Histoire du Bas-Empire. Tome 04

Charles Le Beau · Chapitre 1 sur 1 · partie 9/18

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Histoire du Bas-Empire. Tome 04

Chapitre 1

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 18 parties.

[Note 444: Gothi autem proprio rege defuncto, aspicientes benignitatem Theodosii imperatoris, inito fædere, Romano se imperio tradiderunt. Isid. Chron. Goth. Ces paroles ne sont pas autre chose qu’une transcription de ce que dit Orose, l. 7, c. 34, sur le même sujet.—S.-M.]

[Note 445: Jornandès rapporte que les Goths d’Athanaric, restés au service de l’empire renouvelèrent le traité fait par leurs ancêtres avec Constantin; traité par lequel ils s’étaient engagés à fournir constamment un certain nombre d’hommes, destinés à se joindre aux armées impériales, avec le titre de fæderati ou alliés. Defuncto ergo Athanarico, cunctus exercitus in servitio Theodosii imperatoris perdurans, Romano se imperio subdens, cum milite velut unum corpus efficit, milliaque illa dudum sub Constantino principe fæderatorum renovata et ipsi dicti sunt Fæderati. Jorn. de reb. Get. c. 28.—S.-M.]

[Note latérale: XXII.

Intrigues de Maxime le cynique.

Greg. Naz. carm. de vita sua, t. 2, p. 16; et or. 32, t. 1, p. 516.

Pagi ad Baron.

Till. vie de S. Damase, art. 12.]

La faveur que Théodose accordait à saint Grégoire et l’affection des catholiques ne mettaient ce prélat à couvert ni des attentats des hérétiques, ni des sourdes intrigues de Maxime. Cet hypocrite n’ayant pu séduire l’empereur, était retourné à Alexandrie. Loin de s’y tenir en repos, il força Pierre, évêque de cette ville, prélat bien intentionné, mais faible et timide, de lui donner des lettres de communion et de le reconnaître pour légitime évêque de Constantinople. Il menaçait de le déposséder lui-même. Le préfet d’Égypte craignant les suites d’une audace si déterminée, l’obligea de sortir de la province. Mais Maxime, muni du témoignage de Pierre, passa en Italie et vint à bout d’en imposer à tout l’Occident. Damase était lui-même alors vivement attaqué par les calomnies de l’anti-pape Ursinus, qui, relégué à Cologne, tâchait inutilement de s’accréditer auprès de Gratien. Le pape ne fut pas instruit par son propre exemple; il ne fit pas réflexion que la révolte de Maxime contre ce saint prélat ressemblait à celle d’Ursinus contre lui-même. Il se laissa tromper, et mit les évêques d’Occident dans les intérêts de l’imposteur. Grégoire avait encore d’autres assauts à soutenir dans Constantinople. Les hérétiques se vengeaient sur lui de leur disgrace; ils avaient porté la hardiesse jusqu’à lui jeter des pierres pendant qu’il prêchait au peuple dans l’église des Saints-Apôtres. Sa pauvreté évangélique, la simplicité de ses habits, son visage mortifié et atténué par les jeûnes, son corps courbé d’austérités et de vieillesse, son extérieur peu avantageux, opposé au faste et à la magnificence des autres évêques, le rendaient un objet de mépris. Comme s’il eût été lui-même d’intelligence avec ses ennemis, il ne songeait qu’à quitter le siége épiscopal. Son dessein fut découvert: les catholiques alarmés s’assemblent aussitôt; on le supplie de ne pas abandonner son peuple; on le force d’en donner sa parole. Il promet de demeurer jusqu’à l’arrivée des prélats qui devaient incessamment tenir un concile à Constantinople, et qu’il espérait engager à nommer un autre évêque.

[Note latérale: XXIII.

Concile de C. P. où S. Grégoire est confirmé dans l’épiscopat.

Greg. Naz. carm. de vita sua, t. 2, p. 30 et seq.

Socr. l. 5, c. 8.

Theod. l. 5, c. 8.

Prosp. chr.

Marcel. chr.

Chron. Alex. p. 304.

Zon. l. 13 t. 2, p. 36.

Pagi ad Baron.

Hermant, vie de S. Grég. l. 9, c. 18.

Till. Arian. art. 137 et vie de S. Mélèce, art. 16.]

Théodose résolu de faire tous ses efforts pour rétablir la paix dans l’église universelle, et en particulier dans celles d’Antioche et de Constantinople, avait convoqué pour le mois de mai de cette année, un concile de tout l’Orient. Cent cinquante évêques orthodoxes s’y rendirent des diverses provinces. Il y en vint aussi trente-six qui étaient attachés à l’hérésie de Macédonius. L’empereur espérant les ramener, les avait appelés au concile. Mais à peine y furent-ils arrivés, qu’ils se séparèrent, protestant qu’ils ne consentiraient jamais à reconnaître la consubstantialité. Les prélats catholiques commencèrent par examiner l’ordination de Maxime; elle fut déclarée nulle, et Grégoire, malgré ses larmes et sa résistance, fut confirmé dans la possession du siége de Constantinople.

[Note latérale: XXIV.

Troubles dans le concile au sujet du successeur de Mélétius.

Greg. Naz. carm. de vita sua, t. 2, p. 24. et seq.

Greg. Nyss. in fun. Meletii, t. 3, p. 591 et 592.

Joan. Chrys. laus Meletii, t. 2, p. 518-523.

Socr. l. 5, c. 9.

Soz. l. 7, c. 10, et 11.

Till. vie de S. Mélèce, art. 9.

Vie de S. Ambr. art. 27.]

Il n’y fut pas long-temps tranquille. Mélétius qui avait d’abord présidé au concile, mourut en peu de jours. L’empereur témoigna sa vénération pour la vertu de ce saint évêque par la pompe des funérailles qu’il lui fit faire. Le corps de Mélétius fut porté à Antioche, et, contre la coutume des Romains, toutes les villes qui se trouvaient sur le passage, eurent ordre de le recevoir. Cette mort troubla la paix du concile. Les partisans de Mélétius et de Paulin étaient enfin depuis quelque temps convenus entre eux, qu’on ne donnerait point de successeur à celui des deux qui mourrait le premier, et que les deux partis se réuniraient sous l’autorité du survivant. Cet accord avait même été confirmé par un serment. Cependant, dès que Mélétius eut fermé les yeux, le concile se trouva partagé en deux avis. Saint Grégoire, à la tête des vieillards, demandait que la convention fût exécutée, il représentait que la bonne foi et la paix de l’église d’Antioche y étaient également intéressées; que Paulin avancé en âge, recommandable d’ailleurs par sa vertu et par la pureté de sa doctrine, méritait bien d’occuper une place qu’il laisserait bientôt vacante; que d’agir autrement, ce serait à la fois rendre la division éternelle, et mettre le bon droit dans le parti de Paulin, dont le rival ne pouvait devenir évêque, sans violer un pacte authentique. Ces motifs, quelque puissants qu’ils fussent, n’arrêtaient pas les nouveaux prélats, qui faute de meilleures raisons, s’écriaient que Paulin n’était en communion qu’avec les églises d’Occident, et que Jésus-Christ ayant honoré l’Orient de sa présence, la partie orientale ne devait pas céder à l’autre. La chaleur et l’activité de ces jeunes évêques entraîna enfin les vieillards. Flavien, prêtre d’Antioche, fut élu pour successeur de Mélétius. Le seul Grégoire refusa de consentir à cette élection; il prit de nouveau le parti de renoncer à l’épiscopat, et ne fut retenu que par les instances de son peuple.

[Note latérale: XXV.

S. Grégoire abdique l’épiscopat.

Greg. Naz. carm. de vita sua, t. 2, p. 25-28.

Theod. l. 5, c. 8.

Soz. l. 7, c. 7.

Pagi ad Baron.

Till. vie de S. Ambr. art. 21.]

Cependant, on avait mandé aux évêques d’Égypte et de Macédoine de venir se joindre au concile, sous prétexte de contribuer au rétablissement de la paix. C’étaient sans doute les ennemis de saint Grégoire qui les y avaient appelés. Les évêques d’Occident étaient prévenus contre son ordination: Timothée frère et successeur de Pierre d’Alexandrie, mort depuis peu, et les autres évêques d’Égypte n’étaient pas mieux disposés. Ils réclamaient l’autorité des canons contre un prélat, qui déja évêque de deux siéges, disaient-ils, était venu s’emparer encore de celui de Constantinople. Saint Grégoire n’eût pas été embarrassé de se défendre, s’il eût souhaité de gagner sa cause; mais il embrassa avec empressement cette occasion de se soustraire à tant de cabales et de traverses; et après avoir déclaré que, pour calmer la tempête, il subirait avec joie le sort de Jonas, il abdiqua l’épiscopat en plein concile. Il y eut un petit nombre d’évêques qui sentirent la perte que faisait l’église de Constantinople, et qui pour n’avoir rien à se reprocher, sortirent de l’assemblée avec une profonde douleur. Les autres acceptèrent sans délibérer, la démission d’un prélat dont l’éloquence excitait leur jalousie et dont l’austérité condamnait leur luxe.

[Note latérale: XXVI.

Il obtient le consentement de Théodose.

Greg. Naz. de vita sua, t. 2, p. 28, 29 et seq.]

Il ne devait pas être si facile d’obtenir le consentement de Théodose. Grégoire alla au palais, et s’approchant de l’empereur, qu’il trouva environné d’une cour nombreuse et brillante: «Prince, lui dit-il, je viens vous demander une grâce; vous aimez à en accorder. Ce n’est pas de l’or pour mon usage, ni de riches ornements pour mon église; ce ne sont pas non plus des gouvernements ni des emplois pour quelqu’un de mes proches. Je laisse ces faveurs à ceux qui recherchent ce qui n’est de nul prix. Mon ambition s’est toujours élevée au-dessus des choses de la terre. Je ne désire de votre bonté que la permission de céder à l’envie. Je respecte le trône épiscopal; mais je ne veux le voir que de loin. Je suis las de me rendre odieux à mes amis mêmes, parce que je ne cherche à plaire qu’à Dieu. Rétablissez entre les évêques cette concorde si précieuse; qu’ils terminent enfin leurs débats, si ce n’est par la crainte de la justice divine, du moins par complaisance pour l’empereur. Vainqueur des Barbares, remportez encore cette victoire sur l’ennemi de l’église. Vous voyez mes cheveux blancs et mes infirmités. J’ai épuisé au service de Dieu, ce qu’il m’avait donné de forces. Vous le savez, prince, c’est contre mon gré que vous m’avez chargé du fardeau sous lequel je succombe; permettez-moi de le mettre à vos pieds, et d’achever en liberté ce qui me reste d’une longue et pénible carrière.» Ces paroles affligèrent sensiblement l’empereur; mais la demande était aussi juste que sincère; il consentit à regret, et le saint prélat, après avoir dit adieu à son peuple par un discours plein d’une tendresse noble et chrétienne, qu’il prononça dans la grande église de Constantinople, en présence des évêques du concile, alla terminer le cours d’une vie pénitente et laborieuse dans sa chère solitude, après laquelle il n’avait cessé de soupirer.

[Note latérale: XXVII.

Élection de Nectarius.

Socr. l. 5, c. 8.

Soz. l. 7, c. 7, 8 et 10.

Theod. l. 5. c. 8, 9.

Marcel. Chr.

Zon. l. 13, t. 2, p. 36.

Hermant, vie de S. Greg. l. 9, c. 18 et 26.]

On ne pouvait se flatter de donner à Grégoire un successeur d’un égal mérite. Théodose recommanda au concile de ne rien négliger pour trouver un pasteur digne d’une place si importante: mais les vues de la plupart des prélats n’étaient pas si pures que celles du prince. Les intérêts d’amitié ou de parenté, déterminaient les suffrages. Il y avait alors à Constantinople un nommé Nectarius, né à Tarse, d’une famille sénatorienne, et actuellement préteur. Comme il était sur le point de retourner dans sa patrie, il alla rendre visite à Diodore évêque de Tarse, pour lui offrir de se charger de ses lettres. Diodore cherchait alors dans son esprit sur qui il ferait tomber son choix. La vue de Nectarius fixa son irrésolution. Les cheveux blancs du magistrat, sa physionomie noble et majestueuse, la douceur et la probité peintes sur son visage, le rendaient respectable. Le prélat, frappé de cette idée, le conduisit au nouvel évêque d’Antioche, qui avait beaucoup de crédit sur l’esprit de l’empereur; il lui demanda sa voix en faveur de Nectarius. Flavien reçut d’abord en riant la recommandation de Diodore; il trouvait quelque chose de bizarre à proposer un laïque presque inconnu, en concurrence avec les ecclésiastiques les plus distingués dans le clergé des églises d’Orient. Cependant, par complaisance pour son ami, il conseilla à Nectarius de différer son départ de quelques jours. Théodose, pour accélérer l’élection, pria les évêques de lui donner par écrit les noms de ceux que chacun d’eux avait en vue, se réservant la liberté de choisir. Flavien ayant composé la liste de ceux qu’il proposait sérieusement, voulut bien, pour ne pas désobliger Diodore, ajouter à la fin le nom de Nectarius. Ce fut à ce nom que s’arrêta la pensée de l’empereur; il connaissait ce magistrat; il estimait sa vertu. La vie de Nectarius n’avait pas toujours été fort réglée; mais il avait corrigé dans la maturité de l’âge les désordres de sa jeunesse. Théodose, après avoir plusieurs fois relu la liste avec réflexion, se décida pour Nectarius. Ce choix surprit tous les évêques; on se demandait qui était ce Nectarius; on fut encore plus étonné d’apprendre qu’il ne fût pas encore baptisé, quoique déja avancé en âge. Ni cette circonstance, ni les représentations de plusieurs prélats ne firent changer d’avis à l’empereur. Nectarius fut baptisé; et, avant même que d’avoir quitté l’habit de néophyte, il reçut les ordres sacrés et fut, en présence du prince, installé sur le siége épiscopal avec le suffrage unanime des évêques, du clergé et du peuple de la ville. Ce fut un prélat médiocre, plus pieux que savant, plus capable de ménagement que de fermeté, plus versé dans les affaires politiques que dans les matières de la foi; mais Théodose fut heureux qu’un choix si hasardé n’eût pas des suites plus fâcheuses.

[Note latérale: XXVIII.

Décrets du concile.

Socr. l. 5, c. 8.

Soz. l. 7, c. 9.

Pagi ad Baron.

Hermant, vie de S. Greg. l. 9, c. 27.]

L’agitation qui avait régné dans le concile, tant que les intérêts personnels avaient divisé les esprits, se calma par l’élection de Nectarius. Dans le silence des passions humaines, la foi parla seule, et son langage fut unanime. Toutes les hérésies contraires à la décision de Nicée, et à la doctrine orthodoxe sur la Trinité, furent frappées d’anathème. Pour confondre les Macédoniens, qui niaient la divinité du Saint-Esprit, on arrêta le symbole, tel qu’on le chante aujourd’hui à la messe, à l’exception de l’addition filioque, qui est plus récente. On fit plusieurs canons de discipline. Le plus fameux est celui qui donne à l’église de Constantinople le premier rang d’honneur après celle de Rome; et la raison qu’allègue le concile, c’est que Constantinople est la nouvelle Rome. Ce canon ne parlait que du rang; on l’étendit depuis à la juridiction. Le concile de Chalcédoine attribua à l’église de Constantinople l’ordination des métropolitains de la Thrace, de l’Asie et du Pont. Ce nouveau patriarche eut la supériorité d’honneur sur ceux d’Alexandrie et d’Antioche; mais il n’en fut point un démembrement; parce que les trois diocèses dont il fut composé, ne dépendaient auparavant d’aucun patriarchat. Les évêques se séparèrent vers la fin de juillet, après que Théodose eut promis d’appuyer de son autorité l’exécution de leurs décrets. Ce concile n’était pas œcuménique dans son origine; mais il le devint ensuite pour ce qui regarde la foi, par l’accession du pape Damase et de tout l’Occident. Il tient le second rang entre les conciles généraux.

[Note latérale: XXIX.

Lois de Théodose contre les hérétiques à l’occasion de ce concile.

Cod. Th. l. 16, tit. 7, leg. 1, 2, 3; tit. 5, leg. 7, usque ad 25.

Soz. l. 7, c. 12.

Imper. Orien. Band. t. 1, p. 92, t. 2, p. 491, 789.]

Tandis que les évêques employaient les armes spirituelles pour abattre l’erreur, l’empereur armait contre elle l’autorité des lois. Dès les premiers jours du mois de mai, lorsque les prélats s’assemblaient, il donna le signal par deux lois446 contre les apostats et les manichéens, qu’il déclara incapables de tester et de recevoir aucun héritage, aucune donation testamentaire. Gratien, deux ans après, suivit son exemple447. Pendant la tenue du concile, il défendit aux ariens de bâtir aucune église, ni dans les villes ni dans les campagnes, sous peine de confiscation du fonds sur lequel on aurait osé en construire. Pour mettre sous un seul point de vue toutes les lois de ce prince contre les hérétiques, je les rassemblerai ici en peu de mots. Il leur interdit toute assemblée, même dans les maisons particulières, et s’ils contrevenaient à cette défense, il permit aux catholiques d’user de voies de fait pour les dissiper; cette permission pouvait être d’une dangereuse conséquence. Il leur défendit d’ordonner des prêtres ou des évêques; il commanda de rechercher leurs ministres et de les forcer de retourner dans leur pays natal, avec défense d’en sortir ni de demeurer à Constantinople sous quelque prétexte que ce fût. Il avait surtout en horreur les manichéens; ces hérétiques se divisaient en plusieurs sectes, dont quelques-unes avaient des pratiques aussi contraires à la pudeur qu’à la religion; il proscrivit ces sectes infames; il déclara punissables de mort ceux qui seraient convaincus d’y être engagés; il ordonna au préfet du prétoire d’en faire la recherche448. Il renouvela plusieurs fois ces lois; mais il est à remarquer que la dernière année de son règne, il rendit aux eunomiens la liberté de donner et de recevoir par testament. On apporte diverses raisons de cette variation; la plus vraisemblable à mon avis, c’est que l’empereur s’éloignant alors de Constantinople, où il laissait ses deux fils, voulut, par cette indulgence, adoucir l’aigreur de ces hérétiques, qui formaient un parti redoutable. Sozomène observe que les peines portées contre les hétérodoxes dans les lois de Théodose, n’étaient que comminatoires; qu’elles ne furent jamais mises à exécution, et que ce prince ne témoignait d’estime qu’à ceux qui revenaient à l’église par un mouvement libre de leur volonté. D’ailleurs, il s’étudia à couvrir de mépris les hérésiarques. Ce fut dans ce dessein qu’il fit poser dans la grande place les bustes en marbre de Sabellius, d’Arius, de Macédonius et d’Eumonius. Ces bustes ne s’élevaient que de deux ou trois pieds au-dessus du terrain, et étaient exposés à toutes les insultes des passants.

[Note 446: Ces lois données à Constantinople, sont datées des 2 et 8 mai 381.—S.-M.]

[Note 447: Comme on le voit par une loi datée de Padoue le 22 mai 383.—S.-M.]

[Note 448: Ce surcroît de rigueur contre les Manichéens fut prescrit par une loi donnée à Constantinople le 31 mars 382.—S.-M.]

[Note latérale: XXX.

Lois en faveur des évêques.

Cod. Th. l. 11, t. 39, leg. 8, 10. l. 16, tit. 1, leg. 3; l. 9, tit. 17; leg. 6, 7.

Socr. l. 5, c. 9.

Soz. l. 7, c. 10.

Aug. de opere Monach. c. 28. t. 6, p. 498.]

Quelques-uns des évêques assemblés à Constantinople ne s’occupaient pas seulement des affaires de l’église, qui devaient être leur unique objet; ils se mêlaient dans les querelles séculières, et se laissaient traduire devant les tribunaux pour y servir de témoins. Théodose défendit d’y contraindre aucun évêque; il déclara qu’un évêque ne pouvait, sans déshonorer son caractère, se faire entendre publiquement en qualité de témoin. Il permit de citer les prêtres en témoignage; mais il les exempta de la question, qui était alors en usage dans les causes criminelles, pour assurer la vérité des dépositions, à condition qu’ils seraient sévèrement punis s’ils étaient convaincus de faux; car, dit-il, ceux qui abusent de nos respects pour couvrir la fraude et le mensonge, méritent les châtiments les plus rigoureux. Après la conclusion du concile, il renouvela l’ordre qu’il avait déja donné, de remettre toutes les églises entre les mains des évêques qui professaient la vraie foi sur le mystère de la Trinité; et pour les reconnaître à une marque sensible, il désigna nommément, dans toutes les provinces de l’empire, les prélats les plus orthodoxes, déclarant qu’il ne tiendrait pour catholiques, que ceux qui communiqueraient avec eux. Pour honorer encore le caractère épiscopal, il fit transférer d’Ancyre à Constantinople les reliques de Paul, évêque de cette dernière ville, que les ariens avaient fait mourir à Cucusus, sous le règne de Constance. Le corps fut déposé dans une église, qui porta dans la suite le nom du saint; c’était celle que Macédonius son persécuteur avait fait bâtir, et cette translation fut regardée comme un triomphe que le martyr remportait après sa mort sur ses ennemis. A l’occasion de cette cérémonie, Théodose renouvela à l’égard de Constantinople, la loi ancienne qui défendait d’enterrer les corps ou les cendres des morts dans l’enceinte de Rome et des villes municipales; il n’excepta que les reliques des martyrs, et les corps des empereurs, qui avaient leur sépulture dans le vestibule de l’église des Saints-Apôtres, où l’on permit aussi d’inhumer les évêques de Constantinople. J’ajouterai ici une autre loi de Théodose, quoiqu’elle n’ait été faite que cinq ans après. Il s’introduisait dès-lors une sorte d’imposture, qui devint dans les siècles suivants beaucoup plus commune et plus scandaleuse. Des charlatans, qui, selon saint Augustin, étaient pour la plupart des moines hypocrites et vagabonds, abusaient de la simplicité des peuples; ils allaient de ville en ville, et vendaient de fausses reliques de martyrs. Théodose tâcha d’abolir ce honteux trafic, capable de décréditer les vrais objets de la vénération des fidèles; il défendit de transférer un corps hors de sa sépulture, de vendre, ni d’acheter des reliques.

[Note latérale: XXXI.

Concile d’Aquilée.

Append. Sirm. ad Cod. Th.

Baronius.

Hermant, vie de S. Ambr. l. 2, c. 18, 22, 23.

Till. Arian. art. 137 et vie de S. Flavien, art. 4.

Fleury, hist. eccles. l. 18, c. 10 et suiv.]

La doctrine du concile de Constantinople fut reçue de tout l’Occident; c’était celle de l’église universelle; mais l’ordination de Nectarius et celle de Flavien ne trouvèrent pas la même approbation. Dès l’an 379, Palladius et Sécundianus, évêques d’Illyrie, zélés défenseurs de l’arianisme, avaient demandé à l’empereur Gratien un concile général; ils prétendaient s’y justifier des erreurs qu’on leur imputait; car, en défendant la doctrine d’Arius, ils niaient qu’ils fussent ariens. Les prélats catholiques offraient de prendre l’empereur pour arbitre de cette dispute. Gratien refusa de se charger de ce jugement. Il indiqua d’abord un concile général à Aquilée; mais saint Ambroise lui ayant représenté qu’il n’était pas raisonnable de mettre en mouvement tout le monde chrétien, et d’obliger tous les évêques aux fatigues d’un long voyage pour une cause si peu importante, il consentit que le concile ne fût convoqué que des évêques du vicariat d’Italie et des députés des autres provinces. Ce concile se tint au mois de septembre, la même année que celui de Constantinople. Palladius et Sécundianus y furent convaincus d’arianisme et déposés. Les évêques écrivirent deux lettres à Gratien, l’une pour lui rendre compte de leur décision, l’autre pour le prier de réprimer les nouvelles entreprises de l’anti-pape Ursinus, et une troisième à Théodose, par laquelle ils paraissaient ne pas reconnaître Flavien pour légitime évêque d’Antioche, et demandaient un nouveau concile, afin d’apaiser les divisions qui troublaient l’église.

[Note latérale: XXXII.

Suites des intrigues de Maxime le Cynique.

Append. Sirm. ad Cod. Th.

Baronius.

Pagi ad Baron.

Hermant, vie de S. Ambr. l. 3, c. 6.

Till. vie de S. Ambr. art. 30, et suiv.

Fleury, hist. eccles. l. 18, art. 17.]

L’ordination de Nectarius était encore plus odieuse aux yeux des évêques d’Occident. Ils reçurent à bras ouverts Maxime le cynique. Ce prélat, sans titre légitime, comme sans vertu, s’étant présenté au concile de Milan, fut admis à la communion. On écrivit en sa faveur à Théodose, et on le pria de concourir avec Gratien pour assembler à Rome un concile universel. Ce prince répondit aux évêques que leurs raisons n’étaient pas suffisantes pour cette convocation; que comme l’affaire de Nectarius et celle de Flavien s’étaient passées en Orient, et que toutes les parties y étaient présentes, il n’était pas à propos de transférer la décision de ces deux causes en Occident, et de changer, par des innovations, les bornes que leurs pères avaient posées; que les évêques d’Orient avaient sujet de s’offenser de leur demande. Il les blâmait de témoigner un peu trop de chaleur contre les Orientaux, et d’ajouter foi trop légèrement à Maxime, dont il leur dévoilait les impostures.

[Note latérale: XXXIII.

Concile de Rome et de C. P.

Theod. l. 5, 8, 9, 10 et 11.

Append. Sirm. ad Cod. Th.

Baronius.

Hermant, vie de S. Ambr. l. 3, c. 6.

Till. vie de S. Flavien, art. 4.

Fleury, hist. eccles. l. 18, art. 18, 19.]

Cette réponse de Théodose trouva les évêques déja assemblés à Rome. Il avait lui-même fait revenir à Constantinople la plupart des prélats qui l’année précédente avaient assisté au concile général, afin de prendre avec eux les moyens de rétablir la concorde entre l’église d’Orient et celle d’Occident. Ces évêques reçurent une députation du concile de Rome, qui les invitait à se rendre en Italie. Ils s’en excusèrent sur la difficulté de s’éloigner de leurs églises, où l’hérésie nouvellement proscrite excitait encore de grands troubles. Ils se contentèrent de députer à Rome trois d’entre eux avec une lettre par laquelle ils justifiaient l’élection de Nectarius et de Flavien, et envoyaient leur profession de foi tout-à-fait conforme à la croyance des Occidentaux. Le pape Damase, à la tête du concile de Rome, répondit par une exposition de foi claire et détaillée sur le mystère de la Trinité: il déclara que les évêques d’Occident abandonnaient Maxime, reconnaissant qu’ils avaient été trompés par ses fourberies, et remerciant Théodose de leur avoir ouvert les yeux. Ce concile écrivit à Gratien pour le prier de réprimer l’insolence de la faction d’Ursinus qui, malgré les ordonnances de l’empereur, se soutenait en Italie. Gratien répondit par un rescrit adressé au vicaire Aquilinus, dans lequel il le réprimandait de ce qu’il ne faisait pas exécuter ses ordres: il attribuait ces troubles à la négligence ou même à la collusion des magistrats, et les menaçait de punition, s’ils ne procuraient pas le repos à Damase. Il établissait de nouveau les règles des jugements ecclésiastiques.

[Note latérale: XXXIV.

Troisième concile de C. P.

Socr. l. 5, c. 10, 20, 21.

Soz. l. 7, c. 6, 12, 17.

Theod. l. 5, c. 16.

Philost. l. 10, c. 6.

Pagi ad Baron.

Hermant, vie de S. Greg. l. 10, c. 13.

Till. Arian. c. 138, 139.]

La disgrâce des hérétiques, loin de les abattre, échauffait leur opiniâtreté et les accréditait parmi le peuple; leurs évêques chassés des autres villes, se réfugiaient dans la capitale de l’empire; ils y répandaient leur venin, et Constantinople retentissait de controverses. On s’assemblait dans les places publiques pour disputer sur l’essence de Dieu; les femmes, les artisans, les valets s’érigeaient en dogmatistes: c’était une frénésie épidémique. L’empereur voulut d’abord imposer silence; il défendit ces dangereuses contestations. Ses efforts furent inutiles. Il crut que, pour fermer la bouche à l’hérésie, le meilleur moyen était de la confondre. Il assembla encore un concile de tout l’Orient, et y manda les chefs de toutes les sectes. Ils s’y rendirent ainsi que les évêques orthodoxes. Ceux-ci n’approuvaient pas cette condescendance du prince; c’était à leur avis paraître chanceler dans la foi, que de remettre en question ce qui avait été décidé par tant de conciles. Un d’entre eux osa faire connaître à l’empereur le mécontentement général des catholiques. Théodose venait de déclarer Auguste son fils Arcadius; et ce jeune prince, âgé de six ans, assis à côté de son père, partageait avec lui les hommages des prélats, qui venaient saluer l’empereur à mesure qu’ils arrivaient à Constantinople. Amphilochius, évêque d’Iconium, était un vieillard aussi simple dans ses mœurs que célèbre pour la sainteté de sa vie. S’étant présenté à Théodose, et l’ayant salué avec respect, il passa tout droit devant Arcadius, et se contenta de lui dire, en lui portant la main au visage, Dieu vous garde mon fils. L’empereur, offensé de cette familiarité indécente, ordonna aussitôt de faire retirer ce vieillard. Alors Amphilochius se tournant vers lui: Prince, s’écria-t-il, vous ne pouvez souffrir qu’on manque de respect à votre fils; pensez-vous que le Père céleste, le souverain des empereurs et des empires, pardonne à ceux qui blasphèment contre son fils unique, ou qui usent de ménagement et de condescendance envers ces blasphémateurs? Ces paroles firent une vive impression sur l’empereur; il embrassa le saint prélat, et conçut plus d’horreur que jamais contre les dogmes impies des ariens. Les conférences s’ouvrirent au mois de juin: ce qu’on en sait de certain, c’est qu’elles se terminèrent à l’avantage des orthodoxes, et que les hérétiques furent confondus. Eunomius, le plus redoutable de tous par sa subtilité et sa hardiesse, et qui avait corrompu plusieurs chambellans de l’empereur, fut envoyé en exil, où il mourut. Théodose épargna seulement les novatiens, qui témoignaient la même ardeur que les catholiques pour la défense de la doctrine orthodoxe sur la Trinité. Le zèle de l’empereur pour étouffer les hérésies, n’eut pas le succès qu’il désirait: privées d’honneurs et de crédit, elles subsistèrent pendant tout son règne, comme on le voit par les lois qu’il fut obligé de renouveller presque tous les ans. Ce dernier concile de Constantinople ne se tint qu’en 383: mais ce fut une suite du concile œcuménique assemblé en 381, et j’ai cru qu’il était à propos de suivre sans interruption la conduite que Théodose a tenue à l’égard des ennemis de l’église catholique.

[Note latérale: XXXV.

Lois sur les sacrifices.

Cod. Th. l. 16, tit. 10, leg. 7 et 8.]

L’idolâtrie s’affaiblissait de jour en jour. Constantin lui avait porté les premiers coups: Gratien et Théodose se proposaient d’en achever la ruine. Une mort prématurée traversa le projet de Gratien; Théodose eut le temps d’y réussir, mais il ménagea ce dessein avec prudence; et, avant que d’abattre les temples, il voulut en miner les fondements par diverses ordonnances. Il se contenta cette année de bannir des temples les sacrifices et les cérémonies superstitieuses, par lesquelles on consultait les Dieux sur l’avenir. L’année suivante, il usa d’indulgence à l’égard des païens de l’Osrhoène449. Il y avait à Édesse un temple fameux, orné de magnifiques statues, et qui servait de lieu d’assemblée au peuple de la ville. On avait obtenu de l’empereur un ordre de le fermer, ce qui excitait les murmures de tout le pays. Théodose permit de le rouvrir, à condition qu’on n’abuserait pas de cette liberté pour y célébrer les sacrifices dont il avait interdit l’usage.

[Note 449: Par une loi du 30 novembre 382, adressée à Palladius duc de l’Osrhoène.—S.-M.]

[Note latérale: XXXVI.

Exploits de cette année.

Zos. l. 4, c. 33 et 34.

Socr. l. 5, c. 24.

Oros. l. 7, c. 35.

Jornand. de reb. Get. c. 50.

Suid. in Ἀρβογάϛης.]

Pendant que ce prince animait par sa présence les évêques assemblés à Constantinople450, il se préparait à mettre ses troupes en campagne. Les Squires451, qui faisaient partie des Alains, joints aux Huns et aux Carpodaces, avaient passé le Danube452. Les Carpodaces étaient un reste de la nation des Carpes, qui, chassés de leur pays par les Goths, s’étaient établis dans l’ancienne Dacie453. L’empereur marcha en personne contre ces barbares, les défit, et les obligea de repasser le fleuve. Dans le même temps, une armée de Goths traversait la Macédoine et marchait vers la Thessalie. Théodose se reposa du soin de les repousser, sur Bauton454 et Arbogaste, que Gratien avait envoyés à son secours avec un grand corps de troupes. C’étaient deux capitaines Francs455, qui s’étant attachés au service de l’empire, parvinrent aux premières dignités. Tous deux vaillants, désintéressés, et pleins de prudence: mais Bauton était plus fidèle, plus doux et plus modéré; il fut consul dans la suite456, et se contenta des distinctions que lui procurait son mérite. Arbogaste, hardi, emporté, cruel, ambitieux au point de vouloir dominer ses maîtres, était d’ailleurs réglé dans ses mœurs, sobre et frugal, vivant comme un simple soldat. Ces deux généraux arrêtèrent les Goths à l’entrée de la Thessalie; et, par leur bravoure et leur sage conduite, ils leur firent perdre l’espérance de pénétrer plus avant. Les Goths regagnèrent la Thrace, où ne se flattant pas de pouvoir se soutenir contre les forces de Théodose, ils prirent le parti de retourner au-delà du Danube.

[Note 450: Théodose resta la plus grande partie de cette année à Constantinople. Il n’en sortit, à ce qu’il paraît, que vers le milieu de l’été, sans doute pour aller combattre les Barbares. On a de lui deux lois, du 21 juillet, datées d’Héraclée. Il était à Andrinople le 5 septembre, et on le retrouve à Constantinople le 28 du même mois. Il n’en sortit plus de cette année.—S.-M.]

[Note 451: C’est Jornandès qui nous apprend, c. 50, que les Scires faisaient partie des Alains. Sciri, dit-il, et Satagarii, et cæteri Alanorum. Pline est le premier auteur qui en ait parlé, l. 4, c. 27, il semble les placer du côté de la Vistule, vers la mer Baltique. Il les range parmi les Sarmates, mais, il faut l’avouer, ce qu’il en dit n’est pas assez clair, pour qu’on puisse se flatter de bien saisir sa pensée. Quidam hæc (insula Eningia), dit-il, habitari ad Vistulam usque fluvium, à Sarmatis, Venedis, Sciris, Hirris tradunt. Zosime les fait voir, l. 4, c. 34, à la fin du 4e siècle, avec les Goths et les autres Barbares, que la terreur des Huns forçaient à franchir le Danube, pour trouver un refuge et des établissements sur le territoire de l’empire. Une très-longue et très-belle inscription grecque trouvée récemment dans l’antique ville d’Olbiopolis, vers l’embouchure du Borysthène, fait mention des Scires, et elle en parle comme d’une des nations scythiques établies dans le voisinage de cette ville. Ce renseignement est tout-à-fait en harmonie avec ce que racontent Zosime et Jornandès sur le même peuple; on conçoit alors comment il pouvait être compris parmi les Alains. La date de cette inscription importante est fort incertaine. Plusieurs savants la font remonter jusqu’au milieu du 3e siècle avant notre ère, d’autres la rabaissent jusqu’au premier siècle avant cette même ère. Pour moi, je la crois plus moderne, et encore du deuxième siècle après J.-C. Voyez à ce sujet les Nouvelles annales des voyages de MM. Eyriès et Malte-Brun, t. XIX, p. 132, et le Journal asiatique, t. 3, p. 126. Quoi qu’il en soit, il paraît toujours constant, en rapprochant ce nouveau renseignement de ceux que nous possédions déja, que les Scires, fixés dès long-temps sur les rives du Borysthène, se dirigèrent vers le Danube, lorsque la puissance des Huns devint redoutable à tous les Barbares du Nord. Il paraît qu’ils avaient aussi obtenu de Théodose, des établissements au midi de ce fleuve, car Sozomène rapporte, l. 9, c. 5, qu’Uldès, roi des Huns, le passa au commencement du 5e siècle, comme allié des Romains, et qu’il attaqua les Scires, alors leurs ennemis, et il en fit un grand carnage. Avant cette calamité, dit l’historien grec, c’était une nation très-nombreuse, Ἔθνος δὲ τοῦτο βάρβαρον, ἱκανῶς πολυάνθρωπον, πρὶν τοιᾷδε περιπεσεῖν συμφορᾷ. On fit un grand nombre de prisonniers qui furent conduits à Constantinople et vendus à l’encan; tous ceux qui ne trouvèrent pas d’acquéreurs furent transportés en Asie, où on leur donna des terres à cultiver dans la Bithynie, auprès du mont Olympe. Après la mort d’Attila et le démembrement de son empire, les Scires obtinrent la possession de la petite Scythie et de la Mésie inférieure. Scythiam minorem, inferioremque Mæsiam accepere. Jorn. c. 50. Leur chef s’appelait alors Candax. Péria, père d’un certain Alanowamuthis, qui donna le jour à Jornandès, avait été secrétaire de ce prince. C’est une circonstance propre à inspirer une grande confiance dans l’exactitude des renseignements que l’historien des Goths nous a transmis sur ce peuple. Les Scires eurent aussi de grands démêlés avec les Ostrogoths qui les exterminèrent presque tous, ita sunt præliati, dit Jornandès, c. 53, ut penè de gente Scirorum, nisi qui nomen ipsum ferrent, et hic cum dedecore non remansissent, sic omnes extinxerunt. Les restes de cette nation s’attachèrent ensuite au service des Romains, ils passèrent en Italie où ils contribuèrent puissamment à la destruction de l’empire d’occident. Tout ce qui concerne cette partie de leurs annales, se retrouvera dans la suite de cette histoire.]

[Note 452: Σκύρους γὰρ καὶ Καρποδάκας Οὔννοις ἀναμεμιγμένους, ἠμύνατο. Zos. l. 4, c. 34.—S.-M.]

[Note 453: Les Carpes étaient, durant les trois premiers siècles de notre ère, un des plus puissants peuples qui habitaient les régions au nord du Danube. Ils y furent long-temps les adversaires des Romains. Ils tiraient leur nom des montagnes qui forment la limite septentrionale de la Hongrie et qui s’appellent encore Carpathes. Les Carpodaces dont parle Zosime, n’étaient que les débris des anciens Daces, réunis aux restes des anciens Carpes, pour former une de ces nombreuses tribus d’origine mélangée, souvent désignées par les anciens sous les noms collectifs de Sarmates et de Gètes, et qui passèrent le Danube en même temps que les Goths et les Alains.—S.-M.]

[Note 454: Il est appelé Baudon par Zosime l. 4, c. 33.—S.-M.]

[Note 455: Ἄμφω δὲ ἦσαν Φράγκοι τὸ γένος. Zos. l. 4, c. 33.—S.-M.]

[Note 456: Il fut consul en l’an 385. Sa fille Eudoxie épousa l’empereur Arcadius. On croit que Bauton était païen et qu’il mourut vers l’an 387.—S.-M.]

[Note latérale: AN 382.

XXXVII.

Les Goths se soumettent à l’empire.

Themist. or. 16, p. 199-211; or. 18, p. 219; et or. 19, p. 229.

[Zos. l. 4, c. 33 et 34.]

Oros. l. 7, c. 34.

Idat. fast. et Chron.

Marcel. chr.

Synes. de regno. p. 25 et 26.]

Ce n’était pas pour eux une retraite plus assurée. Le voisinage des Huns, qui les avait obligés sous le règne de Valens de quitter leurs demeures, les tenait dans de continuelles alarmes; et ce peuple malheureux, ne pouvant ni rester tranquillement dans son pays, ni en sortir impunément, courait risque d’être entièrement détruit. Théodose crut pouvoir profiter de leur embarras pour le bien de l’empire. La Thrace et la Mésie étaient tellement désolées que, sans une colonie étrangère, il fallait plusieurs siècles pour les repeupler. Les Goths étaient affaiblis; leurs défaites, leurs victoires mêmes leur avaient coûté une partie de leur nation; sans compter ceux qui, s’étant détachés de leurs compatriotes, s’étaient déjà donnés à l’empire. Théodose pensa qu’ils n’avaient plus assez de forces pour être de redoutables ennemis, mais qu’il leur en restait assez pour devenir des sujets utiles. Dans ces circonstances, il leur envoya Saturninus, au commencement de l’année dans laquelle Antoine était consul avec Syagrius. Différent de celui que nous avons vu dans le consulat l’année précédente, Saturninus était propre à cette négociation: parvenu par son mérite aux premiers emplois militaires, il ne pouvait manquer d’être agréable à une nation guerrière qui n’estimait que la valeur. Il connaissait les Goths, contre lesquels il avait servi dans toutes les guerres, et il en était connu. Il ne se pressa pas de terminer cette importante affaire. Il leur fit entendre à loisir que la clémence de l’empereur leur tendait les bras; qu’il voulait bien oublier les violences passées; qu’il ne tenait qu’à eux de trouver un asile assuré dans le pays même qu’ils avaient d’abord ravagé, et ensuite inondé de leur propre sang, pourvu qu’ils se consacrassent sincèrement au service de l’empire: que s’ils étaient assez sages pour embrasser ce parti, ils auraient à se féliciter de leurs défaites, puisque le vainqueur leur accordait ce que n’avaient pu leur procurer des succès passagers, dont ils avaient été assez punis. Les Goths écoutèrent ces propositions. Leurs chefs suivirent Saturninus à Constantinople, où étant arrivés le 3 d’octobre, ils se prosternèrent devant l’empereur, lui demandèrent grâce, et lui promirent une inviolable fidélité. Théodose permit à toute la nation de s’établir dans la Thrace et dans la Mésie. Elle y répara les maux qu’elle y avait causés; les campagnes furent ensemencées et se couvrirent de moissons: les villages se relevèrent de leurs ruines, et les bords du Danube recouvrèrent leur ancienne fertilité. Un grand nombre de Goths prit des établissements à Constantinople, et du service dans les armées. Si l’on en juge par l’événement, cette politique de Théodose n’est pas exempte de censure. Il est vrai que les conjonctures n’étaient pas les mêmes que du temps de Valens: aussi, tant que Théodose vécut, les Goths se tinrent dans les bornes de la soumission; mais la faiblesse de ses successeurs réveilla leur haine qui n’était qu’assoupie. Théodose les laissa réunis dans le même pays; ceux qui servaient dans ses troupes formaient un corps à part sous des chefs de leur nation. Cette distinction les empêcha de s’incorporer aux autres sujets; bientôt ils s’en séparèrent et excitèrent de nouveaux troubles. Théodose était sans doute assuré de les contenir tant qu’il vivrait; mais un prince bon et prudent porte ses vues au-delà des bornes de sa vie; il écarte les dangers les plus éloignés; il prépare des jours heureux à ses successeurs et à leurs sujets. C’est par les effets de cette prévoyance paternelle qu’on peut dire qu’il règne encore sur la postérité.

[Note latérale: XXXVIII.

Divers effets de la clémence de Théodose.

Liban. or. 14, t. 2, p. 394 et 403; or. 15, p. 410.

Themist. or. 16, p. 212.]

Les barbares établis depuis peu à Constantinople, avaient peine à se plier aux lois d’une police réglée. Un d’entre eux ayant commis quelque violence, le peuple se jeta sur lui, le massacra et traîna son corps dans la mer. La cruauté d’une telle vengeance pouvait causer le soulèvement de toute la nation. Pour le prévenir, Théodose se hâta de punir la ville; il retrancha le pain qu’on avait coutume de distribuer au peuple: mais il se laissa fléchir dès le même jour. Ce prince mettait son bonheur à pardonner. Il donna la vie à quelques Galates condamnés à mort, et fit grâce à une ville de Paphlagonie, que l’histoire ne nomme pas, non plus que le crime dont elle s’était rendue coupable.

[Note latérale: XXXIX.

Famine à Antioche.

Liban. vit. t. 2, p. 64 et 65.]

L’intempérie des saisons produisit en Orient la stérilité et la famine. Le pain manqua dans Antioche. Malgré les soins empressés des magistrats, le peuple s’en prenait à eux de sa misère: il menaçait d’égorger le Sénat. Philagrius, comte d’Orient, se contenta d’abord d’exhorter les boulangers à se relâcher sur le prix du pain; il craignait qu’ils ne prissent la fuite, s’il usait de rigueur à leur égard. Mais voyant que le peuple l’accusait de leur vendre sa protection, il voulut se justifier à leurs dépens. Il les fit arrêter et appliquer à la torture au milieu de la grande place, pour leur faire dire s’il y avait quelque magistrat qui s’entendît avec eux. La populace impitoyable repaissait ses yeux du supplice de ces malheureux; elle était armée de bâtons et de pierres pour assommer le premier qui prendrait leur défense. Un si grand danger n’effraya point l’orateur Libanius. Il osa percer la foule, et ayant pénétré jusqu’au tribunal, il parla avec tant de force en faveur de ces innocents, qu’il calma la colère du peuple, et engagea Philagrius à faire cesser les tortures. Ce miracle de persuasion perd beaucoup de son autorité, parce qu’il n’est rapporté que par l’auteur même. Je soupçonnerais que quelque convoi de vivres survenu à propos, aida aux efforts de son éloquence.

[Note latérale: XL.

Lois de Théodose.

Cod. Th. l. 1, tit. 2, leg. 6; l. 9, tit. 37, leg. 3; l. 10, tit. 21, leg. 2.]

Les abus et les vices qui cherchent sans cesse à s’introduire dans un grand état, trouvaient un obstacle puissant dans la vigilance de Théodose. Il réprima le luxe, en défendant aux particuliers l’usage de l’or sur leurs habits; il ôta aux calomniateurs tout moyen d’excuse, toute espérance d’impunité. Comme il savait que la bonté du prince l’expose à la surprise, et que ceux qui, par leurs richesses et leur crédit, sont plus en état de payer les taxes publiques, sont d’ordinaire les seuls qui obtiennent des remises, il défendit aux officiers d’avoir égard sur cet article à ses propres rescrits.

[Note latérale: XLI.

Lois de Gratien.

Cod. Th. l. 11, tit. 6, leg. unic. l. 14, tit. 8, leg. unic.

Ambr. offic. l. 2, c. 16, t. 2, p. 88.]

Si Gratien n’avait pas les qualités brillantes de Théodose, il ne lui cédait pas en humanité, en attention sur la police de l’état, en zèle pour le progrès de la religion chrétienne. Des gouverneurs durs et avares prenaient quelquefois la liberté d’imposer des taxes extraordinaires, qu’ils faisaient autoriser par des lettres des préfets du prétoire. Il arrêta ces concussions, et défendit absolument de lever aucun impôt qui ne fût établi par un édit du prince. Persuadé que les mendiants valides sont dans tout État un levain de sédition et de désordres, et que les moins dangereux sont en quelque sorte des frelons qui dévorent la subsistance des vrais pauvres, il proscrivit ce métier honteux457: il ordonna que les mendiants qu’on trouverait n’avoir d’autre titre à la compassion publique, que le libertinage et la paresse, seraient livrés à ceux qui les auraient dénoncés, à titre d’esclaves, s’ils étaient de condition servile, et de colons perpétuels, s’ils étaient libres458.

[Note 457: Par une loi rendue à Milan le 20 juin 382.—S.-M.]

[Note 458: Il paraît que la présence continuelle des Barbares, sur les frontières de la Pannonie, et sur les bords du Danube, avait forcé Gratien de séjourner pendant presque toute l’année 381, et même durant l’année 382, sur les frontières de l’Illyrie et de la partie septentrionale de l’Italie. Après son retour de Sirmium, où il était le 6 septembre 380, on le trouve à Milan le 29 mars 381, à Aquilée le 22 avril et le 8 mai. Il paraît qu’il fit alors un voyage dans la Gaule, et il était à Trèves le 14 octobre, mais il revint bientôt après en Italie, où on le retrouve à Aquilée le 26 décembre. Les lois de l’année suivante sont presque toutes datées de Milan, il n’en est qu’une seule datée de Viminacum et du mois de juillet. Il est bien probable qu’il fut alors obligé de quitter son séjour habituel, pour se porter vers le Danube et sans doute par la même cause, c’est-à-dire la crainte des Barbares, mais son absence fut courte, car bientôt après on le retrouve à Milan.—S.-M.]

[Note latérale: XLII.

S. Ambroise obtient la grace d’un criminel.

Soz. l. 7, c. 25. Till. vie de S. Ambr. art. 28.]

L’évêque de Milan, où Gratien faisait alors sa résidence la plus ordinaire, profitait de la bonté naturelle de l’empereur, pour le porter à des actions de clémence. Mais plusieurs officiers du palais, qui ne cherchaient qu’à perdre leurs ennemis ou leurs rivaux, tâchaient d’éloigner de l’oreille du prince un prélat si opposé à leurs projets violents ou injustes. Un magistrat s’était échappé en discours injurieux contre l’empereur; il en fut convaincu et condamné à mort. Comme on le conduisait au supplice, Ambroise accourut au palais pour intercéder en sa faveur. Les ennemis que cet infortuné avait à la cour, ayant bien prévu cette sollicitation, avaient engagé le prince à une partie de chasse dans son parc: et lorsque Ambroise vint demander audience, on lui répondit que l’empereur était à la chasse, et qu’il n’était permis à personne d’aller troubler ses plaisirs. L’évêque feignit de se retirer; mais il trouva moyen de s’introduire secrètement par une autre porte avec les valets qui menaient les chiens. Alors s’étant présenté à Gratien, il se fit écouter malgré les contradictions des courtisans, et ne quitta le prince qu’après avoir obtenu la grâce du coupable.

[Note latérale: XLIII.

Gratien travaille à la destruction de l’idolâtrie.

Ambr. ep. 17, t. 2, p. 824 et 829.

Cod. Th. l. 16, tit. 10, leg. 20.

Zos. l. 4, c. 36.

Till. Grat. art. 14.

Vie de S. Damase, art. 13.

Vie de S. Ambr. art. 33.

Mem. Acad. Insc. et B. L. t. 15, p. 140.]

Ce saint prélat soutint l’honneur de l’empereur et du christianisme dans une affaire plus éclatante. L’autel de la Victoire subsistait à Rome dans la salle du sénat, depuis que Julien l’avait rétabli. C’était un monument célèbre où l’idolâtrie semblait encore triompher, et que les sénateurs chrétiens ne pouvaient voir sans honte et sans douleur. Gratien fit cesser ce scandale; l’autel fut détruit. Il fit plus; il confisqua les revenus assignés à l’entretien des pontifes, et les terres dont la superstition avait fait donation aux temples. Il annula les priviléges et les immunités des prêtres et des vestales; il ordonna que les fonds qui leur seraient légués par testament, seraient dévolus au fisc, et il ne les laissa jouir que des legs mobiliaires. Jamais l’idolâtrie n’avait reçu de coup plus sensible. Attaquée dans son sanctuaire, elle anima à sa défense les sénateurs païens: ils dressèrent une requête pour demander la révocation de cet édit, et députèrent au nom du sénat entier Symmaque, à la tête du collége des pontifes, qui tous étaient sénateurs. Ce Symmaque est celui dont nous avons dix livres de lettres. Il était recommandable par son mérite et par celui de son père, que nous avons vu préfet de Rome sous Valentinien459. Il avait été gouverneur de la Lucanie et du pays des Bruttiens460, et proconsul d’Afrique461. La demande des païens ne pouvait être appuyée d’une plus grande autorité. Mais les sénateurs chrétiens, et c’était le parti le plus nombreux, désavouèrent hautement les députés; ils mirent entre les mains du pape Damase une requête toute contraire, par laquelle ils protestaient que, loin de demander le rétablissement de l’autel de la Victoire, ils étaient résolus de ne plus aller au sénat, s’il était rétabli. Damase fit tenir cette requête à saint Ambroise, pour la remettre à l’empereur. Gratien, prévenu par le prélat, renvoya les députés païens sans vouloir les entendre; il refusa même la robe de grand pontife, qu’ils avaient apportée pour la lui présenter à cette occasion, et rejeta ce titre, que Constantin et ses successeurs avaient jugé à propos de conserver. Il crut que, dans l’état de faiblesse où tant de coups redoublés avaient réduit le paganisme, il n’était plus besoin de ce ménagement politique. Depuis ce temps, le titre de grand pontife cessa d’être attaché à la dignité impériale; et Gratien conféra au préfet de Rome la jurisdiction dont avait été revêtu le chef de la religion païenne. Zosime raconte que le premier des pontifes, en recevant la robe que Gratien lui renvoyait, s’écria: S’il ne veut pas être grand pontife, Maxime le sera bientôt. La témérité de ces paroles est voilée dans l’expression latine, sous une équivoque assez puérile462. Si le fait est véritable, il faut supposer qu’on avait déjà en Italie quelque pressentiment de la révolte de Maxime.

[Note 459: En 364 et 365.—S.-M.]

[Note 460: Correcteur de la Lucanie et du Brutium en 365. Il s’appelait Q. Aurélius Symmachus.—S.-M.]

[Note 461: Ce proconsulat est de l’an 370 ou de l’an 373.—S.-M.]

[Note 462: Εἰ μὴ βούλεται Ποντίφιξ βασιλεὺς ὀναμάζεσθαι, τάχιστα γενήσεται Ποντίφιξ μάξιμος. Zos. l. 4, c. 36.—S.-M.]

[Note latérale: AN 383.

XLIV.

Famine dans Rome.

Ambr. ep. 18, t. 2, p. 833; ep. 49, p. 991 et offic. l. 3, c. 7, p. 119.

Symm. l. 2, ep. 7, et l. 10, ep. 54.

Amm. l. 14, c. 6.

Themist. or. 18, p. 222.

Baronius.

Till. Grat. art. 16, et not. 23.

Suet. in Aug. c. 42.]

L’année suivante, Mérobaudès étant consul pour la seconde fois avec Saturninus, les païens attribuèrent à la colère des Dieux, que Gratien méprisait, la famine dont Rome fut affligée463. La moisson avait manqué dans cette contrée de l’Italie, et les vents contraires avaient arrêté les vaisseaux qui apportaient le blé d’Afrique. Ce fut alors que Rome fit connaître la prodigieuse corruption où elle était parvenue depuis un peu plus de trois siècles, et que nous avons tracée d’avance dans l’histoire de Constantin. Auguste, dans une pareille extrémité, avait fait sortir de Rome les étrangers, excepté les médecins et ceux qui enseignaient les arts libéraux. Cette dureté, à laquelle la nécessité servait d’excuse, avait été trop souvent imitée. Dans l’occasion dont je parle, tous les étrangers eurent ordre de sortir de la ville; mais on y retint par privilége, les baladins et les danseuses, qui se trouvèrent au nombre de trois mille. Ces malheureux bannis, errans sans secours dans les campagnes desséchées et stériles, étaient réduits à se nourrir de glands, de racines et de fruits sauvages. Leur sort déplorable attendrissait ceux qui, dans leurs propres maux, conservaient encore quelque sensibilité du malheur des autres. Personne n’en fut plus vivement touché que le préfet de la ville: on croit qu’il se nommait Anicius Bassus. C’était un vieillard ferme et généreux, rempli de cette charité que la religion chrétienne étend sur tous les hommes, et de cette confiance qu’elle inspire dans les plus rudes adversités.

[Note 463: Les diverses lois de cette année font voir que Gratien résida encore en Italie, il en passa tout le commencement jusqu’au 2 mai à Milan. Il alla ensuite à Padoue, où il était les 22, 27 et 28 du même mois. On le retrouve à Vérone, le 17 juin.—S.-M.]

[Note latérale: XLV.

Discours d’Anicius Bassus.]

Il assembla les plus riches citoyens. «Que faisons-nous? leur dit-il. Pour prolonger notre vie, nous faisons périr ceux qui travaillent à la soutenir. Ces étrangers que nous bannissons, ne font-ils pas une partie de l’État, précieuse et nécessaire? Ne sont-ils pas nos laboureurs, nos serviteurs, nos marchands, quelques-uns mêmes nos parents? Nous ne retranchons pas la nourriture à nos chiens, et nous la plaignons à des hommes! Que la crainte de la mort est aveugle, en même temps qu’elle est cruelle! Qui voudra désormais nous procurer, par un commerce utile, les nécessités de la vie? Qui voudra ensemencer nos terres? Qui nous fournira du pain, si nous en refusons à ceux par les mains desquels la Providence nous le donne? Quelle horreur les provinces vont-elles concevoir de Rome? Enverront-elles leurs enfants dans une ville homicide? Mais la faim qui va consumer ces innocentes victimes, fera-t-elle cesser la nôtre? Nous épargnons quelques morceaux de pain; nous achetons un répit de peu de jours au prix de la vie de tant d’infortunés; semblables à ces malheureux navigateurs qui, pour éloigner la mort de quelques moments, se dévorent les uns les autres. Sacrifions bien plutôt toutes nos fortunes; ce sera subsister à meilleur marché que par la perte d’un seul homme. Nous n’avons de secours à attendre que du ciel: il sera d’airain pour nous, si nous sommes impitoyables pour nos frères: notre miséricorde méritera la sienne. Ouvrons les bras à ces misérables; contribuons tous à leur subsistance. Il ne nous en coûtera pas plus pour les nourrir, que pour en acquérir d’autres après les avoir perdus. Et où en trouverons-nous qui veuillent s’exposer à la mort en servant des maîtres inhumains?» Ce discours arracha des larmes aux plus insensibles. L’avarice même ouvrit ses trésors. On fit venir des blés de toutes parts; on permit l’entrée de la ville aux bannis, que la famine avait épargnés. Le superflu des riches versé sur les pauvres, procura à ceux-ci le nécessaire; et la charité d’un seul homme, assez féconde pour suppléer à la stérilité de la terre, sauva la vie à un peuple nombreux.

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