Histoire du Bas-Empire. Tome 04

Charles Le Beau · Chapitre 1 sur 1 · partie 2/18

Pages du PDF

Histoire du Bas-Empire. Tome 04

Chapitre 1

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 18 parties.

[Note 71: Quo viso regulus fortè prominens ultra torum, expedito dolone adsurgens, ut vitam omni ratione defenderet, perforato pectore deformis procubuit victima, ictibus multiplicatis fædè concisa. Amm. Marc. l. 30, c. 1. Faustus de Byzance raconte, l. 5, c. 32, précisément de la même façon le meurtre de Para.—S.-M.]

[Note 72: On peut voir au sujet de ce personnage ce que j’ai dit, t. 3, p. 432 et 433, liv. XVIII, § 32, et ci-devant p. 24, note 2.—S.-M.]

[Note 73: Para ou Bab avait régné sept ans, ainsi que l’atteste Moïse de Khoren, l. 3, c. 39, et tous les autres écrivains arméniens. Les détails que donne Ammien Marcellin font voir que Para fut assassiné en l’an 374, ce qui fait remonter son avénement en l’année 367, précisément celle dans laquelle son père Arsace fut détrôné.—S.-M.]

[Note 74: Moïse de Khoren raconte tout autrement, l. 3, c. 39, la mort de Para, il est facile de voir que son récit est trop favorable aux Romains pour qu’il ne vienne pas originairement d’un de leurs partisans. Il suppose que cet événement arriva sous le règne de Théodose, ce qui est impossible puisqu’Ammien Marcellin nous atteste de la manière la plus formelle, qu’il arriva sous Valentinien et Valens, par les ordres duquel le meurtre fut exécuté en l’an 374. Selon Moïse de Khoren, le roi d’Arménie, profitant de la sédition de Thessalonique en 390, chassa Térentius et son armée: mais celui-ci revint bientôt, attaqua Para, qui fut vaincu; et il tua de sa main Gnel prince des Andsévatsiens, que Para avait créé général de l’armée d’Orient. Para fut pris et envoyé à Théodose, qui lui fit trancher la tête. Il est impossible d’imaginer comment Gibbon a pu faire, t. 5, p. 109, note 1, pour confondre l’infortuné roi d’Arménie avec Tiridate, frère du roi Arsace, dont j’ai raconté la mort, t. 2, p. 223, liv. X, § 10. Ce Tiridate était le père de Gnel, premier mari de Pharandsem, mère de Para. On peut voir ses aventures tragiques ci-devant t. 2, p. 223-231. Je le répète encore: tous les renseignements que l’historien anglais a empruntés à Moïse de Khoren, ont été toujours entendus et employés par lui de la manière la plus contraire à la vérité. Selon Mesrob, dans sa Vie de S. Nersès, ch. 10, l’empereur n’aurait fait mettre à mort le roi d’Arménie, que pour le punir de l’empoisonnement du patriarche Nersès.—S.-M.]

[Note latérale: XX.

Négociations avec Sapor.

Amm. l. 30, c. 2.

Zos. l. 4, c. 21.

Eunap. excerpt. leg. p. 21.]

Sapor, accoutumé lui-même aux grands crimes, fut moins indigné de la mort de Para, qu’affligé de ce qu’elle détruisait ses espérances. Il travaillait alors à regagner le roi d’Arménie75. Il menaça d’abord de le venger: mais fatigué de tant de guerres, il prit la voie de la négociation, et [envoya Arrhacès76] proposer à l’empereur de ruiner entièrement l’Arménie, qui n’était pour les deux nations qu’un sujet éternel de querelle et de discorde77. Si ce projet n’était pas accepté, il demandait que Sauromacès et les garnisons romaines sortissent de l’Ibérie, et qu’Aspacurès, qu’il avait établi roi de ce pays, en demeurât seul possesseur78. Valens répondit qu’il ne changerait rien aux dispositions précédentes, et qu’il était bien résolu de maintenir les deux royaumes dans l’état où ils se trouvaient alors. Le roi de Perse récrivit79 que le seul moyen de terminer toutes les disputes, était de s’en tenir au traité de Jovien, et que pour en bien assurer les conditions, il fallait rassembler, en présence des deux princes, tous les officiers qui en avaient été garants de part et d’autre80. Sapor ne cherchait qu’à fatiguer Valens par des chicanes: il n’ignorait pas qu’il proposait l’impossible, et que la plupart de ceux qui avaient signé le traité étaient morts depuis ce temps-là. L’empereur, pour mettre fin à toutes ces répliques, envoya en Perse le comte Victor, général de la cavalerie, et Urbicius, duc de la Mésopotamie81; avec une dernière réponse, dont il déclarait qu’il ne se départirait pas; elle contenait en substance: Que Sapor, qui se vantait de justice et de désintéressement, manifestait son ambition et son injustice par les desseins qu’il formait sur l’Arménie, après avoir protesté aux Arméniens qu’il ne les troublerait jamais dans l’usage de leur liberté et de leurs lois82: que l’empereur allait retirer ses troupes de l’Ibérie, mais qu’il n’abandonnerait pas la défense de Sauromacès; et que si Sapor inquiétait ce prince, Valens saurait bien le forcer à respecter la protection de l’empire[83]. Cette déclaration était conforme à l’équité et à la majesté impériale. Mais les envoyés passèrent leur pouvoir; et sans y être autorisés par l’empereur, ils acceptèrent en son nom la cession de quelques cantons de l’Arménie, que les seigneurs du pays abandonnèrent aux Romains84. Valens ne jugea pas à propos de désavouer ses députés. Peu après leur retour à Antioche, arriva Suréna, qui offrait au nom du roi de Perse de laisser à Valens la libre possession de ces contrées85, pourvu qu’il renonçât à la défense de l’Ibérie et du reste de l’Arménie. Cet ambassadeur fut reçu avec magnificence, mais sa proposition fut rejetée, et l’on se prépara à la guerre. Ces négociations avaient duré deux ans86. Valens devait entrer en Perse au commencement du printemps87, avec trois armées: il prenait à sa solde des troupes auxiliaires des Goths88. Sapor, plus irrité que jamais, donna ordre à son général Suréna de reconquérir les contrées de l’Arménie, dont Victor et Urbicius s’étaient emparés, et d’attaquer vivement Sauromacès, dont les états étaient pour lors dépourvus de troupes romaines89. Un furieux orage menaçait l’Asie, lorsque les mouvemens des Goths rappelèrent Valens dans la Thrace, et le forcèrent de conclure avec Sapor une paix90 dont on ignore les conditions91.

[Note 75: Sapor post suorum pristinam cladem comperto interitu Paræ, quem sociare sibi impendio conabatur, mærore gravi perculsus. Amm. Marc. l. 30, c. 2.—S.-M.]

[Note 76: Cet ambassadeur est nommé Arsace dans quelques manuscrits d’Ammien Marcellin.—S.-M.]

[Note 77: Arrace legato ad principem misso, perpetuam ærumnarum causam deleri penitus suadebat Armeniam. Amm. Marc. l. 30, c. 2.—S.-M.]

[Note 78: Si id displicuisset, aliud poscens, ut Iberiæ divisione cessante, remotisque inde partis Romanæ præsidiis, Aspacures solus regnare permitteretur, quem ipse præfecerat genti. Amm. Marc. l. 30, c. 2.—S.-M.]

[Note 79: C’était à la fin de l’hiver, sans doute celui de l’an 374. Contrariæ regis litteræ hieme jam extremâ perlatæ sunt, dit Ammien Marcellin, l. 30, c. 2.—S.-M.]

[Note 80: Il faut que le traité conclu avec Jovien ait été rédigé en des termes bien ambigus, puisqu’on eut besoin du témoignage et des explications des officiers qui y avaient pris part des deux côtés.—S.-M.]

[Note 81: Victorem magistrum equitum et Urbicium Mesopotamiæ ducem ire properè jussit in Persas, responsum absolutum… Amm. Marc. l. 30, c. 2.—S.-M.]

[Note 82: Quod rex justus et suo contentis, ut jactitabat, scelestè concupiscat Armeniam, ad arbitrium suum vivere cultoribus ejus permissis. Amm. Marc. l. 30, c. 2.—S.-M.]

[Note 83: Valens lui disait dans son message, que s’il tentait d’arrêter les troupes, qui, comme on en était convenu, devaient partir au commencement de l’année suivante, il saurait le contraindre à observer les conventions. Sed ni Sauromaci præsidia militum impertita principio sequentis anni ut dispositum est inpræpedita reverterint, invitus ea complebit, quæ sponte suâ facere supersedit. Amm. Marc. l. 30, c. 2.—S.-M.]

[Note 84: Absque mandatis oblatas sibi regiones in eadem Armenia suscepit exiguas. Amm. Marc. l. 30, c. 2. Il paraît que long-temps avant le partage et la destruction du royaume d’Arménie, plusieurs cantons et diverses petites principautés situées vers les frontières de la Mésopotamie, sur les bords du Tigre et de l’Euphrate, avaient été réunies à l’empire. Rien n’empêche de croire que ces empiétements ne remontent effectivement à l’époque de la mort de Para. Je crois que le pays envahi alors est celui que les Arméniens désignent par le nom de Quatrième Arménie. Cette dénomination semble indiquer en effet que ce pays fut soumis au régime administratif des Romains. Pour connaître la situation et les divisions de cette province, il faut consulter ce que j’en ai dit dans mes Mémoires historiques et géographiques sur l’Arménie, t. 1, pages 91-98. Les dynastes compris dans l’étendue de ce pays conservèrent leurs possessions; seulement au lieu d’être vassaux du roi d’Arménie, ils le furent de l’empire. On trouve dans le Code Théodosien une loi de Théodose-le-Grand, datée du 14 juin 387, et adressée à Gaddanès, satrape ou seigneur de la Sophène ou Sophanène, Gaddanæ satrapæ Sofanenæ. Cette même loi fait voir aussi que les autres seigneurs de ce pays reconnaissaient comme lui la suzeraineté de l’empire. Il y est question des couronnes que ces seigneurs devaient fournir d’après un ancien usage, comme une marque de leur soumission à l’empire. Aurum coronarium his reddi restituique decernimus, quibus inlicitè videtur ablatum, ut, secundùm consuetudinem moris antiqui, omnes satrapæ, pro devotione quæ Romano debetur imperio, coronam ex propriis facultatibus facient serenitati nostræ solemniter offerendam.—S.-M.]

[Note 85: Quâ regressâ, advenit Surena potestatis secundæ post regem, has easdem imperatori offerens partes, quas audacter nostri sumpsere legati. Amm. Marc. l. 30, c. 2.—S.-M.]

[Note 86: Pendant les années 374 et 375. Valens avait passé tout ce temps à Antioche ou dans les environs. Il resta plus de cinq années dans ces régions. Ses lois nous font voir qu’il résida pendant environ trois mois à Hiérapolis à la fin de l’an 373. Nous avons trois lois de lui, datées d’Antioche, pour l’an 374, le 16 février, 11 mars et 21 mai. Deux lois, du 2 juin et du 5 décembre 375, sont aussi d’Antioche. Il était encore dans cette ville le 30 mai 376, se préparant à aller faire la guerre aux Perses.—S.-M.]

[Note 87: De l’année 376.—S.-M.]

[Note 88: Parabantur magna instrumenta bellorum, ut mollitâ hieme Imperatore trinis agminibus perrupturo Persidem, ideoque Scytharum auxilia festina celeritate mercante. Amm. Marc. l. 30, c. 2.—S.-M.]

[Note 89: Iram ejus conculcans Surenæ dedit negotium, ut ea quæ Victor comes susceperat et Urbicius, armis repeteret si quisquam repugnaret, et milites Sauromacis præsidio destinati malis affligerentur extremis. Amm. Marc. l. 30, c. 1. Il paraît que l’entreprise de Suréna, eut un plein succès, car Ammien Marcellin rapporte qu’elle fut si promptement exécutée, qu’on ne put ni la réparer, ni la venger. Hæc ut statuerat maturata confestim: nec emendari potuerunt nec vindicari. La guerre des Goths tourna alors toutes les pensées de l’empereur vers l’Occident, et l’empêcha de poursuivre ses projets contre les Perses.—S.-M.]

[Note 90: C’était, dit Eunapius (excerpt. de leg. p. 21), une paix nécessaire, πρὸς μὲν τοὺς Πέρσας ἀναγκαίαν εἰρήνην συνθέμενος. Il s’arrangea avec les Perses comme il le put, dit Zosime, l. 4, c. 21, ὁ δὲ τὰ πρὸς Πέρσας ὠς ἐνῆν διαθέμενος.—S.-M.]

[Note 91: Sans nous dire quelles furent ces conditions, les auteurs arméniens nous font voir, comme on aura bientôt occasion de le remarquer, que les affaires de l’Arménie furent laissées à la discrétion du roi de Perse, qui y fit peu après déclarer rois les enfants de l’infortuné Para.—S.-M.]

[Note latérale: XXI.

[Varazdat est nommé roi d’Arménie par Valens.]

[Faust. Byz. l. 5, c. 33 et 34.

Mos. Chor. l. 3, c. 40.]]

[Le meurtre de Para avait jeté la désolation dans l’Arménie. Ce crime aussi lâche qu’impolitique, pouvait ramener dans ce malheureux royaume toutes les calamités dont il était à peine délivré. En excitant l’indignation du peuple et des nobles, il allait peut-être produire ce que Valens avait voulu empêcher, et livrer l’Arménie au roi de Perse, qui était parvenu à y recouvrer quelque influence, en inspirant de la confiance au jeune roi que l’on venait d’immoler. Les troupes romaines cantonnées au centre du pays, et la présence de Valens sur les frontières de la Perse, n’auraient pu contenir les Arméniens, s’ils eussent voulu venger leur souverain et se réunir aux Perses. Étonnés d’un tel événement, tous les seigneurs vinrent trouver le connétable Mouschegh et le grand-intendant, pour aviser aux mesures qu’il fallait prendre dans ces conjonctures, pour le salut du royaume. Ils ne déguisèrent pas la haine qui les animait contre les Romains, et le désir qu’ils avaient de tirer vengeance du sanglant outrage qu’ils venaient d’éprouver; mais leur attachement pour la religion chrétienne modéra les élans d’une indignation aussi légitime. L’alliance avec les Perses présentait trop de honte et trop de dangers. Les maux qu’ils avaient causés à chacun d’eux et à l’Arménie étaient trop récents, pour qu’ils en eussent perdu le souvenir, et d’ailleurs qui pouvait les assurer de la sincérité des intentions de Sapor? ils résolurent donc, quoique bien à regret, de rester attachés au parti des Romains et de laisser à la décision de Valens le sort de l’Arménie. L’empereur n’avait fait périr Para, dont il se défiait, et qui s’était montré peu docile à ses volontés, que pour placer sur le trône un roi qui lui fût plus dévoué. Aussitôt après la mort de Para, et sans consulter les grands, il s’était empressé de disposer de la couronne d’Arménie, comme avaient fait autrefois plusieurs de ses prédécesseurs. Un jeune Prince, issu de la race des Arsacides92, distingué par son courage, et qui se nommait Varazdat93, fut proclamé roi. Élevé chez les Romains94, il s’y était rendu fameux par sa force et son adresse dans les jeux et les combats athlétiques de la Grèce95. Il avait aussi, disait-on, acquis96 une gloire plus noble et plus réelle dans une guerre contre les Lombards97; enfin depuis quelques années98, il était de retour dans sa patrie. Il y avait signalé sa valeur contre les brigands qui infestaient le canton de Taranaghi99, situé sur les bords de l’Euphrate. On raconte que dans une de ses expéditions, ceux-ci poursuivis de trop près par le jeune guerrier, coupèrent un petit pont, pour mettre ce fleuve entre eux et leur redoutable adversaire. Un tel obstacle ne put arrêter Varazdat, il franchit d’un saut100 l’Euphrate encore faible et peu éloigné de sa source, fond sur ces brigands et les contraint de se rendre. Les Arméniens accueillirent avec joie le nouveau roi, et Mouschegh continua d’exercer sous son règne l’influence qu’il avait eue du temps de Para, et il prit, de concert avec les généraux romains, toutes les mesures nécessaires pour défendre l’Arménie. On y fit donc construire une grande forteresse destinée à servir de place d’armes aux Romains101; et des châteaux, protégés par une double enceinte de murs, furent disposés par échelons jusqu’à Gandsak-Schahastan, sur la frontière orientale du royaume; les troupes et les seigneurs Arméniens reçurent une solde de l’empereur; rien ne fut négligé pour s’assurer de ce royaume et le mettre à l’abri des attaques des Perses. Ces soins durent être la principale occupation de Valens102, pendant le séjour de cinq années qu’il fit à Antioche; et peut-être en aurait-il retiré le fruit dans la guerre qu’il méditait contre les Perses, si les affaires de l’Occident et la mauvaise tournure que prit la guerre contre les Goths, n’étaient venus le troubler dans l’exécution de ses desseins, et le contraindre en retirant ses troupes de l’Arménie, de laisser ce royaume exposé aux entreprises de Sapor.]—S.-M.

[Note 92: Moïse de Khoren, l. 3, c. 40, ne dit pas autre chose sur l’origine de Varazdat. Il vaut mieux s’en tenir à ce qui résulte du récit de Faustus de Byzance. Le prêtre Mesrob, historien de S. Nersès, dont j’ai déja parlé, t. 3, p. 275, not. 3, liv. XVII, § 4, dit cependant, dans le 11e chapitre de son ouvrage, que Varazdat était neveu du roi Bab ou Para. Dans l’argument de ce chapitre, il donne le nom d’Anob au père de Varazdat, mais ce nom ne se reproduit pas dans le texte. Le peu de confiance que mérite cet auteur, m’empêche d’admettre cette indication, qui d’ailleurs ne s’accorde pas avec le reste de l’histoire d’Arménie. La reine Pharandsem, n’ayant pas eu du roi Arsace d’autre fils que Bab ou Para, et Olympias n’ayant pas eu d’enfant à ce qu’il paraît, il faudrait que le père de Varazdat, s’il était né d’Arsace, eût été un fils naturel. Le fait peut avoir été ainsi, mais il aurait besoin d’un autre garant que l’historien Mesrob. Faustus de Byzance parle, l. 5, c. 34, de Varazdat, comme Moïse de Khoren: «Après la mort de Bab, roi des Arméniens, dit-il, le monarque grec fit roi un certain Varazdat, de la race des Arsacides.» Mais, dans un autre endroit, l. 5, c. 37, il s’exprime, ou plutôt Varazdat lui-même s’énonce comme s’il était frère de Bab ou Para. Répondant à Manuel, prince des Mamigoniens, pour se justifier de la mort de Mouschegh, frère de ce général, il dit: «Si je n’étais pas Arsacide, aurais-je pris la couronne des Arsacides mes ancêtres; j’ai occupé le pays de mes aïeux, et j’ai tiré vengeance sur ton méchant frère Mouschegh, de la mort de mon frère paternel Bab.» Il est assez clair d’après cela que Varazdat était réellement frère de Para. On voit seulement par la lettre de Manuel, rapportée par le même auteur, l. 5, c. 37, qu’il n’était pas fils légitime d’Arsace. «Non, lui dit Manuel, tu n’es pas un Arsacide, mais tu es le fils de l’adultère.»—S.-M.]

[Note 93: Aucun auteur ancien, grec ou latin, ne nous a conservé le nom de ce roi d’Arménie; ces écrivains nous laissent dans la plus profonde ignorance sur les événements qui arrivèrent en Arménie, après la mort de Para. La seule mention de Varazdat, qui se trouve dans un auteur grec, existe dans un petit ouvrage, composé au huitième siècle par un écrivain anonyme, mais arménien de naissance; il a été inséré par le P. Combéfis dans le 2e volume de son Supplément à la Bibliothèque des Pères, p. 271-291. J’ai déjà parlé de cet ouvrage t. 3, p. 443, not. 2, liv. XVIII, § 40. Cet auteur, en écrivant en grec, ou bien ses copistes ont étrangement altéré le nom de Varazdat; il l’appelle Varistirtak, ὁ Βαριστιρτάκ.—S.-M.]

[Note 94: Selon Moïse de Khoren, l. 3, c. 40, Varazdat avait été contraint de fuir l’Arménie dans son enfance pour éviter la cruauté de Sapor. Cette indication semblerait devoir se rapporter à l’époque de la mort d’Arsace et de l’envahissement de l’Arménie, qui suivit de près cet événement. Elle serait alors en contradiction avec ce que le même auteur dit du retour de Varazdat dans sa patrie, qui coïncide précisément avec l’époque de cette catastrophe. Il est plus probable que Varazdat avait été élevé à la cour des empereurs, comme un ôtage envoyé par le roi d’Arménie, ainsi que c’était l’usage alors. L’historien Moïse de Khoren en fournit lui-même plusieurs exemples.—S.-M.]

[Note 95: Moïse de Khoren dit, l. 3, c. 40, qu’il se signala à Pise et dans les jeux Olympiques.—S.-M.]

[Note 96: Moïse de Khoren compare, l. 3 c. 40, les exploits de Varazdat, à ceux du grand Tiridate.—S.-M.]

[Note 97: C’est Moïse de Khoren qui rapporte encore, l. 3, c. 40, cette circonstance intéressante, parce qu’elle nous offre un des plus anciens renseignements qui existent sur la nation des Lombards. Ce peuple, bien connu au temps de Tacite qui en fait plusieurs fois mention (Ann. l. 2, c. 45, et l. 11, c. 17, et Germ. c. 40), est aussi rappelé dans Strabon, l. 7, p. 290, dans Velléius Paterculus, l. 2, c. 106, et dans Ptolémée, l. 2, c. 11. Le témoignage de ces écrivains fait voir que durant le premier siècle de notre ère et sans doute long-temps avant, ce peuple habitait la partie de la Germanie, située au-delà de l’Elbe, en allant vers la mer Baltique. Leur nom disparaît ensuite et ne se trouve plus qu’à la fin du 4e siècle. Prosper rapporte alors dans sa continuation de la Chronique d’Eusèbe, sous l’an 379, que les Lombards, sortis de l’extrémité de la Germanie, des rivages de l’Océan et de l’île de Scandie, pour chercher de nouvelles demeures, vainquirent d’abord les Vandales, sous les ordres d’Iboréa et d’Aïon. Longobardi ab extremis Germaniæ finibus, Oceanique protinus littore, Scandiaque insula magna egressi, et novarum sedium avidi, Iborea et Aïone ducibus, Vandalos primum vicerunt. Tous ces événements sont racontés avec de plus grands détails dans l’histoire des Lombards, écrite au huitième siècle par Paul Diacre. Le témoignage de Moïse de Khoren vient donc appuyer celui de Prosper, et attester la présence des Lombards dans la Germanie, pendant la durée du 4e siècle, et à peu près dans les mêmes régions où ils avaient été connus par les auteurs plus anciens. Tacite et presque tous les écrivains anciens les appellent Longobardi: Moïse de Khoren les nomme à peu près de la même façon Langovard.—S.-M.]

[Note 98: Moïse de Khoren rapporte que Varazdat était revenu en Arménie, dans la 55e année de Sapor, roi de Perse, qui correspondait aux années 365 et 366 de J. C. c’est-à-dire à la fin de la guerre malheureuse qu’Arsace soutint contre les Perses. Il paraît que, depuis cette époque, Varazdat resta en Arménie, où il est probable qu’il se distingua dans les guerres contre les Perses, lorsque les Romains rétablirent Para sur le trône. Il est à croire qu’il dut à la célébrité qu’il acquit alors l’honneur d’être choisi par Valens pour remplacer Para.—S.-M.]

[Note 99: Voyez au sujet de ce pays, t. 3, p. 376, not. 4, l. XVII, § 64.—S.-M.]

[Note 100: Moïse de Khoren le compare en cette occasion, l. 3, c. 40, à Achille franchissant, dans Homère, le lit du Scamandre.—S.-M.]

[Note 101: Faustus de Byzance, qui rapporte ces faits, l. 5, c. 34, n’indique pas le lieu où était située cette forteresse.—S.-M.]

[Note 102: Selon Moïse de Khoren, l. 3, c. 40, Varazdat fut créé roi d’Arménie par Théodose. Il est évident qu’il se trompe, puisque le témoignage irrécusable d’Ammien Marcellin nous apprend que le meurtre de Para fut exécuté sous le règne de Valens et par les ordres de ce prince. Comme Varazdat fut nommé presque aussitôt roi d’Arménie, il dut l’être par Valens. Le récit de Faustus de Byzance ne contient pas le nom du souverain qui lui donna la couronne; il se contente de l’appeler le roi des Grecs, c’est-à-dire l’empereur romain. Moïse de Khoren ajoute que Varazdat fut déclaré roi en la vingtième année de Théodose, qu’on sait n’avoir régné que seize années non accomplies. En général, je dois le remarquer, la chronologie de l’historien arménien présente une multitude de difficultés et d’erreurs de détail, qui n’altèrent en rien la vérité des faits qu’il rapporte, mais qui en rendent l’usage très-difficile.—S.-M.]

[Note latérale: XXII.

Assassinat de Gabinius, roi des Quades.

Amm. l. 29, c. 6.

Zos. l. 4, c. 16.

Cod. Th. l. 15, tit. 1, leg. 18.]

Tandis que le meurtre du roi d’Arménie excitait l’horreur de tout l’Orient, l’Occident fut témoin d’un forfait pareil dans toutes ses circonstances. Le roi des Quades fut assassiné, parce qu’il avait sujet de se plaindre; et l’on reconnut, par un nouvel exemple, que la table, dont les droits sont sacrés jusque chez les nations sauvages, et qui fut toujours regardée comme le centre de la confiance et de la sûreté, est pour cette raison même le théâtre le plus souvent choisi par la perfidie. Valentinien après avoir passé l’hiver à Milan, était revenu à Trèves103. Il s’occupait depuis long-temps à garnir de forteresses la frontière de la Gaule, du côté de la Germanie, et à réparer les fortifications des villes aux dépens de la province. Emporté par un trop grand désir d’étendre les limites de l’empire, il ordonna de construire un fort au-delà du Danube, sur un terrain qui appartenait aux Quades104. Ces peuples alarmés de cette entreprise, députèrent à Valentinien, et obtinrent d’Équitius, commandant d’Illyrie, et actuellement consul, que l’ouvrage demeurât suspendu jusqu’à la décision de l’empereur. Le préfet Maximin, qui pouvait tout à la cour, blâma fort cette condescendance d’Équitius, qu’il traitait de faiblesse: il disait hautement que son fils Marcellianus, tout jeune qu’il était, soutiendrait mieux l’honneur et l’intérêt de l’empire, et qu’il saurait bien achever la forteresse en dépit des Barbares. Il fut écouté: son fils fut envoyé avec le titre de duc de la Valérie; et ce jeune homme, que le crédit de son père rendait hautain et insolent, sans daigner rassurer les Quades, fit continuer les travaux. Gabinius, roi de la nation, vint lui représenter avec douceur l’injustice de cette usurpation. Marcellianus feignit de se rendre à ses remontrances; et l’ayant invité à un repas, il le fit massacrer au sortir de la table105. C’était la troisième tête couronnée qui tombait sous les coups de la trahison, depuis le commencement du règne des deux empereurs.

[Note 103: C’est l’hiver de l’an 373 que Valentinien avait passé en Italie. Ce fut sans doute à Milan qu’il séjourna. Une loi nous fait voir qu’il était encore dans cette ville le 5 février 374. Il retourna ensuite dans les Gaules, et il était à Trèves le 21 mai et le 20 juin 374.—S.-M.]

[Note 104: Ammien Marcellin remarque, l. 29, c. 6, que cette nation était peu redoutable à cette époque, parum nunc formidanda, mais qu’elle avait été antérieurement, c’est-à-dire au temps de Marc-Aurèle, très-guerrière et très-puissante, sed immensum quantum antehac bellatrix et potens. On peut voir dans l’Histoire des Empereurs de Crévier, le récit de leur grande irruption sous le règne de ce prince.—S.-M.]

[Note 105: Zosime donne, l. 4, c. 16, le nom de Célestius à l’assassin de Gabinius. C’était peut-être un des noms de Marcellianus.—S.-M.]

[Note latérale: XXIII.

Les Quades vengent la mort de leur roi.]

Cette insigne perfidie mit les Quades en fureur106. Versant des larmes de douleur et de rage, ils passent le Danube, égorgent les paysans occupés alors aux travaux de la moisson, et portent de toutes parts le ravage et le massacre. La province était dégarnie de troupes; on en avait envoyé la plus grande partie en Afrique avec Théodose. Il ne s’en fallut que d’un moment qu’ils n’enlevassent la fille de Constance, qui traversait l’Illyrie pour aller épouser Gratien dans la Gaule107. Messala, gouverneur de la province, sauva ce déshonneur à l’empire, et transporta promptement la princesse à Sirmium, éloigné de près de dix lieues108. Probus, préfet du prétoire, était pour lors dans cette ville. Ce magistrat, peu accoutumé aux alarmes, prit d’abord l’épouvante; il se préparait à s’enfuir pendant la nuit. Mais étant averti que tous les habitants se disposaient à le suivre, et que la ville resterait déserte et ouverte aux ennemis, il eut honte de sa lâcheté; et s’étant rassuré, il fit nettoyer les fossés, relever les murs abattus en plusieurs endroits, et construire les ouvrages nécessaires. Quantité de matériaux, qu’on avait amassés pour bâtir un théâtre, lui servirent à cet usage. Il rassembla les troupes dispersées dans les postes voisins, et mit la ville en état de défense. Les Barbares peu instruits dans l’art d’attaquer les places, et embarrassés de leur butin, n’osèrent entreprendre un siége. Ils changèrent de route, et prirent celle de la Valérie, pour y aller chercher Équitius, auquel ils attribuaient le massacre de leur prince, parce qu’ils ne connaissaient pas Marcellianus. Deux légions vinrent à leur rencontre, celle de Pannonie et celle de Mésie109. Elles étaient en état de vaincre, si elles se fussent réunies: mais la jalousie du premier rang qu’elles se disputaient, les tint séparées. Les Barbares profitèrent de cette mésintelligence: ils tombèrent d’abord sur la légion de Mésie; et lui ayant passé sur le ventre avant quelle eût eu le temps de prendre les armes, ils attaquèrent celle de la Pannonie; elle fut taillée en pièces, et il ne s’en sauva qu’un petit nombre de soldats.

[Note 106: Ammien Marcellin y ajoute, l. 29, c. 6, les nations voisines. Quados, dit-il, et gentes circumsitas efferavit. On voit par la suite de sa narration que ces nations étaient les Sarmates, qui prirent part aux ravages que les Quades commirent dans les provinces romaines.—S.-M.]

[Note 107: Elle s’était arrêtée dans un lieu public, pour y prendre son repas, selon Ammien Marcellin, l. 29, c. 6, cibum sumens in publica villa: ce lieu s’appelait Pistrensis: quam appellant Pistrensem; il n’en est question dans aucun autre auteur.—S.-M.]

[Note 108: Ou plutôt à vingt-six milles, ad Sirmium vicesimo sexto lapide. Am. Marc. l. 29, c. 6.—S.-M.]

[Note 109: C’étaient les deux légions connues sous les noms de Pannonica et de Mœsiaca.—S.-M.]

[Note latérale: XXIV.

Le jeune Théodose repousse les Sarmates.

Amm. l. 29, c. 6.

Zos. l. 4, c. 16.

Them. or. 14, p. 182.]

Théodose, fils de celui qui poursuivait Firmus en Afrique, et de Thermantia, illustre Espagnole, commandait dans la Mésie. Il était âgé de vingt-huit ans110. Déjà connu par la valeur qu’il avait montrée en plusieurs guerres sous le commandement de son père111, il se fit alors cette haute réputation qui l’éleva dans la suite à la dignité impériale. Les Sarmates112, animés par les Quades leurs voisins, se jetèrent en Mésie: Théodose à la tête d’une poignée de nouvelles levées, n’ayant de ressource réelle que dans sa bonne conduite et dans son courage, défit les ennemis autant de fois qu’il put les joindre. Tantôt courant à leur rencontre jusqu’aux bords du Danube, il servit lui-même de barrière à l’empire: tantôt les attendant à des passages dangereux et dans les forêts, il en fit un grand carnage. Les Sarmates découragés par tant de pertes, eurent recours à la clémence du vainqueur, et obtinrent la paix, qu’ils gardèrent tant qu’ils se souvinrent de leurs défaites. Les Quades se retirèrent aussi, lorsqu’ils apprirent qu’il arrivait des troupes de la Gaule pour défendre l’Illyrie.

[Note 110: Il était né en l’an 346. Selon Zosime, l. 4, c. 24, Théodose était né à Cauca, ville de la Gallice, ἐκ τῆς ἐν Ἰβηρίᾳ Καλλεγίας, πόλεως δὲ Καύκας ὁρμώμενον.—S.-M.]

[Note 111: On apprend de Zosime, l. 4, c. 35, qu’il servit alors en Angleterre avec Maxime, qui fut dans la suite l’assassin de Gratien et qui était, à ce qu’on croit, Espagnol comme Théodose.—S.-M.]

[Note 112: Ammien Marcellin les appelle Sarmates libres, pour les distinguer de leurs esclaves plus connus sous le nom de Limigantes. Sarmatas liberos ad discretionem servorum rebellium appellatos, dit-il, l. 29, c. 6. On a vu, t. 1, p. 337, liv. V, § 27, comment ces Limigantes se révoltèrent contre leurs maîtres, et comment, après avoir fait la guerre aux Romains, et avoir été vaincus, ils furent dispersés sur le territoire de l’empire.—S.-M.]

[Note latérale: XV.

Paix avec Macrianus.

Amm. l. 30, c. 3.

Alsat. illust. p. 181 et 419.

God. ad Cod. Theod. l. 8, tit. 5. leg. 33.]

Valentinien, après avoir ravagé quelques cantons de l’Allemagne, bâtissait sur le Rhin un fort, que les habitants appelèrent ensuite Robur[113], et dont le terrain est aujourd’hui renfermé dans la ville de Bâle. Dès qu’il apprit, par une lettre de Probus, l’invasion des Quades en Illyrie, il dépêcha le secrétaire Paternianus pour s’instruire de tout sur les lieux; et en ayant reçu des nouvelles certaines, il voulait aller sur-le-champ châtier l’audace de ces Barbares. Comme on était à la fin de l’automne114, on lui représenta qu’on ne trouverait ni vivres, ni fourrages, et que les princes allemans, et surtout Macrianus, le plus redoutable de tous, profiteraient de son éloignement pour attaquer la Gaule. Il se rendit à ces raisons, et résolut d’attendre le printemps. Mais afin de ne laisser derrière lui aucun sujet d’inquiétude, il voulut s’assurer de Macrianus par un traité de paix, et l’invita à une entrevue près de Mayence Mogontiacum. Le roi alleman, glorieux de se voir recherché, se rendit au bord du Rhin, et parut dans une contenance fière à la tête de ses bataillons, qui faisaient retentir leurs boucliers, en les frappant de leurs épées. L’empereur en cette occasion sacrifia au désir de la paix la prééminence de la majesté impériale: il rassembla un grand nombre de bateaux, et traversant le fleuve avec ses soldats rangés sous leurs enseignes, il s’approcha de Macrianus qui l’attendait sur l’autre bord. Lorsqu’ils furent à portée de s’entendre, et que les Barbares eurent fait silence, les deux princes entrèrent en conférence. Ils convinrent des articles de la paix, et la confirmèrent par leur serment. Macrianus, jusqu’alors si inquiet et si turbulent, devint de ce moment un allié fidèle, et ne cessa jusqu’à sa mort de donner des preuves de son attachement aux Romains. Quelques années après, s’étant engagé trop avant dans le pays des Francs qu’il ravageait, il fut surpris et tué dans une embuscade que lui dressa Mellobaudès115, prince guerrier, qui régnait alors sur cette nation. Après la conclusion du traité, Valentinien se retira à Trèves, où il passa l’hiver116.

[Note 113: Prope Basiliam, quod appellant accolæ Robur. Amm. Marcel. l. 30, c. 3. Sans Ammien Marcellin, on ignorerait la position de ce fort, qui est encore connu par une loi que Valentinien y rendit le 15 juillet 374; sans doute à l’époque où il était occupé de sa fondation. On peut voir dans l’Alsatia illustrata du savant Schoepflin, p. 181, les raisons qu’il a de mettre ce château sur une partie de l’emplacement occupé actuellement par la ville de Bâle, qui en était séparée autrefois par le ruisseau appelé Birsius, au point où il se jette dans le Rhin.—S.-M.]

[Note 114: Abeunte autumno, dit Ammien Marcellin, l. 30, c. 3.—S.-M.]

[Note 115: Periit in Francia postea. Amm. Marc. l. 30, c. 3.—S.-M.]

[Note 116: Il était déja dans cette ville, le 3 décembre de l’an 374.—S.-M.]

[Note latérale: XXVI.

Débordement du Tibre.

Amm. l. 29, c. 6 et ibi Vales.]

Sur la fin de cette année les pluies continuelles firent déborder le Tibre. Rome fut long-temps inondée. Il fallut porter en bateau des vivres aux habitants réfugiés dans les lieux les plus élevés de leurs maisons. Claude, alors préfet, pourvut à tous leurs besoins avec une activité infatigable, et maintint la tranquillité dans ce peuple mutin et séditieux même au milieu de l’abondance. Ce magistrat fit construire un superbe portique près des bains d’Agrippa; il le nomma le portique du Bon Succès, Boni Eventûs, à cause d’un temple voisin qui portait ce nom. Les payens adoraient sous ce titre la divinité qui faisait prospérer les fruits de la terre.

[Note latérale: XXVII.

Lois de Valentinien.

Cod. Th. l. 4, tit. 17, leg. 1; l. 9, tit. 24, leg. 3; l. 13, tit. 4, leg. 4.

Cod. Jus. l. 7, tit. 44, leg. 2.

Hermant, vie de S. Ambr. l. 1, c. 20.]

Valentinien fit vers ce temps-là plusieurs lois utiles. Pour soutenir les arts qui s’affaiblissaient en même proportion que la gloire de l’empire, il accorda aux peintres de grands priviléges. Il décida qu’en matière de rapt, après cinq ans écoulés, on ne serait plus reçu à poursuivre le crime, ni à contester la légitimité du mariage, ou celle des enfants qui en seraient sortis. Il avait déjà ordonné que les juges ne prononceraient leurs sentences qu’après les avoir écrites; il ajouta que les sentences qui seraient prononcées de mémoire, sans avoir été mises par écrit, n’auraient aucune autorité et seraient censées nulles, sans qu’il fût besoin d’en suspendre l’effet par un appel. Il condamna au bannissement tous ceux qui, au mépris de la religion, formeraient des assemblées illicites: il déclara que ceux qui auraient été condamnés par le jugement des évêques catholiques, ne pourraient s’adresser à l’empereur pour la révision de leur procès. Florent, évêque de Pouzzoles, avait donné occasion à ce rescrit: ayant été déposé à Rome par le pape et les évêques, il eut recours à l’empereur; mais il n’en obtint d’autre réponse, sinon qu’après une condamnation si canonique, il n’était plus permis à Florent de poursuivre sa justification devant aucun tribunal.

[Note latérale: XXVIII.

S. Ambroise, évêque de Milan.

Paulin. vit. Ambros. § 5 et 6.

Basil. ep. 197 t. 3, p. 287.

Hier. chron. Socr. l. 4, c. 30.

Theod. l. 4, c. 6 et 7.

Soz. l. 4, c. 24, Pagi, in Bar. an. 369.

Herm. vie de S. Ambr. l. 1, c. 2, 3 et l. 2, c. 1.

Fleury, Hist. ecclés. l. c. 20 16.]

Auxentius, le principal soutien de l’arianisme en Italie, se maintint jusqu’à sa mort dans le siége de Milan, quoiqu’il eût été deux ans auparavant excommunié dans un concile de quatre-vingt-treize évêques, tenu à Rome en conséquence d’un rescrit de l’empereur. Mais dès qu’il fut mort, Valentinien qui était pour lors à Trèves, écrivit en ces termes aux évêques assemblés à Milan: Choisissez un prélat, qui par sa vertu et par sa doctrine mérite que nous le respections nous-mêmes et que nous recevions ses salutaires corrections. Car étant, comme nous le sommes, de faibles mortels, nous ne pouvons éviter de faire des fautes. Les évêques prièrent l’empereur de désigner lui-même celui qu’il croyait le plus capable; il leur répondit que ce choix était au-dessus de ses lumières; et qu’il n’appartenait qu’à des hommes éclairés de la grâce divine. Milan était rempli de troubles: la cabale arienne faisait les derniers efforts pour placer sur le siége d’Auxentius un prélat imbu des mêmes erreurs. Ambroise, aussi distingué par la beauté de son génie et par la pureté de ses mœurs que par sa noblesse et ses richesses, gouvernait alors la Ligurie et l’Émilie. Instruit dans les lettres humaines, il avait d’abord exercé à Rome la profession d’avocat, et était devenu assesseur de Probus, préfet d’Italie. Lorsqu’il avait été chargé du gouvernement de la province dont Milan était capitale, ce préfet, en lui faisant ses adieux, lui avait dit: Gouvernez, non pas en magistrat, mais en évêque. Cette parole devint une prophétie. La contestation sur le choix de l’évêque s’échauffant de plus en plus, faisait craindre une sédition. Ambroise, obligé par le devoir de sa charge de maintenir le bon ordre, vint à l’église, et fit usage de son éloquence pour calmer les esprits et les engager à choisir avec discernement et sans tumulte celui qui devait être pour eux un ange de lumière et de paix. Il parlait encore, lorsque tous d’une commune voix, Catholiques et Ariens, s’écrièrent qu’ils demandaient Ambroise pour évêque. Ambroise saisi d’effroi prit la fuite, et il n’oublia rien pour résister au désir du peuple. Les évêques qui approuvaient ce choix s’adressèrent à l’empereur, parce que les lois défendaient de recevoir dans le clergé ceux qui étaient engagés dans des emplois civils. Valentinien fut flatté d’apprendre que les magistrats qu’il choisissait fussent jugés dignes de l’épiscopat; et dans le transport de sa joie: Seigneur, s’écria-t-il, grâces vous soient rendues de ce que vous voulez bien commettre le salut des âmes à celui à qui je n’avais confié que le soin des corps. L’autorité du prince, jointe aux instances des prélats et à la persévérance du peuple, força enfin la modestie d’Ambroise. Il fut baptisé, car il n’était encore que catéchumène, quoiqu’âgé d’environ trente-cinq ans. Il reçut l’onction épiscopale le 7 de décembre; et par le crédit que lui procura auprès des empereurs l’élévation de son ame, soutenue d’une éminente sainteté, son élection fut un événement aussi avantageux pour l’État que pour l’Église. Dès les premiers jours de son épiscopat, on vit un heureux présage de la généreuse liberté dont il ferait usage avec les princes, et des égards que les princes auraient pour ses avis. Il se plaignit à l’empereur de quelques abus qui s’étaient glissés dans la magistrature. Valentinien lui répondit: Je connaissais votre franchise; elle ne m’a pas empêché de vous donner mon suffrage. Continuez, comme la loi divine vous l’ordonne, de nous avertir de nos erreurs.

[Note latérale: AN 375.

XXIX.

Valentinien marche en Pannonie.

Amm. l. 30, c. 5.

Zos. l. 4, c. 17.

Idat. chron.

Hier. chron.

Reines. insc. cl. 20, nº 432.]

L’année suivante se passa toute entière sans élection de nouveaux consuls. Elle n’est désignée dans les fastes que par ces termes: Après le troisième consulat de Gratien, ayant pour collègue Equitius. Il vaut mieux dire qu’on en ignore la raison, que de l’attribuer aux occupations de Valentinien qui se préparait à tirer vengeance des Quades et des Sarmates. Le printemps étant déjà avancé117, le prince partit de Trèves. Il marchait en diligence vers la Pannonie, lorsqu’il rencontra des députés des Sarmates, qui, se prosternant à ses pieds, le supplièrent d’épargner leur nation, lui protestant qu’il ne la trouverait ni coupable ni complice des excès dont il avait à se plaindre. Il leur répondit qu’il s’éclaircirait de la vérité des faits sur les lieux mêmes, et que les infracteurs des traités ne lui échapperaient pas. Il arriva bientôt à Carnuntum, ville de la haute Pannonie, alors déserte et presque ruinée, mais située avantageusement pour arrêter les incursions des Barbares118. On croit que c’est aujourd’hui Pétronel sur le Danube, entre Vienne et Hainbourg119. Il y demeura trois mois120 à réparer les dommages que la province avait soufferts, et à faire les dispositions nécessaires pour aller attaquer les ennemis dans leur pays. On attendait de sa sévérité naturelle qu’il informât de la trahison faite à Gabinius, et de la perfidie ou de la lâcheté des officiers chargés de garder la frontière, qui avaient ouvert aux Barbares l’entrée de la province. Mais selon sa coutume de traiter avec dureté les soldats, et de pardonner tout à leurs commandants, il ne fit aucune recherche sur ces deux objets.

[Note 117: Pubescente jam vere, dit Ammien Marcellin, l. 30, c. 5. Valentinien était encore à Trèves, le 9 avril.—S.-M.]

[Note 118: Carnuntum, Illyriorum oppidum, desertum quidem nunc et squalens, sed ductori exercitûs perquam opportunum, ubi fors copiam dedisset aut ratio, â statione proxime reprimebat barbaricos adpetitus. Amm. Marc. l. 30, c. 5.—S.-M.]

[Note 119: D’Anville pense (Géogr. abrég. t. 1, p. 155) qu’elle pourrait bien être Altenbourg, situé sur un bras du Danube, entre Raab et Presbourg.—S.-M.]

[Note 120: On voit par une loi de Valentinien adressée à Laodicéus, gouverneur de Sardaigne, qu’il se trouvait dans cette ville le 12 août.—S.-M.]

[Note latérale: XXX.

Il apprend les vexations de Probus.]

Il ne put cependant fermer les yeux sur le mauvais gouvernement de Probus. Ce préfet du prétoire, jaloux de se conserver dans cette suprême magistrature, suivait une politique tout-à-fait indigne de sa haute naissance121. Connaissant l’avidité du prince, au lieu de le ramener à des sentiments d’humanité et de justice, il ne s’étudiait qu’à servir sa passion pour l’argent. Financier impitoyable, il imaginait tous les jours de nouvelles impositions. Ses vexations allèrent si loin, qu’entre les principaux habitants des provinces de sa juridiction, plusieurs abandonnèrent le pays; la plupart déjà épuisés et toujours poursuivis, n’eurent plus d’autre séjour que les prisons: quelques-uns se pendirent de désespoir. Cette tyrannie excitait les murmures de tout l’Occident. Valentinien était le seul qui n’en fût pas instruit: content de l’argent qu’il recevait, il se mettait peu en peine des moyens employés pour le recueillir. Cependant des injustices si criantes le révoltèrent lui-même, lorsque les gémissements des peuples furent enfin parvenus jusqu’à ses oreilles. Les provinces avaient coutume d’envoyer au prince des députés pour rendre témoignage de la bonne conduite des gouverneurs. Probus ayant forcé la province d’Épire de se conformer à cet usage, elle députa à l’empereur, lorsqu’il était à Carnuntum, un philosophe cynique nommé Iphiclès, autrefois ami de Julien. Il se défendit d’abord d’accepter cette commission; mais on l’obligea de partir. Il était connu de l’empereur, qui, après l’avoir entendu, lui demanda si les louanges que la province donnait au préfet étaient bien sincères: Prince, répondit-il, entre les extorsions qui nous font gémir, l’éloge que Probus nous arrache, n’est pas celle qui nous coûte le moins[122]. Cette parole pénétra jusque dans le cœur de Valentinien123. Il continua d’interroger Iphiclès, et lui demanda des nouvelles de tous les Épirotes distingués qu’il connaissait. Apprenant que les uns étaient allés chercher un domicile au-delà des mers, que les autres s’étaient donné la mort, il entra dans une violente colère. Léon, maître des offices, qui aspirait lui-même à la préfecture, et qui, s’il y fût jamais parvenu, aurait fait regretter tous ses prédécesseurs, n’oubliait pas d’aigrir le prince. Probus, qui se trouvait alors à la cour, essuya les plus terribles menaces, et il ne devait s’attendre qu’à en ressentir les effets, si Valentinien fût revenu de cette expédition. Le préfet voulut regagner les bonnes grâces de l’empereur par de nouvelles iniquités, couvertes d’une apparence de zèle. Le secrétaire124 Faustinus, neveu de Juventius125, ancien préfet de la Gaule, fut cité au tribunal de Probus pour cause de magie126. Il s’en justifiait par des preuves du moins aussi fortes que les charges. Pour achever de le peindre, on alléguait qu’un certain Nigrinus le priant de lui procurer un emploi dans le secrétariat, il lui avait répondu: Faites-moi empereur, et je vous ferai secrétaire[127]. La malignité sut donner un si mauvais tour à cette plaisanterie innocente, qu’elle coûta la vie à Faustinus et à Nigrinus.

[Note 121: Non ut prosapiæ suæ claritudo monebat. Amm. Marc. l. 30, c. 5.—S.-M.]

[Note 122: Ammien Marcellin dit simplement, l. 30, c. 5, quærente curatius principe, si hi qui misere, ex animo bene sentiunt de præfecto; Gementes, inquit, et inviti.—S.-M.]

[Note 123: Quo ille verbo tamquam telo perculsus. Amm. Marc. l. 30, c. 5.—S.-M.]

[Note 124: Notarius militans. Amm. Marc. l. 30, c. 5. C’était une espèce d’intendant militaire, ou de commissaire des guerres.—S.-M.]

[Note 125: On croit qu’il se nommait encore Viventius, et on place sa préfecture en 369 et en 371.—S.-M.]

[Note 126: Il avait tué un âne. Quod asinum occidisse dicebatur ad usum artium secretarum. Amm. Marc. l. 30, c. 5. On employait de préférence cet animal dans les opérations magiques.—S.-M.]

[Note 127: Fac me imperatorem, si id volueris impetrare. Amm. Marc. l. 30, c. 5.—S.-M.]

[Note latérale: XXXI.

Il ravage le pays des Quades.

Amm. l. 30, c. 5 et 8.

Zos. l. 4, c. 17 et 18.]

Tout étant prêt pour entrer sur les terres des Quades, l’empereur fit partir Mérobaudès et le comte Sébastien avec un détachement d’infanterie. Ils avaient ordre de mettre tout à feu et à sang128. Pour lui, afin d’embrasser une plus grande étendue de pays, il alla passer le Danube sur un pont de bateaux à Acincum, aujourd’hui Bude, capitale de la Hongrie. Ce prince était brave de sa personne, et ne méprisait rien tant que les lâches et les timides. Cependant, par une bizarrerie de tempérament, il ne pouvait s’empêcher de pâlir toutes les fois qu’il voyait ou croyait voir l’ennemi. C’était même un moyen dont ses courtisans se servaient dans l’occasion pour arrêter les emportements de colère auxquels il était sujet. Dès qu’il entendait dire que les ennemis approchaient, il changeait de couleur et se calmait aussitôt. Il n’en était pas moins hardi à affronter le péril, et il s’attendait à trouver dans le pays des Quades de quoi signaler sa valeur. Mais ils s’étaient retirés avec leurs familles sur les montagnes, d’où ils considéraient avec frayeur les troupes romaines qui portaient de toutes parts le ravage et l’incendie. On traversa le pays; on égorgea, sans distinction d’âge ni de sexe, tous ceux qui n’avaient pas eu la précaution de gagner les hauteurs; on brûla les habitations, et l’empereur revint à Acincum sans avoir perdu un seul homme129. On approchait de l’hiver. Il choisit, comme le lieu le plus commode pour y passer cette saison, la ville de Sabaria130, nommée à présent Sarvar, sur le Raab. Mais avant que de s’y retirer, il remonta le Danube, et fit élever des redoutes, qu’il garnit de soldats pour assurer ses quartiers et défendre le passage du fleuve. S’étant arrêté à Brégétio, qu’on croit être une ville nommée aujourd’hui Pannonie, sur le Danube131, au-dessus de Strigonie, il y passa quelques jours, pendant lesquels, s’il en faut croire l’histoire superstitieuse de ce temps-là, plusieurs prodiges lui annoncèrent une mort prochaine. Le jour qu’il mourut, comme il sortait de grand matin, l’esprit occupé d’un songe qu’il croyait funeste, son cheval s’étant cabré en sorte qu’il ne put le monter, il s’emporta contre son écuyer, et donna ordre de lui couper la main droite. Mais Céréalis chargé de cette cruelle exécution, la différa avec beaucoup de risque pour lui-même, et la mort de l’empereur les sauva tous deux. On ne manqua pas de regarder encore comme un pronostic de la mort de Valentinien, les tremblements de terre qui s’étaient fait sentir cette année dans l’île de Crète, et dans toute la Grèce, où l’Attique seule en fut exempte.

[Note 128: Ad vastandos cremandosque barbaricos pagos. Amm. Marc. l. 30, c. 5.—S.-M.]

[Note 129: Itidemque apud Acincum moratus autumno præcipiti. Amm. Marc. l. 30, c. 5.—S.-M.]

[Note 130: Cette ville était alors mal fortifiée et presque ruinée par les attaques qu’elle avait souffertes. Invalidam eo tempore assiduisque malis adflictam. Amm. Marc. l. 30, c. 5.—S.-M.]

[Note 131: C’est ce que dit D’Anville dans sa Géographie ancienne abrégée, t. 1, p. 155. Il n’indique pas d’une manière assez précise les cartes sur lesquelles il prétend avoir vu le nom de Pannonie, donné à cet endroit sur le Danube. Ce sont peut-être des cartes latines, faites d’après les conjectures de quelques érudits. Ce qu’il y a de sûr, c’est qu’on ne trouve à présent aucun lieu de ce nom sur les bords du Danube, dans la position indiquée; il est même fort douteux qu’il y ait jamais existé rien de pareil. Tout ce qu’on sait de certain sur ce point, c’est que Bregetio était sur le Danube, à trente milles à l’est d’Arrabona, à présent Raab.—S.-M.]

[Note latérale: XXXII.

Mort de Valentinien.

Amm. l. 30, c. 6 et 10.

Vict. epit. p. 229 et 230.

Zos. l. 4, c. 17.

Hier. chron.

Socr. l. 4, c. 3r.

Soz. l. 6, c. 36.

Mar. Chron.]

Les campagnes, déja couvertes de glaces, ne fournissaient plus de subsistances, et l’armée était sur le point de prendre ses quartiers, lorsqu’on vit arriver une troupe de Barbares mal vêtus, et dont l’extérieur n’avait rien que de méprisable: c’était une députation des Quades. Equitius les ayant introduits devant le prince, ils y parurent en tremblant et dans la contenance la plus humiliée. Ils demandaient le pardon du passé, et la paix, protestant, avec serment, que les chefs de la nation n’avaient point eu de part aux ravages dont l’empereur poursuivait la vengeance; que les paysans voisins du Danube, voyant bâtir sur leurs terres une forteresse, avaient pris l’alarme, et s’étaient joints aux Sarmates pour arrêter cette injuste entreprise. Valentinien, choqué de ce reproche, leur demanda, avec mépris, qui ils étaient, et si les Quades n’avaient pas d’autres députés à lui envoyer. Ils répondirent: qu’ils étaient les premiers de la nation; et qu’elle n’avait pu lui témoigner plus de respect qu’en les députant eux-mêmes. Alors ce prince fier et emporté: Quel malheur pour l’empire, s’écria-t-il, de m’avoir choisi pour souverain, puisque sous mon règne il devait être déshonoré par les insultes d’un peuple si misérable! Il prononça ces paroles avec un si violent effort, qu’il se rompit l’artère pulmonaire. Saisi d’une sueur mortelle, et vomissant le sang en abondance, on le porta sur son lit. Ses chambellans, pour n’être pas soupçonnés d’avoir accéléré sa mort, mandèrent promptement les officiers de l’armée. On fut long-temps à trouver un de ses chirurgiens, parce qu’ils s’étaient dispersés par son ordre pour panser les soldats attaqués d’une maladie épidémique. Enfin on lui ouvrit la veine, dont on ne put tirer une goutte de sang. Le prince, respirant à peine, mais plein de connaissance, sentant approcher son dernier moment, témoignait, par le mouvement de ses lèvres, par des sons forcés et inarticulés, et par l’agitation de ses bras, qu’il voulait parler; mais il ne put former aucune parole: ses yeux enflammés s’éteignirent; des taches livides se répandirent sur son visage; et après une longue et violente agonie, il expira, le 17 de novembre, dans la cinquante-cinquième année de son âge, après avoir régné douze ans moins cent jours132. Il fut la dernière victime de cette fougueuse colère qui avait coûté la vie à un grand nombre de ses sujets: prince guerrier, politique, religieux; mais violent, hautain, avare, sanguinaire; et trop loué peut-être par les auteurs chrétiens, qui, par l’effet d’une prévention trop ordinaire, lui ont pardonné tous ses défauts pour une seule vertu qui leur était favorable. On embauma son corps; il fut porté à Constantinople l’année suivante133; mais il ne fut déposé que six ans après dans la sépulture des empereurs. Outre Gratien, né de Sévéra sa première femme, il laissait quatre enfants qu’il avait eus de Justine: un fils du même nom que lui, et trois filles, Justa, Grata et Galla; les deux premières ne furent pas mariées; Galla fut la seconde femme de l’empereur Théodose.

Continuer : partie 3 sur 18