Histoire du Bas-Empire. Tome 04

Charles Le Beau · Chapitre 1 sur 1 · partie 10/18

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Histoire du Bas-Empire. Tome 04

Chapitre 1

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 18 parties.

[Note latérale: XLVI.

Gratien se rend odieux.

Cod. Th. l. 11, tit. 13, leg. unic. l. 13, tit. 10, leg. 8; l. 1, tit. 3, leg. 1.

Zos. l. 4, c. 35.

Vict. epit. p. 231.]

Gratien avait de la bonté et de la justice; mais il manquait de prudence. Il venait de publier plusieurs lois qui tendaient à soulager ses peuples et à les affranchir des vexations que les officiers exerçaient dans les provinces, en supposant des ordres de l’empereur. S’apercevant que sa facilité naturelle avait tellement multiplié les exemptions, que ceux qui demeuraient assujettis aux charges publiques, en étaient écrasés, il révoqua toute immunité, tout privilége; et pour donner l’exemple, il se réduisit lui-même au droit commun, et voulut que sa propre maison partageât le fardeau des contributions464. Il défendit de faire exécuter aucun ordre du prince qui ne serait pas justifié par lettres patentes465. En un mot, il s’occupait à rendre ses sujets heureux; mais il ne songeait pas assez à ménager leurs esprits. Franc et sans défiance, trop livré au plaisir de la chasse, et trop peu attentif aux murmures de sa cour, il prodiguait les distinctions à des barbares, et surtout à des Alains qu’il avait attirés à son service. Il leur donnait des emplois honorables dans les armées, il les approchait de sa personne, il prenait même plaisir à s’habiller à leur manière. Cette préférence excita d’abord la jalousie contre les nouveaux favoris, et bientôt une haine secrète contre le prince466. Les Romains comblés de ses bienfaits, les oublièrent dès qu’ils les virent partagés avec des étrangers. Ces mécontentements préparaient une révolution; il ne manquait plus qu’un chef pour la faire éclater.

[Note 464: Par une loi rendue à Milan, le 19 janvier 383.—S.-M.]

[Note 465: Cette défense fut décrétée à Vérone le 17 juin 383.—S.-M.]

[Note 466: Nam dum exercitum negligeret, et paucos ex Alanis, quos ingenti auro ad se transtulerat, anteferret veteri ac romano militi, adeoque barbarorum comitatu et prope amicitia capitur, ut nonnumquam eodem habitu iterfaceret, odia contra se militum excitavit. Aur. Vict. epit. p. 231. Zosime donne, l. 4, c. 35, un pareil motif à la haine des soldats contre Gratien.—S.-M.]

[Note latérale: XLVII.

Caractère de Maxime.

Sulp. de vita Mart. c. 23. dial. 2, c. 7. dial. 3, c. 15.

Auson. in Aquileia. p. 216.

Oros. l. 7, c. 34.

Pacat. paneg. § 28 et seq.

Baronius.

Pagi ad Baron.]

Il s’en trouva un à l’extrémité de l’empire, assez hardi pour lever l’étendard de la révolte, et assez habile pour faire croire qu’il y avait été forcé. Magnus Clemens Maximus tenait un rang considérable dans les légions romaines qui défendaient alors la Grande Bretagne contre les incursions des barbares du Nord. La naissance467 et le caractère de cet usurpateur sont un problème historique; et dans la contrariété des opinions, il est difficile d’asseoir un jugement assuré. Les poètes et les panégyristes, qui lui préparaient sans doute des éloges, s’il eût été heureux jusqu’à la fin, l’ont chargé d’opprobres après sa défaite. Selon eux, c’était un bâtard sorti de la poussière468; il fut dans sa jeunesse valet de Théodose469, dont la protection lui tint lieu de mérite, et lui procura de l’emploi dans les troupes470. D’un autre côté, Maxime se couvrit du masque de la religion; il honora les évêques; il fit mourir des hérétiques. Ce zèle sanguinaire, qui ne coûte rien à un prince sans humanité, et qui n’en imposa ni à saint Martin, ni à saint Ambroise, lui a cependant rendu favorables quelques auteurs ecclésiastiques, de ceux même qui ont désapprouvé sa cruauté. Par une bizarrerie très-commune, ils ont condamné l’action, et estimé la personne. A les entendre, Maxime sortait d’une illustre origine; il avait autant de vertu que de valeur; et, pour porter avec gloire le nom d’empereur, il ne lui manqua qu’un titre légitime471. Dans cette opposition de sentiments, je crois que le meilleur parti est de ne rien assurer touchant sa famille472, et de juger de son génie par ses actions mêmes. On y verra un politique qui se joue de la religion; un ambitieux qui n’a point d’autre caractère: doux et cruel selon ses intérêts; brave lorsqu’il peut le paraître sans péril; timide contre des ennemis courageux; adroit à colorer ses injustices; d’un génie assez vaste pour former de grands desseins, mais trop faible pour surmonter de grands obstacles.

[Note 467: Il était Espagnol, selon Zosime l. 4, c. 35. Ἴβηρ τὸ γένος. Ausone l’appelle Rutupinus Latro, sans doute parce qu’il était parti de Rutupiæ, le port de l’Angleterre le plus voisin de la Gaule, dont il se rendit bientôt le maître. Les premiers auteurs qui ont écrit en latin l’histoire de l’Angleterre, regardent Maxime comme un Breton, ce qui semble appuyé par ce passage de Socrate, l. 5, c. 11, Μάξιμος ἐκ τῶν περὶ τὰς Βρεττανίας μερῶν. Ceci pourrait s’entendre cependant du lieu d’où il partit pour envahir l’empire. Quoi qu’il en soit, les auteurs et les généalogistes gallois, c’est-à-dire les descendants des indigènes de l’Angleterre, n’ont pas balancé à adopter cet usurpateur, dont ils font leur 79e monarque. Ils l’appellent Maxen Wledig ou Maxime l’illustre. Il existe en langue galloise, une antique histoire intitulée Breuddwydd Maxen Wledig ou la mort de l’illustre Maxime. Après sa mort son fils Owayn lui succéda. Il est actuellement bien difficile de démêler ce qu’il peut y avoir de vrai, au milieu de ces traditions qui semblent être très-altérées. Il pourrait se faire, malgré le témoignage isolé de Zosime, que Maxime eût été réellement Breton de naissance. Plusieurs passages du panégyrique de Pacatus et de quelques autres écrivains, font voir qu’il avait auprès de lui un grand nombre de Bretons. Comme il s’était conservé, à ce qu’il paraît, dans l’Angleterre plusieurs petites principautés dépendantes de l’empire, il serait possible à la rigueur que Maxime ait appartenu à la race de ces petits souverains; car, pour ce qui concerne la basse origine qu’on lui attribue, il est probable qu’on en eût parlé tout autrement s’il n’eût pas été vaincu par Théodose. Les paroles de Pacatus, c. 23, regali habitu exulem suum illi exules orbis induerent; paroles qui font allusion à ce vers si connu de Virgile: Toto divisos orbe Britannos, ne peuvent guère s’appliquer qu’à un homme né Breton: il en est de même de cet autre passage de Pacatus, où il appelle Maxime, orbis extorris, patriæque fugitivus. Tout indique que Pacatus regardait bien Maxime comme un Breton. Le vers dans lequel Claudien (4º cons. Hon. v. 73.), dit que Théodose a vaincu la sauvage Bretagne, sæva Britannia fudit, est aussi en rapport avec cette même idée. Elle ne peut s’entendre qu’en faisant de Maxime, un Breton de naissance.—S.-M.]

[Note 468: Pacatus oppose ainsi, c. 31, la naissance de Théodose avec celle de Maxime; non ipse sibi objecisset, dit-il, te esse triumphalis viri filium; se patris incertum? Il est à remarquer que les historiens gallois qui ont conservé le souvenir de Maxime, ne donnent pas le nom de son père. Pacatus dit ensuite, te hæredem nobilissimæ familiæ; se clientem. On ne doit pas conclure de ces paroles que Maxime fut un personnage aussi obscur. L’histoire romaine offre en effet plus d’un exemple d’étrangers d’extraction noble, qui s’attachaient comme clients à des hommes puissants. Des rapports de cette espèce, avaient pu exister entre Théodose et Maxime; celui-ci pouvait appartenir à une famille distinguée de l’Angleterre et s’être mis à un titre quelconque, au service de Théodose gouverneur ou chef suprême du pays.—S.-M.]

[Note 469: Pacatus, c. 31, le représente comme remplissant les fonctions les plus basses dans la maison de Théodose. Domus tuæ, dit-il, negligentissimus vernula, mensularumque servilium statarius lixa. Il est difficile de discerner ce qu’il peut y avoir de vrai, dans ces paroles outrageantes, que la haine et la flatterie dictent au panégyriste d’un vainqueur.—S.-M.]

[Note 470: Selon Zosime, l. 4, c. 35, il avait été compagnon de Théodose, dans les guerres qu’il avait faites en Angleterre avant d’avoir été élevé à l’empire. Θεοδοσίῳ τῷ βασιλεῖ κατὰ τὴν Βρεττανιάν συστρατευσάμενος.—S.-M.]

[Note 471: Maximus, vir quidem strenuus et probus, atque Augusto dignus, nisi contra sacramenti fidem per tyrannidem emersisset, in Britannia invitus propemodum ab exercitu imperator creatus, in Galliam transiit. Oros. l. 7, c. 34. Maximus imperator rempublicam gubernabat, vir omni vitæ merito prædicandus, si ei vel diadema non legitime, tumultuante milite, impositum repudiare, vel armis civilibus abstinere licuisset. Sulp. Sev. dial. 2, c. 7.—S.-M.]

[Note 472: Sulpice Sévère dans sa vie de S. Martin, fait mention d’un oncle paternel de Maxime, et Pacatus § 35, parle de son frère nommé Marcellin. Il fut tué dans un combat près de Pettau (Petavio).—S.-M.]

[Note latérale: XLVIII.

Il est proclamé empereur.

Zos. l. 4, c. 35.

Vict. epit. p. 231.

Pacat. paneg. c. 31.

Claud. de 4º Cons. Hon.

Socr. l. 5, c. 11.

Prosp. chr.]

Il avait pris naissance en Espagne473 dans la même contrée que Théodose, dont il se vantait d’être allié474. Il servit avec lui dans la Grande-Bretagne475, lorsque Théodose y faisait ses premières armes sous les ordres de son père. Étant resté dans ce pays, il parvint aux premières dignités de la milice. Il ne put, sans jalousie, voir élevé sur le trône celui qu’il traitait d’ancien camarade de service, tandis que lui-même demeurait caché dans un coin obscur de l’empire476. La haine qu’il conçut contre Gratien, auteur de l’élévation de Théodose, le porta à corrompre les troupes, toujours plus séditieuses en ce pays, parce qu’elles étaient plus éloignées du souverain. Il sema des mécontentements et des murmures; mais il eut l’adresse de couvrir ses intrigues, et se ménagea le prétexte dont il sut souvent se prévaloir, d’avoir été malgré lui entraîné à la révolte. Les faveurs que l’empereur répandait sur les Barbares, achevèrent de soulever les esprits: les officiers et les soldats déclarèrent que puisque Gratien méconnaissait les Romains, ils ne le reconnaissaient plus pour empereur. On proclama Maxime Auguste, et, malgré sa feinte résistance, il fut revêtu de la pourpre.

[Note 473: Zosime est le seul auteur qui lui attribue cette origine, voyez ci-devant, p. 226, note 2.—S.-M.]

[Note 474: Carnifici purpurato, tua se et affinitate et favore jactanti. Pacat. c. 24. On peut ce me semble rendre raison du terme affinitas, déja expliqué par celui de favor qui suit, par les considérations exposées ci-devant, p. 227, n. 1.—S.-M.]

[Note 475: Voyez ci-devant, p. 228, n. 1.—S.-M.]

[Note 476: Οὗτος δυσανασχετῶν ὅτι θεοδόσιος ἠξίωτο βασιλείας, αὐτὸς δὲ οὐδὲ εἰς ἀρχὴν ἔντιμον ἔτυχε προελθὼν. Zos. l. 4, c. 35.—S.-M.]

[Note latérale: XLIX.

Il marche contre Gratien.

Pacat. paneg. c. 28.

Vict. epit. p. 231.

Zos. l. 4, c. 35.

Ruf. l. 12, c. 14.

Oros. l. 7, c. 34.

Till. Gratien, art. 18.]

Il s’embarqua aussitôt à la tête des soldats romains, et d’un grand nombre de Bretons qui accoururent au premier signal477. Pour autoriser sa rébellion, il fit courir le bruit qu’il agissait de concert avec Théodose. Étant abordé à l’embouchure du Rhin478, il traversa comme un torrent la Gaule septentrionale, entraînant sur son passage les troupes du pays et une multitude de Gaulois qui le reconnurent pour maître. Il était déja près de Paris, lorsqu’il vit paraître l’armée de Gratien, qui marchait à sa rencontre479. Malgré les désertions, elle était encore assez nombreuse, et commandée, sous les ordres du prince, par deux généraux vaillants et fidèles, Mérobaudès, actuellement consul, et le comte Vallion480. Gratien présenta la bataille, que Maxime n’accepta pas. On resta campé en présence durant cinq jours, qui se passèrent en escarmouches. Dans cet intervalle, Maxime pratiqua les troupes de Gratien; il en corrompit la plus grande partie. Le tyran répandait l’argent à pleines mains; et au contraire, les profusions précédentes du jeune empereur ayant épuisé ses finances, il ne lui restait plus de quoi retenir des ames vénales et sans foi. D’abord, toute la cavalerie maure passa du coté de Maxime: les autres corps suivirent successivement cet exemple; et Gratien se voyant trahi, se sauva à course de cheval, et prit le chemin des Alpes pour gagner l’Italie481, avec trois cents cavaliers qu’il croyait fidèles.

[Note 477: Les soldats bretons, d’après ce que dit Zosime, l. 4, c. 35, se distinguaient alors entre tous les autres par leur audace et leur arrogance, τῶν ἄλλων ἁπάντων πλέον αὐθαδείᾳ καὶ θύμῷ νίκωμένους.—S.-M.]

[Note 478: Ταῖς τοῦ Ῥήνου προσωρμίσθησαν ἐκβολαῖς. Zos. l. 4, c. 35. Les historiens de Bretagne ont cherché, assez mal à propos selon moi, à transporter dans leur pays, le lieu du débarquement de Maxime, sur le continent de la Gaule. Voyez Hist. de Bretagne de D. Morice, t. 1. Mémoires, ch. 1, § 15, et note 6.—S.-M.]

[Note 479: On apprend de Socrate, l. 5, c. 11, et de Sozomène, l. 7, c. 13, que Gratien soutenait alors la guerre contre les Allemans. Il paraît d’après une lettre de S. Ambroise, ep. 24, t. 2, p. 890, que c’était contre les Iuthonges qui vinrent piller la Rhétie vers cette époque. In medio Romani imperii sinu Iuthungi populabantur Rhetias.—S.-M.]

[Note 480: Maxime les fit périr dans la suite, en haine de l’attachement, qu’ils avaient montré jusqu’à la fin pour la cause de Gratien, dont ils avaient toute la confiance. Steterat enim uterque in acie Gratiani, et Gratianus utrumque dilexerat. Pacat. c. 28. Le même panégyriste donne à Vallion le surnom de triumphalis, à cause des nombreux triomphes dont il avait été honoré, et il appelle Mérobaudès trabeate, allusion à la pourpre consulaire dont il était alors revêtu, Vallio triumphalis, et trabeate Merobaudes recordetur interitum.—S.-M.]

[Note 481: Zosime rapporte, l. 4, c. 35, que Gratien s’enfuit en toute hâte vers les Alpes, ἔφυγε προτροπάδην ἐπὶ τὰς Ἄλπεις, mais que les trouvant sans défense, εὑρων δὲ ταύτας ἀφυλάκτους, il se dirigea vers la Rhétie, le Noricum, la Pannonie et la haute Mésie, ἐπὶ Ῥαιτίας ἐχώρει καὶ Νώρικον, Παιονίας τε καὶ τὴν ἄνω Μυσίαν. C’était peut-être le projet de Gratien, mais il est certain que ce prince ne passa pas les Alpes et qu’il mourut à Lyon. C’est donc une erreur de Zosime, mais elle est en rapport avec ce que cet auteur dit aussi du lieu où périt Gratien. Voy. ci-après, p. 232, n. 1.—S.-M.]

[Note latérale: L.

Mort de Gratien.

Pacat. paneg. c. 30.

Vict. epit. p. 231.

Zos. l. 4, c. 35.

Ambros. in Psalm. 61, t. 1, p. 961, et de obitu Valent. t. 2, p. 1173.

Aug. de civ. l. 5, c. 25, t. 7, p. 142.

Hieron. ep. 60, t. 1, p. 341.

Socr. l. 5, c. 11.

Soz. l. 7, c. 13.

Prosp. chr.

Ruf. l. 12, c. 14.

Oros. l. 7, c. 34.

Marc. chr.

Zon. l. 13, t. 2, p. 34.

Theoph. p. 57.

Baronius, p. 383.

Till. Grat. art. 18, not. 25.]

Il en fut bientôt abandonné. Toutes les villes lui fermèrent leurs portes. Alors, errant çà et là, sans secours et sans espérance, poursuivi par un détachement de cavaliers ennemis, il quitta la robe impériale pour n’être pas reconnu. On rapporte diversement la manière dont il perdit la vie. Selon l’opinion la plus commune, Maxime envoya, pour le poursuivre, un de ses généraux nommé Andragathe, né sur les bords du Pont-Euxin482, et en qui le tyran avait une singulière confiance. Ce barbare étant averti que le prince approchait de Lyon, se mit dans une litière; et dès qu’il aperçut Gratien sur l’autre bord du Rhône, il envoya lui dire que c’était sa femme Lœta qui venait le joindre pour partager ses malheurs. Gratien aimait tendrement cette princesse, qu’il avait depuis peu épousée. Il passa le fleuve, et ne fut pas plutôt à terre, qu’Andragathe s’élança de sa litière, et le poignarda483. Ce récit aurait besoin d’un meilleur garant que Socrate, qui paraît en être le premier auteur. Il est beaucoup plus sûr de s’en rapporter à saint Ambroise, qui n’a pu ignorer la mort d’un prince qu’il chérissait, et dont il était chéri. Ce saint prélat, après avoir gémi sur la malignité des ennemis de Gratien, qui avaient osé répandre des calomnies sur sa chasteté, quoiqu’elle fût irrépréhensible, raconte qu’il fut trahi par un homme qui mangeait à sa table, et qu’il avait honoré de gouvernements et d’emplois distingués; que le prince, invité à un festin, refusa d’abord de s’y trouver; mais qu’il se laissa persuader par les serments que ce perfide lui fit sur les saints Évangiles; qu’on fit reprendre à Gratien ses habits impériaux; qu’on le traita avec honneur pendant le repas, et qu’il fut assassiné au sortir de la table. On ne sait quel est ce traître dont parle saint Ambroise. C’est sur une mauvaise leçon de la chronique de saint Prosper, que quelques auteurs ont attribué ce noir forfait au consul Mérobaudès484; sa mort, que nous raconterons dans la suite, le justifie assez d’un soupçon si injurieux. D’autres, avec aussi peu de fondement, imputent ce crime à Mellobaud, prince français. Il vaut mieux dire que l’auteur en est inconnu. Saint Jérôme dit que, quelques années après, on voyait encore avec horreur, dans la ville de Lyon, les marques du sang de Gratien, sur les murailles de la chambre où il avait été massacré485.

[Note 482: Τὸν ἵππαρχον Ἀνδραγάθιον, ὁρμώμενον ἀπὸ τοῦ Εὐξείνου Πόντου. Zos. l. 4, c. 35.—S.-M.]

[Note 483: Zosime rapporte, l. 4, c. 35, que Gratien fut tué à Singidunum en Pannonie, au moment où il allait passer le pont de cette ville, καταλαβών τε διαβαίνειν ἐθέλοντα τὴν ἐν τῇ Σιγιδούνῷ γέφυραν, κατασφάζει. Cette erreur paraît venir, comme au reste on l’a déja remarqué, de la ressemblance que le nom de Singidunum présente avec celui de Lugdunum ou Lyon.—S.-M.]

[Note 484: Au lieu de Merobaudis magistri militum proditione superatus, il faut lire dans cette chronique Merobaude magistro militum proditione superatus.—S.-M.]

[Note 485: Gratianus ab exercitu suo proditus, et obviis ab urbibus non receptus, ludibrio hosti fuit, cruentæque manus vestigia parietes tui, Lugdune, testantur. Hieron. ep. 60, t. 1, p. 341, ed. Vallars.—S.-M.]

[Note latérale: LI.

Circonstances de sa mort.

Ambr. Serm. t. 2, de divers. t. 2, append. p. 439 et 441, et in Psal. 61, t. 1, p. 961.

Aug. de civ. l. 5, c. 25, t. 7, p. 142.

Oros. l. 7, c. 34.

Vict. epit. p. 231.

Socr. l. 5, c. 11.

Soz. l. 7, c. 13.

Philost. l. 10. c. 5.

Zos. l. 5, c. 39.

Marc. Chr.

Hist. misc. l. 12, ap. Murat, t. 1, p. 85.

Till. Grat. art. 19, not. 26.]

Gratien témoigna en mourant la tendre confiance qu’il avait en saint Ambroise; il le nomma plusieurs fois pendant qu’il recevait les coups mortels; il avait encore son nom à la bouche lorsqu’il rendit les derniers soupirs; et le saint prélat, qui raconte le fait en versant des larmes, proteste qu’il n’oubliera jamais ce prince, et qu’il l’offrira sans cesse à Dieu dans ses prières et dans le saint sacrifice. Il fait en toute occasion l’éloge de sa piété et de ses autres vertus. Il est sans doute plus digne de foi que l’arien Philostorge, qui ose démentir l’histoire pour noircir la mémoire de ce bon prince, et qui le compare à Néron. Il mourut le 25 d’août, dans la vingt-cinquième année de sa vie486, ayant régné depuis la mort de son père, sept ans, neuf mois et huit jours487. Il avait eu des enfants de sa femme Constantia488; mais ils moururent avant lui. On croit qu’il avait un fils, lorsqu’il éleva Théodose à l’empire489, ce qui rendrait cette action plus noble et plus généreuse. Constantia était morte quelque temps avant la révolte de Maxime, et son corps fut, cette année même, porté à Constantinople490. Dans les derniers mois de sa vie, il épousa Lœta, dont on ne connaît pas la famille; on sait seulement que sa mère se nommait Pissamène. Après la mort de Gratien, Théodose prit soin de les entretenir l’une et l’autre dans la splendeur qui convenait à leur fortune passée. Elles vivaient encore vingt-cinq ans après, et elles eurent assez de richesses et de charité pour soulager par d’abondantes aumônes les pauvres de Rome, lorsque cette ville fut assiégée par Alaric.

[Note 486: Cette date se trouve dans la chronique du comte Marcellin.—S.-M.]

[Note 487: La ville de Grenoble, dont le nom gaulois était Cularo, s’appelle en latin Gratianopolis, c’est-à-dire ville de Gratien; il n’est pas douteux qu’elle ne doive cette dénomination au fils de Valentinien, mais on ignore quand et comment se fit ce changement. Quelques-uns le placent avec assez de vraisemblance en l’an 379, lorsque Gratien revint dans les Gaules après avoir associé Théodose à l’empire.—S.-M.]

[Note 488: Fille posthume de l’empereur Constance, qu’il avait épousée en 374 ou 375.—S.-M.]

[Note 489: C’est ce qui résulte de ce passage de S. Augustin, de Civit. Dei, l. 5, c. 25, cum parvulum haberet et fratrem.—S.-M.]

[Note 490: Il y arriva le 31 août, selon la chronique d’Alexandrie, ou le 12 septembre, selon celle d’Idatius. Elle fut inhumée le premier décembre, trois mois après la mort de son mari.—S.-M.]

FIN DU LIVRE VINGT-UNIÈME.

LIVRE XXII.

I. Alarmes de Justine et de Valentinien. II. Saint Ambroise va trouver Maxime. III. Accommodement de Maxime et de Valentinien. IV. Maxime veut faire périr Bauton. V. Il ôte la vie à plusieurs officiers de Gratien. VI. Saint Martin à la cour de Maxime. VII. Honneurs que la femme de Maxime rend à saint Martin. VIII. Théodose reconnaît Maxime pour empereur. IX. Arcadius Auguste confié aux soins d’Arsène. X. Théodose donne à son fils des leçons de clémence. XI. Barbares vaincus en Orient. XII. Consuls. XIII. Thémistius préfet de Constantinople. XIV. Proculus et Icarius comtes d’Orient. XV. Nouveaux efforts de Théodose pour détruire l’idolâtrie. XVI. Il est trompé par les Lucifériens. XVII. Ambassade des Perses. XVIII. Stilicon envoyé en Perse. [XIX. Situation politique de l’Arménie. XX. Les Arméniens font la guerre aux Perses. XXI. Les Perses sont battus par les Arméniens. XXII. Mort de Méroujan. XXIII. Arsace fils de Para est déclaré roi d’Arménie. XXIV. Mort de Manuel, régent de l’Arménie.] XXV. Divers événements de cette année. XXVI. Loi qui défend les mariages entre cousins germains. XXVII. Sarmates vaincus. [XXVIII. Théodose prend l’Arménie sous sa protection.] XXIX. Mort de Prétextatus. XXX. Symmaque préfet de Rome. XXXI. Requête de Symmaque en faveur du paganisme. XXXII. Extrait de la requête. XXXIII. Elle est approuvée par le conseil. XXXIV. Combattue par saint Ambroise. XXXV. Rejetée par Valentinien. XXXVI. Vestale punie. XXXVII. Symmaque accusé de maltraiter les Chrétiens s’en justifie. XXXVIII. Sirice succède à Damase. XXXIX. Commencement des Priscillianistes. XL. Concile de Sarragosse. XLI. Rescrit de Gratien contre les Priscillianistes. XLII. Priscillianus obtient un décret contraire. XLIII. Concile de Bordeaux. XLIV. Saint Martin s’efforce de sauver la vie aux hérétiques. XLV. Punition de Priscillianus et de ses sectateurs. XLVI. Lettre de Maxime au pape Sirice. XLVII. Toute l’église blâme le supplice des Priscillianistes. XLVIII. Saint Martin se sépare de communion d’avec les Ithaciens. XLIX. Le supplice des Priscillianistes étend leur hérésie. L. Consuls. LI. Justine favorise les Ariens. LII. Elle tente de leur donner une église à Milan. LIII. Entreprises contre saint Ambroise. LIV. Nouveaux efforts de Justine. LV. Résistance de saint Ambroise. LVI. L’empereur se désiste. LVII. Mort de Pulchérie et de Flaccilla. LVIII. Lois de Théodose.

VALENTINIEN II, THÉODOSE.

[Note latérale: AN 383.

I.

Alarmes de Justine et de Valentinien.

Ambr. ep. 24, t. 2, p. 890.

Pacat. paneg. c. 35.

Baronius.

Hermant, vie de S. Ambr. l. 3, c. 17.

Till. vie de S. Amb. art. 34.]

Justine et son fils Valentinien attendaient à Milan la nouvelle de la défaite de Maxime, lorsqu’ils apprirent la mort cruelle de Gratien. Un si funeste événement les glaça d’effroi. L’Italie était dépourvue de troupes; Théodose était éloigné. Sans secours et presque sans conseil, au milieu d’une cour mal affectionnée, quel obstacle une femme et un enfant de douze ans pouvaient-ils opposer aux succès rapides de l’usurpateur? Ce qui redoublait leur crainte, c’est que Maxime s’était déja pratiqué des intelligences en Italie. Les païens, redoutables par leur nombre et l’esprit de vengeance qui les animait, se félicitaient secrètement de sa victoire. Quoiqu’il fût chrétien et qu’il eût une femme très-pieuse, il les avait gagnés par la flatteuse espérance de rendre à leur culte son ancienne splendeur. Son frère Marcellinus, qui s’était rendu à Milan avant même que la révolte fût déclarée, travaillait à former de sourdes intrigues491. Dans cette extrémité, Justine donna ordre de fermer le passage des Alpes avec de grands abattis d’arbres. Se défiant de tous ses courtisans, elle eut recours à saint Ambroise qu’elle haïssait, mais dont elle connaissait la fidélité et le courage. Elle déposa son fils entre ses bras, lui recommandant avec larmes ce jeune prince et le salut de l’empire. Le généreux prélat embrassa tendrement Valentinien, et sans considérer le péril, il entreprit d’aller au-devant de l’ennemi et de s’opposer seul à ses progrès. Valentinien pouvait venger la mort de son frère sur Marcellinus, qu’il avait entre les mains; par le conseil de saint Ambroise, il le renvoya au tyran492.

[Note 491: Pacatus l’appelle, c. 35, la mégère de la guerre civile, belli civilis megæra.—S.-M.]

[Note 492: Adspice, dit S. Ambroise, illum quoque, qui tibi ad dexteram adsistit, quem Valentinianus, cum posset suum dolorem ulcisci, honoratum ad te redire fecit. Tenebat eum in suis terris, atque in ipso nuncio necis fraternæ frænavit impetus…. Ille tibi fratrem tuum viventem remisit, tu illi vel mortuum redde. Ambr. ep. 24, t. 2, p. 890.—S.-M.]

[Note latérale: II.

S. Ambroise va trouver Maxime.

Ambr. or. in fun. Valent. t. 2, p. 1173, et ep. 24, p. 888 et seq.

Hermant, vie de S. Ambr. l. 3. c. 17.

Till. vie de S. Ambr. art. 34.]

Un guerrier plus actif que Maxime aurait profité de l’effroi que sa victoire avait répandu, pour se rendre maître de tout l’Occident; mais soit qu’il craignît d’attirer sur lui les armes de Théodose en s’approchant de ses États, soit qu’il voulût assurer ses conquêtes avant que de les étendre, il s’arrêta dans la Gaule, et fixa son séjour à Trèves. Ambroise, en passant par Mayence, y rencontra le comte Victor. Le tyran l’envoyait de son côté à Valentinien, pour engager ce prince à venir en Gaule, afin de concerter ensemble une paix solide et honorable aux deux partis; il lui promettait une entière sûreté. Le prélat étant arrivé à Trèves, ne put obtenir une audience particulière. Il se présenta donc devant le tyran au milieu du conseil, quoiqu’il lui parût que cette démarche dérogeait à la dignité épiscopale493. Il exposa en peu de paroles l’objet de sa commission; c’était de demander la paix à des conditions raisonnables. Je ne la refuse point, dit Maxime; mais c’est à Valentinien à venir lui-même la proposer: qu’il me regarde comme son père; la défiance serait un outrage. Ambroise répartit, qu’on ne pouvait exiger d’un enfant et d’une mère veuve, qu’ils s’exposassent à passer les Alpes durant la rigueur de l’hiver; qu’au reste, il n’avait aucun ordre de rien promettre sur cet article; qu’il n’était chargé que de traiter de la paix. Maxime, sans vouloir s’expliquer davantage, ordonna au prélat d’attendre le retour de Victor. Ambroise, au milieu d’une cour ennemie, n’ayant pour lui que Dieu et son courage, osa se séparer de communion d’avec l’usurpateur; et sur la plainte que lui faisait Maxime: Vous ne pouvez, lui dit-il, participer à la communion des fidèles, qu’après avoir fait pénitence d’avoir versé le sang de l’empereur. Enfin, Victor arriva; il rapporta que Valentinien était prêt d’accepter la paix; mais qu’il refusait d’abandonner l’Italie pour venir en Gaule. Sur cette réponse, Maxime congédia saint Ambroise, qui, ayant pris sa route par la Gaule, rencontra à Valence, en Dauphiné, de nouveaux députés que Valentinien envoyait à Maxime. En traversant les Alpes, il en trouva tous les passages gardés par des troupes de l’un et de l’autre parti494.

[Note 493: Non esse hunc morem sacerdotalem, comme il le dit lui-même dans la lettre, où il rend compte à Valentinien le jeune, du succès de son ambassade auprès de Maxime. Ambr. ep. 24, t. 2, p. 888.—S.-M.]

[Note 494: Legati iterum missi ad Gallias, qui ejus (Valentiniani) adventum negarent, apud Valentiam Gallorum me repererunt: milites utriusque partis, qui custodirent juga montium, offendi revertens. Ambr. ibid. t. 2, p. 890.—S.-M.]

[Note latérale: III.

Accommodement de Maxime et de Valentinien.

Ambr. ep. 18, t. 2, p. 838.

Socr. l. 5, c. 11.

Soz. l. 7, c. 13.

Zos. l. 4, c. 47.

Vict. epit. p. 232.

Marc. Chr.

Baronius.

Pagi ad Baron.

Reines. insc. cl. 3, nº 63.

Till. Grat. art. 20, not. 27, et vie de S. Ambr. art. 34.]

Après plusieurs députations réciproques, Valentinien consentit à reconnaître Maxime pour légitime empereur de la Gaule, de l’Espagne, et de la Grande-Bretagne; et Maxime lui assura la possession tranquille du reste de l’Occident. La crainte de Théodose, qui armait déja, contribua beaucoup à déterminer l’usurpateur à cet accommodement. Maxime associa à l’empire son fils Victor, encore enfant, et lui donna le nom de Flavius[495], que les empereurs portaient depuis Constantin; mais qu’il ne paraît, ni par les médailles, ni par les auteurs, qu’il ait pris pour lui-même496. La Grande-Bretagne, dépourvue de la jeunesse du pays et des troupes romaines, que Maxime avait prises à sa suite, demeura exposée aux ravages des Pictes et des Scots497. Les faibles secours que l’empire y envoya de temps en temps, ne servirent qu’à lui procurer quelques intervalles de repos, jusqu’à la conquête des Anglais et des Saxons, qui s’en rendirent maîtres au milieu du cinquième siècle. C’est à cette dernière invasion, et non pas au temps de Maxime, qu’il faut rapporter l’établissement des Bretons dans la partie de la Gaule nommée alors Armorique, et aujourd’hui Bretagne498. Tout ce que les légendaires racontent ici de Conan, de sainte Ursule et de ses onze mille vierges, est également fabuleux, et a été réfuté par les plus savants critiques499.

[Note 495: Les légendes des médailles du fils de Maxime sont ainsi conçues: D. N. FL. VICTOR. P. F. AVG. Pour celles de son père, elles sont ainsi: D. N. MAG. MAXIMVS. P. F. AVG.—S.-M.]

[Note 496: Une inscription antique fait connaître les noms et les titres de Maxime et de son fils.

DD. NN. MAG. CL. MAXIMO. ET. FL. VICTORI. PIIS. FELICIBUS. SEMPER. AVGVSTIS. BONO. R. P. NATIS. ]

[Note 497: C’est ce que rapporte l’historien Gildas, qui écrivait au commencement du sixième siècle. Ex in Britannia omni armato milite, militaribusque copiis, rectoribus linquitur immanibus, ingenti juventute spoliata, et omnis belli usus ignara penitus; duabus primum gentibus transmarinis vehementer sævis, Scotorum a circione, Pictorum ab aquilone calcabilis multos stupet gemetque per annos. De excid. Britann. c. 11. Ceci est répété dans l’Histoire ecclésiastique de Béde, l. 1, c. 12, et dans beaucoup d’auteurs plus modernes.—S.-M.]

[Note 498: L’origine du nom et des peuples de notre Bretagne est enveloppée d’une obscurité, que les travaux des savants n’ont pu encore dissiper, et qu’ils sont peut-être au contraire parvenus à augmenter. Tout le monde sait que dans trois des départements formés de l’ancienne Bretagne, la plus forte partie de la population se sert d’un idiome propre, et sans analogie avec le français ou les patois qui s’y rattachent. Cette partie est appelée Bretagne bretonnante, par opposition avec le reste du pays, c’est-à-dire les deux départements d’Ille-et-Vilaine et de la Loire inférieure, qui forment la Bretagne française, parce que les individus qui se servent de la langue bretonne, y sont en petit nombre. Il est permis de croire que cette langue, restreinte par la domination et l’influence française, fut autrefois en usage dans tout l’ancien duché de Bretagne. Il est reconnu aussi qu’elle présente la plus grande conformité avec l’idiome encore en usage dans la principauté de Galles en Angleterre, parmi les descendants des indigènes qui possédèrent la totalité de ce pays, avant les invasions successives des Saxons, des Danois et des Normands. Le gallois, renfermé à présent et même très-restreint dans la principauté de Galles, s’était conservé très-long-temps dans l’Écosse méridionale, dans le Cumberland, le Northumberland, et dans les comtés de l’Angleterre limitrophes de la Saverne. Il était aussi en usage dans le comté de Cornouailles; il n’y a même que fort peu de temps qu’il s’est complètement éteint dans cette dernière région. Tout prouve que ce fut dans l’antiquité la langue propre de la partie des Iles Britanniques, appelée Britannia par les Romains, et habitée par les Britones. Cette langue écrite et cultivée depuis long-temps, et dans laquelle il existe un grand nombre d’ouvrages, soit en prose soit en vers, ressemble tellement au langage usité parmi les Bretons de France, qu’on ne peut hésiter à les regarder comme deux dialectes d’un même idiome. Il ne reste plus qu’à expliquer l’origine de ces rapports. L’opinion qui a prévalu parmi nous dans ces derniers temps n’est pas celle qui semble réunir le plus d’autorités antiques en sa faveur; je ne sais même s’il existe un seul témoignage formel pour l’appuyer. Elle n’est fondée que sur des vraisemblances, qu’on pourrait adopter sans être pour cela obligé de rejeter le système admis autrefois, et qui était établi sur des autorités écrites. Un sentiment d’amour-propre national, assez mal entendu, a porté les descendants des Bretons établis dans les Gaules à soutenir qu’ils étaient les autochthones du pays qu’ils habitent encore, et que les Bretons de l’Angleterre, leurs descendants, partagent un nom, plus ancien sur le continent que dans l’île, où l’antiquité l’offre seul cependant. L’histoire en effet nous fait connaître comment les Bretons furent confinés peu à peu dans les montagnes du pays de Galles, et comment un grand nombre d’entre eux furent obligés d’abandonner leur patrie, par diverses nations saxonnes. C’est alors qu’ils passèrent la mer, pour s’établir dans la partie la plus occidentale de la Gaule, à laquelle ils donnèrent le nom de petite Bretagne, pour la distinguer de leur ancienne patrie. Ils y trouvèrent d’autres compatriotes qui y étaient déja venus par diverses causes, soit comme fugitifs, soit comme conquérants, ou bien encore comme stipendiés des Romains, qui leur avaient à ce titre concédé quelques territoires. Il n’existe, il est vrai, aucun témoignage contemporain, qui atteste clairement ces premières transmigrations, mais elles sont relatées dans tous les auteurs du moyen âge, et on voit, par les écrits de Gildas, de Nennius, de Béde et de quelques autres écrivains, que c’était une opinion reçue dès le sixième siècle, c’est-à-dire moins de deux cents ans après l’époque dont il s’agit. C’est une grande présomption en sa faveur. On ne trouve aucune autorité antérieure au quatrième siècle, qui puisse faire présumer que jamais aucun peuple ou aucune région, située de ce côté de la mer, ait pu porter le nom de Britones ou de Britannia, et on est certain, par l’autorité irrécusable de Sidonius Apollinaris, que les Bretons étaient déja puissants à la fin du cinquième siècle sur les bords de la Loire. Les auteurs ecclésiastiques et les légendaires qui écrivirent avant le dixième siècle, fournissent sur la Bretagne et les Bretons des détails très-circonstanciés et très-nombreux; il est impossible de croire, qu’ils soient tous controuvés, et il en résulte nécessairement qu’aux cinquième et sixième siècles, il existait de fréquents rapports entre les deux Bretagnes. On sait que vers la fin de leur empire les Romains étaient dans l’usage d’abandonner des territoires aux Barbares cantonnés dans les provinces, pour les garder et les défendre. Ces cessionnaires s’appelaient dans le langage du temps Læti. Il est à remarquer que les écrivains du moyen âge, donnent très-souvent à la Bretagne gauloise le nom de Lætavia, qui s’est conservé dans le gallois sous la forme Lydaw; elle dut sans doute ce nom au grand nombre de colons de cette espèce qui s’établirent dans cette région. Rien n’empêche de croire que les Bretons, avant d’y venir comme fugitifs, ne s’y fussent établis à ce titre. Il ne reste plus qu’à savoir si c’est à l’usurpation du tyran Maxime, qu’il faut faire remonter l’origine de cet établissement; Gildas et Béde disent tous deux que les Bretons emmenés par Maxime ne revinrent jamais dans leur patrie, quæ comitata vestigiis supradicti Tyranni, domum nusquam ultra rediit. Gild. de excid. Brit. c. 11. Totâ floridæ juventutis alacritate spoliatâ (Britanniâ), quæ tyrannorum temeritate abducta, nusquam ultrà domum rediit. Beda, l. 1, c. 12. Nennius dit positivement que Maxime leur donna des établissements, depuis un étang voisin du mont de Jupiter, qu’on croit les marais voisins du mont St.-Michel, sur la frontière de Bretagne, jusqu’à la ville de Contiguice, qu’on regarde comme Condivincum ou Nantes, et de là jusqu’au tertre occidental, qui peut être le cap Finistère. Maximus qui occidit Gratianum,... noluit dimittere domum milites, qui cum eo perrexerunt à Britannia;... sed dedit illis multas regiones, à stagno quod est super verticem montis Jovis, usque ad civitatem Contiguice. Ipsi sunt ad cumulum occidentalem, id est Crut occident. Hi sunt, ajoute-t-il, Britones Armorici, et nunquam reversi sunt ad proprium solum usque in hodiernum diem. Nennius, Hist. Brit. c. 23. Nennius écrivait au sixième siècle. Il me semble difficile de contester ou de révoquer en doute, les conséquences qu’on est en droit de tirer de ces autorités, qui sont appuyées d’ailleurs, par un passage très-remarquable du Code Théodosien, dans lequel on voit que le tyran Maxime avait effectivement concédé des terres à perpétuité, aux guerriers qui l’avaient accompagné. Voici ce passage, qui se trouve dans une loi d’Arcadius et d’Honorius, datée du 26 avril 395. Qui, tyranni Maximi secuti jussionem, fundos perpetui juris, non ab ordinariis judicibus, sed a rationalibus acceperunt, eorum amissione plectantur, etc. (Cod. Th. l. 15, tit. 14, leg. 11). Ce décret ne faisait qu’en confirmer d’autres du même genre, déja rendus contre les partisans de Maxime, le 22 septembre 388, le 10 octobre 388, le 19 janvier 389 et le 14 juin de la même année. Tout concourt donc à établir que le nom des Bretons s’introduisit dans les Gaules vers la fin du quatrième siècle et que ce fut une des conséquences de l’usurpation de Maxime. Ces établissements se firent dans la partie de la Gaule, qui était connue depuis long-temps sous le nom d’Armorique. Il est très-probable que les habitants de cette région, dont le nom se rapporte à la langue bretonne, avaient de grands rapports et une grande affinité avec les Bretons insulaires, ce qui aura contribué puissamment à répandre et leur nom et leur langue, et à détruire tous les changements que la domination romaine avait dû opérer dans cette partie de la Gaule. Quoique les peuples de la Gaule et ceux de la Grande-Bretagne puissent avoir eu dans la haute antiquité et aient sans doute une origine commune, il est certain que les langues des indigènes restés dans les deux pays, ne présenteraient pas des ressemblances si frappantes et qui semblent de si fraîche date, si pour les expliquer il fallait remonter à des temps très-éloignés. Je regarde donc comme constant ce que les auteurs rapportent sur les établissements faits dans la Gaule au 4e siècle par les Bretons insulaires.—S.-M.]

[Note 499: On peut voir dans le premier volume de l’histoire de Bretagne de D. Morice, toutes les raisons qu’il y a de regarder Conan comme le premier roi des Bretons dans la Gaule. Sans admettre toutes les raisons de cet auteur, je crois qu’il en dit assez cependant pour établir la certitude de son existence. Il paraîtrait aussi que ce Conan tirait son origine des chefs bretons, de la Bretagne septentrionale, des bords de la Clyde en Écosse, Britannia Alcluidensis. Il paraît qu’il mourut vers l’an 421. Les auteurs bretons l’appellent ordinairement Conan Mériadec, et sa postérité régna long-temps sur la Bretagne. Ces résultats, puisés dans les légendaires et les auteurs latins du moyen âge, sont conformes aux renseignements recueillis dans les annalistes gallois et réunis dans l’ouvrage intitulé: The Cambrian biography, or Historical notices of celebrated men among the ancient Britons, par Will. Owen, Londres, in-8º, un vol., 1803. Les écrivains gallois appellent le premier roi de la petite Bretagne, Cynan Meiriadog; ils disent aussi qu’il était fils d’un roi de la Bretagne septentrionale, qui régnait à Ystrad Clud c’est-à-dire, Stratclyde, ou Alclutha dans l’Écosse méridionale et qui s’appelait Eudav, altération galloise du nom d’Octavius. Ils rapportent que ce Cynan et sa sœur Hélène, émigrèrent et s’attachèrent au parti du rebelle Maxime, à cause des fréquentes invasions des Pictes dans les cantons de la Bretagne romaine qu’ils occupaient, ce qui leur faisait désirer des habitations plus tranquilles. Les poésies galloises appelées Triad font mention de ces deux personnages.—S.-M.]

[Note latérale: IV.

Maxime veut faire périr Bauton.]

La paix conclue entre Maxime et Valentinien n’était sincère ni de part ni d’autre. Ils attendaient tous deux une occasion favorable, l’un pour arracher à l’usurpateur ce qu’il avait envahi, l’autre pour envahir le reste. Dans cette vue, Maxime travailla d’abord à priver Valentinien de ses meilleurs capitaines. Il entreprit de lui enlever le comte Bauton500, dont la capacité pouvait faire échouer ses desseins. Il s’efforça de le rendre suspect, en l’accusant d’avoir voulu usurper l’empire, sous prétexte de défendre les États de son maître501. Pendant le cours des négociations, ce qui restait de soldats romains en Italie étant occupé à garder les passages des Alpes, les Juthonges avaient profité de la conjoncture pour venir piller la Rhétie. Bauton, au défaut de troupes romaines, appela au secours de l’empire, les Huns et les Alains, qui chassèrent de la Rhétie les Juthonges, et les poussèrent jusque sur la frontière de la Gaule502. Maxime s’étant plaint alors qu’on attirait ces barbares, pour lui susciter une guerre, Valentinien, afin de lui ôter tout prétexte de rompre la négociation, les avait engagés, à force d’argent, à retourner dans leur pays503. La conduite que Bauton avait tenue en cette rencontre, étant parfaitement connue du jeune empereur, les calomnies de Maxime ne purent lui inspirer aucune défiance; il n’eut garde de se défaire d’un général qui lui devenait plus nécessaire que jamais.

[Note 500: Ce comte Bauton, que S. Ambroise appelle transrhenanus genere, parce qu’il était Franc de naissance, est le même que le général de ce nom envoyé par Gratien à Théodose. Voyez ci-devant p. 215, not. 3 et 5, l. XXI, § 36.—S.-M.]

[Note 501: Me lusistis tu et ille Bauto, qui sibi regnum sub specie pueri vindicare voluit, qui etiam barbaros mihi immisit. Ambros., ep. 24, t. 2, p. 889.—S.-M.]

[Note 502: Tu flagitabas quod barbarorum stipatus agminibus Italiæ te infunderes: Valentinianus Hunnos atque Alanos appropinquantes Galliæ per Alemanniæ terras reflexit. Quid habet invidiæ, si Bauto barbaros cum barbaris fecit decernere? Quoniam dum tu militem Romanum occupas, dum is adversum se utrinque prætendit, in medio Romani imperii sinu Iuthungi populabantur Rhetias; et ideo adversus Iuthungum Hunnus accitus est. Ambr. ep. 24.—S.-M.]

[Note 503: Confer utriusque factum. Tu fecisti incursari Rhetias Valentinianus suo tibi auro pacem redemit. Ambros. ibid.—S.-M.]

[Note latérale: V.

Il ôte la vie à plusieurs officiers de Gratien.

Pacat. paneg. § 28.

Ambr. ep. 24, t. 2, p. 888.

Paul. vit. Ambr. § 19.

Till. Grat. art. 20.

Fleury, hist. ecclés. l. 18, art. 28.]

Il venait d’en perdre deux autres, qu’il était difficile de remplacer. Dans le même temps que Gratien, abandonné de ses troupes, prit la fuite, le consul Mérobaudès et le comte Vallion qui commandaient l’armée, furent livrés par les traîtres entre les mains du tyran. Maxime les fit périr. Il força Mérobaudès à se tuer504, et ordonna d’abord de conduire Vallion à Châlons-sur-Saône pour y être brûlé vif505; mais ensuite, craignant de s’attirer le reproche de cruauté, il le fit étrangler secrètement par des soldats bretons, et répandit le bruit que le prisonnier s’était lui-même ôté la vie506. Macédonius, maître des offices, méritait mieux le sort qu’il éprouva. C’était une ame corrompue, qui n’avait jamais fait scrupule de vendre sa conscience, son honneur et son maître. Il fut massacré, par ordre de Maxime, à la porte d’une église, où il courait se réfugier; il vérifia, par cet événement, une prédiction de saint Ambroise. Un jour que Macédonius lui refusait l’entrée du palais, où il s’était rendu pour intercéder en faveur d’un malheureux: Tu viendras toi-même quelque jour à l’église, lui dit le prélat, et tu n’y pourras entrer[507].

[Note 504: Alter (Merobaudes) post amplissimos magistratus, et purpuras consulares, et contractum intra unam domum quendam honorum senatum, vita sese abdicare compulsus est. Pacat. c. 28.—S.-M.]

[Note 505: Jusseram eum deduci Cabillonum et ibi vivum exuri… Quis autem sibi parcendum putaret, cum occisus sic bellator strenuus, miles fidelis, cornes utilis? Ambr. ibid.—S.-M.]

[Note 506: Alteri (Vallione) manibus satellitum Britannorum gula domi fracta, et inusta fæmineæ mortis infamia, ut scilicet maluisse vir ferri amantissimus videretur laqueo perire quam gladio. Pacat. c. 28.—S.-M.]

[Note 507: Maxime voulut encore faire mourir le comte Narsès et Leucadius gouverneur d’une province, tous zélés partisans de la cause de Gratien. Præter multas, quas evolvere longum est, has principales petitiones habebat; pro Narsete comite, et Leucadio præside, quorum ambo Gratiani partium fuerant, pertinacioribus studiis, quæ non est temporis explicare, iram victoris emeriti. Sulp. Sev. dial. 3, c. 15.—S.-M.]

[Note latérale: VI.

S. Martin à la cour de Maxime.

Sulp. Sev. vit. Mart, c. 23.

Till. vie de S. Martin, art. 7 et 8.]

La tyrannie est un édifice fondé sur la cruauté et cimenté de sang, mais qui s’élève et parvient quelquefois jusqu’à s’embellir par la réputation de clémence. Maxime se proposa de faire oublier ses forfaits, dès qu’il n’eut plus intérêt d’en commettre. Connaissant le génie des courtisans, qui consentent volontiers à parler d’après le prince, pourvu qu’il veuille bien agir d’après eux, il répétait sans cesse, qu’il n’avait point désiré le diadème; que le ciel s’était servi des soldats pour le forcer à l’accepter; qu’il n’avait pris les armes que pour soutenir le choix de la Providence; que la facilité de sa victoire était une marque évidente de la protection divine, et qu’aucun de ses ennemis n’avait péri que dans la guerre. Les flatteurs outraient encore les éloges qu’il faisait de sa bonté. Les évêques mêmes se rendaient de toutes parts à la cour, et selon un auteur ecclésiastique de ces temps-là, ils prostituaient leur dignité à la plus honteuse adulation. Saint Martin, alors évêque de Tours, fut le seul qui soutint l’honneur du ministère apostolique508. Il vint demander grace pour des proscrits, mais il la demanda sans s’avilir, et d’un ton qui imposait au tyran même. Son extérieur n’était rien moins qu’avantageux; il n’avait de grand que son ame et son caractère. Maxime l’ayant plusieurs fois invité avec instance à manger à sa table, il avait toujours répondu qu’il ne se croyait pas permis de s’asseoir à la table d’un homme qui, de ses deux maîtres, avait ôté à l’un la vie, à l’autre la moitié de ses états. Il se rendit cependant aux pressantes sollicitations de Maxime, qui en parut ravi de joie, et qui invita, comme pour une fête solennelle, les plus distingués de sa cour. Martin s’assit à côté du prince; un prêtre de l’église de Tours, dont il se faisait toujours accompagner, fut placé entre Marcellin et son oncle. Lorsque le repas fut commencé, l’échanson ayant présenté à boire à Maxime, celui-ci donna la coupe à saint Martin, voulant qu’il en bût le premier, et la recevoir ensuite de sa main; mais l’évêque, après avoir trempé ses lèvres, fit porter la coupe à son prêtre, comme à celui qui méritait la préférence d’honneur sur tous les convives. Cette liberté, qui trouverait aujourd’hui peu d’approbateurs, fut admirée de toute la cour: on louait hautement Martin d’avoir fait à l’égard de l’empereur, ce que tout autre évêque n’aurait osé faire à la table du dernier des magistrats. Maxime lui fit présent d’un vase de porphyre, que le prélat consacra à l’usage de son église; et comme il pénétrait les plus secrètes pensées du tyran, et qu’il découvrait déja dans son cœur le dessein de détrôner Valentinien, il lui prédit que, s’il passait en Italie, il aurait d’abord quelque succès, mais qu’il y trouverait bientôt sa ruine.

[Note 508: Fæda circa principem omnium adulatio notaretur, seque degeneri inconstantia regiæ clientelæ sacerdotalis dignitas subdidisset, in solo Martino apostolica auctoritas permanebat. Sulp. Sev. de Vita Mart. c. 23.—S.-M.]

[Note latérale: VII.

Honneurs que la femme de Maxime rend à S. Martin.

Sulp. Sever. dial. 2, c. 7.

Till. vie de S. Martin, art. 8.]

Maxime le mandait souvent à la cour; il le traitait avec honneur; et soit par hypocrisie, soit par les accès passagers d’une piété superficielle et inconséquente, il aimait à s’entretenir avec lui de matières de religion; mais la femme de Maxime, dont le nom n’est pas venu jusqu’à nous, avait pour le saint prélat une vénération plus profonde et plus sincère. Elle l’écoutait avec docilité, elle lui rendait les devoirs les plus humbles et les plus assidus; et comme la piété prend quelquefois une forme singulière dans les femmes de la cour, elle voulut un jour, avec la permission de son mari, le servir à table. Elle apprêta elle-même les viandes; elle lui donna à laver, lui servit à boire, se tint debout derrière lui, et recueillit avec respect les restes de son repas. Saint Martin y consentit avec peine, en faveur de quelques prisonniers, dont il sollicitait l’élargissement.

[Note latérale: VIII.

Théodose reconnaît Maxime pour empereur.

Zos. l. 4, c. 37.

Ambr. ep. 24, t. 2, p. 891.

Themist. or. 18, p. 217, 220 et 221; et or. 19, p. 227.

[Socr. l. 5, c. 12.]]

L’accommodement du jeune empereur et du tyran ne pouvait subsister sans l’agrément de Théodose. La protection de ce prince était devenue nécessaire à Valentinien et à Justine, qui gouvernait sous le nom de son fils. C’était la crainte de Théodose, plus que la difficulté du passage des Alpes, qui retenait le tyran dans la Gaule. Maxime redoutait un guerrier habile et heureux, qui faisait de grands préparatifs pour venir jusque sur le Rhin lui arracher le fruit de son crime. Pour conjurer cette tempête, il envoya son grand chambellan509. C’était un homme grave et avancé en âge, qui dès l’enfance de Maxime, avait été attaché à son service. Le député, sans entreprendre de justifier son maître au sujet de la mort de Gratien, exposa à Théodose l’état de l’Occident, le traité conclu et la foi donnée; il lui représenta qu’au lieu de désoler l’empire par une guerre civile, qui favoriserait les desseins des barbares toujours prêts à forcer leurs barrières, il était plus à propos de réunir contre eux les forces des deux États; qu’il trouverait dans Maxime un guerrier capable de couvrir les bords du Rhin, tandis qu’il défendrait lui-même ceux du Danube; il finissait par demander son amitié et son accession au traité des deux princes510. L’empereur ne se trouvait pas encore en état d’entreprendre une guerre si éloignée. Pour mieux assurer la vengeance qu’il devait à son collègue et à son bienfaiteur, il crut qu’il lui était permis de dissimuler et d’attendre une occasion que l’ambition de Maxime ne pouvait manquer de lui procurer. Il accepta les propositions du tyran, le reconnut pour empereur des pays qui lui avaient été cédés, et consentit que les statues de Maxime fussent placées à côté des siennes, de celles de Valentinien et de son fils Arcadius511.

[Note 509: Ὁ τοὺς βασιλικοὺς φυλάττειν ἐπιτεταγμένος κοιτῶνας. Zos. l. 4, c. 37.—S.-M.]

[Note 510: Il demandait, selon Zosime, l. 4, c. 37, un traité de paix, et une alliance contre tous les ennemis des Romains, σπονδὰς καὶ ὁμόνοιαν καὶ ὁμαιχμίαν κατὰ παντὸς πολεμίου Ῥωμαίοις.—S-M.]

[Note 511: Zosime rapporte, l. 4, c. 37, que Théodose ordonna au préfet du prétoire Cynégius, qu’il envoyait en Égypte, d’y faire proclamer Maxime et d’exposer ses images à Alexandrie, τὴν Μαξίμου εἰκόνα δεῖξαι τοῖς Ἀλεξανδρευσιν ἐπέταξεν.—S.-M.]

[Note latérale: IX. Arcadius Auguste est confié aux soins d’Arsène.

Idat. chron. fast.

Marcel. Chr.

Prosp. Chr.

Chron. Alex. p. 304.

Themist. or. 16, p. 200, 204 et 213; et or. 18, p. 224.

Socr. l. 5, c. 10.

Soz. l. 7, c. 12.

Theod. lect. l. 2, c. 63.

Zos. l. 4, c. 57.

Oros. l. 7, c. 34.

Hist. Miscell. l. 12, apud Murat, t. 1, p. 90.

Pagi ad Baron.

Till. vie de S. Arsène.]

Ce fils était le seul qu’avait alors Théodose; et son père l’avait associé à l’empire et honoré du titre d’Auguste dès le mois de Janvier de cette année512. Cette éclatante proclamation s’était faite dans la place de l’Hebdome. Arcadius était âgé de six ans, et Théodose songeait à lui donner un précepteur, auquel il pût confier un dépôt si précieux à l’empire. Thémistius, alors célèbre par son éloquence, désirait avec empressement cet emploi; il avait publiquement témoigné ce désir dans une harangue qu’il avait prononcée dans les premiers jours de cette année pour honorer le consulat de Saturninus. Il semble même que l’empereur avait en lui une confiance particulière; et lorsqu’il se disposait à partir pour l’Occident, il lui avait recommandé le jeune prince avec tendresse en présence du sénat. Mais quoiqu’il estimât les lumières et la probité de cet orateur païen, il cherchait un chrétien sage et éclairé pour former le cœur de son fils, et y jeter les pures semences de la véritable vertu. Il le trouva dans Arsène, distingué par sa noblesse, plus encore par l’intégrité de ses mœurs et par une parfaite connaissance des lettres et de toutes les sciences humaines. Lorsqu’Honorius, qui naquit l’année suivante, fut en âge de recevoir des leçons, il le joignit à son frère sous la direction d’Arsène. Cet habile instituteur ne manquait d’aucun des talents propres à former de grands princes, si dans ses élèves la nature ne se fût pas refusée à ses soins. Il eut l’honneur de lever des fonts baptismaux Arcadius et Honorius. Théodose lui donna sur eux l’autorité qu’il avait lui-même. Mais Arsène, après onze ans de travaux continuels, se dégoûta de la cour. Il vivait dans la pompe et la délicatesse; superbement vêtu et meublé, servi par un grand nombre de domestiques, l’empereur lui entretenait une table somptueuse. A l’âge de quarante ans, vers l’an 394, il fit réflexion que tandis qu’il se livrait tout entier à l’éducation des deux princes, il ne travaillait pas à se réformer lui-même. Frappé de cette pensée, il se retira secrètement du palais, et s’étant dérobé à toutes les recherches de Théodose, il s’alla cacher dans le désert de Scéthé513, où il vécut jusqu’à l’âge de quatre-vingt-quinze ans dans la plus austère pénitence. Voilà ce que l’on peut adopter comme certain au sujet de l’éducation qu’Arsène fut chargé de donner aux enfants de Théodose. Les autres circonstances, que leur singularité n’a pas manqué d’accréditer, uniquement fondées sur le récit de Métaphraste, sont plus propres à embellir une légende romanesque, qu’à trouver place dans l’histoire.

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