Histoire du Bas-Empire. Tome 04

Charles Le Beau · Chapitre 1 sur 1 · partie 6/18

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Histoire du Bas-Empire. Tome 04

Chapitre 1

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 18 parties.

[Note 302: Ou plutôt jusqu’au passage des Dardanelles ou l’Hellespont, qu’Ammien Marcellin appelle emphatiquement le détroit qui sépare d’immenses mers, fretum quod immensa disterminat maria.—S.-M.]

[Note 303: Oppidum nomine Dibaltum. Am. Marc. l. 31, c. 8. La ville de Dibaltum est appelée Debelcum dans l’Itinéraire d’Antonin, p. 229, Δεούελτον dans Ptolémée, l. 3, c. 11, Deultum dans Pline, l. 4, c. 11, et Δεβελτὸς, dans la Synecdème d’Hiéroclès. On voit que ce sont diverses orthographes d’un même nom. Elle était auprès d’un lac, non loin de la mer Noire, à 74 milles au sud de Marcianopolis.—S.-M.]

[Note 304: C’est celui qui avait laissé échapper le roi d’Arménie. Voyez ci-dev. p. 21 et suiv., l. XIX, § 18.—S.-M.]

[Note 305: Avec la cohorte des scutaires qu’il commandait, avec les Cornuti et d’autres troupes de pied. Obi tribunum Scutariorum Barzimerem inventum cum suis, Cornutisque et aliis peditum numeris. Amm. Marc. l. 31. c. 8.—S.-M.]

[Note latérale: XV.

Succès de Frigérid.

[Amm. l. 31, c. 9.]]

Frigérid, rétabli de sa maladie, campait près de Bérhée, attendant l’occasion d’attaquer les Barbares avec avantage. Les Goths qui connaissaient sa prudence et sa capacité, le redoutaient comme le plus dangereux de leurs ennemis, et le cherchaient pour l’accabler avant qu’il eût réuni de plus grandes forces. Il fut averti de leur approche; et plus jaloux de la conservation de ses troupes que d’une fausse gloire, il se retira par les montagnes et les forêts, à dessein de regagner l’Illyrie. Sa valeur trouva dans cette retraite une occasion de se signaler. Il rencontra Farnobius, capitaine Goth306, partisan redoutable, qui conduisait une troupe de Taïfales, et ravageait tout sur son passage. Les Taïfales, Scythes de nation, établis dans l’ancienne Dacie, au-delà du Danube307, s’étaient depuis peu alliés avec les Goths, et ayant passé le fleuve, pillaient le pays abandonné par les Romains. Frigérid les enveloppa et les attaqua si brusquement, qu’ayant tué Farnobius et fait un grand carnage, il n’en aurait pas laissé échapper un seul, si ces misérables n’eussent mis les armes bas, demandant la vie à mains jointes. Il les fit conduire en Italie aux environs de Modène Mutina, de Reggio Regium et de Parme, pour y cultiver les terres qui manquaient d’habitants. Les Taïfales étaient alors en horreur à toutes les nations, à cause de leurs usages abominables. Un jeune homme ne pouvait s’affranchir de la plus infâme servitude, qu’après avoir seul, et sans aucun secours, tué un ours ou un sanglier308.

[Note 306: Gothorum optimatem Farnobium. Amm. Marc. l. 31. c. 9. C’était un Greuthunge ou Ostrogoth, venu avec Alathée et Saphrax. Voy. ci-dev. § 5, p. 103, not. 3.—S.-M.]

[Note 307: Les Taïfales, qui habitaient à cette époque une partie des pays qui forment actuellement la principauté de Valachie, étaient, selon moi, le dernier reste de la grande et puissante nation des Daces (Daci ou Dahæ), qui avait donné son nom à ces régions, sur lesquelles elle avait dominé pendant long-temps. Les Taïfales passèrent alors avec les Goths sur le territoire de l’empire. Un grand nombre d’entre eux se mirent par la suite au service des Romains, qui en cantonnèrent plusieurs corps dans diverses provinces. Ils sont mentionnés dans la Notice de l’empire. Il y en eut en particulier un corps considérable dans le pays des Pictavi, c’est-à-dire le Poitou. Ils y conservèrent pendant long-temps leurs mœurs et leur langue, et ils firent donner le nom de Theofalgicus pagus au canton qu’ils habitèrent. Deux endroits du département de la Vendée, Tiffauges et la Tiffardière, conservent encore des traces évidentes de cette dénomination.—S.-M.]

[Note 308: Hanc Taifalorum gentem turpem ac obscenæ vitæ flagitiis ita accepimus mersam; ut apud eos nefandi concubitus fædere copulentur maribus puberes; ætatis viriditatem in eorum pollutis usibus consumpturi. Porro si qui jam adultus aprum exceperit solus, vel interemerit ursum immanem, colluvione liberatur incesti. Amm. Marc. l. 31, c. 9.—S.-M.]

[Note latérale: AN 378.

XVI.

Préparatifs de Valens.

Hier. chron. Oros. l. 7, c. 33.

Socr. l. 4, c. 34, 35 et 37.

Soz. l. 6, c. 37, et 39.

Jorn. de regn. succes.]

L’année suivante commença avec le sixième consulat de Valens, et le second du jeune Valentinien. Les inquiétudes que tant de désastres causaient à Valens, rendirent le calme à l’Église Catholique. La persécution cessa dans tout l’Orient. On dit même que ce prince se repentit des maux dont il avait affligé les orthodoxes, et qu’il rappela les évêques et les prêtres exilés309. Pierre rentra dans Alexandrie avec des lettres du pape Damase qui confirmait son élection; et le peuple chassa Lucius, qui se retira à Constantinople. Plusieurs autres prélats revinrent dans leurs églises; soit par un ordre exprès de l’empereur, soit qu’occupé de soins plus pressants, il eût perdu de vue les intérêts de l’arianisme. Ce prince reconnaissait alors son imprudence. Il s’était flatté que les Goths seraient la garde perpétuelle de l’empire, et qu’il n’aurait plus besoin de troupes romaines. En conséquence il avait congédié la plupart des vétérans, et taxé les villes et les villages à une somme d’argent, au lieu des soldats qu’ils devaient fournir. Trompé dans ces vaines espérances, il se vit obligé de lever à la hâte de nouvelles troupes, et se disposa à partir d’Antioche.

[Note 309: Valens egressus de Antiochia: cum ultima infelicis belli sorte traheretur, sera peccati maximi pœnitentia stimulatus, episcopos cæterosque sanctos revocari de exiliis imperavit. Oros. l. 7. c. 33.—S.-M.]

[Note latérale: XVII.

Irruption des Allemans dans la Gaule.

Amm. l. 31, c. 10.]

Gratien se préparait aussi à marcher au secours de son oncle, et il avait déjà fait prendre les devants à plusieurs cohortes310, lorsqu’il se vit obligé lui-même de défendre ses États. L’exemple des Goths avait réveillé les Barbares voisins de la Gaule. Les Allemans nommés Lentiens, dont le pays s’étendait vers la Rhétie311, rompant le traité fait avec eux sous le règne de Constance, commencèrent à ravager la frontière. Ils étaient attirés par un de leurs compatriotes, qui servait dans les gardes de Gratien; et croyant trouver la Gaule dégarnie de troupes, ils se divisèrent en plusieurs corps, passèrent le Rhin sur les glaces au mois de Février312, et coururent au pillage. Deux légions313 qui campaient dans le voisinage, tombèrent sur eux, et les forcèrent de repasser le fleuve avec une grande perte.

[Note 310: Elles étaient déja arrivées en Pannonie, dit Ammien Marcellin, l. 31, c. 10—S.-M.]

[Note 311: Lentiensis Alamannicus populus, tractibus Rhætiarum confinis. Amm. Marc. l. 51, c. 10. La Rhétie répondait au pays des Grisons, et à une partie du Tyrol, de la Bavière, de la Souabe, du Voralberg et de la Suisse.—S.-M.]

[Note 312: Rhenum gelu pervium pruinis februario mense… Il se trouve après ces mots une lacune dans le texte d’Ammien Marcellin.—S.-M.]

[Note 313: C’étaient les Pétulans et les Celtes.—S.-M.]

[Note latérale: XVIII.

Bataille d’Argentaria.

Amm. l. 31, c. 10. et ibi Vales.

Hier. chron.

Oros. l. 7, c. 33.

Vict. epit. p. 231.

Till. Gratien. not. 10.

Alsat. illust. p. 193.]

Tous les Lentiens prirent aussitôt les armes, et l’on vit rentrer en Gaule quarante mille combattants314, qui ne respiraient que vengeance. Gratien alarmé de cette irruption imprévue, rappela les cohortes qui étaient déja en Pannonie; et ayant rassemblé ce qui restait de troupes dans la Gaule, il en donna le commandement au comte Nanniénus315, et à Mallobaud316. Celui-ci était un roi des Francs, qui s’était attaché au service de l’empire, et qui tenait à honneur de porter le titre de comte des domestiques. Nanniénus, naturellement circonspect, voulait différer le combat317; mais Mallobaud, dont le courage était ardent et impétueux, brûlait d’impatience d’en venir aux mains. Son avis l’emporta; on marcha aux Allemans, qui attendirent fièrement les Romains dans la plaine d’Argentaria318. Cette ville, alors une des principales de la première Germanie, n’est plus maintenant qu’un village nommé Horburg, sur la droite de la rivière d’Ill, vis-à-vis de Colmar319. Le combat était à peine engagé, que les Romains, frappés d’une terreur panique, se débandèrent, et se jetèrent à l’écart dans des sentiers étroits et couverts de bois. Ce désordre qui devait causer leur perte, leur procura le succès. S’étant ralliés presque aussitôt, ils revinrent à la charge avec tant d’audace, que les Barbares s’imaginèrent que Gratien venait d’arriver avec des troupes fraîches320. La terreur passa de leur côté; ils se retirèrent, mais en bon ordre, s’arrêtant de temps en temps pour disputer la victoire qu’ils n’abandonnaient qu’à regret; et l’on peut dire qu’au lieu d’une bataille, cette journée vit plusieurs sanglants combats. Enfin les Allemans toujours vaincus et réduits au nombre de cinq mille, se sauvèrent à la faveur des bois321. Ils laissèrent trente mille morts, entre lesquels se trouva leur roi Priarius322, qui mourut les armes à la main. Le reste fut fait prisonnier.

[Note 314: Ou même au nombre de soixante-dix milles, ajoute Ammien Marcellin, l. 31, c. 10, comme l’ont dit quelques-uns par flatterie, pour augmenter la gloire de leur vainqueur. Cum quadraginta armatorum millibus, vel septuaginta, ut quidam laudes extollendo principis jactitarunt.—S.-M.]

[Note 315: Ce général était sans doute le même que le comte Nannenus ou Nanneius, dont il a déja été question à propos de la guerre contre les Saxons. Voyez t. 3, p. 409, l. XVIII, § 18. Ammien Marcellin en parle comme d’un officier également brave et prudent. Nannieno negotium dedit (Gratianus), dit-il, l. 31, c. 10, virtutis sobriæ duci.—S.-M.]

[Note 316: Eique junxit Mallobaudem pari potestate collegam, domesticorum comitem, regemque Francorum, virum bellicosum et fortem. Amm. Marc. l. 31, c. 10.—S.-M.]

[Note 317: Nannieno pensante fortunarum versabiles casus, ideoque cunctandum esse censente. Amm. Marc. l. 31, c. 10.—S.-M.]

[Note 318: La ville d’Argentaria, qui donnait son nom à cette plaine, a été appelée Argentovaria par plusieurs auteurs anciens, ce qui me paraît plus exact.—S.-M.]

[Note 319: Ce point de géographie ancienne me semble avoir été solidement établi par le savant Schoëpflin, dans son Alsatia illustrata, t. 1, pag. 193 et seq.—S.-M.]

[Note 320: Il semblerait par les termes dont se sert Ammien Marcellin, que les troupes de Gratien arrivèrent effectivement. Et splendore consimili, dit-il, proculque nitore fulgentes armorum, imperatorii adventus injecere Barbaris metum. Ce qui prouve qu’il faut entendre ainsi cet historien, c’est qu’il rapporte qu’aussitôt après la bataille, Gratien se mit en marche pour l’Orient. Hac læti successus fiduciâ Gratianus erectus, jamque ad partes tendens Eoas. Amm. Marc. l. 31, c. 10.—S.-M.]

[Note 321: Ex prædicto numero non plus quam quinque millia ut æstimabatur evaderent densitate nemorum tecta. Amm. Marc. l. 31, c. 10.—S.-M.]

[Note 322: Rege quoque Priario interfecto. Quelques savants ont cru qu’il fallait lire un peu autrement les manuscrits de l’historien latin et que ce roi devait s’appeler Priamus; ils se fondent sur ce qu’il est dit dans la Chronique de Prosper, qu’en la 4e année de Gratien, c’est-à-dire en l’an 379, un certain Priamus régna sur les Francs. IV Gratiani anno, Priamus quidam regnat in Francia, quantum altius colligere potuimus.—S.-M.]

[Note latérale: XIX.

Gratien réduit les Allemans Lentiens.]

Gratien vint joindre son armée victorieuse323, et passa le Rhin à dessein d’achever de détruire cette nation remuante et infidèle. A la nouvelle de son approche, les Lentiens affaiblis par leur défaite ne prirent cependant pas encore le parti de se soumettre. Ils abandonnèrent leurs habitations, et se réfugièrent avec leurs femmes et leurs enfants sur des montagnes escarpées, résolus d’en disputer tous les rochers comme autant de forteresses, et de s’y défendre jusqu’à la mort. Pour les forcer dans ces postes avantageux, le nombre était inutile; il n’était besoin que de courage et d’agilité. Ainsi Gratien tira de chaque légion cinq cents hommes d’élite. Ceux-ci animés par l’exemple du jeune empereur, qui s’exposait lui-même, s’efforçaient de gagner le haut des rochers, bien assurés de battre les ennemis, s’ils pouvaient seulement les atteindre. Il en coûta beaucoup de sang de part et d’autre. Les Allemans qui osaient descendre à la rencontre des Romains, n’échappaient pas à leurs coups: les Romains accablés de pierres énormes, roulaient avec elles jusqu’en bas; et comme il était facile de reconnaître l’escorte de l’empereur, les pierres et les javelots pleuvaient surtout de ce côté-là, et toutes les armes de ses gardes furent brisées324. L’attaque continua sans relâche depuis midi jusqu’à la nuit. Gratien assembla le conseil. On convint que de s’obstiner à forcer les ennemis, c’était vouloir perdre toute l’armée: on jugea qu’il était plus à propos de les réduire par famine. Dans ce dessein on commençait déja à disposer les postes, lorsque les Allemans s’en étant aperçus, s’évadèrent par des sentiers inconnus, et gagnèrent d’autres montagnes encore plus élevées. On les suivit, et on se préparait à leur couper tous les passages. Enfin effrayés d’une poursuite si opiniâtre, ils demandèrent grâce, et l’obtinrent à condition qu’ils donneraient leur plus vigoureuse jeunesse pour être incorporée aux troupes romaines325. Un exploit si difficile, exécuté avec tant de vivacité, retint dans le devoir tous les Barbares d’Occident, et Gratien fit connaître de quoi il eût été capable dans la guerre, s’il eût pu modérer sa passion pour la chasse et son goût pour les amusements frivoles. Le traître qui avait donné des avis aux ennemis, fut découvert et mis à mort.

[Note 323: Gratien était encore à Trèves, le 22 avril 378. Selon Orose, l. 7, c. 33, il se trouva en personne à la bataille. Quoique avec des forces bien inférieures, dit-il, il se jeta au milieu des ennemis, longe impari militum numero sese in hostem dedit. Le texte d’Ammien Marcellin n’est pas assez précis pour qu’on sache positivement s’il est favorable ou contraire à cette assertion.—S.-M.]

[Note 324: Simul arma imperatorii comitatus auro colorumque micantia claritudine, jaculatione ponderum densa confringebantur. Amm. Marcel. l. 31, c. 10.—S.-M.]

[Note 325: Oblatâ, ut præceptum est, juventute valida nostris tirociniis permiscenda. Amm. Marc. l. 31, c. 10.—S.-M.]

[Note latérale: XX.

Il se met en marche pour aller joindre Valens.

Amm. l. 31, c. 10, 11 et 12.

Cellar. geog. antiq. l. 2, c. 3. § 42, et c. 7, § 42.]

Après avoir fait les dispositions nécessaires pour la sûreté de la Gaule, Gratien prit sa route par la Rhétie. Il passa par Arbon Arbor felix[326], au bord du lac de Constance, et arriva à Lauriacum, ville du Norique, célèbre en ce temps-là: c’est aujourd’hui le village de Lorch, sur le Danube, entre les rivières de Traun et d’Ens. Le jeune empereur fit alors une faute trop ordinaire aux souverains. Frigérid allait fermer le pas de Sucques, pour empêcher les Barbares de pénétrer en Occident. Ce général était habile, sage, d’un esprit solide, actif, mais plus occupé de projets utiles que d’entreprises brillantes, tel, en un mot, que dans de si fâcheuses conjonctures il aurait fallu le retenir au service, s’il eût voulu se retirer. Tandis qu’il travaillait avec zèle à servir l’État, les courtisans oisifs le ruinèrent dans l’esprit de Gratien; il l’éloigna, et envoya pour le remplacer le comte Maurus, fanfaron, étourdi, intéressé327: c’était le même qui avait mis son collier sur la tête de Julien, lorsqu’on avait proclamé ce prince empereur, et qu’on lui cherchait un diadème328. Gratien ayant mandé à son oncle la victoire qu’il venait de remporter sur les Allemans, fit conduire ses bagages par terre, et s’étant embarqué sur le Danube avec son armée, il arriva à Bononia[329], et s’arrêta quatre jours à Sirmium330. Une fièvre intermittente ne l’empêcha pas de continuer sa marche jusqu’à une ville de Dacie, nommée le camp de Mars[331]. Il fut attaqué dans cette route par un grand corps d’Alains, qui lui tuèrent plusieurs soldats. De là il dépêcha à Valens le comte Richomer, pour l’avertir qu’il allait incessamment le joindre, et pour le prier de l’attendre et de ne pas s’exposer seul au péril d’une bataille qui devait décider du sort de l’empire.

[Note 326: Ce lieu, peu considérable, situé au midi du lac de Constance, dans le canton de Thurgovie, est placé par les itinéraires romains à 20 milles au nord-ouest de Brigantia, actuellement Brégentz.—S.-M.]

[Note 327: Successor Maurus nomine mittitur comes, venalis ferociæ specie, et ad cuncta mobilis et incertus. Am. Marc. l. 31, c. 10.—S.-M.]

[Note 328: Voyez t. 2, pag. 326, liv. XI, § 9.—S.-M.]

[Note 329: Voyez au sujet de cet endroit t. 2, p. 366, not. 2, l. XI, § 38.—S.-M.]

[Note 330: Gratianus docto litteris patruo, quâ industriâ superaverit Alamannos, pedestri itinere præmissis impedimentis et sarcinis, ipse cum expeditiore militum manu permeato Danubio, delatus Bononiam, Sirmium introiit. Amm. Marc. l. 31, c. 11.—S.-M.]

[Note 331: Ce lieu, qui était dans la partie de la Mœsie appelée Dacia ripensis, à cause de sa position sur le bord du Danube, est encore mentionné dans le Synecdème d’Hiéroclès; mais on ignore sa véritable position. On apprend de Sozomène, l. 9, c. 5, que c’était un siége épiscopal. Procope parle aussi de cette place dans son traité des édifices de l’empereur Justinien, l. 4, c. 6; mais ce qu’il y a de singulier dans ce qu’il dit, c’est qu’il en marque la position, non pas sur le bord du Danube, mais loin du fleuve, οὐ παρὰ τοῦ ποταμοῦ κειμένων τὴν ὄχθην, ἀλλὰ κατὰ πολὺ ἄποθεν ὄντων, tandis qu’il semble résulter bien clairement des paroles d’Ammien Marcellin, per idem flumen ad Martis castra descendit, que ce fort était situé sur les bords du Danube.—S.-M.]

[Note latérale: XXI.

Valens à Constantinople.

Amm. l. 31, c. 11.

Eunap. excerpt. leg. p. 21.

Zos. l. 4, c. 21 et 22.

Idat. chron.

Socr. l. 4, c. 38.

Theod. l. 4, c. 33 et 34.

Hist. misc. l. 12, ap. Murat, t. 1, p. 84.

Theoph. p. 55 et 56.

Zon. l. 13, t. 2, p. 31 et 32.

Cedr. t. 1, p. 313.

Suid. in Μελαντιάς.]

Valens était arrivé à Constantinople le trentième de Mai332. Il y trouva le peuple dans la consternation. Les Goths faisaient des courses jusqu’aux portes de la ville333. L’empereur amenait avec lui un corps nombreux de cavaliers sarrasins, que Mavia leur reine lui avait envoyés, lorsqu’il était parti d’Antioche. Il les employa avec succès à nettoyer la campagne de tous les partis334. Ces cavaliers courant avec la rapidité de l’éclair, chargeaient à leur avantage, et échappaient à toutes les poursuites, rapportant tous les jours un grand nombre de têtes d’ennemis335. Valens, mécontent du succès de la bataille de Salices, ôta à Trajan le commandement des troupes; et comme il l’accablait de reproches: Prince, lui répondit hardiment ce général, ce n’est pas nous que vous devez accuser. Quel succès pouviez-vous espérer dans un temps où vous faisiez la guerre à Dieu même, dont vous persécutiez les vrais adorateurs? Tout retentissait de murmures contre Valens; on lui reprochait d’avoir introduit les Goths dans l’empire, et de n’oser se montrer devant eux, ni leur livrer bataille. Le 11 de Juin, comme il assistait aux jeux du Cirque, tout le peuple s’écria: Qu’on nous donne des armes, et nous irons combattre[336]. L’empereur, outré de colère, partit aussitôt avec son armée, menaçant de ruiner la ville de fond en comble à son retour, et d’y faire passer la charrue, pour la punir de son insolence actuelle, et des attentats qu’elle avait autrefois commis dans la révolte de Procope. Lorsqu’il sortait des portes, un solitaire nommé Isaac, saisissant la bride de son cheval: Prince, lui dit-il, où courez-vous? Le bras de Dieu est levé sur votre tête: vous avez affligé son Église; vous en avez banni les vrais pasteurs: rendez-les à leur troupeau, ou vous périrez avec votre armée. Je reviendrai, repartit Valens en colère, et je te ferai repentir de ta folle prédiction. En même temps il donna ordre de mettre aux fers ce fanatique, et de le garder jusqu’à son retour: J’y consens, s’écria le solitaire, ôtez-moi la vie, si vous conservez la vôtre. On voit par ce discours d’Isaac, que supposé que Valens eût permis aux évêques catholiques de retourner à leurs églises, cette permission n’était pas générale. Chargé de ces malédictions, il alla camper à six lieues de Constantinople, près du château de Mélanthias337, qui appartenait aux empereurs.

[Note 332: C’est Socrate, l. 4, c. 38, qui fournit cette date.—S.-M.]

[Note 333: Ils portaient d’un autre côté, selon Zosime, l. 4, c. 34, leurs ravages jusque dans la Macédoine et la Thessalie.—S.-M.]

[Note 334: Selon Zosime, ces Sarrasins inspiraient tant de terreur aux Goths, qu’ils auraient mieux aimé se livrer aux Huns, que de s’exposer aux atteintes de ces cavaliers. Καὶ σφᾶς ἐκδοῦναι τοῖς Οὔννοις μᾶλλον, ἤ ὑπὸ Σαῤῥακηνῶν πανωλεθρίᾳ διαφθαρῆναι. Zos. l. 4, c. 22.—S.-M.]

[Note 335: Les courses de ces cavaliers débarrassèrent le terrain, dit Zosime l. 4, c. 22, et donnèrent à l’empereur le moyen de faire avancer ses troupes: γέγονεν εὐρυχωρία τῷ βασιλεῖ παραγαγεῖν εἰς τὸ πρόσω τὸ στράτευμα.—S.-M.]

[Note 336: Ammien Marcellin dit même l. 31, c. 11. qu’il y eut une légère sédition. Moratus paucissimos dies seditioneque popularium levi pulsatus.—S.-M.]

[Note 337: Il était à 140 stades de Constantinople. C’était une maison de campagne impériale, villa cæsariana.—S.-M.]

[Note latérale: XXII.

Sébastien général.

Amm. l. 31, c. 11.

Zos. l. 4, c. 22 et 23.

Suid. in Σεβαστιανός.]

Il y séjourna quelque temps, s’appliquant à gagner le cœur de ses soldats par de bons traitements et par des manières douces et familières. Les Goths, qui s’étaient avancés jusqu’aux bords de la Propontide, n’eurent pas plus tôt appris que l’empereur était sorti de Constantinople avec une nombreuse armée, qu’ils repassèrent le mont Rhodope et retournèrent vers Andrinople, dans le dessein d’y réunir leurs troupes, dont une partie était campée près de Bérhée et de Nicopolis. Valens instruit de ces mouvements, et craignant pour Andrinople, y envoya Sébastien, dont nous avons eu tant de fois occasion de parler. C’était le héros de ce temps-là; et comme il était manichéen et grand ennemi des catholiques, les ariens et les païens même affectaient d’en faire beaucoup d’estime. Ammien Marcellin le représente comme un parfait capitaine: brave avec prudence, ménageant le sang de ses troupes plus que le sien propre, méprisant l’argent et toutes les commodités de la vie, aimant ses soldats, mais aussi attentif à punir leurs désordres qu’à récompenser leurs services. Il s’était attaché à Valentinien, et après la mort de ce prince on avait appréhendé, comme nous l’avons dit, que l’affection des troupes ne l’élevât sur le trône. Les calomnies des eunuques, trop puissants dans les deux cours d’Occident, et toujours ennemis du mérite, le déterminèrent à passer au service de Valens338, qui le reçut à bras ouverts, et voulut mettre en œuvre ses talents. L’ayant revêtu de la charge de général de l’infanterie à la place de Trajan, il lui permit de prendre à son choix trois cents hommes dans chaque légion, pour les conduire au secours d’Andrinople. Sébastien voyant la mollesse et la lâcheté qui s’étaient introduites dans les troupes de Valens, choisit parmi les nouvelles levées les soldats les mieux faits et qui donnaient plus de signes de courage; persuadé qu’il était plus facile de discipliner des milices, que de ramener à la discipline des troupes qui s’en étaient écartées. Il les sépara du reste de l’armée, les formant par de fréquents exercices à toutes les évolutions, punissant sévèrement la désobéissance, et leur inspirant cette sensibilité pour la louange qui produit de grandes actions, et qui en facilite la récompense.

[Note 338: Il venait alors d’Italie, selon Ammien Marcellin, l. 31, c. 11, Sebastiano, dit-il, paulo ante ab Italia ut petierat misso, vigilantiæ notæ ductori pedestris exercitûs curâ commissâ, quem regebat antea Trajanus. Zosime se contente de dire, l. 4, c. 22, qu’il abandonnait l’Occident, καταλιπὼν Σεβαστιανὸς τὴν ἑσπέραν.—S.-M.]

[Note latérale: XXIII.

Il taille en pièces un grand parti de Goths.]

Il paraît que la modestie n’était pas une des vertus de Sébastien. Il partit à la tête de son détachement339, promettant à Valens qu’il apprendrait bientôt de ses nouvelles. A son approche d’Andrinople les habitants, craignant quelque surprise, fermèrent leurs portes, et se mirent en devoir de le repousser. Mais après l’avoir reconnu, ils le reçurent avec joie. Dès le lendemain il sortit sans bruit, et ayant appris de ses coureurs qu’on apercevait sur les bords de l’Hèbre un grand corps d’ennemis qui ravageaient la campagne, il attendit la nuit. Alors faisant filer ses troupes derrière des éminences et par des chemins fourrés, il surprit les Goths à la faveur des ténèbres, tomba sur eux avec furie, et n’en laissa échapper qu’un petit nombre. Il reprit en cette occasion une si prodigieuse quantité de butin, que la ville et les plaines d’alentour ne pouvaient le contenir. Fritigerne alarmé de cet échec rappela tous ses partis répandus dans la Thrace, et se retira près de la ville de Cabyle340, dans des plaines fertiles et découvertes, où il n’avait à craindre ni la disette ni la surprise.

[Note 339: Il était de deux mille hommes, selon Zosime, l. 4, c. 23.—S.-M.]

[Note 340: Cette ville située dans le centre de la Thrace était, selon l’Itinéraire d’Antonin, à 78 milles an nord d’Andrinople.—S.-M.]

[Note latérale: XXIV.

Valens marche aux ennemis.

Amm. l. 31. c. 12.

[Liban, vit. t. 2, p. 58.]

Zos. l. 4, c. 23 et 24.]

Ce succès, et quelques autres encore, que Sébastien n’oubliait pas d’exagérer dans les lettres qu’il écrivait à Valens, relevaient le courage de ce prince; mais ce qui le piquait vivement, c’était la célèbre victoire de son neveu, dont il reçut alors la nouvelle. Il n’aimait pas Gratien ennemi de l’arianisme, et qui, sans le consulter, avait reconnu un nouvel empereur. Jaloux de la gloire que ce jeune prince venait d’acquérir, Valens brûlait d’envie de l’effacer par un exploit éclatant341. Il se voyait à la tête d’une belle armée; les vétérans, qu’il avait imprudemment congédiés, étaient revenus joindre leurs drapeaux; tout ce qu’il y avait de bons officiers dans l’empire, marchaient à sa suite. Trajan même, quoique disgracié, n’avait pas voulu manquer à son prince dans une occasion si importante. L’empereur partit donc de Mélanthias; et étant averti que les ennemis, afin de lui couper le passage des vivres, se disposaient à se rendre maîtres des défilés du mont Rhodope, dès qu’il les aurait traversés, il y laissa un corps de cavalerie et d’infanterie. Trois jours après son départ, il apprit que les Barbares marchaient vers Nicée342, et qu’ils étaient déja à quinze milles d’Andrinople. Sur un faux rapport de ses coureurs, qu’ils n’étaient qu’au nombre de dix mille hommes, il se hâta d’aller à leur rencontre. Il fut bientôt détrompé par des avis plus certains. Pendant qu’il se retranchait près d’Andrinople343, arriva Richomer avec les lettres de Gratien, qui le priait de l’attendre. Valens assembla le conseil; Sébastien et la plupart des officiers opinaient à donner bataille sans aucun délai: ils disaient que l’empereur ne devait partager avec personne l’honneur d’une victoire assurée; que les Barbares, déjà vaincus les jours précédents, n’étaient pas en état de la disputer. Victor, général de la cavalerie344, plus sage et plus expérimenté que Sébastien, pensait au contraire, qu’il fallait profiter de la jonction des légions gauloises, pour faciliter la victoire; qu’il serait même plus prudent de ne rien hasarder contre une si grande multitude de barbares; de les affaiblir par des surprises et des attaques réitérées; de leur couper les vivres, et de les réduire par la famine à se rendre, ou à se retirer des terres de l’empire. Mais les conseils de Victor, autrefois si estimés de Julien, avaient moins de crédit auprès de Valens que les flatteries de ses courtisans. Son avis ne fut pas écouté, et la bataille fut décidée.

[Note 341: E Melanthiade signa commovit, æquiparare facinore quodam egregio adolescentem properans filium fratris, cujus virtutibus urebatur. Amm. Marc., l. 31, c. 12.—S.-M.]

[Note 342: Cette ville qui faisait partie de la division de la Thrace, qu’on appelait Hémimont à cause de sa situation au pied du mont Hémus, était à 145 milles de Constantinople, non loin d’Andrinople. Cette ville est célèbre dans l’histoire ecclésiastique par le formulaire, que les Ariens y firent signer aux députés du concile de Rimini et à presque tous les évêques.—S.-M.]

[Note 343: Près du faubourg d’Andrinople, prope suburbanum Hadrianopoleos. Amm. Marc., l. 31, c. 12.—S.-M.]

[Note 344: Ammien Marcellin nous apprend à cette occasion, que cet habile général, dont il a été si souvent question sous le règne de Julien, n’était pas Romain, mais Sarmate. Victor, dit-il, nomine magister equitum, Sarmata. Ammien Marcellin, l. 31, c. 12.—S.-M.]

[Note latérale: XXV.

Ruse de Fritigerne.]

Fritigerne, pour de meilleures raisons que Valens, désirait autant que lui de prévenir l’arrivée de Gratien; mais il attendait Alathée et Saphrax, qu’il avait mandés avec leurs troupes, et qui ne pouvaient arriver que le lendemain. Pour amuser l’empereur, il lui députa quelques-uns de ses moindres officiers, à la tête desquels était un prêtre chrétien345. Ils apportaient une lettre par laquelle les Goths s’engageaient à entretenir avec les Romains une paix éternelle, si l’on voulait leur abandonner la Thrace avec tout ce qui s’y trouvait de grains et de troupeaux346. Le prêtre était chargé d’une autre lettre secrète de Fritigerne347, qui témoignant un grand désir de mériter l’amitié de l’empereur, lui mandait qu’il avait affaire à une nation turbulente et inconsidérée; qu’elle demandait avec empressement un combat qui ne pouvait que lui être funeste; que pour l’amener à des conditions raisonnables, il fallait lui montrer les forces romaines dont elle n’avait nulle idée; que la vue de l’empereur et de son armée porterait dans le cœur des Goths une impression de respect et de crainte. Valens renvoya les députés sans réponse; mais cette négociation consuma la journée, et augmenta la vanité de Valens et l’ardeur qu’il avait de combattre. C’était tout ce que souhaitait Fritigerne.

[Note 345: Christiani ritus presbyter, ut ipsi appellant. Amm. Marc., l. 31, c. 12. Il n’était pas seul; d’autres députés d’un rang moins élevé l’accompagnaient; missus a Fritigerno legatus cum aliis humilibus venit ad principis castra.—S.-M.]

[Note 346: Habitanda Thracia sola cum pecore omni concederetur et frugibus. Amm. Marc., ibid.—S.-M.]

[Note 347: Ammien Marcellin lui donne, l. 31, c. 12, le titre de Roi. Secretas alias ejusdem regis obtulit litteras.—S.-M.]

[Note latérale: XXVI.

Valens range son armée en bataille.

Amm. l. 31, c. 12.

Zos. l. 4. c. 24.

Idat. chron.

[Socr. l. 4, c. 38.]

Soz. l. 6, c. 40.]

Le lendemain, 9 août, l’empereur, dès la pointe du jour, se mit en marche, laissant sous les murs d’Andrinople les bagages avec une garde suffisante. Le préfet du prétoire, la maison du prince, ses trésors et ses équipages furent mis en sûreté dans la ville348. La chaleur était excessive ce jour-là. Après une marche de huit milles, par des chemins rudes et difficiles, on aperçut le camp des Barbares bordé de leurs chariots, et l’on entendit leurs cris confus et menaçants. Valens n’avait dressé aucun plan de bataille; il ne connaissait ni le terrain ni les forces des ennemis; il rangea son armée au hasard. La cavalerie formait les deux ailes; l’aile droite fut placée en avant, et couvrit une grande partie de l’infanterie; l’aile gauche avait marché dans un tel désordre, que les cavaliers dispersés çà et là par les chemins, arrivaient confusément, et prenaient leurs rangs avec peine. Fritigerne, déja rangé en bataille, sentait bien que c’était là le moment de charger l’ennemi; mais ce prudent capitaine, afin de ne point donner de jalousie aux Ostrogoths, ne voulait rien faire en l’absence d’Alathée et de Saphrax, qu’il attendait à chaque instant.

[Note 348: Thesauri et principalis fortunæ insignia cætera, cum præfecto et consistorianis ambitu mænium tenebantur. Amm. Marc., l. 31, c. 12.—S.-M.]

[Note latérale: XXVII.

Nouvelle ruse de Fritigerne.]

Pour leur laisser le temps de le joindre, il fit porter à Valens par quelques soldats de nouvelles propositions de paix. L’empereur demanda que pour traiter avec lui on envoyât des députés d’un caractère plus relevé349. Fritigerne traînait les choses en longueur, et cependant l’armée romaine, qui n’avait pris aucune nourriture, se consumait de faim, de soif et de chaleur. Outre les ardeurs du soleil, l’air était encore embrasé par la vapeur des flammes que les Goths allumaient à dessein, mettant le feu aux arbres, aux moissons, aux cabanes, dans toute l’étendue de la plaine; enfin, Fritigerne fit dire à Valens par un héraut, que s’il voulait lui envoyer en ôtage quelques personnes distinguées, il irait lui-même le trouver pour conclure la paix malgré l’ardeur et l’impatience de ses soldats. Cette proposition étant acceptée, on jeta les yeux sur le tribun Équitius, grand-maître du palais et parent de l’empereur350; mais comme il avait été fait prisonnier par les Barbares, et qu’il s’était échappé351, il refusa de se remettre entre leurs mains, craignant d’en recevoir quelque mauvais traitement. Richomer s’offrit de lui-même, persuadé qu’une telle commission était digne d’un homme de courage352, et que tout service était honorable dès qu’il était périlleux.

[Note 349: Optimates poscens, dit Ammien Marcellin, l. 31, c. 12.—S.-M.]

[Note 350: Tribunus Æquitius cui tunc erat cura palatii credita, Valentis propinquus, dit Ammien Marcellin, l. 31, c. 12.—S.-M.]

[Note 351: Il s’était échappé de Dibalte, lapsus a Dibalto, où on le tenait prisonnier. C’est la ville dont il a été question ci-devant sous le nom de Deultum. Voy. § 14, p. 117, note 2.—S.-M.]

[Note 352: Richomeres se sponte obtulit propria: ireque promiserat libens, pulchrum hoc quoque facinus et viro convenire existimans forti. Amm. Marc., l. 31, c. 12.—S.-M.]

[Note latérale: XXVIII.

Bataille d’Andrinople.

Amm. l. 31, c. 12 et 13.

Hier. chron.

[Socr. l. 4, c. 38.]

Soz. l. 6, c. 40.

Oros. l. 7, c. 33.]

Avant qu’il se fût rendu auprès de Fritigerne, deux escadrons de la garde de l’empereur353, emportés par une impatience téméraire, allèrent sans en avoir reçu l’ordre donner pique baissée sur les ennemis; et dans ce moment, Alathée et Saphrax arrivant avec leur cavalerie354, fondirent sur eux, taillèrent en pièces tous ceux qu’ils purent atteindre, et repoussèrent le reste avec Richomer jusqu’au gros de l’armée romaine. La bataille devint générale; les deux armées s’ébranlèrent en lançant une grêle de flèches et de javelots; elles se choquèrent avec fureur, et se balancèrent quelque temps. Les cavaliers de l’aile gauche des Romains pénétrèrent jusqu’aux chariots qui formaient l’enceinte du camp des Barbares; mais n’étant pas secondés, ils furent rompus et renversés par la multitude des ennemis. Alors, toute la cavalerie tourna le dos, et ce fut la principale cause de la défaite. L’infanterie qui demeurait à découvert, fut bientôt enveloppée, et tellement resserrée, que les soldats n’avaient le libre usage ni de leurs bras ni de leurs armes. Aveuglés par une nuée de poussière, ils ne pouvaient ni adresser leurs coups ni éviter ceux des Barbares, qui s’abandonnant sur eux, les écrasaient sous les pieds de leurs chevaux. Dans une épaisse obscurité, on n’entendait que le bruit des armes, le cri des combattants, les gémissements des mourants et des blessés. Le massacre ayant éclairci les rangs, les Romains, quoiqu’épuisés de fatigue, retrouvaient des forces dans la rage et le désespoir. La terre n’était plus couverte que de sang, de carnage, de morts couchés sous des mourants; enfin, ce qui restait de Romains, réunissant leurs efforts, ils s’ouvrirent un passage et prirent la fuite.

[Note 353: C’étaient les archers de la garde et les scutaires, qui étaient commandés par l’Ibérien Bacurius et par Cassion. Sagittarii et Scutarii, quos Bacurius Iberus quidam tunc regebat et Cassio. Amm. Marcell., l. 31, c. 12. Ce Bacurius si renommé par son courage et sa franchise, et qui se distingua beaucoup sous le règne de Théodose, avait été roi de l’Ibérie; il avait préféré le service des Romains au joug des Perses, et depuis long-temps il était employé dans les troupes impériales. Sous Théodose il fut duc de la frontière de Palestine, et ensuite comte des Domestiques, ce qui était une très-haute dignité. Il existe dans le recueil des lettres de Libanius, publié par Wolf, quelques lettres qui lui sont adressées. Zosime rapporte, l. 4, c. 57, qu’il était Arménien de naissance. Βακούριος, dit-il, ἕλκων ἐξ Ἀρμενίας τὸ γένος. Il est évident qu’il se trompe, car tous les autres témoignages, et ils sont assez nombreux, le font Ibérien. Rufin qui l’avait connu personnellement en parle dans son Histoire ecclésiastique, l. 10, c. 10, comme d’un homme très-zélé pour la religion catholique.—S.-M.]

[Note 354: Ils étaient mêlés avec des Alains. Equitatus Gothorum cum Alatheo reversus et Safrace, Alanorum manu permista. Amm. Marc., l. 31, c. 12.—S.-M.]

[Note latérale: XXIX.

Fuite des Romains.]

L’empereur, environné d’un monceau de cadavres, et abandonné de ses gardes, s’alla jeter au milieu de deux légions355 qui se défendaient encore. Trajan, résolu de périr avec lui, s’écria que l’unique ressource était de rallier auprès du prince les débris de l’armée356. Aussitôt le comte Victor courut à l’endroit où l’on avait placé les Bataves pour servir de réserve; et ne les trouvant plus, il jugea que tout était perdu, et se retira avec Richomer et Saturninus. Cependant, les Barbares, altérés de sang, poursuivaient à toute bride les fuyards, les uns épars dans la plaine, les autres ramassés en pelotons, se précipitant et se perçant mutuellement de leurs propres épées. Les Goths ne faisaient point de prisonniers. Les chemins étaient bouchés de cadavres d’hommes et de chevaux amoncelés. Le massacre ne cessa qu’à la nuit qui fut fort obscure.

[Note 355: C’étaient les lancearii et les mattiarii.—S.-M.]

[Note 356: Eoque viso Trajanus exclamat, spem omnem absumptam, ni desertus ab armigeris princeps saltem adventicio tegeretur auxilio. Amm. Marc., l. 31, c. 13.—S.-M.]

[Note latérale: XXX.

Mort de Valens.

Amm. l. 31, c. 13 et 14.

Liban. or. de ulcisc. morte Jul. c. 3.

Hier. chron.

Eunap. vit. Max. t. 1, p. 63 et 64 ed. Boiss.

Vict. epit. p. 230.

Idat. chron.

Oros. l. 7, c. 33.

Chrysost. vid. iun. t. 1, p. 343 et ad Philip. hom. 15, t. 11, p. 318.

Socr. l. 4, c. 38.

Theod. l. 4, c. 36.

Soz. l. 6, c. 40.

Philost. l. 9, c. 17.

Zos. l. 4, c. 24.

[Theoph. p. 56.]

Zon. l. 13, t. 2, p. 31 et 32.

Cedren. t. 1, p. 314.]

Valens ne parut plus depuis cette funeste journée. On ne retrouva pas même son corps. Personne n’osa pendant plusieurs jours approcher du champ de bataille, où les vainqueurs s’arrêtèrent pour dépouiller les morts. Toutes les circonstances de la mort de Valens, rapportées par les historiens, ne sont fondées que sur des bruits incertains357. Les uns disent qu’au commencement de la nuit, ce prince, ayant pris l’habit d’un simple soldat, et s’étant mêlé dans la foule des fuyards, fut tué d’un coup de flèche. Libanius le fait mourir en héros: il dit que ses officiers le conjurant de mettre sa personne en sûreté, et ses écuyers lui offrant d’excellents chevaux, il répondit: qu’il serait indigne de lui de survivre à tant de braves gens, et qu’il voulait s’ensevelir avec eux; qu’en même temps il se jeta dans le fort de la mêlée, et qu’il périt en combattant. L’opinion la plus généralement reçue, c’est que ce prince étant blessé, et ne pouvant plus se tenir à cheval, fut porté dans une cabane par quelques-uns de ses eunuques; là, tandis qu’on pansait ses blessures, survint une troupe d’ennemis, qui, trouvant de la résistance, et ne voulant pas s’arrêter devant cette chaumière, où ils ignoraient que fût l’empereur, y mirent le feu et la brûlèrent avec ceux qui s’y étaient renfermés; il n’en échappa qu’un seul, et ce fut de lui que les Goths apprirent la fin tragique de Valens. Ils furent très-affligés d’avoir perdu l’honneur de tenir entre leurs mains le chef de l’empire358. On ajoute qu’après la retraite des Barbares, comme on cherchait entre les cendres de cette cabane les os de Valens, dont on ne put retrouver un seul, on découvrit un ancien tombeau avec cette inscription: Ici est enterré Mimas, capitaine macédonien[359]. Ce fait, s’il était véritable, serait l’accomplissement de l’oracle, que nous avons rapporté dans l’histoire de Théodore. Valens, naturellement timide, avait été si frappé de cette prédiction, que ne connaissant du nom de Mimas que la montagne voisine de la ville d’Erythres en Ionie, il ne pouvait, depuis ce temps-là, entendre sans trembler le nom de cette province360. Quelques auteurs rapportent qu’avant la bataille il avait consulté les devins pour savoir quel en serait le succès, et qu’il fut trompé, comme il était ordinaire, par des réponses équivoques.

[Note 357: Neque enim vidisse se quisquam vel præsto fuisse adseveravit, dit Ammien Marcellin, l. 31, c. 13.—S.-M.]

[Note 358: C’est principalement dans le récit d’Ammien Marcellin, qu’ont été puisées toutes ces circonstances de la mort de Valens.—S.-M.]

[Note 359: Ἐνταῦθα κεῖται Μίμας Μακέδων στρατηγέτης.—S. M.]

[Note 360: Presque tous les auteurs originaux rapportent ces prédictions controuvées.—S.-M.]

[Note latérale: XXXI.

Perte des Romains.]

Jamais une plaie si profonde n’avait affligé l’empire, et les historiens du temps ne trouvent dans les annales de Rome que la bataille de Cannes qui puisse être comparée à celle-ci. Les deux tiers de l’armée romaine restèrent sur la place361 avec trente-cinq tribuns et commandants de cohortes362. Entre les capitaines distingués qui y périrent, on nomme Trajan, Sébastien, Valérien grand-écuyer, Équitius maître du palais, Potentius tribun de la première compagnie des cavaliers363. Ce dernier était un jeune homme de grande espérance, déja aussi recommandable par son mérite, que par celui de son père Ursicin, dont l’injuste disgrâce, arrivée sous le règne de Constance, donnait du prix et de l’éclat aux vertus du fils. La nouvelle de cet événement funeste s’étant répandue, on se rappela quantité de circonstances, la plupart frivoles, dont on fit après coup autant de présages de la mort de Valens. Je n’en rapporterai qu’une seule. On se ressouvint que pendant le long séjour de ce prince dans la ville d’Antioche, il s’était rendu si odieux, que le peuple, voulant affirmer quelque chose, disait communément par forme d’imprécation: Qu’ainsi Valens puisse être brûlé vif.

[Note 361: Constat vix tertiam evasisse exercitus partem, dit expressément Ammien Marc., l. 31, c. 13.—S.-M.]

[Note 362: Tant ceux qui étaient en activité de service, que ceux qui étaient en retraite, mais qui servirent dans cette occasion comme volontaires. De ce nombre était Trajan, qui avait été destitué par Valens, peu de temps avant la bataille, XXXV oppetivere, dit Ammien Marcellin, l. 31, c. 13, tribuni vacantes, et numerorum rectores.—S.-M.]

[Note 363: C’est-à-dire qu’il commandait le corps de cavalerie des Promoti. Promotorum tribunus, Potentius, cæcidit in primævo ætatis flore, dit Ammien Marcellin, l. 31, c. 13.—S.-M.]

[Note latérale: XXXII.

Divers traits du caractère de Valens.

Amm. l. 31, c. 14. Them. or. 8, p. 119 et 120.]

Il avait régné quatorze ans, quatre mois et treize jours364. Ses actions, que nous avons racontées, suffisent pour donner une juste idée de son caractère. Il ne sera pourtant pas inutile d’y ajouter quelques traits, qui pourraient n’avoir pas été assez sentis dans le détail de son histoire. Il se déterminait lentement, soit à donner les charges, soit à les ôter. Il était ennemi des brigues formées pour les obtenir, et s’étudiait surtout à réprimer l’ambition de ses parents. Jamais l’empire d’Orient ne fut moins chargé d’impôts que sous son règne; son avarice n’osait s’attaquer qu’aux biens des particuliers; mais il ménageait les provinces, modérant les tributs déjà établis, n’en imposant pas de nouveaux, exigeant sans rigueur les anciennes redevances, ne pardonnant jamais les concussions aux hommes en place. Il avait grand soin de s’instruire de l’état de ses finances. Ses prédécesseurs étaient dans l’usage d’abandonner à ceux qu’ils voulaient gratifier, les biens dévolus au fisc; ce qui redoublait l’avidité des courtisans. Valens permettait à chacun de défendre ses droits contre les entreprises du fisc; et quand les biens étaient déclarés caducs, il en partageait la donation entre trois ou quatre personnes, afin de diminuer l’empressement à poursuivre, en diminuant le profit qu’on pouvait retirer des poursuites. Il répétait souvent cette belle parole d’un ancien: que c’est aux pestes, aux tremblements de terre, et aux autres fléaux de la nature, à faire périr les hommes, mais aux princes à les conserver. Cette maxime ne fut jamais que dans sa bouche. L’histoire de son règne nous montre un prince sans lumières pour connaître ses devoirs, sans activité pour les remplir, injuste, sanguinaire, qui ne fit paraître de vigueur qu’à persécuter l’Église. Il ne laissa de sa femme Dominica que deux filles, Carosa et Anastasia. L’une des deux épousa Procope qui n’est guère connu que par le titre de gendre de Valens.

[Note 364: Il était âgé d’environ cinquante ans, quinquagesimo anno contiguus, dit Ammien Marcellin, l. 31, c. 14.—S.-M.]

[Note latérale: XXXIII.

Les Goths assiègent Andrinople.

Amm. l. 31, c. 15.]

Pendant la nuit qui suivit la bataille, les Romains échappés de la défaite se dispersèrent de toutes parts. Dès que le jour parut, la plus grande partie des Barbares marcha vers Andrinople; ils savaient par le rapport des transfuges, que les grands officiers de l’empire et les trésors de Valens y étaient renfermés. Ils y arrivèrent sur les neuf heures du matin, et environnèrent la ville, résolus de braver tous les périls d’une attaque précipitée. Les habitants n’étaient pas moins déterminés à se bien défendre: le pied des murs était au dehors bordé d’une multitude de fantassins et de cavaliers, qu’on n’avait pas voulu recevoir dans la ville, et qui, écartant l’ennemi à coups de flèches et de pierres, défendirent pendant cinq heures l’approche du fossé, toujours en butte eux-mêmes à tous les traits de l’ennemi. Enfin, la plupart ayant perdu la vie, trois cents qui restaient encore, mirent bas les armes, et passèrent du côté des Barbares qui les égorgèrent sans miséricorde. Ce spectacle inspira tant d’horreur aux habitants, qu’ils résolurent de périr plutôt que de se rendre. Les Goths, s’avançant jusqu’au bord du fossé, faisaient pleuvoir sur la muraille une grêle de traits, lorsqu’un furieux orage, mêlé de tonnerres affreux, les obligea de se retirer à l’abri de leurs chariots. De là ils firent sommer les assiégés de se rendre sur-le-champ, leur promettant la vie sauve. Le porteur de cet ordre n’ayant pas été reçu dans la ville, ils y envoyèrent un prêtre chrétien365. La lettre fut lue et méprisée; on employa le reste du jour et une partie de la nuit suivante, à préparer tout ce qui était nécessaire pour une vigoureuse défense. On doubla les portes en dedans de gros quartiers de pierres; on fortifia les endroits les plus faibles; on dressa les batteries; on plaça de distance en distance des vases remplis d’eau, parce que la veille plusieurs soldats qui bordaient le haut de la muraille, étaient morts de soif.

[Note 365: Ammien Marcellin dit seulement, l. 31, c. 15, que c’était un chrétien, per christianum quemdam portatis scriptis.—S.-M.]

[Note latérale: XXXIV.

Belle défense des assiégés.]

Les Goths dépourvus de machines, et ne sachant pas même faire les approches, n’imaginaient d’autre moyen que de tuer à coups de traits ceux qui paraissaient sur les murailles, et de monter ensuite à l’escalade; mais comme ils perdaient beaucoup plus de monde qu’ils n’en abattaient, ils eurent recours à un stratagème qui aurait réussi, s’il eût été mieux concerté. Ils engagèrent quelques déserteurs à retourner dans la ville, comme s’ils se fussent échappés des mains des assiégeants; ces traîtres devaient mettre secrètement le feu en divers endroits, pour faciliter l’escalade, tandis que les assiégés s’occuperaient à éteindre l’incendie. Sur le soir les déserteurs s’avancèrent au bord du fossé, tendant les bras et demandant avec instance d’être reçus dans la place. On leur ouvrit les portes; on les interrogea sur les desseins des ennemis: comme ils ne s’accordaient pas dans leurs réponses, on en conçut du soupçon; on les appliqua à la torture. Ils avouèrent leur trahison, et eurent la tête tranchée. Au milieu de la nuit, les Barbares ne voyant pas paraître de flammes, et se doutant que leur ruse était découverte, comblèrent le fossé, et vinrent en foule attaquer les portes, s’efforçant de les enfoncer ou de les rompre. Leurs principaux capitaines animaient leurs efforts, et s’exposaient eux-mêmes avec encore plus de hardiesse. Les habitants et les officiers du palais se joignant aux soldats de la garnison, opposaient la plus vigoureuse résistance. Aucun trait jeté même au hasard dans les ténèbres sur une si grande multitude, ne tombait en vain. Comme on remarqua que les Barbares faisaient à leur tour usage des flèches qu’on tirait sur eux, on ordonna aux archers de couper la corde qui tenait le fer fermement emmanché dans le bois; mais rien ne causa plus d’effroi aux ennemis, que la vue d’une pierre énorme lancée d’une machine, et qui vint en bondissant rouler à leurs pieds. Ils en furent tellement épouvantés qu’ils allaient prendre la fuite, si leurs généraux, faisant sonner toutes les trompettes, ne se fussent avancés à leur tête, leur montrant la ville et leur criant: Voilà le magasin où sont enfermées les richesses que l’avarice de Valens vous a enlevées; voilà la prison de vos femmes et de vos filles arrachées de vos bras, et qui gémissent dans une honteuse captivité. Tous aussitôt courent tête baissée vers les murailles; ils plantent les échelles; chacun s’empresse de monter le premier: on décharge sur eux des quartiers de roche, des meules de moulin, des fragments de colonnes. Les échelles sont brisées, et avec elles tombent les uns sur les autres les soldats écrasés de ces masses foudroyantes, ou percés de javelots. D’autres succèdent, et sont encore renversés. Mais comme ils voient aussi un grand nombre d’habitants tomber du haut des murailles, ils s’encouragent, ils se pressent les uns les autres, ils plantent de nouveau leurs échelles sur des monceaux de carnage; et n’observant plus aucun ordre, ils montent et sont précipités par pelotons. Cette horrible attaque, où la rage des assiégeants et des assiégés était égale, dura depuis le milieu de la nuit jusqu’à la nuit suivante. Alors les Goths désespérés se retirèrent sous leurs tentes, la plupart sanglants et estropiés, s’accusant mutuellement de n’avoir pas écouté Fritigerne qui les avait voulu détourner de cette funeste entreprise.

[Note latérale: XXXV.

Les Goths marchent à Périnthe.

Amm. l. 31, c. 16.]

Au matin ils tinrent conseil, et se déterminèrent à prendre la route de Périnthe, qu’on nommait aussi Héraclée. Les transfuges leur promettaient un riche butin. Ils marchèrent donc de ce côté-là sans se hâter, ne rencontrant ni ne craignant aucun obstacle. Lorsque les habitants d’Andrinople furent assurés de leur retraite, les soldats qui avaient si bien défendu la ville, n’étant pas instruits de la mort de Valens, et croyant qu’il s’était retiré du côté de l’Illyrie, résolurent d’aller en diligence rejoindre l’empereur. Ils partirent pendant la nuit avec tous les bagages, et prenant des chemins détournés et couverts de bois, dans l’incertitude où ils étaient, ils se partagèrent en deux divisions: les uns tournèrent vers Philippopolis et Sardique, les autres vers la Macédoine. Cependant les Goths ayant reçu un renfort considérable de Huns et d’Alains, que Fritigerne avait attirés366, campèrent à la vue de Périnthe. Le mauvais succès de l’attaque d’Andrinople leur ôta l’envie d’approcher de la ville, mais ils désolèrent les vastes plaines d’alentour.

[Note 366: At Gothi Hunnis Alanisque permisti nimium bellicosis et fortibus, rerumque asperarum difficultatibus induratis, quos miris præmiorum illecebris sibi sociarat solertia Fritigerni. Ammien Marcellin, l. 31, c. 16.—S.-M.]

[Note latérale: XXXVI.

Ils sont repoussés de devant Constantinople.

Amm. l. 31, c. 16.

Socr. l. 5, c. 1.

Soz. l. 7, c. 1.]

L’avidité du pillage les conduisit à Constantinople. Ils en insultaient déja les faubourgs et couraient jusqu’aux portes. Dominica, veuve de Valens, sauva par son courage la capitale de l’empire: elle ranima les habitants consternés; elle leur distribua des armes; elle tira de grandes sommes du trésor pour les exciter par ses largesses à leur propre défense. La principale ressource de la ville consistait dans une troupe de cavaliers Sarrasins367, qui sortirent sur les ennemis avec une audace déterminée, et donnèrent à grands coups de cimeterre au travers de leurs escadrons. Pendant ce combat, qui fut sanglant et opiniâtre, un Sarrasin, nu jusqu’à la ceinture, portant une chevelure longue et flottante, poussant des sons lugubres et menaçants, armé seulement d’un poignard, vint se lancer au milieu des Goths; et au premier qu’il égorgea, il attacha sa bouche sur la plaie pour en sucer le sang368. La vue d’une férocité si brutale glaça d’effroi les ennemis; ils sonnèrent la retraite, et allèrent camper à quelque distance, n’osant plus approcher de trop près d’une ville, qui leur semblait être un repaire d’animaux farouches. Quelques jours après, lorsqu’ils eurent considéré à loisir la vaste étendue de Constantinople, la hauteur de ses tours et de ses palais qui ressemblaient à autant de forteresses, la multitude infinie de ses habitants, la commodité du Bosphore qui lui donnait une communication toujours libre avec l’Asie et les deux mers, ils désespérèrent de la réduire ni par la force, ni par la famine. Ayant donc détruit tous les travaux qu’ils avaient commencés pour un siége, après avoir, par les différentes sorties, perdu plus de soldats qu’ils n’en avaient tués, ils se retirèrent pour se répandre vers l’Illyrie.

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