Furie Rouge
Chapitre Cinq
Juste à l’aplomb du Dôme Solaire, une étoile à quatre branches, taillée dans la pierre marron-rouge des montagnes du Calice, était incrustée dans le sol de marbre gris. Parsemée d’éclats de rubis, elle scintillait lorsque la lumière du soleil rouge, à son zénith, traversait le dôme de verre. Au centre de l’étoile, une mosaïque ovale reproduisait l’insigne des Blood Angels : des ailes tendues d’Est en Ouest, encadrant une goutte de sang dont la pointe était dirigée vers le Nord et l’arrondi vers le Sud.
Le bâtiment existait depuis des milliers d’années. Même pour un membre de l’Adeptus Astartes, pour un guerrier qui aurait vécu au-delà des onze cents ans du seigneur Dante, un tel laps de temps était à peine concevable. Combien de générations de Blood Angels avaient-elles foulé ce sol ? Combien de guerriers ? Combien de vies, maintenant achevées, avaient-elles été passées à servir les mêmes idéaux que ceux défendus par frère Rafen ? Cela représentait purement et simplement l’histoire du chapitre.
Il se tenait à la pointe sud de l’étoile, sa main gauche tenant fermement la hampe de l’Étendard de Signus. Aux trois autres pointes se tenaient des frères de bataille dans la même tenue que lui – armure énergétique et honneurs de bataille – qui portaient eux aussi des bannières symbolisant les plus grandes victoires de leur chapitre. La grande salle circulaire était l’un des espaces ouverts les plus vastes à l’intérieur de la forteresse-monastère, à l’exception de certaines zones d’entraînement. La taille de l’annexe était encore accentuée par le fait qu’il n’y avait aucun pilier, aucune traverse pour soutenir le plafond voûté au-dessus de leurs têtes. La salle aurait pu abriter un titan dans toute sa hauteur et la machine de guerre aurait encore eu de la place pour se mouvoir. De longues bannières étroites étaient accrochées à la base du dôme à intervalles réguliers, chacune arborant le symbole d’un chapitre successeur.
À côté de lui, quatre demi-cercles, composés d’un nombre égal de membres de l’Adeptus Astartes et tous dirigés vers l’intérieur du cercle, entouraient la rose des vents. Leurs armures de bataille comprenaient toutes les variantes et toutes les sous-classes possibles – il y avait même un Dreadnought parmi eux – et, ensemble, elles exhibaient tout l’éventail des rouges : du pourpre jusqu’au rubis, de l’écarlate jusqu’au bordeaux, des teintes profondes comme le sang et éclatantes comme la flamme. À la différence des Blood Angels qui se tenaient sous les étendards vénérables, ceux-ci représentaient les parents lointains de Rafen, les confréries des chapitres successeurs. Ses cousins.
Des murmures parcouraient l’assemblée ; certains frères de bataille renforçaient de vieilles amitiés, d’autres manifestaient des signes prudents de respect les uns envers les autres, d’autres encore se tenaient immobiles et silencieux, droits comme des statues. Leurs caractères et leurs attitudes étaient tout aussi différents que la couleur de leurs armures.
Rafen n’eut pas à beaucoup tourner la tête pour savoir qu’immédiatement à sa droite se trouvait le contingent des Angels Sanguine, resplendissants dans leurs armures noir et rouge aux casques polis étincelants. À sa gauche se trouvaient Gorn et Seth des Flesh Tearers et, en suivant le cercle, le pourpre tirant sur le gris des Angels Vermillion, l’armure au liseré d’or des Blood Drinkers, et tous les autres après eux… Il laissa son regard balayer les silhouettes rassemblées ici devant lui, et fut ébloui par un tel spectacle. Des servo-crânes sur répulseurs bourdonnaient au-dessus de leurs têtes, enregistrant chaque seconde sur des bobines de données ou des magnéto-picts, pour la postérité ; mais Rafen était bien là, vivant l’événement en direct, faisant partie intégrante de l’histoire en train de s’écrire.
Tout l’héritage de Sanguinius était regroupé dans cette pièce, avec, rassemblés sous un seul et même toit, des représentants de presque tous les chapitres qui avaient prêté allégeance à la lignée du Grand Ange. Le regard de Rafen passait de l’un à l’autre, identifiant certains space marines de chapitres qu’il n’avait connus jusque-là que de nom ou parce qu’ils étaient mentionnés dans des manuels de guerre. Là, la Blood Legion et ses armures aux rayures rouges et bleues électriques ; là encore, les Angels Encarmine, portant les même couleurs que Rafen mis à part un simple liseré d’un noir mat ; à côté, le damier de neige pâle et de rubis des Red Wings et enfin le pourpre éclatant des Blood Swords, le symbole d’une lame en pleurs visible sur leurs épaules. Tous ceux-là et bien d’autres encore, unis par un lien de parenté unique.
Mais, comme dans toute famille normale, il régnait une certaine animosité au sein de la fraternité des Fils de Sanguinius.
Rafen réalisa que le frère-capitaine Gorn observait le groupe d’Angels Sanguine avec un intérêt non-dissimulé. La plupart des guerriers rassemblés étaient tête nue, mais seuls les Angels Sanguine avaient gardé, tous sans exception, leur visage dissimulé sous leurs casques bicolores. Cette particularité propre à de leur chapitre était largement connue même si elle demeurait nimbée de rumeurs et de suppositions. Les frères des Angels Sanguine évoluaient habituellement masqués sur le champ de bataille et dans les lieux où ils pouvaient être vus par d’autres personnes. Ce n’est qu’entre eux, lorsqu’ils se retrouvaient parmi leurs congénères, qu’ils enlevaient leurs casques et, même à ce moment-là, ils se réfugiaient sous des robes munies de grandes capuches. Quand il était encore aspirant, Rafen avait entendu beaucoup d’histoires grotesques et épouvantables sur ce que les Angels Sanguines cachaient aux yeux de tous et les avaient écartées, les considérant comme des bavardages futiles. Mais maintenant qu’il se tenait près d’eux, il ne pouvait s’empêcher de se rappeler ces fables et laissa travailler son imagination, l’espace d’un instant.
Gorn, par contre, ne tenait pas vraiment à garder ses pensées pour lui.
— Rydae ? » murmura-t-il en regardant fixement l’un des officiers. « C’est bien toi ? »
Rafen observa l’autre space marine du coin de l’œil. L’Angel Sanguine ignora le Flesh Tearer.
— Pas facile à dire », continua Gorn. « Difficile de les différencier. » La tension entre eux devint palpable. « Frère, tu me reconnais ? Non ? » Le Flesh Tearer gloussa doucement. À ses côtés, le maître de chapitre de Gorn ne prêtait pas attention à ces messes basses, comme si Seth les considérait indignes de son attention. « Ah je vois. Tu m’en veux toujours après notre rencontre sur Zofor ? Peut-être à cause de la défaite ? »
Pour la première fois, le capitaine des Angels Sanguine pivota légèrement la tête afin que sa visière d’émeraude puisse regarder Gorn directement.
— Il n’y a pas eu de défaite. » La réponse était visiblement lourde de menaces. « Seulement une… ingérence de ta part. »
Gorn afficha un sourire pincé et forcé.
— Cela me fait de la peine que tu voies les choses comme ça. »
Le casque pivota dans l’autre sens avec une précision toute mécanique.
— Je n’ai que faire de ta susceptibilité si fragile », dit Rydae d’une voix rauque. « Ni de ta conversation. »
Rafen vit Gorn serrer le poing et sut que la situation était en train de dégénérer. Avec un léger mouvement du poignet, Rafen frappa le sol de marbre avec l’extrémité de la hampe et un clac sonore attira l’attention des deux space marines.
— Honorables frères-capitaines », dit-il avec fermeté, « avec tout le respect que je vous dois , ce n’est peut-être ni le moment ni le lieu. »
Rydae demeura silencieux mais Gorn décocha à Rafen un regard empoisonné. « Un Blood Angel a bien sûr toujours raison. »
Avant qu’il n’ait pu répondre quoi que ce soit, une voix claire et puissante s’éleva dans la Grande Annexe.
— Frères », appela Mephiston, « rassemblons-nous. »
Le silence se fit immédiatement dans la salle. Des pas résonnèrent alors que des guerriers approchaient des quatre pointes de la rose des vents, deux hommes à chaque fois. De l’Est s’approcha le prêtre sanguinien Corbulo et de l’Ouest le psyker Mephiston, chacun accompagné d’un guerrier vétéran, le casque doré de la garde d’honneur niché au creux du bras. Situés derrière Rafen, deux autres Blood Angels s’avancèrent avec un autre étendard – celui-ci représentant Sanguinius lui-même dans sa pose la plus courante – les ailes déployées et le visage tourné vers les cieux, tenant sa coiffe et son graal. Du Nord approcha Dante, accompagné par le capitaine de sa garde d’honneur.
Les rayons du soleil accrochèrent sa silhouette et le maître de chapitre fut enveloppé d’un halo de lumière écarlate. Le seigneur Dante portait son armure d’artificier de cérémonie, une enveloppe de céramite dorée soigneusement polie incrustée d’ailes de perles, de rubis et de jade scintillants. Son casque représentait un visage immobile, reflet du masque mortuaire de Sanguinius. Comme tous les guerriers rassemblés, il ne portait aucune arme mis à part une dague glissée dans sa botte. Pendant un court moment, Rafen fut hypnotisé par la vision de cette armure, perdu dans le souvenir lointain, des mois auparavant, d’un sous-sol sur le monde-forge de Shenlong, un souvenir où la représentation d’un autre guerrier doré s’était tenue devant lui. Il cligna des yeux et secoua légèrement la tête pour reprendre ses esprits. Rafen se concentra et vit que Mephiston le regardait avec curiosité. C’était sur l’insistance du Maître archiviste que Rafen avait reçu le privilège de porter l’une des bannières sacrées du chapitre. Une partie de lui s’interrogeait sur les raisons du Seigneur de la Mort : les autres guerriers qui portaient les étendards aujourd’hui étaient tous des capitaines, et Mephiston n’était pas connu pour octroyer des faveurs sans avoir une bonne raison. Mais Rafen demeurait un simple sergent et il n’avait pas à contester la volonté d’un frère si vénérable.
Les nouveaux arrivants se rassemblèrent sur la mosaïque ovale. Corbulo fit signe de la tête aux porte-étendard ainsi qu’aux membres de la garde d’honneur ; tous posèrent un genou à terre. Rafen effectua attentivement chaque geste avec la plus grande précision. Dante s’inclina ensuite vers la bannière de chapitre et la représentation de leur primarque, chaque space marine présent dans l’immense salle faisant de même.
— Frater Sanguinius », dit le maître de chapitre, sa voix, amplifiée par le vox de son casque, portant à travers la salle silencieuse. « Frères de Sang. Au nom de l’Empereur de l’Humanité et du Grand Ange, j’ai l’honneur et la fierté de vous accueillir sur Baal, le berceau de notre héritage.
— Pour la gloire de Sanguinius et de l’Imperium de l’Humanité », psalmodia Mephiston.
— Pour la gloire de Sanguinius et de l’Imperium de l’Humanité. » Chaque guerrier dans la salle répéta l’invocation, leurs paroles résonnant sous le dôme.
Dante se releva et l’assemblée fit de même. Rafen osa un regard sur le côté vers Rydae et Gorn : l’attention des deux hommes était désormais uniquement fixée sur le maître de chapitre des Blood Angels.
Dante leva les mains et ôta le casque figurant le masque mortuaire pour le donner à Corbulo. Il croisa le regard de toutes les personnes présentes dans la pièce, son expression était calme et paternelle.
— Mes cousins et mes frères. Sang de mon sang. Mon cœur se remplit de joie en contemplant un rassemblement aussi formidable que celui-ci, et je ressens une grande humilité en voyant les visages présents devant moi en ce jour. Le fait que vous soyez venus ici à ma demande, sachant seulement que cet appel venait de Baal, m’impose le plus grand respect. Qu’importe la planète que vous considérez comme votre monde natal, qu’importent tous les soleils qui éclairent l’espace entre ici et là-bas, ceci est notre lieu de naissance spirituel. » Il leva une main gantée d’or. « Et entre ces murs, nous parlerons d’une affaire de la plus grande importance concernant l’héritage de Sanguinius. En discuter sans vous aurait été impensable et mon seul regret est de ne pas avoir pu rassembler une voix pour chacun des chapitres frères en vue de cette assemblée unique. » Il indiqua de la tête un groupe d’étendards qui flottaient seuls, et parmi eux une bannière à damier ornée d’un cœur qui saignait.
Dante ramena ses mains sur sa poitrine et fit le geste de l’aquila juste au-dessus de la goutte de rubis qui ornait son pectoral. « Offrons une prière à l’Empereur, puisse son regard être éternel et ne jamais faillir, de même que l’esprit de notre primarque. Puissent-ils nous protéger pour les jours à venir, et nous octroyer leur bénédiction ainsi qu’une partie de leur sagesse infinie. »
Rafen imita les autres space marines et plaça ses mains sur sa poitrine devant la hampe de l’étendard. Son regard trouva Mephiston et resta fixé sur lui. Il vit le psyker en pleine concentration, ses narines dilatées comme s’il avait senti une odeur abominable. Puis la minute d’après, le Seigneur de la Mort cligna des yeux et l’impression se dissipa, laissant une expression troublée sur son visage.
L’œil de Rafen fut attiré par des mouvements au-dessus de lui et il vit, dans la galerie des observateurs, les très nombreuses silhouettes en robes d’autres space marines vétérans. Grâce aux optiques grossissantes de son casque, il aperçut le premier capitaine Lothan, le grand Chapelain Lemartes, ainsi que l’acerbe Argastes à ses côtés. Mais, tandis que chaque guerrier inclinait la tête dans la prière, Rafen fut subitement assailli par une question tandis qu’il cherchait parmi l’assemblée quelqu’un de visiblement absent.
Où était L’Apothecae Majoris ? Où était Caecus ?
Les lourds battants de la porte du laboratorium se replièrent pour faire place à l’inconnu ; les verrous à pistons relâchèrent des jets de vapeur blanche qui allèrent s’enrouler autour de ses chevilles. Surpris, Fenn sursauta et posa le râtelier d’éprouvettes qu’il portait pour ne pas le faire tomber. L’homme inspecta la pièce avec un intérêt paisible, comme s’il observait une œuvre d’art dans une galerie. Fenn croisa son regard et le nouvel arrivant lui décocha un sourire perdu dans un visage ridé et hâlé, de la couleur d’un vieux cuir rongé par l’âge. Derrière lui s’agitait une forme sombre et rectangulaire, ses contours étaient indistincts dans la lumière faible des biolumes.
Le serf se retourna lorsqu’il entendit le bruit des pas de son maître et vit Caecus s’approcher avec Nyniq à ses côtés. L’expression de la femme se transforma en quelque chose que Fenn n’avait jamais vu avant : de la joie.
— Mon maître », souffla-t-elle. « Que l’Omnimessie vous protège. »
— Et vous de même, mon élève. » La voix de l’homme était calme, posée.
Nyniq s’inclina légèrement et l’inconnu l’embrassa chastement sur le sommet de sa tête. Il était beaucoup plus grand que la normale.
— Haran Serpens, je présume ? » dit Caecus.
Ces paroles furent accueillies par un léger salut.
— En effet, Majoris. Je vous remercie pour votre gracieuse invitation.
— Comment êtes-vous arrivé si vite jusqu’ici ? » dit Fenn avant même d’avoir formulé la question dans sa tête – ce qui lui valut un regard de biais de la part de son maître.
Serpens ne parut pas se soucier de la question.
— Nous avons nos propres moyens. » Il tapota le symbole de l’Adeptus Mechanicus – le rouage et le crâne – qui fermait le manteau jeté sur ses larges épaules.
— La chance a voulu que je ne sois pas très loin d’ici lorsque j’ai reçu la transmission codée de Nyniq. J’ai trouvé le contenu de son convocode pour le moins intéressant. » Il jeta un coup d’œil à l’entrée. « Puis-je entrer, Majoris ? Si vous le voulez bien… »
Caecus l’invita à s’avancer.
— Je vous en prie, techno-maître. Mais comprenez bien que, une fois que vous serez entré, vous devrez respecter certaines conditions. »
Serpens échangea un regard avec la femme.
— Quelles que soient vos directives, Blood Angel, je m’y soumettrai. Il n’y a que le travail qui m’intéresse. Nyniq m’a dit qu’il était dans mon intérêt de me trouver ici, donc me voici. » Ils échangèrent un sourire complice. « Je lui fais totalement confiance. » Il inclina la tête. « De quelle manière voulez-vous que je vous aide à servir notre Empereur ? »
Caecus lui répondit par une autre question.
— Où est votre vaisseau ? Il est vital que votre présence ici demeure confidentielle, du moins pour le moment. Il est hors de question qu’un vaisseau des autres chapitres successeurs aie maille à partir avec le vôtre.
— Il n’y a pas à s’inquiéter », fit remarquer Serpens tout en observant attentivement une fiole remplie de sang. « Mon transport s’est éclipsé. Personne, en dehors de celles présentes dans cette pièce, ne sait que je suis arrivé sur Baal. » Le magos scientifique marcha lentement autour de la pièce pour en prendre toute la dimension. La chose qui avait attendu derrière lui s’avança d’un pas lent et prudent : une haute boîte en acier sombre posée sur un bouquet de longues pattes arachnéennes. L’un des côtés de la boîte arborait un masque de porcelaine orné de capteurs verts en guise d’yeux et de bouche. La chose mécanique se déplaçait avec délicatesse, ne s’écartant jamais très loin de Serpens.
— Vous devez comprendre que les recherches que nous menons ici relèvent du plus haut secret », fit remarquer Caecus. « Nyniq m’a garanti que vous étiez un homme de grand savoir et de grande discrétion.
— J’aime à le penser », acquiesça le techno-maître d’un air approbateur. « Ah. Je vois que vous utilisez les protocoles Ylesia comme source d’exploitation pour vos bio-cultures. Un bon choix, un très bon choix. J’ai travaillé moi-même avec une version modifiée de ce médium. » Il sourit à nouveau. « Je pense pouvoir me faire une idée des recherches que vous avez entreprises. »
Malgré tous ses efforts, Fenn ne pouvait détacher son regard du techno-maître. Sous son épais manteau d’hiver, fait à partir de peau d’animal brun foncé, Serpens portait un pardessus étrange qui combinait les éléments d’une armure de combat de l’Adeptus Arbites et les liens d’entrave d’une camisole de force. Il portait d’innombrables gilets de coupe disparate, dont le seul point commun était les multiples goussets qu’ils comportaient. Le magos scientifique avait en guise de chevelure une tignasse blonde qu’il portait en nattes serrées sur son crâne et qui retombait en une tresse serpentine dans son dos. Mais c’était la taille de l’homme qui avait retenu son attention : Fenn avait déjà rencontré des membres du Magos Biologis ainsi que de l’Adeptus Mechanicus en plusieurs occasions, mais il n’avait jamais rencontré quelqu’un de cette stature.
— Je ne suis pas ce à quoi vous vous attendiez ? » Il observait Fenn.
— C’est vrai », reconnut le serf. « Vous avez la taille d’un space marine. » Il indiqua Caecus de la tête et vit que son maître pensait la même chose.
— En effet », reconnut Serpens. « Pendant toute ma vie, j’ai essayé de ressembler par petites touches à un space marine, à l’enfant le plus parfait de l’Empereur. » Il posa son regard sur ses mains gantées de cuir noir. « J’espère que le Majoris me pardonnera cet orgueil si humain, mais j’ai modifié ma chair à plusieurs reprises afin de partager une fraction de la grandeur que vous avez reçue en cadeau. » Serpens s’inclina. « Vous devriez considérer cela comme le plus grand compliment que l’on puisse faire.
— Je vois », dit prudemment Caecus.
Fenn se doutait néanmoins que son maître pensait la même chose que lui. Que voulait dire Serpens ? Avait-il entrepris de se faire implanter des organes artificiels, identiques à ceux des space marines ? C’était l’explication la plus probable du changement corporel radical que le magos avait entrepris. Cette pensée mit Fenn mal à l’aise – encore plus qu’il ne l’était déjà – mais l’attitude de son maître avait changé. Caecus avait décidé de ne pas approfondir le sujet, du moins pour l’instant.
— Et ceci ? » Le Blood Angel indiqua la boîte métallique. « C’est votre serviteur ?
— En quelque sorte », admit Serpens. « C’est un simple système de transport autonome pour mon équipement de première nécessité. Pour les instruments de chirurgie, ce genre de choses. » Il claqua des doigts dans un code rapide, si rapide que Fenn ne put le comprendre, et la chose mécanique s’éloigna vers un coin de la pièce, ses jambes mécaniques soupirant et cliquetant.
Serpens s’arrêta et joignit ses mains en signe d’allégeance.
— Mon cher membre de l’Adeptus Astartes, Seigneur Caecus, si je peux me permettre, laissez-moi dire le mot. Replicae n’est-ce pas ? » Il n’attendit pas la réponse. « C’est ma spécialité et les dispositifs autour de nous sont destinés à œuvrer dans ce domaine. Je gagerais que vous avez besoin de compétences telles que les miennes pour résoudre un problème épineux que vous pose cette interaction biologique si insaisissable. » Il effleura le visage de Nyniq. « Mon élève, aussi douée soit-elle, ne m’aurait pas appelé si cela n’avait pas été le cas. Et je vous le dis, ici et maintenant, et si je ne me suis pas trompé, que je serais honoré de me joindre à vous pour résoudre ce problème. » Sa voix se fit murmure. « M’autorisez-vous à me joindre à vous ? J’ai toujours rêvé de travailler main dans la main avec les maîtres biologiens de l’Adeptus Astartes.
— Et que ferez-vous si votre travail vous demande de faire passer votre loyauté envers le Magos Biologis au second plan pour les besoins de mon chapitre ? » Caecus le regarda droit dans les yeux. « Que ferez-vous ? »
Serpens détourna la tête le premier.
— Seigneur… Puis-je vous confier quelque chose ?
— Je vous en prie.
— Les travaux publiés sous le nom de Haran Serpens sont devenus de moins en moins stimulants à mesure que les années passent. Ma dernière victoire marquante fut contre la Peste des Nuées… Et je n’ai rien fait de notable depuis. Je suis sur la touche, Majoris. Je piétine. J’aimerais avoir l’occasion de faire quelque chose de valable encore une fois. Je ne vois pas meilleur service que de collaborer avec les Fils de Sanguinius. Ma loyauté va uniquement à Terra et à l’Empereur. » Fenn décela une infime trace de désespoir dans la voix du techno-maître.
— Nyniq s’est révélée être un bon élément », commença Caecus. « Je suis sûr que vous le serez encore plus. Mais je dois être clair, Serpens. Une fois que vous aurez décidé de nous rejoindre ici dans la citadelle, il vous sera interdit de communiquer avec l’extérieur. Les secrets qui vous seront confiés ne devront pas être dévoilés sous peine de mort. Interdiction de parler de tout ceci avant terme. »
Serpens acquiesça.
— Seigneur Caecus, je subis déjà la colère de mes supérieurs pour m’être éclipsé afin de venir de mon propre chef sur Baal, je ne ferai pas marche arrière maintenant. » Il tendit sa main au Blood Angel. « Je vous le dis clairement, mettez-moi à l’épreuve. Mettez-moi à l’épreuve et ensemble nous surmonterons tous les obstacles. Nous montrerons ce qu’est la majesté à l’Empereur. »
Fenn se raidit en entendant les paroles du techno-maître. Il les avait déjà entendues une fois, quelques mois auparavant, durant une rencontre qui s’était déroulée presque de la même manière.
Nous montrerons ce qu’est la majesté à l’Empereur. Il fixa Nyniq. Elle avait prononcé ces mots qui résonnaient encore faiblement dans les souvenirs du serf. Fenn la regarda s’incliner et suivre Serpens de façon très obséquieuse et il se rappela la première fois où il l’avait vue.
Les libraria de LXD-9768 étaient si vastes qu’ils recouvraient la majeure partie de ce monde morne et anonyme. La surface minérale de cette planète, elle-même dotée d’une atmosphère riche en nitrogène, avait été polie par les terribles tempêtes terrestres et les ouragans provoqués par le mouvement complexe de trois lunes-astéroïdes. Ces satellites avaient maintenant disparu, érodés petit à petit par les extractions de l’Adeptus Mechanicus pour construire des alignements interminables de casemates d’un bout à l’autre de l’horizon : salle après salle, annexe après annexe, chaque installation de stockage abritait des milliers de livres, parchemins, picts et autres modes de conservation de données. Des continents insulaires entiers étaient dédiés à certains types de média, même à des systèmes préhistoriques tels que les cassettes magnétiques, disques enregistreurs et cylindres à circuits intégrés.
Des mondes comme LXD-9768 étaient disséminés sur toute la surface du disque galactique, des planètes choisies pour leur grande inertie, des lieux très éloignés de tout soleil en fin de vie, de toute frontière xenos ou toute autre source de dangers potentiels. Beaucoup dupliquaient les enregistrements d’autres mondes identiques, avec des copies redondantes et innombrables éparpillées un millier de fois à des années-lumière de là mais tous ces mondes n’étaient pas identiques. Depuis la Longue Nuit et la perte des plus grandes technologies de l’Humanité, les millénaires suivants avaient été les témoins de recherches difficiles pour retrouver ce qui avait été auparavant connu de tous. L’Adeptus Terra, dans sa sagesse infinie et sa patience sans bornes, avait décrété qu’un tel plongeon dans les ténèbres ne devait jamais se reproduire.
D’où la création des libraria. Des planètes dédiées au stockage de fichiers, dans des espaces aussi grands que des villes, où étaient dupliquées et protégées toutes les informations, de sorte que la perte de n’importe laquelle d’entre elles ne signifierait pas la destruction de la base de savoir de l’Humanité. Chaque fait retrouvé du passé, comme chaque donnée fabriquée depuis, avait sa place ici. Rien ne devait être perdu une nouvelle fois.
Mais entre le rêve et la réalité, il y avait un monde. Au quarante-et-unième millénaire, les informations viables avaient le même pouvoir que dans les temps anciens, et ceux qui les possédaient les protégeaient comme des trésors. Au lieu que les libraria ne deviennent le réceptacle du savoir, elles furent transformées en grands canyons poussiéreux remplis de données inutiles collectées par une bureaucratie qui collectionnait tout, comme si tout était de la plus grande importance, même si cela n’avait aucune valeur ou aucune utilité réelle. Les archives sur LXD-9768 ne pouvaient pas dire à un visiteur quelles avaient été les paroles prononcées par l’Empereur lors de son accession au Trône mais elles pouvaient lui donner le chapitre et le verset concernant les motifs migratoires d’espèces éteintes de rongeurs dans les niveaux inférieurs des cités-ruches situées sur des mondes disparus depuis des siècles.
Les libraria poursuivaient leur besogne, collectant et fusionnant des informations sur la manière dont un cétacé pouvait filtrer l’eau grâce à ses fanons pour absorber le krill. Et parfois, par pur hasard, elles enregistraient des données qui avaient vraiment de la valeur.
Il avait fallu six jours à Fenn pour localiser la bonne annexe, après d’interminables palabres et disputes avec les scribes et les érudits qui tenaient le rôle de gardiens des grands champs de données enfermés dans les magasins de la libraria. Les autorisations adéquates avaient enfin été fournies, inscrites sur un morceau de carton graisseux plié en deux et marqué d’une dizaine de cachets et de poinçons de validation. Les livres étaient tout proches, à l’abri dans une cave souterraine.
Pendant que Fenn travaillait, Caecus était resté à bord de leur navette Aquila, préférant méditer dans la soute austère. Il n’avait ni mangé ni dormi depuis leur départ de Baal et avait dit peu de choses au serf pendant le voyage à bord du transport, puis à bord de la navette à destination de LXD-9768.
Dire que son maître était préoccupé était un euphémisme. Il s’était replié sur lui-même dès qu’il était revenu à la citadelle Vitalis après son entrevue avec le seigneur Dante. Caecus avait investi tellement d’espoirs dans cette entrevue, totalement confiant dans le fait que le maître de chapitre allait accepter sa proposition pour reconstruire ses forces. Caecus, et Fenn avec lui, ne s’était pas attendu à une réponse négative. Peut-être étaient-ils trop fascinés par cette idée, trop obnubilés par ces travaux pour ne pas penser que d’autres auraient pu les trouver contestables.
Fenn s’attendait à ce que Caecus ordonne la fermeture du laboratorium, et l’abandon des recherches. Mais lorsque l’Apothecae Majoris ne fit ni l’un ni l’autre, le serf n’émit aucune objection. Il comprenait la manière de penser de son maître : les critiques de Dante pouvaient être battues en brèche en obtenant la bonne combinaison de résultats. C’était le travail de Fenn d’aider son maître à réussir dans cette entreprise. C’était la raison de leur présence ici, à suivre une piste plutôt mince. Ils y avaient trouvé la trace de certains volumes qu’ils recherchaient. Ces livres, prétendument copiés par les moines d’Ionai à partir d’enregistrements effectués par Frère Monedus, un apothicaire vétéran de la Raven Guard, contiendraient une quantité importante de données à propos des expérimentations du primarque Corax sur les techniques de récolte accélérée des zygotes. Ces volumes avaient atterri par hasard sur LXD-9768, sauvés de la destruction d’une station valetudinarium, quelque part dans l’Ultima Segmentum.
Caecus avait manifesté des signes d’intérêt, les premiers depuis des semaines, mais, lorsqu’ils atteignirent l’annexe, ils se transformèrent rapidement en un agacement maussade. Le scribe à l’entrée de la bibliothèque sembla surpris de les voir : vous n’êtes pas les premiers visiteurs aujourd’hui, dit le prêtre-scribe. De telles visites étaient apparemment inhabituelles.
Nyniq se trouvait à l’intérieur, en train de lire les documents de Monedus à l’aide d’un instrument à champ de répulsion qui lui permettait de tourner les pages sans les toucher.
Fenn prit d’abord cela comme un tour cruel du destin, que ce magos soit arrivé à la même récompense que son maître, le même jour ; mais il apprit plus tard que ce n’était pas vrai. Nyniq avait essuyé les menaces voilées du Seigneur Caecus et révélé petit à petit qu’elle se trouvait là car elle avait entendu parler de la quête de L’Apothecae de document traîtant du clonage. Elle expliqua qu’elle aussi travaillait dans ce domaine. Nous pourrions faire de telles avancées si nous regroupions nos efforts, suggéra-t-elle.
Évidemment, Fenn la détesta sur-le-champ. Elle était aussi arrogante que belle, ciselant ses paroles pour jouer avec les nerfs de son maître, piquant l’intérêt de Caecus grâce à ses grandes connaissances et, se retirant ensuite, comme une autre femme séduirait un homme avec des promesses charnelles. Et elle était très expérimentée à ce jeu-là. Nyniq suggéra innocemment qu’elle pourrait tout simplement rapporter au seigneur Dante qu’ils s’étaient rencontrés et qu’elle pourrait contacter les Blood Angels directement, tout en sachant pertinemment que Caecus recherchait la confidentialité. L’Apothecae avait plus tard avoué à Fenn qu’il avait même pensé ôter la vie à cette femme encombrante, à s’en débarrasser une bonne fois pour toutes. Mais quelles auraient été les conséquences d’un tel acte ?
Le serf la regarda gagner progressivement la confiance du Blood Angel, excitant sa curiosité, suscitant sa fascination. Fenn sut que le moment était venu quand Nyniq présenta à son maître un écheveau complexe de formulae biologis, un document d’une complexité telle que seul le space marine pouvait parvenir à l’appréhender.
La femme avait néanmoins compris l’ensemble du document. Les articles de Monedus n’étaient pour elle que les pièces manquantes d’un puzzle et elle voulait les réunir dans le cadre des recherches effectuées sous la direction de Caecus.
Caecus aurait peut-être refusé l’offre de Nyniq s’il n’avait pas manqué de temps, ni essuyé le refus de Dante. Il aurait juste pris ce qu’il voulait d’elle et l’aurait laissé, brisée, sur le sol de pierre de la réserve mais l’Apothecae Majoris dissimulait en vérité un désespoir maussade. Il ignora l’avis de Fenn et accepta l’offre d’assistance de Nyniq, en échange d’un certain partage des fruits de ces recherches.
Nous montrerons ce qu’est la majesté à l’Empereur, avait-elle dit, nous marcherons dans ses traces et créerons des demi-dieux à partir de l’argile grossière des mortels.
— Quel marché avons-nous conclu ? » dit Fenn dans un souffle, ses mots dépassant à peine ses lèvres. Il observa son reflet dans la porte de l’une des vitrines adossées aux murs du laboratorium.
C’était une erreur. De formuler cette affirmation en son for intérieur, d’aller à l’encontre de son seigneur et maître dans le secret de ses pensées, même cela mettait son bon sens à l’épreuve. Il avait passé sa vie au service du Seigneur Caecus et de ses grands travaux, au service des Blood Angels et de Sanguinius. Mais recruter Nyniq avait introduit le ver dans le fruit, et maintenant cet individu, ce dénommé Haran Serpens ? L’impatience de son maître à prouver qu’il avait raison le poussait à faire des choix radicaux. Néanmoins, Fenn ne pouvait pas lui faire part des doutes qui grandissaient en lui. Il avait mentionné son antipathie pour cette femme, en vain. Ses inquiétudes concernant les deux serviteurs du magos biologis étaient réelles et justifiées, et c’était de son devoir de faire le nécessaire.
Mais comment ? Les dénoncer tous les deux sans preuves valables – son antipathie mise à part – était stupide. Il n’y avait aucune preuve que Nyniq avait fait moins que ce qu’elle avait promis, à savoir de l’aider dans ses recherches et d’y intégrer celles de Monedus.
Il lui fallait une raison solide. Trouver quelque chose de tangible, une preuve que les magos manipulaient les recherches de Caecus pour leur propre compte.
Fenn observa Serpensalors qu’il conversait avec son maître. Un soupçon sans preuve ne servait à rien, se dit-il. C’est à moi d’en apprendre plus sur ce techno-maître. Je trouverai ce que lui et cette femme ont derrière la tête, et je les exposerai au grand jour.
— Fenn, » dit brusquement Caecus. « Approche. Amène-moi le rapport du genetor sur les itérations les plus récentes. »
Le serf s’inclina profondément en prenant soin de dissimuler ses soupçons.
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