin de savoir, dit Marie avec calme. Comme tout le monde, nous savons ! Pas besoin de faire scandale avec ça, les choses s'arrangeront bien par elles-mêmes si la paternité n'est pas confirmée. L'enfant est plus à plaindre que les parents.

— Non, cria Charlotte, effrayée. Vous vous trompez tous. C'est bien le fils de Clément. Morris a rien à voir là-dedans. Il n'est que mon médecin.

— Pourquoi parles-tu du docteur ? dit Marie avec moquerie. Morris aurait-il été ton amant ?

— Non, ce n'est pas Morris, je peux le jurer ! Ce n'est pas lui ! Je vous en supplie, ne dites rien, laissez-moi vivre en paix. » Elle était au bord de la crise. Elle criait, en larmes devant les deux femmes qui la regardaient en silence. « Morris ! Morris ! mon amour. » L'enfant pleurait. « Maurice ! Maurice ! mon trésor, viens voir maman. Ton papa viendra bientôt, il va te soigner, te consoler. »

Mathilde lui remit son enfant dans ses bras.

« Ne crains rien, Charlotte, nous ne parlerons pas. L'enfant est bien le fils de Clément, t'inquiète pas, prends soin de ton bébé, c'est un bien beau garçon. Donne-lui le sein, tiens, tu vois... doucement ! »

Elle leva les yeux vers Marie qui acquiesçait de la tête. La mère et l'enfant se calmèrent, et les deux femmes quittèrent les lieux, secouées par leur visite.

«J'ai toujours su que c'était le fils de Morris, dit Marie d'une voix à peine audible.

— Et tu veux le marier quand même ? Tu sais à quoi tu t'exposes, tu seras la risée du village. Comment peux-tu t'assurer de la fidélité de ton mari et lui faire confiance ? »

Elles s'étaient immobilisées sur le bord du chemin et Mathilde faisait face à Marie qui restait muette.

« L'aimerais-tu au point de te rendre ridicule ?

— Je ne peux faire autrement.

— On peut toujours faire autrement. Rosalie me l'a déjà fait comprendre. Renonce au mariage.

— Ça serait désavouer Morris et tout le village devinerait sa paternité. Comment pensez-vous qu'on me regarderait ? Avec pitié, je ferais pitié ! Il n'en est pas question.

— C'est pas vrai, dis-moi que je rêve. Veux-tu me faire entendre que tu te maries par orgueil ? Mais il s'agit de ta vie, le mariage c'est sérieux ! Regarde autour de toi, quand un couple s'unit, c'est pour la vie, advienne que pourra : pour le meilleur et pour le pire.

— Justement, j'ai de beaux exemples devant moi. Mon père avec ma tante, ma mère avec...

— Ta mère avec mon mari. Ça aussi tout le monde le sait, mais parce que je suis mariée devant l'Église, je dois le supporter tandis que toi, tu as encore la possibilité de changer le cours de ta vie. Une fois mariée, t'auras plus le choix et va pas t'imaginer que la liaison de Morris et Charlotte va s'arrêter là. C'est pour cette raison, m'entends-tu, que tu dois rompre tes fiançailles. »

Elles se remirent en marche ; Mathilde passa à nouveau son bras sous celui de Marie.

« Je ne peux pas renoncer au mariage ni jeter la pierre à Charlotte ou à Morris. Moi-même, je ne suis pas irréprochable. » Elle baissa la tête. «Je suis enceinte. Il faut bien que je donne un père à mon enfant.

— C'est bien ce que pensait Rosalie, laissa échapper Mathilde, mais il y a d'autres solutions que de te lancer à pieds joints dans le mariage ! T'es pas seule avec ton secret, nous pouvons t'aider.

— Et en plus de ça, vous me dites que ma tante est au courant. Belle affaire que celle-là ! Il me semble que je suis assez grande pour diriger ma vie, alors si vous voulez bien, restons-en là et essayez toutes les deux de vous tenir à l'écart de mon chemin. Je me marierai à la Saint-Valentin comme prévu. Après, nous verrons. J'espère au moins que vous garderez le silence là-dessus.

— Tu sais bien que nous agissons dans ton intérêt, que nous t'aimons suffisamment pour souhaiter ton bonheur. Tu ne dois pas rester indifférente à mes propos. Prends le temps de bien réfléchir, nous pouvons trouver une meilleure solution à ton problème que ce mariage. Si au moins tu étais follement amoureuse de Morris ! Mais non, jamais tu parles d'amour ou dis que tu l'aimes. Ça, c'est dangereux, ma fille ! Crois-moi sur parole, c'est pas ainsi qu'on bâtit son bonheur. »

Pour Marie, la discussion était close et sa décision prise. Plus question de revenir sur sa parole, il fallait sauver la face coûte que coûte.

Quand les deux femmes se laissèrent, l'heure du dîner achevait et Morris, qui en avait terminé avec le vendeur, attendait le retour de Marie. Il se montra impatient lorsqu'elle entra. Il l'aida à ôter son manteau et alla s'adosser au mur pendant qu'elle enlevait ses bottes, impassible. Elle se mira dans la glace en replaçant ses cheveux décoiffés, prit son rouge qu'elle étendit lentement sur ses lèvres trop sèches puis brusquement se retourna.

«J'arrive de chez Charlotte. Un beau bébé, n'est-ce pas ? Sais-tu qu'il te ressemble passablement ? Il s'appelle Maurice, à part de ça ! » Elle observa son fiancé qui détourna les yeux. « Charlotte est en grande forme ! Si c'est ça l'effet que ça produit d'avoir un bébé, j'veux bien... Bon ! trêve de babillage, j'ai faim et je n'ai pas mangé. Je passe à la cuisine pour me prendre quelque chose. Veux-tu m'accompagner ? Nous pourrions parler de tout ça. »

Morris ne savait plus très bien comment réagir : devait-il prendre à la légère la désinvolture de Marie ou bien développer une stratégie mensongère afin de pallier à toute éventualité ?

« J'étais avec Mathilde Langevin, dit-elle, souriante.

— Une brave femme, cette Mathilde. Comment ça va chez les Brodeur ? questionna gauchement Morris.

— Charlotte et l'enfant se portent bien alors que le mari est parti à l'extérieur... et Fabienne semble être à la hauteur de la situation.

— C'est tout ?

— Oui, c'est tout. Le sujet " MAU... RI... CE " est clos. Passons maintenant à nous, à notre mariage. »

Quand elle décortiqua le prénom de l'enfant, Morris sursauta et se mit à trembler, incapable de tenir sans bruit la tasse et la soucoupe qu'elle venait de lui tendre. Il les replaça sur la table et se tira maladroitement une chaise qu'il retourna, s'asseyant à califourchon, les bras appuyés sur le dossier. Il ne parlait pas ; il se contentait de hocher la tête, l'air plus abattu que jamais.

Marie avait la situation bien en main. Elle allait et venait pendant qu'elle se préparait un sandwich où elle insérait n'importe quoi en plus de garnir son assiette de fromage, de carottes, de tomates, d'oignons et de confiture qu'elle étendit sur le tout. Il regarda l'assiettée, ahuri par cette nouvelle habitude alimentaire qu'il ne lui connaissait pas, tandis qu'elle sortait le lait pour en verser deux verres.

« Je ne bois pas de lait, finit-il par dire.

— Ce n'est pas pour toi, non plus. Je bois pour deux et je mange pour deux. Pas question que j'arrive au matin de mes noces blême et épuisée. J'espère que tu comprends de quoi je parle, car je suis enceinte, docteur. »

Il resta bouche bée. Il battit des paupières à quelques reprises avant de bafouiller et d'émettre un grognement.

« Eh bien ! le moins qu'on puisse dire, c'est que cette révélation te laisse interloqué.

— Oh Marie ! tu fais de moi un homme comblé. Je me doutais bien que tu avais quelque chose, mais jamais l'idée que tu puisses porter mon enfant ne m'a effleuré l'esprit, aussi bête que ça paraisse. Nous allons te trouver une remplaçante dès maintenant. Tu verras, mon amour, comme je veillerai sur toi. »

Il ajouta à voix basse : « Que le ciel soit béni, mon fils conçu pour sauver mon âme. »

Puis il déposa sur son front un doux baiser, qu'elle accueillit les yeux fermés, et profita de ce tendre instant pour laisser courir ses mains sur sa poitrine éveillée et défaire les premiers boutons de son chemisier. Il la désirait plus que jamais et l'aurait bien portée jusqu'au lit si le téléphone n'avait pas sonné. Ils sursautèrent et machinalement Marie se reboutonna pour aller répondre.

« Laisse, j'y vais. Mange ton bizarre de dîner, petite maman. »

Quand il revint, plusieurs minutes plus tard, il n'était plus le même. Le visage défait, il était ravagé par les doubles sentiments de haine et d'amour, et il ne parvenait plus à faire le point entre le bon et le mauvais. Laquelle des deux femmes de sa vie sortirait victorieuse de ce combat amoureux ? La lumière qui devait guider sa destinée n'avait pas la transparence voulue, ternie par la passionnée Charlotte et ce fils qu'il venait de mettre au monde quinze jours plus tôt, obscurcie par la pureté de Marie, son innocence et cet enfant qu'elle portait désormais au fond d'elle-même.

« Un malheur est arrivé ?

— Le coup de fil venait de Charlotte. Elle désire que je passe chez elle immédiatement. Elle est en pleine crise et menace de s'enlever la vie. Tu es au courant pour son fils, m'a-t-elle dit ! » Dans son désarroi, il avait cherché à parler doucement.

« N'ai-je pas dit que le sujet " Maurice " était clos ? Je parlais de Maurice Brodeur, si tu veux savoir. Je suis capable de pardonner, tu sais, seulement il faut que cette aventure cesse. Je te demande de ne plus revoir Charlotte. Jamais, jamais !

— Impossible, Marie, sa vie est en danger. J'ai le devoir de la protéger et de la soigner, il faut que tu comprennes qu'elle n'est pas dans son état normal. Laisse-moi au moins m'en occuper jusqu'à ce que son mari revienne. Je ne l'aime pas du tout, sois rassurée, elle est moins que rien en ce qui me concerne, une coureuse, une allumeuse, mais j'ai fait serment de porter secours à tout être humain, même mes ennemis. Laisse-moi y aller, je t'en conjure. »

Elle savait qu'il mentait, mais comme elle doutait du résultat qu'elle obtiendrait à tenir mordicus à ce qu'il ne revoie plus Charlotte, elle préféra acquiescer à sa requête. Quand il fut sorti, elle entendit sa conscience lui parler sévèrement : « Tu ne vaux guère mieux, ma chère. Tu te prostitues pour t'assurer un mari alors que tu en aimes un autre. Tu ne peux même pas jurer que l'enfant que tu portes est bien celui de Morris ! Belle morale que la tienne, il n'y a pas de quoi être très fière. »

Plus les jours passaient, plus approchait la date fatidique des noces, et plus Marie se faisait taciturne. Son entourage s'inquiétait. Même qu'en désespoir de cause, Mathilde avait abordé discrètement la possibilité d'un avortement, mais elle avait obtenu un refus catégorique. Rosalie, pour sa part, lui avait proposé de quitter le village et d'aller vivre chez son amie Aline, en ville, où une fois accouchée elle aurait pu laisser son enfant en adoption, mais cette tentative lui valut des injures : « Occupez-vous de vos affaires ! J'ai la nette impression qu'on tente de diriger ma destinée, qu'on se mêle d'organiser ma vie. Comprendrez-vous que j'ai besoin de cet enfant pour me pardonner mes amours, même au détriment de Morris et de Charlotte... qui n'occupent qu'un bien piètre espace dans mon univers. »

Tout semblait être rentré dans l'ordre lorsque Clément Brodeur revint après six jours d'absence. Morris espaçait ses visites chez Charlotte et se montrait plus empressé auprès de Marie qui se laissa même séduire à deux reprises par ses beaux yeux incendiaires. Elle acceptait ses avances, cela faisait partie du jeu, et elle lui donnait son corps, mais les plaisirs escomptés, elle se les imaginait en s'abandonnant dans les bras de Phil, aimée et aimante ! Ainsi, c'est en trompant son futur mari jusqu'à la limite de l'inacceptable qu'elle connaissait les jouissances espérées, enfoncée dans la fausse réalité où elle se laissait vivre.

Deux semaines avant le mariage, cependant, elle reçut une lettre. Quand elle passa au bureau de poste et qu'elle reconnut avec joie l'écriture fine d'Aline, elle était loin de s'imaginer que les quelques lignes qu'elle lirait bouleverseraient sa vie à ce point.

Ma chère amie,

Depuis que nous nous sommes revues en octobre, bien des choses se sont passées dans ma vie. Je ne resterai pas vieille fille, un ami s'occupe de moi. Quel être sensible ! Tu le connais. Nous nous voyons toutes les fins de semaine et parfois le mardi et le jeudi quand je vais au restaurant où il travaille. L'autre jour, il est venu souper chez nous. Nous avions d'autres invités, entre autres deux médecins qui travaillent avec mon père, et une bribe de leur conversation m'est venue à l'oreille. Je ne voulais pas t'en parler, mais Doris... c'est lui mon futur époux ...pense que cela pourrait t'intéresser.

Alors voilà ! Il était question d'un certain médecin étranger qui se serait fait expulser de Sainte-Bernadette pour pratique étrange et mystérieuse. Qu'est-ce que ça veut dire, je ne le sais pas très bien, mais il semblerait qu 'il soit recherché par les policiers. Avant Sainte-Bernadette, il aurait été médecin à Milot, un endroit que je ne connais pas. Il n'y serait pas resté longtemps à cause d'une certaine aventure avec deux de ses patientes. Peut-être s'agit-il de quelqu'un qui serait parent avec ton fiancé ? Tu devrais en parler avec lui. Doris pense qu'il ne faut pas rire avec ça, on ne sait jamais aujourd'hui.

Bon, mon devoir est fait. Je peux me consacrer à mon avenir en toute paix. Ah oui ! je voulais aussi te dire que j'ai revu Phil et qu'il me prie de te saluer. Il voudrait que je lui donne ton adresse. Je n'ose pas, étant donné que tu es promise. Il est charmant et tellement drôle. C'est à son restaurant que Doris travaille.

Nous irons à Bellesroches pour ton mariage.

Ta bonne amie, Aline

Quand elle eut fini sa lecture, Marie ne savait plus si elle devait rire ou pleurer. Doris allait-il se sacrifier pour sauver la face et faire lui aussi un mariage de raison ? Elle connaissait bien les racines de ses amis et avait de la difficulté à concevoir cette union ! Au plus, une grande amitié, mais l'amour ? Autre chose toutefois la tracassait : comment devait-elle interpréter les informations que lui transmettait Aline sur le médecin étranger ? Elle se souvenait que Morris avait déjà fait allusion au village de Sainte-Bernadette et cela lui suffisait pour croire que le médecin en question pouvait bien être son futur époux. Tout s'écroulait autour d'elle, il lui fallait parler à quelqu'un.

Elle fit un effort extrême pour se rendre à la maison où elle voulut tout raconter à sa tante, mais sa voix se noya dans les larmes quand elle se laissa choir sur le plancher, en proie à des étourdissements. Lorsqu'elle rouvrit les yeux, elle reposait dans son lit, Rosalie près d'elle, une serviette humide entre les mains. Quelqu'un avait déposé sur sa poitrine la lettre d'Aline, bien dépliée, montrant qu'on l'avait lue. Marie, qui n'avait plus le courage de s'insurger contre cette indiscrétion, referma les yeux.

«Je suis la seule à connaître le contenu de cette lettre qui dicte ce que tu dois faire, je crois. Cesse de t'entêter à vouloir cet homme comme époux. En tant que marraine, je dois veiller sur toi, malgré ta réticence, parce que c'est à cette fin qu'on m'a choisie à ta naissance. Maintenant, tu as grandement besoin de mon aide. L'indépendance n'a plus sa place, il te faut agir vite.

— Mais je ne suis pas sûre qu'il s'agit bien de Morris.

— Moi, j'en suis certaine. Cesse de faire l'enfant, tu as assez abusé de ma patience. Si tu ne mets pas fin immédiatement à ton engagement, je dévoilerai sur la place publique tout ce que je sais sur Morris Vanderstat et tu te retrouveras avec un mari au chômage, poursuivi par les autorités ; tu devras t'exiler, fuir et ne plus revenir. Les gens de Bellesroches ne te pardonneront pas de t'être jetée dans ses bras, et Clément Brodeur voudra le tuer quand il apprendra la vérité sur son fils. Et tout ça, pour qui ? Un homme que tu n'aimes pas, qui t'a trompée, ridiculisée et qui abuse de toi. Un étranger qui n'a rien à perdre. Il s'en retournera dans son pays et tu souffriras de son comportement de dévergondé. Penses-tu vraiment qu'il n'a qu'un fils ? Si les gens prennent la peine de le poursuivre, c'est qu'il y a anguille sous roche, que dis-je, il y a enfants sous roche ! lança finalement Rosalie.

— TAISEZ-VOUS ! Ne voyez-vous pas que vous me faites mal ? Ma peine est déjà suffisamment grande comme ça, ma tante, je voudrais mourir, ne plus savoir, ne plus douter ; DORMIR ! À jamais, sans cet enfant au cœur de ma vie, sans le visage de Morris. Laissez-moi tranquille. Je veux vomir ma vie, je veux mourir, comprenez-vous ?

— Ma petite Marie, calme-toi, je vais t'aider, nous allons tous te venir en aide. Je te jure que ta vie ne s'arrêtera pas là ! Mathilde et moi savons quoi faire, aie confiance en nous, ferme tes yeux, dors, mon bel ange bleu. »

La pauvre femme caressait doucement le front de sa filleule, distinguant à peine son beau visage tant elle avait la vue obscurcie par une nuée de souvenirs. En même temps qu'elle revoyait l'enfant qu'elle avait vu naître vingt-deux ans auparavant, elle revivait la douleur de son amour impossible, ressentait les mêmes vibrations passionnées qui l'avaient fait un jour se jeter corps et âme dans les bras de son amant.

Quand Marie se réveilla, elle avait les yeux bouffis et un goût amer dans la bouche. Elle voulut se lever, mais les forces lui manquèrent et elle se laissa retomber sur le lit, les mains croisées sur sa poitrine pour prier le Dieu de son enfance. Plus elle priait, plus elle se sentait sereine. Sa bouche asséchée redevint humide, le goût âcre en disparut et les images qui s'entremêlaient à son réveil reprirent leur place. Elle revoyait maintenant le doux visage de sœur Sainte-Virginie, tout entouré de blanc, et entendait les paroles réconfortantes qu'elle prononçait lorsque au couvent, elle la voyait sombrer dans le découragement : « Son destin, Marie, on le fait

soi-même, avec son courage et sa détermination. »

Un bruit de pas la sortit de sa rêverie. C'était Rosalie qui lui portait un plateau d'où s'échappait l'odeur d'une bonne soupe chaude. Contente de la voir réveillée, elle lui sourit en hochant la tête, satisfaite. Marie lui rendit son sourire.

« Tu as bien meilleure mine et quand tu auras mangé un peu, tu verras, tu seras comme neuve.

— Je ne serai plus jamais comme neuve.

— Allons, cesse de t'apitoyer sur ton sort, demain sera un jour nouveau. À chaque jour suffit sa peine.

— Vous n'avez plus à vous préoccuper de mon sort, j'ai pris une décision qui devrait vous satisfaire. » Elle avala quelques cuillerées de soupe. «Je vais parler à Morris et rompre nos fiançailles. Puis, je ferai mes bagages et je partirai pour la ville. Rendue là, je verrai. Il est possible que je me... »

Elle toisa sa marraine.

« Eh bien, continue !

— ...que je me fasse avorter.

— C'est une solution que nous avions déjà envisagée, Mathilde et moi, mais il faut la bannir maintenant, le risque est trop grand, tu as déjà plusieurs semaines. Il faut s'orienter autrement, vers l'adoption par exemple.

— Si je porte ce bébé à terme, il n'est pas question que je le donne. Je trouverai bien à me marier à un moment donné. J'en connais un qui ne demanderait pas mieux.

— Plus question de Morris Vanderstat, j'espère que tu m'as bien comprise, rugit Rosalie.

— Je pensais à quelqu'un d'autre, quelqu'un que j'aime. Peut-être pourrais-je revenir en arrière.

— Ne déterre pas les morts, Marie. Recommence plutôt à zéro. L'adoption est une solution acceptable, pleine de noblesse. Tu ne seras pas seule, nous avons déjà élaboré un certain plan. »

OceanofPDF.com