Furie Rouge

James Swallow · Chapitre 1 sur 18

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Furie Rouge

Chapitre Un

 

Certaines choses ne meurent pas immédiatement.

Les hommes. Les démons. Les mondes. Les affrontements les amènent parfois aux portes de la mort, exsangues, mais ils refusent de disparaître et continuent à se mouvoir, se croyant encore animés d’une vie qui les a pourtant déjà quittés. Ils demeurent tant bien que mal des corps cendreux et pâles qui exhalent une odeur de décrépitude.

Eritaen appartenait à cette catégorie. Un monde-mégalopole situé bien trop loin des routes commerciales majeures de l’Imperium pour que l’on puisse le classer comme monde-ruche. La planète avait prospéré en son temps et à sa manière – sans éclat – avant que la rébellion ne balaye tout.

La population avait été faible, air malheureusement connu dans toute la galaxie. Les habitants avaient failli et permis à la souillure de s’insinuer dans leur société. Tout ce qu’ils y avaient gagné, c’était d’agoniser dans les cités en ruines qui les avaient vus naître, mourants et déjà condamnés.

Rafen patientait sous l’arcade d’un atrium ornementé qui signalait l’entrée d’un kinema public. Le sol autour du guichet et des arcs-boutants noircis était jonché de bris de verre. Les vitrines brisées, où étaient placardées les annonces de picto-drames et de films d’actualité surannés, étincelaient dans la lumière faible. Tous les débris, ici comme partout dans la ville, étaient recouverts d’une fine couche de poussière brun-gris. Les nuages de sable fin étaient omniprésents, tournoyant dans les rues et se mêlant au ciel bleu pour transformer la lumière du jour en quelque chose de boueux et terne. La poussière lui laissait un désagréable arrière-goût d’engrais dans la gorge.

Par les portes ouvertes du kinema, il aperçut un éclair rougeoyant danser dans les profondeurs du bâtiment avant de voir Turcio sortir des ténèbres, son lance-flammes dans son poing augmétique paré à tirer, la veilleuse sifflant doucement sa petite musique. Nul casque ne recouvrait son visage sévère et impénétrable. Rafen contempla la marque de pénitence tatouée au laser sur son front, au-dessus de son œil droit, ainsi que les cicatrices laissées par l’ablation des rivets ayant marqué ses années de service. D’autres auraient porté leur casque en toutes circonstances, dissimulant soigneusement leur visage et par là même leur honte, mais frère Turcio n’était pas de ceux-là. Il exhibait fièrement ces marques comme des insignes honorifiques.

— Vous avez trouvé quelque chose ? » demanda Rafen. Le space marine secoua la tête à l’adresse de son commandant.

— Frère-sergent, » commença-t-il. « Même chose que la dernière fois. Le bâtiment est vide. J’ai trouvé des signes de la présence de nos cousins mais ils sont partis depuis longtemps. Je dirais un jour ou deux. »

Rafen fit la moue, déçu.

— Les informations qu’on nous a données n’ont aucune valeur. » Il se permit de lever la tête pour scruter le long boulevard qui s’étendait vers le nord. La rue était obstruée par les débris d’immeubles effondrés et les épaves de véhicules abandonnés dans la folie de la rébellion. Comme la plupart des municipalités d’Eritaen, cette conurbation avait été construite sur un tracé composé de routes d’un kilomètre de long qui quadrillaient la surface de la planète. Les bâtiments érigés dans chaque bloc étaient abrupts et étroits, faisant entre cinquante et soixante-dix étages de haut. La seule différence entre eux était la couleur de la pierre et les rares ornementations architecturales. Ils avaient globalement l’apparence uniforme de bâtiments produits à la chaîne par des administrateurs coloniaux du Munitorum peu inspirés. Rafen sentait bien qu’il était très facile de se perdre dans un endroit pareil si l’on ne possédait pas un sens de l’orientation parfait, chose innée pour un membre de l’Adeptus Astartes.

Mais la ville le mettait tout de même mal à l’aise. Des fenêtres, dont les vitres avaient été soufflées sur des kilomètres, le regardaient, abîmes béants dont il pouvait à peine percer l’obscurité grâce aux optiques de son casque. N’importe laquelle aurait pu abriter un sniper armé d’un canon laser ou d’un lance-missiles. Il aurait préféré survoler la ville en navette, trouver leur objectif et s’y rendre directement, mais les règles d’engagement propres à Eritaen lui avaient été rabâchées avec insistance. Cette zone de combat ne lui appartenait pas et ce n’était pas à lui de décider de quelle manière s’y déroulaient les affrontements. Rafen se retourna vers le reste de son escouade à moitié dissimulée derrière le couvert qu’offrait un omnibus renversé, leurs armures écarlates accrochant faiblement la lumière de l’après-midi. Les Blood Angels devaient se considérer comme des invités dans ce lieu. Dans ce conflit, ils n’étaient ni juge, ni partie.

Il passa son vox sur la fréquence générale et leur fit signe d’avancer.

— On continue, » leur dit-il. « Ils ne sont pas là. »

Il décela le sarcasme dans les paroles d’Ajir lorsque le marine tactique sortit de derrière le véhicule calciné.

— Par le Trône ! Ils croient que c’est un jeu ou quoi ? » Comme toujours, il était trop sûr de lui, le premier marine à avancer à découvert, mettant la ville tout entière au défi de lui tirer dessus.

Rafen se renfrogna encore un peu plus. Ajir semblait penser qu’il était quasiment invincible, avec juste son bolter et sa démarche de fanfaron comme armes contre l’Archi-Ennemi.

— Cela ne me surprendrait pas » risqua Turcio. « Nos cousins de jadis n’ont jamais été du genre à…

— Assez » dit Rafen en secouant la tête. « Nous avons notre mission et notre message. Nous devons nous concentrer là-dessus.

— Oui, seigneur. » Turcio acquiesça sèchement. « Bien sûr. »

Il s’éloigna tout en faisant signe d’approcher au soldat le plus imposant de l’escouade. Le responsable de l’arme lourde de l’unité se différenciait de ses camarades uniquement par la couleur bleue de son casque et la forme massive du bolter lourd alimenté par bande qu’il tenait fermement entre les mains. Frère Puluo s’approcha et salua. Le guerrier trapu à la carrure impressionnante considérait apparemment que communiquer avec ses camarades ne nécessitait pas de parler, et cela se vérifiait dans la plupart des cas. Puluo redéfinissait le sens du mot « taciturne », mais Rafen s’était pris de sympathie pour lui lorsque qu’il avait rejoint son escouade. Il compensait son manque de loquacité par son talent au combat.

— Surveillez les fenêtres » lui dit-il à voix basse. « J’ai comme un pressentiment… »

Puluo hocha la tête et, tout en s’avançant pour trouver un meilleur poste de tir, désactiva la sécurité de son bolter.

Derrière eux, les yeux rivés sur l’auspex qu’il tenait dans son gantelet, le jeune Kayne semblait hésitant.

— Aucun changement dans les mesures. Il y a plus de nuages sur cet écran que de tempêtes de sable sur Secundus. » Kayne était le plus grand de l’escouade, mince et nerveux comparé à la silhouette carrée et musclée de Puluo. Lui non plus ne portait pas son casque.

— Des atomiques. » Frère Corvus fut le dernier à sortir du couvert, balayant lentement le canon de son bolter devant lui. « Des radiations résiduelles provenant de détonations aériennes. Ça brouille tout au-delà d’un demi kilomètre.

— Effectivement » confirma Kayne d’un ton agacé en remettant la machine dans son étui d’un geste quelque peu maladroit.

Rafen vit que Corvus avait également remarqué le geste mais aucun des deux ne dit rien. Le jeune space marine cherchait encore ses marques. Cela ne faisait que quelques semaines qu’il avait quitté la dixième compagnie. Son attitude continuait à trahir sa récente promotion du rang de scout à celui de frère de bataille, et l’armure énergétique Mark VIII Imperator était encore toute nouvelle pour lui. Cela aurait sauté aux yeux d’un simple soldat.

Rafen détourna le regard. Il avait intégré le jeune guerrier à son escouade pour plusieurs raisons, mais surtout pour ses exceptionnelles compétences au tir. Toutefois, pour être honnête, le sergent aurait voulu passer plus de temps à former et entraîner son unité pour qu’ils puissent tous fonctionner ensemble comme un mécanisme bien huilé avant de partir pour cette mission. La nervosité de Kayne aurait dû disparaître en même temps que certaines aspérités moins évidentes – il jeta un coup d’œil en direction de Turcio et Corvus, en repensant aux marques de pénitence que les deux hommes affichaient.

Mais ni la volonté de l’Empereur ni celle du chapitre ne se pliaient aux ordres d’un simple sergent. Le commandeur Dante lui avait donné ses ordres, et il avait quitté leur monde natal le jour-même. Ses inquiétudes ne faisaient pas le poids face aux paroles de son seigneur, le maître des Blood Angels. Il avait utilisé le temps du voyage à bord de la frégate jusqu’à Eritaen pour entraîner son escouade, mais cela n’avait pas été suffisant. Ce n’était jamais suffisant. Son regard se posa à nouveau sur Turcio. De tous les membres de l’escouade, c’était le seul qui avait servi aux côtés de Rafen depuis un certain temps, avant l’incident sur Cybele et le chaos qui avait suivi.

Rafen se reprit : se laisser aller à revivre le passé risquait de lui faire perdre sa concentration à tout instant. Même si la rébellion sur Eritaen avait été écrasée, le sergent ne devait pas laisser ses pensées se disperser. Les méandres de la ville abritaient encore des poches de résistance assez intrépides pour oser s’attaquer à une escouade isolée de space marines. D’une certaine manière, il aurait préféré que ce soit le cas : l’entraînement dans la forteresse-monastère et à bord de la frégate s’était bien déroulé mais rien ne remplaçait l’expérience sur le champ de bataille.

Bref, la mission. La mission et le message avant tout.

Ils continuèrent à avancer, passant d’ombres en ombres, celles longues et rectangulaires projetées par les immeubles. Des morceaux de verre, éclats de lumière et de couleur atténués par la poussière, recouvraient le sol tout entier. Il était impossible de faire un pas sans en broyer sous ses bottes en céramite. Au pied de certains immeubles, les débris étincelants formaient des strates montant jusqu’aux genoux, même pour un space marine à la taille imposante. Une fois ou deux, ils entendirent aboyer un bolter au loin, dont l’écho déformé ricochait contre les parois des canyons de béton de la ville.

Rafen fit une pause à un croisement, examinant les choix qui s’offraient à eux. Une brise soutenue soufflait d’est en ouest. Elle charriait de minuscules débris au-dessus de leurs têtes : des morceaux de papier, des fragments de vêtements, ce genre de choses. Plus près du sol, elle déplaçait mollement des vagues épaisses de poussière qui venaient s’enrouler autour de leurs chevilles. Le sergent poussa les filtres de son respirateur au maximum et lorgna au loin, à la recherche d’un quelconque signe de mouvement.

Il le trouva.

— Là-bas », dit Rafen, le doigt de son gantelet pointant au loin. « Vous le voyez ? »

Ajir acquiesça.

— Oui. Quelqu’un dans la voiture ? » Le Blood Angel fronça les sourcils à l’intérieur de son casque. « J’ai l’impression… qu’il est en train de nous saluer. »

À côté de lui, Puluo émit un grognement, ce qui, chez lui, était ce qui se rapprochait le plus d’un ton amusé. Kayne regardait dans la lunette de visée fixée sur son bolter.

— Je n’ai pas un très bon angle d’ici, frère-sergent. Peut-être devrais-je trouver un autre poste de tir ?

— Non », répondit Rafen. « Cela pourrait être une manœuvre pour nous attirer. »

Ajir examina le croisement. Sous la poussière, les vestiges de ce qui avait dû être un accident cauchemardesque. Plusieurs voitures, un poids lourd et deux tramways étaient enchevêtrés en un chaos de métal et de plastique. Le space marine visualisa chaque véhicule avant la collision, retraçant mentalement leur trajet depuis leur point d’origine.

— L’esprit de la machine qui gérait le trafic autoroutier est mort », dit Corvus, qui pensait à la même chose. « Les véhicules sont entrés en collision à grande vitesse.

— Ils essayaient de quitter la ville », avança Turcio. « Qu’en penses-tu ? »

Ajir ne croisa pas le regard de l’autre guerrier.

— C’est probable, oui. » Il lui était difficile de parler avec Turcio ou Corvus en faisant abstraction des marques de pénitence qu’ils portaient, et en faisant semblant d’ignorer leur signification. Ajir se demanda pour la énième fois ce qui avait pris au frère-sergent Rafen d’intégrer ces deux hommes dans l’escouade. Ils s’étaient révélés imparfaits, c’était évident. L’idée même que les Blood Angels acceptent de donner une deuxième chance à ceux qui avait failli aux yeux de l’Empereur lui était difficile à admettre.

— Formation Lacrymae », dit Rafen d’un ton ferme. « Faites attention à vos lignes de vue et soyez sur vos gardes.

— Nous nous approchons ? » demanda Kayne.

— Affirmatif », répondit le sergent. « Si c’est un piège, nous allons le déclencher. »

Au final, ils n’affrontèrent que le vent. La silhouette qui leur avait fait signe se tenait à l’abri de la voiture la plus imposante. C’était le cadavre d’un homme mort depuis trois ou quatre jours, qui était tombé selon un angle si étrange que les bourrasques le faisaient se balancer d’avant en arrière. Le vent donnait l’illusion qu’il était encore en vie et capable de mouvements.

— Il porte les restes d’un uniforme », remarqua Kayne en poussant le corps du bout de sa botte. « Je parierais sur une section locale d’agents de sécurité. »

— Il y en a encore d’autres ici », appela Turcio en déplaçant un véhicule d’un coup d’épaule. « Des civils ? »

Les yeux de Rafen s’étrécirent derrière sa visière.

— Difficile à dire. » Il s’approcha. La manière dont étaient disposés les corps paraissait étrange. Lorsqu’ils étaient abattus ou blessés au combat, les corps tombaient d’une certaine manière. Là, ce n’était pas le cas.

— Ils n’ont pas été tués ici.

— Pas dans l’accident, seigneur, c’est sûr. » Turcio indiqua les véhicules. « Je dirais qu’ils ont été exécutés ailleurs et jetés ici.

— Au milieu d’un tas de décombres ? » renifla Ajir. « Dans quel but ? »

Kayne cracha sur la route.

— Qui peut trouver une signification aux actes de l’Archi-Ennemi ? »

— Personne, en effet », reconnut Corvus.

Rafen prêtait peu d’attention aux paroles de ses hommes. Il s’agenouilla près du corps de l’agent et prit doucement la tête de l’homme dans ses mains. Le cadavre était très pâle, presque translucide dans la paume de son gantelet écarlate. Des yeux laiteux, sans vie, lui rendirent son regard. Le corps semblait étonnamment léger.

Avec précaution, Rafen pinça un morceau de peau entre les doigts de son gantelet.

Turcio observa attentivement l’examen qu’effectuait son commandant.

— Qu’y-a-t-il frère-sergent ? »

Rafen laissa retomber le corps de l’homme.

— Il n’y a pas de sang. Regardez autour de vous. Est-ce que vous en voyez quelque part ? Il n’y en a pas une goutte. »

Kayne renifla l’air.

— Oui… Oui, c’est vrai. Je ne l’avais même pas remarqué… »

Corvus sortit son auspex et psalmodia une brève invocation en mettant la machine sur le mode analyse biologique. Il passa l’appareil au-dessus d’un autre corps, une femme cette fois-ci.

— Ils ont été vidés de leur sang », annonça-t-il. « Toute la vitae extraite de leur corps. »

Rafen examina le cou du cadavre de l’agent et trouva une piqûre juste au-dessus de sa clavicule.

— Je m’en doutais. Je pense que l’on va trouver la même marque sur tous les corps. »

Kayne cracha une nouvelle fois et fit le signe de l’aquila.

— Que l’Empereur protège leur âme. Ce n’était pas suffisant qu’ils meurent, mais on leur a fait subir ça en plus.

— L’Empereur n’a aucune pitié pour ces idiots », dit Corvus. Il retourna la tête de la femme afin que tous puissent voir la ligne de cercles et d’arcs tatoués sur sa mâchoire. « Companitas. La marque de la rébellion. »

Le mouvement dissident n’était pas originaire à part entière d’Eritaen. les Companitas étaient, contre toute attente, une de ces innombrables factions mineures qui subsistaient en se cachant dans les recoins de la culture monolithique de l’Imperium. Rafen connaissait juste les informations principales, les données possédant une quelconque valeur tactique. Vus de l’extérieur, Les Companitas prêchaient l’unité, la liberté et la camaraderie entre les hommes ; en secret, on murmurait qu’ils pratiquaient des actes de débauche que la plupart des gens auraient trouvé honteux, pour ne pas dire absolument répugnants. Rafen était sûr qu’ils étaient manipulés par le Chaos. Peut-être pas dans les échelons les plus bas, occupés par ces pauvres hères égarés, mais très certainement ailleurs, dans les hautes sphères.

— Peut-être se sont-ils fait ça eux-mêmes », avança Turcio. « On sait que les Corrompus font ce genre de choses.»

Kayne était mal à l’aise.

— Il peut y avoir une autre raison », dit-il d’un air sombre. « Prendre le sang… C’est peut-être une récompense. » Le jeune space marine indiqua le carambolage et les cadavres. « Peut-être est-ce une sorte… d’avertissement. Un message laissé pour les rebelles.

— Pourquoi prendre le sang alors ? » demanda Ajir.

Le jeune guerrier lança un regard prudent vers son commandant, sans trop savoir s’il devait poursuivre.

— Vous savez sur quel champ de bataille nous sommes. On connaît tous l’histoire… », dit-il après un moment de silence.

Les hommes de Rafen échangèrent des regards qui en disaient long, et celui-ci n’avait pas besoin de la clairvoyance d’un psyker pour connaître les pensées qu’ils partageaient à ce moment-là. Il se redressa et parla d’une voix ferme, pour briser la tension qui était subitement apparue.

— Peu importe qui a mis en scène ce carnage. Ils sont morts depuis longtemps et cela n’a plus aucune importance pour nous. » Il s’éloigna de la scène de l’accident. « Nous avons trop traîné ici. Regroupez-vous, nous avons un… »

Ses mots s’évanouirent, et les autres soldats furent immédiatement sur le qui-vive. Rafen s’immobilisa, les yeux rivés sur la route. Quelque chose n’allait pas.

— Sergent ? » dit Turcio.

Puluo l’avait vu également. La bande de munitions du bolter lourd crissa lorsqu’il orienta l’arme vers un bâtiment à l’angle sud-ouest de l’intersection.

— Auspex », ordonna Rafen.

Corvus avait une fois de plus l’appareil à la main et scrutait soigneusement l’écran, utilisant les touches pour faire apparaître les informations fournies par l’esprit de la machine.

— Détection de mouvement négative. Vous avez vu quelque chose ? »

Puluo fit un léger signe de tête en direction de l’immeuble.

— Du mouvement », dit-il.

— Des rebelles ? » demanda Ajir.

Rafen épaula son bolter.

— Probablement. » Il avait aperçu du coin de l’œil un minuscule clignotement de couleur à l’une des fenêtres. La lumière délavée du jour avait accroché quelque chose de vert et de brillant comme la carapace d’un insecte. Un homme en armure de combat. Il avait à peine vu la silhouette, mais l’expérience avait appris au sergent à suivre son instinct et à laisser sa physiologie améliorée lui fournir directement les sensations brutes du monde qui l’environnait.

Il leva la main, les doigts joints, puis les écarta au maximum, instruction de combat synonyme de formation dispersée. Les six space marines quittèrent leur couvert parmi les épaves des véhicules pour s’avancer rapidement en direction du bâtiment, se déployant en éventail pour couvrir tous les angles d’attaque possibles.

Ils pénétrèrent d’un bond à l’intérieur du bâtiment, comme des chiens de chasse sur la trace du gibier, écrasant sous leurs bottes la couche épaisse de débris de verre poussiéreux. Rafen vit que l’immeuble était une tour de service, une structure à étages abritant bureaux et installations de l’Administratum. Des reproductions du majestueux aigle impérial ornaient chaque coin visible, et de l’autre coté du hall d’entrée, deux statues vêtues de robes de l’Adeptus Terra encadraient l’espace vide où auraient dû se trouver les portes. Certains étages supérieurs s’étaient effondrés sur ceux juste en-dessous, ce qui donnait une perspective plongeante au bâtiment. Le sergent mémorisa cette information : la structure était certainement instable, ce qui limiterait ces hommes à l’utilisation de munitions non-explosives. Une grenade antichar utilisée de manière irréfléchie leur ferait littéralement tomber le bâtiment sur la tête.

Kayne lui indiqua du doigt une zone devant eux. Une rampe d’accès située sur le côté s’enfonçait en pente douce dans l’obscurité vers les niveaux inférieurs de l’immeuble. Cela devait être un parking souterrain, réalisa-t-il. Rafen réfléchit un moment. Une bonne position défensive, certes, aussi résistante qu’un abri antiatomique ou un bunker, totalement invisible à moins de s’approcher. Un bon choix pour des rebelles cherchant un refuge.

Il hésita. Une fois qu’il aurait donné l’ordre de pénétrer dans le parking, il irait au-delà du cadre de la mission. L’escouade de Rafen devait juste atteindre son objectif, ni plus ni moins. Lui faire changer d’itinéraire et rebrousser chemin sur l’autoroute n’aurait pas été une erreur en soi, mais cette histoire de cadavres l’intriguait profondément. Il avait de plus en plus envie de savoir ce qui se passait sur Eritaen.

Rafen fronça les sourcils. Il décida de prendre ça comme un entraînement. Ils patrouillaient dans le dédale de rues depuis des jours. Un peu d’exercice serait le bienvenu.

Il fit un signe de tête à Kayne pour lui signaler de prendre position. Tant mieux si cela pouvait permettre au jeune guerrier de se concentrer. Celui-ci sourit imperceptiblement, s’arrêtant pour remettre son casque avant de reprendre sa progression.

Le parking en sous-sol s’enfonçait sous la tour de service sur plusieurs niveaux donnant sur des souterrains qui se perdaient dans les ténèbres. Le sol était légèrement incliné et chaque niveau menait vers le suivant. Le réseau électrique de la ville avait été détruit depuis longtemps, et la seule source de lumière disponible était la lueur verdâtre des biolumes installés par intervalles le long des murs de ferrobéton. Rafen sentit une tension familière lui picoter l’arrière de l’œil lorsque les occulobes implantés commencèrent à stimuler les cellules de ses nerfs optiques. Plus ils descendaient, plus les niveaux perdaient en relief et en couleur alors que sa vision s’ajustait pour exploiter le peu de lumière ambiante disponible.

Il jeta un coup d’œil aux runes au coin de sa visière. Les capteurs atmosphériques intégrés à son armure enregistraient une légère hausse dans les niveaux de monoxydes, mais si infime qu’un space marine ne l’aurait pas remarquée. La fine poussière omniprésente n’était pas parvenue jusqu’ici, et à peine quelques volutes s’écoulant des conduits de ventilations s’élevaient ici et là. Ici en sous-sol, l’air avait un goût d’hydrocarbures éventés et de batteries usagées.

Turcio tapota sur le côté de son casque pour attirer l’attention de toute l’escouade.

— Encore des corps. » Il y en avait environ cinquante ou soixante, empilés tout le long d’un mur. « Ceux-là ont encore leur sang.

— Ils les gardent peut-être pour plus tard. » fit remarquer Kayne à voix basse.

Ajir se pencha un peu plus près.

— Qu’est-ce que c’est que ça ? » Il montra du doigt un étrange dispositif sur le torse de la victime la plus proche de lui. De là où Rafen se trouvait, on aurait dit une veste métallique couverte de rangées de tubes en verre, tous remplis d’un liquide huileux. Son ouïe perçut un léger cliquetis. Tous les corps portaient le même dispositif, et tous exhibaient l’insigne des Companitas sur le visage.

— Ne touchez à rien », dit Rafen. « Les corps sont vraisemblablement piégés.

— On les laisse là ? » insista Ajir.

— Oui », répondit-il. « Turcio les incinérera une fois que nous aurons terminé notre inspection. »

Ils continuèrent leur avancée. Il y avait peu de véhicules, la plupart étant des utilitaires massifs produits selon les mêmes Schémas de Construction Standard utilisés sur des milliers de mondes humains. Rafen s’imagina qu’ils avaient été abandonnés dans la fièvre de la fuite hors de la ville, lorsque les combats avaient éclaté au grand jour.

— Toujours rien », dit Corvus, les yeux rivés sur l’auspex.

— Pas tout à fait. » Kayne s’arrêta, le bolter à l’épaule.

Devant eux, une silhouette était assise en tailleur sur le capot d’un camion au plateau surbaissé. Elle portait ici et là les vestiges d’une armure de la Garde impériale. C’était un homme, sale et débraillé, légèrement penché en avant. Ses épaules tressautaient, et il ne prêtait aucune attention aux space marines en approche. Rafen eut d’abord l’impression qu’il était en train de sangloter en silence.

— Il n’apparaît pas… », dit Corvus. « Je ne relève aucun signe de sa présence. »

Kayne tenait déjà l’individu en joue, et le reste de l’unité avait réagi de la manière habituelle, observant chaque recoin du parking à l’affût de toute menace supplémentaire.

Rafen fit un pas en avant.

— Déclinez votre identité », ordonna-t-il. Les Blood Angels n’aimaient pas être ignorés.

L’homme leva brièvement les yeux mais il n’était visiblement pas en train de sangloter : il riait, en silence, se balançant d’avant en arrière comme si tout dans l’univers n’était qu’une grande comédie. « Je vous ai posé une question, citoyen ! » La main libre de Rafen glissa vers la poignée de son épée énergétique. « Répondez ! »

Tout à coup, l’homme descendit du capot en glissant, et s’avança vers eux en titubant.

— La poussière », hoqueta-t-il en reprenant sa respiration entre deux soubresauts hystériques. « C’est à cause de la poussière... Voilà ce qui reste d’eux !

— Reculez, » ordonna Kayne, toute trace d’hésitation ayant disparu de sa voix.

— Regardez, » dit l’homme en leur tendant quelque chose dans ses mains réunies en coupe, « Regardez. » C’était un cylindre de verre rempli d’un liquide visqueux, identique à ceux accrochés sur les vestes métalliques. De plus près, Rafen pouvait voir que l’homme en portait également une sous sa veste couverte de crasse. « Rejoignez la poussière », dit-il en manquant de s’étouffer et d’un mouvement brusque, l’homme déguenillé planta le tube dans sa cuisse. Le cylindre émit un clic, et le liquide se vida dans la jambe de l’homme avec un bruit de gargouillement. Il tressaillit, comme pris de convulsions, avant de bondir dans leur direction en hurlant.

L’arme de Kayne aboya un bang mat qui résonna autour d’eux. Le corps de l’homme, qui riait toujours, fut projeté en arrière, un nuage rosé à la place de sa tête.

— Il a essayé de vous attaquer. » Corvus était presque incrédule. « Je crois qu’il n’avait plus toute sa tête. »

— C’est maintenant une certitude », confirma Puluo.

Tout à coup, ils entendirent résonner sur les murs une cacophonie de cliquetis, de chuintements et de halètements provenant de la légère pente en surplomb. Les corps entassés se tortillaient les uns sur les autres ; certains glissèrent avant de tomber sur le sol et de rouler un peu plus loin. D’autres se mettaient lentement debout en ricanant ou en marmonnant, les jambes tétanisées. Des ampoules vides tombèrent des fixations sur leurs vestes et roulèrent vers les Astartes.

— Ils étaient morts… » Corvus cligna des yeux.

— Oui », acquiesça Turcio. « Ils l’étaient.

— Cette fois, faisons en sorte qu’ils ne l’oublient pas », dit Rafen en levant son arme. Les silhouettes s’avançaient vers eux en masse, chacune s’injectant des ampoules de fluides dans son corps pris de spasmes.

Puluo fit rugir le bolter lourd, grondement métallique dans l’espace confiné du parking. Une croix de feu apparut à la gueule de l’arme lorsque des balles de la taille d’une quille éventrèrent la horde en approche. Certains furent tués sur le coup lorsque le projectile leur traversa la poitrine et les pulvérisa dans un choc hydrostatique. D’autres perdirent des membres ou des morceaux de chair en tournoyant dans une valse sans queue ni tête.

Ceux qui ne mouraient pas sur-le-champ ne montraient aucun signe de peur et ne souciaient pas le moins du monde de leur survie. Ils ne faisaient que rire et crier, la chair de leur visage bouffie et boursouflée par le fluide sombre provenant des injecteurs.

Ils avaient des armes de mauvaise qualité, mais en grande quantité. Des pistolets mitrailleurs en majorité, mais aussi des gourdins et toutes sortes d’armes blanches. Les balles ricochaient sur l’armure pectorale de Rafen, éraflant la céramite écarlate sans en pénétrer le blindage. Il tirait avec son bolter, une seule balle à la fois, droit dans la tête de chaque cible qui s’approchait de lui.

Ceux qui avaient les jambes pulvérisées ne semblaient pas s’en soucier. Rafen les vit prendre des ampoules intactes de leur veste et se les injecter dans l’estomac ou dans le cou. Les Blood Angels connaissaient bien les drogues de combat, même si le chapitre interdisait, dans la plupart des cas, l’utilisation d’améliorateurs chimiques pour développer les prouesses martiales, et préférait se reposer sur la puissance brute contenue dans le sang de son primarque. Mais ce qu’utilisaient ces rebelles – quoique ce fût – allait bien au-delà de la simple drogue. Le fluide était une sorte de mutagène: Rafen le voyait clairement augmenter la densité musculaire ou arrêter les hémorragies.

Le ferrobéton sous les pieds des space marines devenait rapidement humide et poisseux à cause de la vitae de leurs adversaires. À travers son respirateur, les narines de Rafen frémissaient à l’odeur du sang. Il avait ce parfum particulier, une odeur familière, forte et cuivrée qui se mêlait à un parfum doux et sucré comme une friandise exquise. Il se lécha les lèvres instinctivement.

Leurs assaillants sautaient comme des déments par-dessus les corps de leurs camarades tombés à terre, et la fusillade se transforma subitement en combat rapproché. L’escouade de Rafen releva le défi avec sa force habituelle. Ces corps à corps étaient le domaine de prédilection des Blood Angels. Le sergent laissa retomber son bolter au bout de la bandoulière et dégaina d’un revers de la main son épée énergétique, décapitant au passage un Companitas qui brandissait un fusil à pompe à tambour. L’arme fit feu – une fois, deux fois – alors que le corps décapité continuait sa gigue folle pendant encore quelques instants. Rafen s’irrita et porta un autre coup, tranchant cette fois-ci l’abdomen. La lame brillante rencontra un peu de résistance lorsqu’elle sectionna la colonne vertébrale. Il nota mentalement de demander aux serviteurs de l’armurerie d’aiguiser le tranchant de l’épée et de régler son champ énergétique une fois qu’ils auraient quitté Eritaen.

Les combats autour de lui étaient devenus des affrontements individuels. Puluo tua un homme en le frappant de tout le poids de son bolter, utilisant l’arme comme une massue pour écraser son crâne contre le sol. Kayne enfonça sa baïonnette dans la poitrine d’un épéiste caquetant. Le lance-flammes de Turcio cracha des bouffées jaune orangé de prométhium enflammé qui transformèrent ses ennemis en torches vivantes.

— On finit ça et après, on s’en va », dit Corvus.

— Sans vouloir te contredire, je pense que ces imbéciles ne vont pas être d’accord », plaisanta Ajir en grognant sur un ton macabre. « Tu les entends j’espère ? »

Rafen se retourna au son du martèlement des bottes et des rires déments. Des centaines de Companitas remontaient des niveaux inférieurs, accompagnés par l’écho de leur hystérie bouillonnante. Il s’était demandé plus tôt où se cachait l’ennemi. Apparemment, il se cachait ici.

— Je crois qu’on est tombé sur un nid », dit Turcio, le visage déterminé. « Combien ?

— Plus que nous ne pourrons en tuer avec ce qu’on a comme munitions », répondit Rafen. « On se replie. S’ils nous coincent là-dedans, on ne reverra jamais la lumière du jour. »

Une voix inconnue résonna subitement sur la fréquence générale des vox, un grognement profond et sonore.

— Blood Angels. Exfiltration immédiate. Vous vous trouvez dans la zone de tir.

— Qui parle ? » demanda Rafen. « Donnez votre nom et votre grade !

— Je ne le répéterai pas, frère », répondit brusquement la voix, et le signal mourut.

Puluo se retourna pour tirer sur les nouveaux assaillants tandis que les derniers rebelles de la première vague étaient abattus. Kayne décocha un regard à Rafen.

— Quels sont les ordres, seigneur ? »

Rafen fit une moue amère.

— On s’en va. Rompez le combat et repliez-vous ! »

L’escouade réagit comme un seul homme, Puluo et Corvus assurant les tirs de couverture tandis que les autres se repliaient vers leur point d’entrée. Le rictus de Rafen se fit plus dur car il savait très bien à qui appartenait cette voix. L’arrogance des paroles prononcées le remplit d’irritation, mais les ignorer aurait été insensé.

La faible lumière du jour les accueillit lorsqu’ils atteignirent le premier niveau du parking et son ouïe améliorée perçut un son très faible : le cri perçant de plusieurs tirs de missiles.

Son esprit rationnel eut juste le temps d’intégrer cette pensée. De nombreuses questions lui venaient aux lèvres, mais il décida de les garder pour plus tard et cria un avertissement : « Missiles en approche ! »

Ils bondirent hors du bâtiment en toute hâte. Quelque part au-dessus d’eux, un tir de barrage de missiles frappa brutalement le flanc de la tour de service, et l’onde de choc se propagea vers le bas, au travers des niveaux inférieurs. Le vieux ferrobéton se fendit, puis se craquela avant de voler en éclats. L’immeuble s’effondra autour d’eux dans un déluge de pierres.

Turcio ressentit la pluie de débris plus qu’il ne la vit. La poussière l’aveugla et il se maudit de ne pas avoir mis son casque. Il cligna des yeux et remarqua une autre silhouette en armure de combat en train de se frayer un chemin dans la mêlée et, sans y réfléchir, il tendit la main, tirant sur le bras de son camarade pour l’aider à s’extraire de l’éboulement.

Celui-ci écarta brusquement son bras.

— Occupe-toi de tes affaires, pénitent ! » grogna Ajir en se frayant un passage parmi au milieu des nuages de poussière étouffante.

Turcio se renfrogna et ne dit rien, continuant à avancer au pas de charge. Il percevait les autres soldats autour de lui, de vagues silhouettes rouges se mouvant parmi la pluie de débris. De petits morceaux dégringolaient dans son gorgerin et d’autres, de la taille d’un poing, rebondissaient sur son crâne, provoquant des décharges de douleur. Il trébucha presque mais une force le propulsa en avant. Puluo.

— Avance », dit sèchement le space marine.

La lumière éclatante du jour devint grise lorsque le nuage de poussière les enveloppa.

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