Histoire du Bas-Empire. Tome 04

Charles Le Beau · Chapitre 1 sur 1 · partie 15/18

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Histoire du Bas-Empire. Tome 04

Chapitre 1

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 18 parties.

[Note latérale: XLIII.

Joie de toute la ville.

Chrysost. Hom. 21, c. 4, t. 2, p. 222.

Idem in ep. ad Coloss. Hom. 7, c. 3, t. 11, p. 374.

Liban. or. 13, t. 2, p. 408; 21, p. 535.]

A ces mots, il s’élève un cri général. Tous se dispersent pour aller porter cette heureuse nouvelle à leurs femmes et à leurs enfants. La veille on accusait de lenteur et Flavien et Césarius; aujourd’hui on s’étonne qu’une affaire si importante, si difficile, ait été si promptement terminée. On ouvre les bains publics; on orne les rues et les places de festons et de guirlandes; on y dresse des tables; Antioche entière n’est plus qu’une salle de festin. La nuit suivante égale la lumière des plus beaux jours; la ville est éclairée de flambeaux; on bénit l’Être souverain qui tient en sa main le cœur des princes; on célèbre la clémence de l’empereur; on comble de louanges Flavien, Hellébichus et Césarius. Hellébichus prend part à la réjouissance publique; il se mêle dans les jeux, dans les festins. Les jours suivants on lui dressa des statues ainsi qu’à Césarius, et lorsqu’il fut ensuite rappelé par l’empereur, il fut conduit hors de la ville avec les vœux et les acclamations de tout le peuple. Flavien reçut à son arrivée des témoignages de reconnaissance encore plus précieux et plus dignes d’un évêque; il fut honoré comme un ange de paix, et toutes les églises retentirent d’actions de graces. Il eut même la consolation de retrouver encore sa sœur, à qui Dieu avait prolongé la vie jusqu’à son retour, et de recevoir ses derniers soupirs. Plusieurs villes s’étaient intéressées en faveur d’Antioche: le sénat et le peuple de Constantinople avaient joint leurs instances à celles de Césarius et de Flavien. Séleucie, située sur la mer, à quarante stades de l’embouchure de l’Oronte, avait aussi envoyé une députation à l’empereur. Cette ville célèbre, autrefois appelée la sœur d’Antioche, avait beaucoup perdu de son ancien lustre. Antioche après en avoir été long-temps jalouse, affectait alors de la mépriser; et ses habitants enivrés d’un insolent orgueil au milieu même de leurs désastres, disaient hautement qu’ils aimaient mieux voir périr leur patrie, que de devoir son salut à de pareils intercesseurs. Il paraît que les habitants d’Antioche ayant obtenu leur pardon, osèrent demander à Théodose la permission de donner à leur ville le nom d’Arcadius; mais on ne voit pas que ce prince ait eu égard à leur demande. Ainsi se terminèrent les suites d’une sédition que la politique se serait cru obligée de châtier à la rigueur, pour donner un exemple terrible. Celui qui veille en même temps à la sûreté et à la gloire des monarques qui le servent, ne voulut armer contre les coupables que le bras de leurs propres magistrats; il ne laissa au prince que l’honneur de pardonner.

[Note latérale: XLIV.

Maxime se prépare à la guerre.

Ruf. l. 12. c. 16.

Pacat. paneg. c. 25, 26, 27, 28.

Theod. l. 5, c. 14.

Hermant, vie de S. Ambr. l. 5, c. 3.]

L’état de l’Occident donnait alors à Théodose de grandes inquiétudes. Maxime se préparait à la guerre, et faisait des levées d’hommes et d’argent. Ses exactions désolaient la Gaule; il épuisait les provinces; et renonçant à cette feinte douceur qu’il avait jusqu’alors affectée, il s’enrichissait par les exils et les proscriptions. Lorsqu’il eut rempli ses trésors, déguisant son ambition sous le masque d’un zèle hypocrite, il signifia à Valentinien que, s’il n’abandonnait la protection des Ariens, pour favoriser la foi catholique que son père avait professée, il allait l’y contraindre par la force des armes. Cette déclaration alarma Justine et toute la cour. On sentait aisément que la religion n’entrait pour rien dans les vues de Maxime, et que son unique dessein était d’usurper ce qui restait à Valentinien. Plusieurs des principaux officiers craignant que Maxime ne les demandât pour les faire mourir, et que le jeune prince n’eût la faiblesse de les livrer au tyran, se retirèrent auprès de Théodose.

[Note latérale: XLV.

On lui députe saint Ambroise.

Amb. ep. 24, t. 2, p. 888-892.

Idem, de obitu Valent. p. 1173.

Paulin, vit. Ambros. § 19.

Hermant, vie de S. Ambr. l. 5, c. 3, 4.

Till. vie de S. Ambr. art. 51.]

Pour écarter l’orage dont l’Italie était menacée, Justine s’adressa encore une fois à saint Ambroise. Elle l’avait employé quatre ans auparavant à négocier un accommodement avec Maxime; et quoiqu’elle n’eût payé ce service que de traitements injurieux, elle comptait assez sur sa générosité pour lui confier de nouveau ses plus grands intérêts; d’ailleurs c’était fermer la bouche au tyran, qui se couvrait du prétexte de la religion, que de lui opposer le prélat qui en était le plus ardent défenseur. Ambroise accepta cette commission difficile; il s’empressa de montrer à Justine et à toute la terre, que la persécution ne relâche pas les nœuds sacrés qui attachent les vrais chrétiens à leur prince: et ne croyant pas qu’il lui fût permis de vendre à son souverain les services qu’il lui devait, il regarda comme une bassesse de profiter du besoin qu’on avait de sa personne, pour exiger aucune condition, même en faveur de l’église catholique. Il partit après Pâques pour se rendre à Trèves auprès de Maxime. Il avait ordre de sonder les dispositions du tyran, de renouveller avec lui le traité de paix, et de lui demander les cendres de Gratien, pour leur donner une sépulture honorable.

[Note latérale: XLVI.

S. Ambroise devant Maxime.]

Le lendemain de son arrivée, il alla au palais et demanda une audience particulière. L’eunuque grand chambellan642 lui répondit qu’il ne pouvait être admis qu’en présence du conseil. Ambroise ayant répliqué que ce n’était pas ainsi qu’on avait coutume de recevoir les évêques, et que d’ailleurs il était chargé d’une commission secrète, l’eunuque alla en informer Maxime et revint avec la même réponse. Le prélat consentit à tout pour ne pas rompre la négociation. Lorsqu’il fut entré dans le conseil, il refusa le baiser de Maxime: Vous êtes en colère, évêque, lui dit le tyran: n’est-ce pas ainsi que je vous ai reçu dans votre précédente ambassade? Il est vrai, répondit Ambroise, que vous avez dès ce temps-là manqué à la dignité épiscopale: mais alors je demandais la paix pour un inférieur; aujourd’hui je la demande pour un égal. Et qui lui donne cette égalité? répartit fièrement Maxime. Le Tout-puissant, répliqua Ambroise, qui a conservé à Valentinien l’empire qu’il lui avait donné. Cette fermeté irrita le tyran; il s’emporta en invectives contre Valentinien et contre le comte Bauton, qui avaient, disait-il, amené jusque sur les frontières de la Gaule les Huns et les Alains: il reprocha au prélat de l’avoir trompé la première fois et d’avoir arrêté le cours rapide de ses conquêtes. Ambroise justifia le comte et l’empereur; il fit voir que loin d’attirer les barbares dans la Gaule, ils les en avaient écartés à force d’argent643. Il se disculpa lui-même en rappelant à Maxime la bonne foi et la franchise dont il avait usé dans la première négociation: il le fit souvenir que Valentinien étant le maître de venger la mort de Gratien sur Marcellinus, frère de Maxime, qu’il tenait alors en son pouvoir, il le lui avait renvoyé: il demandait en récompense les cendres du défunt empereur644. Maxime alléguait pour raison de son refus, que la vue des cendres de ce prince animerait les soldats contre lui: «Et quoi? répondit Ambroise, défendront-ils après sa mort celui qu’ils ont abandonné pendant qu’il vivait? Vous craignez ce prince lorsqu’il n’est plus! Qu’avez-vous donc gagné à lui ôter la vie? Je me suis défait d’un ennemi, dites-vous: Non, Maxime, Gratien n’était pas votre ennemi; c’était vous qui étiez le sien. Il n’entend pas ce que je dis en sa faveur; mais vous, soyez-en le juge. Si quelqu’un s’élevait aujourd’hui contre votre puissance, diriez-vous que vous êtes son ennemi, ou qu’il est le vôtre? Si je ne me trompe, c’est l’usurpateur qui est l’auteur de la guerre; l’empereur ne fait que défendre ses droits. Vous refusez donc les cendres de celui dont vous ne pourriez retenir la personne, s’il était votre prisonnier! Donnez à Valentinien ce triste gage de votre réconciliation. Comment ferez-vous croire que vous n’avez pas attenté à la vie de Gratien, si vous le privez de la sépulture?» Il convainquit ensuite Maxime d’être l’auteur de la mort du comte Vallion, qui n’était coupable que de fidélité envers son maître. Ambroise entre les mains et sous le pouvoir du tyran semblait être son juge; et Maxime confus ne se tira d’embarras qu’en renvoyant le prélat et en lui disant qu’il délibérerait sur les demandes de Valentinien. Ambroise avait eu trop d’avantage sur Maxime pour espérer aucun succès. Il aigrit encore le tyran en refusant de communiquer avec les évêques de sa cour, qui avaient fait mourir Priscillien. Maxime saisit ce prétexte pour lui donner ordre de s’en retourner sans délai. Le saint évêque, plus propre à soutenir avec force et avec franchise la vérité et la justice, qu’à se démêler avec souplesse des détours obliques d’une négociation épineuse, partit malgré les avis qu’on lui donnait secrètement qu’il serait assassiné en chemin. S’il est vrai que Maxime eût formé ce dessein, Dieu préserva l’évêque. Il revint à Milan, et rendit compte à Valentinien de son ambassade, qui n’avait servi qu’à démasquer le tyran645.

[Note 642: C’était un Gaulois, selon ce que dit saint Ambroise, epist. ad Valent. 24, t. 2, pag. 888. Egressus est ad me vir Gallicanus, præpositus cubiculi, eunuchus regius.—S.-M.]

[Note 643: Valentinianus Hunnos atque Alanos appropinquantes Galliæ per Alemanniæ terras reflexit…....... Tu fecisti incursari Rhetias, Valentinianus suo tibi auro pacem redemit. Ambr., ep. 24, ad Valent. t. 2, pag. 890.—S.-M.]

[Note 644: Ille tibi fratrem tuum viventem remisit, tu illi vel mortuum redde. Ambr. ep. 24, t. 2, p. 890.—S.-M.]

[Note 645: Esto tutior adversus hominem, pacis involucro bellum tegentem, dit Saint Ambroise, ep. 34, t. 2, p. 891, en s’adressant à Valentinien, à la fin de la relation de sa seconde ambassade auprès de Maxime.—S.-M.]

[Note latérale: XLVII.

Maxime passe les Alpes.

Zos. l. 4, c. 42.

Theod. l. 5, c. 14.

[Till. vie de S. Ambr. art. 52.]]

Le jeune empereur ne perdit pas encore l’espérance de prévenir une rupture ouverte. Ses courtisans lui persuadaient que la roideur inflexible du prélat avait rebuté Maxime; et celui-ci donnait à entendre qu’il n’était pas éloigné de renouer la négociation. Domninus s’offrit à conduire cette affaire; c’était un Syrien qui, s’étant introduit à la cour du jeune prince, était devenu son confident et son principal ministre. On le regardait comme un profond politique, et il avait lui-même la plus haute idée de sa propre capacité. Maxime le reçut à bras ouverts; il accepta sans résistance toutes ses propositions, et flatta sa vanité en le comblant d’honneurs et de présents. Le ministre s’applaudissait d’un succès si brillant; il ne doutait pas qu’il n’eût fait de Maxime le meilleur ami de Valentinien. Le tyran, profitant de son imprudence, le fit au retour accompagner d’une partie de son armée; c’était, disait-il, des troupes qu’il prêtait à son collègue pour dompter les Barbares qui menaçaient la Pannonie. Domninus partit de Trèves vers la fin du moins d’août, fort glorieux des présents qu’il avait reçus et du nombreux renfort qu’il conduisait à son maître. Maxime le suivit de près avec le reste de ses troupes; il se faisait précéder d’un grand nombre de batteurs d’estrade, pour arrêter tous ceux qui pouvaient donner des nouvelles de sa marche. Il trouva le pas de Suze646 ouvert par le passage de Domninus; et s’étant joint à ses troupes avancées, qui avaient abandonné l’ambassadeur pour garder l’entrée de l’Italie, il prit le chemin de Milan647.

[Note 646: Zosime, le seul auteur qui ait parlé du passage des Alpes par Maxime, ne désigne pas d’une manière particulière l’endroit où il l’effectua. Il se contente de dire, l. 4, c. 42, qu’il franchit les passages les plus difficiles des Alpes et les plus inaccessibles, τὰ στενώτατα τῶν Ἄλπεων καὶ τὰ τῶν ὀρῶν ἄβατα διελθοντας, il ajoute qu’il traversa ensuite les régions marécageuses qui s’étendent au pied de ces montagnes, ἤδη δὲ καὶ τὰ μετὰ τας Ἄλπεις, ὅσα ἦν ἑλώδη; ce qui désigne évidemment les plaines basses du Piemont.—S.-M.]

[Note 647: Il n’y arriva pas avant le 8 septembre 387 car il existe encore une loi de Valentinien donnée à Milan et datée de ce jour.—S.-M.]

[Note latérale: XLVIII.

Valentinien se réfugie à Thessalonique.

Zos. l. 4, c. 43 et 44.

Sulp. Sev. vit. Mart. c. 23.

Aug. de civit. l. 5, c. 26, t. 7, p. 142.

Oros. l. 7, c. 34.

Socr. l. 5, c. 11.

Theod. l. 5, c. 14, 15.

Soz. l. 7, c. 13.

Philost. l. 10, c. 8.]

Valentinien surpris de cette irruption imprévue, se sauva en diligence à Aquilée. Bientôt ne s’y croyant pas en sûreté, et n’attendant pas un meilleur sort que celui de Gratien, s’il tombait entre les mains de l’usurpateur, il s’embarqua avec sa mère, et gagna Thessalonique, pour y trouver un asyle sous la protection de Théodose. Probus, que ses grandes richesses exposaient à un grand danger, accompagna le jeune empereur dans sa fuite. Dès qu’ils furent arrivés dans cette capitale de l’Illyrie, ils firent savoir à Théodose, qui était alors à Constantinople, l’extrémité à laquelle ils étaient réduits. Ce prince écrivit aussitôt à Valentinien, qu’il ne devait s’étonner ni de ses malheurs, ni des succès de Maxime: que le souverain légitime combattait la vérité, et que le tyran faisait gloire de la soutenir; que Dieu se déclarait contre l’ennemi de son église. En même temps il partit de Constantinople, accompagné de plusieurs sénateurs. Lorsqu’il fut à Thessalonique, il tint conseil sur le parti qu’il devait prendre. Tous les avis allaient à tirer de Maxime une prompte vengeance: Qu’il ne fallait pas laisser vivre plus long-temps un meurtrier, un usurpateur qui, accumulant crime sur crime, venait d’enfreindre des traités solennels. Théodose était plus touché que personne du sort déplorable des deux empereurs, l’un cruellement massacré, l’autre chassé de ses états; il était bien résolu de venger son bienfaiteur et son beau-frère. Mais comme l’hiver approchait, et que la saison ne permettait pas de commencer la guerre, il crut qu’au lieu de la déclarer avec une précipitation inutile, il était plus à propos d’amuser Maxime par des espérances d’accommodement. Il fut donc d’avis de lui proposer de rendre à Valentinien ce qu’il avait de nouveau usurpé, et de s’en tenir au traité de partage, le menaçant de la guerre la plus sanglante, s’il refusait des conditions si raisonnables.

[Note latérale: XLIX.

Théodose ramène Valentinien à la croyance orthodoxe.

Suidas in Ὀυαλεντινιανός.

Theod. l. 5, c. 15.]

Au sortir du conseil, Théodose tira Valentinien à l’écart, et l’ayant tendrement embrassé: «Mon fils, lui dit-il, ce n’est pas la multitude des soldats, c’est la protection divine qui donne les succès dans la guerre. Lisez nos histoires depuis Constantin: vous y verrez souvent le nombre et la force du côté des infidèles, et la victoire du côté des princes religieux. C’est ainsi que ce pieux empereur a terrassé Licinius, et que votre père s’est rendu invincible. Valens votre oncle attaquait Dieu; il avait proscrit les évêques orthodoxes; il avait versé le sang des saints. Dieu a rassemblé contre lui une nuée de barbares; il a choisi les Goths pour exécuteurs de ses vengeances; Valens a péri dans les flammes. Votre ennemi a sur vous l’avantage de suivre la vraie doctrine: c’est votre infidélité qui le rend heureux. Si nous abandonnons le fils de Dieu, quel chef, malheureux déserteurs, quel défenseur aurons-nous dans les batailles?» Dieu parlait au cœur de Valentinien en même temps que la voix de Théodose frappait ses oreilles. Fondant en larmes, le jeune prince abjura son erreur, et protesta qu’il serait toute sa vie inviolablement attaché à la foi de son père et de son bienfaiteur. Théodose le consola; il lui promit le secours du ciel et celui de ses armes. Valentinien fut fidèle à sa parole; il rompit, dès ce moment, tous les engagements qu’il avait contractés avec les Ariens; il embrassa sincèrement la foi de l’Église; et sa mère Justine, qui mourut l’année suivante, toujours obstinée dans son erreur, n’osa même entreprendre d’effacer les heureuses impressions des paroles de Théodose.

[Note latérale: L.

Succès de Maxime.

Ambr. ep. 40, t. 2, p. 946.

Pacat. c. 37. 38.

Symm. l. 2, ep. 31.

Socr. l. 5, c. 12.

Sigon. de Occident. imp. l. 9, p. 221.]

L’hiver se passa en négociations infructueuses. Maxime envoya des députés à Théodose, qui les retint long-temps à Thessalonique sans leur donner ni audience ni congé. Ce prince profitait de cet intervalle pour faire ses préparatifs. Cependant Maxime, qui avait fixé sa résidence dans Aquilée, achevait de soumettre à sa puissance les états de Valentinien. Rome ne fut pas la dernière à lui rendre hommage. Les payens se déclarèrent pour lui avec empressement; ils espéraient obtenir de lui le rétablissement du culte de leurs dieux. Ce fut sans doute une si flatteuse espérance qui aveugla Symmaque. Cet illustre sénateur, qui avait paru jusqu’alors un modèle de sagesse et d’attachement à ses maîtres légitimes, se déshonora en cette occasion par un discours qu’il prononça à la louange du tyran. La ville d’Émona, aujourd’hui Laybach, dans la Carniole, soutint un long siége: on ne sait si elle fut prise. Bologne se signala en faveur du nouveau prince; elle lui érigea des monuments sur lesquels elle lui donnait, à lui et à son fils Victor tous les titres que la flatterie avait inventés pour les souverains. L’Afrique se soumit à ses lieutenants, et fut bientôt épuisée par ses exactions. Avant la fin de l’hiver, tout l’Occident le reconnaissait pour maître.

[Note latérale: LI.

Généraux et officiers de Maxime.

Ambr. ep. 40, t. 2, p. 953.

Oros. l. 7, c. 35.

Amm. Marc. l. 27, c. 6.]

La terreur de son nom s’était répandue jusqu’au-delà du Rhin et du Danube; plusieurs nations de la Germanie lui payaient tribut. En effet ses forces étaient redoutables: le nombre et le courage de ses troupes semblaient lui promettre la conquête de l’Orient. A la tête de son armée étaient son frère Marcellinus et Andragathe, tous deux aussi méchants que lui, mais plus braves et plus intrépides. Andragathe, pour fermer à Théodose l’entrée de l’Italie, s’occupa pendant l’hiver à fortifier les Alpes Juliennes et les passages des rivières. Maxime ayant choisi Aquilée pour sa résidence, gouvernait de là tout l’Occident. Résolu de ne pas hasarder sa personne, il s’attendait à voir bientôt à ses pieds Théodose chargé de fers. Il avait établi pour préfet de Rome, Rusticus Julianus, que ses partisans avaient onze ans auparavant songé à élever à l’empire pendant une maladie de Valentinien. C’était un homme cruel et sanguinaire; mais incertain du succès de la guerre, il se ménagea une ressource auprès de Théodose, en se conduisant avec une douceur et une humanité qui ne lui étaient pas naturelles. Le peuple de Rome ayant brûlé la synagogue des Juifs, Rusticus attendit à ce sujet les ordres de Maxime. Celui-ci envoya des soldats pour contenir le peuple et rétablir la synagogue. La protection qu’il accordait à cette nation odieuse, acheva de lui faire perdre l’affection des chrétiens, dont tous les vœux se réunissaient en faveur de son ennemi648.

[Note 648: Le peuple disait qu’il ne pouvait rien lui arriver de bon, puisqu’il s’était fait juif. Maximus destitutus est, dit S. Ambroise, en écrivant à Théodose, ep. 41, t. 2, p. 953, qui ante ipsos expeditionis dies, cum audisset Romæ synagogam incensam, edictum Romam miserat, quasi vindex disciplinæ publicæ? Unde populus christianus ait: Nihil boni huic imminet. Rex iste Judæus factus est.—S.-M.]

[Note latérale: AN 388.

LII.

Tatianus succède à Cynégius dans la préfecture du prétoire d’Orient.

Idat. fast.

Zos. l. 4, c. 45.

Socr. l. 5, c. 12.

Soz. l. 7, c. 14.

Till. Theod. art. 17, 42, note 15.]

Théodose avait pris le consulat pour la seconde fois, et s’était donné pour collègue Cynégius, qui était depuis quatre ans revêtu de la dignité de préfet du prétoire d’Orient. Ce sage magistrat avait secondé avec zèle, mais sans éclat et sans violence, le dessein formé par Théodose d’abolir l’idolâtrie. Il mourut à Constantinople dans le mois de mars de cette année. Le peuple, dont il était chéri, assista en foule à ses funérailles, et les honora de ses larmes. Son corps fut déposé dans l’église des Saints-Apôtres, et, l’année suivante, sa femme, Achantia, le fit transporter en Espagne, où il était né. Théodose délibéra long-temps sur le choix d’un préfet du prétoire. Cette place devenait plus importante par la nécessité où se trouvait l’empereur de s’éloigner de l’Orient, pour aller combattre Maxime. Son fils Arcadius, qu’il avait laissé à Constantinople, n’était pas en âge de soutenir le poids des affaires. Enfin, il jetta les yeux sur Tatianus649, connu par sa capacité et par les charges qu’il avait exercées sous Valens. C’était lui qui, en 367, étant préfet d’Égypte, avait traité durement saint Athanase et les catholiques d’Alexandrie. Le changement de prince avait sans doute changé la religion du magistrat. Son fils Proculus fut fait en même temps préfet de Constantinople.

[Note 649: Théodose le fit venir d’Aquilée, selon Zosime, l. 4. c. 45; ce qui pourrait faire croire qu’il avait été jusque-là au service de Valentinien.—S.-M.]

[Note latérale: LIII.

Dispositions de Théodose.

Pacat. c. 32, et 33.

Ambr. ep. 40, t. 2, p. 946.

Aug. de civ. l. 5, c. 26, t. 7, p. 142.

Ruf. l. 12, c. 19, et 32.

Theod. l. 5, c. 24.

Philost. l. 10, c. 8.

Zos. l. 4, c. 45 et l. 5, c. 8.]

L’empereur prenait toutes les mesures que la prudence lui inspirait pour le succès d’une expédition si périlleuse. Afin de ne laisser aucun sujet d’inquiétude, il renouvella les alliances avec les princes voisins de ses états. Les provinces n’étant pas encore remises des maux qu’elles avaient soufferts sous le règne malheureux de Valens, il ne pouvait, sans les dépeupler entièrement, en tirer toutes les troupes qu’il fallait opposer aux nombreuses armées de Maxime. Il attira donc les barbares qui, en son absence, auraient pu insulter la frontière. Les habitants du Caucase, du mont Taurus, des bords du Danube et du Tanaïs, Goths, Huns, Alains, nations endurcies à toutes les fatigues, vinrent en foule lui offrir leurs services. Il ne leur manquait que la discipline: Théodose les y dressa en peu de temps sous des capitaines expérimentés. Bientôt ces barbares apprirent à obéir à l’ordre sans confusion et sans tumulte, à résister à l’attrait du pillage, à épargner les vivres, et à souffrir patiemment la disette, à préférer l’honneur au butin650. L’amour et l’admiration que les vertus de Théodose leur inspirèrent, en firent des Romains. Il y en eut cependant qui conservèrent leur ancienne férocité, et qui abandonnèrent son armée, comme nous le verrons bientôt. Théodose se fit accompagner dans cette expédition par quatre généraux, que leur valeur et leur expérience militaire avaient déja rendus célèbres: Promotus, renommé par la défaite des Gruthonges, avait le titre de général de la cavalerie; Timasius, qui s’était distingué dès le temps de Valens, commandait l’infanterie; Richomer et Arbogaste, Francs de naissance, et pleins de cette bravoure impétueuse qui plaît surtout aux barbares, eurent la plus grande part aux opérations de cette campagne. Ces officiers formaient son conseil. Mais avant que de partir, il voulut consulter Dieu même par l’organe d’un de ses plus saints serviteurs. Jean, l’anachorète, vivait dans les déserts de la Thébaïde, près de Lycopolis; il était fameux par ses miracles: Théodose lui écrivit pour lui demander quel serait le succès de ses armes. Jean lui promit la victoire; et ce prince ne forma depuis ce temps-là aucune entreprise importante sans avoir consulté ce saint solitaire.

[Note 650: O res digna memoratu! Ibat sub ducibus vexillisque Romanis hostis aliquando Romanus, et signa contra quæ steterat sequebatur, urbesque Pannoniæ, quas inimica dudum populatione vacuaverat, miles impleverat, Gotthus ille, et Hunnus, et Alanus respondebat ad nomen, et alternabat excubias, et notari infrequens verebatur. Nullus tumultus, nulla confusio, nulla direptio, ut a barbaro, erat. Pacat. c. 32.—S.-M.]

[Note latérale: LIV.

Lois de Théodose.

Cod. Th. l. 3, tit. 7, leg. 2, l. 9, tit. 11, leg. unic. l. 16, tit 5, leg. 14.

Till, vie de Ste Olymp. c. 1, et not. 1.]

Il n’oublia pas de faire les réglements nécessaires pour maintenir pendant son absence le bon ordre dans l’église et dans l’état. Il défendit de nouveau aux hérétiques de tenir des assemblées. Il déclara nuls et adultères les mariages entre les chrétiens et les juifs651. Les hommes puissants, surtout en Égypte et dans Alexandrie, ville turbulente et pleine de désordres, s’attribuaient l’autorité d’arrêter leurs ennemis et de les tenir en chartre privée, quoique cette violence fût dès les temps anciens prohibée par les lois romaines; Théodose adressa au préfet d’Égypte une loi plus rigoureuse que les précédentes652; il soumit cet abus aux peines du crime de lèse-majesté. Ce prince, si juste et si religieux se laissa cependant alors entraîner à une violence également contraire à la religion et à la justice. Olympiade, sortie d’une famille très-illustre653, et connue dans l’histoire de l’Église par la sainteté de sa vie, et par son attachement à saint Jean Chrysostôme persécuté, était alors dans sa première jeunesse. Ayant perdu son mari, Nébridius, qui avait été préfet de Constantinople, elle renonça à un second mariage, et se consacra au service de Dieu. Elpidius, seigneur espagnol, cousin de Théodose, après de vaines sollicitations, s’adressa à l’empereur pour la contraindre de l’épouser. Le prince fut piqué du refus d’Olympiade, comme d’un mépris qu’elle faisait de son alliance; il commanda, il menaça: tout fut inutile. Voulant vaincre la constance de cette femme, il ordonna au préfet de Constantinople de tenir tous ses biens en saisie, jusqu’à ce qu’elle eût atteint l’âge de trente ans, dont elle était encore éloignée. Olympiade écrivit à l’empereur qu’elle le remerciait de l’avoir déchargée d’un fardeau si onéreux; et que s’il voulait l’obliger tout-à-fait, elle le priait de distribuer ses biens aux pauvres et aux églises. Le préfet gênait beaucoup Olympiade, et la tenait dans une sorte de servitude: un si dur traitement n’ébranla pas sa résolution. Enfin, Théodose au retour de la guerre contre Maxime, admirant lui-même la fermeté de cette veuve chrétienne, lui fit rendre ses biens et sa liberté.

[Note 651: Ces mesures furent ordonnées, la première, par une loi datée de Stobi, le 14 juin 388, et la seconde, par une autre loi rendue à Thessalonique, le 29 février 388.—S.-M.]

[Note 652: Cette loi est du 30 mai 388.—S.-M.]

[Note 653: Elle était parente d’Olympias fille d’Ablabius, préfet du prétoire sous Constantin, et épouse d’Astace roi d’Arménie, après avoir été fiancée à l’empereur Constant. Voyez son histoire t. 2, p. 240 et 241, l. X, § 21 et 23, et t. 3, p. 270-275, l. XVII, § 4.—S.-M.]

[Note latérale: LV.

Trahison punie.

Zos. l. 4, c. 45.

Till. Théod. not. 36.]

L’empereur était prêt à partir de Thessalonique, lorsqu’il fut averti qu’un grand nombre de Barbares, incorporés à ses légions, s’étaient laissé corrompre par les émissaires secrets de Maxime. Ces traîtres s’étant aperçus que leur perfidie était découverte, prirent la fuite vers les lacs et les marais de la Macédoine, et s’allèrent cacher dans les forêts. On envoya après eux des détachements, qui les poursuivirent dans leurs retraites. On en massacra plusieurs; mais il en échappa assez pour faire dans la suite de grands désordres. L’empereur se mit en marche avec toutes ses troupes, et prit la route de la Pannonie supérieure, conduisant avec lui Valentinien654.

[Note 654: Théodose était encore à Thessalonique le 30 avril. Il était à Stobi qui est à vingt-cinq lieues environ de cette ville, le 10 et le 16 juin. On le trouve le 21 du même mois à Scupi, trente-cinq lieues plus loin.—S.-M.]

[Note latérale: LVI.

Soulèvement des Ariens à Constantinople.

Ambr. ep. 40 t. 2, p. 950.

Socr. l. 5, c. 13.

Soz. l. 7, c. 14.

Théoph. p. 59.

Codin. orig. Constant. p. 64.

Cod. Th. l. 16, tit. 4, leg. 2, tit. 5, leg. 15 et 16.]

Les opérations de la guerre n’étaient pas encore commencées, et déja on publiait à Constantinople qu’elle était finie, et que Maxime avait défait Théodose dans une grande bataille. Ce faux bruit se chargeant toujours de nouvelles circonstances en passant de bouche en bouche, on citait le nombre des morts et des blessés; on ajoutait que l’empereur était poursuivi de près, et qu’il ne pouvait échapper. Ceux qui avaient le matin inventé cette fable, l’entendaient débiter le soir revêtue de tant de particularités et avec tant d’assurance, qu’ils devenaient eux-mêmes les dupes de leur propre mensonge. Les Ariens, irrités de voir les églises de la ville en la possession de ceux qu’ils en avaient si long-temps exclus, crurent aisément ce qu’ils désiraient. Ils s’assemblèrent et coururent mettre le feu à la maison de l’évêque Nectarius. Elle fut réduite en cendres avec le toit de l’église de Sainte-Sophie, que Rufin fit réparer dans la suite par ordre de l’empereur. La fureur aurait été plus loin, s’il ne fût arrivé des nouvelles certaines, qui détrompèrent les séditieux655. Il fallut demander pardon de cette insulte. Arcadius en écrivit à son père, et obtint grace pour les coupables. Mais afin de réprimer à l’avenir l’insolence des hérétiques, Théodose étant arrivé à Stobes, sur les frontières de la Macédoine, renouvela, par une loi du 14 de juin, les défenses qu’il leur avait faites tant de fois de s’assembler, de prêcher, de célébrer les mystères. Il chargea le préfet du prétoire de veiller à l’observation de cette ordonnance, et de punir les contrevenants. Deux jours après, étant encore dans la même ville, il ordonna au préfet d’employer les plus sévères châtiments pour imposer silence à tous ceux qui disputeraient publiquement sur la doctrine, et qui, soit par des prédications, soit par des conseils, échaufferaient sur ce point l’esprit des peuples.

[Note 655: Constantinopoli dudum domus episcopi incensa est, et filius clementiæ tuæ intercessit apud patrem; ut et suam, hoc est, filii imperatoris injuriam, et domus sacerdotalis incendium non vindicares. Ambr. ep. 40, ad Theod., t. 2, p. 950.—S.-M.]

[Note latérale: LVII.

Flotte de Maxime.

Amb. ep. 40. t. 2, p. 946.

Pacat. c. 32.

Oros. l. 7, c. 35.

Zos. l. 4, c. 46.]

Théodose faisait diligence; le 21 de juin il était à Scupes en Dardanie, ville éloignée de trente-cinq lieues de Stobes. Son armée marchait sur trois colonnes. Il n’avait pu établir de magasins dans un pays dont Maxime venait de se rendre maître; mais la providence divine lui aplanissant toutes les difficultés, les magasins du tyran lui furent ouverts par les troupes mêmes qui avaient ordre de les garder. Il ne lui restait qu’une inquiétude. Il semblait impossible de forcer les Alpes Juliennes, défendues par Andragathe, capitaine habile, vaillant, déterminé. Maxime eût été invincible, s’il se fût tenu derrière cette chaîne de montagnes, dont il pouvait aisément fermer tous les passages. Son aveuglement lui fit perdre cet avantage, et leva cet obstacle aux succès de son ennemi. Le tyran se persuada que Théodose faisait prendre à Valentinien et à Justine la route de la mer pour débarquer en Italie. Sur une si faible conjecture, il rassembla tout ce qu’il put de vaisseaux légers et en donna le commandement à Andragathe, avec ordre de se saisir du jeune empereur et de sa mère. Ce général ayant abandonné le poste important qu’il occupait, perdit son temps à courir vainement les mers d’Italie et de la Sicile.

[Note latérale: LVIII.

Bataille de Siscia.

Pacat. c. 34.

Ambr. ep. 40. t. 2, p. 946.]

Après le départ d’Andragathe, l’armée de Maxime se partagea en deux corps, dont chacun surpassait en nombre les troupes de Théodose; et ayant traversé les montagnes, elle entra dans les plaines de la Pannonie. Pour enfermer l’ennemi, qui, ayant passé la Save, marchait entre cette rivière et celle de la Drave, l’un des deux corps s’arrêta près de Siscia, ville alors considérable, qui n’est plus qu’un bourg nommé Siszek, sur le bord méridional de la Save. L’autre corps, composé des troupes d’élite et commandé par Marcellinus, frère du tyran, alla camper à Pétau Petavio sur la Drave. Théodose avançait avec tant de diligence, qu’il arriva à la vue du camp de Siscia, beaucoup plus tôt qu’on ne l’y attendait. Aussitôt profitant de la surprise, sans donner à ses soldats le temps de se reposer, ni aux ennemis celui de se reconnaître, il passe à la nage à la tête de sa cavalerie, gagne les bords, tombe avec furie sur les troupes de Maxime, qui accouraient en désordre pour disputer le passage. Elles sont renversées, foulées aux pieds des chevaux, taillées en pièces. Ceux qui échappent au premier massacre, veulent se sauver dans la ville; les uns sont précipités dans les fossés; les autres, aveuglés par la terreur, donnent dans les pieux armés de fer qui en défendent l’entrée; la plupart s’écrasent mutuellement dans la foule ou périssent par le fer ennemi; le reste fuit vers la Save. Là, tombant les uns sur les autres, ils s’embarrassent et se noient. Bientôt le fleuve est comblé de cadavres. Le général, qui n’est pas nommé dans l’histoire, fut englouti dans les eaux.

[Note latérale: LIX.

Bataille de Pétau.

Pacat. c. 35, et 36.

Ambr. ep. 40. t. 2, p. 946.]

Marcellinus était arrivé le même jour à Pétau. Théodose s’étant remis en marche le lendemain, vint le troisième jour sur le soir camper en sa présence. Les deux généraux et les deux armées ne respiraient que le combat: le succès animait les uns; la rage et le désir de la vengeance enflammait les autres. Ils passèrent la nuit dans une égale impatience. Dès que le jour parut, on se rangea en bataille: c’était des deux côtés la même disposition; les cavaliers sur les ailes, l’infanterie au centre; à la tête, des pelotons de troupes légères. On s’ébranla, et, après quelques décharges de traits et de javelots, on s’avança de part et d’autre avec une égale fierté pour se charger l’épée à la main. La victoire fut quelque temps disputée. Marcellinus savait la guerre, il avait un courage digne d’une meilleure cause; ses soldats se battaient en désespérés; enfin, enfoncés de toutes parts, ils se débandèrent et prirent la fuite. Ce ne fut plus alors qu’un affreux carnage: la plupart, mortellement blessés, allèrent mourir dans les forêts voisines, ou se précipitèrent dans le fleuve. La nuit mit fin au massacre et à la poursuite. Au commencement de la déroute, un grand corps de troupes baissa ses enseignes, et demanda quartier: les soldats jetant leurs armes se tinrent prosternés à terre, comme pour attendre leur sentence. L’empereur, doux et tranquille dans l’ardeur même de la bataille, leur ordonna avec bonté de se relever et de se joindre à son armée; et ses ennemis, devenus tout-à-coup ses soldats, partagèrent avec leurs vainqueurs la joie de leur propre défaite. L’histoire ne parle plus de Marcellinus, qui périt apparemment au milieu du carnage.

[Note latérale: LX.

Théodose poursuit Maxime.

Pacat. c. 37, 38, 40 et 41.

Ambr. ep. 40. t. 2, p. 946.

Oros. l. 7, c. 35.]

Maxime n’avait pas eu le courage de se trouver en personne à l’une ni à l’autre bataille: il s’était tenu à quelque distance de ses armées. A la nouvelle de la double victoire de Théodose, il prit la fuite sans tenir de route certaine: détesté des vaincus, poursuivi par les vainqueurs, déchiré au dedans par les remords de son crime, il ne voyait nulle retraite assurée. Conduit par la crainte, le guide le plus infidèle, il alla se jeter dans Aquilée; c’était se renfermer lui-même dans une prison, pour y attendre le supplice. La ville n’était pas en état de tenir contre une armée victorieuse. Théodose marchait avec ses troupes légères; lorsqu’il approchait d’Émona656, qui venait de ressentir tous les maux d’un long siége, les habitants sortirent au-devant de lui avec les démonstrations de la joie la plus vive. Les sénateurs vêtus d’habits blancs, les prêtres païens, couverts de leurs plus riches ornements, étaient suivis de tout le peuple, qui faisait retentir l’air de chants de victoire. L’entrée du prince fut un triomphe. Les portes étaient ornées de fleurs, les rues de riches tapis: partout brillaient des flambeaux allumés; une multitude de tout sexe et de tout âge s’empressait autour du vainqueur; tous le félicitaient et priaient le ciel de couronner ses succès par la mort du tyran.

[Note 656: Pacatus donne, c. 37, à cette ville le surnom de Pia, à cause de la fidélité qu’elle avait montrée envers le jeune Valentinien.—S.-M.]

[Note latérale: LXI.

Mort de Maxime.

Pacat. c. 43, 44 et 45.

Claud. in 4º. Consul. Honor.

Oros. l. 7, c. 35.

Auson. in Aquileia.

Vict. epit. p. 232.

Zos. l. 4, c. 46 et 47.

Socr. l. 5, c. 14.

Philost. l. 10. c. 8.

Prosp. chr.

Idat. chr. et fast.

[Greg. Tur. l. 2, c. 9.]

Till. Théod. not. 37.]

Théodose ayant traversé la ville, franchit les Alpes Juliennes, dont Maxime avait laissé les passages ouverts, et s’arrêta à trois milles d’Aquilée. Arbogaste, à la tête d’un gros détachement, s’étant avancé jusqu’à la ville, força les portes, qui n’étaient défendues que par une poignée de soldats657. Maxime, encore plus dépourvu de conseils que de forces, était si peu instruit des mouvements de son ennemi, qu’on le trouva occupé à distribuer de l’argent aux troupes qui lui restaient. On le jette en bas du tribunal, on lui arrache le diadème, on le dépouille, et, les mains liées derrière le dos, on le conduit au camp du vainqueur, comme un criminel au lieu du supplice. L’empereur, après lui avoir reproché son usurpation et l’assassinat de Gratien, lui demanda sur quel fondement il avait osé publier, que dans sa révolte il agissait d’intelligence avec Théodose. Maxime répondit en tremblant, qu’il n’avait inventé ce mensonge que pour attirer des partisans, et s’autoriser d’un nom respectable. Cet aveu et l’état déplorable du tyran désarmèrent la colère de Théodose: la compassion sollicitait déja sa clémence, lorsque ses officiers enlevèrent Maxime de devant ses yeux, et lui firent trancher la tête hors du camp. Ainsi périt cet usurpateur, le 28 de juillet, ou, selon d’autres, le 27 d’août658, cinq ans après qu’il eut fait périr son prince légitime. On fit mourir ensuite deux ou trois de ses partisans les plus opiniâtres, et quelques soldats maures, ministres de ses cruautés. Théodose fit grace à tous les autres659.

[Note 657: Ausone, dans le septième des petits poèmes qu’il a consacrés à la gloire des principales villes de l’empire romain, s’écrie, en s’adressant à cette ville, qu’elle a été heureuse d’avoir été spectatrice des triomphes obtenus sur le brigand breton par le héros italien, Théodose.

Felix quæ tanti spectatrix læta triumphi, Punisti Ausonio Rutupinum marte latronem.

—S.-M.]

[Note 658: La première date est dans la Chronique d’Idatius; pour l’autre, elle se trouve dans Socrate, l. 5, c. 14.—S.-M.]

[Note 659: Paucis Maurorum hostium, quos secum velut agmen infernum moriturus incluserat, et duobus, aut tribus furiosi gladiatoris lanistis in belli piaculum cæsis, reliquos omnes, venia complexa, velut quodam materno sinu clausit. Pacat. c. 45.—S.-M.]

[Note latérale: LXII.

Mort d’Andragathe.]

Andragathe, après avoir inutilement cherché Valentinien sur les mers d’Italie et de Grèce, avait reçu sur les côtes de Sicile, un échec dont on ignore les circonstances. Il faisait voile vers Aquilée pour rejoindre Maxime, lorsqu’il apprit sa défaite et sa mort. Ce furieux, qui ayant trempé ses mains dans le sang de Gratien, ne pouvait espérer de pardon, prévint son supplice en se précipitant lui-même dans la mer660.

[Note 660: Andragathius comes, cognita Maximi nece, præcipitem sese e navi in undas dedit, ac suffocatus est. Oros. l. 7, c. 35. Claudien dit aussi (in 4º cons. Honor. v. 91.) qu’Andragathe se précipita dans les flots en se donnant la mort.

.............. Hic sponte carina Decidit in fluctus.

Socrate rapporte, l. 5, c. 14, qu’il se précipita dans un fleuve voisin d’Aquilée, où il trouva la mort, εἰς τὸν παρακείμενον ποταμὸν ῥίψας ἑαυτὸν ἀπεπνίγη.—S.-M.]

[Note latérale: LXIII.

Guerre des Francs.]

Victor, fils de Maxime, qui dans un âge encore tendre661, portait déja le titre d’Auguste, était demeuré dans la Gaule. Son père avait confié le soin de sa personne, et la défense du pays à Nanniénus662 et à Quintinus, qu’il avait établis maîtres de la milice663. Tandis que Maxime était occupé de la guerre contre Théodose, ces généraux en avaient deux à soutenir contre les Saxons et contre les Francs664. Les premiers avaient fait une descente sur les côtes de la Gaule665: ils furent aisément repoussés. Il n’en fut pas de même des Francs666; conduits par trois princes, Génobaudès, Marcomir et Sunnon, ils passèrent le Rhin667, ravagèrent le pays, massacrèrent les habitants, et donnèrent l’alarme à Cologne Colonia Agrippina. La nouvelle en étant venue à Trèves, Nanniénus et Quintinus assemblèrent des troupes et marchèrent à l’ennemi. A leur approche, la plupart des Francs repassèrent le Rhin avec leur butin. Ceux qui demeurèrent en deça, furent taillés en pièces près de la forêt Carbonnière668; c’était une partie de la forêt des Ardennes qui s’étendait entre le Rhin et l’Escaut. Après ce succès, les deux généraux se séparèrent. Nanniénus refusa de poursuivre les Francs dans leur pays, persuadé qu’on les trouverait en état de se bien défendre; il se retira à Mayence Mogontiacum. Quintinus, plus téméraire, prit seul le commandement de l’armée, et passa le Rhin près de Nuitz Nivisium[669]]. Au second campement, il trouva de grands villages abandonnés670. Les Francs feignant d’être effrayés, s’étaient retirés dans des forêts dont ils avaient embarrassé les chemins par de grands abatis d’arbres. Les soldats romains mirent le feu aux habitations et passèrent la nuit sous les armes. Au point du jour, Quintinus entra dans les forêts, où il s’égara; enfin, trouvant toutes les routes fermées, il prit le parti d’en sortir, et s’engagea dans des marais dont ces bois étaient bordés. On aperçut d’abord un petit nombre d’ennemis qui, élevés sur les monceaux d’arbres abattus comme sur des tours, lançaient des flèches empoisonnées, dont la moindre blessure portait la mort. Leur nombre croissant à chaque moment, les Romains tentèrent d’abord de traverser les marais pour gagner la plaine; mais ils reconnurent bientôt que c’était chercher une perte assurée. Les hommes et les chevaux s’enfonçant de plus en plus à chaque pas dans une vase molle et profonde, y demeuraient engagés et immobiles, exposés à tous les coups des ennemis. Il fallut donc retourner sur leurs pas à travers une grêle de traits. Dans ce désordre, toute l’armée fut détruite; plusieurs périrent dans les marais. Ceux qui gagnèrent les bois, cherchant en vain une retraite, trouvèrent partout l’ennemi et la mort. Héraclius, tribun des Joviens, et presque tous les officiers y laissèrent la vie. Il n’y eut que très-peu de soldats qui se sauvèrent à la faveur de la nuit671. Quintinus revint en Gaule couvert de honte. Il y apprit la mort de Maxime, et se vit lui-même en grand danger de subir le même sort. Arbogaste, envoyé par Théodose en cette province, fit mourir le jeune Victor. Nanniénus et Quintinus, dépouillés du commandement, ne conservèrent leur vie que par la clémence du vainqueur.

[Note 661: Zosime l’appelle, lib. 4, c. 47, un jeune enfant, τὸ μειράκιον.—S.-M.]

[Note 662: Il est probable que ce général est le même que celui qui est appelé Nannéïus, par Ammien Marcellin, l. 28, c. 8, et qui fut en l’an 370, chargé de combattre les Saxons. Voy. tom. 3, pag. 409, liv. XVIII, § 18.—S.-M.]

[Note 663: Nannenus et Quintinus militiæ magistri, quibus infantiam filii et defensionem Galliarum Maximus commiserat. Sulp. Alex. apud Greg. Tur. l. 2, c. 9.—S.-M.]

[Note 664: Saint Ambroise indique en ces termes tous les lieux où Maxime eut à soutenir la guerre et ceux où il fut vaincu. Ille igitur statim à Francis, à Saxonum gente, in Sicilia, Sisciæ, Petavione: ubique denique terrarum victus est. Ambros. ep. 40, ad Theod. t. 2, p. 953.—S.-M.]

[Note 665: Cette invasion des Saxons n’est connue que par le passage de S. Ambroise, que je viens de citer.—S.-M.]

[Note 666: Nous n’en saurions pas davantage sur la guerre des Francs, sans un fragment d’un historien perdu, nommé Sulpitius Alexandre, et qui nous a été conservé par Grégoire de Tours, l. 2, c. 9.—S.-M.]

[Note 667: Genobaude, Marcomere et Sunnone ducibus, Franci in Germaniam prorupere. Sulp. Alex. ap. Greg. Tur. l. 2, c. 9. Par la Germanie, cet auteur entend la partie de la Gaule, limitrophe du Rhin et divisée en inferior et superior.—S.-M.]

[Note 668: Apud Carbonariam, dit Sulpitius Alexandre, apud Gregor. Tur. l. 2, c. 9.—S.-M.]

[Note 669: Cet endroit, appelé Novesium dans d’autres manuscrits, est qualifié par Sulpitius Alexandre du titre de Castellum.—S.-M.]

[Note 670: Secundis à fluvio castris, casas habitatoribus vacuas atque ingentes vicos destitutos offendit (Nannenus). Sulp. Alex. apud Greg. Tur. lib. 2, c. 9.—S.-M.]

[Note 671: Le morceau de Sulpitius Alexandre, d’où est tiré ce récit de la guerre contre les Francs, et quelques autres fragments conservés dans Grégoire de Tours, sont tout-à-fait propres à faire regretter l’ouvrage historique qui avait été composé par cet auteur.—S.-M.]

[Note latérale: LXIV.

Clémence de Théodose.

Claud. in 4º Consul. Honor.

Ambr. ep. 40 et 41, t. 2, p. 946 et 956.

Aug. civ. l. 5, c. 26, t. 7, p. 142.

Pacat. c. 45, et 46.

Oros. l. 7, c. 35.

Ruf. l. 12, c. 17.

Vict. epit. p. 232.

Zos. l. 4, c. 47.

Cod. Th. l. 15, tit. 14, leg. 6.]

Jamais victoire, après une guerre civile, ne fut moins sanglante ni plus désintéressée. Théodose pouvait regarder comme sa conquête tout l’Occident, et surtout les provinces que Maxime avait enlevées à Gratien, et que le jeune Valentinien n’avait jamais possédées. La perfidie de ceux qui s’étaient livrés au tyran, et qui avaient secondé son usurpation, le mettait en droit de les punir. Il rendit à Valentinien tout ce qu’il avait perdu; il y ajouta le reste de l’Occident, et n’écouta point les conseils d’une politique avide et ambitieuse, qui aurait bien su lui établir des droits spécieux sur la Gaule, l’Espagne et la Grande-Bretagne. Il accorda une amnistie générale à ceux qui avaient suivi le parti de Maxime; il leur conserva leurs biens et leur liberté. En les dépouillant des dignités qu’ils tenaient de la main du tyran, il les laissa jouir de celles qu’ils possédaient avant la révolte. Toutes les inimitiés cessèrent avec la guerre. Théodose oublia qu’il avait vaincu; et, ce qui est plus difficile encore et plus avantageux pour assurer la paix, les vaincus oublièrent qu’ils avaient été ses ennemis. On vit alors, ce qui, selon la remarque d’un auteur payen, ne peut être que l’effet d’une vertu rare et sublime, un prince devenir meilleur lorsqu’il n’eut plus rien à craindre, et sa bonté croître avec sa grandeur. Théodose veilla plus que jamais à entretenir ses sujets dans la prospérité et dans l’abondance; et tandis que les autres princes croyent faire beaucoup après une guerre civile, en rendant aux légitimes possesseurs leurs terres dépouillées et ravagées, il tira de son propre trésor de quoi restituer aux particuliers les sommes d’or et d’argent qui leur avaient été enlevées par le tyran. Il prit soin de la mère et des filles de Maxime, et leur assigna des pensions pour subsister avec honneur672. La femme de ce tyran avait apparemment fini ses jours; autrement, l’histoire n’aurait pas oublié le traitement que lui aurait fait Théodose. Ce caractère de clémence était soutenu par les conseils de saint Ambroise, qui n’employait son crédit auprès du prince que pour combattre la flatterie toujours cruelle, et les passions des courtisans, toujours basses et intéressées.

[Note 672: Inimici tui filias revocasti, nutriendas apud affinem dedisti, matri hostis tui misisti de ærario tuo sumptus. Ambr. ep. 40, t. 2, p. 955.—S.-M.]

[Note latérale: LXV.

Actions de justice.

Ruf. l. 12, c. 17.

Cod. Th. l. 4, tit. 22, leg. 3 et ibi God. l. 10, tit. 21, leg. 2, et ibi God. l. 15, tit. 14, leg. 7 et 8.

Till. vie de S. Ambr. art. 53.

Idem, Theod. art. 45.]

Cependant, il était de la justice de ne pas étendre l’indulgence jusqu’à laisser subsister les actes injustes du tyran. C’est pourquoi Théodose cassa les lois que Maxime avait publiées, et déclara ses jugements nuls et sans effet673. Il obligea ceux qu’il avait revêtus de jurisdiction de rendre leurs brevets; il ordonna que les sentences qu’ils avaient prononcées fussent rayées de tous les registres publics, comme étant sans autorité; il excepta les actes et les conventions civiles, passées sans fraude et sans contrainte entre les particuliers674. On voit même par une loi de l’année suivante, qu’il confisqua les biens de ceux qui avaient abusé de la faveur de Maxime pour exercer dans la Gaule des concussions et des violences. C’est ainsi que Théodose rendit la paix à l’empire. La mort de Justine assura celle de l’Église. Cette princesse arienne n’eut pas la satisfaction de voir son fils rétabli dans ses états; avant que la guerre fût terminée, elle alla rendre compte à Dieu des persécutions qu’elle avait suscitées aux catholiques. Théodose, après s’être arrêté deux mois à Aquilée, vint à Milan, où il passa le reste de l’année et les cinq premiers mois de la suivante675. Il demeura trois ans en Italie, pour rétablir l’ordre dans l’Occident, et pour instruire dans l’art de régner le jeune Valentinien, dont il gouverna les états avec le zèle et l’autorité d’un père. Ce grand prince ne croyait au-dessous de lui aucun des détails qui pouvaient contribuer au succès des affaires. Les provinces qui abondaient en mines de fer, étaient obligées d’en fournir une certaine quantité pour forger les épées et les autres armes: elles acquittaient ainsi leur tribut. On en tirait beaucoup des mines du mont Taurus et de la Cappadoce. Mais on voit que les fraudes, si préjudiciables à l’état dans ce qui regarde la fourniture des armées, étaient dès-lors connues et pratiquées. Des entrepreneurs infidèles et avares se faisaient donner de l’argent au lieu de fer, et employaient pour les armes des soldats, des matières de mauvaise qualité, qui leur coûtaient beaucoup moins qu’ils n’avaient reçu. Ces misérables, pour le plus léger profit, auraient fait perdre vingt batailles. Théodose, dans son expédition contre Maxime, s’étant aperçu de cette fraude, la défendit par une loi du 18 octobre de cette année, et ordonna que les provinces fourniraient en nature le meilleur fer. Il n’est pas dit qu’il ait puni, et par conséquent l’abus dut continuer.

[Note 673: Par deux lois, rendues la première à Aquilée le 22 septembre, et l’autre à Milan le 10 octobre 388.—S.-M.]

[Note 674: Par une loi donnée à Milan, le 14 janvier 389.—S.-M.]

[Note 675: On voit par une loi, qu’il était encore à Milan le 27 mai de l’an 389.—S.-M.]

[Note latérale: LXVI.

Théodose refuse de rétablir l’autel de la Victoire.

Ambr. ep. 57, t. 2, p. 1010.

Symm. l. 2, ep. 13 et 31.

Socr. l. 5, c. 14.

Till. Théod. art. 46.]

L’inclination bienfaisante de Théodose fut pour les sénateurs payens un motif de faire une nouvelle tentative en faveur de l’idolâtrie. Maxime leur avait donné lieu d’espérer le rétablissement de l’autel de la Victoire. Ils députèrent à Théodose pour demander cette grace676. Ils trouvèrent encore auprès du prince un obstacle invincible dans le zèle de saint Ambroise: le prélat s’opposa à leur requête avec son courage ordinaire; et comme Théodose semblait flatté du désir de satisfaire le sénat de Rome, Ambroise cessa de le voir et se tint pendant quelques jours éloigné de la cour. Son absence donna un nouveau poids à ses remontrances, et Théodose rejeta la demande des sénateurs. Symmaque, qui avait peut-être encore cette fois plaidé la cause du paganisme, voulut profiter de l’occasion pour se laver du reproche qu’on lui faisait avec justice, d’avoir déshonoré son éloquence en faveur de Maxime. Il prononça un éloge de Théodose, dans lequel il faisait sa propre apologie, et montrait qu’il s’était personnellement ressenti des injustices de l’usurpateur677; mais comme il eut la hardiesse de revenir encore sur la demande du sénat, Théodose, irrité de cette opiniâtreté importune, le fit sur-le-champ arrêter, avec ordre de le conduire à cent milles de Rome. Symmaque s’échappa et se réfugia dans une église; et le prince se laissa bientôt adoucir par les prières de plusieurs personnes distinguées678. Il pardonna à Symmaque, et lui rendit même toute la faveur dont il l’honorait depuis long-temps.

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