Histoire du Bas-Empire. Tome 04
Chapitre 1
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 18 parties.
[Note 570: Ce canton portait, à cause des pics nombreux dont il était hérissé, le nom d’Eghdcher, c’est-à-dire les Cornes. Il le devait sans doute à l’élévation brusque des montagnes qui le couvrent.—S.-M.]
[Note 571: Voyez ci-devant p. 162, liv. XX, § 47.—S.-M.]
[Note 572: Ce personnage, fils d’Artavazd, avait été investi par Varazdat, de la souveraineté des Mamigoniens, qu’il avait rendue ensuite à Manuel à cause de son droit d’aînesse. Voyez ci-devant p. 155 et 157, liv. XX, § 44 et 45.—S.-M.]
[Note 573: Voyez ci-devant p. 163, note 1, liv. XX, § 48.—S.-M.]
[Note 574: Moïse de Khoren raconte d’une façon bien différente, l. 3, c. 37, la mort de Méroujan. Selon lui, il aurait péri dix ans avant, à la bataille de Dsirav, dans laquelle les Persans furent vaincus par Mouschegh, secondé par les Romains. Voyez tom. 3, p. 380, l. XVII, § 66. Selon lui, Méroujan aurait été pris en s’enfuyant après la bataille, par le prince Pagratide Sempad, fils de Pagarad, et celui-ci, pour insulter par une sanglante dérision à l’ambition de Méroujan, qui voulait devenir roi d’Arménie, aurait fait rougir au feu un morceau de fer, dont il aurait formé une couronne, qu’il lui aurait appliquée sur la tête, remplissant ainsi la charge de Thakatir, c’est-à-dire coronateur, qui appartenait à sa famille. Il est possible que quelque chose de pareil soit arrivé à l’époque de la mort de Méroujan; mais il n’est pas présumable qu’il ait péri à la bataille de Dsirav.—S.-M.]
[Note latérale: XXIII.
[Arsace fils de Para est déclaré roi d’Arménie.]
[Faust. Byz. l. 5. c. 42 et 44.]]
—[La défaite et la mort de celui qui était depuis si long-temps l’artisan de tous les maux de l’Arménie, rendit enfin le repos à ce pays, et Manuel le gouverna dans une paix profonde pendant plusieurs années. Accablé de travaux et de fatigues, affaibli par les infirmités qu’il devait aux blessures dont il était couvert, il prévit que sa fin serait prochaine, et il s’occupa des précautions qu’il était nécessaire de prendre pour la sûreté du royaume. Les seigneurs se réunirent par ses ordres dans le canton de Carin575. La reine et ses deux fils s’y trouvèrent, Manuel les déclara rois et les fit reconnaître, en cette qualité, par les princes et par la nation assemblés. Le premier rang fut assigné à Arsace, et Valarsace fut déclaré son second576. Manuel donna sa fille Vartandokht pour épouse à Arsace577, et Valarsace fut marié avec la fille de Sahag, prince des Pagratides578, dont la famille, souvent et depuis long-temps alliée avec les rois, était depuis plusieurs siècles en possession de couronner les souverains de l’Arménie à leur avènement au trône579.
[Note 575: Voyez ci-devant, p. 158, n. 1, liv. XX, § 46.—S.-M.]
[Note 576: Voyez ci-devant, t. 3, p. 79, n. 2, liv. XIV, § 15.—S.-M.]
[Note 577: Faustus de Byzance mentionne plusieurs fois la femme d’Arsace, en rapportant qu’elle était fille de Manuel. Selon Moïse de Khoren, l. 3, c. 41, elle était fille de Babik, prince de Siounie. Ce qu’on doit conclure de ces deux autorités, c’est qu’Arsace eut deux femmes, et qu’après la mort de la fille de Manuel, il épousa celle du prince de Siounie.—S.-M.]
[Note 578: Voyez tom. 3, p. 380, not. 2, liv. XVII, § 66.—S.-M.]
[Note 579: C’est la charge de Thakatir ou Coronateur, dont j’ai déja parlé ci-dessus, p. 272, note 2, et tom. 3, p. 79, n. 2, l. XIV, § 15. Indépendamment de cette dignité, Sahag, et en général tous les chefs de la race des Pagratides, portaient encore par droit d’hérédité le titre d’Asbied, c’est-à-dire Chevalier, qui leur avait été conféré par Valarsace, premier roi des Arsacides en Arménie, un siècle et demi avant notre ère.—S.-M.]
[Note latérale: XXIV.
[Mort de Manuel régent d’Arménie.]
[Faust. Byz. l. 5, c. 44.]]
—[La joie causée par cet arrangement fut bientôt troublée par un fâcheux événement; ce fut la mort de Manuel. Il y avait sept ans qu’il gouvernait l’Arménie, lorsqu’il tomba dangereusement malade. Il fit alors venir auprès de lui son fils Ardaschir580, et lui remit la charge de connétable, en lui recommandant de se dévouer pour les rois Arsacides, à l’exemple de ses ancêtres. Ce n’en était pas assez pour assurer l’avenir de l’Arménie; la grande jeunesse et l’inexpérience des deux rois inquiétaient Manuel: il voyait assez qu’ils ne pourraient conserver l’indépendance de leur couronne, et que l’Arménie était encore une fois menacée de redevenir le sanglant théâtre des démêlés de l’Occident et de l’Orient. Le roi de Perse, Ardeschir, venait de mourir581, et son neveu, Sapor III, fils de l’ancien Sapor, qui l’avait remplacé, ne cachait pas l’intention où il était de renouveller les prétentions de ses aïeux sur l’Arménie. Manuel prévoyait bien que cette lutte trop inégale ne serait pas à l’avantage des Arméniens, il écrivit donc à l’empereur Théodose pour lui recommander les deux rois, et pour les mettre sous sa protection. Après toutes ces dispositions, ce guerrier dont le corps couvert de cinquante blessures582, était sillonné de cicatrices, rendit l’ame en déplorant son malheur, de ce qu’exercé dès son enfance au milieu des combats, il n’avait pas perdu sur le champ de bataille une vie compromise dans tant de guerres.]—S.-M.
[Note 580: Voyez ci-devant p. 156 et 158, l. XX, § 45 et 46.—S.-M.]
[Note 581: Ce prince cessa de vivre en l’an 384. Voyez ci-devant p. 263, n. 1, liv. XXII, § 17.—S.-M.]
[Note 582: Ces détails se trouvent dans l’histoire de Faustus de Byzance, l. 5, c. 44.—S.-M.]
[Note latérale: XXV.
Divers événements de cette année.
Idat. fast. et Chron.
Marc. chr.
Claud. de laud. Serenæ, v. 208.
Chron. Alex. p. 304.
Symm. l. 10, ep. 20, 21, 22, 57; et l. 4, ep. 8; et l. 3, ep. 55 et 82.
[Theoph. p. 57.]
Cod. Th. l. 6, tit. 4, leg. 25; l. 15, tit. 9, leg. 1.
Cod. Just. l. 1, tit. 16, leg. unic.
Hier. ep. 123, t. 1, p. 901.]
Peu de temps après l’arrivée des ambassadeurs de Perse, le 9 septembre, il naquit un second fils à Théodose. L’empereur le nomma Honorius583, en mémoire de son frère, qu’il avait tendrement aimé. Il lui donna, dès sa naissance, le titre de Nobilissime, et le désigna consul pour l’année 386. Il n’y avait eu jusqu’alors que quatre préteurs à Constantinople: Théodose en doubla le nombre584; mais il ordonna en même temps que deux préteurs ensemble ne feraient, pour les jeux publics, que la même dépense, à laquelle un seul individu avait été auparavant obligé. Les magistrats se ruinaient souvent, soit par les largesses qu’il était d’usage de faire, et qu’ils portaient à l’excès; soit par la magnificence dont ils se piquaient dans les spectacles qu’il donnaient au peuple; l’empereur mit un frein à une vanité si nuisible aux familles, en réglant ces dépenses585. Valentinien venait d’en faire autant pour l’Occident; et les deux princes avaient, par ces lois, répondu aux désirs des deux sénats de Rome et de Constantinople, qui gémissant de ces abus auxquels leurs membres étaient forcés de s’assujettir, en avaient proposé la réforme; mais comme les plus sages réglements deviennent trop souvent inutiles par les dispenses que la faveur obtient pour y contrevenir, Théodose déclara par une loi586, que quiconque demanderait au prince un rescrit pour avoir la liberté de violer un décret du sénat, serait noté d’infamie et puni par la confiscation du tiers de son patrimoine. Il étendit sa générosité jusque sur l’empire d’Occident. Il honorait Symmaque et le comblait de présents. Il fit conduire à Rome des chevaux et des éléphants pour les jeux du cirque. Le blé d’Afrique, n’ayant pu arriver à cause des vents contraires, Rome était menacée de la famine, lorsqu’elle reçut avec une joie incroyable un grand convoi de blé que Théodose y envoyait de Macédoine. Le sénat lui marqua sa reconnaissance de tant de bienfaits, par une statue équestre qu’il fit dresser en l’honneur de Théodose le père. Rome, qui depuis long-temps avait perdu l’habitude de voir des triomphes, en vit un vers ce temps-là d’une espèce toute nouvelle, et aussi frivole que Rome elle-même l’était devenue en comparaison de ce qu’elle avait été autrefois. Un homme du peuple ayant déjà enterré vingt femmes, en épousa une qui avait rendu le même office à vingt-deux maris. On attendait avec impatience la fin de ce nouveau mariage, comme on attend l’issue d’un combat entre deux athlètes célèbres; enfin, la femme mourut, et le mari, la couronne sur la tête et une palme à la main, ainsi qu’un vainqueur, conduisit la pompe funèbre, au milieu des acclamations d’une populace innombrable. Saint Jérôme rapporte ce fait, dont il fut témoin oculaire.
[Note 583:
.................... Nec carior olim Mutua Ledœos devinxit cura Laconas. Addidit et proprio germana vocabula nato; Quaque datur, fratris speciem sibi reddit adempti.CLAUD. de laud. Serenæ, v. 207 et seq.—S.-M.]
[Note 584: Par sa loi du 23 octobre 384. Les dépenses pour l’installation des deux premiers de ces préteurs furent fixées à mille livres d’argent.—S.-M.]
[Note 585: Par une loi du 25 juillet 384.—S.-M.]
[Note 586: Elle fut rendue le lendemain, 26 juillet.—S.-M.]
[Note latérale: XXVI.
Loi qui défend les mariages entre cousins germains.
Vict. epit. p. 233.
Ambr. ep. 60, t. 2, p. 1017.
Liban. or. de angariis, p. 36.
Symm. append. ep. 14.
Aug. de civ. l. 15, c. 16, t. 7, p. 397.
Cod. Th. l. 3, tit. 12, leg. 3, tit. 10, leg. 1 et ibi God. l. 7, tit. 1, leg. 12.
Cod. Just. l. 5, tit. 4, leg. 19; tit. 5, leg. 6.
Till. Theod. art. 20.]
Constance avait déclaré incestueux les mariages des oncles avec leurs nièces; Théodose les défendit entre cousins germains, sous peine du feu et de la confiscation des biens. Ces alliances avaient été permises jusqu’alors; mais la pudeur naturelle, qui les rendait fort rares, lui parut une raison suffisante pour les interdire tout-à-fait587. Il laissa cependant la liberté de les contracter sous une dispense obtenue du prince. Arcadius modéra dans la suite la rigueur excessive de cette loi, en retranchant la peine du feu; mais il déclara ces mariages illégitimes, les enfants qui en naîtraient inhabiles à succéder et à recevoir aucune donation de leurs pères, les femmes privées de leur dot, qui serait dévolue au fisc. Quelques années après, Arcadius abolit entièrement la loi de son père588, que son frère Honorius continua de faire observer dans ses états. Justinien rétablit dans son Code l’ancien droit romain sur cet article, et permit dans tout l’empire les mariages des cousins germains; mais la discipline de l’Église a conservé la loi de Théodose; elle a toujours proscrit ces alliances comme illicites, à moins qu’il n’y eût dispense accordée pour les contracter. Le mélange des barbares faisait croître la licence parmi les troupes. Les officiers et les soldats s’écartaient de leurs quartiers pour piller leurs campagnes, et traitaient en ennemis les sujets de l’empire. Théodose enjoignit aux gouverneurs des provinces et aux défenseurs des villes, dont nous avons déja parlé, de l’instruire sur-le-champ du nom de ceux qui se rendraient coupables de ces désordres.
[Note 587: Tantum pudori tribuens et continentiæ, ut consobrinarum nuptias vetuerit, tamquam sororum. Aur. Vict. epit. p. 233.—S.-M.]
[Note 588: Par une loi du 26 novembre 396.—S.-M.]
[Note latérale: XXVII.
Sarmates vaincus.
Symm. l. 10, ep. 26 et 68.]
L’Orient était en paix589. Elle ne fut troublée en Occident que par une incursion des Sarmates; mais ils furent repoussés par les généraux de Valentinien590. Ce prince, qui passa cette année tantôt à Milan, tantôt à Aquilée591, fit conduire à Rome un grand nombre de prisonniers. On les fit combattre dans l’arène les uns contre les autres avec les armes de leur nation pour le divertissement du peuple.
[Note 589: Théodose passa presque toute l’année 384 à Constantinople, ou bien il ne s’en éloigna pas beaucoup. On le trouve à Héraclée en Thrace au mois de juin et dans celui de juillet; le 31 août, il était à Berrhée dans le même pays. Le 22 septembre à Rege, endroit situé à trois ou quatre lieues de Constantinople. Toutes les autres lois de cette année le montrent dans cette ville.—S.-M.]
[Note 590: Cette guerre se fit, il paraît, dans la Pannonie. On apprend de Symmaque, l. 10, epist. 68, que le général qui la fit, reçut de grands éloges de Valentinien, sans doute à cause des succès qu’il y obtint.—S.-M.]
[Note 591: Il était à Milan, aux mois de mars et d’avril; à Aquilée, en septembre; on le retrouve à Milan pendant la fin d’octobre et le reste de l’année.—S.-M.]
[Note latérale: XXVIII.
[Théodose prend l’Arménie sous sa protection.]
[Faust. Byz. l. 5, c. 44 et l. 6, c. 1.
Mos. Chor. l. 3, c. 41.]]
—[Théodose recouvrit dans la même année le pouvoir que ses prédécesseurs avaient eu en Arménie. Il s’était empressé d’accueillir la prière que Manuel lui avait adressée en mourant592, et il avait accordé sa protection aux deux fils du roi Para, dans le temps même où les ambassadeurs persans qui étaient à Constantinople, le pressaient de conclure une paix durable entre les deux empires. Les Perses cherchaient alors à profiter de la mort de Manuel, et ils faisaient quelques entreprises sur les frontières de l’Arménie, pour tâcher de reconquérir ce royaume ou au moins pour le faire rentrer dans leur alliance. La démarche de Théodose ne fut pas propre à amener la conclusion des négociations. L’empereur crut qu’en laissant les deux frères sur le trône, il aurait une garantie plus forte de leur fidélité; il pensait qu’ils ne pourraient songer tous deux à la fois à se soustraire de son obéissance. Il garda cependant près de lui comme ôtage la reine leur mère, et il envoya en Arménie une armée commandée par des officiers d’une fidélité éprouvée; leur présence était nécessaire, car les seigneurs arméniens soutenaient contre les Perses une guerre sérieuse, qui cessa ou qui se ralentit lorsqu’on apprit l’arrivée des troupes impériales. Le trône d’Arménie ne fut pas long-temps partagé; Valarsace mourut au bout d’un an, laissant à son frère la totalité d’un empire, dont la moitié était déja pour lui un fardeau trop pesant. Arsace perdit aussi son épouse Vartandokht, fille de son tuteur; et il ne tarda pas d’épouser la fille de Babik, prince de Siounie593, qui était mort dans la bataille où l’apostat Méroujan avait perdu la vie. Cet état de choses se maintint pendant quelques années, mais la jeunesse, la faiblesse et l’inexpérience d’Arsace amenèrent bientôt, comme on le verra en son lieu, la ruine de l’Arménie.—S.-M.]
[Note 592: Voyez ci-dev., § 24, p. 274. La régence de Manuel, qui fut de sept années selon le témoignage formel de Faustus de Byzance, auteur contemporain, a été entièrement passée sous silence par Moïse de Khoren, dans son Histoire d’Arménie. Cette omission jette une grande obscurité dans la narration de cet écrivain, et trouble toute sa chronologie, qui ne peut plus s’accorder avec les annales de l’empire.—S.-M.]
[Note 593: Voyez ci-dev. p. 162, liv. XX, § 47. et p. 272, l. XXII, § 22.—S.-M.]
[Note latérale: XXIX.
Mort de Prétextatus.
Symm. l. 1. ep. 40, 47; l. 2, ep. 36; l. 10, ep. 23, 24, 25, 34 et 37.
Macrob. sat. l. 1, c. 1, 2, 6, 7, 17.
Socr. l. 5, c. 11.
Soz. l. 7, c. 13.
Hieron. ep. 23, t. 1, p. 124.
Grut. inscr. p. 309; nº 2, 3 et 4, p. 310, nº 1; p. 486, nº 3, et p. 1102, nº 2.
Till. Theod. art. 22, not. 19 et 20.]
Probus, alors préfet d’Illyrie, conservait sous Valentinien la considération que sa naissance et ses richesses lui avaient depuis long-temps procurée. Principal ministre du jeune prince, il était chargé du gouvernement civil. Prétextatus, dont nous avons déja parlé, partageait le crédit de Probus: c’était le héros du paganisme, auquel il faisait honneur par l’élévation de son ame et par l’intégrité de ses mœurs. Les chrétiens ne lui ont reproché que son zèle pour l’idolâtrie; les païens relèvent par les plus grands éloges sa modération dans la haute fortune, sa compassion envers les malheureux, sa sévérité pour lui-même, sa douceur pour les autres, sa vaste érudition. Il consacrait à l’étude de l’antiquité tout le loisir que lui laissaient ses emplois. C’est dans sa maison que Macrobe place la scène de ces conversations savantes qu’il a intitulées Saturnales. On admirait en lui ce juste tempérament de qualités opposées, qui le rendait complaisant sans bassesse, ferme sans hauteur. Riche, mais désintéressé, il n’accepta jamais les legs qu’on lui faisait par testament, préférant à ces avantages la satisfaction généreuse de les laisser aux parents du défunt. Ses voisins le prenaient pour arbitre des prétentions qu’ils avaient sur ses terres. Cet homme si juste et si éclairé d’ailleurs, était aveugle et injuste sur le point le plus important de l’humanité. Ennemi de la religion chrétienne, il s’efforçait d’en retarder les progrès, et de conserver les restes de l’idolâtrie expirante. Il fuyait les honneurs, mais les honneurs le recherchaient: il avait été sept fois député par le sénat aux empereurs dans des conjonctures difficiles, il avait passé par toutes les charges, il était revêtu de tous les sacerdoces594. Préfet d’Italie, et désigné consul pour l’année suivante, il vint à Rome, et étant monté au Capitole au milieu des applaudissements de tous les citoyens, il exhorta, par deux discours éloquents, le sénat et le peuple à l’obéissance et à l’amour du gouvernement. Peu de jours après, la mort lui enleva toutes ses dignités595. Dès que la nouvelle s’en répandit dans Rome, le peuple qui était alors au théâtre, abandonna avec de grands gémissements les spectacles, pour lesquels il était passionné. La douleur fut si éclatante et si universelle que l’empereur aurait pu en être jaloux. On lui avait dressé des statues pendant sa vie, et le peuple dans un de ces caprices, qui lui sont si ordinaires, les ayant un jour abattues avec des clameurs séditieuses, les avait presque aussitôt vu relever par ordre du prince avec d’aussi vives acclamations. Après sa mort, le sénat obtint de l’empereur la permission de lui en élever une nouvelle, dont l’inscription subsiste encore596. Les vestales lui en décernèrent une autre en leur propre nom, ce qui était sans exemple. Jamais ces vierges respectées n’avaient rendu le même honneur aux hommes les plus religieux. La chose fut cependant exécutée597, malgré l’opposition de Symmaque, ami de Prétextatus, mais encore plus attaché aux bienséances et aux usages de sa religion598. La femme de Prétextatus, Fabia Aconia Paulina, fille de Catulinus, consul en 349, décorée elle-même des titres les plus fastueux de la superstition païenne, honora la mémoire de son mari avec toute la pompe et la vanité de l’idolâtrie599. Elle fit son apothéose, et prétendit que son ame s’était établie dans la voie lactée, comme dans un palais semé d’étoiles600.
[Note 594: Une inscription antique qui se trouve à Rome fait connaître toutes les dignités et les fonctions qui avaient été exercées par Prétextatus ou réunies sur sa tête; cette inscription avait, à ce qu’il paraît, décoré jadis la base d’une de ses statues. Vettio Agorio Prætextato v. c. et inl. correctori Tusciæ et Umbriæ consulari Lusitaniæ proconsuli Achaiæ præf urb. præf. prætorii illyrici Italiæ et Africæ cons. designato legato amplissimi ordinis septies et ad impetrandum reb. arduis semper opposito parenti public. privatimque reverendo ut etiam statuæ ipsius domus honoraret insignia constitui locarique curavit. Gruter, p. 486, nº 3.—S.-M.]
[Note 595: O quanta rerum mutatio! Ille, quem ante paucos dies dignitatum omnium culmina præcedebant, qui, quasi de subjectis hostibus triumpharet, Capitolinas ascendit arces, quem plausu quodam et tripudio populus Romanus excepit, ad cujus interitum urbs universa commota est, nunc desolatus et nudus. Hieron. epist. 23, tom. 1, p. 125.—S.-M.]
[Note 596: Cette inscription, qui se trouve dans Gruter, pag. 1102, nº 2, fut faite le premier février sous le consulat de Valentinien III et d’Eutrope, ou en l’an 387, elle contient l’indication de toutes les charges religieuses et civiles de Prétextatus, disposées sur deux colonnes. Elle est conçue ainsi: Vettio Agorio Prætextato v. c. pontifici Vestæ, pontifici Soli, quindecim viro, auguri tauroboliato, curiali, neocoro, hierofantæ, patri sacrorum.
Quæstori candidato, prætori urbano, correctori Tusciæ et Umbriæ, consulari Lusitaniæ, proconsuli Achaiæ, præfecto urbi, præf. præt. II., Italiæ et Illyrici, consuli designato.
Dedicata kal. feb. D. n. Fl. Valentiniano Aug. III et Eutropio conss.—S.-M.]
[Note 597: On en a pour preuve une inscription trouvée à Rome, et faite par Fabia Paulina, femme de Prétextatus, en l’honneur de la vestale Cælia Concordia Maxima, qui avait contribué à faire décerner cet honneur à la mémoire de Prétextatus. Cette inscription curieuse est ainsi conçue: Cæliæ Concordiæ virgini vestali Maximæ Fabia Paulina c. f. statuam faciendam conlocandamque curavit cum propter egregiam ejus pudicitiam insignemque circa cultum divinum sanctitatem, tum quod hæc prior ejus viro Vettio Agorio Prætextato v. c. omnia singulari dignoque ejus ab hujusmodi virginibus et sacerdotibus coli statuam collocarat. Gruter, p. 310, nº 1.—S.-M.]
[Note 598: Prætextato nostro monumentum statuæ dicare destinant virgines sacri vestalis antistites. Consulti pontifices, priusquam reverentiam sublimis sacerdotii, aut longæ ætatis usum, vel conditionem temporis præsentis expenderent; absque paucis, qui me secuti sunt, ut ejus officium statuerent, adnuerunt. Ego, qui adverterem, neque honestati virginum talia in viros obsequia convenire, neque more fieri, quod Numa auctor, Metellus conservator religionum, omnesque pontifices Maximi numquam ante meruerunt. Symmach. lib. 2, ep. 36.—S.-M.]
[Note 599: Une inscription de Bénévent, presque entièrement conforme à une autre, qui existe à Rome dans l’église des Saints-Apôtres, fait connaître tous les titres de Prétextatus (Gruter. pag. 309, nos 2 et 3). Elles étaient destinées l’une et l’autre à orner la base des statues érigées en l’honneur de cette femme. Voici la dernière de ces inscriptions qui contient l’énumération la plus complète. Fabiæ Aconiæ Paulinæ. c. f. filiæ Aconii Catulini v. c. ex præf. et consulis ordin. uxori Vetti. Prætextati v. c. præf. et consulis designati sacratæ apud Eleusinam deo Baccho, Cereri et Coræ sacratæ apud Laernam, deo Libero et Cereri et Coræ sacratæ apud Æginam deabus taurobolitæ, isiacæ hierophantriæ deæ Hecatæ græco sacratæ deæ Cereris.—S.-M.]
[Note 600: Non in lacteo cœli palatio, ut uxor mentitur infelix, sed in sordentibus tenebris continetur (Prætextatus). Hieron. epist. 23, tom. 1. pag. 125 et 126.—S.-M.]
[Note latérale: XXX.
Symmaque préfet de Rome.
Symm. l. 4, ep. 8; l. 10, ep. 15, 16, 17, 21, 23, 27, et 47.
Olympiod. apud Phot. cod. 80.
Sidon. l. 2, ep. 10.
Cod. Just. l. 9, tit. 29, leg. 3.]
Prétextatus laissait au paganisme, dans la personne de Q. Aurélius Symmachus, un défenseur encore plus ardent et aussi considérable par sa noblesse, par ses emplois et par ses éminentes qualités. Celui-ci était préfet de Rome depuis la fin de l’année précédente. Il posséda pendant trois ans cette dignité qu’il n’avait pas recherchée, et dont il demanda plusieurs fois d’être déchargé; il la devait à la recommandation de Théodose, dont il était estimé. Il passait pour l’homme le plus éloquent de son siècle. Sa femme, Rusticiana, fille d’Orfitus préfet de Rome sous Constance, secondait son amour pour l’étude, et l’on dit qu’elle lui tenait souvent le flambeau pendant qu’il lisait ou qu’il composait. Le père de Symmaque lui avait laissé une éclatante réputation à soutenir, mais une médiocre fortune. Quoiqu’il affectât de retracer l’ancienne simplicité romaine, on aperçoit dans sa conduite un combat de modestie et de vanité, où l’une et l’autre ont tour-à-tour l’avantage. Il refusa de se servir d’un char superbe que Gratien avait destiné à l’usage des préfets de Rome, et il débita sur ce sujet à Valentinien les plus sages maximes: Que le faste ne relève pas les magistratures; que les mœurs du magistrat en font le plus bel ornement; que Rome toujours libre, quoique soumise à ses princes, n’a jamais su et ne sait pas encore respecter une pompe frivole, qui n’est à ses yeux de nulle ressource pour suppléer à la vertu. Mais dans la suite, ce Romain si modeste, voulant par sa magnificence faire briller son fils alors préteur, trouva fort mauvais qu’on prétendît lui faire observer la loi qu’il avait sollicitée lui-même pour borner la dépense des magistrats: il se donna beaucoup de mouvements pour en obtenir la dispense, et n’eut point de repos qu’il n’eût dépensé en cette occasion deux mille livres pesant d’or. Il donna plusieurs fois de bons conseils à Valentinien. Ce prince voulut imposer une taxe à certaines compagnies chargées des fournitures de la ville de Rome; Symmaque lui représenta, qu’un prince compromettait son autorité en commandant l’impossible; que d’une imposition trop onéreuse, il ne recueillait que des mécontentements et des murmures; qu’en épuisant ses sujets, il gagnait moins qu’il ne perdait, puisqu’il les mettait hors d’état de rendre les services attachés à leur condition; que la richesse du prince et celle des peuples étaient inséparables, et que toutes les deux prenaient leur source dans l’humanité du souverain. En entrant en charge, il trouva en place d’assez mauvais officiers subalternes, qui avaient été nommés par l’empereur: il prit la liberté de lui mander, que la nature produisait toujours assez d’honnêtes gens pour remplir les postes de l’état; que pour les démêler dans la foule, il fallait d’abord écarter ceux qui demandaient; que ceux qui méritaient se trouveraient dans le reste. On peut aisément conjecturer que cette leçon ne plut pas au jeune prince: du moins je soupçonne qu’un rescrit adressé à Symmaque et qui se trouve entre les lois de Valentinien, servit de réponse à cette remontrance. En voici les termes: Il n’est pas permis de raisonner sur la décision du souverain; c’est offenser la majesté impériale que de douter du mérite d’un homme qu’elle a honoré de son choix. La date de ce rescrit tombe sur la fin de cette année, temps auquel le prince nommait les nouveaux officiers; et le ton que prend ici Valentinien, s’accorde assez bien avec la fierté présomptueuse d’un jeune empereur.
[Note latérale: XXXI.
Requête de Symmaque à l’empereur en faveur du paganisme.
Symm. l. 10, ep. 54.
Ambr. t. 2, ep. 11, p. 810, ep. 12, p. 812, ep. 17, p. 824, ep. 18, p. 833, et ep. 57, p. 1010, et or. de obit. Valent. t. 2, p. 1179.
Paulin. vit. Ambr. § 26.
Ennodius, carm. 142.
Till. vie de S. Ambr. art. 37.]
Mais l’intérêt de la religion païenne était l’affaire la plus importante de Symmaque. Ce fut pour la soutenir sur le penchant de sa ruine, qu’il réunit tout ce qu’il avait d’activité, d’adresse et d’éloquence. Il s’était déja inutilement adressé à Gratien, qui n’avait pas même daigné répondre à sa requête. Il comptait trouver moins de fermeté dans un prince de treize ans qui, malgré le traité de paix, devait craindre Maxime et ses intrigues. Dans cette espérance, il assembla le sénat; les sénateurs chrétiens furent exclus de la délibération. On fit un décret en forme de plainte, sur lequel Symmaque dressa son rapport601; il l’envoya à l’empereur en qualité de préfet de Rome, obligé par le devoir de sa charge de rendre compte au prince de ce qui se passait dans la ville.
[Note 601: Cette pièce longue et curieuse, intitulée: Relatio Symmachi urbis præfecti, se trouve dans les œuvres de S. Ambroise, avec les lettres qu’il adressa à l’empereur Valentinien sur le même sujet.—S.-M.]
[Note latérale: XXXII.
Extrait de la requête.]
Jamais la cause de l’idolâtrie ne fut plaidée avec plus de chaleur et d’éloquence. La requête contenait deux chefs; on demandait que l’autel de la Victoire fût rétabli dans le sénat, et qu’on rendît aux prêtres et aux vestales les fonds, les revenus, les priviléges dont Gratien les avait dépouillés. L’orateur faisait valoir l’ancienneté du culte qu’on prétendait proscrire; il tirait avantage de la tolérance de Constantin, de Jovien, de Valentinien le père, qui n’avaient troublé dans les temples ni les dieux ni leurs sacrificateurs; il étalait avec pompe les obligations que les Romains avaient à la Victoire, tant d’ennemis abattus, tant de royaumes conquis, tant de triomphes; il opposait, à l’exemple de Constant et de Constance, celui de Valentinien le père qui, du séjour des dieux où sa vertu l’avait élevé, considérait avec attendrissement les larmes des vestales, et s’offensait de voir détruire ce qu’il avait voulu conserver; il faisait parler Rome à Valentinien et à Théodose tout ensemble: «Princes généreux, disait-elle, pères de la patrie, respectez mes années. C’est au culte des dieux que je dois la durée de mon empire; je serais ingrate de les oublier. Permettez-moi de suivre mes maximes, c’est le privilége de ma liberté. Cette religion que vous m’arrachez m’a soumis l’univers, elle a repoussé Annibal de devant mes murailles, elle a précipité les Gaulois du haut de mon capitole. N’ai-je donc si long-temps vécu que pour tomber dans le mépris? Laissez-moi du moins le temps d’examiner ce nouveau culte qu’on veut introduire; quoiqu’après tout, vouloir me corriger dans ma vieillesse, c’est s’y prendre bien tard; c’est me faire un affront sensible.» Il ajoutait que tous les cultes, toutes les religions tendent au même but, quoique par des voies différentes; qu’il fallait laisser aux hommes la liberté de choisir le chemin pour arriver à ce sanctuaire auguste, où la divinité s’enveloppe de sa propre lumière, et se dérobe à leurs yeux; il relevait le ministère des pontifes et des vestales, et montrait combien il était injuste de les priver de leur subsistance, de leur ravir les droits qui leur revenaient de la libéralité des testateurs; il insistait beaucoup sur la famine dont Rome avait été désolée aussitôt après l’édit de Gratien: c’était, à l’entendre, un effet manifeste de la vengeance des dieux, qui, voyant que les hommes refusaient la subsistance à leurs prêtres, la refusaient eux-mêmes aux hommes: c’était le sacrilége de Gratien qui avait séché les fruits de la terre jusque dans leurs racines; il excusait cependant ce prince, séduit par de mauvais conseils; et il finissait en exhortant Valentinien à réparer le mal que son frère n’avait fait que par la malice des impies, qui avaient fermé l’accès du trône aux députés du sénat, dépositaires de la vérité.
[Note latérale: XXXIII.
Elle est approuvée par le conseil.]
Ces conseillers pervers, ces impies dont parlait Symmaque, étaient les hommes les plus saints et les plus respectables de l’empire; le pape Damase et saint Ambroise. La délibération du sénat avait été tenue fort secrète: la requête arriva à Milan, et fut présentée à l’empereur dans son conseil, avant que personne fût informé de l’entreprise. Ceux qui composaient le conseil, surpris de ce coup imprévu, et craignant que la partie ne fût déja liée avec Maxime pour appuyer la cabale, opinèrent tous, chrétiens ainsi que païens, à consentir à la demande. L’empereur seul ne jugea pas à propos de conclure, et remit la décision au lendemain.
[Note latérale: XXXIV.
Combattue par S. Ambroise.]
Saint Ambroise fut averti sur-le-champ du danger dont le christianisme était menacé. Il dresse aussitôt une requête contraire pour fortifier la religion du prince: il lui représente ce qu’il doit à Dieu; qu’il ne peut, sans une sorte d’apostasie, rendre aux païens ce que Gratien leur a ôté; qu’ils ont mauvaise grace de se plaindre de la soustraction de leurs priviléges, eux qui n’ont pas épargné le sang des chrétiens; que l’empereur ne les force pas à rendre hommage au vrai Dieu: qu’ils doivent au moins lui laisser la même liberté, et ne le pas contraindre à honorer leurs folles divinités; que c’était sacrifier aux idoles, que d’opiner en leur faveur; que les chrétiens faisant la plus grande partie du sénat, c’était une sorte de persécution, que de les forcer de s’assembler dans un lieu où il leur faudrait respirer la fumée des sacrifices impies; qu’un petit nombre de païens abusaient du nom du sénat; que si cette entreprise incroyable n’eût pas été tramée en secret, tous les évêques de l’empire seraient accourus pour s’opposer au succès. Il priait Valentinien de consulter Théodose, dont il avait coutume de prendre les avis sur les affaires importantes: et quelle plus importante affaire que celle de la religion et de la foi! Il demandait communication de la requête pour y répondre en détail. «Si vous prenez le parti des infidèles, continuait-il, les évêques ne pourront fermer les yeux sur une prévarication si criminelle: vous pourrez venir à l’église, mais vous n’y trouverez point d’évêque, ou l’évêque n’y sera que pour vous en interdire l’entrée. Que lui répondrez-vous, quand il vous dira: L’Église refuse vos dons; nos autels ne peuvent les souffrir; Jésus-Christ les rejette avec horreur; vous les avez prostitués aux idoles; pourquoi cherchez-vous les prêtres du Dieu véritable, après avoir reçu entre vos bras les pontifes des démons? Que répondrez-vous encore à votre frère, qui vous dira au fond de votre cœur: Je ne me suis pas cru vaincu, parce que je vous laissais empereur; j’ai vu la mort sans regret, parce que je me flattais que vous maintiendriez ce que j’avais établi pour l’honneur du christianisme. Hélas! que pouvait faire de plus contre moi celui qui m’a ôté la vie? Vous avez détruit les trophées que j’avais élevés à notre religion sainte; vous avez cassé mes ordonnances, ce que n’a osé faire mon rebelle meurtrier. C’est maintenant que je reçois dans mes entrailles la blessure la plus cruelle. La meilleure partie de moi-même est dans le cœur de mon frère; et c’est-là qu’on me poursuit encore; c’est-là qu’on me porte encore des coups mortels.» Il lui représente ensuite son père qui s’excuse d’avoir souffert l’idolâtrie dans le sénat de Rome, sur ce qu’il ignorait ce désordre. En effet, Valentinien n’était jamais entré dans Rome, depuis qu’il était parvenu à l’empire. Saint Ambroise conclut enfin que l’empereur ne peut souscrire à la requête de Symmaque, sans offenser à la fois tout ce qu’il doit respecter, son frère, son père et Dieu même.
[Note latérale: XXXV.
Rejetée par Valentinien.]
Le jeune Valentinien avait le cœur droit, et ne manquait pas de prendre le bon parti, lorsqu’il n’en était pas détourné par les artifices de Justine. La lettre de saint Ambroise trouva dans son ame des dispositions favorables; elle acheva de le déterminer. Il la fit lire dans le conseil; il reprocha aux chrétiens leur perfide faiblesse, et s’adressant ensuite aux païens: Comment osez-vous penser, leur dit-il, que je sois assez impie pour vous rendre ce que vous a enlevé la piété de mon frère? Que Rome demande de moi telle autre faveur qu’elle voudra: je la chéris comme ma mère; mais je dois plutôt obéir à Dieu. Il prononça ces paroles d’un ton aussi ferme que les aurait prononcées Théodose. Personne n’osa répliquer; et les comtes Bauton et Rumoridus, généraux des armées d’Occident, quoique nourris dans le paganisme, furent eux-mêmes d’avis de rejeter la requête602. On disait à cette occasion, que la Victoire était une ingrate qui, par un de ses caprices ordinaires avait abandonné son défenseur, pour favoriser son ennemi. L’affaire était terminée; cependant saint Ambroise crut que pour honorer la vérité, il devait réfuter les raisons que le préfet avait si pompeusement étalées en faveur de l’idolâtrie. Il s’en acquitta par un ouvrage que nous admirons encore; il y foudroie les sophismes de Symmaque avec cette supériorité que donne la vérité, quand elle est soutenue par la beauté du génie et la force de l’éloquence.
[Note 602: S. Ambroise l’assure dans sa lettre au tyran Eugène, tom. 2, ep. 57, pag. 1010.—S.-M.]
[Note latérale: XXXVI.
Vestale punie.
Symm. l. 9, ep. 128 et 129.
[Ambr. t. 2, ep. 18, p. 836.]]
La religion païenne fut bientôt après déshonorée par un scandale qui couvrit Symmaque de confusion. Saint Ambroise avait opposé au petit nombre de vestales, ce peuple nombreux de vierges chrétiennes, qui renonçaient pour toujours à tous les honneurs et à tous les plaisirs du siècle; il avait observé que les païens avaient bien de la peine à trouver parmi eux sept filles, en qui les plus flatteuses distinctions, la vie la plus commode et la plus fastueuse, l’espérance d’être libres après un certain nombre d’années, la terreur du plus affreux supplice, pussent conserver pendant quelque temps une virginité forcée. L’événement justifia deux ou trois ans après cette réflexion de saint Ambroise. Une vestale fut convaincue d’inceste603. Symmaque, revêtu du souverain pontificat, depuis que Gratien l’avait refusé, poursuivit devant le préfet de Rome, son successeur, la punition de la vestale coupable. Elle fut enterrée vive, selon les lois anciennes, et son corrupteur fut puni de mort.
[Note 603: Cette vestale se nommait Primigenia.—S.-M.]
[Note latérale: XXXVII.
Symmaque accusé de maltraiter les chrétiens, s’en justifie.
Symm. l. 10, ep. 34 et 41.
Aug. conf. l. 5, c. 13, t. 1, p. 117, et contra Petil. l. 3, c. 25, t. 9, p. 311.
Cassiod. Var. l. 3, ep. 31.
Hermant, vie de S. Ambr. l. 3, c. 22.
Till. vie de S. Damase, art. 14.]
La guerre que Symmaque avait déclarée à la religion chrétienne, rendit quelques chrétiens injustes à son égard. Les murs de Rome étaient d’une construction solide et très-magnifique; les pierres remarquables par leur étendue, étaient liées ensemble avec l’airain et le plomb: les citoyens avides venaient pendant la nuit enlever ces métaux, et dégradaient leurs propres murailles. Valentinien chargea le préfet d’en informer. On accusa Symmaque d’avoir saisi cette occasion pour se venger du peu de succès de sa requête; d’avoir fait enlever des chrétiens du sanctuaire des églises, pour leur faire éprouver les tourments de la question; d’avoir mis en prison des évêques mêmes qu’il envoyait prendre dans les provinces. L’empereur, dans un premier mouvement d’indignation, rendit contre le préfet un édit sévère, lui ordonnant d’élargir tous les prisonniers, et de cesser ses poursuites injustes. Symmaque se justifia en défiant les accusateurs de prouver leur calomnie, en prenant à témoin toute la ville de Rome; et, ce qui n’admettait point de réplique, en s’appuyant du témoignage même du pape Damase, qui reconnut par écrit qu’aucun chrétien n’était fondé à se plaindre du préfet. Je ne dois pas oublier ici une circonstance qui fait honneur au christianisme, à l’occasion de l’ordre que Valentinien avait donné à Symmaque de mettre les prisonniers en liberté: J’ignore, répondit-il, quels sont ceux que votre majesté veut que je délivre; nous avons ici dans les prisons plusieurs criminels; j’en ai pris connaissance; il n’y a pas un chrétien. Peu de temps après, les habitants de Milan ayant prié Symmaque de leur envoyer un professeur d’éloquence, que la ville devait entretenir, saint Augustin, qui n’était pas encore revenu des erreurs de sa jeunesse, poursuivit cet emploi. La vanité l’avait conduit d’Afrique à Rome pour y enseigner la rhétorique; mais il n’était pas content des désordres qui régnaient dans les écoles. Symmaque, à la recommandation de quelques Manichéens, se détermina en sa faveur, après avoir éprouvé sa capacité par un discours public, dont il fut très-satisfait.
[Note latérale: XXXVIII.
Sirice succède à Damase.
Prosp. Chr.
Idat. chron.
Marcel. chr.
Pagi ad Baron.
Hermant, vie de S. Ambr. l. 4. c. 1.
Till. vie de S. Damase., not. 12. et vie de Sirice, art. 1 et 2.]
Le pape Damase mourut le 10 ou le 11 décembre de cette année, ayant gouverné avec sagesse pendant dix-huit ans et environ deux mois. Onze jours après, Sirice fut élu en sa place. Ursinus renouvela en vain ses prétentions sur le siége de Rome; il fut rejeté par le peuple, et Valentinien soutint l’élection de Sirice par un rescrit du 23 février de l’année suivante. Le premier soin du nouveau pape fut de sonder les dispositions de Maxime. Les intelligences qu’on le soupçonnait d’entretenir avec les païens d’Italie, donnaient à l’église de justes alarmes. Sirice lui écrivit donc pour l’exhorter à demeurer fidèle à la religion qu’il avait jusqu’alors professée. Maxime, dans sa réponse, lui proteste d’un attachement inviolable à la doctrine catholique; il la maintint en effet; mais en tyran et avec une cruauté qui arracha des larmes à l’église même dont il prenait la défense.
[Note latérale: XXXIX.
Commencement du priscillianisme.
Sulp. Sev. hist. l. 2. c. 61 et 62.
Prosp. Chr.
Hier. in Isai. c. 64, t. 4. p. 761.
Isid. de viris illustr.
Baron. an. 381.
Pagi ad Baron.
Till. hist. des Priscill. art. 1.]
Les Priscillianistes furent l’objet de son zèle sanguinaire. Quoique cette hérésie n’ait pas été une de ces sectes dominantes qui ont agité l’empire et causé de grandes révolutions dans l’ordre civil, elle mérite cependant une place distinguée dans cette histoire: c’est la première contre laquelle le bras séculier se soit armé du glaive; et l’église témoigna pour lors, par un cri général, combien elle est éloignée de cet esprit de persécution, qui va le fer à la main chercher l’hérésie jusque dans le sein de l’hérétique. La source du mal vint de l’Egypte604. Marc de Memphis ayant formé un composé monstrueux de diverses erreurs605, jointes aux pratiques les plus obscènes des païens, des Gnostiques, et des Manichéens, fut chassé par les évêques606. Il passa d’abord dans la Gaule, aux environs du Rhône, et de là en Espagne, où il séduisit une femme noble nommée Agape607, et le rhéteur Helpidius. Priscillien, né en Galice, embrassa ses dogmes impies, et devint aussitôt le chef de la secte. Il était noble, riche, spirituel, éloquent, d’une grande lecture, et subtil dialecticien. A ces qualités608 si propres à séduire, il joignait des apparences de vertu encore plus dangereuses, l’austérité des mœurs, l’humilité extérieure, le détachement des richesses, l’habitude des veilles, des jeûnes, des travaux. Mais il était vain, inquiet, enflé de son savoir; et, sous un visage mortifié, il cachait les plus honteux désordres. Il s’était dès sa jeunesse entêté des chimères de la magie. Flatteur et persuasif, il eut bientôt gagné un grand nombre d’Espagnols de toute condition, et surtout des femmes, légères, curieuses, avides de nouveautés. Cette contagion s’étendit en peu de temps presque dans toute l’Espagne; elle infecta même plusieurs évêques, entre autres Instantius et Salvianus, qui se lièrent par serment avec Priscillien.
[Note 604: Origo istius mali oriens ab Ægyptiis. Sulp. Sev. l. 2, c. 61.—S.-M.]
[Note 605: Sulpice Sévère l’appelle, l. 3, c. 61, l’infame hérésie des Gnostiques, infamis illa Gnosticorum hæresis, une détestable superstition, superstitio exitiabilis.—S.-M.]
[Note 606: Idatius Hispaniarum episcopus, cognomento et eloquio clarus, scripsit quemdam librum sub apologetici specie: in quo detestanda Priscilliani dogmata, et maleficiorum ejus artes, libidinumque ejus probra demonstrat; ostendens Marcum quendam Memphiticum, magicæ artis scientissimum, discipulum fuisse Manis et Priscilliani magistrum. Isid. de Vir. illustr.—S.-M.]
[Note 607: Agape quædam non ignobilis mulier. Sulpic. Sev. lib. 2, cap. 61.—S.-M.]
[Note 608: Felix profecto, si non pravo studio corrupisset optimum ingenium; prorsus multa in eo animi et corporis bona cerneres. Sulp. Sev. l. 2, c. 61.—S.-M.]
[Note latérale: XL.
Concile de Sarragosse.
Sulp. Sev. l. 2, c. 62.
Baron. an. 381.
Till. Priscill. art. 5, not. 4.]
Hygin, évêque de Cordoue et successeur du célèbre Osius, s’étant aperçu du progrès de l’erreur, en donna avis à Idatius, évêque de Mérida Emerita. Celui-ci, trop vif et trop ardent, ne fit qu’aigrir le mal, en poursuivant à outrance la nouvelle hérésie. Après de longs débats, on assembla un concile à Sarragosse Cæsar-Augusta, où furent invités les évêques d’Aquitaine609. Les hérétiques n’osèrent s’y présenter. Ils furent condamnés par contumace, et on défendit sous peine d’anathème de communiquer avec eux. Ithacius, évêque d’Ossonoba610, aujourd’hui Faro611 dans les Algarves, fut chargé de notifier à toute l’église d’Occident le décret du concile, et d’excommunier Hygin, qui ayant été le premier à dénoncer les sectaires, s’était lui-même laissé surprendre par leurs artifices.
[Note 609: Il nous reste les Actes d’une des séances de ce concile; ils sont datés du 4 octobre de l’an 380, par conséquent sous le règne de Gratien et de Théodose.—S.-M.]
[Note 610: Il est appelé dans Sulpice Sévère, l. 2, c. 62, Episcopus Sossubiensis, évêque de Sossuba; cette ville est inconnue, c’est par conjecture que l’on a substitué le nom d’Ossonoba dans ce passage.—S.-M.]
[Note 611: Selon d’autres, l’antique Ossonoba répond à Silvas dans les Algarves; c’est un point de géographie qui n’est pas encore éclairci.—S.-M.]
[Note latérale: XLI.
Rescrit de Gratien contre les Priscillianistes.
Sulp. Sev. l. 2, c. 63.
Idat. chron.
Hermant, vie de S. Ambr. l. 3, c. 13.
Till. Priscill. art. 6.]
Instantius et Salvianus, condamnés par le concile, n’en devinrent que plus opiniâtres. Pour fortifier leur parti, ils honorèrent du titre d’évêque Priscillien, auteur de tous ces maux, qui n’était encore que laïc, et le placèrent sur le siége d’Avila Abila. De l’autre côté, Idatius et Ithacius, encore plus emportés, implorèrent le secours de la puissance séculière, et après beaucoup de poursuites, dans lesquelles la passion déshonorait le caractère épiscopal, ils obtinrent de Gratien un rescrit qui bannissait les sectateurs de Priscillien, non-seulement de l’Espagne, mais même de tout l’empire. Les hérétiques, frappés de ce coup de foudre, prirent le parti de se cacher, et se dispersèrent en diverses provinces.
[Note latérale: XLII.
Priscillien obtient un décret contraire.
Sulp. Sev. l. 2, c. 63.
Auson. in profess. 5.
Idat. chron.
Hermant, vie de S. Amb. l. 3, c. 14.
Till. Priscill. art. 6 et 7.]
Mais Instantius, Salvianus et Priscillien prirent le chemin de Rome, se flattant de tromper le pape Damase. En traversant l’Aquitaine, ils y semèrent leurs erreurs, surtout dans la ville d’Eause [Elusa], alors métropole de la troisième Aquitaine. Saint Delphin évêque de Bordeaux, leur ferma l’entrée de sa ville; mais ils séjournèrent quelque temps dans le voisinage, sur les terres d’Euchrocia, veuve d’Atticus Tyro Delphidius, qui avait professé l’éloquence à Bordeaux avec réputation. Cette femme, fortement entêtée de la nouvelle doctrine, se mit à la suite de ces fanatiques avec sa fille Procula, qui s’abandonna si aveuglément à Priscillien, qu’elle devint enceinte, et se procura l’avortement pour sauver l’honneur de l’un et de l’autre. Ce nouveau crime fut inutile, et n’étouffa pas le bruit de leur infame commerce. Arrivés à Rome, ils ne purent obtenir audience de Damase. Ils allèrent à Milan, où saint Ambroise ne les rejeta pas avec moins d’horreur. Ils s’adressèrent à la cour, où ils espéraient que l’argent et l’intrigue leur procureraient plus de faveur. Ils ne se trompaient pas. Macédonius, maître des offices, gagné par leurs présents, obtint de Gratien un nouveau rescrit qui révoquait le précédent, et les rétablissait dans leurs églises. En vertu de cet ordre, Instantius et Priscillien retournèrent en Espagne; car Salvianus était mort à Rome. Ils rentrèrent sans obstacle en possession de leurs siéges. Ithacius ne manquait pas de courage pour s’y opposer; mais les hérétiques avaient mis dans leurs intérêts le proconsul Volventius: il leur était d’autant plus facile d’en imposer, qu’ils avaient pour maxime de ne pas épargner le parjure pour ne pas trahir le secret de leur secte; ils accusèrent même Ithacius comme perturbateur de la paix des églises, et obtinrent une sentence pour le faire arrêter. Ce prélat effrayé d’une si violente procédure, s’enfuit en Gaule et s’adressa au préfet Grégoire. Celui-ci, bien instruit des faits, se fit amener les auteurs du trouble; et pour fermer aux hérétiques toute voie de séduction, il informa l’empereur de la vérité. Mais tout était vénal à la cour. Les Priscillianistes achetèrent de nouveau la protection du maître des offices, qui persuada à Gratien de retirer cette affaire des mains du préfet, et d’en charger le vicaire d’Espagne; car on venait de supprimer la dignité de proconsul de cette province. Macédonius dépêcha en même temps des officiers, pour conduire en Espagne Ithacius qui s’était réfugié à Trèves. Le prélat se déroba à leur recherche, et se tint caché jusqu’à l’arrivée de Maxime, qui ayant déja pris le titre d’empereur dans la Grande-Bretagne, se disposait à passer en Gaule.
[Note latérale: XLIII.
Concile de Bordeaux.
Sulp. Sev. l. 2, c. 64.
Prosp. chr.
Idat. chron.
Hermant, vie de S. Ambr. l. 3, c. 15.
Till. vie de S. Mart. art. 9.]
Ithacius attendit l’événement de la guerre civile. Après la mort de Gratien, lorsque Maxime eut choisi la ville de Trèves pour sa résidence, l’évêque vint faire sa cour au tyran, et lui présenta une requête dans laquelle il faisait une affreuse peinture des crimes de Priscillien et de sa secte. Maxime, qui affectait un grand zèle pour la foi et la discipline de l’église, manda aussitôt au préfet des Gaules et au vicaire d’Espagne, de faire transférer tous ces hérétiques à Bordeaux Burdigala, où se devait assembler un concile. L’ordre fut exécuté. Instantius tenta en vain de se justifier devant le concile: il fut déclaré déchu de l’épiscopat. Priscillien, pour éviter la même condamnation, refusa de répondre, et en appela à l’empereur. Le concile eut égard à son appel; il s’abstint de prononcer contre lui, et toute l’église blâma ces évêques d’avoir renvoyé à la puissance séculière une cause ecclésiastique. On conduisit donc à la cour de Maxime, et le chef et les sectateurs. Idatius et Ithacius les y suivirent pour les accuser, et montrèrent, par un acharnement qui n’avait rien d’apostolique, que la passion les animait plutôt que le zèle de la vérité. Ithacius, le plus violent des deux, était un homme de peu de jugement, hardi, hautain, grand parleur, aimant la dépense et la bonne chère. Il voyait partout le Priscillianisme; la science, la régularité des mœurs, l’extérieur mortifié n’osaient paraître à ses yeux sans être soupçonnés d’hérésie.
[Note latérale: XLIV.
S. Martin s’efforce de sauver la vie aux hérétiques.
Sulp. Sev. l. 2, c. 65.
Till. Priscill. art. 9, et vie de S. Martin, art. 9.]
Une sainteté reconnue ne suffisait pas pour lui imposer silence. Saint Martin qui était pour lors à Trèves, ne cessait de l’exhorter à renoncer au personnage d’accusateur, si contraire à la douceur épiscopale. Ithacius lui reprocha d’être lui-même un Priscillianiste déguisé. Le saint prélat ne pouvant rien sur cet esprit opiniâtre, prit le parti de s’adresser à Maxime; il le supplia de ne pas verser le sang de ces malheureux: Qu’ils étaient assez punis par la sentence épiscopale qui les jugeait hérétiques, et les chassait de leurs églises; qu’il était inouï qu’un juge séculier prononçât dans une cause de foi. L’autorité d’un évêque si respectable arrêta Maxime tant que saint Martin fut à Trèves; et lorsque le prélat sortit de la ville, il se fit promettre par le tyran qu’on épargnerait le sang des accusés.
[Note latérale: AN 385.
XLV.
Punition de Priscillien et de ses sectateurs.
Sulp. Sev. l. 2, c. 65.
Pacat. paneg. § 29.
Prosp. chr.
Idat. chron.
Till. Priscill. art. 9.]
A peine saint Martin fut-il éloigné, que les sollicitations cruelles d’Ithacius et de ses partisans firent oublier à Maxime la parole qu’il avait donnée. Il chargea de l’information le préfet Evodius, magistrat intègre, mais sévère. La cause fut examinée en deux audiences. Priscillien convaincu, n’osa désavouer ses infamies; il fut déclaré coupable et mis en prison, jusqu’à ce que le prince eût été consulté. Maxime ordonna de trancher la tête à Priscillien et à ses complices. Ithacius était l’ame de toute cette procédure; il avait assisté à la question. Mais après avoir conduit ces misérables jusqu’aux portes de la mort, il s’arrêta par une vaine politique; et comme s’il eût encore été temps d’éviter la haine publique, il refusa de se trouver au jugement définitif. L’avocat du fisc prit à sa place le rôle d’accusateur. Priscillien eut la tête coupée avec la veuve Euchrocia612, et cinq de ses sectateurs613. Instantius et un autre complice qui n’est pas nommé614, furent dépouillés de leurs biens, et relégués pour toujours dans les îles Sylines, nommées maintenant Sorlingues, à la pointe occidentale de l’Angleterre615. Quelques autres616 en furent quittes pour un exil de quelque temps, parce qu’ils n’avaient pas attendu la question pour avouer leurs crimes et révéler leurs complices. Une femme nommée Urbica, connue pour être attachée à la doctrine de Priscillien, fut assommée à coups de pierres par la populace dans la ville de Bordeaux.
[Note 612: En parlant du supplice d’Euchrocia, qu’il regarde, ainsi que les autres Priscillianistes, comme des victimes de Maxime, Pacatus dit, c. 29: De virorum mortibus loquor, cum descensum recorder ad sanguinem fœminarum, et in sexum cui bella parcunt, non parce sævitum? Sed nimirum graves suberant, invidiosæque causæ ut unco ad pœnam clari vatis matrona raperetur. Objiciebatur enim, atque etiam exprobrabatur mulieri viduæ nimia religio, et diligentius culta divinitas.—S.-M.]