Furie Rouge
Chapitre Treize
La lumière balaya doucement le détachement de guerriers silencieux lorsqu’ils pénétrèrent dans l’antichambre de l’ossuaire, les globes à répulseurs des biolumes s’élevant hors de leurs logements pour projeter ombres et couleurs dans la salle. Une passerelle en fer traversait la pièce d’un côté à l’autre, se rétrécissant au fur et à mesure pour que seulement deux frères de bataille puissent l’emprunter de front. Chaque autre surface était recouverte d’ossements d’un blanc passé. Des centaines de crânes enchâssés dans les murs et le plafond les observaient de leurs orbites creuses, certains sans décoration, d’autres recouverts de prières gravées en volutes ou de pictographies enluminées. Ces ossements étaient ceux des rares guerriers ayant accompli des faits si héroïques qu’ils avaient reçu la permission d’être enterrés près de leur primarque. Ces morts n’avaient pas été seulement des héros, car tous les space marines étaient des héros : ils avaient été des individus au courage unique, des saints-guerriers visionnaires d’une pureté absolue.
La lumière étincelant sur son armure d’or poli, Dante était à la tête du groupe, et pendant un instant, son regard s’attarda sur un crâne placé très bas parmi les autres. Il savait où il se trouvait car c’était lui qui l’avait placé là. Kadeus, le prédécesseur de Dante, mentor et ami, mort depuis longtemps mais toujours attentif à ses actes. Il se demanda ce que le vieux guerrier lui aurait conseillé s’il avait été vivant à ce moment-là. Chacun de ses prédecesseurs était présent dans la pièce, du frère qui avait eu le privilège de marcher dans l’ombre de Sanguinius jusqu’à ceux qui avaient conduit sa légion pendant dix mille ans de guerres intergalactiques incessantes. Dante espérait qu’un jour, lui aussi pourrait reposer parmi eux, mais pour la première fois il se demanda si ce destin lui était vraiment possible.
Si nous échouons, Sentikan suivra les ordres à la lettre. Il regarda autour de lui. Tout ceci… ne sera plus que fumée et cendres.
Dante se raidit tandis qu’il approchait de l’imposante porte circulaire située à l’autre bout de l’antichambre, ses pensées fixées immédiatement sur ce qu’il avait à faire. Il fit pivoter le poignet de son gantelet d’or avant de l’enlever. Au milieu de la porte se trouvait un trou de la taille d’un poing, et le Blood Angel y enfonça sa main. Avec un claquement sec, des pointes métalliques sortirent des parois intérieures du mécanisme et immobilisèrent son avant-bras.
— Je suis Dante », dit-il à voix haute. « Au nom de Sanguinius, sache qui je suis.»
Un ruban garni d’aiguilles épaisses s’enroula autour de sa peau nue et elles s’enfoncèrent profondément dans son bras, traversant ses veines jusqu’au cœur de sa moelle osseuse. La mystérieuse technologie de perception génétique évalua son sang et réfléchit pendant de longues minutes, avant de se rétracter brusquement, libérant l’avant-bras du maître de chapitre. Il essuya une goutte de sang égarée sur son bras avant de remettre son gantelet.
— Ouvrez les portes », ordonna-t-il, et c’est ce qu’elles firent.
Mephiston suivit son maître à l’intérieur du sépulcre avec une réticence inimaginable. À la marge de sa conscience, le psyker sentait une pression lointaine s’exercer sur sa perception télépathique, comme une tempête grondant au loin. Tandis que la porte circulaire de l’antichambre se rétractait dans le mur, les deux portes situées de chaque côté de l’ouverture principale firent de même, la porte de l’officiant et la porte du pénitent. Au-dessus de leurs têtes, les murs disparaissaient dans un plafond incurvé recouvert de fresques complexes qui illustraient les différentes portions de l’univers et l’étendue courbe de la galaxie. Terra, Ophelia, Sabien, Signus et des dizaines d’autres systèmes importants dans l’histoire du chapitre étaient marqués par des petits groupes de gemmes, disposés comme si on les observait à partir de Baal lors d’une nuit claire. Mais il n’y avait pas eu de nuit claire sur Baal depuis la Guerre Ardente, lorsque le feu nucléaire avait ravagé la planète, et le sol de la planète était bien loin au-dessus de leurs têtes, séparé par des couches de roches et les innombrables niveaux de la forteresse-monastère. Des remparts auto-porteurs plus hauts qu’un Dreadnought étaient disposés en cercle au milieu de la pièce à égale distance les uns des autres. Au centre de la salle se trouvait un puits creusé en cône inversé. De là où il se trouvait, Mephiston pouvait voir la rampe qui descendait le long de la paroi du puits dans une spirale menant, tout au fond de la fosse, à la dernière demeure, immense et sacrée de leur primarque.
Les autres space marines se regroupèrent autour de lui, partageant son recueillement, son respect pour cet endroit. Tous regardèrent vers le cercle obscur que formait la grande ouverture, tous conscients de ce qui reposait tout en bas, intact et préservé à jamais. Comme un seul homme, sans un mot, ils baissèrent la tête puis s’agenouillèrent, faisant le signe de l’aquila sur leur poitrine.
Lorsqu’ils se relevèrent, Mephiston vit que Dante le regardait.
— Parle, mon ami », dit le maître de chapitre. Il parlait à voix basse par respect pour le lieu où ils se tenaient. « Dis-moi ce qui te préoccupe. »
Mephiston baissa les yeux sur l’épée de force attachée à sa ceinture, la main juste au-dessus de la garde.
— C’est un lieu de dévotion, seigneur. Et pourtant nous le déprécions en y amenant nos épées et nos canons. Que cela fait-il de nous ? »
Dante plaça une main sur l’épaule de son camarade.
— Le combat est notre église comme toute cathédrale faite de pierres, frère. Notre foi n’est rien si nous ne sommes pas prêts à tuer pour elle. À mourir pour elle. » Le maître de chapitre indiqua la fosse. « Il le savait. Et Il nous pardonnera notre intrusion. »
Frère Corbulo les mena à travers les couloirs, les grands tunnels et les coursives accompagnés en permanence par les cris et les hurlements des Démons du Sang. Les bêtes étaient à leurs trousses, Rafen en était persuadé.
Le haut prêtre sanguinien les avait rejoints dans la cour après que les mutants eurent fui pour se regrouper et il leur avait expliqué ce qui s’était passé dans la forteresse. Rafen l’avait écouté, abasourdi, tandis que Corbulo lui racontait la confrontation dans la chapelle du Graal Rouge, les ordres que Dante avait transmis à Sentikan et le regroupement à l’intérieur des murs sacrés du grand sépulcre.
À ces paroles, les muscles des jambes de Rafen se tétanisèrent et il s’arrêta maladroitement.
— Je… Nous ne pouvons entrer dans ce lieu, seigneur. » Il jeta un coup d’œil autour de lui, vers son escouade, vers Noxx et l’escouade des Flesh Tearers. « Nous ne sommes pas dignes. »
Corbulo le dévisagea durement.
— Ne sois pas stupide, mon garçon. N’as-tu donc rien appris ces derniers jours ? Nous affrontons une menace sans pareille, et si pour la combattre nous devons contourner certaines règles et certaines doctrines anciennes, alors nous devons le faire. » Il eut un sourire dépourvu de joie. « Une fois les choses réglées, quand tout sera rentré dans l’ordre, alors nous implorerons le pardon de l’Empereur. Il nous l’octroiera si nous ne lui faisons pas défaut, je n’en doute pas une seconde. » Corbulo se tourna vers Turcio, regardant sa marque de pénitence. « Le dogme ne peut pas s’opposer à la réalité des combats, il ne peut offrir qu’un cadre pour l’affrontement.
— C’est inhabituel d’entendre un prêtre sanguinien parler de la sorte », dit Noxx.
Corbulo hocha la tête d’un air las.
— Nous avons tous appris beaucoup de choses aujourd’hui. »
Même s’il était difficile de laisser de côté la signification majeure du lieu, Rafen obéit, imité par les autres space marines et ils suivirent Corbulo à travers l’antichambre pour enfin atteindre le sépulcre. Ils firent une nouvelle pause pour s’agenouiller et montrer leur respect avant d’entrer. Le sergent vit les différents membres des chapitres successeurs présents au conclave, tous tenant soigneusement leurs armes ou leurs épées, comme s’ils craignaient de faire trop de bruit et de perturber l’atmosphère de recueillement autour d’eux.
Noxx rejoignit les survivants de son escouade et se plaça aux côtés de son maître. Pendant un instant, Rafen crut voir un éclair d’empathie véritable traverser le visage de Seth au retour de son frère de bataille en l’absence de Gorn. Éparpillés tout autour, les membres des autres chapitres s’étaient regroupés en petites cohortes identiques, parlant à voix basse de ce qui allait suivre.
Une silhouette armurée d’or apparut et s’approcha d’eux. Rafen inclina la tête devant son maître de chapitre ; même dans la faible luminosité du sépulcre, Dante représentait une figure impressionnante dans son armure d’artificier brillant de mille feux. Par respect pour le lieu, le commandeur n’avait pas mis son casque de combat ; conçu à l’image du masque mortuaire de son primarque, le porter dans ce lieu aurait été déplacé. Il posa la main sur la crosse de son pistolet Inferno, et balaya d’un regard scrutateur les space marines rassemblés devant lui.
— Votre mission a-t-elle été un succès, frère-sergent ? » Argastes et Mephiston s’approchèrent à sa suite, attendant la réponse de Rafen.
Rafen croisa le regard de son maître.
— La citadelle Vitalis n’est plus, seigneur. Elle a été détruite, ainsi que toutes traces du laboratorium.
— Voilà un prix bien élevé à payer. Et Frère Caecus ?
— Mort de ma main. »
Les yeux de Dante se rétrécirent.
— Pourquoi ? »
Rafen fronça les sourcils, choisissant ses mots avec soin.
— Le Chaos, seigneur. Les Puissances de la Ruine ont corrompu ses recherches même s’il ne s’en est aperçu que vers la fin. Il a accepté mon jugement sans contestation aucune. »
À côté du maître de chapitre, Mephiston retroussa sa lèvre supérieure.
— Je le savais ! Dans l’annexe et ensuite dans la grande salle… J’ai senti quelque chose de perverti, trop fugace pour être vu à la lumière de la raison. » Il eut un rictus. « Ces clones, ces Démons du Sang. Ils portent la souillure du Warp.
— En effet », acquiesça Rafen. « Les travaux de Caecus ont été corrompus par un agent de l’Archi-Ennemi. Le renégat Fabius Bile. C’est ma grande faute de ne pas avoir réussi à le tuer avant qu’il ne s’enfuie.
— Fabius a osé fouler le sol de notre planète ? » Pendant un instant, Rafen sentit que Dante était sur le point de laisser libre cours à sa colère, la même colère qu’il avait ressentie au plus profond de son cœur lorsqu’il avait affronté le primogenitor corrompu. L’expression du seigneur de guerre devint glaciale. « Il a envoyé les Démons du Sang ici, pour semer le désordre et l’anarchie dans la forteresse tout entière. Pour nous diviser au moment où l’unité est primordiale.
— Un portail vers l’Œil de la Terreur s’est ouvert, un tunnel Warp qui a forcé nos défenses et nos protections psychiques », siffla Mephiston. « C’est clair maintenant dans mon esprit. Il a quitté Baal, laissant ce chaos derrière lui. »
Dante acquiesça et posa à nouveau son regard d’acier sur Rafen.
— Vous me ferez un rapport détaillé des événements en temps et en heure, frère-sergent. Mais pour le moment, d’autres affaires demandent à être résolues.
— Quels sont vos ordres, maître ? » dit Rafen d’une voix ferme.
— Battez-vous », gronda Dante. « Battez-vous jusqu’à ce que l’Empereur vous rappelle à lui. Les mutants vont venir ici, attirés par l’odeur du sang le plus puissant, comme le papillon par la flamme. Il n’y a aucun doute à avoir. C’est ici que nous allons les arrêter et les détruire.
— Seigneur », commença Argastes, en pleine réflexion. « Si nous pouvions éradiquer rapidement ces aberrations… peut-être pouvons-nous employer l’une des armes archéotechnologiques de l’armurarium…
— La Lance de Telesto ? » Le nom échappa à Rafen et il jeta un coup d’œil à Mephiston.
Le psyker secoua la tête.
— La Lance ne tuerait pas ces brutes, frère. Ses flammes aveuglantes sont emprisonnées par un verrou génétique datant du Moyen-Âge Technologique. N’importe quel Blood Angel qui est touché par elle s’en sort indemne.
— Et les Démons du Sang nous sont similaires au niveau génétique », dit Argastes en fronçant les sourcils, saisissant le problème. « Les flammes se détourneraient d’eux. »
Dante acquiesça de nouveau.
— Ce sera par la force des armes et par la volonté des Fils de Sanguinius que nous allons gagner cette bataille. La forteresse est verrouillée, il n’y aura aucun renfort, pas un soldat de plus pour servir de proie ou de repas à ces créatures. Nous devons les briser nous-mêmes. Nous le devons. » Il jeta un regard en direction des armures écarlates. « C’est une chose que nous seuls sommes capables de faire. Pour affirmer la vérité. »
— Quelle vérité ? » demanda Corbulo d’une voix tendue, s’oubliant pendant un instant, le visage assombri par le découragement. « Que nous sommes sur le point de nous éteindre ? »
Le maître de chapitre se tourna vers lui, les yeux étincelants de colère.
— Que nous sommes dignes, frère ! Voilà ce que nous devons prouver ! À nous, mais aussi à nos successeurs, et même à Sanguinius et à l’Empereur ! » Il reprit sa respiration et leva le menton. « En ce lieu et en cet instant, cette épreuve, mes frères, est le prix que nous devons payer pour notre arrogance. »
Il fixa Rafen et le Blood Angel sentit l’espace d’un instant une compréhension s’établir avec son commandeur. « Regardez ce qui nous est arrivé. Les machinations du Chaos, d’abord par l’intermédiaire de cet inquisiteur, ce traître de Stele et sa manipulation de soldats bons et loyaux ; des guerriers dont l’erreur fut d’être trop fiers jusqu’à être aveuglés. Les morts sur Sabien et la réduction de nos effectifs. Et maintenant ceci, ces aberrations corrompues, miroirs de notre nature la plus primaire, faites de chair et de sang, et lâchées dans nos lieux les plus sacrés. Quelle en est l’origine, mes frères ? Quel péché a pu ouvrir la porte à ces attaques contre le cœur même de notre chapitre ? » La colère de Dante enflait, son visage s’empourprant de plus en plus. « La vanité ! Et il n’y a personne d’autre à blâmer que nous-mêmes ! » Il secoua la tête. « Mon cousin Seth ne mentait pas. Nous nous sommes permis de devenir arrogants. De nous reposer sur nos lauriers en tant que Première Fondation, de croire que le nom Blood Angel était une protection suffisante ! » La voix de Dante retomba. « Nous sommes le reflet de notre primarque de bien des façons, mais nous avons laissé l’un de ses traits les plus beaux s’amoindrir en nous.
— L’humilité », murmura Rafen.
— Exactement », dit son commandeur. « Et peut-être est-ce la manière qu’a choisi l’Empereur de nous le rappeler. En nous faisant combattre des bêtes créées à partir de notre propre imprudence. » Il tourna les talons et s’éloigna en direction de l’abîme en dégainant son pistolet Inferno.
Dante se redressa avant de lever son pistolet en l’air, le canon de l’arme de maître nimbée par une lueur pâle. Tous tournèrent la tête pour lui prêter attention.
— Fils de Sanguinius ! Écoutez-moi. Nous allons nous battre ici, aux portes du sépulcre, sous le regard de L’Empereur de l’Humanité et dans l’aura de notre primarque. » Il pointa du doigt le gouffre béant. « Le Grand Ange repose sous nos pieds, profondément endormi dans la lumière et préservé à jamais. Ces bêtes qui sont venues profaner sa mémoire sont différentes de tout ce que nous avons combattu auparavant. Ce ne sont ni des démons, ni des xenos mais des monstres qui partagent notre force, notre volonté, et plus que ça : un cœur sombre et sauvage. Ne vous y trompez pas, la bataille sera âpre. Certains ne reverront pas la lumière du jour mais sachez que, si vous mourez, ce sera au côté de Sanguinius et il dépliera ses ailes pour vous emporter à la droite de l’Empereur. » Dante demeura silencieux pendant un instant et dans la quiétude, le bruit des ennemis leur parvint des couloirs de pierre, se rapprochant de minute en minute. « Ces derniers jours, nous nous sommes perdus en palabres. Le désaccord et la division ont fait planer une menace sur ce conclave et, à mon grand regret, rien ne s’est déroulé comme je l’avais prévu. » Il afficha un sourire contrit. « Mais de toute façon, comme le disent toujours nos camarades, certes guindés des Ultramarines, aucun plan de bataille ne survit au premier contact. » Son sourire s’évanouit. « Le temps des mots est passé, mes frères. Le temps des actes est venu. »
Le vox de Daggan grésilla.
— Pour Sanguinius.
— Pour l’Empereur », ajouta Orloc.
Armis hocha la tête.
— Pour le futur. »
Dante indiqua les trois ouvertures.
— Les Démons du Sang arrivent. Nos rapports sur leur nombre varient, mais je soupçonne que cela avoisine l’effectif d’une demi-compagnie, peut-être plus. Avec chaque porte du sépulcre ouverte, nous les obligeons à séparer leurs forces. » Il décocha un regard au Dreadnought.
— Seigneur Daggan ? Je vous prie de prendre le commandement des hommes pour défendre la porte du pénitent.
— Les armes des Blood Drinkers défendront la porte de l’officiant si vous le permettez », dit Orloc.
Armis hocha à nouveau la tête.
— Si le Seigneur Orloc le veut bien, mes hommes se joindront aux siens.
— Avec joie. Et j’offre une place à mes côtés aux Angels Encarmine s’ils veulent bien la prendre. » Orloc eut en retour l’assentiment silencieux de l’autre maître de chapitre.
— Seigneur Seth », dit Dante. « Serez-vous aux côtés des Blood Angels pour défendre le portail principal ?
— Jamais il ne sera dit que le Champion de Cretacia aura refusé un combat », siffla le Flesh Tearer.
Rafen regarda les groupes se former : les Blood Swords rejoignirent les Angels Vermillion et les Flesh Eaters ; les Red Wings, les Angels Encarmine et la Blood Legion se réunirent pour partager une prière de bataille, et les autres escouades des chapitres successeurs restants constituèrent des escouades de combat, bolters et épées à la main. Pour chaque frère-guerrier, un Blood Angel se tenait à ses côtés, et encore une fois, comme lors du premier rassemblement dans la Grande Annexe, il fut frappé non pas par les différences entre les armures et leurs couleurs, mais par la similarité entre les guerriers. « Nous formons un seul détachement désormais », dit-il à voix haute.
Rafen posa tour à tour ses yeux sur chacun de ses hommes.
— Frères », commença-t-il, « ce combat sera une épreuve difficile, soyez-en sûrs. Nous allons affronter des fantômes dans une galerie des glaces inestimable.
Puluo leva son bolter.
— Je suis prêt », dit-il simplement.
Corvus se força à sourire.
— Évidemment que nous le sommes. » Il hocha la tête en direction du plus jeune du groupe dont la main était encore enveloppée dans les bandages bioplastiques. « Regarde donc Kayne. Il se bat avec l’autre main pour laisser une chance aux mutants. »
Le jeune guerrier fit preuve d’humour macabre.
— Je n’ai besoin que d’une seule main pour tuer. »
Turcio observait les autres spaces marines.
— Où se trouve le Seigneur Sentikan ? »
Ajir leva le pouce en direction du plafond.
— En orbite, à l’abri derrière les canons de son vaisseau.
— Il a une autre tâche à accomplir », dit Rafen en décochant un regard d’avertissement à Ajir. « Prions pour que nous accomplissions la nôtre sans qu’il ait à intervenir. Nous allons prendre position, et tenir bon…
— Ce ne sera pas le cas », dit Mephiston sans préambule, faisant irruption au milieu du groupe avec le frère Argastes à ses côtés. L’armure noire du chapelain luisait dans la pénombre, offrant un contraste saisissant avec l’armure écarlate du psyker. Rafen aperçut de faibles étincelles bleutées parcourir la grande coiffe psychique du Seigneur de la Mort. « Notre maître Dante m’a chargé d’une mission particulière et j’ai besoin d’hommes courageux pour me seconder.
— Nous sommes à vos ordres », dit Rafen sans hésiter.
Mephiston fit signe aux Blood Angels.
— Suivez-moi. »
L’unité de Rafen se mit immédiatement en ordre de marche mais ils n’avaient fait que quelques pas avant que le frère-sergent ne se sente obligé de prendre la parole.
— Monseigneur ? » Mephiston les emmenait vers la fosse, vers une arche d’électrum et d’or filés qui marquait le début de la descente dans les tréfonds du sépulcre. « Nous ne pouvons pas nous aventurer… »
Le psyker s’arrêta et scruta le visage de chaque homme. Rafen sentit son regard pénétrant jauger chacun d’eux comme s’ils n’étaient qu’une poignée de sable dans sa main.
— Nos ordres sont de former le dernier rempart autour du Sarcophage d’Or, frère-sergent. Si cela est nécessaire, de faire rempart de nos corps et de le défendre jusqu’à notre dernier souffle. » Il lança un regard dur au Blood Angel. « Refuseras-tu ? Penses-tu que tes hommes ne sont pas dignes ou sont incapables d’exécuter cet ordre ? »
Rafen sentit le sang chanter dans ses oreilles.
— Ce sera une grande fierté de donner nos vies dans de telles conditions. »
Mephiston haussa les épaules.
— Espérons que nous n’en arriverons pas là. »
Dante visa avec son pistolet. Le poids de l’arme ouvragée était réconfortant dans sa main, comme adéquat. Cela faisait bien trop longtemps qu’il ne l’avait utilisée en proie à la colère. Les exigences du commandement l’avaient maintenu à l’écart du champ de bataille.
Seth l’observait, son pistolet plasma prêt à tirer. Les cris stridents des Démons du Sang étaient plus forts maintenant. La horde mutante n’était plus qu’à quelques minutes d’eux.
— Es-tu prêt, frère ? » demanda le Flesh Tearer.
— Rien n’aurait pu nous préparer à ça », dit Dante. « Nous allons affronter l’ennemi comme il vient, c’est tout.
— J’espère que tu en es capable. »
L’agacement enflamma le regard du Blood Angel.
— Et tu me mets une fois de plus à l’épreuve, Seth. Même en cet instant, alors que le combat est sur le point de débuter, tu cherches toujours à me provoquer. Qu’est-ce que tu espères accomplir ? Dis-le moi ! »
Seth renifla.
— Malgré ton âge et ta sagesse, tu ne me connais toujours pas, ni moi ni mes frères…
— Je sais bien ce que tu fais ! Tu me défies sciemment à chaque instant, tu t’opposes à chacune de mes paroles comme si c’était ta seule raison de vivre ! » dit Dante d’un ton rageur. « Tu crées la discorde, Seth. Tu en fais ta raison de vivre ! »
Le Flesh Tearer sourit.
— Je dois reconnaître que je me suis trompé sur toi. Tu as bien compris ce que nous sommes après tout. Tu m’as mis à nu. » Il hocha brièvement la tête. « Nous semons le désordre, c’est vrai. Mais c’est notre rôle. Incontrôlables et imprévisibles. » La voix de Seth se fit râpeuse. « Si chaque successeur personnifie l’un des aspects du Grand Ange, alors les Flesh Tearers sont tout ceci, comme les Blood Swords représentent sa prouesse martiale, les Sanguine son aspect mystérieux, et les Flesh Eaters ses crocs ! » Il fut pris d’un rire saccadé. « Mais les Blood Angels sont un mélange de tout cela, et c’est la raison pour laquelle je t’envierai toujours, frère. Je te défie car je dois le faire. Autrement, comment pourrais-tu être sûr de rester sur la voie tracée par le primarque ? »
Le maître de chapitre sentit un rictus sauvage se dessiner sur ses lèvres.
— Tu te justifies donc ainsi ? Tu es mon gardien, si j’ai bien compris ce que tu as dit ?
— Nous sommes tous le gardien de notre frère, Dante. L’Empereur nous a créés dans ce but. »
L’un des Angels Vermillion donna l’alerte : les mutants arrivaient dans les couloirs et allaient bientôt se déverser dans le sépulcre.
Le maître des Blood Angels ajusta sa visée.
— Lorsqu’on en aura terminé ici, nous reprendrons cette conversation toi et moi.
— Je n’en doute pas », répondit Seth, la bobine à induction sur le dessus de son arme crépitant d’une lumière bleutée.
Les Démons du Sang firent irruption dans la vaste salle circulaire dans un déluge de coups de griffes et de tirs de bolter. Leur développement erratique les poussait à utiliser leur intelligence et leur ruse de manière assez basique : pour chaque paire qui attaquait avec ses griffes, ses crocs ou qui utilisait ses poings comme des massues, une autre utilisait de façon innée une arme à feu qu’elle avait récupérée. Les clones avaient dans leur chair quelque chose d’analogue à l’omophagea que portaient les space marines. Ce nœud complexe de tissus neuraux et de bioprocesseurs organiques traitait les informations utiles contenues dans la mémoire génétique de n’importe quel élément ingéré. Le sang qu’ils absorbaient, encore chaud et vivant, du corps exsangue de leur victime, réveillait des mémoires musculaires et des réponses conditionnées. Plus ils se nourrissaient, plus ils devenaient entiers.
Mais cela ouvrait également la porte à des fragments d’identités charriés par les tâtonnements de l’évolution. Des fragments de mémoire, contenus dans l’ADN des centaines de donneurs utilisés par Caecus pour coder l’embryon, resurgissaient dans une cacophonie conflictuelle et irrésistible. La soif des Démons du Sang les poussait à se nourrir mais cela ne faisait qu’aggraver la folie qui bouillonnait en eux.
La première vague surgit des trois ouvertures en même temps, chaque déferlante de chair écarlate devenant la cible des tirs de bolter et des armes à énergie. Ils sentaient l’immense récompense qui les attendait au-delà de l’antichambre et cela leur faisait oublier tout instinct de conservation.
La bête que Corbulo avait affrontée dans la chapelle était la plus vieille de toute – si un tel concept pouvait être appliqué à des créatures élevées dans des matrices artificielles – celle qui était la plus avancée dans le processus tortueux de son éveil. L’alpha de la meute essaya de prononcer des mots mais ceux-ci lui échappèrent. La frustration s’ajouta à la colère qui brûlait en lui. La folie meurtrière empira, la soif de sang et la rage aveugle devenant les aiguillons qui le poussaient en avant.
Daggan pivota et ses bras imposants frappèrent violemment le torse d’un Démon du Sang qui s’incurva sous la force de l’impact. Le Dreadnought avait réussi à porter une attaque capable d’estropier un space marine mais ces créatures étaient résistantes, aussi massives qu’un terminator mais aussi rapides qu’un scout. Le maître des Blood Swords déchargea son canon d’assaut qui lui faisait office de bras droit pour se libérer du clone qui s’y agrippait, le déchiquetant sous l’impact des tirs à bout portant.
Sa batterie de capteurs repéra l’un des Flesh Eaters revêtu de l’armure encombrante de vétéran d’assaut. Un cri s’échappa de la gorge du space marine tandis qu’un groupe de Démon du Sang l’arrachait de son armure. Son casque réduit en miettes, le Flesh Eater fut extirpé morceau par morceau par le col de son plastron noir. Daggan lui offrit la paix de l’Empereur d’un tir soutenu, les balles criblant ses attaquants par la même occasion. Il poussa un juron lorsqu’un seul d’entre eux s’effondra et que les autres ignorèrent les tirs superficiels.
— Qu’ils aillent pourrir en enfer ! Ces monstres sont trop résistants ! » Il amorça son poing tronçonneur et s’avança à pas pesants pour trancher dans la masse des mutants qui se pressaient contre la porte du pénitent. Deux Angels Vermillion en armures Terminator rutilantes lui emboîtèrent le pas. Il perçut leur présence tandis qu’ils repoussaient des clones de taille plus petite – ceux de la taille d’un simple space marine – à l’aide de leur marteau Tonnerre ou de leurs griffes Éclair. Daggan visa la masse des clones et tira à nouveau : une lance de flammes sortit en rugissant du canon d’assaut. Le silence contemplatif du sépulcre n’était plus qu’un lointain souvenir. Ce lieu sacré était devenu un champ de bataille comme les autres, le creuset de la mort.
L’un des Angel Vermillion s’avança pour attaquer de son marteau un Démon du Sang plus imposant que les autres. Daggan vit la créature s’extraire de la meute écumante et grondante, et l’évalua tout de suite. Ce nouvel adversaire faisait presque la taille du Dreadnought, le corps gonflé dans des proportions horribles et grotesques, une parodie de muscles et de force.
Il abattit son poing fermé sur le crâne du terminator et les capteurs audio de Daggan enregistrèrent le craquement des os sous la céramite qui se brisa. L’Angel Vermillion s’effondra sur les dalles de marbre, sa vie soufflée par une seule attaque.
Un grésillement strident surgit du récepteur vox de Daggan et il se jeta de tout son poids vers l’énorme Démon du Sang pour lui bloquer le passage vers le grand mausolée. Sa panoplie de dispositifs sensoriels analysa aux rayons X, en vision tactique et en énergie sonique le corps du clone et transmit instantanément les informations au nœud de chair et de tissus cérébraux qui était tout ce qui restait du corps du Seigneur Daggan. L’esprit du combattant aguerri commanda de manière naturelle la musculature d’acier de son corps mécanique à la recherche de cibles. Des bolts fusèrent de manière désordonnée de l’arme que tenait la bête et vinrent s’écraser sur son armure. À travers le voile de sa perception artificielle, Daggan vit un sourire tout ce qu’il y avait de plus humain se dessiner sur le visage du mutant.
Oubliant tous les autres adversaires présents, le Démon du Sang se jeta sur lui en poussant un cri.
La rampe inclinée épousait le contour du puits en forme de cône, avant d’arriver sur la plate-forme circulaire au cœur du grand sépulcre. Le chapelain Argastes se trouvait à la tête du groupe comme le voulait la coutume, entonnant des passages rituels du Livre des Seigneurs à chaque arche qu’ils franchissaient. Les flammes des chandelles photoniques viraient au rouge aux mots du chapelain : c’était sa charge que de s’assurer que chaque protection spirituelle et chaque piège caché était correctement traité avant de passer au suivant. Rafen suivait Mephiston qui marchait lui-même derrière Argastes, la main sur la poignée de son épée de force. Le visage du psyker était vierge de toute expression mais son regard était sévère, préoccupé. Le sergent se demanda quelles énergies éthérées invisibles flottaient dans un lieu comme celui-ci, dans un tombeau où reposait solennellement un demi-dieu.
Rafen sentait son cœur battre à tout rompre. Il serra les poings pour ne plus trembler et essaya de se concentrer : il lui était difficile de garder son sang-froid. Le Blood Angel regarda droit devant lui, n’osant poser les yeux sur la tombe tout en bas. Il observa les décorations murales complexes au-dessus de la passerelle, les peintures et les sculptures multicolores de pierre, de métal et de gemmes, mosaïques retraçant la vie de Sanguinius de sa création par l’Empereur jusqu’à sa mort par la main de l’Archi-Traître Horus. Dans une autre, il voyait une représentation du primarque sur Signus, en train d’affronter un essaim de gargouilles entouré par des frères de bataille sous le commandement du noble maître de chapitre Raldoron.
Pendant un instant, Rafen se perdit dans le regard de saphir du guerrier. C’était Frère Raldoron qui avait construit cet endroit sous la forteresse-monastère ; on racontait qu’il avait descendu seul le Sarcophage d’Or dans le mausolée le jour où le corps du primarque était revenu sur Baal. Rafen essaya d’imaginer le chagrin infini que cet homme avait dû subir à ce moment-là. Avoir vécu du temps de Sanguinius, et l’avoir vu terrassé… Cela avait dû être horrible.
Le Blood Angel se rendit compte que cette image lui redonnait du courage. Si Raldoron avait survécu à une telle souffrance pour porter l’héritage du chapitre, alors, en comparaison, l’épreuve qui attendait Rafen était insignifiante. Battez-vous jusqu’à ce que l’Empereur vous rappelle à ces côtés, avait ordonné Dante. Et c’est ce qu’ils allaient faire faire.
Il osa regarder en bas et vit la lueur douce de la lumière dorée et chatoyante qui irradiait du cœur liquide du cercueil du primarque.
Le Dreadnought était un monument érigé à la guerre, un hommage vivant commémorant la prouesse martiale des Blood Swords et l’honneur de Sanguinius. Un géant sur le champ de bataille. Daggan avait d’abord servi en chair et en os, puis enchâssé dans l’acier et la céramite pendant plus de quatre siècles. Il rendait hommage aux grands héros, aux space marines qui avaient continué à combattre en dépit de blessures qui auraient tué des hommes plus faibles. Comme avant lui le noble Furioso, premier et plus grand Fils de Sanguinius, vivant à nouveau, dans une châsse d’acier, et comme ses successeurs, Ignis, Dario et Moriar. Daggan était un poing de chair dans un gant de fer. Son cercueil était son arme, ses blessures l’aiguillon qui le poussait à se battre.
Mais le chef de la meute de Démons du Sang ne voyait que la chair, de la chair recouverte de métal.
Il frappa Daggan de ses mains griffues, assez violemment pour faire vaciller le maître de chapitre sur ses jambes hydrauliques. Étant trop près pour pouvoir utiliser son canon d’assaut sans saturer ses capteurs, Daggan pressa son poing tronçonneur contre le clone et démarra la lame dentelée.
La bête hurla et griffa l’armure ornementée du Dreadnought, creusant profondément le blindage, le fissurant à grands coups de poings qui sonnaient comme le tocsin. Il donna un coup de tête et les excroissances osseuses de son crâne percutèrent la mince visière de verre blindé du cercueil de Daggan. Le verre s’étoila avant de voler en éclats.
La puanteur carnée du corps en décomposition du Blood Sword embauma l’air. Le clone monstrueux perçut l’odeur et beugla : une rage tourmentée, excitée par l’odeur du tissu ancien maintenu en vie par les machines et les mystères biologiques du Mechanicum.
La lame tronçonneuse de Daggan transperça plusieurs couches d’épiderme aussi dures que le plastacier puis les disques osseux formant une protection naturelle. Des liquides poisseux s’écoulèrent par la blessure mais la bête guerrière attaqua avec une fureur décuplée, brisant en mille morceaux les chaînes votives du maître de chapitre, ses sceaux de pureté et les délicates incrustations de rubis et d’or blanc qui ornaient son armure.
Ses frères de bataille essayaient de venir lui prêter main forte mais la défense de la porte du pénitent était incertaine, repoussée par la pression du nombre inouï de Démons du Sang. Les clones abattus et laissés pour morts se relevaient pour repartir à l’attaque, même sur des moignons sanguinolents ou avec leur chair réduite en lambeaux : rien, hormis une décapitation, ne semblait pouvoir les arrêter.
Daggan essaya d’attraper son assaillant, mais sa masse le gênait. Le chef de la meute tournait autour de lui, esquivant la poigne du maître de chapitre, déjouant toutes ses tentatives.
Il frappa de sa main griffue et trouva une prise dans la fente béante de la visière. Avec un rugissement monumental, le Démon du Sang banda ses muscles hypertrophiés et le métal céda dans un grincement d’agonie. La plaque frontale, décorée d’ossements et d’éclats de jade rouge, fut arrachée et vola dans le couloir derrière eux. Désormais sans protection, les vestiges du corps organique de Daggan baignaient dans un liquide épais d’onguents fonctionnels, entourés de bobines de méchadendrites et de connecteurs neuraux.
Il avait emprunté la voie de L’Acier et de l’Eternité après une bataille sur un planétoïde anonyme, après avoir frôlé la mort dans l’ explosion d’acide corrosif d’un essaim de spore-mines. Depuis ce jour, aucun souffle d’air n’était passé sur le visage de Daggan. Dans la fièvre de la mêlée, la sensation de chaleur sur sa peau rappela d’étranges souvenirs au maître de chapitre.
Mais il n’eut pas le temps de les savourer : avec une vitesse inouïe, le Démon du Sang ouvrit largement sa gueule et mordit profondément Daggan, le réduisant en charpie, arrachant son corps à travers la coque du Dreadnought pour s’en repaître, comme on éventre un crustacé pour en goûter la chair délicate.
Le guerrier d’acier tressaillit avant de mettre brusquement un genou à terre dans un coup de tonnerre, comme si Daggan reproduisait la posture de pénitence des silhouettes sculptées dans la pierre autour de la troisième ouverture.
Les guerriers Blood Swords poussèrent à l’unisson un cri de souffrance. Les mutants reprirent leur cri et en firent un hurlement sauvage. Les clones se jetèrent en avant, leur odorat saturé de la puanteur du sang, et brisèrent les lignes space marines.
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