Histoire du Bas-Empire. Tome 04
Chapitre 1
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 18 parties.
[Note 512: Les auteurs varient pour la date de cet événement, entre le 16, le 17, le 19 et le 20 janvier.—S.-M.]
[Note 513: Voyez tome 3, p. 455, n. 2, liv. XVIII, § 43.—S.-M.]
[Note latérale: X.
Théodose donne à son fils des leçons de clémence.
Themist. or. 19. p. 228.
Cod. Just. l. 9, tit. 7, leg. unic.]
Théodose ne se reposait pas tellement sur le zèle et la vigilance d’Arsène, qu’il ne prît lui-même toutes les occasions d’inspirer à son fils les vertus nécessaires aux princes. Il l’accoutumait de bonne heure aux actions de bonté et de clémence. On conduisait un jour à la mort des criminels qui avaient outragé par leurs discours la majesté impériale. Flaccilla, toujours prompte à secourir les malheureux, en donna avis à son mari. Il se plaignit qu’on ne l’eût pas averti avant la condamnation, pour leur épargner même la vue du supplice, et leur envoya sur-le-champ leur grâce, après l’avoir fait signer par Arcadius. Théodose dont le caractère avait beaucoup de rapport à celui de Titus, lui ressemblait surtout par le mépris qu’il faisait des injures. Rassuré par sa propre conscience, il n’en croyait pas mériter de véritables, et il avait l’âme trop élevée pour s’abaisser à écouter celles qui n’avaient aucun fondement. Il déclara quelques années après à tout l’empire ce sentiment généreux, par une loi dans laquelle il défend aux juges de punir les paroles qui n’attaquent que sa personne: Car, dit-il, si elles procèdent de légèreté, elles sont méprisables; si elles viennent de folie, elles ne méritent que notre pitié; si elles sont produites par le dessein de nous faire outrage, nous devons les pardonner. En conséquence, il lie les mains aux magistrats sur cet article, et leur ordonne de lui renvoyer la connaissance de ce crime, afin qu’il puisse juger par la qualité des personnes, si le délit mérite d’être éclairci ou d’être oublié.
[Note latérale: XI.
Barbares vaincus en Orient.
Pacat. paneg. § 22.
Procop. bel. Pers. l. 1, c. 3.
Till. Théod. art. 14.
Deguignes, t. 1, part. 2, p. 325.]
Il y eut cette année quelques expéditions peu considérables en Orient514. Théodose se contenta d’y employer ses généraux515. Les Sarrasins, au mépris des anciens traités, attaquèrent les terres de l’empire; ils furent punis de leur infidélité516. Une peuplade de Huns établis en Orient517, firent des courses en Mésopotamie, et vinrent assiéger Édesse, d’où ils furent repoussés518. Ils revinrent peu de temps après avec un renfort de Perses qui s’étaient joints à ces barbares; mais ils ne furent pas plus heureux519. Ces Huns étaient une portion de cette nation féroce, dont nous avons tracé l’histoire sous le règne de Valens. Tandis que leurs compatriotes filaient au nord de la mer Caspienne, ceux-ci s’arrêtèrent à l’orient de cette mer, le long de l’Oxus520. Le nom d’Euthalites ou d’Abthélites qu’ils portaient, signifiait dans leur langue, qu’ils habitaient près d’un fleuve521. Les historiens grecs et latins les distinguent encore par le surnom de Blancs, parce que leur teint n’était pas basané comme celui des Huns du Nord522. Dans un climat doux et fertile, l’espace d’environ trois siècles avait changé leurs mœurs et les traits de leur visage. Leur figure n’avait plus rien d’affreux ni de difforme, et leur manière de vivre ne retenait plus que quelques traces de la barbarie de leur origine523. Ils habitaient dans des villes dont la capitale était Korkandge524, que les Grecs appellent Gorgo[525]. Ils avaient un roi, des lois, une police réglée. Ils étaient fidèles dans le commerce entre eux et avec leurs voisins. Les plus riches se formaient une petite cour d’une vingtaine de clients, qu’ils nourrissaient à leur table, et qu’ils entretenaient à leurs dépens. Ces subalternes attachaient inséparablement leur sort à celui de leur patron; et lorsqu’il venait à mourir, ils se faisaient enterrer avec lui. Telles étaient les mœurs de ces Huns Euthalites, dont il sera plusieurs fois parlé dans la suite de notre histoire526.
[Note 514: Non oceano Indus, non frigore Bosphoranus, non Arabis medio sole securus est; et quo vix pervenerat nomen ante Romanum, accedit imperium. Pacat. c. 22.—S.-M.]
[Note 515: Il paraît par les lois de cette année que Théodose ne quitta pas Constantinople. Tillemont prétend que ces guerres d’Orient sont celles dont parle le comte Marcellin dans sa Chronique sous l’an 385, en disant, Theodosius imperator aliquantas eoas nationes per legatos suo ut pote imperio subdidit. Ces faits sont indiqués avec tant de concision qu’il est bien difficile de dissiper l’obscurité qui les enveloppe. Tillemont prétend encore (Theod. art. 14) que le comte Richomer qui, selon Libanius (Vit. t. 2, p. 67), vint cette année à Antioche, était l’un de ces généraux. On sait effectivement qu’il remporta, en cette année, une victoire qui remplit de joie les habitants d’Antioche, mais on ignore contre quel ennemi.—S.-M.]
[Note 516: Dicam à rebellibus Saracenis pœnas polluti fæderis expetitas. Pacat. c. 22.—S.-M.]
[Note 517: Il est dit dans la Vie de saint Samonas, rédigée en latin par Surius, d’après le grec de Métaphraste, que ces Barbares étaient des Huns Ephthalites, nation qui habite au nord-est de la Perse. Hunni quidem Ephtalitœ Persarum finitimi et qui ad solem habitabant orientalem. Surius, t. VI, p. 342. Malgré cette indication, il est douteux qu’il s’agisse réellement ici des Huns connus sous le nom d’Ephthalites. La présence de ce nom dans ce texte, peut appartenir au rédacteur grec de la vie de ce Samonas. Il écrivait à une époque où les Huns d’Orient étaient effectivement appelés Ephthalites. Voyez ci-après p. 254, not. 3 et 4.—S.-M.]
[Note 518: L’auteur de la vie de S. Samonas, sans indiquer l’époque précise de cette invasion des Huns, remarque, § 27, qu’elle arriva sous Eulogius, évêque d’Édesse. La chronique syriaque de cette ville insérée dans la Bibliothèque d’Assémani, t. 1, p. 387-439, nous apprend qu’Eulogius fut investi de l’épiscopat, en l’année même de l’avènement de Théodose, en 379, ou en l’an 690 des Séleucides (378 et 379 de J.-C.), ce qui est d’accord avec ce que rapporte Théodoret, l. 4, c. 18. Cet évêque mourut le 23 avril de l’an 698 de l’ère des Séleucides (387 de J.C.).-S.-M.]
[Note 519: Cette indication donne lieu de croire que les Perses étaient alors en guerre avec les Romains, et que ces Huns n’étaient sans doute que des auxiliaires qu’ils avaient amenés. L’histoire d’Arménie fait voir aussi que les Perses étaient alors en guerre avec l’empire.—S.-M.]
[Note 520: Rien ne prouve, comme je l’ai dit, que ces Huns appartinssent à la division de ces peuples connus sous le nom d’Ephthalites, tout semble indiquer au contraire qu’ils faisaient partie du corps principal de la nation, établie alors au nord du mont Caucase, entre la mer Noire et la mer Caspienne. Ils n’avaient encore envoyé que quelques détachements en Europe. Il n’est pas sûr non plus que dès cette époque, en l’an 384, il existât déja des Huns Ephthalites; il faut descendre jusqu’à des temps bien plus modernes, pour en trouver la première mention. Les auteurs arméniens parlent de plusieurs invasions des Huns, dans les pays et dans les régions situées au sud du mont Caucase. Voyez t. 3, p. 277, not. 3, liv. XVII, § 5. Mesrob, historien arménien qui a écrit au dixième siècle, la vie du patriarche Nersès, raconte dans cet ouvrage, dont j’ai déja parlé, t. 3, p. 275, note 3, liv. XVII, § 4, une grande invasion des Huns faite en Arménie de concert avec plusieurs autres peuplades Barbares, et en particulier avec les Albaniens. Je dois remarquer à cette occasion que dans le même passage, où le panégyriste Pacatus parle des succès remportés dans l’Orient sur les Sarrasins révoltés, il fait aussi mention des avantages que les généraux de Théodose avaient obtenus sur les Albaniens. Dicam interdictum Scythis Tanaim, et imbelles arcus etiam fugientis Albani? Cette indication me fait penser qu’il faut rapporter ce passage à la guerre contre les Huns. L’historien arménien raconte d’une manière fort confuse l’expédition des Huns, mais ce qu’il en dit, est en somme tout-à-fait conforme avec ce qu’on a tiré sur le même sujet des auteurs grecs. Il a confondu les circonstances de cette guerre avec ce que j’ai rapporté d’après Faustus de Byzance (t. 3, p. 379, liv. XVII, § 66), sur la bataille de Dsirav, dans laquelle les Romains, joints aux Arméniens conduits par le connétable Mouschegh, défirent les Perses unis aux Albaniens commandés par leur roi Ournaïr. Selon Mesrob, ce même Ournaïr prit part à l’irruption des Huns, qui traversèrent toute l’Arménie, prirent Nepherkerd, nommée depuis Martyropolis, dans la Sophène, ravagèrent tout le Vaspourakan, le pays de Daron et les cantons limitrophes, jusque dans les environs de Ninive. Le connétable d’Arménie qui était Mouschegh, selon l’historien, tandis que ce devait être Manuel frère de Mouschegh, se mit à la poursuite des Huns, à la tête des troupes arméniennes réunies aux Ibériens, amenés par leur prince; il poussa les barbares dans les gorges du mont Tmoris, où il les enferma et les défit complètement auprès d’un fort appelé Alki. Le défilé dans lequel ils furent vaincus, reçut à cause d’eux le nom de Honitourhn, c’est-à-dire porte des Huns. Il est fâcheux que Mesrob ait rapporté avec tant de confusion et d’erreurs ce qui concerne cette invasion, qu’il serait si intéressant de bien connaître, pour se faire une juste idée de l’état de l’empire en Orient à cette époque.—S.-M.]
[Note 521: Cette étymologie donnée par Deguignes (Hist. des Huns, t. 1, part. 2, p. 326) et qui paraît empruntée à la langue persane, dans laquelle le mot ab signifie eau, n’est pas justifiée par l’orthographe du nom des Ephthalites en Persan et en Arménien. Elle ne repose sur aucune base solide, elle doit donc être abandonnée.—S.-M.]
[Note 522: C’étaient, dit Procope, de bel. Pers. l. 1, c. 3, les seuls Huns qui fussent blancs de corps, μόνοι δὲ Οὔννων οὗτοι λευκοί τε τὰ σώματά.—S.-M.]
[Note 523: Selon Procope, de Bell. Pers. l. 1, c. 3, ils ne menaient pas une vie errante comme les autres Huns, mais depuis très-long-temps, ils habitaient un beau pays, ἀλλ’ ἐπὶ χώρας ἀγαθῆς τινος ἐκ παλαιοῦ ἵδρυνται, et jamais ils n’avaient fait d’irruption dans l’empire romain, si ce n’est une fois de concert avec les Perses que cet auteur appelle Mèdes. Ταῦτά τοι οὐδέ τινα ἐσβολὴν πεποίηνται πώποτε ἐς Ῥωμαίων τὴν γὴν, ὅτι μὴ ξὺν τῷ Μήδων στρατῷ.—S.-M.]
[Note 524: Les auteurs orientaux distinguent deux villes de Korkandj, dans le Kharizm, situées à dix milles arabes l’une de l’autre. Elles étaient toutes deux sur la rive occidentale du Djyhoun, non loin de son embouchure dans le lac d’Aral; elles sont ruinées maintenant. Ce nom était persan; les Arabes les appellèrent Djordjaniah. On les distinguait par les surnoms de grande et de petite.—S.-M.]
[Note 525: Πόλις Γοργὼ ὄνομα πρὸς αὐτᾶις που ταῖς Περσῶν ἐσχατιαῖς ἐστιν. Proc. de Bell. Pers. l. 1, c. 3. Il est douteux que cette ville, placée par Procope sur les frontières de la Perse, ait été la même que Korkandj dans le Kharizm, mentionnée par les auteurs orientaux du moyen âge.—S.-M.]
[Note 526: Les auteurs orientaux donnent le nom d’Haïathelah ou Haïathélites, au peuple qui pendant la durée du cinquième et la moitié du sixième siècle fut du côté de l’Orient, le voisin et l’adversaire des rois de Perse de la dynastie des Sassanides, et qui furent soumis par les Turks vers l’an 550. Les Arméniens, qui font très-souvent mention des guerres que les Perses eurent à soutenir contre ces peuples, les appellent Hephthal. Ce nom est le même que celui des Ephthalites Ἐφθαλίται, qu’on trouve dans Procope, de Bell. Pers. l. 1, c. 3, et dans les autres écrivains byzantins. C’est par une erreur de copiste que quelques auteurs les appellent Nephthalites, Νεφθαλίται. Les Arméniens et les Grecs s’accordent à leur attribuer aussi la dénomination de Huns; mais pour les distinguer des Huns plus voisins de l’Europe et sujets d’Attila, les Grecs les désignaient par le surnom de blancs, comme on le voit dans Procope, de Bell. Pers. l. 1, c. 3, τό Οὔννων τῶν Ἐφθαλιτῶν ἔθνος, οὕσπερ λευκοὺς ὁνομάζουσι, et dans Théophanes, p. 105, τοὺς λεγομένους λευκοῦς Οὔννους, τοὺς λεγομένους Νεφθαλίτας. Leur civilisation plus avancée, la douceur de leurs mœurs et la blancheur de leur teint, leur avaient valu ce surnom. Il est difficile de déterminer précisément à quelle race appartenait cette nation; il est probable, comme son nom l’indique, qu’elle se rattachait à la race finnoise ou hunnique, qui fut toujours très-mêlée avec les branches de la race scythique, de sorte qu’elle a pu offrir un certain nombre de peuplades dignes de mériter, sous le rapport physique, les éloges des historiens de Byzance. La puissance des Haïathélites s’étendit selon les écrivains orientaux sur le Kharizm et toute la Transoxiane, l’Oxus les séparait de la Perse. On voit même par les géographes arabes, que leur territoire se prolongeait au sud jusqu’à l’Hindoustan; il comprenait même la ville de Badghiz dans le Khorasan. Cosmas Indicopleustes, qui écrivait au milieu du sixième siècle, donne le nom de Hunnie à tout le pays qui séparait de son temps la Chine, qu’il appelle Tzinitzas (le Tchinistan des Persans), de la Perse et de l’empire romain. On ignore comment s’éleva l’empire de ces Huns Ephthalites; il est probable qu’ils détruisirent le royaume des Arsacides établis à Balkh, qui subsistait encore à la fin du quatrième siècle, et dont j’ai parlé t. 3, p. 383, liv. XVII, § 67. Il serait fort intéressant de rechercher dans les auteurs chinois, si instruits en général de ce qui concerne les régions habitées par cette nation, sous quel nom les Ephthalites leur furent connus. Deguignes a bien prétendu qu’ils étaient les Turks Tie-le, mais ce qu’il dit à ce sujet n’est guère vraisemblable.—S.-M.]
[Note latérale: AN 384.
XII.
Consuls.
[Liban. vit. t. 2, p. 67 et 68.
Symm. l. 3, ep. 59 et 61.]
Idat. fast.
Greg. Tur. hist. Franc. l. 2, c. 9.
Vales. rer. Franc. p. 61.]
Richomer qui avait eu la plus grande part à leur défaite527, fut, l’année suivante, revêtu du consulat avec Cléarque. Tous deux, quoique païens, étaient estimés de Théodose, et distingués, l’un par les emplois militaires, l’autre par les charges civiles. Richomer528, Franc de naissance, et sorti du sang des rois, s’était attaché à Valentinien premier. Il parvint à la dignité de comte des domestiques. Il avait été envoyé au secours de Valens dans la guerre des Goths, où il s’était signalé. Gratien l’avait donné à Théodose, qui fit usage de sa bravoure, et l’éleva au grade de général de la cavalerie et de l’infanterie529. On croit qu’il fut père de Théodémir, roi des Français avant Pharamond530. Il était lié d’amitié avec Symmaque; et Libanius composa en son honneur un panégyrique que nous n’avons plus. Cléarque, vicaire d’Asie531, avait fidèlement servi Valens dans le temps de la révolte de Procope. Il en avait reçu, pour récompense, le proconsulat de la même province532, et ensuite la préfecture de Constantinople533. D’abord, ardent idolâtre et protecteur déclaré du fanatique Maxime, il avait sans doute permis à son zèle de se modérer pour ne pas déplaire à Théodose, qui le nomma préfet de Constantinople une seconde fois534.
[Note 527: Voyez ci-devant p. 251, n. 2.—S.-M.]
[Note 528: Ce nom est écrit de diverses façons dans les auteurs anciens. On le trouve dans les premiers historiens de France sous la forme Richimer.—S.-M.]
[Note 529: Voyez ci-devant p. 112, n. 2, liv. XX, § 10.—S.-M.]
[Note 530: In consularibus legimus, dit Grégoire de Tours, l. 2, c. 9, Theodomerem Regem Francorum, filium Richimeris quondam, et Aschilam matrem ejus, gladio interfectos.—S.-M.]
[Note 531: En 364.—S.-M.]
[Note 532: En l’an 366—S.-M.]
[Note 533: Il occupa cette charge en l’an 372, sous Valens.—S.-M.]
[Note 534: Il était en exercice à la fin du mois d’août de l’an 384.—S.-M.]
[Note latérale: XIII.
Thémistius préfet de C. P.
Themist. or. 17, p. 215; 18, p. 217 et 224.
[Till. Théod. art. 15.]]
Son successeur, dans cette dignité, fut Thémistius; l’empereur voulut peut-être le consoler de ce qu’il ne lui avait pas confié l’éducation d’Arcadius. Le nouveau préfet remercia le prince par un discours qu’il prononça devant le sénat. Théodose entendait avec plaisir cet orateur vertueux, et lui fournissait sans cesse une abondante matière d’éloges. Il diminua les impôts dans le temps même qu’il était obligé d’entretenir de nombreuses armées. Il veillait avec une attention paternelle à la subsistance de Constantinople, y faisant venir des vivres par mer, même pendant l’hiver, et visitant en personne les magasins, qu’il regardait comme ses trésors les plus précieux. Il augmenta les distributions qu’on avait coutume de faire au peuple, et attira par cette libéralité un plus grand nombre d’habitants.
[Note latérale: XIV.
Proculus et Icarius comtes d’Orient.
Liban. vit. t. 2, p. 66, 68 et 69; et or. 19, p. 455; or. 20, p. 460, 471 et 472.
Till. Théod. art. 16.]
Antioche, plus éloignée des yeux du prince, ne jouissait pas d’un sort aussi heureux que la capitale de l’empire. Eumolpius, gouverneur de Syrie, était un magistrat sage et compatissant; mais il ne pouvait arrêter les violences tyranniques des comtes d’Orient. Proculus, revêtu de cette charge depuis deux ans, était en même temps libéral et cruel: ses largesses ne lui coûtaient que des injustices; il prodiguait aux uns ce qu’il ravissait aux autres. Il fit massacrer, sous je ne sais quel prétexte, un grand nombre de personnes dans le bourg de Daphné. Théodose, instruit enfin de ses forfaits, le déposa avec ignominie. Mais il fut encore trompé dans le choix de son successeur. Icarius, fils de ce Théodore qui avait été mis à mort sous le règne de Valens, fut envoyé à la place de Proculus. L’étude et l’amour des lettres par lesquels ce nouveau comte était parvenu aux honneurs, promettaient une conduite plus sage et plus modérée. En effet, il n’aimait ni l’argent ni les plaisirs; mais il était défiant, superbe, imprudent, aussi inhumain que son prédécesseur. La peste désolait Antioche et les autres villes de Syrie; elle cessa en peu de temps; mais elle fut suivie d’une longue famine. Antioche fut bientôt remplie d’une foule d’indigents, qui venaient y chercher du secours. On l’exhortait à les soulager: Laissons, dit-il, périr ces misérables; les Dieux les condamnent, puisqu’ils les abandonnent. Ces paroles cruelles excitèrent une juste horreur. Il continua de se rendre odieux par les mauvais traitements dont il accabla les boulangers et les marchands de blé, et par les rapines qu’il tolérait dans les officiers de police. Le peuple se souleva; et l’on peut conjecturer par une invective de Libanius, que le comte fut dépouillé de sa charge. Mais l’histoire n’a pas laissé à la postérité, la satisfaction d’apprendre avec certitude, quelle fut la punition de ce barbare commandant.
[Note latérale: XV.
Nouveaux efforts de Théodose pour détruire l’idolâtrie.
Ambr. de div. serm. 3, t. 2, append. p. 442 et ep. 17, t. 2, p. 824.
Liban. de templis.
Zos. l. 4, c. 37.
Idat. fast. et Chron.
Cod. Th. l. 9, tit. 1, leg. 15.
God. ad Cod. Th. t. 6, p. 267.
Till. Théod. art. 17.]
Théodose ne perdait pas de vue le grand dessein qu’il avait conçu d’abattre entièrement l’idolâtrie. Après avoir défendu dès le commencement de son règne, les sacrifices par lesquels on cherchait à pénétrer dans l’avenir, il avait enfin interdit toute immolation de victimes. Il n’était plus permis aux païens que d’allumer du feu sur les autels, d’y brûler de l’encens, d’y répandre des libations, et d’y offrir les fruits de la terre. L’idolâtrie était revenue à son berceau; c’était avoir beaucoup avancé pour la détruire tout-à-fait. Il ne restait plus en Orient qu’Alexandrie, où l’on osât encore faire couler le sang dans les temples535. Libanius, toujours avocat des idoles, entreprit par un discours de fléchir Théodose en leur faveur536. Il employait toutes les couleurs de sa rhétorique pour exagérer les insultes que les chrétiens faisaient aux dieux et à leurs adorateurs: il accusait surtout les moines537; il avançait que, secondés des officiers et des soldats, ils brisaient les statues, ils abattaient les édifices sacrés, ils égorgeaient les prêtres sur les ruines de leurs autels, et que, sous prétexte de saisir en faveur des églises, les fonds appartenant aux temples, ils s’emparaient des biens des particuliers, et dépouillaient de leurs terres les légitimes possesseurs. Il prétendait que les empereurs chrétiens justifiaient eux-mêmes le culte ancien, puisqu’ils le toléraient dans Rome et dans Alexandrie538; qu’ils laissaient subsister plusieurs temples; qu’ils n’excluaient pas les païens des plus éminentes dignités, et qu’ils recevaient le serment de fidélité fait au nom des dieux. Il finissait par ce trait de hardiesse: Les habitants des campagnes sauront bien défendre par les armes leurs divinités, si on les vient attaquer sans les ordres de l’empereur[539]. S’il est vrai que ce discours calomnieux soit parvenu jusqu’à Théodose, ce prince le reçut sans doute comme un avis de ce qui lui restait à faire pour fermer à jamais la bouche à l’idolâtrie, et lui ôter toute espérance. Il avait déjà envoyé en Égypte Cynégius, préfet du prétoire540, avec ordre d’abolir le culte des idoles dans cette province, et dans tout l’Orient. Il le chargea en même temps de porter à Alexandrie les images de Maxime, et de l’y faire reconnaître empereur, selon le traité qui venait d’être conclu entre les trois souverains541. Ce magistrat ferme et incorruptible, s’acquitta de sa commission, mais avec prudence. Il fit cesser en plusieurs endroits les sacrifices; il y ferma les temples. En arrachant aux peuples les objets de leur adoration, il sut prévenir leur révolte, et les consoler de la perte de leurs dieux, par un gouvernement équitable, qui a mérité des éloges publics de la part de Théodose dans une de ses lois. Ce témoignage est plus digne de foi que celui de Libanius. Le sophiste, irrité contre Cynégius qui venait de démolir un temple magnifique, qu’on croit être celui d’Édesse542, dépeint le préfet comme un homme cruel, avare, sans mérite, abusant de sa fortune, esclave de sa femme543 gouvernée par des moines544. Nous voyons par la suite de l’histoire, que Cynégius ne vint cependant pas à bout de ruiner entièrement le culte idolâtre, ni dans l’Égypte, ni dans la Syrie. Ce fut alors que les païens oubliant leurs anciennes violences, commencèrent à se prévaloir de cette maxime, dont les fidèles avaient fait usage dans le temps des persécutions, et dont les vrais chrétiens ne s’écarteront jamais, que la religion doit s’établir par la persuasion et non par la contrainte.
[Note 535: Et particulièrement le jour de la fête du Nil, dit Libanius, pro templ. p. 21. C’était sans doute aussi la grande fête du dieu Sérapis, qui n’était qu’une personnification du Nil. L’historien arménien Moïse de Khoren, qui vint en Égypte peu de temps après la destruction complète de l’idolâtrie, nous apprend, l. 3, c. 62, que cette fête se célébrait le 25 du mois égyptien de Tybi qui répondait au 20 janvier. Voyez à ce sujet, le Journal asiatique, t. 2, p. 330.—S.-M.]
[Note 536: Ce discours n’a été imprimé qu’une seule fois, sous ce titre Libanii Antiocheni pro templis gentilium non exscindendis ad Theodosium magnum imperatorem oratio, nunc primum edita a Iacobo Gothofredo. Paris, 1634, in-4º.—S.-M.]
[Note 537: Libanius, pro templ., p. 10, les appelle, des gens vêtus de noir, οἱ μελανειμονοῦντες οὗτοι.—S.-M.]
[Note 538: Libanius l’appelle la ville de Sérapis, grande, peuplée et remplie d’une multitude de temples. Οὐ τοίνυν τῇ Ῥώμῃ μόνον ἐφυλάχθη τὸ θύειν, ἀλλὰ καὶ τῇ τοῦ Σαράπιδος, τῇ πολλῇ τε καὶ μεγάλῃ, καὶ πλῆθος κεκτημένῃ νεῶν. Liban, pro templ. p. 21.—S.-M.]
[Note 539: Εἰ δ’οὐχὶ καὶ σοῦ δίδοντος, οἱ δὲ ἥξουσιν, ἣ ἐπὶ τὸ διαπεφευγὸς αὐτοὺς, ἤ διὰ τείχους ἀναστᾶν, ἴσθι τοὺς τῶν ἀγρῶν δεσπότας καὶ αὑτοῖς καὶ τῷ νόμῳ βοηθήσοντας. Liban. or. pro Templ. p. 32.—S.-M]
[Note 540: Ce magistrat, qui avait été intendant des largesses, Comes largitionum, en 381 et en 383, succéda à Posthumianus en l’an 384, dans la dignité de préfet du Prétoire, qu’il occupa jusqu’en l’an 388, dans laquelle il mourut étant consul. On croit qu’il était Espagnol.—S.-M.]
[Note 541: Voyez ci-dessus, p. 248, n. 3, liv. XXII, § 8.—S.-M.]
[Note 542: Ce temple était situé, selon Libanius, pro temp., p. 26, sur les frontières de la Perse, κεῖται μὲν γὰρ πρὸς τοῖς ὁρίοις Περσῶν νεὼς: il ne ressemblait à aucun autre, de l’aveu de tous ceux qui l’avaient vu, ὧ παραπλήσιον ὀυδὲν, ὡς ἐστιν ἁπαντων τῶν τεθεαμένων: il était d’une telle grandeur et d’une telle élévation qu’il semblait être une ville, ὅυτω μέγιστος ἐγεγόνει τοῖς λίθοις, τοσοῦτον ἐπέχον τῆς γῆς, ὁποσον καὶ ἡ πόλις. Tillemont pense (Théod. art. 15), que Libanius veut parler du temple du dieu Lunus à Carrhes dans la Mésopotamie; ce qui serait possible.—S.-M.]
[Note 543: Δουλεύοντος τῇ γυναικὶ, dit Libanius, p. 28. Cette femme est nommée Achantia par Idatius.—S.-M.]
[Note 544: De ces gens, dit Libanius, p. 28, qui affectent de vivre couverts de robes de deuil, ὧν τῆς ἀρετῆς ἀπόδειξις τὸ ζῆν ἐν ἱματίοις πενθούντων.—S.-M.]
[Note latérale: XVI.
Il est trompé par les Lucifériens.
Marcell. et Faust. libell.
Till. Theod. art. 19, et Arian. art. 140.]
Théodose ne poursuivait que les erreurs capables de troubler l’ordre public. Il épargnait ces sectes pacifiques qui rampaient dans l’obscurité et le silence. C’est pour cette raison qu’il faisait grâce aux Novatiens. Les Lucifériens surprirent même sa bonté naturelle. Se plaignant d’être persécutés, parce qu’ils n’avaient pas assez de force pour être persécuteurs, deux de leurs prêtres, Marcellinus et Faustinus, lui présentèrent une requête. Ils imputaient faussement aux catholiques les violences les plus outrées. Le ton de piété, que l’hypocrisie emprunte aisément, trompa Théodose. Il les reçut comme des orthodoxes injustement outragés: il se déclara leur protecteur par un rescrit dans lequel il traite d’hérétiques leurs adversaires, reconnaissant néanmoins que c’est aux évêques qu’il appartient de décider les questions qui concernent la foi.
[Note latérale: XVII.
Ambassade des Perses.
Pacat. paneg. § 22.
Liban. or. 14, t. 3, p. 403, or. 15, p. 419.
Themist. or. 16, p. 222.
Claud. de nupt. Honor. v. 240 et seq.
Vict. epit. p. 232.
Idat. Fast. et Chron.
Marcel. chr.
Oros. l. 7, c. 34.
Socr. l. 5, c. 12.
Agath. l. 4, p. 136.
Pet. Patric. in exc. leg.
Cod. Th. l. 12, tit. 13, leg. 6. et ibi God.
Chron. Alex. p. 304.
Hard. not. ad Themist. p. 484.
Cellar. geog. ant. l. 3. c. 15, art. 2.
Till. Theod. art. 21.]
Valens n’avait conclu la paix avec le roi de Perse, que par la nécessité de tourner toutes ses forces contre les Goths. Il paraît que les conditions du traité ne furent pas avantageuses à l’empire, et qu’on fut obligé d’abandonner l’Arménie à Sapor545. Ce prince était mort en 379546, après avoir vécu et régné avec gloire soixante-dix ans547. Son fils Artaxer548 n’avait occupé le trône que quatre ans549. Sapor III, fils et successeur d’Artaxer550, craignait Théodose551, qui entretenait une armée sur les bords du Tigre. Moins guerrier que son aïeul552, il prit le parti de détourner l’orage par un nouveau traité553. Pour se concilier l’empereur romain, il fit rendre à ses images les mêmes honneurs qu’on rendait à celles des rois du pays554, et lui envoya à Constantinople une célèbre ambassade555, avec de riches présents; c’était des pierreries, de la soie, et des éléphants pour traîner son char556. La négociation dura long-temps, et ne fut terminée que cinq ans après, en 389557. Mais il y a lieu de croire que Théodose fit acheter cette suspension d’armes de la cession de quelques territoires. Du moins il est certain que, dès l’an 387, il exerçait les droits de la souveraineté sur la Sophanène et sur les satrapies voisines558. Cette province, située en-deçà du Tigre, au midi de l’Arménie et au septentrion de Nisibe et d’Amid, avait appartenu aux Perses, et quelques auteurs la nomment au nombre de celles que Jovien leur avait cédées. Ils la distinguent de la Sophène, province d’Arménie, plus occidentale et plus voisine de l’Euphrate559.
[Note 545: Au sujet des négociations entamées entre Valens et les Perses, concernant l’Arménie, on peut voir ce qui a été dit ci-devant, p. 27 et 28, l. XIX, § 20, et les additions que j’ai placées p. 152, liv. XX, § 43. La guerre des Goths contraignit les Romains, non pas de céder l’Arménie aux Perses, mais de l’abandonner à leur influence. Ils y placèrent un roi, tandis que jusqu’alors les empereurs avaient disposé de la couronne de ce pays.—S.-M.]
[Note 546: C’est l’opinion de Tillemont, Hist. des Emp. t. V, Théod. art. 21, Hist. éccl. t. VII, S. Siméon, art. 1, not. 1. C’est au reste l’opinion commune admise avant et après lui, par presque tous les chronologistes. Je ne la crois pas fondée cependant. On en verra les raisons dans la note suivante. Ces savants ont placé trop tôt l’avènement de Sapor II.—S.-M.]
[Note 547: Tous les auteurs orientaux s’accordent à donner à Sapor ou Schahpour II, soixante et douze ans de règne et de vie; Abou’lfaradj est le seul qui s’écarte de cette opinion générale; il ne lui accorde, dans sa chronique syriaque (Vers. lat. p. 61), que soixante-neuf ans de règne. Agathias, qui devait tout ce qu’il raconte des rois de Perse de la race des Sassanides à un Syrien, interprète du grand roi Chosroès, et qui était attaché aux archives royales de Perse, Agathias, dis-je, assigne, l. 4, p. 136, un règne de soixante-dix ans à Sapor II. Ces deux opinions sont faciles à concilier, il suffit d’admettre que Sapor avait régné et vécu soixante-neuf ans accomplis, et qu’il est mort dans sa soixante-dixième année. Comme, d’après une date que j’ai rapportée, t. 1, p. 331, not. 1, liv. V, § 22, Sapor II a dû naître et devenir roi de Perse en l’an 311, sa première année royale a dû être comptée selon l’usage, du commencement de l’année civile des Perses, qui correspondait alors avec le 7 juin 311; ainsi sa soixante-dixième et dernière année, qui fut en même temps la première de son successeur, a dû commencer le 20 mai 380; c’est donc entre ce jour-là et le 20 mai 381, qu’il faut placer, selon toutes les vraisemblances, l’époque de la mort de Sapor.—S.-M.]
[Note 548: Il était son frère selon presque tous les auteurs. Le nom d’Artaxer, Ἀρταξὴρ, qui est dans Agathias, l. 4, p. 136, n’est qu’une altération du persan Ardeschir ou Ardaschir. Il est appelé de même dans la chronographie de Théophanes, p. 54. Ce nom se trouve dans les auteurs plus anciens sous la forme Artaxarès, qui est la même chose qu’Artaxerxès. Il existe dans les auteurs anciens et chez les divers peuples de l’orient sous des formes très-diverses. Quoiqu’il soit difficile de croire qu’un prince, parvenu à l’âge de soixante-dix ans et qui n’avait pas de frère moins âgé que lui, puisqu’il naquit posthume, ait pu avoir un frère pour successeur, il n’en est pas moins constant que tous les auteurs orientaux s’accordent à faire monter sur le trône de Perse, après la mort de Sapor II, un frère de ce prince. Il n’est pas impossible à la rigueur de croire qu’un homme, mort à soixante-dix ans, ait pu être remplacé par un frère plus âgé que lui; mais ce qu’il y a d’incompréhensible, c’est que les renseignements conservés par l’histoire ne nous laissent pas voir comment Sapor pouvait avoir un frère plus âgé que lui. Son père Hormisdas avait bien eu plusieurs enfants d’une première femme, mais on sait qu’ils avaient tous été exclus de la couronne, et ensuite emprisonnés, chassés ou mis à mort. On a déjà fait très-souvent mention dans cette histoire de l’un d’eux, qui se nommait Hormisdas comme son père, et s’était réfugié dans l’empire romain, où il avait obtenu du service et des honneurs. On avait préféré l’enfant encore à naître d’une autre femme d’Hormisdas; ce qui suppose naturellement que cette femme n’avait pas eu d’autres enfants du roi, et que ce prince n’en avait aucun autre. Cette femme comme le remarque Zonare, l. 13, t. 2, p. 12, était d’une naissance obscure, ἤν (Σαπώρης) υἱὸς, οὐ μέντοι ἐξ ἐπισήμον γυναικός. Les inclinations cruelles du fils aîné d’Hormisdas, firent choisir le rejeton d’une femme inconnue. Comment alors peut-il se faire qu’on retrouve ensuite un frère de Sapor nécessairement plus âgé que lui? On pourrait supposer qu’il était son frère utérin seulement, né d’un second mari, mais alors il n’aurait pas appartenu à la race des Sassanides, et il n’aurait pu monter sur le trône. On ne peut rejeter l’accord unanime des historiens orientaux, confirmé d’ailleurs par le témoignage d’Agathias, qui puisait aux sources les plus authentiques, et qui dit également que le successeur de Sapor II était son frère. Μετὰ γὰρ Σαβόρην Ἀρταξὴρ, ἀδελφὸς ὤν ἀυτῶ, καὶ μετασχὼν τῆς βασιλείας, Hist. l. 4, p. 136. Il n’est qu’un moyen de rendre raison d’une manière plausible de cette difficulté, c’est de supposer que le successeur de Sapor II, quoique né du même père et de la même mère, et étant par conséquent son aîné, n’avait reçu le jour qu’à une époque ou son père Hormisdas n’était pas encore roi. C’en était assez chez les Perses pour être inhabile à succéder à la couronne. L’Histoire ancienne nous apprend que le célèbre Xerxès, né de Darius fils d’Hystaspes, était redevable de la couronne à un usage semblable. L’exclusion, qui avait causé la mort ou la captivité des enfants d’Hormisdas nés d’une première femme, n’avait pu être aussi fatale au frère utérin de Sapor, parce qu’il avait pu être défendu par sa mère, qui devait donner le jour au futur héritier du trône. Ainsi, malgré la différence de sa naissance, comme il appartenait toujours à la race royale par son père, il a pu profiter de quelques circonstances favorables, et, quoique bien âgé, monter sur le trône après la mort de son frère. Le père de Sapor ayant régné sept ans et cinq mois, s’il en fut comme je le pense, Ardeschir devait avoir au moins soixante-dix-huit ans, quand il remplaça son frère sur le trône. Je dois remarquer cependant que, selon Abou’lfaradj, dans sa Chronique syriaque (Vers. lat. pag. 70), Ardeschir II, c’est-à-dire le successeur de Sapor II, était fils de ce prince; mais ce témoignage, contraire à tous les autres et si moderne, ne peut infirmer en rien ce que rapportent les autres auteurs.—S.-M.]
[Note 549: Artaxer, frère de Sapor II, régna quatre ans selon Agathias, l. 4, p. 136; ce qui s’accorde avec les renseignements chronologiques que fournissent les auteurs orientaux, qui sont unanimes sur ce point. On doit présumer que ce prince régna trois ans entiers et qu’il mourut dans la quatrième année de son règne. Nous avons vu que sa première année avait dû commencer le 20 mai 380; la quatrième et dernière avait alors commencé le 20 mai 383. Les Persans lui donnent le surnom de Nikoukiar, c’est-à-dire bienfaisant.—S.-M.]
[Note 550: Sapor III, successeur d’Artaxer ou Ardeschir, au préjudice duquel Ardeschir était monté sur le trône, n’était pas fils de ce prince, mais il était son neveu et fils de Sapor II. Il est difficile de concevoir comment le vieux Sapor, laissant un fils sans doute en âge de régner, avait été remplacé par un frère plus âgé que lui-même. Si nous connaissions mieux les détails intimes de l’histoire de Perse, il nous serait peut-être possible de rendre raison d’une chose, qui doit paraître si invraisemblable. Ce sont les paroles ambiguës d’Agathias, l. 4, p. 136, qui ont fait croire que Sapor III était fils d’Artaxer. Les auteurs orientaux ne nous laissent aucun doute sur ce point; ils le font tous fils de Sapor II. Eutychius est le seul qui, en le faisant comme les autres fils de Sapor II, ajoute qu’il était frère d’Ardeschir; ce qui ferait penser qu’Ardeschir était fils et non frère de Sapor II. Agathias, l. 4, p. 136, et Théophanes, qui, je ne sais par quelle raison, appelle ce prince Arsabel, lui donnent cinq ans de règne. Presque tous les auteurs orientaux s’accordent avec eux sur ce point; mais il en est quelques autres, plus exacts à ce qu’il me semble, et parmi lesquels il faut placer Abou’lféda, qui lui donnent un règne de cinq ans et quatre mois: ce qui fait voir qu’il régna cinq ans entiers, et qu’il mourut dans le quatrième mois de sa sixième année, qui fut aussi la première de son successeur. Comme son règne commença à compter du 20 mai 383, sa sixième année dut commencer le 18 mai 388.—S.-M.]
[Note 551: Persis ipsa, reipublicæ nostræ retro æmula, et multis Romanorum ducum famosa funeribus, quidquid unquam in principes nostros inclementius fecit, excusat obsequio. Pacat. c. 22.—S.-M.]
[Note 552: Gibbon, t. 5, p. 105, attribue le changement qu’on remarque dans la conduite politique des successeurs de Sapor II, à des divisions intestines et à une guerre qu’il appelle la guerre lointaine de Caramanie. Ce sont deux suppositions purement gratuites. Pour la première, on n’en trouve aucune indication dans l’histoire; pour l’autre, c’est une erreur. La Caramanie est une portion de l’Asie-Mineure, qui reçut ce nom au quatorzième siècle d’un prince turk. Ce n’est donc pas de ce pays qu’il est question. Il est probable que Gibbon a voulu parler du Kirman, pays voisin de la Perse, et qui portait déja ce nom à l’époque dont il s’agit, puisque Bahram IV, le successeur de Sapor III, fut surnommé Kirmanschah, c’est-à-dire roi du Kirman, parce que ce pays avait été son apanage avant qu’il régnât. Ce surnom se retrouve dans Agathias, l. 4, p. 136, sous la forme Cermasas, Κέρμασας. Rien n’indique qu’il y ait eu aucune guerre dans ce temps au sujet de ce pays; Gibbon s’est donc trompé dans ce qu’il en dit.—S.-M.]
[Note 553: Ce roi, qui auparavant dédaignait de s’avouer homme, dit Pacatus, c. 22, reconnaît sa terreur. Ipse ille rex ejus, dedignatus antea confiteri hominem, jam fatetur timorem. Tillemont (tom. V, Theod. art. 21) s’exprime ainsi, au sujet de ce passage de Pacatus: «Ce fut donc Sapor III, qui députa cette année à Théodose: et ainsi il faut dire que Pacatus confond ce prince avec Sapor II, son ayeul, ou l’entendre, non d’un homme en particulier, mais des rois de Perse en général, lorsqu’il dit que ce roi, qui auparavant dédaignait de se reconnaître pour homme [ce qui marque proprement Sapor II], confessait alors qu’il craignait Théodose.» Il n’y a là ni difficulté, ni confusion; Pacatus ne veut pas parler de Sapor II, mais bien de Sapor III, qui n’était pas petit-fils, mais fils de Sapor II; et ce qu’il dit se rapporte à tous les rois de Perse, qui, comme on le voit par leurs monuments, prenaient le titre de dieu, et qui se faisaient rendre les honneurs divins, comme Pacatus le dit lui-même aussitôt après.—S.-M.]
[Note 554: Et in his te colit templis, in quibus colitur. Pacat. c. 22.—S.-M.]
[Note 555: Legati Persarum Constantinopolim advenerunt, pacem a Theodosio principe postulantes. Marcel. Chron.—S.-M.]
[Note 556: Tum legatione mittenda, gemmis, sericoque præbendo, ad hoc triumphalibus belluis in tua esseda suggerendis. Orose s’exprime ainsi, en parlant de cette ambassade, l. 7, c. 34: Persæ, qui….... recentissimæ victoriæ satietatem cruda insultatione ructabant, ultro Constantinopolim ad Theodosium misere legatos, pacemque supplices poposcerunt. Tous les auteurs rapportent également que les Perses demandèrent la paix, cum Persis quoque petitus pacem pepigit, dit Aurélius Victor, p. 232. Claudien en a fait mention dans son poème destiné à célébrer le mariage d’Honorius avec l’impératrice Marie; il y parle v. 218 et seq. des superbes présents envoyés à cette époque par les Perses, en parlant des objets précieux conquis ou réunis par le père ou l’ayeul d’Honorius.
Illic exuvias omnes cumulate parentum, ..................................... ...............quodcunque Gelonus Armeniusve dedit….............. ................................. Misit Achœmenio quidquid de Tigride Medus, Quum supplex emeret Romanam Parthia pacem.—S.-M.]
[Note 557: On voit par ces paroles de Pacatus, c. 22: Etsi adhuc non est fœderatus, jam tamen tuis cultibus tributarius est, que quoiqu’on fût en bonne intelligence avec les Perses, on n’avait pas encore conclu la paix avec eux. Les négociations furent longues; Stilicon encore fort jeune fut envoyé, comme on va le voir, pour cet objet à la cour du roi de Perse, où il séjourna long-temps. Libanius fait mention d’une autre ambassade qui fut envoyée à Antioche, en l’an 388 et en 389. Théodose reçut à Rome de nouveaux députés Persans. Il en est question dans le panégyrique composé par Claudien, à l’occasion du 6e consulat d’Honorius, v. 69 et seq. Il s’exprime ainsi en s’adressant à Honorius:
Te linguis variæ gentes, missique rogatum Fœdera Persarum proceres, cum patre sedentem Hac quondam videre domo, positoque tiaram Submisere genuCe n’est qu’après ces longues négociations, que fut enfin conclue la paix durable, dont Orose parle en ces termes, l. 7, c. 34, ictumque tum fœdus est, quo universus oriens usque ad nunc tranquillissime fruitur. Le motif de toutes ces relations diplomatiques, qui paraissent avoir été si compliquées, était l’Arménie, restée dans une situation fort précaire depuis l’assassinat du roi Para; les auteurs grecs ou latins ne fournissent aucun renseignement qui puisse donner quelques notions sur ce royaume à l’époque dont il s’agit; il faut nécessairement recourir aux récits des auteurs arméniens. Les additions placées, ci-dev. p. 152-164, l. XX, § 43-48, et ci-après p. 269-274, liv. XXII, § 20-24, expliqueront ces faits si difficiles à discerner. On y verra que les négociations eurent pour résultat le partage politique de l’Arménie, qui fut, peu de temps après, divisée en deux royaumes, soumis l’un à la Perse, et l’autre à l’empire. Cet arrangement amena bientôt un partage réel, qui consomma à peu près la ruine de l’Arménie. Les deux royaumes furent supprimés, et envahis l’un par les Romains, l’autre par les Perses. Ces détails trouveront place dans la suite de cette histoire. Les savants modernes ont à peine entrevu que ces relations eurent l’Arménie pour objet; ils ont seulement remarqué qu’à dater de cette époque quelques cantons de la grande Arménie, la Sophanène par exemple, devint une dépendance de l’empire.—S.-M.]
[Note 558: Voyez ci-dev. pag. 29, not. 4, liv. XIX, § 20.—S.-M.]
[Note 559: Les Arméniens distinguèrent de même dans la Sophène deux parties. L’une s’appelait la grande, et l’autre la petite. Celle-ci s’appelait encore la Sophène royale, ou plutôt Sophène des Schahouniens. Je crois que c’est la Sophanène. Voyez mes Mémoires histor. et géographiques sur l’Arménie, t. 1, p. 92.—S.-M.]
[Note latérale: XVIII.
Stilichon envoyé en Perse.
Claud. de laud. Stilich. l. 1.]
Stilichon fut député vers le roi de Perse. Il était encore dans la première jeunesse; mais il avait déjà fait connaître sa valeur et sa dextérité dans la conduite des affaires. Il tirait son origine de la nation des Vandales560. Son père avait commandé sous Valens les troupes auxiliaires de Germanie561. Il avait l’esprit élevé, plein de feu, capable de former de grands projets et d’en suivre l’exécution; éloquent, bien fait de sa personne, d’un teint vif et animé, noble dans son port et dans sa démarche, il s’attira l’estime des seigneurs de la Perse et du monarque. Les rois de Perse étaient passionnés pour la chasse: Stilichon se signala dans ce divertissement, et fit admirer son adresse à tirer de l’arc et à lancer le javelot: c’en fut assez pour faire écouter favorablement ses propositions. Retourné quelque temps après à la cour de Théodose, il fit conclure le traité de paix entre les deux souverains562.
[Note 560: S. Jérôme l’appelle, epist. 123, t. 1, p. 908, un demi-barbare. C’est Orose qui lui donne, l. 7, c. 38, une origine vandale. Comes Stilicho, dit-il, Vandalorum imbellis, avaræ, perfidæ et dolosæ gentis genere editus.—S.-M.]
[Note 561: C’est dans ces vers de Claudien, de laud. Stilich., l. 1, v. 35 et seq. qu’on trouve tout ce que nous savons sur le père de Stilichon.
.......................Quid facta revolvam Militiamque patris? Cujus producere famam, Si nihil egisset clarum, nec fida Valenti Dextera duxisset rutilantes crinibus alas Sufficeret natus Stilicho.—S.-M.]
[Note 562: Cette ambassade n’est connue que par ce qu’en dit Claudien, dans le poème qu’il a consacré à la gloire de Stilichon, De laudibus Stilichonis, l. 1, v. 51 et seq. Je vais transcrire ici ces vers, qui ne sont pas sans mérite et qui contiennent des détails assez curieux sur les mœurs des Persans et sur leurs rites religieux.
Vix primævus, pacis quum mitteris auctor Assyriæ: tanta fædus cum gente ferire Commissum juveni! Tigrin transgressus, et altum Euphraten, Babylona petis: stupuere severi Parthorum proceres, et plebs pharetrata videndi Flagravit studio, defixæque hospite pulchro Persides arcanum suspiravere calorem. Thuris odoratæ cumulis et messe Sabæa Pacem conciliant aræ: penetralibus ignem Sacratum rapuere adytis, rituque juvencos Chaldæo stravere Magi: rex ipse micantem Inclinat dextrâ pateram, secretaque Beli, Et vaga testatur volventem sidera Mithram. Si quando sociis tecum venatibus ibant, Quis Stilichone prior ferro penetrare leones, Cominus, aut longè virgatas figere tigres? Flectenti faciles Medus tibi cessit habenas. Torquebas refugum, Parthis mirantibus, arcum.—S.-M.]
[Note latérale: XIX.
[Situation politique de l’Arménie.]]
—[L’Arménie, éternel objet de division563 entre les deux empires, était le sujet de ces négociations. Depuis qu’elle avait séparé sa cause de celle des Romains, pour s’unir aux Perses, les premiers cherchaient à recouvrer une influence qui leur avait été souvent utile; mais Manuel, qui gouvernait le royaume des Arsacides, penchait manifestement pour l’alliance des Perses. Il aimait mieux être en bonne intelligence avec un voisin redoutable, que d’être soutenu par un protecteur occupé trop loin et sur trop de points à la fois. Quelques différends s’étaient bien élevés entre les Arméniens et les Perses, et ils s’étaient comme à l’ordinaire terminés par la voie des armes, mais la paix avait bientôt été rétablie entre les deux états. Les événements survenus en Perse après la mort de Sapor, n’avaient pas permis à ses successeurs de songer à l’Arménie et de pousser vivement les hostilités. L’Arménie, gouvernée par Manuel, était réellement indépendante. Une situation aussi avantageuse ne pouvait subsister long-temps; tout l’espoir du royaume résidait dans le connétable; car, que devait-on attendre d’une femme et des deux jeunes enfants que Para avait laissés? Il était évident que le bonheur dont on était redevable au connétable, ne pouvait guère durer plus que lui, et que le sort de l’Arménie allait encore une fois être abandonné à la discrétion des deux puissances qui s’en disputaient depuis si long-temps la possession.
[Note 563: Perpetuam ærumnarum causam, dit Ammien Marcellin, l. 30, c. 2.—S.-M.]
[Note latérale: XX.
[Les Arméniens font la guerre aux Perses.]
[Faust. Byz. l. 5, c. 38.]]
—[Malgré toute l’habileté de Manuel, les intrigues de l’apostat Méroujan, qui avait déja causé tant de maux à l’Arménie, la mirent encore une fois aux prises avec la Perse. Le prince des Ardzrouniens était revenu dans son pays, où il avait été réintégré dans la tranquille possession de sa souveraineté; il était parvenu à gagner la confiance de Manuel, qui ayant servi comme lui le roi de Perse, n’avait pas, à ce qu’il paraît, pour la religion chrétienne, tout le zèle de son père et de son frère. Méroujan parvint à lui inspirer des doutes sur la sincérité du roi de Perse à son égard. Manuel refusait cependant d’y croire; mais le traître y revint si souvent, et il lui en donna des preuves en apparence si convaincantes, qu’il finit par lui persuader que le général Suréna avait l’ordre de le faire périr ou de s’emparer de sa personne, et de l’envoyer en Perse chargé de fers, pour réduire plus facilement l’Arménie. Manuel, convaincu de ce prétendu complot, prit ses mesures pour le faire avorter; des troupes furent mandées et réunies; elles cernèrent les Perses, sur lesquels elles tombèrent à l’improviste; ceux-ci, surpris sans défenses, périrent tous; Manuel n’épargna que Suréna564, avec lequel il avait des relations d’amitié. Il ne le rendit pas responsable des perfides desseins qu’il supposait à son souverain, et il le renvoya sain et sauf en Perse. Méroujan, satisfait d’avoir réussi à armer encore une fois les deux nations, quitta l’Arménie, pour aller animer la cour de Perse contre Manuel.
[Note 564: Voyez ci-devant p. 163 et 164, l. XX, § 48.—S.-M.]
[Note latérale: XXI.
[Les Perses sont battus par les Arméniens.]
[Faust. Byz. l. 5, c. 39-41.]]
—[Une telle agression semblait devoir renouveller toutes les calamités de l’Arménie, en attirant sur elle la vengeance des Perses; mais heureusement les circonstances n’étaient plus les mêmes: Sapor avait cessé d’exister, après un règne aussi long que sa vie, et son frère, Ardeschir ou Artaxerxès565, plus âgé que lui, n’était pas disposé à entreprendre une guerre aussi sérieuse. Les corps chargés de la garde des frontières firent bien quelques invasions dans l’Arménie; mais elles n’eurent ni suite ni succès. Goumand Schahpour fut défait et tué dans l’Atropatène. Varaz éprouva un sort pareil; il en fut de même de Mérikan, qui avait pénétré plus avant dans le centre de l’Arménie566. Surpris de nuit par Manuel, tout son camp fut passé au fil de l’épée. Les Perses ne firent plus, depuis, aucune tentative; ils abandonnèrent à son sort le traître Méroujan qui, retiré dans sa principauté, continua de faire la guerre pour son propre compte. On lui envoya bien de temps en temps quelques faibles détachements; mais ils n’agirent que comme ses auxiliaires. Leurs succès ou leurs revers étaient presque indifférents au roi de Perse.
[Note 565: Voyez ci-devant, p. 262, not. 3, liv. XXII, § 17.—S.-M.]
[Note 566: Dans un lieu que Faustus de Byzance appelle, l. 5, c. 41, la plaine d’Ardangan et dont la position m’est inconnue.—S.-M.]
[Note latérale: XXII.
[Mort de Méroujan.]
[Faust. Byz. l. 5, c. 42.]]
—[Quoique presque réduit à ses seules forces, Méroujan n’en continua pas la guerre avec moins de vigueur et d’acharnement; favorisé par la position difficile du pays qu’il possédait, situé au milieu des montagnes des Curdes, il portait impunément le ravage dans le centre de l’Arménie, où il inquiétait continuellement Manuel par ses brusques irruptions. Il se hasarda enfin à tenter une attaque plus sérieuse. Secondé par un corps de Persans qu’il venait de recevoir, il réunit toutes ses forces, tourne le lac de Van par l’Occident, et s’avance jusque dans le canton de Gok, non loin des sources de l’Euphrate567; il y apprit que Manuel était campé assez près de là, dans la province de Pagrévant, au milieu des ruines de Zaréhavan568. Ils n’étaient qu’à une petite distance l’un de l’autre, mais des montagnes presque impraticables les séparaient. Méroujan résolut de les franchir pour aller surprendre Manuel, quoique ses forces fussent très-inférieures. Sa femme Vartanouisch569, s’opposa vainement à cette entreprise; le prince des Ardzrouniens voulut tenter la fortune. Il prit son chemin par des gorges inaccessibles, plutôt faites pour des chèvres sauvages570 que pour des hommes, et il parvint assez près du camp de Manuel; mais des montagnards fidèles l’avaient prévenu à temps de l’approche de l’ennemi; il était sur ses gardes, l’attendant de pied ferme. La reine, son fils et toutes les princesses furent envoyés au château de Varaz, qui était dans le voisinage; ils y furent en sûreté. Artavazd, fils de Vatché, parent de Manuel, encore enfant, y fut envoyé comme les autres par l’ordre du connétable; mais il parvint à se soustraire à ses surveillants; on lui procura secrètement des armes, et, malgré sa jeunesse, il se mêla aux combattants et il se distingua dans cette journée, qui fut sanglante. On se battit avec acharnement, et la perte des deux côtés fut considérable. Babik, prince de Siounie571, Vatché Mamigonien572, et Gardchoul Malkhazouni573 y périrent; à la fin, les soldats de Méroujan et ses alliés prirent la fuite; on en fit un horrible carnage; lui-même fut tué, et sa tête coupée fut portée à la reine d’Arménie574.
[Note 567: Voyez t. 2, pag. 225, not. 1, liv. X, § 11.—S.-M.]
[Note 568: Cette ville avait été ruinée par les commandants des armées que Sapor II avait envoyés en Arménie en l’an 367. Voyez t. 3, p. 299, not. 4, liv. XVII, § 13.—S.-M.]
[Note 569: On a vu, t. 3, p. 281, not. 4, liv. XVII, § 6, et p. 363, § 59, que Sapor avait donné sa sœur Hormizdokht, pour épouse à Méroujan vers l’an 367. Il est probable qu’elle était morte alors, et qu’après sa mort Méroujan s’était remarié avec Vartanouisch, dont on ignore l’origine. A l’époque où Méroujan épousa la sœur de Sapor, cette princesse devait être fort avancée en âge; car il y avait alors plus de cinquante-sept ans que leur père était mort, et elle devait être plus âgée que Sapor qui était posthume.—S.-M.]