Furie Rouge
Épilogue
Du haut des remparts de la forteresse-monastère, on pouvait voir le désert Oxydé s’étendre dans les contrées sauvages en direction des montagnes du Calice. Dans la douce lumière du jour, des colonnes de fumée noire s’élevaient des bûchers funéraires dans le ciel immaculé, dérivant vers l’ouest sous l’effet de la brise. Rafen voyait les formes compactes des transports Rhino stationnés près de chaque colonne de fumée, et il sentait dans l’air l’odeur acre de la chair brûlée et du prométhium.
— Comment peut-on être sûr que nous les avons tous tués ? » demanda Kayne, en regardant la même chose, par-dessus l’épaule de son sergent.
— Les serfs du chapitre vont compulser les archives de Caecus pour s’en assurer », répondit-il, « mais je sais qu’il n’y en a plus. Leur berceau dans la citadelle a été détruit. Tous ceux qui ont éclos sont venus au sépulcre. Tous y ont péri. »
Kayne fronça les sourcils et détourna le regard.
— Je suis encore… » Il s’arrêta.
— Parle, mon garçon », dit Rafen. « Si tu veux servir dans mon escouade, tu dois dire ce que tu as en tête lorsque je te le demande.
— Sergent, même si j’ai beaucoup de respect pour le seigneur commandeur Dante et, même si je lui rends les mêmes honneurs que les autres Blood Angels, je suis encore… perturbé par ce qu’il a fait. »
Rafen hocha lentement la tête.
— L’ouverture du sépulcre. » Il renifla. « Les mutants l’auraient trouvé de toute façon. Il n’a fait qu’accélérer les choses.
— Mais le Sarcophage d’Or… » La voix de Kayne trembla lorsqu’il prononça le nom. « Il a été souillé.
— Le maître les a laissés s’approcher car c’est un tacticien habile. Parce qu’il savait qu’ils allaient tous être attirés vers ce lieu, que leur soif de sang voilerait leurs esprits et leur ferait perdre leur concentration. Imagine si nous avions dû chasser les mutants les uns après les autres, s’ils avaient pu se terrer dans les recoins sombres de la forteresse. Nous aurions perdu encore plus d’hommes et encore plus de temps. » Rafen se détourna des bûchers pour observer le jeune guerrier.
« Le sang peut être lavé, frère. La pierre brisée peut être réparée. Mais la foi…. est éternelle. Et le seigneur Dante savait qu’une foi comme la nôtre ne peut être anéantie.
— Et les hommes qui ont été brisés ? Nos frères Puluo et Corvus ? »
Rafen regarda à nouveau au loin.
— Puluo est résistant. Il vivra.
— Et Corvus ? » poursuivit Kayne. « Le prix de sa pénitence est élevé.
— Tu as raison. » Le sergent hocha la tête une seule fois. « L’Empereur connaît désormais son nom. »
Ils restèrent là un moment, silencieux, avant que le jeune guerrier n’ose poser une nouvelle question.
— Frère-sergent… Que va-t-il advenir des Blood Angels maintenant ? »
Le regard de Rafen se posa sur un étendard tournoyant dans le vent : une bannière ornée d’une unique goutte de sang encadrée par des ailes d’ange.
— C’est un choix qui ne nous appartient pas, frère. »
Dante balaya du regard la Grande Annexe, ses yeux se posant sur chaque guerrier présent, sur Armis et Sentikan, sur Orloc et Seth, et sur tous les autres. Il fronça les sourcils en pensant à Daggan, rude et franc, fort et inflexible, perdu désormais pour son chapitre et pour ses frères. Comme Rydae avant lui, et Gorn et Corvus, ainsi que tous les space marines disparus lors de ces douloureux événements. Leurs dépouilles se trouvaient à bord de leurs vaisseaux respectifs et des parchemins votifs avaient été accrochés dans la chapelle du Graal Rouge pour faire honneur à leurs sacrifices. Ce fut la première fois dans l’histoire du chapitre que les rites des héros avaient été célébrés dans ce lieu pour des guerriers n’appartenant pas aux Blood Angels. Mais cela coulait de source. Ils étaient morts au nom du même primarque et cela constituait une raison suffisante.
Dante se tenait debout au centre de l’étoile de pierre et inclina la tête.
— Frères. » Il releva la tête et croisa le regard de Seth. « Il n’y a pas de mots pour exprimer ma gratitude pour votre aide lorsque Baal en avait grandement besoin. Nous avons payé la protection sacrée du Grand Ange avec notre sang le plus cher. Et au terme de ces événements tragiques, je dois assumer les conséquences de ce qui s’est passé. » Le seigneur Blood Angel laissa lentement échapper un soupir. « C’est ma grande faute. J’endosse la responsabilité de cette atrocité et je l’accepte sans me défiler. Comme mon honoré frère Seth l’a dit, c’est à moi qu’incombe la situation dans laquelle se trouve mon chapitre. C’est mon orgueil qui nous a amenés là où nous sommes maintenant.
— De bien belles paroles », dit Orloc. « Mais qu’en est-il du choix que tu nous as demandé de faire, Dante ? Du tribut que tu demandes sur nos chapitres ? Que devons-nous faire de cela ? »
Plusieurs des guerriers de l’assemblée lancèrent un regard vers Seth, dans l’attente que le Flesh Tearer intervienne comme à son habitude, mais celui-ci garda le silence.
— La demande est toujours valable », dit Dante. « Je ne peux pas faire plus que de demander votre aide. Mais je ne garderai aucune rancune envers les maîtres qui voteront contre. Je ne vous force pas la main. C’est à vous de choisir.
— Et notre vote doit être unanime », dit Sentikan. « Seule l’unanimité aura une quelconque signification. »
Armis était mal à l’aise.
— Vous réalisez l’importance de tout ceci, seigneur Dante ? Soyons clairs. Si le vote est en votre défaveur, cela signifiera la dissolution des Blood Angels. »
Dante hocha gravement la tête.
— Je m’en remettrai à la décision prise par le conclave.
— Nous allons donc voter. » Sentikan hocha la tête, le visage dissimulé par son capuchon. Ses mots restèrent suspendus en l’air ; personne n’osait prendre la parole en premier.
Les Blood Angels et les Flesh Tearers, les Angels Vermillion, les Sanguine et les Encarmine, la Blood Legion et les Blood Swords, Flesh Eaters, Red Wings et Blood Drinkers, ces seigneurs guerriers et chacun des autres chapitres successeurs rassemblés dans la salle, tous se tenaient debout dans un silence qui sembla durer une éternité.
Ce fut Seth qui s’avança enfin, le visage marqué par des blessures écarlates en cours de cicatrisation, mais l’intensité dans son regard n’avait pas diminué.
— Dans mon chapitre, il existe une litanie que nous récitons le dernier jour de la mise à l’épreuve, lorsqu’un guerrier termine son initiation et devient membre à part entière de l’Adeptus Astartes. » Il s’avança lentement vers Dante. « L’invocation de l’Initié. Chaque chapitre a sa propre version, mais cela constitue l’essence même de ce que nous sommes. Ces mots renforcent notre lien, notre détermination. » Seth marqua une pause et, lorsqu’il reprit la parole, il le fit avec une honnêteté brusque qui donna à réfléchir à chaque guerrier présent dans la pièce. « Car celui qui verse son sang à mes côtés sera mon frère de bataille pour l’éternité. »
Le Flesh Tearer sortit son couteau de chasse et passa la lame le long de la paume de sa main, faisant apparaître un sillon de sang. Seth tendit sa main et le couteau à Dante. Le Blood Angel reproduisit son geste et les deux maîtres de chapitre se serrèrent la main, mêlant ainsi leur sang.
— Je te donnerai mes hommes, » dit Seth. « Comme tous les successeurs ici présents. Ton avenir est assuré. »
Peu de choses pouvait surprendre Dante mais il ressentit l’émotion sur le moment.
— Pourquoi ?
— Car c’est la volonté de l’Empereur. » Seth esquissa un sourire. « Il nous a amenés dans ce lieu, dans cette situation pour une bonne raison, pour apprendre une leçon. Pour te mettre à l’épreuve, pour que nous n’oublions jamais.
— Pour que nous n’oubliions jamais quoi ? »
Le sourire de Seth s’élargit pour découvrir ses canines, et Dante s’aperçut que lui aussi souriait en retour.
— Que nous sommes frères, Blood Angel. Nous sommes tous frères. »
Turcio enleva soigneusement les sections de l’armure énergétique de son frère de bataille des râteliers de l’armurerie, prenant à chaque fois un moment pour réciter la prière aux armes.
Ajir l’observait, conscient que le pénitent l’ignorait. Il prit enfin la parole.
— Il a donné sa vie en vain », dit le space marine. « Tu arrives à comprendre ça ? »
Turcio marqua une hésitation et poursuivit son travail.
— C’est ce que tu crois ? » Le space marine passa un chiffon doux sur le sceau de rubis au milieu du plastron de l’armure.
— Est-ce que Corvus pensait que se sacrifier allait d’une manière ou d’une autre achever son expiation ? Est-ce que c’est pour cette raison ?
— Corvus a fait ce qu’il pensait être juste. C’est pourquoi je suis fier de l’appeler mon frère de bataille. »
Ajir prit le casque du guerrier mort et secoua la tête.
— Il est mort pour rien. »
Turcio posa le plastron et se tourna vers Ajir pour lui jeter un regard acéré. La marque sur sa joue était devenue pâle dans son visage rouge de colère.
— Si tu penses vraiment ça, alors tu ne le connaissais pas. Et à cause de ça, je suis triste pour toi.
— Je ne comprends pas.
L’autre space marine secoua la tête et se détourna.
— Bien sûr que tu ne comprends pas. Si tu avais connu Corvus, si tu avais vu l’homme au-delà de la marque… Alors peut-être aurais-tu compris. »
Turcio s’éloigna en laissa Ajir le regard plongé dans les lentilles d’un casque vide.
Rafen regarda son frère de bataille partir. Les blessures des jours passés étaient encore vives, et il faudrait du temps pour qu’elles guérissent complètement. Le sergent retourna à sa propre tâche – entretenir son bolter à l’aide de mèches nettoyantes – et la simplicité de la tâche lui permettait de rester concentré.
Une ombre glissa sur lui et il leva la tête.
— Frère-sergent Noxx. »
Le Flesh Tearer le salua de la tête.
— Frère-sergent Rafen. J’ai des nouvelles du conclave. Je pensais que cela vous intéresserait. Le tribut a été approuvé par tous les maîtres de chapitre. »
Une impression de soulagement emplit le Blood Angel.
— Merci.
— Mon maître et notre délégation devons retourner sur Eritaen et achever la campagne que nous y avons commencée », continua-t-il, « mais avant de partir, il y a autre chose que j’aimerais aborder avec vous.
— Allez-y. »
Les yeux mi-clos de Noxx le transpercèrent.
— Nous ne partageons pas le même point de vue. »
Rafen émit un rire sans joie
— Voilà qui est certain.
— Mais je voulais que vous sachiez ceci. Dans le sépulcre… J’ai pris conscience de quelque chose. D’une certaine similarité entre nous.
— Moi aussi », admit Rafen.
Noxx acquiesça.
— Et peut-être que je vous déteste un peu moins désormais.
— Je ressens la même chose. » Rafen tendit la main au Flesh Tearer. « Jusqu’à ce que nos chemins se croisent de nouveau ? »
Noxx lui serra la main.
— J’ai le sentiment que ce moment arrivera plus vite que l’on ne le veuille, vous et moi… »
Un space marine de la garde d’honneur vêtu de robes ourlées d’or entra dans la pièce, et interrompit l’échange.
— Frère-sergent Rafen ?
— Qui me demande ?
— Le maître de chapitre », répondit-il. « Vous êtes convoqué dans ses quartiers. »
Dante détacha son regard des vitraux lorsque Rafen pénétra dans la pièce avant de s’incliner. Le commandeur lui fit signe d’approcher et le space marine traversa la pièce.
Rafen vit Mephiston debout dans l’embrasure de la fenêtre, dans l’ombre que projetait le soleil rouge. Le psyker lui fit signe de la tête ; il ne portait aucun signe apparent des blessures qu’il avait subies lors de l’affrontement de la nuit précédente. La main de Rafen tressaillit en se rappelant de manière fugace l’épée de force qu’il avait tenue. De l’autre côté de la pièce, Frère Corbulo l’observait, immobile.
— Maître, Seigneurs. Que puis-je faire pour vous ? »
Dante lui fit face et il vit l’expression préoccupée qui était profondément gravée sur son visage. Il avait une plaque de données à la main.
— Ceci est un rapport préliminaire des escouades de techmarines envoyées fouiller les ruines de la citadelle Vitalis. Les bobines picts récupérées dans le laboratorium de Caecus nous ont fourni des informations pour le moins troublantes. »
— Fabius ? » demanda Rafen, sa gorge se serrant en prononçant le nom du renégat.
Dante acquiesça tandis que Corbulo prenait la parole.
— Avant que Caecus ne s’enfuie vers la citadelle, il a volé une partie de l’énergie vitale sacrée du Graal Rouge. » Le sang de Rafen se glaça à cette pensée. « Il… apparaît que la fiole a été récupérée. »
— Par le traître », gronda Mephiston. « Il l’avait sans doute sur lui lorsqu’il a emprunté le portail Warp. »
Le cœur de Rafen battait à tout rompre.
— Et je l’ai laissé s’échapper… »
— Ce n’est pas de votre faute », répondit Dante. « Nous avons tous été négligents dans cette affaire. Nous avons tous notre part de responsabilité.
— Mais que veut-il faire du sang de notre primarque ? » lâcha Rafen. « Au nom de Terra, quelle sorcellerie pourra-t-il bien accomplir ? »
Dante échangea un regard avec ses deux lieutenants.
— Nous n’en savons rien. Ce qui est sûr, c’est qu’une telle transgression ne peut pas être laissée impunie. Depuis trop longtemps, Fabius Bile a été un fléau pour la galaxie. Et maintenant, il a éveillé toute la colère des Fils de Sanguinius. »
Rafen hocha la tête, le sens du devoir se faisant plus présent en lui.
— Je suis à vos ordres. Quelles sont vos instructions ?
— Préparez le Tycho », dit Mephiston. « Rassemblez vos hommes. Vous partirez à la recherche de ce criminel.
— Et lorsque je l’aurai trouvé ?
— Vous lui reprendrez le sang sacré », Dante lui adressa un long regard calme, « et vous effacerez sa présence infamante de la galaxie. »
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