Furie Rouge
Chapitre Quatorze
Rafen n’avait jamais rien vu de plus beau ni de plus terrifiant à la fois. Le souffle coupé par la vision qui s’offrait à eux, les Blood Angels franchirent en silence la dernière section de la rampe circulaire avant de se regrouper à l’extrémité de la plate-forme funéraire.
Argastes, comme l’exigeait sa fonction, se mit à genoux, courba la tête et commença à prier. Sa voix était si basse que Rafen avait dû mal à entendre ses paroles ; mais aucun d’entre eux n’en avait vraiment besoin. Chaque guerrier connaissait l’invocation par cœur et ils adoptèrent tous la même position, récitant silencieusement le verset les yeux baissés.
Mephiston jeta un coup d’œil par-dessus son épaule et leur fit discrètement signe de se lever. Rafen s’exécuta en chassant un tremblement dans ses jambes car l’entraînement qu’on lui avait inculqué lui ordonnait de se mettre à genoux en présence d’une telle gloire.
— Écoutez », dit le Seigneur de la Mort d’une voix feutrée. « Nous ne sommes pas des vierges effarouchées venues ici en pèlerinage. Montrez vos visages à votre primarque. Qu’Il puisse vous voir. »
Chacun d’entre eux retira son casque et tous se laissèrent baigner par la lumière ambrée. La sensation était comparable à la caresse du soleil lors d’une journée idéale, sans nuages. La couleur était attirante, transcendante. Il y avait ceci et tellement d’autres choses qui touchaient Rafen au plus profond de lui, éveillant dans son cœur des émotions indescriptibles. Il aperçut du coin de l’œil Puluo essuyer une larme de joie sur sa joue balafrée.
Cela semblait une éternité depuis que Rafen avait posé la main sur la Lance de Telesto, l’arme ancienne que son primarque avait tenue des siècles auparavant. Lorsque ses doigts s’étaient refermés sur elle, le space marine avait eu la sensation qu’une partie infime du Grand Ange s’était révélée à lui. Une vision, peut-être. Une sorte de connexion, qui s’était brièvement établie avant de disparaître rapidement, avant que sa puissance ne le consume. Le souvenir de cette sensation revint à Rafen, et il ressentit de la peur, comme s’il pouvait être détruit par la proximité du tombeau, être réduit en cendres.
Rafen désirait tellement tendre la main et toucher l’aura de son demi-dieu mais cela lui était impossible. Ils étaient sous l’emprise d’un enchantement, d’un lien qui les gardait immobiles devant tant de magnificence. L’admiration, l’adoration, l’émerveillement : chacun de ses mots était vidé de son sens, désormais inutile à cause de l’intensité absolue de la radiance divine qui pénétrait chaque Blood Angel.
Le cœur du grand sépulcre était un monolithe situé de l’autre côté de la plate-forme, taillé dans trois grands blocs de granit rouge. Ils avaient été polis jusqu’à devenir des miroirs étincelants. Chacun extrait du sol de Baal et de ses deux lunes, ils étaient surmontés d’un seul rubis de Terra de la taille du poing de Rafen. Les granits et les gemmes représentaient les mondes de naissance de Sanguinius, son enfance et son avancée vers l’âge adulte. Deux grandes ailes d’ange déployées encadraient le haut du monolithe, courbées pour l’enlacer comme un dôme protecteur. Chaque plume était faite d’acier, d’argent et de cuivre, chacune gravée de versets de commémoration. Selon les chroniques du chapitre, beaucoup d’entre elles avaient été taillées dans la coque même des vaisseaux loyalistes qui avaient combattu du temps de l’Hérésie, offertes comme tribut par les frères primarques tels que Guilliman, Dorn ou Khan, par la Legio Custodes, et même par les amiraux et les généraux qui avaient combattu dans l’ombre de Sanguinius et qui s’étaient sentis redevables d’un tel honneur.
Et, entre les ailes, se trouvait un seul anneau gigantesque de cuivre, filé de la couleur de la géante rouge de Baal, suspendu en place par des tiges de cristal laiteux qui croisaient l’anneau comme les directions cardinales d’une boussole, faisant ainsi écho au dessin sur le sol de la Grande Annexe.
À l’intérieur de l’anneau de cuivre battait un cœur éclatant, vivant et pourtant mort, à la fois en mouvement permanent et immobile. Le Sarcophage d’Or n’était pas un cercueil à proprement parler. C’était une sphère d’or liquide dont la surface se ridait de vagues, suspendue dans une enveloppe de stase invisible générée par une technologie inconnue enfouie sous la maçonnerie. Dans les va-et-vient à la surface de la forme liquide, on aurait pu discerner la forme d’un visage, du plus pur et du plus bel aspect.
L’enveloppe de métal liquide, emprisonnée dans cet espace de temps suspendu, n’avait jamais refroidi ni ne s’était vraiment solidifiée, pas une seule fois en dix mille ans car en-dessous se trouvait le corps du fils de l’Empereur, le Grand Ange et le Seigneur du Sang, Maître de la IXe Légion Astartes, primarque parmi les primarques, le très noble Sanguinius.
— Si je meurs à cet instant, je pourrai m’estimer heureux », murmura Ajir entre ses lèvres sèches. « Car je ne pourrais voir gloire plus grande.
— Ce n’est pas à toi de décider », dit Mephiston en s’efforçant de détourner le regard du globe. Il indiqua une nouvelle fois le sarcophage. « C’est à Lui de décider.
— En Son nom », entonna Rafen sans hésiter.
— En Son nom », répétèrent les autres guerriers, les yeux étincelants, chacun prêt à repousser les enfers pour garder ce lieu inviolé.
Loin au-dessus d’eux, un déluge de rage se déversait sur les défenseurs des trois portails.
La mort de Daggan avait déséquilibré le dispositif des space marines et ils furent obligés de se regrouper pour colmater la brèche laissée dans la ligne de défense. Au portail de l’officiant, une coalition de guerriers de cinq chapitres différents se battait en rangs serrés, rouge contre rouge, écarlate contre écarlate, les bolters et les pistolets à plasma fauchant les adversaires qui osaient s’avancer.
Le bolter d’assaut du Seigneur Orloc tomba à court de munitions et il se servit de l’arme inerte comme d’une massue pour abattre un Démon du Sang brandissant une paire de lames : la mutation chez ce clone était plus évoluée que chez d’autres, ses membres se tordant pour ressembler plus à des tentacules qu’à des bras humains. Il grogna à travers une bouche garnie de crocs et essaya de le mordre.
Une épée énergétique transperça sa poitrine de sa lame avant de remonter le long du sternum, brisant les os et répandant ses organes sur le sol. Orloc fut aspergé de liquide et il se détourna tandis que l’épée achevait son mouvement. Le clone s’effondra, réduit en pièces, et le Seigneur Armis apparut derrière lui en souriant.
— Que ces monstres soient damnés », commença le maître de la Blood Legion, « ils sont tenaces. On dirait qu’ils connaissent nos tactiques par cœur !
— Merci pour votre aide », concéda Orloc en rechargeant rapidement son bolter d’assaut. Le space marine lécha le sang cramoisi de la créature sur ses lèvres, analysant son contenu.
— Étrange », réfléchit-il à voix haute. « Il a un goût de musc étrange. »
Armis leva un sourcil.
— Tant qu’ils peuvent saigner, le reste m’importe peu. »
Les Démons du Sang se déplaçaient comme les vagues de l’océan, s’écrasant contre la ligne des défenseurs, refluant, repassant à nouveau à l’attaque. Ils leur laissaient peu de temps pour réagir entre chaque assaut frénétique.
Le Blood Drinker visa la ligne mouvante et le bolter d’assaut reprit son chant. L’autre maître de chapitre se joignit à lui avec son pistolet.
— Ils reviennent ! » cria Orloc, tandis qu’une horde de formes écarlates se frayait un passage sous l’arche du portail de l’officiant.
Armis se retourna rapidement, tranchant le cou de l’une des bêtes de la pointe de son épée.
— Combien y en a-t-il cette fois-ci ? » demanda-t-il.
— Tous », gronda Orloc, et la déferlante meurtrière s’abattit sur eux.
Le portail principal du sépulcre était le plus grand des trois, et c’est en toute logique que la majeure partie des Démons du Sang surgit par cette ouverture, sautant avec abandon les uns par-dessus les autres, hurlant, aiguillonnés par leur soif dévorante.
Comme tous les Fils de Sanguinius, Seth connaissait bien l’atmosphère enfiévrée et sauvage du combat au corps à corps. Au milieu d’un tel affrontement, le combat s’éloignait des préoccupations tactiques et stratégiques pour glisser petit à petit vers un massacre incessant et méthodique. La guerre d’un combattant se cantonnait alors au périmètre poisseux de sang où il se battait, la victoire comme la défaite à portée de sa main ou de son épée. Le Flesh Tearer faisait honneur à son chapitre, l’épée dans sa main s’enfonçant profondément dans les mutants qui s’approchaient de trop près ; il déchirait la chair, l’arrachait, la découpait en lambeaux.
Il avait été séparé de Dante ; il percevait à peine l’éclat de son armure dorée maculée de sang quelque part sur sa droite. Il vit un coup de hache terrible s’abattre rapidement et une tête tournoyer en l’air. Seth décrivit un arc argenté de son épée, le pistolet à plasma dans son autre main crachant la mort incandescente dans la masse des assaillants encore et encore. Mais, malgré chaque mise à mort, la ligne de défense reculait toujours sous le poids de l’assaut. Des coups qui auraient brisé les rangs des orks ou des eldars ne faisaient même pas hésiter ces parodies animales de space marines. Ils étaient tellement obnubilés par leur soif que la douleur n’était, tout simplement, pas un obstacle pour eux ; le sang pur qui reposait au fond du puits éclipsait tout le reste. Seth pensa aux hommes qu’il avait connus et vus succomber à la Rage Noire, des guerriers à la volonté de fer détruits par la malédiction génétique et condamnés à se battre jusqu’à leur trépas au sein de la Compagnie de la Mort, sous l’œil vigilant de Carnaryon, son Chapelain. Ces Démons du Sang partageaient cette folie, mais sans la contrepartie du devoir et des obligations enracinés en tout membre de l’Adeptus Astartes. Les mutants étaient une force de la nature, sauvages au-delà de la définition que lui, Seth, donnait à ce mot.
Le pistolet à plasma grésillait dans sa main, l’air vibrant à cause de la chaleur qui s’en dégageait tandis que les runes de surcharge clignotaient d’un air menaçant. Il détourna l’arme juste au moment où un Démon du Sang se jeta sur lui. Seth eut à peine le temps de réagir avant d’être repoussé par la force de l’impact, ses bottes faisant des étincelles en dérapant sur le sol de pierre. Une main musculeuse munie de beaucoup trop d’articulations saisit son poignet et le bloqua, l’empêchant de riposter avec son épée. Le mutant poussa encore, et encore, forçant Seth à reculer vers le bord de l’abîme. Son cou, vigoureux et allongé, ondulait d’avant en arrière comme un serpent, sa mâchoire claquant près de son visage.
Le pistolet plasma s’éteignit, l’esprit de la machine de l’arme refusant de libérer un autre tir avant d’avoir pu refroidir suffisamment par peur d’une réaction en chaîne. Furieux, le Flesh Tearer grogna puis enfonça la gueule chauffée à blanc de l’arme dans la poitrine du clone.
La chair nue grésilla et fuma, arrachant un hurlement aigu au Démon du Sang. Aveuglé par la douleur, il martela l’armure de Seth avant de le jeter par terre, repoussant le Flesh Tearer au-delà du bord de la fosse, sur le point de faire une chute vertigineuse.
Désorienté l’espace d’un instant, Seth regarda en bas vers les profondeurs de l’abîme et aperçut la sphère d’or chatoyante. Puis ce moment de joie où il avait vu de ses propres yeux le sarcophage disparut brutalement quand les silhouettes corrompues des clones le dépassèrent pour s’élancer dans la fosse avec leurs ailes membraneuses grotesques.
Argastes poussa un cri, indiquant le sommet du puits de son crozius ardent.
— Aux armes, Blood Angels ! Ils ont brisé les lignes ! »
Rafen lança un regard furieux vers l’ouverture du précipice au-dessus d’eux, sa bouche déformée par la colère tandis que des ombres planaient vers eux, éclairées par la lumière des chandelles photoniques, tournoyant pour esquiver les salves des tourelles lasers dissimulées dans les murs du sépulcre. Kayne poussa un cri de victoire lorsque l’un des mutants explosa sous les tirs croisés des lasers qui le réduisirent en cendres à coups de pulsations explosives, mais ce n’était qu’un mort, et il y en avait encore beaucoup d’autres.
— Des ailes ! » grogna Ajir. « Ces maudites choses peuvent voler !
— Planer », le corrigea Mephiston en dégainant son épée. « La chair entre leurs membres ne fait que ralentir leur chute. » Il pointa son épée de force et des éclairs bleus crépitèrent autour de sa coiffe psychique. L’épée vibra et une impulsion d’énergie éthérée sauta de sa pointe, dirigée par l’esprit enflammé du psyker. Elle s’éleva et toucha un mutant, le frappant en plein vol. « Cela fait d’eux des cibles plus faciles », conclut-il.
— Escouade ! » cria Rafen, « Feu à volonté ! » Tous ouvrirent le feu dans un déluge de bolts qui résonna comme la tempête contre les murs de la fosse.
Les Démons du Sang se laissèrent tomber sur eux comme des rapaces sur leurs proies. Le bolter lourd de Puluo engloutissait bande après bande de munitions, crachant des projectiles incandescents qui déchiquetaient la chair comme l’os. À côté de lui, Kayne visait soigneusement à travers la lunette à auto-senseur, égrenant des rafales de trois bolts dans chaque mutant qui venait à portée de tir. Il fronça les sourcils, l’œil rivé au réticule de visée, en voyant le peu de morts immédiates – les tirs ne faisaient que ralentir leurs assaillants – mais il ne faiblit pas et rechargea avec des gestes rapides et automatiques.
À travers la lunette, il vit les bêtes clonées s’agripper aux murs du précipice, certains se laissant tomber sur la rampe, d’autres enfonçant leurs griffes dans les sculptures décorées pour affermir leur prise. Une partie de Kayne fut prise de dégoût à l’idée que ces aberrations corrompues avaient pu pénétrer aussi profondément dans le cœur de la forteresse-monastère et il regrettait chaque dégât qu’un tir manqué ou que la griffe d’un mutant infligeait à la perfection des murs de la salle.
Il sentait la chaleur du Sarcophage d’Or dans son dos, mais il ne se retourna pas même s’il lui était difficile de résister à la tentation. Au lieu de cela, il laissa la lumière l’envelopper et guider sa concentration. Il ignora la douleur lancinante des os qui se ressoudaient dans sa main et tira à nouveau. Cette fois-ci, il cribla de bolts une créature brandissant deux épées courtes et la vit heurter les murs abrupts de la rampe. Il eut la nausée lorsqu’il vit deux de ses congénères atterrir à côté du cadavre pour s’en repaître.
— La soif les a rendus fous », dit Puluo. « Plus ils s’approchent, plus elle va les dominer. »
Kayne visa à nouveau.
— Ce sera donc faire preuve de pitié que de mettre un terme à leurs souffrances. »
— Rechargement ! » cria Turcio, éjectant un chargeur vide.
— Je te couvre, frère », répondit rapidement Argastes, protégeant le space marine des tirs de son pistolet bolter.
Turcio le remercia d’un hochement de tête, une partie de lui heureux de se trouver en si bonne compagnie, à la croisée d’événements qui l’avaient amené dans ce lieu. Son avant-bras bionique gémit lorsqu’il inséra un chargeur plein dans son bolter. Le chapelain Argastes était un personnage digne du Livre des Héros comme Dante ou Mephiston ou tous ceux qui combattaient en haut. C’étaient des frères remarquables, des guerriers de grande renommée à la volonté de fer dont les actes étaient couchés sur les tablettes et peints sur les murs par les chroniqueurs du chapitre.
Et moi ? Je ne suis que Frère Turcio, un pénitent, un simple soldat. Aucune chanson écrite sur moi. Aucun commémorateur ne confectionnera de poèmes racontant mes exploits.
Argastes lui fit signe de la tête et Turcio lui retourna son geste, les deux hommes combinant leurs tirs sur un groupe de mutants qui se jetait sur la plate-forme du bord de la passerelle.
Peut-être un autre jour cela l’aurait attristé de penser qu’il allait peut-être mourir méconnu à cet instant, mais il combattait dans l’ombre de Sanguinius, éclairé par la lumière liquide de la sphère dorée.
C’est mon devoir et c’est tout ce qui importe.
— Pour l’Empereur ! » cria Mephiston d’une voix claire.
Turcio cria à l’unisson.
— Et pour le Grand Ange ! »
Ajir suivit de ses tirs un Démon du Sang alors qu’il sautait de la courbe de la rampe au-dessus de lui pour finalement atterrir sur le sol de la plate-forme. Il laissa échapper un cri de douleur quasi-humain tandis que les tirs du Blood Angel l’atteignaient les uns après les autres, chaque bolt perforant la peau coriace du mutant d’un cratère écarlate. Il atterrit lourdement, reprit ses esprits avant d’essayer de se relever en cherchant le pistolet bolter qu’il portait attaché autour de son avant-bras musclé. Ajir esquissa un rictus et remit son arme en mode automatique.
— Tu ne souilleras pas ce lieu ! » cria-t-il et il exécuta le clone en tirant une courte rafale qui réduisit le torse de la créature en une bouillie noirâtre.
— Frère ! » Il entendit l’urgence dans le cri, et se retourna immédiatement, son instinct lui évitant de perdre la vie sous le coup circulaire d’un membre griffu garni d’une multitude de piques osseuses. Le nouvel assaillant avait surgi de nulle part : une erreur de duplication pourtant bien vivante. La structure osseuse de l’humanoïde était grotesque, un squelette hypertrophié hérissé de barbelures et recouvert d’une peau ayant la texture de l’écorce. Ajir ouvrit le feu et des esquilles d’os volèrent mais sans autre effet notable. Le poing massif de la créature le frappa à une vitesse inouïe et il eut le souffle coupé par la force de l’impact. Le space marine essaya de reprendre ses esprits, un goût de bile métallique dans la bouche.
Le mutant se pencha en arrière pour armer un deuxième coup et la douleur qui transperçait la cage thoracique d’Ajir lui signala qu’une autre attaque briserait certainement son squelette, et écraserait sans doute ses organes vitaux. Il leva les bras pour amortir le coup mais celui-ci ne vint jamais.
Le grondement d’une épée tronçonneuse trancha la cacophonie du combat et le mutant hurla en s’effondrant à terre. Corvus déchiqueta la bête avec des coups sauvages et précis, pantelant sous l’effort.
— Es-tu blessé ?
— Je vivrai. » Ajir le repoussa. « Je n‘ai pas besoin de ton aide ! »
Corvus se renfrogna
— À cause de ça ? » il montra la marque de pénitence sur sa joue. « Tu ne peux pas voir au-delà de ça ? Tu devrais… »
Le mutant épineux se releva brusquement et se jeta en avant dans une dernière pulsion de rage et ce, malgré ses blessures. Avant qu’il ne puisse réagir, une griffe atteignit Corvus sur le côté, lacérant son bras et déchirant sa gorge pour en faire une deuxième bouche écarlate.
Ajir appuya par réflexe sur la gâchette et vida le reste de son chargeur dans le Démon du Sang, qui s’effondra pour de bon sur le sol.
Corvus s’effondra, haletant, ses yeux remplis de douleur.
Ajir le prit dans ses bras.
— Pourquoi ? » demanda-t-il. « Pourquoi tu as fait ça espèce d’idiot ? Pour faire pénitence ? »
L’autre space marine leva les yeux vers lui, se maintenant la gorge à deux mains, le sang se mêlant à la salive dans une mousse rosée.
— Tu… », dit-il péniblement, la confusion se lisant dans son regard alors qu’il mourait. « Tu es mon frère… »
Ajir commença une réponse pleine de colère mais il était trop tard : Corvus ne l’entendrait jamais.
Seth n’avait plus son épée et son pistolet refusait toujours de lui obéir, cette maudite machine crachant et grésillant. Le Flesh Tearer décida de s’en servir comme d’une massue, l’assénant encore et encore sur la tête du Démon du Sang. Ses coups écrasèrent l’orbite dans le crâne du clone musculeux, mais celui-ci semblait ignorer la douleur. Des griffes recourbées comme des serpes raclaient son armure dans d’horribles couinements, accrochaient son gorgerin et lui lacéraient le visage.
La vieille cicatrice sur sa joue se réouvrit et du sang frais brilla à l’intérieur de la blessure. Le mutant caquetait et le martelait tandis que Seth agitait les bras en essayant d’attraper quelque chose qui lui éviterait de tomber. Dans son dos, le maître de chapitre sentit la maçonnerie céder sous son poids.
Seth jeta son arme à plasma et attrapa le Démon du Sang, plongeant ses doigts dans le corps de son assaillant : ses gantelets s’enfoncèrent dans la chair cireuse qui céda comme l’épaisse croûte d’un fromage. S’il devait mourir dans cette chute, il emporterait cet affront vivant avec lui dans l’au-delà. Se trouver aux portes de la mort : Seth avait connu cet instant à maintes reprises et cela ne lui faisait pas peur, mais il éprouvait une émotion, nouvelle et inhabituelle, qui lui étreignait la poitrine, si brève et si fugace. Le regret. Il ne vivrait pas pour assister à la résolution des événements mis en branle par ses congénères.
Le clone fit un pas en arrière, de la bave épaisse s’écoulant de ses lèvres pâles, les yeux révulsés pour ne montrer que le blanc. Cette créature était définitivement démente, brisée et elle se consumait, rongée par une soif obscène.
Seth succomba à la gravité et lâcha prise ; à ce moment-là, la lumière d’un soleil exterminateur le submergea, un rayon d’énergie incandescente qui frappa de plein fouet le Démon du Sang. La créature se tordit puis se liquéfia, la chair corrompue se détachant du squelette noirci, puis les os fondirent à leur tour avant d’être vaporisés en cendres fines. Seth leva la main pour repousser les cendres et le bord du précipice céda dans un craquement sinistre, le projetant dans sa chute.
— Mon frère ! » Le cri fut accompagné par l’éclair d’une armure dorée maculée de suie et une main se tendit vers lui. Seth la saisit, arrêtant sa chute. Le Flesh Tearer grogna et se hissa en sécurité, clignant des yeux pour évacuer le sang qui s’y était accumulé.
Dante ouvrit la main et Seth cracha un jet de salive écarlate. Le seigneur des Blood Angels le regarda sans ciller, la forme massive de son pistolet Inferno encore fumant du tir qui avait détruit le mutant. Seth se baissa pour récupérer ses armes.
— Un peu de gratitude serait la bienvenue », dit doucement Dante.
Le pistolet plasma avait suffisamment refroidi pour pouvoir tirer à nouveau.
— Tu m’as appelé mon frère », fit remarquer Seth, « pas frère.
— Supposons que ce soit le cas.
— Suis-je digne d’un tel titre ?
Dante sourit tandis que les clones se jetaient une nouvelle fois sur les lignes des space marines.
— Et moi ? » demanda-t-il en pointant son arme vers la horde hurlante.
Seth esquissa un sourire carnassier et le rejoignit dans la bataille.
L’alpha de la meute ignora les cris de ses congénères tandis qu’ils mouraient sous les tirs et les coups des space marines. L’esprit confus du Démon du Sang percevait à peine les bruits de meurtre et de destruction. Tout ce qui importait était l’écarlate, les larmes de rubis liquide ; le doux parfum idéal du cuivre humide, le parfum capiteux de l’énergie vitale, riche et succulente. La salive inonda la bouche distordue de la bête, des filets de bave bouillonnèrent avant de s’écouler de la commissure de ses lèvres. La proie qu’il avait récemment tuée, la chair morte et ancienne à l’intérieur de la machine était faible et sans goût en comparaison. Il en voulait plus. Il voulait être rassasié même si, à un certain niveau de conscience à peine humaine, il savait qu’il ne le serait jamais.
Ce besoin irrépressible annulait toute autre considération, tout instinct de survie. Les mutants s’écrasaient sur les lignes des space marines, tuant au passage, rugissant, en se déversant tel un raz de marée de chair rougeoyante, se déversant dans le puits de pierre jusqu’à la récompense qui les attendait dans le cœur éclatant du sépulcre.
Le plus ancien et évolué des marines clonés se propulsa lui aussi dans le précipice d’un bond de ses jambes massives, sautant d’un mur incliné à l’autre, jetant ses congénères plus petits et plus lents dans le feu des lasers, esquivant ou ignorant les tirs superficiels de bolters qui faisaient jaillir des étincelles lorsqu’ils arrivaient à l’atteindre. L’alpha ne serait pas privé de son festin : ignorant aussi bien ses congénères morts que les corps ensanglantés des space marines, il descendit vers le sarcophage, répondant à l’appel du Sang de Sanguinius.
Il s’abreuverait encore et encore, jusqu’à la dernière goutte.
Rafen vit le mutant s’approcher, et il eut le souffle coupé. Il sut immédiatement que c’était la même créature qui avait mené la horde après le crash du Thunderhawk dans la cour, le même qui avait fui devant les Blood Angels avant qu’ils ne puissent se reformer et l’éliminer.
Il était différent maintenant. Plus imposant, plus sauvage en apparence – si cela était possible – qu’il ne l’avait été auparavant. Ses pensées se reportèrent une fois de plus vers le clone qu’il avait tué dans l’arène : aurait-il pu évoluer de la même manière, si on lui en avait donné le temps ? Rafen frissonna à l’idée que de telles atrocités corrompues puissent naître du potentiel génétique d’un noble membre de l’Adeptus Astartes. Il ouvrit le feu, criblant le Démon du Sang de tirs de bolts, mais celui-ci était vif et puissant et sa perception était équivalente à celle d’un space marine, ayant toujours une seconde d’avance sur le tir.
Le chef monstrueux de la meute atterrit lourdement sur la plate-forme du sarcophage dans une bourrasque d’air si violente qu’elle fit tomber le chapelain Argastes. Sans une seconde d’hésitation, le Démon du Sang de la taille d’un Dreadnought empoigna le combattant en armure noire et le souleva comme une poupée de chiffon entre les mains d’un enfant brutal et violent. Rafen laissa échapper un cri lorsque la créature lança Argastes de l’autre côté de l’estrade, le chapelain décrivant un soleil avant de venir frapper Mephiston, l’arrêtant dans sa charge, tous les deux se heurtant si violemment dans le mur qu’ils creusèrent une légère dépression dans la mosaïque.
La créature traversa la plate-forme à grandes enjambées, chacun de ses pas fissurant la pierre, avant de se diriger vers la volée de marches qui menaient au halo de cuivre et à la sphère d’or chatoyante. Rafen vit que ses yeux n’étaient plus que deux blocs de rubis, irradiant la force déchaînée de la furie rouge.
Il n’y avait plus que Puluo et lui entre le Démon du Sang et le sarcophage, le reste de l’escouade affrontant des mutants plus petits ou déjà blessés. Le space marine esquissa un rictus, dévoilant ses canines avant de déchaîner la fureur de son bolter lourd. Chaque tir ardent du canon portatif frappait la créature, déchirait sa chair ou ré-ouvrait ses blessures à peine cicatrisées.
Le mutant rugit et mordit son corps là où les tirs brûlants l’atteignaient ; il tituba pendant un instant sous la force des tirs mais sans jamais ralentir.
Puluo tint bon, hurlant sa haine à la bête alors qu’elle approchait, continuant à tirer.
Lorsqu’elle fut à portée, elle balaya l’air de son bras musculeux et décocha un coup de poing en direction du space marine taciturne et son bolter lourd se brisa en mille morceaux sous la force de l’impact. Le coup continua sa course et plaqua violemment Puluo sur le sol de marbre. Rafen vit la jambe du frère de bataille se tordre avant de se briser le long de l’os. Puluo s’effondra en une masse inerte.
Rafen battit en retraite vers la grande sphère miroitante. S’efforçant tant bien que mal de ne pas trembler, le sergent ajusta la visée de son bolter et commença à tirer, coup par coup, visant à chaque tir la masse compacte en mouvement qui recouvrait le visage du Démon du Sang. Il visa les tissus mous des yeux, cherchant à aveugler la bête si son bolter ne pouvait le tuer pour de bon.
Celle-ci hurlait et martelait sa chair à mesure qu’elle approchait, essayant d’écarter les bolts comme s’ils n’étaient qu’une nuées d’insectes tenaces. Rafen pouvait voir les centaines de plaies, de coups d’épées, de brûlures de plasma et d’impacts de balles qui recouvraient le corps de la créature, sans qu’aucun n’ait pu vraisemblablement le ralentir. La douleur était assurément ce qui le poussait à continuer.
La culasse du bolter se bloqua dans un bruit sec, dévoilant une chambre vide. Rafen était à court de munitions. Il lança l’arme vers le mutant, désormais proche, qui l’écarta d’un revers de la main. Le Blood Angel dégaina son couteau de combat, la lame fractale accrochant sur toute sa longueur la lumière ambrée qui dansait autour de lui.
Tout en fouillant sa chair hypertrophiée pour en extirper les balles écrasées, la créature continuait à avancer, imperturbable. La chair sur son visage bougeait de manière incessante, agitée de spasmes, incapable de conserver un seul aspect, comme si les os et les muscles sous la peau luttaient pour définir ce qu’il était vraiment, qui il était vraiment. Sa bouche était grande ouverte, et, pour la première fois, Rafen entendit la cacophonie stridente et hurlante dans laquelle se mêlaient sa voix, des gargouillis et des grognements, ainsi que des fragments désordonnés de paroles qui auraient pu former des mots.
L’espace d’un instant, dans ce tourbillon d’apparence, il entrevit un visage connu provenant de ses années d’apprentissage apparaître à la surface du maelström de chair. Un visage ancien, familier, celui d’un guerrier qui avait été son camarade, désormais disparu comme beaucoup d’autres.
— Koris ! » cracha-t-il, incapable de croire ce qu’il avait vu, et pourtant, il savait que ce n’était pas une illusion. Caecus avait prélevé le matériau génétique de dizaines de Blood Angels, morts ou vivants, et l’avait utilisé pour forger les pseudo-zygotes artificiels qui étaient devenus ces aberrations difformes. L’idée qu’une partie de son vieux mentor puisse exister à l’intérieur du Démon du Sang lui donna la nausée.
Même si les visages continuaient à se succéder sans cesse, la créature décochait ses attaques – très rapidement, trop rapidement – et il se baissa, tranchant la peau épaisse et tenace du clone. Cela ne servit pas à grand-chose, ne provoquant que grognements et écoulement de filets de bave tandis que la chose monstrueuse essayait de le piéger, de le mordre, de l’écraser sur le sol de pierre. Elle le frappa d’un revers et le pris au dépourvu ; Rafen tituba avant de rebondir sur une large courbe d’acier tranchante comme un rasoir.
Les ailes. Étonné, il pivota tandis que le grand pignon sculpté grinçait, vibrant sous la force de l’impact, les anciennes ailes de métal se frottant l’une contre l’autre en sons discordants. La surprise de Rafen fut si grande qu’il oublia pendant un instant l’ennemi qui se trouvait derrière lui : le Démon du Sang l’avait repoussé jusqu’au pied du Sarcophage d’Or, dans la couronne de radiance qui illuminait la pièce.
Le regard de Rafen se posa sur la sphère étincelante d’or liquide en mouvement, et il vit quelque chose dans les tréfonds du métal en fusion ; une forme indistincte, une silhouette fantomatique, peut-être celle d’un homme, le visage tourné vers le ciel, les bras écartés, paumes ouvertes vers le haut, l’ombre d’ailes puissantes dans son dos.
Soudain, des larmes coulèrent des yeux du Blood Angel qui les essuya, le moment d’éternité rompu comme un fil ténu. La bête s’avança lentement, savourant l’instant. Un sourire garni de dents se dessina sur son visage quand il ouvrit une gueule débordante de crocs vers le space marine. Ses mains se figèrent, les doigts s’étirant comme des tentacules à l’extrémité effilée en direction de la sphère. Une soif insensée jaillissait de chaque pore du mutant.
Et Rafen était le dernier rempart, la dernière ligne de défense entre cette abomination et la chair de son primarque, entre le vampire et les derniers vestiges du sang le plus pur de son chapitre.
Rafen leva le couteau et lui rendit son sourire en découvrant ses propres dents.
— Ton chemin s’arrête ici », cracha-t-il.
Le Blood Angel se jeta sur le mutant, la lame en avant. La créature eut un moment d’hésitation, désarçonnée par cette attaque imprévue, mais elle réagit trop lentement pour empêcher Rafen d’atteindre sa cible. Celui-ci planta son couteau dans une vilaine blessure, déjà pleine de liquide coagulant, sur la poitrine du monstre et sentit la pointe s’enfoncer dans le muscle puis déraper sur l’épaisse cage thoracique. Ne prêtant aucune attention au rugissement de douleur de sa proie, il fit pivoter le couteau et enfonça plus profondément la lame pour qu’elle vienne perforer le cœur du Démon du Sang, poussant jusqu’à la garde à travers les replis de chair fibreuse.
Le mutant s’éloigna du sarcophage en vacillant, en essayant de griffer et de lacérer le space marine tandis qu’un sang épais et huileux giclait de la blessure. Il tituba dans un grognement avant de jeter finalement Rafen au sol.
Le liquide coulait sur la chair écarlate, formant une mare aux pieds de la bête, et pourtant il ne montrait aucun signe d’affaiblissement. Il fit un pas, lent et douloureux, pour s’approcher à nouveau du sarcophage. Le sergent comprit instantanément la situation. Le cœur. Mais c’était un replicae, un double génétique d’un space marine…
Et comme tout membre de l’Adeptus Astartes, le Démon du Sang possédait un cœur secondaire, tout comme le Blood Angel.
« Rafen. »
Une voix d’outre-tombe lui parvint, non pas dans l’air lourd de la clameur des combats mais percutant directement son esprit, aussi dure que le diamant. Il se retourna et aperçut Mephiston à travers la mêlée, son épée de force à la main. L’intention du psyker était claire dans son regard.
« Tue-le. »
Mephiston lança l’épée devant lui et Vitarus quitta sa main, tournoyante et virevoltante, transperçant l’air en direction de Rafen. Il la saisit, guidé par un sentiment surnaturel. La longue lame dentelée pivota sur toute sa longueur avant d’atterrir dans sa main, comme si elle avait été faite exactement pour lui.
Sans la puissance incroyable d’un psyker, le métal cristallin de l’arme ne pouvait canaliser les forces éthérées du Warp, mais même privée de cela, c’était une arme d’une qualité incomparable. Et il n’en fallait pas plus à Rafen.
Avec un revers de l’arme, il chargea le Démon du Sang en criant.
— Pour Sanguinius ! »
Le mutant hésita au pied des marches, agacé par ce nouveau contretemps. Il vit arriver l’épée et une panique animale apparut sur son visage. Il donna des coups de griffes désespérés pour essayer d’arrêter la lame. Rafen ignora la créature et enfonça Vitarus dans le torse maculé de sang, perforant la peau au-dessus du nœud de chair battante qui constituait le cœur secondaire. L’épée de force inerte s’enfonça en sifflant dans la chair compacte comme dans de l’eau, découpant les organes en deux, s’enfonçant encore plus jusqu’à émerger dans le dos du Démon du Sang avant qu’un liquide noirâtre ne jaillisse de la blessure. Il chancela, la douleur expulsant tout l’air de ses poumons, et il s’effondra sur les marches, sous l’anneau de cuivre.
Mais certaines choses ne meurent pas d’un seul coup.
Le clone fit une dernière tentative pour se rapprocher du sarcophage, la vie quittant lentement son corps. Il tendit une main griffue, essaya de se relever pour sentir la chaleur de la lueur dorée sur sa peau tremblante.
Rafen saisit la poignée de l’épée et celle du couteau avant d’effectuer une dernière torsion brutale pour l’achever.
La bouche du Démon du Sang laissa échappa un dernier souffle alors que la mort le prenait en son sein pour de bon. Pour quelqu’un de proche, quelqu’un qui aurait manipulé les lames responsables de la mort de l’infortunée créature, ce souffle aurait pu être un seul mot.
— Frère ? »
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