Furie Rouge
Chapitre Trois
Dans l’observatorium de la frégate Tycho, Rafen regardait Eritaen dériver lentement à travers un dôme en verre, avant de disparaître sur bâbord, tandis que le vaisseau quittait son orbite. Le croiseur d’attaque Brutus posté au-dessus d’eux sur tribord les regarda s’éloigner. Le disque argenté en forme de scie circulaire, placé sur le flanc sombre du vaisseau effilé, étincela dans la lumière bleutée de l’étoile du système. Les flammes laser de l’autre vaisseau clignotèrent en guise de salut, contraste marquant par rapport au manque d’intérêt flagrant dont avait fait preuve l’équipage du vaisseau lorsque le Tycho était arrivé quelques jours plus tôt.
Rafen entendit Turcio pénétrer dans la pièce derrière lui mais ne se retourna pas pour accueillir son camarade. Le space marine se racla la gorge.
— Au rapport », commença-t-il.
— Poursuivez », répondit Rafen.
— Le Seigneur Seth et son escorte ont pris leurs quartiers sur le pont d’habitation. Le capitaine Gorn a formulé certaines exigences…
— Qu’elles soient toutes satisfaites », dit le sergent. « Ce sont des invités de marque désormais. Ils doivent être considérés comme tels.
— Oui, seigneur, à vos ordres. » Turcio marqua une pause. « J’ai également des informations venant du pont. Le capitaine m’a informé que nos navigateurs sont installés et qu’ils se préparent à prendre l’espace pour Baal. Je n’ai pas compris la majeure partie de ce qu’il m’a dit, mais en substance, les courants éthériques sont moins encombrés ici que vers les planètes du cœur. Une fois que nous aurons pénétré dans le Warp, nous devrions rejoindre rapidement notre monde natal. »
Rafen hocha la tête.
— Bien. Plus vite nous aurons accompli notre tâche, plus vite j’aurai l’esprit tranquille. » Il prit une longue inspiration. La confrontation avec Seth l’avait perturbé plus qu’il ne voulait l’admettre.
— Aucun de nous ne vous contredira », fit remarquer Turcio. Il marqua une nouvelle pause et Rafen sentit qu’il formulait une question dans sa tête.
— Vous avez une question ? »
Turcio fit un geste de son membre augmétique.
— C’est à propos du seigneur Seth et des Flesh Tearers… Pour être honnête, frère-sergent, j’avais cru que cette mission allait se résumer à des coups d’épée dans l’eau, que nous l’aurions rencontré et que nous serions ensuite repartis bredouille. Je pensais que Seth refuserait la convocation du commandeur Dante.
— Il l’a fait », dit Rafen. « Tu n’avais pas tort.
— Mais il est néanmoins à bord et nous faisons route vers Baal. Qu’est-ce qui l’a convaincu ? » Turcio fronça les sourcils. « Si je peux me permettre, que lui avez-vous dit pour le faire changer d’avis ?
— J’ai suivi les ordres », répondit Rafen en se détournant de la fenêtre. « Je lui ai dit toute la vérité, rien de plus.
— Toute la vérité ? »
Rafen acquiesça.
— Oui, frère, dans tout ce qu’elle a de plus terrible.
— Était-il en colère ?
— Non. Je pense que Seth était attristé au contraire. » Il secoua la tête. « C’est un homme tellement froid. J’ai du mal à lire en lui. » Après quelques minutes, il leva les yeux et croisa le regard de Turcio. « Dis-moi, quel est l’état d’esprit de mes hommes en ce moment ?
— Prêts, seigneur », dit l’autre space marine. « Comme toujours.
— Vraiment ? Après avoir quitté l’avant-poste des Flesh Tearers, je pensais avoir senti de… de la tension dans l’air. »
Turcio prit son temps avant de répondre.
— Je n’ai rien remarqué de tel. »
Rafen sentait qu’il y avait quelque chose de plus mais ne poussa pas plus loin la conversation.
— Très bien, vous pouvez disposer. »
L’autre guerrier salua rapidement avant de sortir, laissant à nouveau le Blood Angel seul dans la pièce. Rafen se rapprocha de la fenêtre et plaça sa main sur le verre blindé, perdu dans la contemplation du vide spatial.
Ils seraient bientôt dans les cieux au-dessus de Baal et retrouveraient les couloirs sacrés de la forteresse-monastère.
Ses pensées s’assombrirent et Rafen revit, comme dans un rêve, les murs voûtés de la chambre d’audience du monastère s’élever autour de lui et Dante qui s’adressait à lui.
— Frère-sergent Rafen, vous pouvez entrer », dit le maître de chapitre en invitant le space marine à franchir les immenses portes de cuivre. Rafen s’inclina profondément avant de s’exécuter, ses robes s’étalant sur le sol autour de lui. Mis à part les hommes de la garde d’honneur – il y en avait seulement deux pour respecter le protocole et c’était tout – chaque Blood Angel dans la pièce ne portait pas d’armure, vêtu à la place des robes de prière rouges et noires du chapitre.
Il était venu ici une fois auparavant, immédiatement après que la barge de bataille Europae se soit amarrée au dock orbital pour panser ses plaies après la bataille sur le monde-sanctuaire de Sabien. Ce jour-là, il avait ressenti un mélange d’émotions contradictoires : de la colère et de la tristesse, de la peur et de la joie, un déluge de sensations qui résonnait encore dans son cœur même plusieurs mois après. Ce lieu, cette pièce, n’était pas la plus décorée ni la plus chaleureuse du monastère, mais elle avait vu s’écrire une grande partie de l’histoire du chapitre. La mort du prédécesseur de Dante, le maître de chapitre Kadeus. L’explosion de la constellation. L’exil de Leonatos. Tous ces événements dramatiques et bien d’autres encore s’étaient déroulés dans cette salle.
L’autre côté de la pièce était dominé par une estrade sculptée dans une pierre basaltique sombre, extraite des mines de Baal IX. De grands calices d’or de la taille d’un terminator imitaient la forme du Graal Rouge et s’élevaient de chaque côté de l’estrade, des flammes rouge sang ronronnant dans chaque coupelle. Il n’y avait pas d’autres sources de lumière, mis hormis la faible lueur dispensée par quelques biolumes à répulseurs. Les flammes projetaient des ombres qui dansaient sur les murs. Dehors, il faisait nuit mais les deux lunes n’étaient pas encore montées dans le ciel pour éclairer de leur lumière dorée les vitraux enchâssés dans les murs.
Des bannières datant d’époques diverses étaient suspendues aux chevrons. Beaucoup d’entre elles étaient d’anciens étendards de guerre provenant de campagnes terminées depuis longtemps ; d’autres, de nature religieuse, reprenaient le Credo Impérial ou des passages du Livre des Seigneurs. Rafen résista à la tentation de lever les yeux pour les examiner en détail. Il était ici pour une bonne raison et on attendait de lui qu’il fasse preuve de circonspection. Qu’on l’ait autorisé à être présent dans cette pièce pour assister à cette réunion était déjà exceptionnel. Il ne voulait rien faire qui puisse susciter le doute sur la raison de sa présence ici, pas même la moindre incartade au protocole.
Quelques hommes formaient un demi-cercle assez lâche au pied de l’estrade de pierre noire. Le maître de chapitre en personne se tenait au-dessus d’eux, assis sur un trône à haut dossier taillé au laser dans une pierre de la même teinte que celle de l’estrade. Il se tenait penché en avant, une main sous son menton patricien, son visage parfait plongé dans une profonde réflexion. Les robes de Dante s’étalaient autour de lui et la seule décoration qu’il portait était le lourd collier doré qui descendait jusqu’à son sternum et où se détachait une reproduction de l’insigne des Blood Angels en platine et jade rouge. Le regard de Dante croisa celui de Rafen l’espace d’un instant et le space marine salua instinctivement son seigneur en essayant de ne faire aucun faux pas. Onze cents ans d’expérience se trouvaient derrière ces yeux noirs aux paupières lourdes. La sagesse paisible qui se dégageait de son maître était presque palpable. La bouche de Rafen devint sèche. Lui, simple soldat, se tenait à nouveau en présence de certains des plus grands Fils de Sanguinius. Dante était sans aucun doute celui qui les dépassait tous mais beaucoup d’hommes dans la pièce étaient eux-mêmes des légendes.
Il jeta un coup d’œil autour de lui. Sur l’estrade, aux côtés de Dante, étaient assis Mephiston et Corbulo. L’un était le négatif de l’autre. Mephiston, celui qu’on appelait le Seigneur de la Mort, maître-archiviste et psyker aux pouvoirs quasiment inégalés, était un homme grand et imposant. Dans cette lumière, il ressemblait à un fantôme, son visage anguleux en pleine concentration. Mephiston sentit le regard de Rafen et le salua de façon imperceptible, ne lui accordant qu’une portion infime de son attention implacable. Rafen le salua à son tour en essayant de réprimer son malaise. Il avait combattu aux côtés du Seigneur de la Mort sur Sabien, et maintenant comme autrefois, il ne pouvait pas se débarrasser de l’impression que Mephiston lisait en lui comme dans du cristal.
Rafen détourna les yeux le premier et observa l’autre conseiller de Dante : Corbulo, Détenteur du Graal. Les robes de l’apothicaire étaient d’un contraste absolu, d’un blanc immaculé bordé de rouge. Corbulo, le plus haut prêtre sanguinien du chapitre, affichait un air sinistre sur son visage buriné surmonté d’une tignasse de cheveux blonds. Rafen ne l’avait jamais rencontré personnellement mais il le connaissait : tous les Blood Angels connaissaient Corbulo, le porteur du Graal Rouge. Lui seul avait le privilège de garder les reliques les plus sacrées, et de les emmener dans les combats selon les ordres de Dante. D’après la légende du chapitre, le Graal Rouge contenait une mesure du sang du primarque lui-même, et comme pour faire écho à la charge de Corbulo, chaque prêtre sanguinien de rang inférieur portait un simulacre de la grand coupe, un symbole capable de rallier les troupes sur les champs de bataille.
Tous les trois représentaient l’essence des Blood Angels. La sagesse et la noblesse, la sauvagerie et la vigueur, la loyauté et la majesté. Ils étaient chacun une composante du sang qui coulait dans les veines de Rafen, et il fut frappé à nouveau par l’immense privilège qu’on lui avait accordé d’être en leur présence.
Il prit place sous une bannière fatiguée qui louait la Libération des Neuf Sœurs puis observa attentivement les autres hommes rassemblés. Le chapelain Argastes. Le premier capitaine Lothan. Caecus, l’apothecae majoris. D’autres encore. Il était en fameuse compagnie, cela ne faisait aucun doute. Rafen serra les poings, dissimulés dans les manches de ses robes. Il sentait qu’il ne méritait pas de respirer le même air que ces héros si nobles et ces hommes si instruits.
Argastes dirigea une brève prière au Grand Ange et à l’Empereur, leur demandant de la clarté et de la force d’âme pour les jours à venir. Puis, Dante se releva et tous les autres guerriers s’inclinèrent. L’assemblée se tint au garde-à-vous après que le maître de chapitre leur ait demandé de se relever.
Il jeta un coup d’œil vers Mephiston, et celui-ci hocha la tête dans sa direction.
— Les barrières psy sont en place, monseigneur. Ce que nous dirons et ferons dans la pièce ne pourra pas être perçu par les agents du Warp.
— Tant mieux », dit le maître de chapitre, « car ce que nous allons évoquer maintenant pourrait devenir la plus grande crise qu’aura traversée notre légion depuis l’assassinat de notre primarque, que l’Empereur protège son âme. »
Un murmure d’inquiétude parcourut la pièce. Le visage très pâle de Lothan laissa apparaître de l’incertitude.
— L’affaire de… » Il jeta un coup d’œil en direction de Rafen. « L’insurrection a été réprimée, n’est-ce pas ? Je pensais que la menace avait disparu.
— Nous avons seulement échangé une menace pour une autre », fit remarquer Corbulo.
Dante hocha gravement la tête.
— Malheureusement. Ce n’est pas de cet incident dont nous avons à discuter mes frères, mais de l’onde de choc provoquée par ses conséquences. Alors que nous avons survécu au maelström, nous risquons de succomber petit à petit au danger qui subsiste, comme dans le sillage du vent-rasoir.»
Rafen sentit ses intestins se transformer en bloc de glace. Il voulait parler, proposer une sorte d’explication ou des excuses, mais il ne trouva pas les mots. Insurrection. Ce mot aiguisé et lourd de sens hantait ses pensées.
C’était une damnation, une malédiction acérée, et Rafen ressentit de la honte lorsqu’il pensa qu’il en avait été le témoin. Aucun frère ne s’était retourné contre son propre frère depuis les temps sombres de l’Hérésie d’Horus et pourtant, pendant les mois qui venaient de s’écouler, les Blood Angels avaient frôlé la guerre civile au sein de leur propre chapitre. Cela avait commencé sur le monde-cimetière de Cybele, lorsque la barge de bataille Blood Angel Bellus avait accouru pour sauver Rafen et sa compagnie d’une attaque de la légion renégate des Word Bearers. Le Bellus leu avait apporté le salut, mais également Arkio, le jeune frère de Rafen. Cette réunion dissimulait néanmoins un but moins avouable : un inquisiteur, un imposteur du nom de Ramius Stele qui avait tout manigancé en cheville avec un démon du Warp. Il avait conçu un plan complexe pour diviser les Blood Angels et le frère de Rafen était devenu sa marionnette.
Même en y repensant maintenant, Rafen frissonna en songeant à l’audace d’un plan si sinistre. Stele avait façonné Arkio dans une parodie du primarque Sanguinius et poussé les space marines autour de lui à croire que le garçon était la réincarnation du Grand Ange. Mais ceci n’était qu’un pari afin de briser le chapitre en deux, de les faire emprunter un chemin de sang vers le Chaos, vers les Puissances de la Ruine que Stele appelait désormais maîtres.
Rafen baissa les yeux vers ses mains. Ces mains qui avaient, l’espace d’un instant, tenu l’arme archéotechnologique connue sous le nom de la Lance de Telesto, ces mains qui avaient ôté la vie à son frère afin de sauver son âme.
Tellement de sang sur ces mains, se dit-il. Et pourtant personne ne le voit. Rafen prit une profonde inspiration, luttant pour ne pas être submergé par l’émotion du souvenir.
Arkio était mort, son corps réduit en cendres sur le bûcher que Rafen avait érigé pour son frère de sang. La lance que Stele avait réclamée pour lui-même était enfermée en sécurité dans le reclusiam de la forteresse-monastère, dans les profondeurs juste en dessous de leur position actuelle. Et beaucoup, beaucoup de ses frères avaient succombé à la fureur qui s’était propagée après le schisme que Stele avait provoqué. Des hommes justes, de grands guerriers. Koris, le mentor de Rafen, avait succombé trop tôt à la folie de la Rage Noire. Delos et Lucion, Sachiel et Alactus…
Alactus : un space marine qui avait combattu aux côtés de Rafen pendant des décennies, qui était mort de ses mains lorsque le conflit les avait opposés. Ses mains couvertes d’un sang pourtant invisible.
Tellement de morts. Une telle ironie était navrante car, après des dizaines de milliers d’années, la plus grande destruction subie par les Blood Angels n’avait pas été infligée par un ennemi extérieur mais par des luttes intestines.
Le doute, la récrimination et un regret infini menaçaient de le submerger, mais Rafen s’obligea à laisser de côté ces émotions sinistres pour revenir au moment présent.
Dante était en train de parler.
— Vous savez tous que notre chapitre a été affaibli par les machinations de Ramius Stele et de ses maîtres démoniaques. Mais ce que vous ne savez pas, c’est à quel point la blessure est profonde.
— Seigneur », dit Argastes, « je vous en prie, parlez franchement. »
Le maître de chapitre fronça les sourcils et il laissa apparaître son grand âge vénérable, l’espace d’une respiration.
— Mes frères, je suis profondément inquiet quant au futur de notre chapitre. L’hécatombe provoquée par la perfidie de Stele et le faux ange Arkio a coûté la vie à nombre de nos frères.
— Combien ? » demanda Lothan.
— Trop », grinça Corbulo. « Morts ou perdus à la Rage Noire. Beaucoup trop.
— Ces événements ont vidé nos rangs au-delà de tout ce que l’on avait connu auparavant. » Dante descendit de l’estrade et s’avança vers Lothan. « Ne l’avez-vous pas ressenti, frère-capitaine ? Lors de votre retour de campagne aujourd’hui, lors de votre arrivée ? » Il fit un geste en direction des murs. « Les couloirs vides. Le silence dans l’arène.
— Je… Je l’ai senti », admit Lothan, « mais je ne pensais pas…
— Pour préserver l’illusion de la normalité, nous avons envoyé nos frères de bataille vétérans sur des champs de bataille dans la galaxie tout entière », expliqua Mephiston. « L’Imperium dans son ensemble ne s’apercevra de rien. Pour le moment, nous pouvons offrir au monde un visage qui n’a pas changé. Mais ce masque se désagrégera avec le temps.
— Si on ne trouve pas une solution, la IXe Légion Astartes ne sera peut-être pas capable de se relever. Nous risquons de devoir vivre en reclus. Nous ne serons pas égaux devant les tâches que l’Empereur attend que nous accomplissions. » Les paroles du maître de chapitre étaient accablantes. « De nouveaux aspirants ont été incorporés sur Baal Secundus et Baal Primus, bien avant la date du tribut mais cela ne sera pas suffisant.
— Et les effectifs ne sont pas le seul danger, », ajouta Mephiston. « Nous avons des ennemis à l’extérieur de l’Imperium mais aussi à l’intérieur. S’ils devaient apprendre que nous sommes… » Il marqua une pause pour articuler ses pensées. « Diminués… Ils pourraient trouver le courage de nous affronter et ainsi tirer parti de n’importe lequel de nos points faibles.
— Nous n’avons plus de marge de manœuvre », dit Dante. « Et comme l’a dit frère Mephiston, l’illusion ne durera qu’un temps. »
Argastes confirma d’un hochement de tête.
— C’est exact. Des agents de l’Ordo Hereticus ont déjà contacté Baal pour poser des questions sur la mort de ce traître de Stele.
— S’ils enquêtent à la vue de tous, on peut être sûrs qu’ils effectuent des recherches de manière clandestine », fit remarquer Caecus, prenant la parole pour la première fois. Son crâne chauve luisait faiblement dans la lumière artificielle.
— Des mesures doivent être prises rapidement », dit Corbulo. « Puisse Sanguinius nous éclairer. »
Caecus se redressa et s’humecta les lèvres.
— Si le haut prêtre me le permet, je pense que c’est déjà le cas. »
Dante se tourna pour observer l’apothicaire.
— Parlez », ordonna-t-il. « Vous êtes au fait de ces préoccupations depuis longtemps, frère. »
Il hocha la tête.
— Oui, seigneur, c’est exact. J’ai entrevu une lueur d’espoir lors de mes recherches, si vous me permettez de continuer. »
Rafen observa l’apothicaire. Caecus était l’un des nombreux prêtres sanguiniens Blood Angels dont la mission était plus temporelle que guerrière. Depuis la propagation de la malédiction dans les gènes des Fils de Sanguinius, il y avait toujours eu des prêtres dont la mission unique était d’étudier les écheveaux complexes du matériel génétique qui constituaient les space marines. Des hommes dont le combat n’était pas seulement contre les ennemis de l’Empereur mais aussi contre la menace permanente que représentaient la Soif Rouge et la Rage Noire. Caecus travaillait à la citadelle Vitalis, un complexe medicae à des centaines de kilomètres de là, situé dans la région polaire de Baal, une étendue hostile et glacée. Reclus là-bas avec une équipe de frères et de serfs, le prêtre avait passé deux cents ans de son existence à essayer de trouver un remède.
— J’ai une solution aux circonstances actuelles, mais elle est radicale, je dois l’admettre, et elle ne plaira pas à tous. Mais en toute bonne conscience, je ne pouvais pas laisser passer une telle opportunité. Nous vivons des moments critiques, n’est-ce pas ? Il faut donc des solutions extrêmes.
— Expliquez alors », dit Corbulo. On pouvait clairement lire le doute sur son visage.
— Il existe une méthode, une technologie qui nous permettrait de compenser les pertes du chapitre en moins d’une année solaire, si on y consacre suffisamment d’efforts. » L’apothicaire hocha la tête, l’air absent. « Mes frères, essayez de vous rappeler, pendant un instant, un moment dans l’histoire passée où un destin identique menaçait une autre Légion Astartes. Il y a dix mille ans de cela, après le massacre par Horus sur Istvaan V de la quasi-totalité de la XIXe Légion.
— La Raven Guard », parvint à dire Rafen. « Les Fils de Corax.
— Oui, ceux-là même. Après la perfidie de l’Archi-Traître – que la lumière de l’Empereur l’abandonne – le primarque Corax a eu besoin de reconstruire rapidement sa légion. Je pense que la méthode qu’il a suivie pourrait nous être utile.
— Caecus », dit Argastes, son expression devenant de plus en plus sévère. « J’ai entendu des récits sur la Raven Guard. Je vous avertis de bien faire attention à ce que vous allez dire en présence de cette honorable assistance. »
L’Apothecae Majoris ne semblait pas concerné par l’avertissement de son frère de bataille.
— Mes frères, j’ai réfléchi. J’ai longtemps réfléchi au problème.
— J’aimerais en entendre davantage », avança Lothan, « si le maître le permet. »
Dante acquiesça.
— Continuez alors. »
Caecus hocha la tête.
— Les Fils de Corax gardent jalousement leurs secrets, mes frères, mais je suis arrivé à trouver une partie de leur histoire lors de mes recherches. Il est dit que le Seigneur de Ravenspire alla chercher, dans des ouvrages datant de l’Âge des Luttes, la sagesse écrite de la main même de l’Empereur concernant la création des space marines.
Rafen écoutait attentivement. Chaque space marine connaissait l’héritage qu’ils partageaient tous et qui provenait du premier de leur espèce créé par les génoforgerons de l’Empereur afin de constituer l’armée qui unifia Terra et la fit sortir de la Longue Nuit. Ces guerriers étaient les précurseurs des space marines de la Grande Croisade et de chaque génération suivante.
— Corax trouva dans ces tomes la manière de renforcer ses effectifs, continua Caecus. Pas dans le dispositif d’incorporation, d’entraînement ou encore le dispositif d’élévation que nous pratiquons actuellement mais dans la maîtrise de la duplication génétique.
— Vous parlez de l’art ancien du replicae », dit Corbulo. « La science que les hommes appelaient clonage.
— Oui, Haut-Prêtre, c’est exactement ce dont je parle. »
La consternation parcourut l’assemblée et la bouche de Rafen devint sèche. Les voies des magos biologis lui étaient inconnues mais même lui savait que créer la vie à partir d’une masse artificielle de matériaux génétiques était… impropre. On disait que certains de ces êtres créés de toutes pièces ne pouvaient absolument pas être qualifiés d’êtres humains, qu’ils n’avaient pas d’âme.
— Je pense que ces méthodes pourraient être utilisées afin de forger de nouvelles recrues qui rejoindront nos rangs, seigneur. » Caecus s’adressait directement à Dante, ses paroles prenant un tour passionné. « Des Blood Angels, taillés dans l’étoffe même de notre légion, amenés à maturité en quelques mois au lieu de quelques années. » Il esquissa un sourire. « L’incarnation pure de l’Adeptus Astartes Sanguinia.
— Pure ? » reprit le chapelain Argastes d’une voix plus que sévère. « Et racontez-nous, frère, comment se termine l’histoire de Corax ? Quels sont ces contes sinistres que se racontent à voix basse les Fils de Russ ?
— Que voulez-vous dire ? » demanda Lothan.
— Corax a bien utilisé les techniques du replicae pour renforcer sa légion lorsqu’elle était au bord de l’extinction », dit Argastes, « mais le chemin qu’il a emprunté ne fut pas de tout repos. Les Space Wolves parlent de… de créatures qui combattaient dans les rangs de la Raven Guard. Des choses plus proches de l’animal que de l’homme. Des rebuts. Des aberrations monstrueuses créées par erreur lors du processus même que vous voulez que l’on utilise.
— Des mutants ? » dit l’un des subordonnés de Lothan avec un dégoût à peine voilé, ce qu’il lui valut un regard de reproche de la part de son commandant.
Caecus s’empourpra légèrement.
— C’est vrai mais c’était il y a dix mille ans de cela. L’Imperium a acquis une meilleure compréhension de ces sciences. Et je suis prêt à parier qu’il n’existe aucun chapitre sous le regard éternel de l’Empereur qui ne connaisse mieux la nature de son sang que le nôtre, Argastes ! Corax était trop impatient. Il ne s’était pas préparé correctement. Nous, nous le sommes. Nous pouvons tirer des leçons des erreurs de la Raven Guard ! » Il regarda à nouveau en direction de Dante.
— Votre plan… » Le maître de chapitre réfléchit un moment. « Vous n’avez pas exagéré lorsque vous avez dit que c’était radical, frère. Le traiter d’audacieux serait un euphémisme. »
Rafen vit l’espoir de l’apothicaire grandir.
— Alors… vous me donnez votre assentiment, seigneur ?
— Non. » Dante secoua la tête. « Moi aussi je connais les histoires dont parle Frère Argastes. Si le puissant Corax, un primarque, un parent de notre Seigneur et maître et un Fils de l’Empereur, n’a pas pu utiliser cet art mystérieux sans faire d’erreurs, alors, Caecus, je vous le demande : qu’est-ce qui vous fait penser que vous serez capable de réussir là où il a échoué ? »
Les paroles posées et choisies avec soin par le maître de chapitre firent hésiter l’apothicaire.
— Je désire seulement faire une tentative. Pour le salut du chapitre.
— Je ne doute pas de votre dévouement aux Blood Angels ni de votre formidable travail, frère. Loin de moi cette idée. Mais ce plan et les risques qu’il implique… Je ne suis pas sûr de pouvoir donner ma bénédiction à une telle entreprise. »
Caecus balaya la pièce du regard, cherchant du soutien mais en vain. Mephiston conclut la discussion par une simple question.
— apothicaire », commença-t-il, « vous ne seriez pas venu porter ceci à notre connaissance si vous n’aviez pas déjà tenté de reproduire le travail de Corax. Qu’avez-vous obtenu ? »
Le regard inquisiteur du Seigneur de la Mort était fixé sur Caecus et il ne pouvait rien dissimuler aux Blood Angels rassemblés.
— Les résultats n’ont pas été à la hauteur de mes espérances. » Admettre une telle chose lui était difficile.
— Si cette option nous est interdite, que nous reste-t-il ? » demanda Lothan. « Nous avons déjà évoqué l’augmentation des dîmes, et je suppose que beaucoup de nos scouts ont été élevés au rang de frères de bataille dans le même temps ?
— Oui », confirma Corbulo, « mais cela sera insuffisant. »
Dante hocha à nouveau la tête.
— C’est exact. Et à ce propos, j’ai pris une décision. Le problème que nous rencontrons ne peut pas trouver de solutions ici au sein de cette forteresse », dit-il en levant les yeux vers la voûte. « Pas même sur les mondes en orbite autour de notre soleil rouge. Nous devons aller plus loin, à travers la galaxie s’il le faut, pour trouver des solutions ailleurs. »
Argastes fronça les sourcils.
— Suggérez-vous que nous prélevions des dîmes secondaires sur d’autres planètes, seigneur ?
— Non, mon ami. » Le maître de chapitre secoua la tête. « Je crois qu’il n’existe qu’un seul moyen de trouver de quoi panser nos plaies après l’insurrection d’Arkio. Nous allons réunir tous nos pairs et, ensemble, nous chercherons une solution parmi tous les Fils de Sanguinius.
— Un conclave », souffla Rafen. « Un rassemblement de tous les chapitres successeurs des Blood Angels.
— C’est bien ça », acquiesça Dante en lui décochant un regard. « Je convoquerai mes cousins en ce lieu et, ensemble, nous trouverons une solution.
— L’unité n’a jamais été un concept prédominant chez nos successeurs, seigneur », dit Caecus, les lèvres pincées. « Nous ne sommes pas des Ultramarines. Certains ignoreront purement et simplement votre appel. D’autres sont tellement éloignés d’ici que nous n’allons peut-être pas réussir à les contacter à temps. »
Lothan se gratta le menton, en pleine réflexion.
— Nous rassemblerons tous ceux que l’on pourra.
— C’est donc décidé », dit Mephiston en se levant. « premier capitaine ? Vous ferez la liaison avec les capitaines au dock orbital ainsi qu’avec les astropathes. Préparez un plan de déploiement pour le maître dès demain matin. » Il s’inclina devant Dante. « Seigneur, avec votre permission, je choisirai les cadres qui serviront de messagers pour transmettre votre requête.
— Faites donc » répondit-il.
La réunion se termina rapidement et ils partirent en petits groupes distincts ; la plupart d’entre eux silencieux et plongés dans leurs pensées, essayant de prendre la pleine mesure de ce qui leur avait été dévoilé. Par respect, Rafen resta en arrière et laissa d’abord partir ses supérieurs car il était le seul à être de grade inférieur.
Caecus croisa son regard lorsqu’il traversa la salle, plongé dans ses pensées. Même s’il arrivait à donner le change, Rafen pouvait voir la raideur dans la démarche de l’Apothecae Majoris, le plissement de ses yeux. Caecus bouillait intérieurement à cause de l’interdiction du maître de chapitre : être remis à sa place par Dante, même après mûre réflexion, ne convenait clairement pas à Caecus. Rafen essayait d’imaginer ce que lui aurait ressenti à sa place, mais il était comme Caecus un space marine et un Blood Angel. Dante était leur seigneur commandeur et ses ordres arrivaient en second, juste après ceux de l’Empereur lui-même. Ce que disait Dante devait être accompli sans discuter. Il n’y avait pas d’autre alternative. Bien que cela ait blessé sa fierté, Caecus avait compris la situation. L’apothicaire vétéran n’aurait jamais atteint cette longévité ni ce poste si cela n’avait pas été le cas.
— Rafen. » Mephiston attira immédiatement son attention en prononçant son nom. L’archiviste se tenait au pied de l’estrade de pierre noire et lui fit signe d’approcher d’un doigt effilé. Il s’exécuta, la tête légèrement baissée. Derrière Mephiston, Dante conversait à voix basse avec Corbulo.
— Seigneur », commença Rafen. « Si vous le permettez, j’aurais une question à vous poser. »
— Pourquoi ai-je été convoqué à cette réunion ? » Il sourit légèrement. « Je n’ai pas besoin d’utiliser mes pouvoirs pour voir ce qui vous préoccupe, frère-sergent. Vous êtes ici car je l’ai estimé nécessaire. Restons-en là, voulez-vous ?
— À vos ordres. » Rafen décida de ne pas poursuivre sur le sujet.
— En fait, je vous ai déjà choisis, vous et votre escouade tactique, comme messagers à destination de l’un de nos chapitres cousins.
— Puis-je demander lequel ? »
Derrière lui, le seigneur Dante avait terminé sa conversation avec Corbulo et celui-ci s’éloignait à présent.
— Ce choix me revient », dit-il en descendant de l’estrade.
Le Blood Angel s’inclina de nouveau.
— Je suis à votre service, seigneur. Ordonnez et j’obéirai.
— Il existe une planète, Eritaen, qui se trouve dans les Marches de Tibre. Elle s’est détournée de la lumière de l’Empereur et ce crime a été puni par le châtiment adéquat. Nos cousins sont ceux qui infligent ce châtiment. » Dante l’observa attentivement. « Dites-moi, frère Rafen, que savez-vous des Flesh Tearers ? »
Il réprima son désarroi immédiat en une fraction de seconde. Rafen était sûr que Dante avait perçu sa réaction mais il n’en dit rien. Rafen choisit ses mots avec soin.
— Ils appartiennent à la Seconde Fondation. Un chapitre peu nombreux avec seulement quatre compagnies de combat. Les Tearers ont la réputation d’être brutaux. Ils sont… fiers et agressifs, monseigneur. Ils représentent la face sombre du Grand Ange de la même manière que nous représentons sa noblesse et sa finesse. »
À sa grande surprise, le Seigneur commandeur se fendit d’un sourire empreint d’ironie.
— Voilà une réponse très diplomate, sergent. Mephiston a eu raison de proposer votre nom pour cette mission ».
Rafen hocha la tête.
— Je ferais de mon mieux pour être digne de sa confiance. »
Le sourire de Dante s’évanouit.
— Vous n’aurez pas le choix. Le maître de chapitre Seth et ses hommes ne souffriront aucune intrusion de notre part, vous devez en être bien conscient. L’accueil qui vous sera réservé sera glacial, voire pire. Mephiston a suggéré que je vous assigne cette tâche car vous semblez être à la hauteur, en avoir la carrure. Mais je vous l’octroie à cause de ce que vous êtes, de ce que vous étiez. »
Rafen eut un goût amer dans la bouche.
— Le frère de sang d’Arkio. »
Dante acquiesça.
— Exactement. » Il réfléchit un instant. « Seth sera le cousin le plus difficile à convaincre. Plus que tous nos autres successeurs. Les Flesh Tearers ont toujours choisi leur propre chemin. Ils refuseront tout ce qui ressemble de près ou de loin à une contrainte. Il va refuser ma convocation. C’est absolument certain.
— Mais alors, monseigneur, comment pourrais-je le convaincre de repartir avec moi ? »
Dante se détourna.
— Dites-lui la vérité, Rafen. Dans tout ce qu’elle a de plus terrible. » Le Seigneur des Blood Angels s’éloigna, laissant le space marine et le psyker seuls dans la pièce.
Rafen réalisa que Mephiston l’étudiait d’un regard froid et inquisiteur.
— Les hommes de Seth vont chercher à vous aiguillonner. Ils vont essayer de vous provoquer en duel. Même s’ils méritent une bonne correction, vous allez refuser, c’est compris ? »
Il acquiesça.
— À vos ordres.
— La mission », psalmodia le psyker. « La mission avant tout, Rafen. Notre confrérie n’a jamais connu de danger plus grand qu’en ce moment. Vous avez reçu une confiance toute particulière en ce jour. Je sais que vous vous en montrerez digne. »
Mephiston partit à ce moment-là et il fallut du temps à Rafen avant qu’il ne réalise qu’il ne restait plus que lui dans la pièce.
Au-dessus de lui, les représentations de l’Empereur et de Sanguinius sculptées dans les murs l’observaient, lui et la mission qu’il devait maintenant accomplir.
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