Furie Rouge

James Swallow · Chapitre 2 sur 18

Pages du PDF

Furie Rouge

Chapitre Deux

 

 

La tour massive s’effondra dans un dernier soubresaut et l’onde de choc souleva la poussière omniprésente ainsi que les débris de verre alentour. Des vrilles de particules, pareilles à de la poudre d’ossements, dérivèrent en ondulant pour aller se déposer sur l’accident obstruant l’intersection. La poussière enveloppa les guerriers qui s’étaient regroupés autour de la silhouette trapue d’un char lance-missiles Whirlwind. Au fil des semaines de combats dans la poussière écœurante, la saleté s’était incrustée sur leurs armures normalement de couleur rouge foncé ornées de liserés noirs : les couleurs étaient délavées, comme blanchies par le soleil. Seul l’insigne sur leurs épaulières demeurait éclatant et clairement visible : une lame de scie circulaire entourant une seule goutte de sang d’un rouge profond.

Des volutes de fumée s’échappaient encore des tubes lance-missiles quand le commandant y porta son regard.

— Vous ne les avez prévenus qu’à la dernière minute », fit remarquer un de ses hommes.

— Le délai était suffisant », dit le chef d’escouade. « Peut-être que cette expérience leur apprendra à ne pas se mêler d’affaires qui ne les concernent pas.

— S’il n’y avait ne serait-ce qu’un seul mort… cela pourrait avoir des répercussions.

— Ils vivront s’ils sont dignes d’être des space marines », fit remarquer le chef d’escouade.

Il y eut du mouvement dans les décombres et des silhouettes émergèrent des débris en essayant de retrouver leurs esprits après l’effondrement de la tour.

— Tu vois, personne n’est blessé. » Sa voix laissait transparaître de l’amusement mêlé de cruauté.

— Peut-être leur fierté », ajouta l’autre soldat.

Son commandant eut un léger sourire.

— Elle peut bien prendre quelques coups, cela ne leur fera pas de mal. »

Rafen réussit enfin à sortir des décombres et, lorsqu’il descendit de l’enchevêtrement d’armatures et de gravats, il jeta un coup d’œil par-dessus son épaule pour s’assurer que ses hommes étaient indemnes. Sans les attendre, il traversa en trombe l’intersection balayée par les vents en direction du char, la colère qu’il ressentait augmentant à chaque foulée. Rafen ôta son casque d’un geste énervé.

— Frère », entendit-il dans son vox. « Mes salutations ». Deux silhouettes en armure Aquila Mark VII s’avancèrent à sa rencontre, portant les insignes d’un simple soldat et d’un sergent vétéran. Le guerrier le plus expérimenté imita le geste de Rafen et ôta son casque à son tour.

Rafen vit apparaître un visage taillé à la serpe, aux yeux froids et inexpressifs, et surmonté de cheveux courts et sombres. Rafen ne désirait qu’une chose à ce moment-là : le gifler pour son imprudence.

Mais la mission passait avant tout. La mission et le message. Rafen retint son geste et ignora le salut rituel.

— J’ai souvent entendu dire que nos frères Flesh Tearers étaient des sauvages impulsifs », dit-il froidement. « Mais j’avais une plus haute opinion de vous. »

La réplique de Rafen fut accueillie par un tic d’agacement dans l’œil de l’autre guerrier.

— Nous avons une réputation à défendre », dit le space marine. « Le primarque, dans sa sagesse, ne nous a pas considérés dignes de recevoir les mêmes dons que nos primogenitors. » Il hocha la tête en direction de l’armure de Rafen, de la goutte de sang ailée décorant sa poitrine. « Nous avons appris à tirer le meilleur de nos points forts. » Le space marine s’inclina légèrement. « Je suis le frère-sergent Noxx. Voici le frère de bataille Roan, mon second.

— Rafen », répondit-il, ses paroles hachées par la mauvaise humeur. « J’attends tes excuses, frère. » Il appuya sur le dernier mot.

Noxx soutint son regard.

— Pourquoi ? Pour ne pas avoir interrompu cette mission dans une bataille que nous avons reçu ordre de gagner ? Si tu as un problème, Blood Angel, je te suggère de t’adresser à mon commandant. C’est sur ses ordres que nous avons détruit la cible. » Il fit un geste en direction des décombres de la tour. « Sans lui, nous n’aurions peut-être pas su que vous étiez à l’intérieur.

— Des drones d’observation en orbite ont détecté vos hommes lorsqu’ils sont entrés dans la tour », ajouta Roan.

— Pourquoi étiez-vous à l’intérieur ? » demanda Noxx. « Y a-t-il eu un changement de protocole dont je n’ai pas été informé ? Les Blood Angels se joignent-ils à nous pour combattre les rebelles sur Eritaen ? D’après ce que j’ai compris, vous n’étiez ici qu’en tant que messagers. »

Rafen serra les dents : il refusait de répondre aux provocations du Flesh Tearer.

— Une cible s’est présentée. Je pensais que vous auriez apprécié notre aide pour la neutraliser. »

Noxx hocha la tête.

— Bien sûr. Mais comme vous pouvez le voir, nous avons les choses bien en main. » Il indiqua le Whirlwind et Rafen remarqua alors le groupe de civils tapis dans l’ombre du véhicule blindé.

— Des collaborateurs », expliqua Roan, anticipant la question de Rafen. « L’un d’eux approvisionnait les Companitas en eau. Nous nous sommes montrés plutôt persuasifs et il nous a révélé l’existence de ce nid.

— L’un d’eux ? » répéta Rafen. « Il y a une dizaine de personnes là-bas. De quoi sont coupables les autres ?

— Ils vivaient dans le même refuge. Ils abritaient le traître.

— Vous en êtes certains ? » demanda Rafen.

Noxx pivota et fit signe à l’un de ses soldats.

— Peut-on vraiment courir le risque ? »

Deux Flesh Tearers se tournèrent vers les civils et ouvrirent le feu. Le groupe fut fauché dans un crépitement de bolts.

Noxx lança un regard vers Rafen, le mettant au défi de faire un commentaire.

— Pardonne-moi, frère, si nos méthodes sont moins raffinées que celles auxquelles vous êtes habitués. Je suis sûr qu’il leur manque l’élégance et la pureté des Blood Angels. »

Il soutint sans faillir le regard brillant de défiance de l’autre homme.

— Tu devrais entraîner tes hommes plus sérieusement, Noxx. Un Blood Angel n’aurait pas gaspillé autant de munitions pour une exécution.

— Peut-être », concéda Noxx. « La prochaine fois, je demanderai à Roan de vous montrer comment on écorche quelqu’un. » Il tapota le couteau à la longue lame dentelée qui était accroché à sa ceinture.

— J’imagine que cela serait très instructif », répondit Rafen. À peine une minute passée en présence de son homologue et sa patience avait déjà atteint ses limites ; les jours d’errance pour trouver l’avant-poste des Flesh Tearers, et maintenant cette preuve flagrante de toujours vouloir faire mieux que les autres, tout cela l’avait poussé à bout. Il jeta un coup d’œil en direction de ses hommes et vit qu’ils s’approchaient, sur leurs gardes. Ils marchaient en formation de combat, même s’ils étaient en présence de ceux qu’ils auraient dû considérer comme des alliés.

Mais les Flesh Tearers ne nouaient pas d’alliance, ni avec les autres chapitres space marines, ni même avec ceux qui descendaient du même primarque, celui qui leur avait donné la vie et un but, le Grand Ange Sanguinius.

— Mouvement détecté ! » Le cri de Turcio interrompit les rêveries de Rafen ; il se retourna en entendant le grondement de chutes de pierres et un chœur de lamentations qui allait crescendo.

Les décombres de la tour encore fumante commencèrent à vibrer. Elles vacillèrent avant d’exploser subitement dans un nuage de poussière. Une forme humanoïde dépourvue de tête s’extirpa des ruines. Les lamentations devinrent des hurlements, les hurlements devinrent des rires de démence identiques à ceux qu’ils avaient entendus dans le parking.

Rafen cligna des yeux à travers la fumée et vit clairement la monstruosité pour la première fois. Ce n’était pas une seule personne mais un amas d’êtres humains. La créature était un amalgame formé par les corps de centaines de Companitas maintenus ensemble par quelque pouvoir mystérieux. Tous ululaient et caquetaient en proie à leur folie.

— Feu ! » cria-t-il et l’escouade tira. Noxx fit de même et les bolts formèrent un nuage autour de la créature hybride.

Les corps étaient arrachés, pulvérisés dans des tourbillons de sang, mais la masse ne ralentit pas. Elle glissait sur les gravats et, tel un gigantesque poing de chair, s’abattit violemment sur un Flesh Tearer, le réduisant en une bouillie de céramite et de chair. Lorsque le poing se leva à nouveau, ce qui restait du space marine fut absorbé dans l’amas de corps.

— Voici le vrai visage des Companitas ! » lança Roan d’un ton hargneux. « Voici l’unité maudite tant promise par le Warp ! Sales larves du chaos ! »

Noxx ordonna en criant à l’équipage du Whirlwind de recharger mais la créature se déplaçait trop vite : elle serait sur eux avant le char ne puisse riposter.

— Blood Angels », appela Rafen sur le vox. « Grenades ! Mode impact ! » Il saisit les grenades antichars cylindriques accrochées à sa taille, les arma du pouce avant de régler les charges pour qu’elles explosent dès qu’elles toucheraient leur cible. Autour de lui, il vit Turcio, Puluo et les autres faire de même.

— Prêts ! Lancez ! »

Une pluie de petites bombes décrivit un arc en l’air avant de frapper l’amalgame des Companitas au beau milieu de sa masse et provoquer une série de détonations en chaîne qui se propagea à toute la créature. Le corps fusionné poussa un cri plus strident avant de se déchirer en plusieurs parties plus petites qui s’effondrèrent en laissant échapper des cadavres.

— Lance-flammes ! » rugit Noxx. « Avançons et faisons le ménage ! Rien ne doit survivre ! »

Une escouade de Flesh Tearers se mit en marche, projetant des langues de prométhium incandescent sur les corps en convulsion. En quelques secondes, l’intersection était devenue un bûcher funéraire, des colonnes de fumée grisâtre s’élevant entre les tours.

Rafen décocha un regard furieux en direction de l’autre sergent.

Noxx l’ignora.

— Nous ne demandons aucune assistance de la part des autres space marines. » Il renifla sans tenir compte de ce qui venait d’arriver. « Mon chapitre a reçu l’ordre de venir sur Eritaen afin d’assouvir la vengeance impitoyable de l’Empereur. Cette mission n’a pas besoin d’être perturbée par l’ajout d’autres forces. »

Rafen commença petit à petit à comprendre la situation. Noxx était victime d’un malentendu. L’animosité du sergent venait principalement de la rivalité immémoriale entre les Blood Angels et leurs frères, de la profonde différence entre les méthodes des Flesh Tearers brutaux et mal dégrossis et celles, plus recherchées, adoptées par le chapitre de Rafen. Mais sa colère venait également de la peur de disparaître. Les Tearers formaient l’un des plus petits chapitres au sein de l’Adeptus Astartes et ils étaient connus pour réagir très vivement dès qu’ils sentaient qu’on leur causait du tort, que cela soit vrai ou non. Ils faisaient plus que compenser leur petit nombre par leur brutalité.

— Nous ne sommes pas ici pour vous voler votre combat», dit Rafen. « Les Blood Angels ne s’intéressent pas à la condamnation d’Eritaen.»

Pour la première fois depuis sa rencontre avec Noxx, Rafen vit passer dans les yeux du sergent un semblant de doute.

— Par le Trône, pourquoi êtes-vous là alors ? »

Toute la froide politesse de circonstance avait disparu et Noxx laissa sa rancune filtrer dans ses paroles. « Vous êtes venus rappeler à vos frères leur statut inférieur ?

— Je n’ai pas à vous répondre. Je suis porteur d’un message pour votre maître de chapitre Seth. Vous me mènerez jusqu’à lui. » Rafen fit signe à Kayne d’approcher et le jeune guerrier produisit un tube de métal scellé portant le sceau personnel du seigneur Dante. « Et par l’autorité qui m’est conférée, vous vous exécuterez sur le champ. »

Noxx regarda le tube d’un air furieux. Le poids de la parole d’un maître de chapitre était indiscutable pour un simple soldat, et pas même un space marine possédant l’arrogance innée des Flesh Tearers n’oserait la contredire.

Après quelques minutes de réflexion, le sergent vétéran hocha lentement la tête, à contrecœur. Il rejoignit le Whirlwind, sans regarder une seule fois les Blood Angels.

— Par ici alors, et restez près de nous. »

À travers la poussière, ils suivirent le Whirlwind en silence pendant une heure avant d’arriver au poste de commandement de campagne des Flesh Tearers. À la pointe de la formation Lacrymae, frère Kayne étudia le bâtiment éventré qu’ils avaient choisi comme base temporaire.

C’était un assemblage d’arcs-boutants en acier et de murs de pierre dont le toit en verre avait dû être détruit dans les premiers jours de la rébellion d’Eritaen. Une colonnade trapue située à l’une des extrémités du bâtiment se terminait par une grande tour mince garnie d’antennes arachnéennes tendues vers le ciel. Elle était inclinée, comme si une terrible tempête avait tordu le métal. La structure avait été érigée au sommet d’une petite colline, ce qui offrait de bonnes lignes de vue sur les routes circulant en contrebas. Kayne jeta un coup d’œil sur une pancarte à terre lorsqu’ils pénétrèrent dans la cour et lut un nom ainsi qu’une nomenclature : Situa Alexandus Regina – Adeptus Telepathica. La signification de l’antenne étrangement dentelée devint tout de suite claire : le bâtiment avait été un temple dédié aux communications, un nexus d’envoi de signaux cryptés et de transmissions astropathiques.

Il sentit une odeur familière portée par la brise : l’odeur éventée du sang séché. Il remarqua sur les murs du bâtiment des éclaboussures brun foncé ainsi que des rivets métalliques fichés dans les fentes des briques. On avait crucifié des corps à cet endroit, à un moment ou à un autre. Il se demanda s’il s’agissait du personnel du complexe et, ensuite, ce que les corps étaient devenus.

Le Whirlwind se détacha du convoi avant de s’arrêter dans un grondement près d’un petit groupe de serfs du chapitre, sous l’œil vigilant d’un techmarine Flesh Tearer. Il n’y avait pas beaucoup de véhicules dans la zone de stationnement et Kayne les inspecta d’un regard désapprobateur. Un Rhino, un Predator Baal, deux Land Speeder, tous à d’apparence sale et mal entretenue, comme s’ils ne tenaient debout que grâce à des plaques de blindage rajoutées et des prières à l’esprit de la machine. Kayne poussa sa réflexion un peu plus loin : le Whirlwind qu’ils avaient suivi portait les mêmes cicatrices, partageait la même rugosité mais il s’était pourtant déplacé à vive allure, prêt au combat. Peut-être que les Flesh Tearers n’entretenaient pas mal leurs machines après tout, mais qu’ils ne prêtaient tout simplement que peu d’attention à leur apparence extérieure.

Le jeune guerrier retourna cette pensée dans sa tête, son regard se promenant sur les autres space marines qui avaient interrompu leur prière ou travail du moment pour assister à l’arrivée des Blood Angels. On pouvait lire dans leurs yeux non pas de la bonté ou de l’indifférence mais de la prudence, de la méfiance. Il essaya d’imaginer ce qu’ils pouvaient penser du frère-sergent Rafen et de son escouade. Comme leurs véhicules, les Flesh Tearers ne portaient que peu de décorations ; un rouge profond, presque pourpre, recouvrait toutes les parties de leur armure mis à part le casque, le paquetage dorsal et les épaulières. Ces parties-là étaient d’un noir mat qui absorbait la lumière.

Kayne vit les insignes de grade, de compagnie, des marques analogues mais aucun symbole, aucune décoration qui n’était indispensable sur le champ de bataille. Par contraste, l’armure écarlate des Blood Angels arborait de fins filaments d’or sur les ailes décorant la plaque pectorale, des gouttes de rubis chatoyantes, des chaînes votives ciselées et bien d’autres symboles. Le space marine se sentit comme trop voyant en comparaison de ses successeurs. Certains Flesh Tearers, les plus audacieux – les vétérans – levèrent un sourcil avant de détourner la tête. Peut-être considéraient-ils les Blood Angels comme des paons. Même Puluo, le moins avenant de l’escouade, se serait trouvé beau comparé à ces hommes au visage taillé à la serpe et couvert de cicatrices.

On avait du mal à croire que ces space marines partageaient les mêmes gènes nobles que les Blood Angels et pourtant, les Flesh Tearers, comme Kayne et ses frères de bataille, représentaient l’héritage du primarque Sanguinius. Après l’Hérésie d’Horus, il y a dix mille ans de cela, lorsque l’Empereur de l’Humanité s’assit sur le Trône d’Or et que la galaxie ne s’était pas encore remise du choc de la guerre naissante contre le Chaos, les grandes Légions de l’Adeptus Astartes avaient été divisées en plusieurs chapitres successeurs de taille plus petite.

Les Blood Angels n’avaient pas fait exception : les Flesh Tearers étaient nés, parmi d’autres, lors de cette Seconde Fondation. Ils avaient été envoyés aux frontières de l’espace connu afin de punir les mondes ayant prêté allégeance à l’Archi-Traître Horus, mais on murmurait qu’ils avaient emporté avec eux quelque chose de sombre, un écheveau noir et brutal qui était resté auparavant profondément enfoui dans l’esprit du Grand Sanguinius. Leur façon de combattre était vivement critiquée et évoquée avec opprobre dans les grandes salles de la forteresse-monastère sur Baal.

Kayne se demanda jusqu’à quel point les rumeurs sur ses cousins étaient vraies et lesquelles n’étaient que mythes et faux-fuyants. Il savait que d’autres chapitres, comme les inflexibles Ultramarines, ou les Iron Hands, tenaient les mêmes propos concernant les Blood Angels. Mais il avait du mal à faire preuve d’autant de discernement sous les regards hostiles des space marines qui observaient leur arrivée.

Chaque Fils de Sanguinius, qu’il soit issu de la première ou d’une des dernières Fondations, partageait la même déficience génétique, les maladies jumelles qu’étaient la Rage Noire et la Soif Rouge. L’écho psychique de la mort de leur primarque, la possibilité terrible de perdre la raison dans une rage aveugle assoiffée de sang les hantaient tous. Telle était la malédiction que les Blood Angels combattaient chaque jour de leur vie, mais certains disaient que les Flesh Tearers embrassaient volontiers ces choses maudites qu’étaient la Rage et la Soif. Une telle pensée donna la nausée à Kayne. Puiser dans ce déchaînement de fureur en plein combat était une chose mais y succomber volontairement ? Cela revenait à vouloir devenir de son plein gré rien de plus qu’un animal.

— Kayne », chuchota Ajir afin que sa voix ne porte pas plus loin que l’endroit où ils se trouvaient. « Je te conseillerais de ne pas trop les dévisager. Ils pourraient prendre ça comme une provocation pour un défi martial. »

Kayne se hérissa.

— Qu’ils le fassent. Je sais ce que je vaux au combat. »

Il discerna un certain humour macabre dans le ton de son camarade.

— Je n’en doute pas. Mais rappelle-toi que ce n’est pas une mission de combat. Contrôle-toi. Pas besoin d’allumer un incendie là où il n’y en a pas.

— Je m’incline devant ta sagesse, frère », admit Kayne d’un hochement de la tête, à contrecœur. « Mais je pense qu’il faut considérer chaque mission comme une mission de combat. Cela diminue les risques de mauvaises surprises.

— Taisez-vous », dit Puluo d’un ton brusque alors que le groupe s’arrêtait devant le bâtiment.

Le sergent Flesh Tearer parlait avec Rafen.

— Vos hommes resteront ici. »

Rafen hocha la tête et jeta un coup d’œil à Turcio.

— Restez-là. J’irai seul.

— Oui, seigneur. »

Kayne sortit de la bourse accrochée à sa ceinture, sans attendre un ordre quelconque, le tube scellé dont il avait la charge, et le donna une fois de plus à son commandant. Une fois qu’ils furent suffisamment proches l’un de l’autre, Kayne posa enfin à voix basse la question qui lui brûlait les lèvres depuis qu’ils avaient quitté Baal.

— Cela sera-t-il suffisant, frère-sergent ? »

Rafen prit le tube et le jeune guerrier vit de la détresse passer sur le visage de son chef d’escouade.

— Je l’espère, pour l’amour de Baal. » Ses doigts se refermèrent sur le cylindre doré. « Ou alors, cela signifie la fin de notre chapitre. »

Noxx conserva la même attitude. Il n’attendit pas de savoir si le Blood Angel le suivait, il s’éloigna tout simplement en comptant sur le fait que Rafen lui emboîterait le pas.

Il n’y avait aucun mur de séparation à l’intérieur du bâtiment, rien mis à part les étais placés à intervalles réguliers qui supportaient la structure abîmée du toit. L’espace vide et sonore ressemblait à un hangar aérien, hormis les vestiges de murs effondrés et les groupes de tentes d’habitation temporaires éparpillés. Des serfs du chapitre, des serviteurs et de rares space marines se faufilèrent entre eux, concentrés sur leurs tâches. Rafen leva brièvement les yeux et vit un camouflage réactif qui recouvrait toute la structure. La lumière délavée du jour était encore plus atténuée par le treillis qui projetait partout des ombres indistinctes. La poussière était là, avec eux, omniprésente, une couche granuleuse sur un sol fendu en marbre.

— Par ici », dit Noxx en indiquant une enceinte circulaire.

Rafen observa le sas-membrane avec appréhension avant de le franchir en sentant le tissu rêche frotter contre son armure. À l’intérieur de l’abri de fortune, une lampe diffusait une lumière douce et ambrée. Un étendard de guerre fatigué était enroulé et fixé dans son pied dans un coin de la tente, près d’un temple portatif. Par réflexe, Rafen s’inclina légèrement en direction de la statuette en cuivre de l’Empereur qu’il contenait et fit le signe de l’aquila sur sa poitrine. Derrière lui, Noxx fit de même.

Un autre space marine se trouvait dans la tente, le visage éclairé par les lueurs multicolores de la table à cartes hololithique. Rafen aperçut un tracé tactique de la ville où flottaient des flèches en mouvement. Voilà donc la retransmission en direct dont avait parlé le second de Noxx.

Le space marine – un capitaine d’après les barrettes sur son armure – sub-vocalisa un mot de commande et les données de bataille s’évanouirent, ne laissant apparent que le tracé des bâtiments et des rues.

— Ave Imperator », dit le Blood Angel. « Je suis le frère-sergent Rafen, porteur d’un message pour le Seigneur Seth.

— Je sais qui vous êtes. » L’officier des Flesh Tearer fit le tour de la table. « Je suis le frère-capitaine Gorn, adjudant du maître de chapitre. » Il indiqua le tube de la tête. « Vous allez me dévoiler le contenu de votre message et il sera porté à la connaissance de mon maître en temps voulu. »

Rafen se raidit.

— Avec tout le respect que je vous dois, frère-capitaine, il m’est impossible de faire une chose pareille. Et ce n’est pas une affaire que l’on pourra traiter « le moment venu ». Cela provient directement de mon maître de chapitre. »

Gorn ne semblait pas affecté par la réplique de Rafen. Il s’avança dans la lumière et le Blood Angel put l’observer plus attentivement. Son visage était dur, comme celui de Noxx, et son menton étroit portait le témoignage des centaines de batailles auxquelles il avait participé.

— De quoi s’agit-il ? » demanda-t-il avec désinvolture en se dirigeant vers un meuble situé dans le coin. « Le message, son contenu. Que dit-il ?

— Je… je ne sais pas. » Rafen tendit le cylindre. « Ces mots sont à l’attention exclusive de nos maîtres, seigneur. Ni vous ni moi ne pouvons les lire.

— Bien sûr », concéda Gorn en sortant du meuble une bouteille cachetée ainsi qu’un gobelet. « Mais je soupçonne que vous en connaissez les grandes lignes. Peut-être pourriez-vous m’éclairer ? »

Il ouvrit la bouteille et remplit son gobelet à moitié.

Les narines de Rafen frémirent lorsque l’odeur du breuvage lui parvint. Cuivrée, lourde, douceâtre. Il déglutit, et chassa l’arôme de son esprit.

Gorn continua.

— Je trouve dur à croire que Dante aurait…

— Le seigneur Dante », le corrigea Rafen avec fermeté.

— Bien sûr, veuillez pardonner mon erreur. Je trouve dur à croire que le seigneur Dante aurait envoyé un guerrier de Baal jusqu’ici, au beau milieu de nulle part, en le considérant juste comme un coursier ignare. » Il but une gorgée du liquide en la savourant. « Donc, c’est tout ce que vous êtes, frère-sergent ? »

Et, une fois encore, la voix dans la tête de Rafen répéta le mantra qui lui avait permis de se maîtriser durant ces dernières semaines.

La mission. La mission avant tout, Rafen. Mephiston lui avait dit ces mots et il avait senti le regard dur et inflexible du Seigneur de la Mort les graver dans son esprit. C’est la première fois que notre confrérie court un si terrible danger.

— Je m’adresserai à Seth, maître de chapitre des Flesh Tearers ou je garderai le silence », leur dit-il, sa voix devenue froide et dure comme l’acier. « Amenez-moi devant votre seigneur ou je le trouverai moi-même. »

Gorn reposa le gobelet.

— Vous êtes si prévisible, Blood Angel. Votre maître est si prévisible en s’invitant sans prévenir et sans avoir aucun égard pour nous, en espérant que vos frères allaient s’agenouiller en signe d’obéissance. »

Rafen sentit à nouveau monter la colère en lui.

— Nous n’avons rien fait de la sorte. Nous demandons seulement le respect qui est dû à un chapitre space marine par un autre, et l’Empereur m’en est témoin… » Il indiqua le temple d’un signe de la tête . « ...vos hommes ont été plutôt avares sur ce point, frère-capitaine ! »

Un sourire sauvage se dessina sur le visage de Gorn.

— Ah ! On a quand même le sang chaud. Peut-être que vous n’avez pas de cylindres d’adamantium coincés dans le derrière, finalement. » L’officier jeta un regard amusé vers Noxx.

Rafen ne se rendit compte que trop tard qu’on l’avait provoqué. Il détacha chacun de ses mots, la mâchoire serrée.

— Où se trouve le Seigneur Seth ?

— Je suis ici », dit une voix calme derrière Gorn, et une nouvelle silhouette apparut de derrière une fente dissimulée dans la paroi la plus éloignée de la tente. Rafen aperçut brièvement l’éclat d’une plaque d’acier poli qui recouvrait un crâne rasé et un visage portant de profondes cicatrices laissées par des griffes. Des yeux sévères, enfoncés dans leurs orbites, le dévisagèrent longtemps, imperturbables. Il aperçut du coin de l’œil Noxx et Gorn changer immédiatement d’attitude, la tête inclinée : toute trace de leur humour acide avait disparu. « Je suis Seth » dit le maitre de chapitre, en tendant la main. « Vous avez quelque chose pour moi. »

Rafen hocha la tête et s’inclina lui aussi.

— Oui, seigneur. »

Seth prit le cylindre et le cassa en deux en le tordant avant de le laisser tomber par terre, non sans en avoir extirpé le parchemin photique enroulé sur lui-même qui se trouvait à l’intérieur.

— Et si nous lisions ce que dit mon cousin Dante ? »

Turcio se pencha en avant pour saisir entre le pouce et l’index de son gant une couche épaisse de cette étrange poussière omniprésente. Il fit rouler les grains entre ses doigts : ils s’effritèrent un peu plus pour former une pâte fine. Une odeur âcre s’éleva de ses doigts, une odeur de musée ancien et de tombe oubliée depuis longtemps.

— Ce sable est partout. D’où vient-il ? Il n’y a pas de désert à des centaines de kilomètres à la ronde. »

Une ombre le surplomba. Il leva les yeux.

— Des ossements », dit le Flesh Tearer. « C’est tout ce qu’il en reste.

— Ce sont des… restes humains ? »

Il acquiesça.

— Les Companitas envoyèrent la partie de la population assez stupide pour les défier dans des usines de transformation de déchets animaux. Ils firent ensuite de même avec celle qui ne les défiait pas. Ils placèrent la poudre d’os dans des ogives qu’ils firent exploser dans l’atmosphère au-dessus des villes. Voilà d’où vient la poussière. » Celui qui s’était présenté comme étant Roan se pencha un peu plus près et désigna la marque que Turcio portait sur son visage : un aquila impérial inversé avec ses ailes repliées. « Pourquoi portes-tu ça ? » Le Flesh Tearer s’était rapproché du Blood Angel dans un but bien précis : envahir son espace personnel.

Assis sur un contrefort en pierre qui s’était effondré, Turcio ne montra pas le moindre signe d’agacement face à cette question directe.

— C’est une marque de pénitence, frère», expliqua-t-il.

— Pénitence ? » répéta Roan. « Quel échec as-tu rencontré pour devoir subir pareille expiation ? As-tu fait preuve de lâcheté sur le champ de bataille ? »

Les mots avaient à peine quitté la bouche de Roan que Corvus et Puluo bondirent sur leurs pieds, le regard embrasé par une telle insulte. Kayne et Ajir se levèrent prudemment mais Turcio leur fit signe de se rasseoir. Il ne montrait toujours aucun signe de colère, seulement de la lassitude.

— J’ai fait… une erreur de jugement. J’ai cru en quelque chose qui s’est avéré être un mensonge.

— Parmi mes frères, une erreur de jugement signifie la mort. »

Turcio hocha la tête.

— C’est la même chose parmi les miens. » Il jeta un coup d’œil vers Corvus et celui-ci acquiesça à son tour, presque imperceptiblement. « Mais par la grâce de l’Empereur, on nous a pardonné. Maintenant je consacre ma vie à essayer de me montrer digne de ce pardon. »

Quelque chose dans l’attitude posée de Turcio calma le Flesh Tearer. Il brûlait d’envie de les provoquer quelques minutes auparavant, mais l’honnêteté de Turcio avait fait disparaître cette excitation.

— En… En quoi croyais-tu ? » demanda Roan.

— Cela a-t-il vraiment de l’importance ? » Ces mots concentraient la lassitude de toute une vie.

Après un moment, Roan sourit à contrecœur.

— Si tu le dis. Malgré vos raffinements et vos grands airs, vous autres les Blood Angels, vous n’êtes pas parfaits. Qui l’aurait cru ?

— Personne n’est parfait », dit Turcio, « mais en essayant de l’être, nous suivons la voie de l’Empereur.

— Alors, frère, nous ne sommes pas si différents que cela, toi et moi. » Roan enleva son gantelet droit. La peau de son avant-bras portait une marque identique à celle de Turcio.

Le Flesh Tearer le salua rapidement de la tête avant de s’éloigner.

— Tu aurais dû frapper cette grande gueule pour ce qu’il a dit », cracha Ajir tandis que son visage mat s’empourprait.

— Et qu’est-ce que cela aurait prouvé, frère ? » Turcio se tourna pour faire face à l’autre Blood Angel. « Que les guerriers de notre chapitre n’ont pas plus de maîtrise de soi qu’un Space Wolf ?

— Il vaut mieux ça que d’étaler nos échecs à la vue de tous nos successeurs. » Ajir décocha un regard à Corvus. « Nous, au moins, nous avons la décence de cacher notre honte. »

Corvus ôta son casque : son front portait la même marque que Turcio.

— Je n’ai pas honte », rétorqua-t-il. Le visage étroit de Corvus s’était durci. « Nous avons prouvé notre loyauté à deux reprises. Les rites de pénitence montrent clairement notre contrition.

— Peut-être que c’est le cas », concéda Ajir. « Mais je ne suis pas encore convaincu.

— Ajir,», intervint Puluo, et tous se retournèrent dans sa direction. « Ce que tu penses importe peu. Le sergent les a choisis. C’est tout ce qui importe.

— Je suppose que tu dis vrai. » Mais le ton d’Ajir ne correspondait pas à ses paroles.

Seth lut les premiers paragraphes avant de laisser échapper un soupir entre ses dents et de froisser le parchemin entre ses mains.

— Mon honorable cousin est toujours aussi verbeux, semble-t-il. » Le maître des Flesh Tearers s’avança et Rafen se rendit compte qu’il ne pouvait détourner le regard du visage de Seth : il témoignait de blessures si terribles qu’il paraissait étonnant qu’il puisse encore parler. Les cicatrices – dues sans doute aux griffes d’une créature très ancienne – que Rafen avait pu voir, lui barraient le visage de gauche à droite. Le Blood Angel avait vu des images du monde natal des Flesh Tearers : un monde sauvage nommé Cretacia, peuplé de sauriens féroces. On disait que les Tearers chassaient ces bêtes sans armure ni arme, comme une sorte de sport. Seth arborait un implant circulaire qui recouvrait un bon quart de son crâne, un augmétique mystérieux fusionné à l’os nu. Voilà un homme qui montrait tout ce qu’il était à l’extérieur, sans aucun artifice. La présence du maître de chapitre était à la fois aussi imposante que celle du seigneur Dante, le maître de Rafen, mais son aura personnelle était totalement différente.

— Rafen », dit-il. « Allons droit au but, vous et moi. Dites-moi ce qu’exige Dante dans des termes simples et directs. Je n’ai pas envie de décrypter une page de texte ampoulé pour savoir de quoi il retourne.

— Comme il vous plaira, Seigneur Seth », dit le sergent. Il prit une inspiration. « Le commandeur Dante, seigneur des Blood Angels et dépositaire de la IXe Légion space marine, vous appelle à rejoindre sans délai un conclave de la plus haute importance.

— Une réunion ? » Gorn tiqua. « Il convoque les Flesh Tearers ? Dans quel but ? » L’espace d’un instant, son regard redevint soupçonneux. « Nous ne sommes pas à l’entière disposition de… »

Seth le fit taire du regard. Rafen poursuivit.

— Pour être clair, frère-capitaine, ce n’est pas une réunion mais une assemblée des Fils de Sanguinius. Un rassemblement de tous ses Fils. »

Le maître des Flesh Tearers haussa les sourcils.

— Tous les successeurs ?

— Autant que possible, seigneur. Au moment même où nous parlons, mes frères de bataille se dirigent aux quatre coins de la galaxie pour porter le même message aux maîtres des Angels Encarmine, Blood Drinkers… À chaque chapitre qui est lié par son ascendance au Grand Ange. » Il fit une pause, la gorge sèche. Le projet voulu par Dante le frappait toujours autant par son audace, comme la première fois qu’il l’avait entendu.

Seth jeta un nouveau coup d’œil au parchemin.

— Un contingent représentatif », lut-il à voix haute, « d’individus détenant des pouvoirs suffisants afin de prendre des décisions qui seront suivies à la lettre par leurs frères de chapitre. » Il esquissa un léger sourire. « En d’autres termes, les maîtres de chapitre ou leurs équivalents.

— Oui,», confirma Rafen. « Comme vous le savez, nous avons un vaisseau en orbite, le Tycho. Il est prêt à vous accueillir à son bord, seigneur, vous ainsi que votre escorte pour notre voyage de retour sur Baal. »

— Vous repartirez chez vous seul, frère-sergent », dit Seth en lui rendant le parchemin. « Je n’ai aucune intention de répondre à cette convocation. Dante devrait le savoir. » Il ramassa l’écran hololithique et les cartes éparpillées sur les tables voisines. « Je suis actuellement en train de mener une guerre. Eritaen peut bien se trouver au fin fond de l’espace, de l’autre côté de la Vision de l’Empereur, il reste néanmoins un monde impérial et, de ce fait, toujours assujetti aux lois de l’Imperium ! » La voix du maître de chapitre se transforma en grondement. « Je ne vais pas me désengager d’une campagne simplement parce que mon cousin désire tenir une… une réunion de famille.

— Ce conclave représente beaucoup plus que cela », le contredit Rafen. « Pardonnez-moi, seigneur, mais j’ai bien peur que vous ne saisissiez pas la gravité de la situation. Un rassemblement de cette envergure n’a pas été appelé du vivant de mon maître, pas depuis le trente-septième millénaire et le Pacte de Kursa.

— Je connais parfaitement l’histoire du chapitre », répliqua Seth, d’un ton dédaigneux, « tout comme Dante connaît sa doctrine de combat. Partez maintenant. Peut-être pourrais-je me passer de quelques soldats en guise de représentants.

— Vous devez être présent », insista le Blood Angel. « Ce sont mes ordres et je ne retournerai pas sur Baal sans qu’ils aient été exécutés !

— Vraiment ? » dit Gorn d’une voix menaçante en faisant un pas en avant.

Seth l’arrêta d’un geste.

— Dites-moi donc, frère Rafen. Qu’y-a-t-il de si important pour que Dante vous envoie me gâcher la journée et me demander de tout laisser tomber pour accourir ? »

La gorge de Rafen devint sèche lorsqu’il prononça les paroles suivantes.

— Le conclave décidera du futur des Blood Angels. Il décidera du sort de mon chapitre et de sa survie au cours du prochain millénaire. »

OceanofPDF.com