Fidèles Trahisons

Geneviève Desbiens · Chapitre 4 sur 16

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Fidèles Trahisons

Chapitre 4

Il aura fallu encore deux longues années pour qu'Antoine ne rencontrât à nouveau Rosalie. Il avait bien cherché à la revoir dans l'année qui avait suivi la naissance de Marie, mais sa démarche avait été infructueuse. Il avait eu le malheur de lui annoncer sa visite en ville pour la foire commerciale annuelle et elle l'avait fait prévenir qu'elle ne serait pas libre. L'année suivante, il n'avait pas pris de risque. Il était allé directement sonner à sa porte, les bras chargés de roses et d'une bouteille de vin.

« Voilà ! Si la montagne ne vient à vous, allez à la montagne ! Maintenant, chère belle-sœur, je ne m'en retourne plus, je reste à souper, j'ai plein de choses à te raconter.

— Je ne voulais plus te parler, Antoine. Tu m'apportes bien des tourments en venant ainsi te pointer chez moi.

— Je ne viens que rendre visite à ma belle-sœur, la marraine de ma fille, en plus !

— Bon, ne reste pas là, entre toujours. J'ai du travail et peu de temps à te consacrer. Quant au souper, désolée ! Tu connais mes talents culinaires, toujours la même... nulle pour les repas.

— Pourquoi ne pas s'offrir un tête-à-tête au restaurant Deux Bergères ? »

Quatre ans les séparaient déjà de leur premier souper aux Deux Bergères, où rien n'avait changé. Ils choisirent la même table, prirent le même menu, commandèrent le même vin. La langue déliée, Antoine s'aventura dans les confidences.

«Joséphine et moi, ce n'est pas le bonheur parfait. Je crois bien que ta sœur ne s'est jamais complètement remise de son accouchement et qu'elle craint une autre grossesse. Elle ne supporte pas que je la touche. On ne dirait pas ça pourtant quand on nous voit ensemble : nous offrons l'image rassurante du couple idéal : attentionnés, joyeux, vivant l'un pour l'autre.

— Antoine, ce fut dur pour Joséphine. À sa place je... »

Il ne la laissa pas finir, il enchaîna lui-même : « À sa place, tu relèverais les manches parce que tu mords dans la vie, tu l'affrontes et tu t'assumes. Ma chère Rosalie ! Tout mon corps brûle d'envie d'être auprès de toi, en toi. J'ai tellement regretté ma fidélité à Joséphine ! Tu hantes toutes mes nuits. Quand j'enlace ma femme, c'est toi que je serre, toi, Rosalie, et je me complais des souvenirs que tu as laissés dans ma chair. Pourquoi ne pas cueillir ce fruit semé à notre première rencontre, cueillir l'amour germé en nous ? »

Rosalie savourait ce langage d'amoureux en s'abandonnant un instant au rêve, à toutes ces fois où elle avait espéré revoir son amant, se blottir tout contre lui, l'embrasser et se laisser glisser sous lui, librement ! Mais soudain, elle grimaça quand elle vit défiler dans son cortège d'images le souvenir de ce jour d'orage où Antoine lui avait préféré sa sœur et l'avait repoussée au nom de l'amour conjugal et de ses redevances envers Joséphine.

« L'amour se gagne et se partage, Antoine. Je ne vivrai plus les hantises de la femme rejetée. Tout ça est terminé et je rentre chez moi. J'ai un tas de choses qui m'attendent. Laisse-moi maintenant. »

Devant tant de fermeté, Antoine abdiqua.

« Bien, je te reconduis. Préfères-tu marcher ou prendre un taxi ?

— Je marcherai, seule. » .

Puis sa voix se mit à trembler, teintée de rancœur : « Laisse-moi nourrir ma peine en paix, retourne près d'elle. N'as-tu pas essayé de me convaincre que tu l'avais mariée pour l'aimer ? »

Ce n'était pourtant pas ce qu'elle se promettait de lui dire, toutes ces nuits où elle se languissait de sa présence. Au contraire, elle se jurait de lui révéler son amour inconditionnel, lui annoncer qu'elle partait pour Bellesroches, qu'elle s'était décidée à renoncer à sa carrière, mais quelque chose sur lequel elle n'avait aucun contrôle l'empêchait de parler.

Ils sortaient du restaurant quand les dernières paroles de Rosalie atteignirent Antoine. Brutalement, il la saisit, la retourna vers lui et lui flanqua un long baiser affamé alors qu'elle se débattait, sur le trottoir, devant le monde.

« Arrête, Antoine. Nous nous offrons en spectacle. Raccompagne-moi si tu veux, mais filons, je t'en supplie. »

Rapidement, ils s'éloignèrent sans échanger un mot du trajet, mais tout en eux brûlait d'envie : ils s'étaient tant désirés durant ces quatre longues années qu'ils ne purent résister davantage et ils se livrèrent sans retenue à une nuit d'amour frémissante, épuisante.

Quand Rosalie reçut la lettre de sa sœur, cinq mois après cette nouvelle nuit d'espérance, elle s'effondra. Antoine l'avait trahie. Ils s'étaient juré pourtant de ne plus donner leur corps à qui que ce soit et lui, qui le premier avait dénoncé la frigidité de sa femme, avait dit que jamais il ne pourrait procurer du plaisir à une autre qu'à elle, Rosalie. Elle se souvenait très bien de ses dernières paroles alors que tout leur être frissonnait du même bonheur puisé à même leurs entrailles : « Tu possèdes la clé de mon cœur et de ma chair, disait-il. Joséphine et moi n'avons plus fait l'amour depuis la naissance de Marie... nous vivons en simple compagnie... l'amour n'existe plus entre nous... tu es toute ma vie ! » Et voilà que Joséphine elle-même lui annonçait sa grossesse.

Ça faisait dix ans qu'elle n'avait donné ni nouvelles ni adresse à sa sœur, quand, un jour, un triste dimanche pluvieux d'automne, alors qu'elle revenait de la messe, elle avait croisé, dans la rue, Antoine qui tenait par la main une fillette aux longues nattes brunes et aux grands yeux pâles. Quand ils se reconnurent, ils s'immobilisèrent et la gamine en profita pour se faufiler vers un étalage de journaux.

« Tu es toujours aussi belle, Rosalie. »

Il la contemplait.

«Joséphine est aussi en ville et cette jolie fille, c'est ma petite Marie. Laisse-moi lui dire qui tu es, elle a douze ans maintenant.

— Tais-toi ! »

Marie revenait vers eux en courant.

« Je dois te parler, Rosalie ! »

Elle détourna le regard.

« Je ne vous connais pas, monsieur. Il y a erreur sur la personne. »

Elle se précipita aveuglément vers une station de tramway, laissant tomber par mégarde un gant qu'Antoine, remis de sa torpeur, ramassa et porta à sa bouche.

« Ne bouge pas de là, Marie. La dame a perdu son gant. Je reviens tout de suite, ne bouge surtout pas. »

Il rattrapa Rosalie, mêlée à la file, qui regardait partout, tremblante de souvenirs, et la saisit par le bras : « Où habites-tu ? Parle, sinon je t'embrasse, comme la fois du restaurant. Parle, donne-moi ton adresse. »

Il la secouait ; elle pleurait. Les dents serrées, elle lui donna un numéro et une rue avant de s'engouffrer plus profondément dans la foule qui attendait toujours le tramway. Marie assista à la scène sans comprendre pourquoi son père bousculait ainsi la pauvre femme, mais elle se tut cependant lorsque Antoine revint et qu'il la souleva de terre pour la prendre dans ses bras, l'embrasser une fois, la reposer sur le sol et poursuivre son chemin en sifflant.

Deux mois plus tard, Antoine revenait à la ville pour rencontrer Rosalie. Il assiégeait patiemment son entrée depuis plus de trois heures quand il la reconnut qui tournait le coin de la rue, une boîte à chapeau à la main. Près de la cinquantaine, Rosalie paraissait encore plus jeune que son âge, avec ses cheveux légèrement platinés et ce joli teint printanier qu'elle avait su conserver. Sa démarche n'avait pas changé ; elle marchait avec la même élégance, du même pas rapide et décidé. En apercevant Antoine, elle s'arrêta, prête à rebrousser chemin, mais il courut vers elle et glissa aussitôt sa main sous son coude.

« Ne comprends-tu pas que je désire la paix, Antoine Richer ? Aucune place ne te revient dans ma vie, tu es mort... mort et enterré ! Maintenant que tu m'as vue, que tu me vois encore vivante, laisse-moi tranquille.

— J'ai à te parler et cette fois tu n'y échapperas pas.

Je suis venu à la ville expressément pour... »

Elle le poussa du revers de la main et fit semblant de l'ignorer, même s'il marchait sur ses pas, jusqu'à ce qu'ils soient à l'intérieur. La porte refermée, il l'enlaça fébrilement, avec passion, amour, espoir. Maîtresse d'elle-même, froide, elle reçut son baiser sans bouger et quand elle fut certaine de son effet, elle ôta son manteau avant de se diriger vers la cuisine où elle se versa un jus.

« Dis ce que tu as à dire, puis va-t-en !

— Joséphine a donné naissance à deux autres enfants : des garçons. D'abord William, puis Pierre, le plus jeune, qui a cinq ans... mais il n'y a plus rien entre ta sœur et moi. Nous vivons ensemble par complaisance, pour élever les enfants. »

Rosalie le foudroya du regard. Comment se pouvait-il qu'il soit si peu respectueux de sa vie à elle ? Son discours était identique à celui qu'il lui avait tenu dix ans auparavant.

« Tu es ignoble.

— Je ne t'ai pas trahie, Rosalie. Seulement, je ne t'ai pas tout dit ce jour-là. Le docteur Doiron s'inquiétait pour la santé mentale de ta sœur et il m'avait enjoint de lui faire un autre enfant, sans quoi il ne garantissait pas l'avenir, qu'il fallait la confronter à sa hantise. À cette époque, Joséphine ne vivait plus, elle vivotait et tu aurais eu pitié, toi aussi. J'ai dû la prendre de force, Rosalie. Réalises-tu ce que ça veut dire ? Contre nature, j'ai pratiquement violé ma femme, entends-tu ? Je lui ai fait un enfant pour la sauver, sans l'aimer, sans la désirer. »

Il pleurait sans gêne et frappait à coups de poing dans le mur. Comment exorciser le malheur qui s'entêtait à lui faire perdre la seule femme dont il fut amoureux ? Au même instant, la photo encadrée de Joséphine, accrochée près de la porte, tomba et la vitre se cassa.

« Et le deuxième enfant ? Encore un viol commandé ? »

Elle aussi pleurait - de rage - pour cet homme et le plaisir qu'un jour il lui avait donné, pour elle-même parce qu'elle n'avait pas su accepter sa passion.

« La naissance de William a eu les effets escomptés puisque ce fut un accouchement facile, rapide et sans complication. Il a effacé de sa mémoire tous les mauvais souvenirs de l'enfantement. William, c'est l'enfant chéri de Joséphine. Grâce à lui elle était redevenue la même charmante jeune femme que j'avais connue et elle me harcelait de son amour, de sa reconnaissance. Epouse exemplaire, elle demandait un dû que je ne pouvais lui offrir tant mes pensées et mon amour couraient vers toi, à ta recherche. »

Rosalie pouffa de rire.

« Pourtant elle a eu Pierre, le petit dernier. Serait-ce l'action du Saint-Esprit ? »

Sa question était sardonique.

« Tu ne donnais aucun signe de vie. Tu m'as exclu de ton chemin ; j'errais dans l'inquiétude, le désarroi, et tu brouillais les pistes au fur et à mesure en déménageant.

C'est par désespoir que j'ai consenti à Joséphine le plaisir qu'elle attendait, mais un abîme s'était creusé entre nous ; je ne lui appartenais pas et elle le sentait. Depuis lors, elle se consacre à ses enfants et déverse sur eux son trop-plein d'affection alors que moi, je me languis toujours pour toi.

— Il y a si longtemps que j'ai vu Joséphine. Pauvre fille ! »

Plusieurs fois elle avait regretté la distance imposée par le temps sans jamais savoir quel vrai sentiment justifiait son silence. Parfois elle versait du côté de l'égoïsme, d'autres fois elle s'accusait de jalousie bien qu'elle demeurât très attachée à sa jeune sœur, la seule famille qu'il lui restait.

À fouiller ainsi dans son histoire, Rosalie devint plus nostalgique, adoucie et conciliante, prête à ouvrir une autre porte à Antoine qui profita de l'occasion.

« Je suis venu te chercher, Rosalie. Je ne veux plus vivre sans toi. Trop d'années se sont écoulées pour risquer de te perdre à nouveau et je ne veux plus de cette vie d'acceptation imposée par un mariage raté ; la place réservée à notre amour doit être comblée. Reviens avec moi à Bellesroches, Joséphine t'accueillera, tu lui manques... tu nous manques à tous. Elle est prête à bien des concessions pour nous savoir heureux.

— Mais tu divagues, ma foi ! Tu me proposes de tout laisser, de partager le même toit que ma sœur, de t'aimer à travers les murs de nos chambres, de supporter de te voir dormir avec elle ! »

Elle s'enflammait, embrasée par son désir et par ce rêve imaginaire qu'elle faisait depuis des années, surtout les jours de grande fatigue où l'enseignement lui pesait lourd sur le dos et qu'elle songeait à se retirer, retenue en même temps par la seule crainte de se retrouver seule à jongler. Et voilà que tout à coup, Antoine lui proposait la délivrance. Qu'allait-elle faire de cet orgueil qui l'empêchait de donner une réponse positive à sa requête, incapable de bâtir son bonheur à même celui de Joséphine ?

En venant en ville, Antoine s'attendait bien à un refus, mais il voyait dans cette offre la démarche ultime, la seule solution plausible à son tourment.

Il fixait le plancher depuis un long moment quand l'idée lumineuse lui vint : « Il y a Marie, ta filleule ! Elle serait en âge d'étudier à la ville. Tu pourrais lui trouver un couvent où elle pensionnerait et je viendrais la voir à tous les mois. Nous nous rencontrerions, nous nous aimerions, Rosalie, et ça me rassurerait de savoir ma fille près de toi. Elle viendrait te visiter certaines fins de semaine et par son biais tu te rapprocherais de la famille. Tu pourrais venir la conduire toi-même à Bellesroches pour les vacances ; ce serait une manière élégante de te réconcilier avec le passé et nous nous verrions régulièrement.

— Ta maîtresse attitrée ?

— Que proposes-tu d'autre ? Je ne peux pas tout quitter et venir vivre ici, tout de même ! J'ai des bouches à nourrir, une femme à abriter, à protéger, et j'estime trop Joséphine pour l'abandonner. Je ne l'aime pas autant que je t'aime, c'est vrai, mais je ne la déteste pas non plus ! Bon sang, mets fin à mes tourments, Rosalie. Je suis toujours à tes pieds, aide-moi à me relever, accepte.

— C'est à voir ! Pour cette année, il est impossible de trouver quoi que ce soit. Ça irait à l'automne prochain.

— Rosalie, réalises-tu nos possibilités de bonheur ? Jamais plus nous ne laisserons les années s'infiltrer entre nous. »

Antoine lui tendit les mains ; elle lui répondit en allongeant les siennes et en cet instant de réconciliation, le monde entier s'effaça autour d'eux. Un long baiser à saveur de temps perdu vint sceller leurs retrouvailles et les couper de la réalité jusqu'au lendemain matin. Ils ne se réveillèrent de leur rêve qu'au petit déjeuner, au moment où la radio faisait entendre les airs tristes qui accompagnaient la liste des disparus au champ de bataille. Ailleurs on faisait la guerre.

« La guerre et l'amour ! Un point commun : la séparation. Dans moins d'une heure nous reprendrons notre chemin dans des directions opposées.

— Je t'aime, Rosalie, et je reviendrai dans quelques mois. Je t'écrirai si souvent que des milliers de pigeons voyageurs, de la couleur de notre amour, sillonneront le ciel sans relâche.

— Tu parles comme un poète. Je suis lasse de t'espérer, Antoine. Reviens vite, à mon âge le temps joue parfois de vilains tours et je n'ai plus la patience de mes trente ans. »

Le message était clair, les promesses furent tenues. À Noël, Rosalie, incapable de souffrir la séparation plus longtemps, envoya un télégramme à Bellesroches.

Serai avec vous pour passer Noël. Je t'embrasse.

Rosalie.

Le bonheur se lisait sur le visage de Joséphine, toujours mystifiée par le trop long silence de sa sœur, tandis qu'Antoine, incrédule, n'osait prononcer le nom de sa maîtresse tant il craignait que sa voix ne trahisse son euphorie. Même Marie ne reconnaissait plus sa mère, si joyeuse, si énergique, qui parlait sans arrêt, telle qu'elle avait souhaité qu'elle fût : vivante et riante.

« Comment est-elle, ma marraine, maman ?

— Charmante, elle est charmante et élégante ! Elle porte de belles toilettes de la ville, parle avec distinction et son sourire est... est... divin. Elle était là quand tu es née.

— Pourquoi n'est-elle jamais venue nous voir ?

— Ta tante Rosalie est maîtresse d'école et elle travaille beaucoup. Nous ne lui poserons pas trop de questions, il faudra éviter de la contrarier, car je serais très malheureuse si je ne la revoyais plus durant d'autres longues années. »

Joséphine se croyait responsable du mutisme de sa sœur qu'elle tentait de justifier par son pénible accouchement. Peut-être que la marque laissée par ce mauvais souvenir avait pris tout ce temps pour s'effacer ?

Et le vingt-quatre décembre arriva avec Rosalie qui se présenta comme prévu, les bras chargés de cadeaux. Elle reçut l'accueil chaleureux qu'elle espérait : on l'embrassa et les enfants tirèrent sur sa jupe comme elle se l'était imaginé.

« Viens, viens voir, tante Rosalie. Viens voir mon chat ! »

Comme elle se laissait entraîner, elle passa devant Marie qui reconnut la dame de la ville à qui Antoine avait donné le gant, la dame que son père bousculait sans doute pour qu'elle donne des nouvelles à sa mère !

« Tu es Marie, n'est-ce pas ? Ma filleule que je ne connais même pas, mais nous y remédierons. Approche, voyons ! Les dames de la ville ne mangent pas les filles... surtout si elles sont jolies comme toi. »

Rosalie fixa la fillette et remarqua quelque chose d'unique qui la distinguait des autres enfants : des yeux sauvages où se lisaient la détermination et la perspicacité.

Toujours à l'écart, Marie ne démontra aucun geste de sympathie, bien au contraire, puisqu'elle s'engouffra dans l'escalier en lançant poliment : « Excusez-moi, madame Rosalie, je vais jouer dehors. »

Il fallut attendre le repas du réveillon, alors que Marie se montrait plus réceptive, pour lui apprendre la nouvelle : à l'automne, elle serait pensionnaire en ville ; elle y ferait ses études et y apprendrait les bonnes manières. Une chance inouïe ! Son père irait la voir régulièrement et sa mère lui enverrait des gâteries.

« Nous ferons une vraie femme de toi, ma petite Marie. Tu verras comme les religieuses savent prendre soin des jeunes filles. Tu ne seras pas seule, tu compteras de nombreuses amies, puis nous nous verrons souvent, ajouta gentiment Rosalie.

— Je vais m'ennuyer là-bas. Il n'y aura plus de place pour jouer... et la ville, c'est pas très beau !

— Ça suffit comme ça, Marie. Cesse de contrarier ta marraine, dit Joséphine, agacée, et considère un peu le cadeau qu'elle te fait ! Elle paie toutes tes études, alors montre-toi reconnaissante, je t'en prie. »

Antoine sursauta. Il n'avait jamais été question d'argent et encore moins que Rosalie assume des frais pour l'éducation de sa fille. Il tourna vers sa belle-sœur des yeux interrogateurs qu'elle fit semblant d'ignorer. C'est que Rosalie avait médité longtemps son plan. Elle prenait dorénavant la destinée de sa filleule entre ses mains, persuadée qu'elle parviendrait à s'en faire une alliée pour maintenir une certaine emprise sur Antoine, de qui elle pourrait exiger des rencontres régulières, sans compter la reconnaissance éternelle que lui vouerait sa sœur.

Quand elle repartit deux jours plus tard, tout était réglé, mais il fallut qu'Antoine intervienne sérieusement pour que Marie se laisse convaincre d'embrasser sa marraine en attendant l'été où elles s'en retourneraient à la ville ensemble.

Dès son arrivée au couvent, Marie entreprit de visiter sa marraine régulièrement, toujours plus courtoise et amicale, de telle sorte qu'elle se gagna rapidement son affection. Un jour, où elle la trouva triste et déprimée, elle reçut même ses confidences.

« Marie, je suis lasse de mon travail. J'ai besoin d'arrêter, de vivre davantage pour moi que pour des enfants et l'école. L'enseignement exige le don de soi et de la patience, malheureusement je ne possède plus ni l'un ni l'autre.

— Arrêtez de travailler, ma tante. Vous êtes assez vieille pour vous reposer, maintenant. Pourquoi ne pas aller vivre avec papa et maman ? Ils vous aiment beaucoup tous les deux et papa dit tellement de belles choses sur vous qu'il ne verrait pas d'objection à vous accueillir à la maison. Maman ne rêve que de ça, retrouver une vie de famille avec vous !

— Mais, Marie, je ne peux pas ! Tes études ? »

Rosalie parlait sincèrement et pour rien au monde elle n'aurait accepté de compromettre l'avenir de sa filleule qui jouissait du prestige de l'école des Sœurs et obtenait de si bons résultats. Il n'était pas question de l'en retirer.

« Ne vous inquiétez pas, ma tante, sœur Sainte-Virginie veillera sur moi. Nous sommes devenues très amies, je peux tout lui confier sans gêne. Elle sera ravie de prendre soin de moi, je suis une de ses meilleures pensionnaires. »

C'est ainsi qu'après une première année, Marie se retrouva seule à la ville, alors que Rosalie démissionna de l'enseignement pour s'installer définitivement à Bellesroches et vivre son amour discrètement, au jour le jour, en s'accaparant à la sauvette les petits bonheurs qu'Antoine consentait toujours à lui accorder. Quand le trop-plein d'amour exigeait des moments plus intimes, ils organisaient une visite à la ville, pour rencontrer Marie, disaient-ils, et s'offraient des nuits intenses où ils assouvissaient leurs désirs. Ils revenaient ensuite au village en couple ordinaire, sans rien laisser transparaître de leur union.

Marie trouvait tout à fait normale cette complicité qui se lisait dans leurs yeux et elle aimait les voir ensemble, rire et s'amuser comme des amoureux. Quand ils venaient la chercher au couvent, ils l'amenaient manger au restaurant et ils faisaient de longues marches d'où elle rentrait le soir avec un sac de surprises qu'elle partageait avec ses compagnes, reconnaissante envers sa marraine d'accompagner son père et de remplacer sa mère, toujours malade en train. Elle vécut ainsi dans l'innocence jusqu'à l'été de ses quatorze ans, l'été de son réveil, où s'était gravé dans sa mémoire le tableau du lac Caché. Dès lors, elle porta un regard différent sur le couple et prit la décision de voler de ses propres ailes, toujours plus éloignée de sa marraine et de son père, et cette décision la délivra ; elle n'eut pas besoin de se révolter, car les éclats d'amours inassouvies qui voilaient les grands yeux de Rosalie et le désespoir inscrit dans ceux d'Antoine suffisaient pour montrer la douleur qui assiégeait leur âme. Marie s'en contenta. Elle observa le silence sur ce qu'elle avait vu et prétexta toutes sortes de raisons pour ne plus les rencontrer à la ville, se refusant de cautionner cet alliage d'utile et d'agréable. À l'approche de ses seize ans, elle demanda même qu'on ne vienne plus la chercher au couvent.

Elle prendrait le train toute seule, respirerait un nouvel air, celui de la liberté.

À Bellesroches, les longues vacances lui parurent interminables. Elle fit de longues marches et passa des heures au parc, à lire ou à écrire, ou parfois à causer avec Doris, mais jamais bien longtemps. Elle détestait lui voir cet air de chien battu... et son pessimisme l'ennuyait. Elle n'avait qu'une hâte : retourner au couvent et revoir sa grande amie, Aline, avec qui elle bénéficiait de privilèges spéciaux auprès des sœurs, d'abord à cause de la réputation de son père médecin, généreux donateur par surcroît, mais aussi parce que l'on craignait leur leadership. C'est ainsi qu'elle obtint même la permission de quitter le pensionnat pour la Fête de l'Automne, malgré que l'on sût qu'elle voyagerait sans chaperon, autorisation manigancée avec sœur Sainte-Virginie qui avait intercédé auprès de la mère Directrice. Un certain temps, Marie s'était demandé si l'agression de Langevin pendant la partie de cache-cache n'était pas une sorte de punition, un châtiment pour tout le trouble qu'elle menait au couvent, si le Malin, comme disait la bonne sœur, ne s'amusait pas à ses dépens et s'il ne lui fallait pas renoncer à faire la forte tête. Mais elle revit les yeux tristes de Mathilde, à la veille d'accoucher après seize ans de répit, ressentit à nouveau le souffle court de son répugnant mari, pensa à Doris et conclut finalement que sœur Sainte-Virginie lui aurait plutôt tenu des propos dignes de la béatification.

Elle raconta tout à Aline.

« Si seulement tu pouvais t'imaginer le souffle écœurant de cet homme. Une vraie bête en chasse ! Quand je revois le pauvre Doris, si accablé par le comportement maladif de son père, j'en ai des frissons. Sincèrement, tous les hommes sont-ils à ce point affamés de chair tendre ?

— Sûrement pas tous, répondit la petite blondinette. Mon frère Charles, lui, ne ferait pas de mal à une mouche !

— Il doit être trop jeune pour penser aux filles ou bien il est trop laid.

— Un jour je te le présenterai. Il vient parfois avec papa et maman. Tu verras, c'est un beau gars de vingt ans. »

Au fil des années, Marie avait gagné en notoriété, et une fois ses études classiques terminées, Antoine exigea son retour au village où il lui confia du travail au magasin, en compagnie de Rosalie avec qui elle échangeait peu. Elle se contentait d'assister, impuissante, à la cour acharnée que son père livrait à sa tante, incapable de discerner un quelconque mécontentement chez sa mère. Elle ne comprit que plus tard que celle-ci consentait à leur amour, quand, à plusieurs reprises, Joséphine avait provoqué des situations où elle savait que les amants se rencontreraient et on aurait dit qu'elle en était satisfaite, encore plus souriante et aimable envers eux. Ce comportement dépassait l'entendement de Marie : sa mère vivait en fonction de son mari et de sa sœur. Elle les servait... se couchait plus tôt... s'effaçait à la moindre occasion. Elle alla même jusqu'à demander à Antoine de faire chambre à part ou à comploter des arrangements avec lui. Alors Marie décida de se taire aussi, de laisser filer, de cacher à sa morale le non-sens de cette relation. Elle savait que Rosalie était appréciée par plusieurs personnes, qu'elle impressionnait par son sens de la détermination et n'avait pas du tout le goût de créer de la bisbille en dévoilant sur la place publique ses amours interdites. D'autant plus qu'on lui était reconnaissant d'avoir fait pression auprès du maire pour l'embauche d'une téléphoniste avant même que les gens ne se préoccupassent vraiment du téléphone ! Et c'est elle aussi qui s'était acharnée sur le nombre de voyages hebdomadaires du train et qui avait entrepris une campagne pour une liaison quotidienne avec la ville ! Les femmes l'observaient à la manière d'un baromètre de la mode : on quittait les manteaux d'hiver lorsque Rosalie le faisait, on portait le même genre de bijoux qu'elle, on observait son maquillage et on se maquillait. On osait même rouspéter aux maris à la façon de Rosalie : « Rosalie dit que... , Rosalie fait... , Rosalie n'accepterait pas que... » Elle faisait le désespoir des hommes comme Didier Langevin, mais le bonheur de bien des femmes. À quoi bon tout changer ?

 

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