Furie Rouge

James Swallow · Chapitre 8 sur 18

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Furie Rouge

Chapitre Huit

 

 

La plaque de données était exactement à l’endroit prévu, dissimulée sous un exemplaire fatigué du Litergus Integritas posé sous le quatrième banc à partir de la droite.

Fenn regarda prudemment par-dessus son épaule avant de se pencher pour la récupérer. Personne ne viendrait dans la chapelle à cette période de la journée. Pour être plus exact, ce modeste chœur annexe n’accueillait habituellement qu’un ou deux fidèles à la fois. La plupart du personnel de la citadelle Vitalis préférait, pour les vêpres, se déplacer dans un temple plus grand, situé dans les niveaux supérieurs de la tour où la lumière du jour filtrait à travers les vitraux. Cette pièce mineure, enfouie sous la surface polaire gelée, ne comportait que des biolumes censés reproduire le cycle solaire de Baal. Le lieu possédait une atmosphère perpétuellement poussiéreuse et négligée : c’était précisément la raison pour laquelle le serf l’avait choisie comme boîte aux lettres.

Un faible bourdonnement antigrav attira son attention vers le plafond pendant un instant. Dans l’ombre, il put distinguer la forme d’un servo-crâne tournant paresseusement dans les airs, balançant l’encensoir allumé qu’il avait accroché sous lui au bout d’une chaîne. Fenn exécuta le signe de l’aquila et fit semblant de prier, hochant la tête en direction des statues de basalte disposées sur l’autel. Sanguinius était agenouillé devant l’Empereur, la main de son père sur son épaule.

— Pardonnez-moi mon subterfuge, messeigneurs », articula-t-il, « mais ce que j’accomplis ici, je le fais pour l’Imperium. »

Lorsqu’il fut certain que le servo-crâne était trop loin pour pouvoir l’espionner, Fenn leva la plaque au niveau de son oreille et effleura la rune d’activation. Il écouta l’enregistrement crypté grésillant du contact qu’il avait approché parmi le personnel de communication de la citadelle. Lorsque les soupçons du serf à propos de Nyniq et de Serpens avaient finalement pris forme, Fenn s’était adressé à cet homme et l’avait soudoyé avec des drogues mineures prises dans les réserves du medicae pour s’assurer qu’une requête supplémentaire soit mêlée au groupe de messages cryptés envoyés vers la capitale du secteur.

Il ne s’était pas attendu à avoir une réponse aussi rapidement, le signal était juste un coup de bluff, une tentative un peu vaine de se sentir mieux en faisant quelque chose au lieu de rester assis à attendre que le magos biologis s’attribue les travaux de son maître.

Mais elle était là. La preuve. Les mains tremblantes, il rembobina l’enregistrement et le rejoua, pour être certain d’avoir bien tout compris.

— Le message de l’astropathe est confus, comme c’est toujours le cas », disait l’enregistrement. « Mais le principal est compréhensible. Je ne sais pas pourquoi vous recherchez ce datum mais je le mentionne pour information… » Fenn sentait la sueur lui picoter les bras alors qu’il réécoutait cette partie du message. « Le Seigneur Haran Serpens est inscrit sur les registres de l’Adeptus Terra comme étant porté disparu, certainement mort. Son vaisseau est indiqué comme ayant été perdu dans les profondeurs du Segmenteum Pacificus, au-delà du système Thoth. »

Fenn arrêta la lecture et s’adossa au banc. Par la vision de l’Empereur, Thoth se trouvait à l’autre bout du plan galactique, à des centaines d’années-lumière de Baal.

— Ce n’est pas le même homme », bredouilla Fenn et il leva les yeux vers la statue. « Par Terra, ce ne peut pas être le même homme ! »

Il se remit rapidement debout, et commença à faire les cent pas dans l’allée. Il était dans tous ses états. Que pouvait-il faire ? S’il retournait au laboratorium, l’imposteur l’attendrait là-bas. Fenn étreignit un peu plus la plaque de données. Comment pourrait-il affronter le magos – ou qui que cette personne puisse être – comme si de rien n’était ? Le serf n’avait jamais su dissimuler ses émotions : l’imposteur lirait sur le visage de Fenn ce qu’il savait aussi clairement que dans du cristal. Il s’efforça de rester calme. Réfléchis, espèce d’idiot, réfléchis ! Le seigneur Caecus doit être mis au courant !

— J’ai trouvé », dit-il à voix haute. Il y avait des transports sur l’aire d’envol tout en haut de cette tour, des convois et des navettes qui parcouraient Baal de manière régulière. Tout ce qui lui fallait, c’était d’en trouver un à destination de la forteresse-monastère, et…

— Fenn ? » La voix le surprit, lui noua les intestins. « Ne te cache pas, serf, je sais que tu es ici. »

Il se cacha contre le banc, retenant sa respiration. Il parvint à distinguer la forme qui franchissait la porte dans la pénombre : un homme de forte carrure, de la taille d’un space marine.

— Je pense que nous devrions parler, toi et moi », dit doucement l’imposteur. « Je pense que nous sommes partis d’un mauvais pied. Après tout, nous partageons tous les deux la même passion, non ? » La voix se fit suave. « Un émerveillement sans limites face à l’extraordinaire machine qu’est l’homme, n’est-ce pas ? La quête de la perfection corporelle ? »

Fenn regarda la silhouette s’approcher lentement de l’autel. À cause de la lumière très faible, dispensée par les biolumes, peut-être ne voyait-il pas où se cachait le serf. Celui-ci s’écrasa un peu plus contre le banc, son esprit rationnel luttant contre le besoin animal de s’enfuir. Il fallait qu’il attende encore un peu, encore un tout petit peu. Qu’il arrive devant l’autel, et là, il ne pourra pas me rattraper avant que je ne franchisse les portes de la chapelle.

— Tu ne réponds pas ? Quel dommage. » Il soupira. « Tu es un échantillon de piètre qualité, Fenn. Un homme intelligent, oui, mais un échantillon de piètre qualité. Pas étonnant que les Blood Angels t’aient jugé trop faible pour recevoir le pouvoir d’un membre de l’Adeptus Astartes. Il te manque quelque chose. » Les pas s’arrêtèrent.

Ce silence soudain fut insupportable pour lui. D’un mouvement frénétique, Fenn surgit de sa cachette et bondit à travers la pénombre de la chapelle aussi vite qu’il le put. Il se précipita vers les portes, vaguement inquiet que le techno-maître n’ait pas fait un mouvement pour le suivre.

Fenn réalisa trop tard que quelque chose n’allait pas. La pensée était encore en train de se former dans son esprit lorsqu’il heurta une grande forme rectangulaire dissimulée dans l’ombre avant de tomber bruyamment à la renverse. Le serviteur en forme de boîte sortit de l’ombre et s’approcha de lui, juché sur ses griffes d’acier.

— Ton associé des communications », fit la voix. Le ton chaud et suave de Harans Serpens disparut pour être remplacé par quelque chose de plus machiavélique et d’incroyablement ancien. « Quel terrible accident. Un méchant coup de vent. Il est tombé du haut de la citadelle. »

Fenn tremblait, assailli par des vagues de peur suffocantes.

— Qui ? » parvint-il à articuler. « Pourquoi ?

— Tu ne le sauras jamais, imbécile. »

Les parois de la boîte s’ouvrirent devant ses yeux en glissant dans un ballet complexe. Fenn aperçut du mouvement à l’intérieur, des pistons et des pinces en mouvement.

— C’est mieux comme ça », dit l’imposteur d’une voix ayant perdu toute fausseté. « Tu ne feras que sangloter lorsque tu apprendras de quelle manière j’ai détourné vos grands travaux. Il vaut mieux que tu ne vives pas pour le voir. »

Le serf leva sa main en une prière silencieuse. À l’intérieur de la boîte ouverte, une énorme forme arachnéenne munie de pattes et de tuyaux gargouillants en cuivre se recroquevilla avant de bondir vers lui, les griffes de métal déchirant l’air devant elles.

Rafen fit un signe à Ajir tandis qu’il s’approchait des portes de la Grande Annexe.

« Au rapport », ordonna-t-il.

L’autre Blood Angel lui retourna son salut.

— Pas grand-chose d’important, sergent. Le conclave a repris après une courte interruption. » Il se pencha un peu plus en avant, baissant la voix. « Je pense que Mephiston a demandé une pause pour de bonnes raisons. Des paroles chargées de colère nous sont parvenues jusqu’ici.

— Il fallait s’y attendre. » Rafen inspecta la vaste antichambre. Comme pendant la cérémonie dans la Grande Annexe, chaque chapitre successeur était représenté ici par un ou deux simples guerriers – membres de l’escorte ou de la garde d’honneur des officiers supérieurs qui prenaient part au conclave. Son regard croisa celui du sergent Noxx, qui se tenait de l’autre côté de la salle et qui le dévisageait d’un air menaçant.

— Le Flesh Tearer n’a pas arrêté de la journée », dit Ajir avec une grimace. « S’il pouvait me lacérer du regard, je serais déjà mort dans une mare de sang.

— Ne le laisse pas te provoquer. »

Ajir sourit sans humour.

— Ne vous inquiétez pas, je ne suis pas Kayne. Je contrôle mieux mon humeur. »

Rafen ne releva pas.

— Reste sur tes gardes. »

— Toujours », répondit-il. Le visage bruni de l’autre space marine changea d’expression et se tendit. « Même si je dois admettre que j’ai du mal à adopter une posture de combat dans notre propre forteresse.

— Nous sommes des space marines », dit Rafen, « nous sommes toujours en posture de combat. »

Un brouhaha attira l’attention des Blood Angels et ils se retournèrent pour assister à l’arrivée de frère Caecus accompagné d’une femme et d’un space marine encapuchonné.

— Écartez-vous », disait l’Apothecae. « Je dois entrer. »

Un Angel Vermillion lui barrait le passage.

— Les portes sont fermées. Selon les ordres de nos maîtres de chapitre.

— Cela prend le pas sur les ordres que vous avez reçus ! » aboya Caecus.

Rafen s’approcha et fit signe au space marine de s’écarter.

— Majoris ? Quelque chose ne va pas ? » Il remarqua immédiatement l’agitation de Caecus, son visage empourpré de colère, sa mine renfrognée.

— Ouvrez les portes », répliqua-t-il. « Maintenant, frère-sergent. »

Ajir se tenait aux côtés de Rafen.

— Qui est-ce ? » dit le space marine en indiquant la femme. « Un serviteur du Magos Biologis, ici ? Qui lui a permis d’entrer ?

— Moi », répliqua Caecus. « Nyniq est ici à ma demande. Maintenant, ouvrez les portes ! Au nom du Sang, dois-je le faire moi-même ? »

L’apothicaire avança la main vers le mécanisme de contrôle qui ouvrait les imposants verrous d’acier, mais Rafen lui saisit le poignet de son gantelet blindé.

— Vous… »

Le space marine vêtu de robes simples brisa le silence d’un grognement sourd et sa main reproduisit avec une vitesse surnaturelle le geste de Rafen en saisissant le bras du frère-sergent avant qu’il ne puisse écarter Caecus.

Rafen jeta un coup d’œil à la silhouette encapuchonnée et vit un visage sombre et un air sauvage.

— Non,», dit Caecus, ses mots laissant transparaître un ordre. « Lâche-le !

— Frère ? » Rafen observait attentivement l’autre homme : il ne le connaissait pas, n’arrivait pas à remettre son apparence étrangement familière.

— Frère », répéta l’homme encapuchonné d’une voix pâteuse, comme s’il n’avait pas l’habitude de prononcer ce mot. La main lâcha le poignet de Rafen et retomba le long du corps.

— Pour la dernière fois », dit Caecus en montant le ton. « Ouvrez les portes ! J’en assume l’entière responsabilité ! »

Noxx s’était approché.

— Vous feriez mieux de faire ce qu’il dit », fit remarquer le Flesh Tearer.

Rafen se tourna vers Ajir et hocha la tête.

— Ouvrez les portes. »

Rafen suivit le groupe de Caecus à l’intérieur, sans trop savoir quel était le protocole à observer pour une interruption de cette nature, et il réalisa trop tard que Noxx était sur ses talons. Il fronça les sourcils tout en continuant de marcher. La tension la pièce était palpable : ils étaient rentrés au milieu d’une discussion houleuse, il n’avait aucun doute là-dessus.

— Que signifie cette interruption ? » Le son du vox amplifié de Daggan, le Dreadnought Blood Sword, était âpre et grinçant. « Ceci est une session à huis clos ! »

Caecus prit la parole avant que Rafen ne puisse avancer une quelconque explication.

— Pardonnez-moi, seigneurs, mais la nouvelle que je vous apporte ne pouvait souffrir aucun délai. Je dois vous parler immédiatement. »

Mephiston lança un regard irrité à Rafen et s’interposa avant que Caecus n’atteigne le cercle des personnes rassemblées.

— Majoris, quelle que soit votre nouvelle, elle devra attendre la conclusion de ce conclave.

— Ce que j’ai à vous dire pourrait bien changer cette conclusion ! » rétorqua-t-il. « J’ai la réponse à notre grand dilemme !

— Caecus », dit Dante ; la mise en garde était claire dans son ton.

— Attendez cousin », dit Sentikan. « C’est votre Apothicae, n’est ce pas ? Quel mal pourrait-il faire en apportant sa voix aux débats ? »

Dante frémit aux paroles de l’Angel Sanguine. « Mon frère Caecus est un homme érudit. Mais j’ai bien peur qu’il ait du mal à saisir toute l’ampleur du problème.

— Ce n’est pas vrai ! » rétorqua Caecus. « Plus maintenant ! J’ai maîtrisé l’art du replicae… J’ai réussi !

— Qu’est-ce qu’il a dit ? » Seth inclina la tête sur le côté. « Le clonage ? C’est impossible ! » Un rictus se dessina sur ses lèvres. « Si une telle chose était possible, les Flesh Tearers l’auraient utilisé il y a des siècles pour renforcer leurs rangs !

— Vous avez essayé d’utiliser le replicae pour compenser vos pertes ? » demanda Orloc.

— Non. » Le Seigneur des Blood Angels demeura immobile. Son visage se durcit, prenant l’aspect du granit. « Caecus, je vous avais ordonné de cesser vos recherches dans ce domaine. M’avez-vous désobéi ? »

L’enthousiasme de l’apothicaire fut balayé par l’attitude glaciale de son maître.

— Je… Vous avez seulement dit que vous ne me donniez pas votre bénédiction, seigneur. Vous ne m’avez pas ordonné d’arrêter.

— Vous osez jouer sur les mots comme l’un de ces gratte-papiers du Ministorum ? » dit Mephiston avec fureur. « Vous saviez ce que signifiaient les paroles de votre maître ! »

Dante secoua la tête.

— Je suis déçu, mon frère. J’attendais mieux de votre part.

— Tu ne devrais être déçu que s’il avait échoué », dit Seth en s’avançant, une nouvelle lueur, plus intense, étant apparue dans son regard. « Alors, Caecus ? Où est ce succès dont vous parlez ?

— Ici, seigneurs », osa dire Nyniq en tendant le bras pour retirer la capuche de la forme silencieuse. « Voici le premier du genre. Le premier Fils du Sang. » Le guerrier se tenait debout, immobile.

Un étrange silence s’abattit sur la pièce pendant quelques instants tandis que les maîtres de chapitre rassemblés observaient le clone, chacun d’entre eux prenant la pleine mesure de ce que signifiait sa présence. Leurs réactions allèrent de ricanements méprisants à des regards calmes et scrutateurs.

— C’est une copie génétique ? » dit Armis, visiblement peu convaincu. « On dirait… un simple space marine, rien de plus.

— Voici le premier Sapiens Sanguina ! » dit sèchement Caecus. « Un space marine Blood Angel adulte cultivé à partir d’un échantillon de zygote embryonnaire, créé de par ma seule volonté ! »

Seth se tourna vers Dante.

— Pourquoi nous as-tu caché ceci, cousin ?

— Je n’ai vu aucune valeur dans son travail », répondit-il. « De son propre aveu, Caecus n’avait rien de probant à nous montrer.

— C’était avant », dit l’Apothecae Majoris. « J’ai… » Il regarda brièvement Nyniq. « J’ai fait une découverte majeure.

— Chaque clone que vous avez créé jusqu’ici était instable », gronda Mephiston. « Toutes vos tentatives de reproduire les travaux de Corax ont échoué. Et maintenant, vous pénétrez dans cette salle sans y avoir été convié pour vous enorgueillir d’une réussite accidentelle en appelant ça un succès ?

— Je demande seulement ce que j’ai déjà évoqué auparavant », rétorqua Caecus. « Qu’on me permette de faire ce que je peux pour éviter l’extinction de mon chapitre ! »

Daggan fit pivoter son torse pour faire face aux autres maîtres rassemblés.

— Si cela peut être accompli… Si ce « Fils du Sang » n’est pas juste un coup de chance, cela signifie beaucoup pour tous nos chapitres et pas seulement pour les Blood Angels.

— La possibilité de compenser nos pertes en quelques mois plutôt qu’en quelques années », réfléchît Orloc à voix haute. « Cela pourrait représenter un avantage tactique indéniable. »

Les yeux de Dante se rétrécirent.

— Mes cousins, je vous conseillerais d’être prudents dans cette affaire.

— Cela ne me surprend pas », dit Seth. « Mais ce n’est pas le moment de se montrer conservateur, seigneur Dante. Si Caecus est aussi doué que cela, alors ce Fils du Sang va résoudre tous vos problèmes, sans avoir besoin de recourir à un quelconque tribut.

— Et cela intéressera également les Flesh Tearers », ajouta Armis.

— Bien sûr », acquiesça Seth. « Je ne vais pas le nier. » Il s’approcha du space marine cloné, observant attentivement son visage. « On ne pourra le vérifier que dans un seul endroit. »

— Au combat », dit Daggan.

— Oui », acquiesça Seth. Il claqua des doigts. « Frère-sergent Rafen ? » Il jeta un coup d’œil vers le Blood Angel. « Puisque vous avez démontré votre valeur en combat singulier, je vous demanderai de tester ce Fils du Sang pour nous, dans l’arène. »

Dante fit un signe imperceptible d’assentiment à Rafen ; celui-ci s’inclina légèrement.

— Très bien, Seigneur Seth.

— Et le frère-sergent Noxx se joindra à lui », dit Dante.

Seth se retourna pour observer le maître des Blood Angels.

— Deux contre un ? Ce n’est pas très équitable. »

La réponse de Dante fut glaciale.

— Aucune confrontation fratricide ne l’est jamais. »

Rafen serra la lanière de cuir autour de son bras avant de l’attacher. Il leva les yeux et vit son visage se refléter dans les lentilles triangulaires de son casque : l’armure du Blood Angel reposait sur son présentoir, forme humaine creuse semblable à une statue écarlate. La tunique d’exercice le serrait à la poitrine et les lanières comprimaient les endroits où les bleus et les contusions du dernier combat n’avaient pas totalement guéri.

Il sentit une présence derrière lui mais ne se retourna pas.

— Je dois reconnaître que je m’attendais à te retrouver dans l’arène », dit sèchement Noxx, « mais pas si tôt ni dans de telles circonstances. »

— J’essaierai de gagner moins facilement cette fois-ci », répondit Rafen. « Je n’aimerais pas t’humilier deux fois devant tous tes frères. »

Le masque d’insouciance de Noxx se fendit.

— Tu as eu de la chance la première fois.

— Je suis sûr que c’est ce que tu crois. »

Le sergent vétéran l’attrapa et le fit pivoter pour se retrouver nez à nez avec lui.

— Je t’ai sous-estimé, toi et tes grands airs, un point c’est tout. Cela ne se reproduira pas. »

Rafen dégagea son bras et s’approcha du râtelier d’armes ; des glaives tranchants comme des serpes et des épées courtes à l’extrémité recourbée pendaient des ceinturons. Il dégaina l’épée et tâta du pouce le tranchant de la lame.

— Cette fois-ci, ce ne sont pas des armes d’entraînement », dit-il calmement.

Noxx prit ses armes.

— Bien sûr que non. Il est évident que ce sera un combat à mort.

— Pourquoi ? demanda Rafen.

— C’est juste un clone », dit Noxx d’une voix dédaigneuse en s’éloignant. Lorsqu’on l’aura tué, ton frère Caecus en fabriquera un autre tout simplement. »

L’arène avait changé de configuration depuis l’affrontement précédent. Les mécanismes qui déplaçaient les blocs avaient été mis en veille pour permettre aux combattants de s’affronter dans un espace vide avec, pour seuls obstacles, les parois fortement incurvées de la fosse. Rafen s’approcha du bord et vit que le Fils du Sang les attendait en contrebas, au centre de l’arène. Tandis qu’il le regardait, un serviteur s’approcha pour déposer une épée recourbée, identique à celle que le Blood Angel portait, aux pieds du space marine cloné. Celui-ci observa l’arme l’espace d’un instant, le regard fixé dessus sans réellement comprendre sa fonction.

Un rictus se dessina sur les lèvres de Rafen. Est-ce qu’il sait au moins où il se trouve ou ce que c’est ? L’idée même de replicae le perturbait – créer un homme adulte à partir d’un amas de cellules dans un tube. C’était un concept radical, et Caecus n’avait pas menti lorsqu’il avait dit que ce processus mystérieux était capable de compenser les pertes du chapitre, mais Rafen ne pouvait pas s’empêcher de s’interroger sur le type d’individus que cela engendrerait. À quoi sert un guerrier s’il n’a pas de passé sur lequel se construire ? Pas d’âme pour pouvoir prêter allégeance à l’Empereur et le servir ? N’être rien de plus qu’une machine organique ?

Le Fils du Sang eut une illumination et souleva l’épée du sol d’un coup sec de son pied pour l’attraper ensuite par la poignée. Il exécuta une série de passes rapides avec une aisance et une fluidité extraordinaire, comme s’il s’était battu avec cette arme depuis des décennies. Mais on ne lisait cependant aucune émotion dans ses yeux étrangement vides. Même pas le calme d’un guerrier ayant enduré la mort et les tueries, ou la vacuité psychotique d’un aliéné. C’était un tout autre manque, un néant absolu.

Le serviteur d’armes escalada les parois et s’arrêta hors de l’arène dans un cliquetis.

— Ceci est une mise à l’épreuve. Combat au premier sang, montrez courage et honneur. » L’ilote mécanique s’inclina. « Au nom de Sanguinius et de l’Empereur.

— Au nom de Sanguinius et de l’Empereur », répétèrent Rafen et Noxx. Les mots étaient à peine sortis de la bouche du Flesh Tearer qu’il se jeta dans la fosse. Rafen empoigna son épée recourbée et fit de même.

Le visage du Fils du Sang ne montrait aucune hésitation : le marine cloné avait parfaitement compris ce qui se déroulait dans l’arène. Il pivota sur son pied d’appui pour faire face à Noxx qui l’attaquait, tout en se mettant en garde à l’aide de l’épée. Le coup descendant du Flesh Tearer, renforcé par l’énergie du plongeon dans la fosse, porta avec violence, un choc de métal contre métal résonnant contre les parois de l’arène. Le clone recula pour esquiver, et des étincelles jaillirent lorsqu’il écarta l’arme de son adversaire avec son épée.

Rafen s’approcha, encore hors de portée de combat pour l’instant, pour mieux jauger le Fils du Sang, l’observant attentivement pour déceler le moindre signe d’hésitation ou d’imprudence.

Il y avait quelque chose d’étrange : le marine cloné semblait tour à tour novice dans l’art du combat et, la seconde d’après, il se déplaçait comme un combattant aguerri. Il se rendit compte que les lèvres du clone bougeaient : il se parlait à lui-même en chuchotant.

Noxx attaqua à nouveau en hurlant un cri de guerre. Le clone lui rendit son cri, imitant le ton et l’octave de l’autre space marine avec une précision surnaturelle. Le coup de Noxx était clairement une feinte et le Fils du Sang tomba droit dans le piège. Le Flesh Tearer inversa sa frappe et toucha le clone, transperçant ses robes tout en l’entaillant légèrement en travers de la poitrine. Sans perdre son impulsion, Noxx reproduisit son attaque à l’identique mais, cette fois-ci, le Fils du Sang para la frappe en le repoussant violemment d’un coup de poing.

Les sandales de Noxx raclèrent le sol.

— Il apprend vite », dit le space marine.

Le Fils du Sang se retourna brusquement pour attaquer Rafen avec son arme : il était en train de reproduire la manœuvre de Noxx mais deux fois plus rapidement et deux fois plus brutalement. Le Blood Angel se baissa pour esquiver la feinte ; c’était un mouvement facile à éviter maintenant qu’il savait comment faire.

Ou c’était du moins ce que pensait Rafen. Au faîte de l’attaque, le clone inversa brusquement son coup dans une frappe descendante et l’éclat d’argent se dirigea vers le cou du Blood Angel. Rafen eut juste le temps de faire pivoter son épée recourbée pour détourner le coup qui lui aurait sûrement été fatal.

Imbécile ! se morigéna-t-il. Ne sous-estime pas cette chose. Noxx n’a pas tort : il est rapide et il apprend. Il s’adapte.

Rafen effectua un petit mouvement brusque de l’épée pour que les crochets viennent en butée. Les extrémités incurvées se bloquèrent l’une contre l’autre dans un bruit métallique, et le space marine entama une lutte acharnée avec le clone pour essayer d’avoir le dessus. Noxx saisit l’opportunité qui se présentait et attaqua de nouveau. Le Fils du Sang pivota, sacrifiant sa prise sur Rafen pour lancer un coup de pied retourné vers le Flesh Tearer qui se jetait sur lui. Noxx fut déséquilibré lorsque le coup de pied, puissant, l’atteignit à la poitrine et le fit tomber au sol.

Le clone poursuivit son mouvement de rotation vers Rafen, tranchant l’air de son épée recourbée. Le Blood Angel para le coup avec la même force tout en donnant un coup de poing violent dans le sternum de son adversaire. Rafen sentit quelque chose se briser à l’impact, mais le Fils du Sang émit juste un grognement.

Il accentua sa poussée et les lames grincèrent l’une contre l’autre comme deux rasoirs que l’on frotte. Pendant un instant, son visage ne fut qu’à une dizaine de centimètres de celui du clone, son regard plongé dans ses yeux morts, complètement morts.

— Frère », répéta le double, le mot sonnant de manière étrange et inappropriée dans sa bouche.

Les lames continuèrent à glisser l’une contre l’autre et le pommeau de l’arme vint frapper Rafen au menton mais il resta concentré. En guise de réponse, le Blood Angel se pencha brusquement en avant pour asséner un coup de tête sur l’arête du nez du clone. Cette fois-ci, il fut récompensé d’un cri de douleur.

Le Fils du Sang rugit de colère et répondit par un coup de poing, au moment même où Noxx lançait une nouvelle attaque. La frappe du Flesh Tearer porta à nouveau, la lame entaillant l’abdomen du clone. Celui-ci riposta en assénant un coup circulaire avec sa propre épée qui blessa ses deux adversaires.

Rafen recula, laissant échapper un sifflement entre ses dents. Il décocha un regard vers Noxx : du sang suintait d’une blessure sur son front.

— Il se bat bien à un contre un. Voyons maintenant comment il se bat à deux contre un en même temps. »

— Impressionnant », se permit Daggan. « Pour quelque chose qui a moins d’un jour d’existence, j’ai rarement vu ça hormis chez les hordes tyranides. » Les maîtres de chapitre alignés observaient le duel depuis les balcons d’observation. « Mais peut-il faire plus que se battre en suivant juste son instinct ?

— Il est bien au-delà d’un insecte xenos poussé par sa nature, seigneur,», dit Caecus, « le Fils du Sang est l’expression pure de l’idéal génétique des space marines. Plus d’une centaine de Blood Angels, morts ou vivants, ont contribué par leur ADN à sa physiologie. Je pense qu’avec les stimuli adéquats, le clone sera capable d’assimiler la génémémoire et les automatismes musculaires de chacun d’entre eux !

— Et qu’en est-il des organes implantés dans nos corps ? » demanda Armis. « Sans eux, cette création n’est rien de plus qu’un serviteur, même si mieux conçu et amélioré.

— Le processus de replicae duplique un certain nombre d’implants à la première transformation du zygote modifié », insista l’Apothecae. « Le rein oolithique, l’occulobe, le poumon multiple, la biscopea, le cœur auxiliaire, tous ces organes se développent naturellement dans le corps du Fils du Sang. » Il hocha la tête. « Dans cette optique, le clone est supérieur à un space marine d’origine humaine. Il n’a pas à suivre tout le long processus d’adaptation qu’un individu normal doit subir. » Caecus osa jeter un regard de biais vers son maître. Ses yeux ne croisèrent pas ceux de Dante, l’attention de son maître totalement dévolue au combat qui se déroulait en contrebas.

— Il y a une question que personne n’a encore posée », dit Sentikan, ses yeux étincelants profondément enfouis sous sa capuche. « Si cet assemblage est véritablement la quintessence du potentiel des Fils de Sanguinius, qu’en est-il de la Rage et de la Soif ? » Le guerrier encapuchonné se tourna légèrement vers l’apothicaire Blood Angel. « Les avez-vous retirés de son code génétique, Majoris ? Ou votre création sera-t-elle sujette à la malédiction qui nous touche tous ? »

Caecus déglutit péniblement, ne sachant que répondre.

Le Blood Angel attaqua le clone par la droite, le Flesh Tearer par la gauche, en tenant les épées recourbées à hauteur de poitrine. L’attaque était rapide et mortelle.

Le Fils du Sang ne cilla pas : quelque chose dans ses yeux – peut-être l’intuition du chasseur – perçut que Noxx se déplaçait avec une seconde de retard sur Rafen, conséquence directe de leur premier combat dans l’arène. Le clone employa à nouveau une feinte, mais cette fois-ci en se détournant, et laissa Rafen frapper le vide tout en contrant le coup ascendant de Noxx. Encore une fois, les extrémités recourbées des lames se rencontrèrent mais le Flesh Tearer n’y était pas préparé. Le Fils du Sang le désarma d’un mouvement de rotation parfait qui tira l’arme de la main du space marine avant que le sergent vétéran ne puisse l’arrêter. La puissance du mouvement fit tournoyer l’épée du Flesh Tearer autour du crochet avant qu’elle n’atterrisse dans la main libre du clone. La poignée claqua dans la paume de sa main et il grogna, faisant tournoyer les deux armes dans un arc mortel.

La réticence qu’avait montrée Rafen envers le Fils du Sang disparut en voyant cette démonstration de maîtrise : le clone était indubitablement le guerrier que Caecus avait prétendu qu’il était. Il arma sa prochaine attaque en se demandant jusqu’où pourrait aller un tel Blood Angel avec l’entraînement et la discipline appropriés.

À un moment, il repoussait Noxx contre la paroi, l’instant d’après, il se tournait vers Rafen pour l’assaillir de ses deux épées. La brutalité de l’assaut était étourdissante, et il vit le visage du Fils du Sang empourpré par la colère qui était en train de s’accumuler en lui lorsque le clone se jeta sur lui. Il prit en tenaille la lame recourbée entre ses deux épées et la brisa violemment dans un grincement de métal déchiqueté. L’énergie de la torsion remonta dans le bras de Rafen qui recula sous l’effet de la douleur, perdant presque l’équilibre.

Avec la même célérité, le clone se jeta une fois de plus sur Noxx dans un hurlement. Les épées tombèrent sur ses épaules, formant un V, et se rapprochèrent pour lui trancher la tête d’un coup. Noxx contra l’attaque mortelle de ses mains endolories et couvertes de sang. Il poussa un cri de douleur qui répondit aux grognements sourds du Fils du Sang.

Rafen réagit instinctivement, et jeta le fragment d’épée comme un couteau de lancer. Il avait visé juste et la lame brisée en deux s’enficha profondément dans le dos du Fils du Sang, quelques centimètres en-dessous de son omoplate.

La réaction ne se fit pas attendre. Le clone beugla avant de se retourner, jetant Noxx sur le côté. Les épées recourbées tombèrent de ses mains inertes tandis qu’il essayait d’atteindre et d’extraire l’arme brisée de son dos.

Le Fils du Sang plongea son regard dans celui du Blood Angel, clone et space marine unis par ce déferlement de haine guerrière. Rafen sentait cette rage aller et venir en lui, la mesurant à chaque instant comme il avait été entraîné à le faire toute sa vie, mais le clone n’y était pas préparé. Il vit l’ombre de la furie apparaître clairement dans ses yeux vides, suivie par l’explosion imminente de la Soif Rouge.

Le clone agrippa l’épée brisée en poussant un cri strident et l’arracha de sa propre chair, l’énergie vitale brillante s’écoulant le long de la lame. Tandis que Noxx parvenait à se remettre debout, le Fils du Sang ouvrit la bouche puis passa sa langue sur l’arme improvisée de Rafen, léchant le liquide sur la lame. Le rouge tacha ses canines blanches.

Le clone pivota et reproduisit l’attaque que Rafen lui avait portée en jetant la lame vers Noxx. Le Flesh Tearer s’écroula à nouveau, l’épée brisée fichée dans la cuisse.

Rafen eut le souffle coupé lorsqu’il vit le torse du Fils du Sang palpiter. Les muscles roulaient en mouvements inhumains sous la surface brun-rouge de sa peau. Il se jeta sur Noxx et le percuta alors qu’il essayait de se relever une fois de plus.

Le clone ouvrit largement sa bouche et le sergent vétéran poussa un hurlement lorsqu’il planta ses dents dans son épaule, du sang jaillissant de cette nouvelle blessure, avant de s’écouler sur le sol de pierre. Le marine cloné s’abreuva longuement dans un bruit grotesque de succion.

Le Blood Angel courut vers eux, se baissant au passage pour attraper l’une des épées abandonnées. Il s’éleva dans les airs avant de s’abattre brusquement sur le clone, la pointe incurvée de l’arme en avant. Elle se ficha dans le torse du Fils du Sang, dans la même blessure suintante qu’il avait provoquée quelques minutes auparavant.

Le dos du clone se tendit et celui-ci poussa un hurlement d’agonie. Laissant Noxx se vider de son sang sur le sol de la fosse, il leva ses mains griffues et déglutit, la bouche pleine de l’énergie vitale du space marine. Un coup puissant prit Rafen par surprise et le projeta au sol dans une glissade, son crâne résonnant encore sous l’impact. Le coup était deux fois plus fort que les précédents ; le Fils du Sang semblait puiser son énergie dans la Rage Noire, cette puissance à peine contenue dans le corps du clone.

Il percevait difficilement les cris qui lui étaient adressés des balcons au-dessus de l’arène, mais Rafen ne pouvait pas détacher son regard du Fils du Sang qui s’avançait vers lui à grandes enjambées. À chaque pas lourd, la peau bronzée du clone semblait se comprimer puis se tendre. Les doigts se recourbèrent en griffes, faisant apparaître de nouvelles jointures et des ongles plus longs. La bouche du clone s’ouvrit, encore et encore. La mâchoire se distendit, de nouvelles rangées de crocs émergèrent des gencives. Il était en train de muter devant ses yeux, déformé par la puissance de la malédiction génétique inscrite dans sa propre chair.

Il rugit un seul mot, força un seul son à travers sa gorge débordante de liquide épais.

— Sang !

— Rafen ! » Il entendit un cri lui parvenir des galeries au-dessus de lui et aperçut Ajir en train d’agiter frénétiquement les bras. Le space marine lui lança quelque chose, une forme compacte qui tomba en tournoyant dans la fosse. Rafen se remit debout et bondit, attrapant le bolter à la volée. Il atterrit, son doigt enfonçant fermement la gâchette.

Rafen vida sans la moindre hésitation le contenu du chargeur courbe de l’arme dans le corps du Fils du Sang, déchiquetant sa chair dans un bain écarlate. Le reste du clone s’affaissa sur les dalles et convulsa une dernière fois avant de mourir.

Il entendait son cœur battre à tout rompre dans ses oreilles.

— Que Terra nous protège », souffla-t-il en lâchant l’arme pour faire le signe de l’aquila de ses mains maculées de sang.

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