Histoire du Bas-Empire. Tome 04
Chapitre 1
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 18 parties.
—S.-M.]
[Note 171: Procope cite un exemple de cet usage, de Bell. Vand. l. 1, c. 18. Pendant la guerre des Romains contre les Vandales, sous le commandement de Bélisaire, un guerrier hun ou massagète usa de ce privilège.—S.-M.]
[Note 172: Tous ces détails sont tirés des écrivains chinois.—S.-M.]
[Note 173: Ce sont les Chinois qui parlent de la loyauté des Hioung-nou. Ammien Marcellin ne donne pas une idée aussi avantageuse des Huns, qu’il taxe au contraire de perfidie et d’inconstance. Per inducias, dit-il, infidi, inconstantes ad omnem auram incidentis spei novæ perquam mobiles, totum furori incitatissimo tribuentes. l. 31, c. 2.—S.-M.]
[Note 174: Hunnorum gens omni ferocitate atrocior. Jornand. de reb. Get. l. 24. Omnem modum feritatis excedit, dit Amm. Marc. l. 31, c. 2.—S.-M.]
[Note 175: Auri cupidine immensa flagrantes. Amm. Marc. ibid.—S.-M.]
[Note 176: Inconsultorum animalium ritu, quid honestum inhonestumve sit penitus ignorantes. Amm. Marc. ibid. Salvien parle aussi, de gubern. Dei, l. 4, c. 14, de l’impudicité des Huns, qu’il prétend cependant être moins grande que celle des Romains. Numquid tam criminosa est Chunorum impudicitia quam nostra.—S.-M.]
[Note 177: Cet usage existait chez toutes les nations de l’Asie centrale. On le retrouve chez les Mongols au treizième siècle. Les veuves d’un prince passaient à son fils et tenaient alors le premier rang entre ses femmes. On voit même dans l’histoire des Mongols que ces sortes de femmes jouissaient de beaucoup de considération et d’une grande influence politique.—S.-M.]
[Note 178: Nullius religionis vel superstitionis reverentiâ aliquando districti, dit Ammien Marcellin, l. 31, c. 2, c’est-à-dire, que comme tous les autres Barbares nomades de l’Asie intérieure, les Huns n’avaient ni temples, ni statues ou simulacres révérés, ce qui n’aurait guère été compatible avec leurs mœurs errantes. Quand les Turks se répandirent vers l’Occident au onzième siècle, ils étaient encore dans le même état, n’adorant que le ciel matériel, qu’ils appelaient le Dieu bleu, Kouk Tangri. On voit par le témoignage de Théophylacte Simocatta, l. 7, c. 8, qu’aux sixième et septième siècles, les Turks voisins de la Perse vers l’orient n’avaient non plus d’autres dieux que l’air, le feu, l’eau, le ciel et la terre. Voyez à ce sujet les Recherches sur les langues tartares, de M. Abel-Rémusat, t. 1, p. 297.—S.-M.]
[Note latérale: XLIII.
Idée générale de leur histoire.
Deguignes, l. 1. pass.]
L’ancienneté de cette nation remonte aussi haut que l’empire Chinois. Elle était connue plus de deux mille ans avant J.-C.[179]. Huit cents ans après, on la voit gouvernée par des princes, dont la succession est ignorée jusque vers l’an 210 avant l’ère chrétienne180. C’est à cette époque que l’histoire commence à donner la suite des Tanjou; ce nom qui, dans la langue des Huns signifiait fils du ciel, était le titre commun de leurs monarques181. Les Huns, divisés en diverses hordes, qui avaient chacune son chef, mais réunis sous les ordres d’un même souverain, ne cessaient de faire des courses sur les terres de leurs voisins. La Chine, pays riche et fertile, était surtout exposée à leurs ravages. Ce fut pour les arrêter, que les monarques Chinois firent construire cette fameuse muraille, qui couvre la frontière septentrionale de leurs états dans l’espace de près de quatre cents lieues. On retrouve dans l’ancienne histoire des Huns tout ce qui a servi à établir et à étendre les plus puissants empires, de grandes vertus et de plus grands crimes. Les vertus y sont brutes et sauvages; les crimes sont plus étudiés et plus réfléchis. Mété, le second de leurs monarques connus, s’étant rendu redoutable par des forfaits, porta ses conquêtes depuis la Corée et la mer du Japon jusqu’à la mer Caspienne. La grande Bukharie182 et la Tartarie occidentale obéissaient à ses lois. Il avait assujetti vingt-six royaumes; il fit plier la fierté Chinoise, et à force d’injustices et de violences, il réduisit l’empereur de la Chine à lui accorder la paix, et à faire l’éloge de son humanité et de sa justice. Ses successeurs régnèrent avec gloire pendant près de trois cents ans. La gloire de cette nation consistait dans le succès de ses brigandages; enfin, la discorde s’étant mise entre les Huns, ceux du Midi, étant soutenus par les Chinois et par les Tartares orientaux, forcèrent ceux du Nord d’abandonner leurs anciennes demeures. Les vaincus se retirèrent du côté de l’occident; et vers le commencement du second siècle de l’ère chrétienne183, ils vinrent s’établir près des sources du Jaïk, dans le pays des Baskirs, que plusieurs historiens ont nommé la Grande-Hongrie, parce qu’ils ont cru que les Huns en étaient originaires184. Là ils se réunirent à d’autres peuplades de leur nation, que les révolutions précédentes avaient déja portées vers la Sibérie.
[Note 179: Les Chinois connaissent les Huns depuis une époque très-reculée, sous les dénominations de Hiun-yu, Hian-yun, et Hioung-nou. Ce ne sont là que trois transcriptions diverses d’un seul et même nom, que les Chinois traduisaient par esclaves méprisables. Les Huns étaient déja connus en Chine, par leurs fréquentes invasions avant la dynastie des Hia qui remonte à l’an 2207 avant J.C. Ils ne cessèrent depuis de désoler la Chine par leurs courses jusque vers le deuxième siècle avant notre ère, époque à laquelle ils prirent un nouveau degré d’accroissement.-S.-M.]
[Note 180: C’est alors que vivait Théouman, le premier des souverains Hioung-nou, connus dans l’histoire chinoise; il était le successeur d’une longue série de rois qui faisaient remonter leur origine jusqu’à un prince chinois nommé Chun-hoai, issu de la dynastie impériale des Hia, qui s’était retiré dans l’intérieur de l’Asie, après la chute de cette dynastie en l’an 1122 avant J.C.-S.-M.]
[Note 181: Le titre national des souverains Hioung-nou n’était pas Tan-jou, comme le dit Deguignes, mais Tchhen-yu; l’historien des Huns a mal lu les deux caractères chinois qui forment ce nom. Le nom de Tchhen-yu ne signifiait pas non plus fils du ciel, comme Deguignes l’a cru aussi (l. 1, p. 25), mais on ajoutait ce titre dont le sens est inconnu, à celui de Tangri-koutou qui voulait dire fils du ciel. Le mot Tangri qui signifie ciel, se retrouve dans la langue turque, dans laquelle il avait autrefois ce sens, tandis qu’à présent il veut dire Dieu. Il est probable qu’originairement il avait les deux sens. La qualification de fils du ciel que prenaient les chefs des Hioung-nou était équivalente à celle d’empereur. C’était une imitation de ce qui se pratiquait à la Chine, dont les souverains se désignent par l’appellation de Thian-tseu, qui a le même sens.—S.-M.]
[Note 182: Cette expression tout-à-fait impropre, selon moi, sert à désigner la partie de la Transoxiane où se trouve la ville de Boukhara. On donne le nom de petite Boukharie à toute la partie de l’Asie centrale qui s’étend à l’orient de la Transoxiane, entre ce pays et la Chine. C’est de cette ville, très-voisine de la Perse que vient cette dénomination qui a reçu fort mal-à-propos une extension si disproportionnée. Les marchands sortis de Boukhara, et qui parcourent toutes ces régions, où ils ont répandu l’usage de la langue persane, en ont été la cause.—S.-M.]
[Note 183: Les historiens chinois placent en l’an 93 de notre ère, l’époque de la destruction de l’empire des Hioung-nou du nord, qui était déja affaibli depuis long-temps. On voit bien dans les récits de ces auteurs, que les restes de cette nation et de la race royale se retirèrent vers les monts Ourals, mais il n’est pas possible d’établir positivement leur identité avec les Huns, qui plus tard furent gouvernés par Attila. Il y a tout lieu de croire que le nom de Huns étant le même que celui de Finns, ceux-ci habitaient déja les pays où nous les connaissons actuellement.—S.-M.]
[Note 184: Les Baschkirs dont le nombre est peu considérable maintenant, sont une des nombreuses tribus d’origine turque, dispersées dans l’empire de Russie. On les trouve vers les bords du Wolga et dans les monts Ourals, qui sont à l’orient de ce fleuve. Ils y sont établis depuis fort long-temps; les récits des voyageurs du treizième siècle et les témoignages des auteurs arabes et persans en sont la preuve. Les premiers les appellent Pascatyr et les autres Baschgard, c’est le nom au reste qu’ils se donnent eux-mêmes. Ils furent soumis au treizième siècle par les princes mongols de la postérité de Tchinghiz-Khan, et ils firent alors partie du grand empire de Kaptchak. Les premiers voyageurs du treizième siècle les ont regardés comme les ancêtres des Hongrois ou Madjars établis en Europe; cependant les langues parlées par ces deux nations suffisent pour faire voir qu’ils appartiennent à des races différentes. Ce qui a pu donner naissance à cette opinion et faire qu’elle soit vraie en un certain sens, c’est que les Hongrois sont effectivement originaires des régions où se trouvent les Baschkirs. Thwrocz, qui a compilé au quatorzième siècle, en latin, les traditions nationales des Hongrois, a bien soin de distinguer les Madjars des Baschkirs, quoiqu’il en fasse deux divisions de la nation des Huns, ce qui pourrait être arrivé par suite du mélange intime des nations finnoises et turques. L’historien hongrois appelle, l. 1, c. 5, Bascardia, le pays des Baschkirs. Il est donc bien possible que des individus de cette nation soient passés sur les bords du Danube, avec les Madjars, ce qui pourrait servir à justifier le nom de Turks que les auteurs grecs du dixième siècle donnent aux Hongrois.—S.-M.]
[Note latérale: XLIV.
Origine des Alains.
Deguignes, l. 4, p. 279, 280 et 281.
Amm. l. 31, c. 2.
Luc. Phars. l. 8 et 10.
Proc. bel. Goth. l. 4, c. 3. et Vand. l. 1, c. 3.]
Ces pays avaient été anciennement occupés par les Alains: et cette nation qui contribua à la destruction de l’empire Romain, mérite aussi d’être connue. Les Alains tirent leur nom du mot alin, qui en langue tartare signifie montagne[185], parce qu’ils habitaient les montagnes situées au nord de la Sarmatie asiatique. C’était un peuple nomade, ainsi que les autres Tartares186. Environ quarante ans avant J.-C., ils furent obligés de céder les contrées du nord à une colonie de Huns révoltés, qui s’étaient séparés du corps de la nation, et de se retirer vers les Palus Méotides187. Ils s’étaient depuis long-temps rendus formidables188. Tous les peuples barbares, jusqu’aux sources du Gange, furent soumis aux Alains, et prirent leur nom. Procope les appelle une nation gothique189; les Chinois les confondent avec les Huns: en effet, par l’étendue de leurs conquêtes, ils approchaient fort près des sources de l’Irtisch, et les diverses hordes qui se détachaient de temps en temps de la nation des Huns, se portant toujours du côté de l’occident, il devait se former un mélange des deux peuples190; cependant la figure des Alains annonçait une autre origine. Ils étaient connus des Romains dès le temps de Pompée191. On les vit plusieurs fois sous les premiers empereurs franchir les défilés du Caucase, et faire des irruptions dans la Médie, dans l’Arménie, dans la Cappadoce, d’où Arrien les chassa sous le règne d’Hadrien192. Du temps de Gordien, ils pénétrèrent jusque dans la Macédoine, et ce prince éprouva leur valeur dans les campagnes de Philippes193.
[Note 185: Il est vrai que le mot Alin signifie montagne dans la langue des Mandchous; mais comment supposer que ce soit là l’origine du nom d’une nation séparée des Mandchous, par toute la largeur de l’Asie, et avec laquelle elle ne paraît jamais avoir eu de rapport. S’il en était réellement ainsi, ce serait sans doute une coïncidence fortuite qu’il faudrait rapporter au hasard seul, car on doit expliquer d’une toute autre façon l’origine du nom des Alains. On s’est trompé en interprétant le passage d’Ammien Marcellin, où il est question de cette origine, il doit se traduire d’une manière différente. Cet historien s’exprime ainsi, l. 31, c. 2, Alani, ex montium appellatione cognominati. Ce passage dit qu’ils tiraient leur nom des montagnes qu’ils habitaient, mais non pas d’un mot qui signifie montagne. Eustathe dit effectivement, dans son commentaire sur Denys le Periégète, que ce nom venait d’une montagne de Sarmatie appelée Alanus. Ὀτι Ἀλανὸς ὄρος Σαρματίας ἀφ’ οὖ τὸ ἔθνος οἱ Ἀλανοὶ ἔοικεν ὀνομάζεται. Ce texte fait bien voir qu’on a mal compris Ammien Marcellin.—S.-M.]
[Note 186: L’expression de Tartare quoique assez vague de sa nature est fort bonne pour désigner la totalité des nations nomades, qui depuis plusieurs siècles parcourent les régions de l’Asie centrale. Elle appartient originairement à l’une des grandes divisions de la nation mongole, et c’est par les conquêtes de Tchinghiz-khan et des princes de sa race, qu’elle se répandit dans toute l’Asie et même jusque dans l’Europe. On conçoit qu’une telle expression doit par cette raison être tout-à-fait impropre pour désigner les tribus nomades qui, neuf siècles avant, se jetèrent sur l’empire romain; c’est une de ces expressions abusives que Lebeau a eu le tort d’emprunter à Deguignes. Le nom de Scythe aussi vague que celui de Tartare, convenait mieux.—S.-M.]
[Note 187: Il est fort probable que les contrées voisines de l’Altaï ou des montagnes appelées Alanniques par Ptolémée, l. 6, c. 14, furent les premières que les Alains abandonnèrent aux Huns.—S.-M.]
[Note 188: Ammien Marcellin, cet historien si exact et si bien instruit de tout ce qui concerne les Barbares qui renversèrent l’empire romain, nous apprend qu’à l’époque où les Alains furent attaqués pour la première fois par les Huns, la puissance de ces peuples s’étendait sur tous les pays compris entre le Pont Euxin et la mer Caspienne, se prolongeant à une grande distance vers le nord et vers l’est, de manière à parvenir jusqu’à l’Indus et même, dit-il, jusqu’au Gange. In immensum extentas Scythiæ solitudines Alani inhabitant, dit-il, l. 31, c. 2, et plus loin, prope Amazonum sedes Alani sunt orienti adclines, diffusi per populosas gentes et amplas, Asiaticos vergentes in tractus, quas dilatari adusque Gangem accepi fluvium, intersecantem terras Indorum, mareque inundantem australe. On doit bien penser que tous les individus répandus sur un espace aussi considérable n’étaient pas réellement des Alains, mais comme Ammien Marcellin le remarque avec raison, les victoires et la célébrité des Alains, avaient communiqué leur nom aux nations qu’ils avaient soumises, ce qui était aussi arrivé aux Perses. Paulatimque nationes conterminas crebritate victoriarum attritas ad gentilitatem sui vocabuli traxerunt ut Persæ. Les Alains répandus parmi des nations grandes et populeuses, diffusi per populosas gentes et amplas, au milieu desquelles ils occupaient de vastes cantons où ils vivaient en nomades, dirempti spatiis longis, per pagos, ut nomades, vagantur immensos, avaient fini par se confondre avec elles, et elles avaient toutes été réunies sous la dénomination du peuple dominateur. C’est encore une remarque d’Ammien Marcellin: ævi tamen progressu, dit-il, ad unum concessere vocabulum, et summatim omnes Alani cognominantur. Il existe d’autres autorités qui font voir que cette extension extraordinaire donnée au nom et à la puissance des Alains n’a rien d’imaginaire, et que ce fut bien là leur état pendant les quatre premiers siècles de notre ère. Du temps de Ptolémée (Geogr., l. 6, c. 14), il se trouvait des Alains dans la partie nord-est de l’Asie, et ils donnaient le nom d’Alanniques aux montagnes qui se prolongeaient fort loin dans l’intérieur de l’Asie, dans une direction qui semblerait faire croire qu’elles répondent à la chaîne des monts Altaï. Les Chinois font voir que le nom des Alains leur était bien connu. Les A-lan-na sont, selon eux, des peuples remarquables par leur chevelure blonde, leurs yeux bleus, leur haute taille, et tout-à-fait semblables aux Alains décrits par Ammien Marcellin. Proceri autem Alani pæne sunt omnes et pulchri, crinibus mediocriter flavis. Les Chinois les mettent au nord et à l’orient de la mer Caspienne, vivant à la façon des nomades et étendant plus ou moins leur puissance, selon les chances de la fortune et de la guerre. Les mêmes auteurs, dont l’autorité est d’ailleurs confirmée par les écrivains arabes du 10e siècle, nous apprennent que des branches de la nation Alane portèrent leur nom dans l’Inde jusque vers les bouches de l’Indus et qu’ils s’y perpétuèrent jusque vers le quatorzième siècle. A cette époque les géographes arabes donnaient à la mer qui sépare l’Arabie de la presqu’île de Guzarate, le nom de mer des Alains. Du côté de l’occident, il semble que le cours du Tanaïs marque au 4e siècle le terme de la domination des Alains, ce fleuve les séparait des Ostrogoths ou Gruthonges. Cependant le nom des Rhoxolans, qui dès le temps de Mithridate-le-Grand, c’est-à-dire un siècle avant notre ère, étaient répandus dans toutes les régions comprises entre le Tanaïs et le Borysthène, semble être un indice que les Alains s’étaient déja avancés vers l’occident au-delà du Tanaïs. Les auteurs grecs, latins et arméniens, s’accordent à nous apprendre que durant les quatre premiers siècles de notre ère, les Alains furent le peuple dominateur, dans les vastes plaines qui s’étendent au nord du Caucase, entre la mer Noire et la mer Caspienne, et qu’ils portaient leurs pillages dans toutes les directions, vers les Palus Méotides, le Bosphore Cimmérien, passant même le Caucase, pour aller ravager la Médie et l’Arménie. Latrocinando et venando adusque Mæotica stagna et Cimmerium Bosporon, itidemque Armenios discurrentes et Mediam, Am. Marc., l. 31, c. 2. L’histoire romaine et celle des Arméniens font également connaître leurs invasions fréquentes au midi du mont Caucase. J’ai déja eu occasion d’en parler, tom. 3, p. 277, not. 4, liv. XVII, § 5. Après que les Huns eurent détruit le vaste empire des Alains, une grande partie de la nation s’enfuit au-delà du Tanaïs, tandis que l’autre devenait l’auxiliaire forcée des Huns dans leur marche vers l’occident. Beaucoup se réfugièrent dans les gorges et sur les hauts sommets du Caucase, où ils trouvèrent un asile contre leurs ennemis. Ce nouveau séjour était vers le grand défilé caucasien, lieu de leur passage ordinaire, quand ils voulaient descendre en Asie. Il avait reçu d’eux le nom de porte des Alains, qu’il conserva jusqu’à une époque très-moderne. Cette portion de la nation, toujours connue des Arméniens, des Géorgiens, des Grecs et des Arabes, sous le nom des Alains, s’est perpétuée jusqu’à nos jours. Elle a conservé au milieu des peuples caucasiens une langue dont presque tous les mots se retrouvent avec peu de changement dans les dialectes persans et allemands, ce qui est la preuve incontestable de leur origine. Ces descendants des anciens Alains, compris au milieu des possessions russes, sont connus actuellement sous le nom d’Ossi, ou d’Ossètes qu’ils se donnent eux-mêmes. On le retrouve dans les écrivains orientaux sous la forme As. Cette indication fait voir que les Ases si célèbres dans les auteurs du Nord, les Asi et les Asianiens que Ptolémée et Strabon placent dans les régions situées à l’orient de la mer Caspienne, que les A-si et les Ou-sioun des Chinois sont un seul et même peuple avec les A-lan-na, dont le nom fut diversement prononcé à des époques diverses, et dans différents dialectes. Il est bon de remarquer que les Chinois placent ces dernières nations dans les lieux habités par les Alains, et qu’ils ont soin de remarquer que ces dénominations variées s’appliquent à un même peuple. Ces indications, en confirmant ce que j’ai déja dit de la grande extension de la puissance des Alains, contribuent à les mieux faire connaître pour les époques anciennes, et elles font voir que dès le premier siècle avant notre ère ils étaient maîtres de toutes les régions qui s’étendent fort loin au nord et à l’orient de la mer Caspienne, comme nous avons vu qu’ils étaient vers la même époque au nord du Caucase et sur les bords de la mer Noire. Il serait possible de pousser plus loin les conséquences de ces rapprochements et de retrouver le nom des Ases ou des Alains, sous des formes peu différentes et à des époques bien plus anciennes; mais il faudrait entrer dans des détails d’une nature toute particulière et très-étrangers à l’histoire du Bas-empire. Je dois me borner à faire bien connaître les Barbares qui furent en contact avec les Romains à l’époque de la chute de l’empire. Je me contenterai donc d’une dernière observation qui, en faisant remonter de cinq siècles l’histoire des Alains, contribuera à les mieux faire connaître en les rattachant à d’autres nations célèbres dans l’antiquité. Je ne m’y arrête que parce que c’est le judicieux Ammien Marcellin, qui fournit ce renseignement. Cet auteur rapporte en deux endroits de son ouvrage, que les Alains sont les mêmes que les anciens Massagètes, Massagetas, quos Alanos nunc appellamus, dit-il, l. 23, c. 5, et adusque Alanos pervenit veteres Massagetas, l. 31, c. 2. On sait qu’au temps d’Hérodote les Massagètes habitaient de toute antiquité les contrées limitrophes de la Perse à l’orient de la mer Caspienne. On peut entrevoir toutes les conséquences de ce rapprochement, qui est de la plus grande importance, pour retrouver ou pour poursuivre dans la haute antiquité l’origine première des peuples qui renversèrent l’empire romain. Tout ce qu’Ammien Marcellin raconte des mœurs des Alains est conforme à ce qu’on sait des usages des Massagètes. On aura bientôt encore occasion d’en faire la remarque.—S.-M.]
[Note 189: C’est ce que dit Procope, de bell. Vand., l. 1, c. 3, Ἀλανοὺς γοτθικὸν ἔθνος. La langue des Ossètes, descendants bien connus des Alains, montre la justesse de l’observation faite par Procope. Elle est aussi une preuve de l’identité des Alains avec les anciens Massagètes, attestée par Ammien Marcellin.—S.-M.]
[Note 190: Les Alains comme le dit Ammien Marcellin, l. 31, c. 2, ayant communiqué leur nom à tous les peuples qu’ils avaient soumis, ou au milieu desquels ils vivaient, il n’est pas étonnant qu’on ait pu les assimiler quelquefois avec les Huns, quoiqu’ils eussent une origine bien différente. Il est certain, qu’il y avait parmi eux des tribus finnoises, qui durent partager leur nom, pendant le temps de leur domination; c’en est assez pour justifier tout ce qu’on a dit de leur affinité; c’est même une remarque qu’il ne faut pas perdre de vue, car on trouve souvent l’occasion d’en faire de semblables, quand on s’occupe de l’histoire et de la migration des peuples. C’est par suite de la confusion si naturelle des Alains avec les Huns que ceux-ci à leur tour ont été confondus par Procope avec les Massagètes; voyez ci-devant, § 43, p. 72, note 3.—S.-M.]
[Note 191: Ils devaient l’être bien avant cette époque si, comme tout porte à le croire, ils étaient les mêmes que les Rhoxolans ou Rhoxalans. Il en est question dans la Pharsale de Lucain, VIII, 223 et X, 454.—S.-M.]
[Note 192: Le célèbre historien de Nicomédie avait écrit des Alaniques, qui renfermaient le récit de cette invasion, et des opérations militaires exécutées sous ses ordres, pour expulser ces Barbares des terres de l’empire et de l’Arménie qu’ils ravageaient continuellement. Cet ouvrage, qui paraît avoir été considérable, contenait en outre des détails sur l’histoire des Alains. Il nous en reste un fragment intéressant, où se trouve un ordre de bataille, dressé par Arrien, pour une des affaires qui eurent lieu dans cette campagne.—S.-M.]
[Note 193: Spartien l’indique en termes assez confus dans sa vie de Gordien. Voyez Till. Gord., art. 4.—S.-M.]
[Note latérale: XLV.
Mœurs des Alains.]
Les Alains étaient de haute stature et d’une belle physionomie. Ils avaient les cheveux blonds, le regard plus fier que farouche194. Quoique légèrement armés et fort agiles, ils étaient toujours à cheval, et tenaient à déshonneur de marcher à pied195. Leur façon de vivre tenait beaucoup de celle des Huns; mais ils étaient moins sauvages196. Errants par troupes dans les déserts de la Tartarie197, ils ne connaissaient d’autre habitation que leurs chariots couverts d’écorces d’arbres198. Ils s’arrêtaient dans les lieux où ils trouvaient des pâturages pour leurs troupeaux: rangeant leurs chariots en cercle, ils formaient une vaste enceinte; c’était là leur ville; ils la transportaient ailleurs quand les pâturages étaient consumés199. Toujours les armes à la main, ils faisaient leur occupation de la chasse, et leur divertissement de la guerre: ils y apportaient plus d’intelligence et de discipline que les autres Barbares200. Mourir dans une bataille, c’était le sort le plus digne d’envie: on méprisait comme des lâches, et on chargeait d’opprobres ceux qui mouraient de vieillesse ou de maladie201. L’action la plus glorieuse était de tuer un ennemi; ils lui enlevaient la peau avec la tête, et en faisaient une housse pour leurs chevaux202. Ils adoraient le dieu Mars, qu’ils représentaient par une épée plantée en terre203. Ils prétendaient connaître l’avenir par le moyen de certaines baguettes enchantées204. Tous étaient nobles; ils n’avaient aucune idée de l’esclavage205. Leurs chefs portaient le nom de juges: on déférait cet honneur aux guerriers les plus expérimentés206.
[Note 194: Proceri autem Alani pæne sunt omnes et pulchri, crinibus mediocriter flavis, oculorum temperata torvitate terribiles. Amm. Marc. l. 31, c. 2.—S.-M.]
[Note 195: Juventus verò equitandi usu a prima pueritia coalescens, incedere pedibus existimat vile. Amm. Marc. ibid.—S.-M.]
[Note 196: Hunnis per omnia suppares, verùm victu mitiores et cultu. Amm. Marc. ibid. Alanos quoque pugna sibi pares, sed humanitatis victu, formaque dissimiles… subjugavere. Jorn. c. 24.—S.-M.]
[Note 197: Voyez ci-devant, § 44, p. 77, not. 2.—S.-M.]
[Note 198: Plaustris supersidentes, quæ operimentis curvatis corticum per solitudines conferunt. Amm. Marc. l. 31, c. 2.—S.-M.]
[Note 199: Cum ad graminea venerint, in orbiculatam figuram locatis sarracis ferino ritu vescuntur: absumptisque pabulis, velut carpentis civitates impositas vehunt. Amm. Marc. ibid. C’est sur ces chariots qu’ils naissent et qu’ils sont élevés; c’est leur demeure perpétuelle, et leur patrie est partout où ils arrivent; maresque supra cum fœminis coeunt, et nascuntur in his et educantur infantes; et habitacula sunt hæc illis perpetua; et quocumque ierint, illic genuinum existimant larem.—S.-M.]
[Note 200: Multiplici disciplina prudentes sunt bellatores. Amm. Marcel. l. 31, c. 2.—S.-M.]
[Note 201: Utque hominibus quietis et placidis otium est voluptabile; ita illos pericula juvant et bella. Judicatur ibi beatus, qui in prælio profuderit animam: senescentes enim et fortuitis mortibus mundo digressos, ut degeneres et ignavos convicis atrociibus insectantur. Amm. Marc. l. 31, c. 2. Strabon en dit autant des mœurs des Massagètes. Il est facile de reconnaître dans ces détails, les habitudes guerrières des Scandinaves, et leur farouche mépris de la mort.—S.-M.]
[Note 202: Necquidquam est quod elatiùs jactent, quam homine quolibet occiso; proque exuviis gloriosis, interfectorum avulsis capitibus detractas pelles pro phaleris jumentis accommodant bellatoriis. Amm. l. 31, c. 2. Hérodote décrit avec détail, IV, 64, les mœurs des Scythes, et il en rapporte des traits d’une atrocité non moins révoltante.—S.-M.]
[Note 203: Nec templum apud eos visitur, aut delubrum, ne tugurium quidem culmo tectum cerni usquam potest: sed gladius barbarico ritu humi figitur nudus, eumque ut Martem, regionum quas circumcircant præsulem verecundius colunt. Amm. Marc. ibid. Les mentions du culte que les Scythes rendaient à une épée sont trop fréquentes dans les auteurs de la haute, moyenne et basse antiquité, et ils sont trop connus, pour qu’il soit nécessaire d’en alléguer ici aucun.—S.-M.]
[Note 204: Futura miro præsagiunt modo: nam rectiores virgas vimineas colligentes, easque cum incantamentis quibusdam secretis præstituto tempore discernentes, apertè quid portendatur norunt. Amm. l. 31, c. 2.—S.-M.]
[Note 205: Servitus quid sit ignorabant, omnes generoso semine procreati. Amm. Marc. ibid. Il en était des Alains, comme de toutes les nations nomades: il n’y avait parmi eux d’autres esclaves, que les hommes pris à la guerre ou leurs descendants. C’est de là que vient l’usage si commun chez les nations barbares de cette époque, de se désigner par des noms, qui signifient tous nobles, libres, braves, héros, etc.—S.-M.]
[Note 206: Judices etiam nunc eligunt, diuturno bellandi usu spectatos. Amm. Marc. ibid. Il paraît que la plupart de ces barbares n’avaient pas d’autres chefs que des juges; on l’a déja vu pour les Goths, t. 3, p. 332, not. 3, liv. XVII, § 32.—S.-M.]
[Note latérale: XLVI.
Les Huns passent en Europe.
Deguignes, l. 4, p. 289, et 290.
Amm. l. 31, c. 3.
Zos. l. 4, c. 20.
Agath. l. 5, p. 152 et 153.
Soz. l. 6, c. 37.
Jornand. de reb. Get. c. 24.]
Les Huns établis dans le pays des Baskirs, pressés eux-mêmes par de nouvelles peuplades qui venaient inonder la Tartarie occidentale, descendirent vers le midi, traversèrent le Volga, et vinrent attaquer les Alains207. Après plusieurs sanglantes batailles, ceux-ci furent forcés d’abandonner le pays. Les uns s’enfoncèrent dans les montagnes de la Circassie, où leur postérité subsiste encore aujourd’hui208: une partie passa le Tanaïs; et quelques-uns s’arrêtèrent sur le bord occidental de ce fleuve; d’autres, après avoir erré quelque temps, se fixèrent aux environs du Danube. Les Huns couvrirent de leurs tentes les vastes plaines entre le Volga et le Tanaïs; et si l’on s’en rapporte à Jornandès, bornés par les Palus Méotides, ils ignoraient même qu’il y eût au-delà aucune terre. Quelques-uns de leurs chasseurs poursuivant une biche, traversèrent après elle les Palus, et furent étonnés de trouver un gué qui les conduisit à l’autre bord. La vue d’un beau pays qu’ils découvrirent au-delà, les surprit encore davantage; et le rapport qu’ils en firent à la nation, lui fit prendre la même route. Selon d’autres auteurs, ce fut un bœuf piqué par un taon, qui leur servit de guide. Zosime dit que le limon charrié par le Tanaïs, avait formé un banc au travers du Bosphore Cimmérien, mais l’auteur de l’histoire des Huns rejette avec raison ces traditions fabuleuses. Les Huns ne furent guidés que par la passion des conquêtes qui leur était naturelle: ils passèrent le Tanaïs209, comme ils avaient passé le Volga, selon l’usage des peuples Tartares, qui traversent les plus grands fleuves à la nage, en tenant la queue de leurs chevaux, ou sur des ballons qu’ils forment avec leur bagage.
[Note 207: Les Alains, que les Huns attaquèrent, étaient, comme le rapporte Ammien Marcellin, l. 31, c. 3, ceux qu’on appelait Tanaïtes et qui étaient voisins des Gruthunges ou Ostrogoths. Après les avoir vaincus et dépouillés, les Huns firent alliance avec ceux qui étaient échappés. Igitur Hunni pervasis Alanorum regionibus, quos Greuthungis confines Tanaitas consuetudo nominavit, interfectisque multis et spoliatis, reliquos sibi concordandi fide pacta junxerunt. Ces Alains, devenus alliés des Huns, les suivirent dans toutes leurs expéditions en Europe. Il y en avait beaucoup avec Attila.—S.-M.]
[Note 208: Il s’agit ici des Ossètes, dont j’ai parlé ci-dessus, § 44, p. 78, not. 2.—S.-M.]
[Note 209: Les premières tribus des Huns, qui passèrent le Tanaïs, sont nommées par Jornandès, Alipzures, Alcidzures, Ithamares, Tuncasses et Boïsces. Mox, dit-il, c. 24, ingentem illam paludem transiere, illico Alipzuros, Alcidzuros, Itamaros, Tuncassos et Boiscos, qui ripæ istius Scythiæ insidebant.—S.-M.]
[Note latérale: XLVII.
Ils chassent les Ostrogoths.]
Les Alains et les autres Barbares voisins du Tanaïs furent les premiers qui éprouvèrent la fureur des Huns. Ceux qui échappèrent au massacre, se joignirent au vainqueur; et cette innombrable cavalerie vint, sous les ordres d’un chef nommé Balamir, fondre sur les Ostrogoths210. Hermanaric, de la race des Amales211, régnait alors avec gloire212. Les Goths le comparaient au grand Alexandre; il avait étendu ses conquêtes du Pont-Euxin à la mer Baltique; et une grande partie de la Scythie et de la Germanie était soumise à sa domination213. Agé de cent dix ans, il ne manquait encore ni de force, ni de courage. Mais il n’eut pas l’honneur de mourir en défendant sa couronne. Un seigneur du pays des Rhoxolans, nation sujette à Hermanaric214, s’étant joint aux Huns, le prince, outré de colère, fit attacher la femme215 de ce déserteur à la queue d’un cheval indompté qui la mit en pièces. Un frère216 de cette femme la vengea, en perçant Hermanaric d’un coup d’épée. Sa blessure le mettant hors d’état de combattre les Barbares, il se tua de désespoir217. Vithimir, son successeur, résista quelque temps218; enfin il fut défait et tué dans une bataille. Il laissait un fils encore enfant, nommé Vidéric, sous la tutelle d’Alathée et de Saphrax, guerriers intrépides et expérimentés219. Cependant pressés par les vainqueurs, ils prirent le parti de passer le Borysthène, et de se retirer au-delà du Dniester220. Les Huns firent un horrible carnage; ils n’épargnèrent ni les femmes ni les enfants; et tout ce qui n’avait pu se dérober à leur fureur par une fuite précipitée, périt sous le tranchant de leurs cimeterres221.
[Note 210: Jornandès est le seul auteur qui ait jamais parlé de ce chef des Huns.—S.-M.]
[Note 211: Post temporis aliquod, Ermanaricus nobilissimus Amalorum in regno successit,....... Quem meritò nonnulli Alexandro magno comparavere majores. Jorn. c. 23. Il est nommé un peu plus loin, c. 24, le triomphateur d’une multitude de nations, Ermanaricus rex Gothorum, multarum gentium triumphator. On peut, au sujet de la race des Amales, voir ce que j’ai dit, t. 3, p. 332, not. 1, liv. XVII, § 32.—S.-M.]
[Note 212: Multas et bellicosissimas arctoas gentes perdomuit, suisque parere legibus fecit. Jornand. c. 23. Le même auteur donne en ces termes la liste des nations qui avaient été subjuguées par Hermanaric. Habebat siquidem quos domuerat, Gothos, Scythas, Thuidos in Aunxis, Vasinabroncas, Merens, Mordensimnis, Caris, Rocas, Tadzans, Athual, Navego, Bubegentas, Coldas. Il est impossible d’indiquer avec exactitude les pays qui furent occupés par toutes ces nations. Il en est plusieurs, dont les noms, sans doute fort altérés, ne se retrouvent nulle part ailleurs. On voit seulement que la domination d’Hermanaric dut s’étendre sur presque toute la Russie méridionale, la Lithuanie, la Courlande, et tous les pays compris entre le Pont-Euxin et la mer Baltique, depuis l’embouchure du Borysthène jusqu’au golfe de Finlande. Il paraît que toutes ces provinces, qui formèrent depuis le royaume de Pologne, et même une partie de l’Allemagne, furent aussi soumises à son empire. Il vainquit aussi la nation des Hérules, commandée alors par un prince, nommé Alaric, et la plus guerrière de toutes ces tribus. Il attaqua ensuite, selon Jornandès, c. 23, les Vénètes (c’est-à-dire les Vendes) peu habiles aux armes, mais très-nombreux: ils opposèrent d’abord de la résistance, mais leur nombre causa leur perte, et ils furent obligés de se soumettre au vainqueur de tant de nations. Post Hærulorum cædem, idem Ermanaricus in Venetos arma commovit; qui quamvis armis disperiti, sed numerositate pollentes, primo resistere conabantur; sed nihil valet multitudo in bello, præsertim ubi et multitudo armata advenerit. Hermanaric subjugua ensuite les Esthiens, qui paraissent avoir occupé les côtes orientales de la mer Baltique, qui longissima ripa Oceani germanici insident. Ainsi, dit Jornandès, c. 23, Hermanaric ne dut qu’à ses seuls exploits son empire sur les nations de la Scythie et de la Germanie, omnibusque Scythiæ, et Germaniæ nationibus ac si propriis laboribus imperavit.—S.-M.]
[Note 213: Ammien Marcellin ne parle pas avec moins d’éloges d’Hermanaric, qu’il appelle Ermeneric. Il dit, l. 31, c. 3, que c’était un prince très-belliqueux et redouté de toutes les nations voisines, pour ses grandes et belles actions, bellicosissimus rex, et per multa variaque fortiter facta vicinis nationibus formidatus.—S.-M.]
[Note 214: Roxolanorum gens infida, quæ tunc inter alias illi famulatum exhibebat. Jornand. c. 24.—S.-M.]
[Note 215: Jornandès donne, c. 24, à cette femme le nom de Sanielh.—S.-M.]
[Note 216: Jornandès rapporte que ce furent les deux frères de cette femme, qui blessèrent Hermanaric. Ils se nommaient Sarus et Ammius. Fratres ejus, dit-il, cap. 24, Sarus, et Ammius germanæ obitum vindicantes, Ermanarici latus ferro petierunt.—S.-M.]
[Note 217: Inter hæc Ermanaricus tam vulneris dolorem, quam etiam incursiones Hunnorum non ferens, grandævus et plenus dierum, centesimo decimo anno vitæ suæ defunctus est. Jornand. c. 24. Ammien Marcellin fait aussi mention, l. 31, c. 3, de la mort volontaire d’Hermanaric, qui, s’exagérant les forces des Huns, après avoir tenté de leur résister, se porta à cet acte de désespoir. Qui vi subitæ procellæ perculsus, quamvis manere fundatus et stabilis diu conatus est, impendentium tamen diritatem augente vulgatius fama, magnorum discriminum metum voluntaria morte sedavit.—S.-M.]
[Note 218: Ce Vithimir, que les Ostrogoths avaient créé roi, après la mort d’Hermanaric, avait pris à sa solde les Alains et quelques tribus de Huns; mais, malgré ce secours, il avait été défait dans un grand nombre de rencontres, et il avait perdu la vie dans un dernier combat. Cujus (Ermenrichi) post obitum rex Vithimiris creatus restitit aliquantisper, Alanis, Hunnis aliis fretus, quos mercede sociaverat partibus suis. Verum post multas quas pertulit clades, animam effudit in prælio, vi superatus armorum. Amm. l. 31, c. 3.—S.-M.]
[Note 219: Cujus parvi filii Viderichi nomine curam susceptam Alatheus tuebatur et Saphrax, duces exerciti et firmitate pectorum noti. Am. Marc. l. 31, c. 3.—S.-M.]
[Note 220: Qui cum tempore arto præventi abjecissent fiduciam repugnandi, cautius discedentes ad amnem Danastum pervenerunt, inter Istrum et Borysthenem per camporum ampla spatia diffluentem. Amm. Marc. l. 31, c. 3. Je crois qu’il faut lire Danastrum, dans le texte d’Ammien Marcellin. L’antique nom de ce fleuve s’est perpétué jusqu’à nous, car il est le même que le Dniester, appelé Danastrus dans Jornandès, c. 5, et Δάναστριι, dans Constantin Porphyrogénète; de adm. Imp. c. 8. C’est le Tyras des anciens Grecs.—S.-M.]
[Note 221: Après la mort d’Hermanaric, tous ceux des Ostrogoths, qui n’avaient pas succombé dans la lutte contre les Huns, ou qui n’avaient pas traversé le Borysthène avec leurs princes, se soumirent aux vainqueurs et restèrent dans leur pays, comme le rapporte Jornandès, c. 48. Ostrogothæ Ermanarici regis sui decessione a Vesegothis divisi, Hunnorum subditi ditioni, in eadem patria remorati sunt. Un nommé Winithar, de la race des Amales, fut leur chef, Winithario tamen Amalo principatus sui insignia retinente. Ce prince releva les forces de sa nation, s’étendit aux dépens de plusieurs peuples voisins, et tenta de s’affranchir de la domination des Huns. Balamber, qu’on croit être le même que Balamir, voulut mettre un terme aux entreprises de Winithar; soutenu par un grand nombre de Goths, il lui fit la guerre. Ses alliés furent défaits en deux batailles; mais, dans le troisième combat, livré sur le bord du fleuve Erac, dont on ignore la position, Winithar fut tué d’un coup de flèche par Balamber. Les Ostrogoths furent obligés de se soumettre, mais ils conservèrent un chef de leur nation; ita tamen, ut genti Gothorum semper unus proprius regulus, quamvis Hunnorum consilio, imperaret. Jornand. de reb. Get., c. 48. Balamber épousa Waladamarca, nièce de Winithar, et donna la royauté des Ostrogoths à son allié Hunimund, fils d’Hermanaric, qui la transmit à ses descendants.—S.-M.]
[Note latérale: XLVIII.
Défaite des Visigoths.]
Athanaric, prince des Visigoths, était trop brave pour prendre l’épouvante222. Il résolut de les attendre de pied ferme; et s’étant retranché avantageusement sur le bord du Niester223, il envoya Munderic224 avec plusieurs autres capitaines, jusqu’à vingt milles de son camp225, pour observer les mouvements des ennemis, et lui en apporter des nouvelles. Pendant ce temps-là il fit les dispositions de la bataille. Ses précautions furent inutiles. Les Huns, ayant aperçu les cavaliers, jugèrent qu’il y avait plus loin un corps plus considérable: ils attendirent la nuit; et laissant à côté Munderic, qui se reposait avec sa troupe, comme si l’ennemi eût été fort éloigné, ils gagnèrent le fleuve à la faveur de la lune, le passèrent à gué, et tombèrent brusquement sur Athanaric, avant le retour de ses coureurs. Le prince surpris de cette attaque imprévue, n’eut que le temps de se sauver sur des montagnes de difficile accès, et laissa sur la place une partie de ses soldats. Instruit par cette épreuve de ce qu’il avait à craindre d’un ennemi si impétueux, il se cantonna entre le Danube et le Hiérassus, nommé aujourd’hui le Pruth226, et il s’enferma d’une muraille, qui traversait d’un fleuve à l’autre227. Les Huns, dont la marche était ralentie par le butin dont ils s’étaient chargés, lui laissèrent le temps d’achever cet ouvrage.
[Note 222: Ammien Marcellin l’appelle juge des Thervinges. Hoc ita præter spem, dit-il, l. 31, c. 3, accidisse doctus Athanaricus, Thervingorum judex, stare gradu fixo tentabat, surrecturus in vires, si ipse quoque lacesseretur ut cæteri.—S.-M.]
[Note 223: Ammien Marcellin désigne le lieu où Athanaric attendit les Huns, mais il est impossible d’en indiquer la position. Castris prope Danasti margines ac Greuthungorum vallem longiùs opportunè metatis.—S.-M.]
[Note 224: Ce Munderic passa dans la suite au service des Romains, et devint duc de la frontière d’Arabie, comme le dit Ammien Marcellin, l. 31, c. 3. Munderichum ducem postea limitis per Arabiam.—S.-M.]
[Note 225: Cum Lagarimano et optimatibus aliis adusque vicesimum lapidem misit. Amm. Marc. ibid.—S.-M.]
[Note 226: Ce fleuve est appelé Gerasus par Ammien Marcellin, l. 31, c. 3. C’est dans Ptolémée, liv. 3, c. 8, qu’on trouve le nom d’Hiérasus. Les Grecs, selon Hérodote, l. IV, c. 8, l’appelaient Pyretus, et les Scythes Porata, et c’est le nom qui, sans beaucoup de changements, s’est perpétué jusqu’à nous.—S.-M.]
[Note 227: Ammien Marcellin indique, l. 31, c. 3, d’une manière précise, le lieu de la retraite d’Athanaric; A superciliis, dit-il, Gerasi fluminis adusque Danubium Taifalorum terras præstringens, muros altius erigebat. On sait par Eutrope, l. 7, que ces Taïfales, que je regarde comme le reste des anciens Daces, occupaient alors avec les Victophales et les Thervinges, c’est-à-dire les Visigoths, la plus grande partie du pays situé au nord du Danube, qui forme actuellement les deux principautés de Moldavie et de Valachie, avec la Transylvanie. Provincia trans Danubium facta, dit Eutrope, en parlant des conquêtes de Trajan, in his agris, quos nunc Thaïphali tenent, et Victophali et Thervingi habent. Malgré ces renseignements, ce n’en est pas assez pour pouvoir fixer, avec quelque précision, la position du lieu où Athanaric et les siens se retirèrent pour se défendre contre les Huns.—S.-M.]
[Note latérale: XLIX.
Les Goths s’assemblent sur les bords du Danube.
Amm. l. 31, c. 3.
Isidor. chron. Goth.
Theoph. p. 55.
Socr. l. 4, c. 33.
Eunap. excerpt. leg. p. 19.]
La terreur s’était répandue dans toute la nation des Goths. L’extérieur affreux des Huns n’imprimait pas moins de frayeur que la cruauté de leurs ravages. On publiait au loin que des monstres sortis des lacs et des déserts de la Scythie, venaient dévorer les peuples de l’Europe, et qu’ils désolaient tout sur leur passage228. Une discorde civile tenait alors les Visigoths divisés. Une partie de la nation s’était séparée d’Athanaric, et avait choisi pour chefs Alavivus et Fritigerne. Il s’était livré des combats, dans lesquels ces deux capitaines, aidés de quelques secours des Romains, avaient remporté l’avantage229. La disette où se trouvait Athanaric resserré entre deux fleuves, détacha encore de lui un grand nombre de ses sujets. Quantité d’autres, que la crainte rassemblait de toutes parts, se joignirent à eux; et tous s’étant réunis, ils convinrent ensemble de se soustraire à la barbarie de leurs nouveaux ennemis230. La Thrace semblait leur offrir une retraite sûre et commode. C’était un pays fertile, que le Danube, bordé de places fortes, défendait contre les incursions étrangères. Ils se rendirent au bord de ce fleuve, sous la conduite d’Alavivus et de Fritigerne, au nombre de près de deux cent mille hommes, propres à la guerre, résolus d’abandonner les demeures où ils étaient établis depuis cent cinquante ans231.
[Note 228: Fama tamen latè serpente per Gothorum reliquas gentes, quod inusitatum antehac hominum genuis modo ruens ut turbo montibus celsis, ex abdito sinu coortum apposita quæque convellit et corrumpit. Amm. Marc. l. 31, c. 3.—S.-M.]
[Note 229: Ces détails se trouvent dans Socrate, l. 4, c. 33. Selon lui, le parti d’Athanaric prévalut sur celui de Fritigerne, qui, obligé de se réfugier chez les Romains, en obtint des secours, avec lesquels il repassa le Danube et triompha d’Athanaric. Les choses en étaient là quand les Huns survinrent. Sozomène, qui parle aussi, l. 6, c. 37, de ces divisions, les met contre toute vraisemblance après le passage du Danube par les Goths; ce qui est impossible. Du reste les détails qu’il donne sont les mêmes que ceux de Socrate.—S.-M.]
[Note 230: Populi pars major, quæ Athenaricum attenuata necessariorum penuria deseruerat, quæritabat domicilium remotum ab omni notitia Barbarorum. Amm. l. 31, c. 3.—S.-M.]
[Note 231: Les Goths étaient depuis long-temps fixés dans ces régions. Voyez à ce sujet la note que j’ai placée, t. 3, p. 324, n. 1, liv. XVII, § 29.—S.-M.]
FIN DU LIVRE DIX-NEUVIÈME.
LIVRE XX.
I. Les Visigoths obtiennent la permission de passer en Thrace. II. Ils passent le Danube. III. Mauvaise conduite des Romains. IV. L’arianisme s’établit chez les Goths. V. Les Ostrogoths demandent le passage qui leur est refusé. VI. Avarice des Romains. VII. Révolte des Visigoths. VIII. Horribles ravages en Thrace. IX. Siége d’Andrinople. X. Valens et Gratien y envoient des secours. XI. Les deux armées se préparent au combat. XII. Bataille de Salices. XIII. Suites de la bataille. XIV. Ravages par toute la Thrace. XV. Succès de Frigérid. XVI. Préparatifs de Valens. XVII. Irruption des Allemans dans la Gaule. XVIII. Bataille d’Argentaria. XIX. Gratien réduit les Allemans Lentiens. XX. Il se met en marche pour aller joindre Valens. XXI. Valens à Constantinople. XXII. Sébastien général. XXIII. Il taille en pièces un grand parti de Goths. XXIV. Valens marche aux ennemis. XXV. Ruse de Fritigerne. XXVI. Valens range son armée en bataille. XXVII. Nouvelle ruse de Fritigerne. XXVIII. Bataille d’Andrinople. XXIX. Fuite des Romains. XXX. Mort de Valens. XXXI. Perte des Romains. XXXII. Divers traits du caractère de Valens. XXXIII. Les Goths attaquent Andrinople. XXXIV. Belle défense des assiégés. XXXV. Les Goths marchent à Périnthe. XXXVI. Ils sont repoussés de devant Constantinople. XXXVII. Massacre des Goths en Asie. XXXVIII. Ravages des Goths. XXXIX. Théodose rappelé. XL. Victoire de Théodose. XLI. Gratien rétablit en Orient les affaires de l’Église. XLII. Ausone consul. [XLIII. État de l’Arménie sous le règne de Varazdat. XLIV. Assassinat du connétable Mouschegh. XLV. Manuel son frère se révolte contre Varazdat. XLVI. Varazdat est détrôné. XLVII. Manuel est maître de l’Arménie. XLVIII. Alliance des Arméniens avec la Perse.] XLIX. Théodose empereur. L. Partage de l’empire.VALENS, GRATIEN, VALENTINIEN II.
[Note latérale: I.
Les Visigoths obtiennent la permission de passer en Thrace.
Amm. l. 31, c. 4.
Hier. chron.
Zos. l. 4, c. 20.
Idat. chron.
Eunap. excerpt. leg. p. 19 et 20.
Socr. l. 4, c. 34.
Soz. l. 6, c. 37.
Oros. l. 7, c. 33.
Jorn. de reb. Get. c. 25.]
Lupicinus, comte de la Thrace, était en cette qualité général de toutes les troupes de la province, et Maxime, avec le titre de duc, commandait les garnisons de la frontière. A la nouvelle d’un mouvement si extraordinaire, ils s’avancèrent au bord du Danube pour en défendre le passage. Ils virent sur la rive opposée une multitude innombrable qui leur tendait les bras en posture de suppliants, et poussait de grands cris. Les principaux de la nation des Visigoths232, s’étant jetés dans une barque, vinrent exposer leurs désastres, conjurant les Romains de leur accorder un asile233, et protestant qu’ils se consacreraient au service de l’empire avec une fidélité inviolable234. On leur répondit qu’il fallait attendre les ordres de l’empereur. On dépêcha aussitôt des courriers à Antioche, et les députés des Visigoths partirent avec eux235. Les avis furent d’abord partagés dans le conseil. Mais dès qu’on sentit que Valens était flatté d’acquérir en un moment tant de nouveaux sujets, on s’empressa de seconder sa vanité: C’était, disait-on, la fortune du prince qui lui amenait des troupes assez nombreuses pour former une armée invincible: qu’au lieu des recrues qu’il tirait tous les ans des provinces, il en tirerait de l’or; que cet accroissement de forces allait donner à l’empire d’Orient une supériorité décidée: qu’on ne devait rien craindre d’un peuple ignorant et grossier; que ce n’était qu’une multitude de bras, dont l’empereur réglerait les mouvements à son gré, et que la politique Romaine saurait profiter du service de ces Barbares, tant qu’ils seraient fidèles, et les détruire dès qu’ils deviendraient suspects. Ces mauvaises raisons suffisaient dans une occasion où il n’en fallait aucune, parce que l’empereur avait pris son parti. Il accorda aux Visigoths le passage et un établissement en Thrace236, à condition qu’ils remettraient auparavant leurs armes entre les mains des officiers Romains. Pour avoir des gages de leur fidélité, il ordonna que les plus jeunes seraient transportés en Asie; et il chargea le comte Jules de veiller à leur entretien.
[Note 232: C’est-à-dire des Thervinges. Primates eorum et duces, qui regum vice illis præerant. Jornand. c. 26. Les premiers chefs de cette nation qui descendirent sur le territoire romain, étaient Alavivus et Fritigerne, qui sont souvent appelés rois. Fritigerne est qualifié de regulus Gothorum par Jornandès, c. 26.—S.-M.]
[Note 233: Selon Jornandès, c. 25, les Goths demandaient qu’on leur cédât une partie de la Thrace ou de la Mésie pour la cultiver et y vivre selon leurs lois; ut partem Thraciæ, sive Mæsiæ si illis traderet ad colendum, ejus legibus viverent. Ceci est confirmé par ce que dit Ammien Marcellin, l. 31, c. 4, des vivres et des terres données par l’empereur à Fritigerne, à Alavivus, et aux Goths qui les suivaient. Et primus cum Alavivo suscipitur Fritigernus, quibus et alimenta pro tempore et subigendos agros tribui statuerat imperator.—S.-M.]
[Note 234: Jornandès ajoute, c. 25, qu’ils promettaient de se faire chrétiens, pourvu qu’on leur donnât des catéchistes qui sussent leur langue, promittunt se, si doctores linguæ suæ donaverit, fieri christianos. On pourra voir ci-après, soit dans le texte, soit dans les notes du § 4, que les Goths étaient déja pour la plupart chrétiens. Il ne s’agit sans doute ici que de l’adoption de l’arianisme, professé par Valens, et qui fit alors des progrès très-rapides parmi les Goths, qui l’embrassèrent presque tous.—S.-M.]
[Note 235: Selon Sozomène, l. 6, c. 37, le chef de cette ambassade était le célèbre évêque des Goths, Ulfilas. Voy. ci-après, § 4, p. 102. Philostorge en dit autant, l. 2, c. 5.—S.-M.]
[Note 236: Il en fit, dit Jornandès, de reb. Get. c. 25, comme un mur contre les autres Barbares. Susceptosque in Mœsiæ partibus Getas, quasi murum regni sui contra cæteras gentes statuit.—S.-M.]
[Note latérale: II.
Ils passent le Danube.]
Pendant le cours de la négociation, quelques Goths plus fougueux et plus hardis que les autres, s’ennuyant d’attendre la réponse de l’empereur, entreprirent de forcer le passage. Ils abordèrent, mais ils furent taillés en pièces. La nation envoya sur-le-champ porter ses plaintes à Valens, qui, regardant déjà les Goths comme ses sujets, cassa les officiers qui avaient fait leur devoir: peu s’en fallut même qu’il ne les condamnât à mort. Enfin la permission de l’empereur arriva, et les conditions qu’il exigeait furent acceptées. Lupicinus fit passer sur la rive où les Goths étaient assemblés, des officiers et des soldats237, avec ordre de n’en laisser embarquer aucun qui n’eût rendu ses armes. On prépara en diligence des barques, des bateaux plats, des canots238. Les Visigoths s’y jetaient en foule, mais tous n’atteignirent pas l’autre bord. Quelques-uns furent emportés et engloutis par la rapidité du fleuve que les pluies avaient grossi depuis peu. D’autres coulèrent à fond avec les bateaux trop chargés, ou qui se brisaient en se heurtant mutuellement. Il y en eut d’assez téméraires pour se jeter à la nage: ils se noyèrent. On employa plusieurs jours et plusieurs nuits à ce passage. Les Barbares abordaient avec tant de confusion, qu’on entreprit inutilement de les compter239.
[Note 237: On envoya même, selon Ammien Marcellin, l. 31, c. 4, des personnes qui pénétrèrent dans l’intérieur du pays, pour amener des Goths sur des voitures. Hacque spe mittuntur diversi, qui cum vehiculis plebem transferant truculentam. On en eut le plus grand soin; on n’en abandonna aucun, pas même ceux qui étaient attaqués de maladies mortelles. Et navabatur opera diligens, ne qui Romanam rem eversurus derelinqueretur, vel quassatus morbo lethali.—S.-M.]
[Note 238: Transfretabantur in dies et noctes, navibus ratibusque et cavatis arborum alveis agminatim impositi. Amm. Marc. l. 31, c. 4.—S.-M.]
[Note 239: Illud sanè neque obscurum est neque incertum, infaustos transvehendi barbaram plebem ministros, numerum ejus comprehendere calculo sæpe tentantes, conquievisse frustratos. Amm. Marc. l. 31, c. 4.—S.-M.]
[Note latérale: III.
Mauvaise conduite des Romains.]
La plupart gardèrent leurs armes. Ceux qui étaient chargés de les désarmer, songèrent bien plutôt à satisfaire leur avarice et d’autres passions encore plus honteuses. Ils enlevaient dans la jeunesse des deux sexes tout ce qui plaisait à leurs yeux; ils ravissaient les filles à leurs mères, les femmes à leurs maris; ils saisissaient les troupeaux et les bagages de quelque valeur. Les Goths abandonnaient tout, n’étant occupés que du soin de leurs armes; ils achetaient même à grand prix la permission de les conserver, persuadés que leurs javelots et leurs épées leur rendraient bientôt plus qu’ils ne perdaient. Ainsi se préparait la révolution qui allait éclater; et l’on peut dire qu’en cette occasion les Romains firent le rôle des Barbares, les Barbares celui qui convenait à des Romains. Les Visigoths, contents d’avoir échappé à la fureur des Huns, s’étendirent le long du Danube, dans les plaines et sur les montagnes de la Mésie et de la Thrace. Ils se consolaient de leur infortune, qui leur faisait trouver un climat plus doux et un pays plus riche et plus fertile240.