Histoire du Bas-Empire. Tome 04
Chapitre 1
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 18 parties.
[Note 240: En échange des déserts de la Scythie et d’un abîme, dit Eunapius, excerpt. leg., p. 20, ils obtinrent l’empire romain. Οἵγε ἀντὶ τῆς Σκυθῶν ἐρημίας, καὶ τοῦ βαράθρου, τὴν Ῥωμαϊκὴν ἀρχὴν ὑπελάμβανον.—S.-M.]
[Note latérale: IV.
L’Arianisme s’établit chez les Goths.
Hier. chron.
S. Aug. de Civ. l. 18, c. 52, t. 7, p. 535.
Socr. l. 4, c. 33.
Theod. l. 4, c. 37.
Soz. l. 6, c. 37.
Oros. l. 7, c. 32 et 33.
Jorn. de reb. Get. c. 25.
Isidor. chron. Goth.
Vulcanius de litteris et lingua Goth.
Till. Arian. art. 132 et 133.
Fleury, Hist. Eccl. l. 16, c. 42, l. 17, c. 36.]
Ce fut alors que l’arianisme jeta chez les Goths de plus profondes racines. Il y avait environ un siècle que la religion chrétienne s’était introduite parmi eux241. Leur évêque Théophile avait assisté au concile de Nicée242: mais la croyance orthodoxe commençait à s’altérer depuis quelque temps. Ils avaient pour évêque Ulphilas, Cappadocien d’origine243, prélat plus zélé qu’éclairé sur les matières alors contestées dans l’Église. Il avait converti un grand nombre d’idolâtres: car l’idolâtrie était encore parmi les Goths la religion dominante, et Athanaric persécutait même les chrétiens avec violence244. Ulphilas encourageait les fidèles245; il contribua aussi par ses sages avis à adoucir les mœurs de la nation: ses paroles étaient respectées comme des lois246. Les auteurs anciens lui attribuent l’honneur d’avoir inventé l’alphabet gothique, et communiqué aux Goths la connaissance des lettres247. Cependant il paraît, par les caractères runiques gravés sur les rochers de la Suède, et qu’on croit antérieurs à la migration des Goths, que ce peuple avait l’usage de l’écriture avant que de quitter le pays de son origine248. La langue gothique en traversant la Germanie et la Scythie, dut se charger de plusieurs termes étrangers249; elle dut aussi contracter quelque teinture de la langue grecque, par le voisinage des colonies grecques établies sur le bord du Pont-Euxin250. En effet on aperçoit plusieurs caractères grecs dans l’alphabet attribué à Ulphilas251. Ce qu’il y a de certain, c’est qu’il traduisit la Bible en langue du pays252, à l’exception des livres des Rois, qu’il ne voulut pas mettre sous les yeux des Goths, de peur que la lecture de tant de guerres n’enflammât encore la passion que ce peuple avait pour les combats253. Mais il ne fut pas en garde contre les artifices des Ariens: il se laissa corrompre, et corrompit ensuite sa nation254. Il s’était trouvé en 360 au concile de Constantinople, où les Anoméens l’avaient engagé à signer le formulaire de Rimini255. Fritigerne ayant ensuite embrassé l’arianisme en reconnaissance des secours que Valens lui avait prêtés contre Athanaric256, l’erreur s’était peu à peu répandue257. Enfin lorsque les Goths demandèrent à Valens la permission de passer en Thrace, Ulphilas étant le chef de la députation, les évêques Ariens qui se trouvaient à la cour, profitèrent de l’occasion pour achever de le pervertir. Ils lui firent entendre qu’il ne s’agissait entre les deux partis que d’une dispute de mots, et l’appuyèrent de leur crédit auprès de l’empereur, à condition qu’il prêcherait leur doctrine. Valens fit partir avec lui258 des évêques ariens259. Ainsi les Visigoths infectés de l’hérésie, la communiquèrent aux Ostrogoths, aux Gépides260, aux Vandales, aux Bourguignons. Tous ces peuples la portèrent avec eux dans leurs conquêtes, et y demeurèrent opiniâtrement attachés.
[Note 241: Le christianisme avait été introduit chez les Goths par les esclaves qu’ils avaient amenés de l’Asie-Mineure, et particulièrement de la Cappadoce, lors des expéditions qu’ils y entreprirent, pendant les troubles qui agitèrent l’empire sous le règne de Gallien. On peut voir à ce sujet le récit de Philostorge, l. 2, c. 5. Les auteurs arméniens font aussi souvent mention des captifs de Cappadoce, qui portèrent la religion chrétienne chez les Goths.—S.-M.]
[Note 242: On doit la connaissance de ce fait important à l’historien Socrate, l. 2, c. 41. Selon le P. Lequien (Oriens Christ. p. 1241), Théophile serait le même qu’Ulfilas. Cette opinion est peu vraisemblable; l’intervalle de temps est trop considérable.—S.-M.]
[Note 243: Cet évêque que Philostorge, l. 2, c. 5, appelle Ourphilas, descendait de ces captifs amenés de Cappadoce. Ses ancêtres avaient habité dans ce pays le bourg de Sadagolthina, situé près d’une ville de Parnassus dont on ignore la position. Oἱ Οὐρφίλα πρόγονοί, Καππαδόκαι μὲν γένος, πόλεως δὲ πλησίον Παρνασσοῦ, ἐκ κώμης δὲ Σαδαγολθινὰ καλουμένης.—S.-M.]
[Note 244: Socrate, l. 4, c. 33, et particulièrement Sozomène, l. 6, c. 37, donnent des détails circonstanciés sur les persécutions que les chrétiens de la Gothie eurent à souffrir de la part d’Athanaric, fort zélé pour l’ancien culte de sa patrie. Orose en parle en ces termes, l. 7, c. 32: Athanaricus, rex Gothorum, christianos in gente sua crudelissime persecutus, plurimos barbarorum ob fidem interfectos, ad coronam martyrii sublimavit, quorum tamen plurimi in romanum solum non trepidi, velut ad hostes, sed certi, quod ad fratres, pro Christi confessione, fugerunt.—S.-M.]
[Note 245: Selon Philostorge, l. 2, c. 5, Ulfilas avait été ordonné évêque des Goths, ou plutôt des chrétiens de la Gothie, τῶν ἐν τῇ Γετικῇ χριστιανιζόντων par l’arien Eusèbe de Nicomédie et par les prélats de son parti. Il fut, selon Socrate, l. 4, c. 33, le directeur spirituel de tous les Visigoths, non-seulement de ceux qui obéissaient à Fritigerne, mais encore de ceux qui reconnaissaient la souveraineté d’Athanaric. Ἐπειδὴ δὲ Οὐλφίλας οὐ μόνον τοὺς ὑπὸ Φριτιγέρνην, ἀλλὰ καὶ τούς ὑπὸ Ἀθανάριχον ταττομένους βαρβάρους τὸν χριστιανισμὸν ἐξεδίδασκεν.—S.-M.]
[Note 246: Τοὺς ἐκείνου λόγους ἀκινήτους ὑπελάμβανον νόμους. Theod., l. 4, c. 37. Gibbon a remarqué, t. 5, p. 175, que le comte Du Buat avait eu (hist. des anc. peup. de l’Eur., t. 6, p. 407) la singulière idée de croire que l’évêque Ulfilas était le même qu’Alavivus prince des Visigoths, dont Ammien Marcellin parle si souvent dans son récit de la guerre de Valens contre les Goths. M. Graberg de Hemso, dans son Essai sur les Scaldes (Saggio sugli Scaldi, p. 131), a émis au sujet du même personnage une opinion non moins extraordinaire. Il a pensé qu’il était le même que le roi de Suède Gylfe, qui, selon les récits historiques du Nord, fut détrôné par Odin. Il imagine que Gylfe se retira alors sur les bords du Danube, où il se fit chrétien et devint évêque, sans qu’il fasse aucune mention, sans qu’il paraisse se rappeler de ce que Philostorge raconte, l. 2, c. 5, de l’origine cappadocienne d’Ulfilas.—S.-M.]
[Note 247: Socrate, l. 4, c. 33, Sozomène, l. 6, c. 37, et Philostorge, l. 2, c. 5, s’accordent sur ce point. «Ulfilas, évêque des Goths, dit Socrate, imagina les lettres des Goths.» Οὐλφίλας, ὁ τῶν Γότθων ἐπίσκοπος, γράμματα ἐφεῦρε Γοτθικὰ· «Il donna aux Goths, dit Philostorge, des lettres qui leur furent propres», καὶ γραμμάτων αὐτοῖς οἰκείων εὑρετὴς καταστὰς. Selon Sozomène, il fut chez eux le premier inventeur des lettres, πρῶτος δὲ γραμμάτων εὑρετὴς αὐτοῖς ἐγένετο. Voilà donc un fait qui paraît hors de doute. Il en est aussi question dans Jornandès, c. 51, qui donne aux Goths, régis par Ulfilas, le surnom de petits. Erant siquidem, dit-il, et alii Gothi, qui dicuntur minores, populus immensus, cum suo pontifice, ipsoque primate Ulfila, qui eis dicitur et litteras instituisse; hodieque sunt in Mæsia regione incolentes Nicopolitanam. On voit que Jornandès désigne les Goths qui existaient encore de son temps sur les bords du Danube où ils étaient restés, n’ayant pris aucune part aux entreprises des Ostrogoths et des Visigoths dans l’Occident. L’alphabet inventé par Ulfilas, est celui que nous connaissons sous le nom de Méso-gothique, parce qu’il fut en usage chez les Goths établis dans la Mésie, sur les bords du Danube, où il fut destiné à écrire la langue gothique qui porte aussi par la même raison le nom de Méso-gothique. Il est impossible en jetant les yeux sur les lettres méso-gothiques, de ne pas reconnaître tout de suite, les rapports qu’elles présentent avec l’alphabet grec, de manière à confirmer ce que les auteurs racontent de leur origine. Il ne doit, ce me semble, y avoir aucune incertitude sur ce point. Mais doit-on penser que les Goths n’eussent jamais connu l’usage des lettres avant Ulfilas? c’est un fait que je ne crois pas possible. Pour s’en convaincre il suffit de jeter les yeux sur la version gothique du Nouveau Testament, pour reconnaître que la langue qu’elle nous retrace, était une langue cultivée et écrite depuis long-temps. Jornandès rapporte, c. 5, que l’étude de la sagesse, avait fait de grands progrès parmi les anciens Goths, et il s’appuie de l’autorité de Dion Cassius, qui avait lui-même écrit une histoire de ce peuple. Le même Jornandès parle, c. 11, des ouvrages composés par Dicénéus le législateur des Gètes et qui existaient encore de son temps. Quand on n’admettrait pas à la lettre ce qu’il rapporte des connaissances des Goths, il est impossible en comparant son récit avec ceux de plusieurs autres auteurs de ces temps, de ne pas se convaincre que les Goths n’étaient plus alors des Barbares. Jornandès et le géographe anonyme de Ravenne, citent des historiens et des géographes goths appelés Ablabius, Athanarid, Edelvald et Marcomir, ce qui est une forte présomption pour croire que ce peuple connaissait depuis long-temps l’écriture. L’alphabet méso-gothique semble en fournir lui-même la preuve; car, indépendamment des lettres grecques et latines qu’il contient, il en renferme quelques-unes qui sont destinées à exprimer des articulations propres à la langue gothique. La lettre TH qui existe dans toutes les langues gothiques ou germaniques, est d’une forme presque semblable à celle qu’elle a dans tous les alphabets runiques ou saxons, ce qui en supposant leur identité, établit leur haute antiquité. Je ne crois pas qu’on puisse douter qu’au quatrième siècle de notre ère, au temps d’Ulfilas, il y avait déja long-temps que l’écriture était établie chez toutes les divisions de la nation gothique.—S.-M.]
[Note 248: Ceci est une suite de l’opinion adoptée par Lebeau sur l’origine des Goths (voy. t. 3, p. 324, l. XVII, § 29). Parce qu’il les distingue mal à propos des Gètes, et qu’il les fait venir en corps de nation de la Scandinavie, il a cru qu’ils ont dû nécessairement se servir de l’écriture propre à cette région. La chose pourrait être, sans qu’on fût obligé de l’expliquer ainsi. Les Goths auraient pu se servir de runes avant l’alphabet d’Ulfilas, sans qu’on dût supposer qu’ils vinssent de la Scandinavie. Il est à croire en effet que les lettres runiques ont été en usage chez tous les peuples scythiques et si on les retrouve dans la Scandinavie, c’est que des colonies scythiques y ont porté la connaissance de ces lettres, et qu’elles s’y conservèrent jusqu’à l’établissement du christianisme et même long-temps après. Déja quelques savants ont remarqué que ces caractères sont peu appropriés aux sons des langues scandinaves et qu’ils s’adaptent mieux à ceux des idiomes germaniques; ce qui semblerait indiquer qu’ils appartiennent originairement aux nations du midi de la Baltique. Partout où l’on se servait des runes, on était dans l’habitude de les tracer sur des baguettes ou des bâtons. Cette manière d’écrire s’est conservée jusqu’à une époque très-récente, dans les régions où les Goths avaient autrefois habité. On apprend de l’historien hongrois Thwrocz, que les Szekels ou Sicules, ancien peuple de la Transylvanie, avait conservé jusqu’à son temps cette manière d’écrire inséparable des runes, comme nous en avons un témoignage incontestable dans le poète Vénance Fortunat, carm. VII, v. 18, qui était évêque de Poitiers au milieu du sixième siècle:
Barbara fraxineis pingatur runa tabellis Quodque papyrus egit, virgula planè valet.Ce passage atteste non-seulement l’usage dont je viens de parler, mais encore il démontre l’antiquité des runes, chez les Francs et par conséquent chez les nations germaniques. On sait aussi que les Anglo-Saxons, se servaient des mêmes lettres avant qu’ils fussent chrétiens. Rhaban Maur atteste que de son temps, c’est-à-dire au huitième siècle, tous ceux des Nordmani, un des peuples qui occupaient les bords de l’Elbe, qui étaient restés païens, qui adhuc paganis ritibus involvuntur, pratiquaient encore l’usage des runes. Il est bon de faire observer que partout où les runes existent, elles disparaissent avec le christianisme. On en conçoit sans peine la cause. L’usage de ces lettres dont le nom signifie mystères, était intimément lié avec toutes les pratiques superstitieuses de l’idolâtrie; il n’est donc pas étonnant qu’elles aient été proscrites par les missionnaires chrétiens, qui devaient les regarder comme indignes d’exprimer les vérités évangéliques. Il a dû en résulter, que partout ils leur substituèrent les lettres latines; c’est ainsi qu’ils en agirent en Allemagne, en Angleterre et dans le Nord, et il est probable qu’Ulfilas en avait fait autant avant eux dans la Mésie et au nord du Danube.—S.-M.]
[Note 249: La langue des Goths, telle qu’on la connaît par ce qui reste de la version d’Ulfilas, présente un idiome arrivé à un haut degré de perfection, sous le rapport grammatical. Tout le fond de la langue, soit pour les mots, soit pour la grammaire, soit pour la syntaxe est identique avec l’allemand, surtout avec les anciens dialectes teutoniques. Les mots qu’on sait être communs à l’allemand et au persan, et qui sont en si grand nombre, se retrouvent aussi dans le méso-gothique, avec une orthographe qui les rapproche davantage de la manière d’écrire usitée dans les anciens dialectes du persan. C’est un fait très-remarquable et qui peut fournir de nouvelles lumières pour expliquer l’origine des langues répandues dans presque toute l’Europe et en Asie. On remarque de plus que le méso-gothique a un certain nombre d’expressions qui semblent avoir été empruntées au grec, au latin, et au slavon, et qui sont très-propres à faire reconnaître une langue qui a dû se parler sur les rives du Danube, à la proximité des Grecs et des Romains et au milieu de nations qui devaient appartenir à la race des Slaves.—S.-M.]
[Note 250: Les Goths étant les mêmes que les anciens Scythes établis depuis le Danube jusqu’au Tanaïs et même au-delà, il est impossible que les fréquentes relations politiques et commerciales qu’ils eurent avec les nombreuses colonies grecques établies sur les côtes de la mer Noire, n’aient pas exercé une très-grande influence sur la langue, et même sur les mœurs et les opinions de ces nations. On voit par les récits d’Hérodote, que cette influence s’exerçait depuis long-temps.—S.-M.]
[Note 251: L’alphabet méso-gothique contient vingt-cinq lettres, dont quinze sont évidemment prises dans l’alphabet grec, huit appartiennent à celui des latins; pour les deux autres, le th et le hw, comme ils expriment des sons que les lettres grecques et latines ne pouvaient rendre exactement, ils furent pris ailleurs. Ce sont sans doute d’anciens caractères dont on conserva l’usage. L’une d’elles, le th, est tout-à-fait semblable à la lettre runique qui a la même valeur. On voit que les éléments d’origine grecque prédominent dans l’alphabet d’Ulphilas, et il devait en être ainsi, à cause du voisinage et des fréquentes relations des Goths avec Constantinople et les pays où se parlait la langue grecque.—S.-M.]
[Note 252: Nous avons encore sur ce point l’autorité réunie des trois historiens Socrate, l. 4, c. 33, Sozomène, l. 6, c. 37, et Philostorge, l. 2, c. 5. «Il traduisit les livres saints dans leur langue nationale, dit Sozomène, Καὶ εἰς τὴν οἰκείαν φωνὴν μετέφρασε τὰς ἱερὰς βίβλους.» En traduisant «les saintes écritures dans la langue des Goths, il rendit les Barbares capables de comprendre les préceptes divins», dit Socrate, Καὶ τὰς θείας γραφὰς εἰς τὴν Γότθων μεταβαλὼν, τοὺς βαρβάρους μανθάνειν τὰ θεῖα λόγια παρεσκεύασεν. Beaucoup de faits viennent à l’appui de ces paroles de Socrate, et font voir qu’effectivement la vérité évangélique fit de grands progrès parmi les Goths. Théodoret donne de grands détails à ce sujet, l. 5, c. 30 et 31. Les lettres de S. Jérôme nous attestent que plusieurs Goths correspondaient avec lui, dans le but de comparer les versions gothique, grecque et latine, avec la vérité hébraïque. Quis hoc crederet, dit-il, ut barbara Getarum lingua hebraicam quæreret veritatem; et dormitantibus, immo contendentibus Græcis, ipsa Germania Spiritus Sancti eloquia scrutaretur? Epist. 106, t. 1, p. 635. Ce saint père, qui devait être bon juge des travaux entrepris dans le but d’interpréter l’Écriture, place les ouvrages des Goths bien au-dessus de ceux des Grecs. On croit qu’Ulfilas avait été secondé dans son travail par Sélénas, qui fut après lui évêque des Goths et qui était son secrétaire ὑπογραφὲυς (Socrate, l. 5, c. 23, Soz., l. 7, c. 17). Ce Sélénas était né d’un père goth et d’une mère phrygienne. Il nous reste une portion considérable de la traduction gothique d’Ulfilas. Un manuscrit très-célèbre connu sous le nom de manuscrit d’argent, codex argenteus, qui fut trouvé au seizième siècle à Wenden auprès de Cologne, et qui se garde actuellement à Upsal, contient les quatre évangiles presqu’en totalité. Il est écrit en lettres d’argent sur parchemin pourpre. Il en existe un grand nombre d’éditions. La dernière et la plus estimée a été donnée à Weissenfels en Saxe, en 1805, par J. Christ. Zahn, un volume grand in-4º. En 1762, Fr. Ant. Knittel, découvrit, dans un manuscrit palimpseste de Wolfenbuttel, cinq chapitres de la version gothique de l’épître de saint Paul aux Romains, qui furent publiés en la même année à Brunswick et réimprimés à Upsal en 1763. Depuis cette époque, le célèbre abbé Maï, a retrouvé dans un manuscrit palimpseste de Milan, une portion très-considérable de la version d’Ulfilas avec plusieurs autres fragments qui appartiennent à la littérature gothique. Il en a publié une portion en 1819 en un petit volume in-4º, sous ce titre Ulphilæ partium ineditarum in Ambrosianis palimpsestis ab Ang. Maïo repertarum specimen. Ce volume contient un fragment du 2e chapitre d’Esdras, plusieurs versets des chapitres 5, 6, et 7 de Néhémie, des morceaux de l’évangile de saint Mathieu qui manquent dans le manuscrit d’argent, et des fragments assez considérables des épîtres de saint Paul aux Philippiens, à Titus et à Philémon. Ce volume contient en outre des portions d’une homélie et d’un calendrier, aussi en langue gothique.—S.-M.]
[Note 253: C’est Philostorge qui nous instruit de cette omission. «Il traduisit en leur langue, dit-il, l. 2, c. 5, toutes les écritures excepté les livres des Rois, etc. Μετέφρασεν εἰς τὴν αὐτῶν φωνὴν τὰς γραφὰς ἁπάσας, πλὴν γε δὴ τῶν βασιλειῶν, κ. τ. λ.—S.-M.]
[Note 254: On apprend de S. Epiphanes que l’hérésie des Audiens s’était aussi répandue parmi les Goths, et il nomme deux évêques de ces sectaires établis au-delà du Danube. C’étaient Uranius et Silvanus. Epiph. hæres. 70, t. 1, p. 823 et 824.—S.-M.]
[Note 255: Les Pères de l’église n’en jugeaient pas tous, ni toujours ainsi; on pourrait même croire qu’Ulfilas n’avait pas complètement embrassé l’hérésie d’Arius, ou que cette hérésie n’avait pas fait de grands progrès chez les Goths, car S. Basile (ep. 164, t. 3, p. 254), S. Ambroise (in Luc. l. 2, c. 26), et S. Augustin (de Civ. Dei, l. 18, c. 52, t. 7, p. 535), ne doutent pas que les martyrs de la Gothie ne fussent orthodoxes. Ceci est confirmé par le passage déja cité de S. Épiphanes, dans lequel il n’est question que de Goths catholiques et de ceux qui partageaient les opinions des Audiens. Saint Jérôme (Chron.) et Orose, l. 7, c. 32, en parlant des Goths morts pour la foi, ne paraissent pas douter de leur orthodoxie: il n’y a donc aucune raison de croire que l’hérésie d’Arius se fût répandue chez les Goths, avant qu’ils eussent passé le Danube, pour venir s’établir sur les terres de l’empire.—S.-M.]
[Note 256: Isidore se trompe en rapportant que les secours de Valens furent accordés à Athanaric, qui triompha de Fritigerne, et répandit l’arianisme chez les Goths. Fridigernum Athanaricus Valentis imperatoris auxilio superans, hujus rei gratia cum omni gente Gothorum in Arianam hæresim devolutus est. Isid. Chron. Goth. Il est évident que ce fut précisément le contraire.—S.-M.]
[Note 257: Il est possible que Fritigerne et quelques autres Goths de son parti aient embrassé l’arianisme, mais il paraît constant que cette hérésie ne fit pas de grands progrès parmi eux, avant le passage du Danube. Voyez à ce sujet une savante note de Tillemont, dans son Histoire ecclésiastique, t. VI, Arianisme, note 97.—S.-M.]
[Note 258: Valens faisait une si grande estime d’Ulfilas, qu’il l’appelait, selon Philostorge, l. 2, c. 5, le Moïse de son temps, ὁ ἐφ’ ἡμῶν Μωσῆς λέγειν περὶ αὐτοῦ. Le zèle de Valens pour l’arianisme est trop connu, on doit donc en conclure que de tels éloges s’adressaient à un évêque arien. Il est bien probable en effet qu’Ulfilas et les chefs des Goths avaient adopté l’arianisme, pour se concilier la bienveillance de Valens.—S.-M.]
[Note 259: C’est ce que dit Jornandès, c. 25. Et quia tunc Valens imperator Arianorum perfidia saucius, nostrarum partium omnes ecclesias obturasset, suæ partis fautores ad illos dirigit prædicatores, qui venientibus rudibus et ignaris, illicò perfidiæ suæ virus defundunt. Ce passage est tout-à-fait propre à confirmer l’opinion que j’ai émise dans les notes précédentes, sur l’époque vraisemblable de l’introduction de l’arianisme parmi les Goths.—S.-M.]
[Note 260: Sic quoque Vesegothœ a Valente imperatore Ariani potius, quam Christiani effecti. De cætero tam Ostrogothis, quam Gepidis parentibus suis per affectionis gratiam evangelizantes, hujus perfidiæ culturam edocentes, omnem ubique linguæ hujus nationem ad culturam hujus sectæ invitavere. Jornand. c. 25.—S.-M.]
[Note latérale: AN 377.
V.
Les Ostrogoths demandent le passage qui leur est refusé.
Amm. l. 31 c. 4.]
Les Ostrogoths261, campés au bord du Dniester Danastris, y passèrent l’hiver dans de continuelles alarmes, appréhendant sans cesse d’être forcés dans leurs retranchements, et foulés aux pieds par la cavalerie innombrable des Huns. Au retour du printemps, Gratien étant consul pour la quatrième fois, avec Mérobaudès, Alathée et Saphrax, tuteurs de Vidéric262, s’approchèrent du Danube, et envoyèrent demander à Valens la même grâce qu’il avait déjà accordée à leurs compatriotes. On s’aperçut enfin qu’on ne pouvait sans un danger évident recevoir tant de Barbares dans le sein de l’empire. On leur refusa le passage. Ce refus ôta toute espérance à Athanaric, qui se souvenait d’ailleurs que huit ans auparavant il s’était lui-même fermé cet asile, lorsque, pour se dispenser de se rendre auprès de Valens, il avait allégué un serment qu’il avait fait de ne jamais entrer sur les terres des Romains263. Il prit donc alors le parti de se retirer dans un lieu nommé Caucalande264, environné de hautes forêts et de montagnes inaccessibles, dont il chassa les Sarmates265.
[Note 261: C’est-à-dire les Greuthunges, comme les appelle Ammien Marcellin.—S.-M.]
[Note 262: Ammien Marcellin y joint un autre seigneur, nommé Farnobius.—S.-M.]
[Note 263: Voyez t. 3, p. 353, l. XVII, § 52.—S.-M.]
[Note 264: Ad Caucalandensem locum altitudine silvarum inaccessum et montium cum suis omnibus declinavit, Sarmatis inde extrusis. Am. Marc. l. 31, c. 4. Les savants ont beaucoup différé d’opinion sur la position de ce pays, dont le nom par sa forme extérieure semble être tout-à-fait germanique ou gothique. On y reconnaît à la fin le mot land, qui signifie terre, pays. L’opinion émise par M. Malte-Brun, dans son Précis de Géographie universelle, t. 1, p. 325, me paraît la plus vraisemblable de toutes. Il pense que le pays de Caucaland est le territoire des Cacoenses, placé par Ptolémée, l. 3, c. 8, vers les monts Carpathes, du côté de la Transylvanie actuelle, et qui doit être le canton de Cacawa; situé au sud d’Hermanstadt, capitale de cette principauté. Il est évident que Caucaland est la forme gothique de ces différents noms. La Transylvanie est tout-à-fait propre, et par son nom et par sa constitution montagneuse, à rendre raison des expressions employées par Ammien Marcellin, locum altitudine silvarum inaccessum et montium. M. Graberg de Hemso a pensé (Scandinavie vengée, p. 91, 95 et 158), que ce pays devait être plus éloigné, parce que, selon Ammien Marcellin, il était habité par des Sarmates; comme si, à cette époque, les Sarmates n’étaient pas répandus dans toute la partie de la Hongrie, qui s’étendait du Danube aux monts Crapacks, depuis l’embouchure de la Save, de sorte que la Transylvanie a dû nécessairement faire partie du territoire qu’ils occupaient. Trompé par un passage d’Ammien Marcellin qu’il ne paraît pas avoir bien compris, ce savant a cru qu’Athanaric s’était retiré dans une région bien éloignée. Ce passage s’applique au contraire à la portion des sujets d’Athanaric, qui s’étaient séparés de leur souverain, c’est-à-dire les Goths de Fritigerne et d’Alavivus, qui avaient passé le Danube, pour chercher une habitation éloignée des Barbares, qui leur causaient tant de terreur. Populi, major pars quæ Athanaricum deseruerat, quæritabat domicilium remotum ab omni notitia Barbarorum. Am. Marc. l. 31, c. 3. Ce texte ne présente aucune difficulté, et ne peut s’appliquer au pays de Caucaland, mais au territoire de l’empire. Il faut donc renoncer à toutes les conséquences que M. Graberg s’est cru en droit de tirer de ces rapprochements.—S.-M.]
[Note 265: Nous verrons bientôt, l. XXI, § 21, ci-après pag. 195, qu’Athanaric fut chassé de cet asile par de nouveaux ennemis, et qu’il fut obligé de se réfugier à Constantinople, auprès du grand Théodose, et qu’il y mourut bientôt après. Aucun des auteurs contemporains ou des écrivains originaux, qui ont raconté l’histoire des Goths, n’a douté de la parfaite identité du roi des Goths Athanaric, célèbre par les guerres qu’il soutint contre Valens, et de celui qui mourut auprès de Théodose, en l’an 381. Il semble qu’il ne peut y avoir de discussion sur un point d’histoire aussi clair et aussi bien constaté. Cependant M. Graberg de Hemso a tenté de le révoquer en doute et d’établir que cet Athanaric, réfugié dans le pays de Caucaland, était différent de celui qui mourut à Constantinople, et il a supposé que ce prince s’était retiré avec les siens dans la Scandinavie, et qu’il était le même que Sigge, fils de Fridulf, plus connu sous le nom d’Odin, et dont on place ordinairement l’existence au premier siècle avant notre ère. Quand il serait vrai qu’il fallût beaucoup rapprocher de nous l’âge de ce fameux conquérant et le faire descendre jusqu’au quatrième siècle, ce ne serait pas au moins par les raisons qui ont été alléguées par M. Graberg en faveur de son opinion (Scandinavie vengée, pag. 88, 91, 150 et 158). S’il pouvait rester des doutes sur ce point, le témoignage d’Isidore, dans sa Chronique des Goths, suffirait pour les lever. On sait, à n’en pouvoir douter, qu’Athanaric devint roi des Goths, durant la guerre que cette nation soutenait contre Valens. On était alors en la 5e année de ce prince, c’est-à-dire en l’an 368. En nous apprenant que, depuis cette époque, il régna treize ans, ce qui porte sa mort en l’an 381, Isidore nous fait voir que l’Athanaric dont il parle, est bien celui qui mourut en la même année à Constantinople. Anno Valentis quinto, dit-il, Gothorum gentis administrationem Athanaricus accepit, regnans annos tredecim. Le même auteur place la mort de cet Athanaric en la troisième année de Théodose, c’est-à-dire en l’an 381. Anno imperii Theodosii Hispani tertio, Athanaricus cum Theodosio jus amicitiæ disponens, mox Constantinopolim pergit: ibique XV die ex quo fuerat a Theodosio favorabiliter susceptus, interiit. Tout démontre donc la solidité d’un fait qui n’a jamais été contesté que par le savant que j’ai cité.—S.-M.]
[Note latérale: VI.
Avarice des Romains.
Amm. l. 31, c. 4, 5 et 6.
Hier. chron.
Oros. l. 7, c. 33.
Idat. chron.
Jorn. de reb. Get. c. 26.
Isidor. chron. Goth.]
Toute la prudence humaine eût été nécessaire pour contenir cette nation turbulente et indocile. Mais il semblait que Valens avait rassemblé autour des Visigoths tout ce que l’empire avait alors d’officiers injustes, violents, ravisseurs. Lupicinus et Maxime, les chefs et les plus avares de tous, s’acharnèrent sur ces nouveaux hôtes comme sur une proie; et après les avoir dépouillés, ils les abandonnaient encore à l’avidité de leurs subalternes266. Au lieu de leur fournir des subsistances, on ferma les magasins. On leur fit acheter bien cher les plus misérables nourritures; ils furent réduits à manger des chiens267; on leur vendait un chien pour un esclave; et ces malheureux, après s’être défaits de tout ce qu’ils possédaient, furent réduits à livrer leurs propres enfans, auxquels ils ne pouvaient conserver la vie qu’au prix de leur liberté. Les principaux même de la nation ne furent pas exempts de cette nécessité déplorable268. Ils n’avaient plus de ressource que dans le désespoir; et il allait éclater, lorsque Lupicinus, prévoyant l’orage, les fit presser par ses soldats d’abandonner les bords du Danube, et d’avancer dans l’intérieur du pays, où il espérait les affaiblir, ou les détruire en les séparant les uns des autres. Pendant que les troupes romaines, qui gardaient le passage du fleuve, s’en éloignaient pour escorter les Barbares, Alathée et Saphrax ne voyant plus d’obstacles, traversèrent le Danube en diligence à la tête des Ostrogoths, et suivirent la trace de Fritigerne269.
[Note 266: On les laissait errer sur les bords du fleuve, dit Ammien Marcellin, l. 31, c. 5. At vero, Thervingi jamdudum transire permissi, prope ripas etiamtum vagabantur.—S.-M.]
[Note 267: Jornandès décrit ainsi, c. 26, les vexations et les maux que l’avarice des généraux romains fit éprouver aux Goths. Cæperunt duces avaritia compellente, non solum ovium, boumque carnes, verum etiam canum, et immundorum animalium morticina eis pro magno contradere: adeo ut quodlibet mancipium in unum panem, aut decem libras in unam carnem mercarentur. Sed jam mancipiis, et supellectili deficientibus, filios eorum avarus mercator victûs necessitate exposcit. Haud enim secus parentes faciunt, salutem suorum pignorum providentes, satius deliberant ingenuitatem perire, quam vitam; dam misericorditer alendus quis venditur, quam moriturus servatur.—S.-M.]
[Note 268: Cum traducti Barbari victûs inopiâ vexarentur, turpe commercium duces invisissimi cogitarunt; et quantos undique insatiabilitas colligere potuit canes, pro singulis dederant mancipiis, inter quæ et filii ducti sunt optimatum. Amm. Marc. l. 31, c. 4.—S.-M.]
[Note 269: Ils passèrent sur des radeaux faits à la hâte et vinrent se camper fort loin de Fritigerne, dit Ammien Marcellin, l. 31, c. 5; id tempus opportunum nacti Greuthungi, cum alibi militibus occupatis… ratibus transiere malè contextis, castraque a Fritigerno locavere longissimè.—S.-M.]
[Note latérale: VII.
Révolte des Visigoths.]
Ce général prudent et avisé, instruit de ce qui se passait derrière lui, continua sa marche, mais avec lenteur, pour leur donner le temps de le joindre270. On arriva à Marcianopolis271; et ce fut en ce lieu que la guerre s’alluma272. Lupicinus ayant invité à un repas Alavivus et Fritigerne, avec un petit nombre des principaux seigneurs de la nation, plaça des gardes aux portes de la ville, pour en interdire l’entrée aux Barbares. Ceux-ci demandant avec instance la permission d’entrer pour acheter des vivres, la querelle s’échauffa; on en vint aux mains; les Goths animés par la faim et par la fureur, se jetèrent sur les soldats romains, les massacrèrent et se saisirent de leurs armes. Lupicinus plongé dans les excès de la débauche et déjà plein de vin, étant informé de ce désordre, l’augmenta par un trait de perfidie: il fit égorger la garde d’Alavivus et de Fritigerne. Cet ordre cruel ne put être si secrètement exécuté, que les cris des mourants ne pénétrassent jusque dans la salle du festin; et dans le même moment la nouvelle s’en étant répandue hors de la ville, les Goths persuadés qu’on en voulait à leurs capitaines, accoururent en foule, poussant des cris horribles, et menaçant de la plus terrible vengeance. Fritigerne qui avait l’esprit présent et l’ame intrépide, voulant s’échapper des mains de Lupicinus, et sauver avec lui les seigneurs qui l’avaient accompagné, se lève, s’écrie que tout est perdu, si on ne les laisse sortir pour se montrer à la nation qui les croit égorgés; que leur présence peut seule rétablir le calme. En même temps il met l’épée à la main, et sort de la ville avec ses camarades273. Il est reçu avec des acclamations de joie: Alathée et Saphrax venaient d’arriver. Toute la nation monte à cheval; on déploie les étendards274; les Goths marchent, et avec eux le carnage et l’incendie. Lupicinus rassemble à la hâte tout ce qu’il a de troupes, les poursuit avec plus de hardiesse que de prudence, et les atteint à trois lieues275 de Marcianopolis. A la vue des Romains la rage des Barbares s’allume; ils fondent sur les bataillons les plus épais, ils percent, ils massacrent, ils taillent en pièces tout ce qu’ils rencontrent. Ceux mêmes qui sont désarmés, se jettent à corps perdu sur l’ennemi, ils lui arrachent ses armes; ils enlèvent les enseignes: presque tous les Romains périssent avec leurs tribuns. Lupicinus, épouvanté d’une si étrange furie, prit la fuite dès le commencement du combat, et regagna à toute bride Marcianopolis. Les vainqueurs s’emparèrent des armes des vaincus, et ne trouvant plus de résistance, ils portèrent au loin tous les désastres d’une guerre sanglante.
[Note 270: Il marchait lentement, dit Ammien Marcellin, l. 31, c. 5, pour obéir à l’empereur et pour se joindre à des rois puissants, ut et imperiis obediret et regibus validis jungeretur, incedens segnius. Ces rois puissants, reges validi, sont Alathée et Saphrax, tuteurs du roi Vidéric.—S.-M.]
[Note 271: Cette ville dont on ignore le nom moderne, était dans la partie septentrionale de la Thrace, voisine de la mer noire, sur les frontières de la Mésie.—S.-M.]
[Note 272: Ubi aliud accessit atrocius, quod arsuras in commune exitium faces furiales accendit. Amm. Marc. l. 31, c. 5.—S.-M.]
[Note 273: Jornandès, qui parle de ce festin, c. 26, et de la perfidie du général romain, ne relate pas cette ruse de Fritigerne; il rapporte qu’il se fraya jusqu’aux siens un chemin l’épée à la main. Fridigernus, dit-il, evaginato gladio in convivio, non sine magna temeritate, velocitateque egreditur, suosque socios ab imminenti morte ereptos ad necem Romanorum instigat.—S.-M.]
[Note 274: Selon l’usage de la nation, dit Ammien Marcellin, l. 31, c. 5, et ils font retentir l’air du son lugubre de leurs instruments de guerre; vexillis de more sublatis, auditisque triste sonantibus classicis.—S.-M.]
[Note 275: A neuf milles, in nono ab urbe milliario stetit. Amm. Marc. l. 31, c. 5.—S.-M.]
[Note latérale: VIII.
Horribles ravages de la Thrace.]
La prudence de Fritigerne, soutenue d’une éclatante valeur, lui attirait la confiance de la nation, et ses avis n’étaient jamais contredits. Il répandit les Goths dans toutes les parties de la Thrace, mais avec ordre. Leurs différents corps se donnaient la main les uns aux autres, et avaient tous un point de réunion. Les gens du pays qui se rendaient à eux, ou qu’ils faisaient prisonniers, leur servaient de guides pour les conduire dans les cantons les plus riches et les mieux pourvus de vivres. Leurs compatriotes enlevés autrefois par les pirates de Galatie276, et vendus en Thrace, ceux que la famine les avait eux-mêmes obligés de vendre quelques jours auparavant, venaient en foule les rejoindre. Les ouvriers employés au travail des mines, et qui étaient surchargés d’impôts, accouraient aussi se jeter entre leurs bras: ceux-ci leur furent d’un grand secours pour déterrer les magasins, et pour découvrir les souterrains où les habitants se cachaient eux-mêmes avec leurs richesses. Toute la Thrace fut bouleversée; rien n’échappa à leurs recherches que ce qui était inaccessible: et tandis qu’on fouillait les entrailles de cette terre malheureuse, sa surface était couverte de sang et de flammes. On massacrait les enfants entre les bras de leurs mères, on brûlait les vieillards dans leurs cabanes; les jeunes hommes et les jeunes femmes étaient seuls réservés pour un esclavage plus cruel que la mort même.
[Note 276: J’ai déja fait voir, t. 2, p. 403, note 1, l. XII, § 10, que les Galates étaient alors des marchands d’esclaves, mais que la situation continentale de leur pays ne leur permettait pas d’y joindre le métier de pirates. Ammien Marcellin dit seulement, l. 31, c. 6, a mercatoribus venum dati.—S.-M.]
[Note latérale: IX.
Siége d’Andrinople.
Amm. l. 31, c. 6.]
Les Visigoths et les Ostrogoths réunis composaient une armée innombrable: il y avait outre ceux-là un troisième corps commandé par Suéridus et Colias. C’étaient des Visigoths, indépendants de Fritigerne, arrivés en Thrace avant l’irruption des Huns277. Valens, qui n’espérait pas un grand succès de la négociation entamée avec Sapor, les avait pris à la solde de l’empire, et les tenait campés auprès d’Andrinople Hadrianopolis, à dessein de les faire passer en Asie, et de les joindre aux troupes d’Orient, dès que la guerre serait déclarée. Ils ne prirent d’abord aucune part au soulèvement de la nation: contents de la paie qu’ils recevaient de l’empereur, ils demeuraient simples spectateurs des hostilités de leurs compatriotes. Valens leur ayant donné ordre de passer l’Hellespont, ils témoignèrent qu’ils étaient prêts d’obéir; ils demandaient seulement le paiement de leur solde, des vivres, et deux jours de délai pour préparer leurs équipages. Le magistrat d’Andrinople, irrité de quelque dégât qu’ils avaient fait dans une terre qui lui appartenait, reçut fort mal leur demande; pour toute réponse, il fit armer la bourgeoisie278, et signifia aux Goths que s’ils ne partaient sur-le-champ, il allait les faire charger279. Les Goths plus étonnés qu’alarmés de cette bravade, ne s’en mirent pas fort en peine: tant qu’on s’en tint aux injures, ils les reçurent sans s’émouvoir. Mais quand ils virent leur camp attaqué, et les traits pleuvoir sur eux, ils tombèrent à grands coups d’épée sur cette populace téméraire; en tuèrent une partie, repoussèrent le reste dans la ville; et comme Fritigerne n’était pas éloigné, ils allèrent se joindre à lui, et revinrent ensemble mettre le siége devant Andrinople. S’il n’eût été besoin que de valeur, Andrinople était prise. Les Goths bravaient la mort avec une audace intrépide: les flèches, les javelots, les pierres lancées des machines en abattaient un grand nombre, sans ralentir le courage des autres. Mais Fritigerne voyant que, faute d’entendre l’art des siéges, le sang de tant de braves gens coulait en pure perte, laissa devant la ville un détachement pour la tenir bloquée, et décampa avec le reste de ses troupes, disant qu’il ne faisait pas la guerre aux murailles280, et que les Goths trouveraient dans les campagnes de la Thrace beaucoup plus de profit et moins de péril.
[Note 277: Rien ne prouve qu’ils fussent Visigoths, Ammien Marcellin se contente de dire que c’étaient des nobles Goths; Sueridus, dit-il, l. 31, c. 6, et Colias, Gothorum optimates, cum populis suis longè antè suscepti. Ils étaient en quartier d’hiver auprès d’Andrinople, apud Hadrianopolim hiberna dispositi.—S.-M.]
[Note 278: Ammien Marcellin dit, l. 31, c. 6, que c’était la populace et les ouvriers employés dans les fabriques d’armes. Plebem omnem cum fabricensibus, quorum illic ampla est multitudo. On apprend de la Notice de l’empire et de quelques autres ouvrages qu’il se trouvait effectivement à Andrinople une fameuse fabrique d’armes.—S.-M.]
[Note 279: Jussisque bellicum canere buccinis, ni abirent ocius ut statutum est, pericula omnibus minabatur extrema. Amm. Marc. l. 31, c. 6.—S.-M.]
[Note 280: Pacem sibi esse cum parietibus memorans. Amm. Marc. l. 31, c. 6.—S.-M.]
[Note latérale: X.
Valens et Gratien envoient des secours.
Amm. l. 31, c. 7.]
Valens apprit avec douleur ces tristes nouvelles. Il se hâta de conclure la paix avec Sapor281, et résolut d’aller à Constantinople282. Comme l’été était déjà fort avancé, et que la Thrace avait un besoin pressant de secours, il envoya d’avance Profuturus et Trajan283, à la tête des légions qui revenaient d’Arménie. C’étaient des troupes d’une valeur éprouvée. A leur approche les Goths se retirèrent au-delà du mont Hœmus284. Les Romains s’emparèrent des passages, à dessein de leur fermer l’entrée de la Thrace, et d’attendre les secours que Gratien envoyait à la prière de Valens285. Frigérid, excellent capitaine, amenait des troupes de la Gaule et de la Pannonie; et Richomer, comte des domestiques286, marchait séparément avec un autre corps287 tiré aussi de la Gaule, mais dont la plus grande partie déserta dans la route, et retourna sur ses pas. On soupçonna le consul Mérobaudès d’être l’auteur secret de cette désertion, parce qu’il craignait que la Gaule trop dégarnie ne demeurât exposée aux incursions des Allemans. Frigérid, attaqué de la goutte, fut obligé de s’arrêter en chemin; et l’envie ne manqua pas de publier que ce n’était qu’un prétexte pour couvrir sa timidité. Richomer s’étant donc chargé de la conduite des deux corps, joignit Profuturus et Trajan, lorsqu’ils marchaient à Salices[288], ville de la petite Scythie.
[Note 281: Il envoya le général de la cavalerie Victor du côté de la Perse, pour arranger les affaires de l’Arménie, qui n’était pas tranquille à cette époque, comme on peut le voir par les détails que j’ai placé ci-après § 43-47. Confestim Victore magistro equitum misso ad Persas, ut super Armeniæ statu pro captu rerum componeret impendentium. Amm. Marc. l. 31, c. 7.—S.-M.]
[Note 282: Valens passa encore toute cette année à Antioche; ses lois font voir qu’il était dans cette ville le 4 avril, tandis que le 4 juillet et le 9 août suivants il se trouvait à Hiérapolis. Il était de retour à Antioche le 24 septembre, sans doute après l’époque à laquelle il fit partir Trajan et Profuturus, avec les troupes qu’il avait retirées de l’Arménie.—S.-M.]
[Note 283: C’étaient deux officiers ambitieux, dit Ammien Marcellin, mais peu capables, ambo rectores, anhelantes quidem altiùs, sed imbelles. C’est Trajan qui avait fait assassiner dans un repas le roi d’Arménie. Voyez ci-devant, p. 24 et suiv., l. XIX, § 19.—S.-M.]
[Note 284: Ce sont les Romains au contraire qui les repoussèrent au-delà du mont Hémus; truso hoste ultra Hæmi montis abscisos scopulos faucibus insedere prœruptis. Amm. Marc. l. 31, c. 7.—S.-M.]
[Note 285: Depuis le commencement de son règne, Gratien n’avait pas quitté Trèves, alors résidence impériale. On voit par les lois de l’an 377 qu’il était le 28 juillet de cette année à Mayence, à cause, à ce qu’on présume, d’une expédition contre les Allemans. De retour à Trèves le 17 septembre, il y resta jusqu’au commencement de l’année suivante.—S.-M.]
[Note 286: Richomeres domesticorum tunc comes. Ce général fut ensuite fait maître de la milice par Gratien, qui le mit bientôt après au service de Théodose. Il fut créé consul en l’an 384. Il paraît qu’il était païen, car Libanius (de Vita, t. 2, p. 67), l’appelle un homme dévoué au culte des Dieux. Ἱεροῖςτε καὶ θεοῖς προσκείμενος ἄνθρωπος. Il mourut avec le grade de maître de l’infanterie et de la cavalerie, magister peditum equitumque. On croit sans en citer des preuves bien évidentes qu’il était du sang royal des Francs.—S.-M.]
[Note 287: Il paraît que c’étaient de mauvaises troupes, car Ammien Marcellin dit, l. 31, c. 7, avec mépris, cohortes aliqua nomine tenus.—S.-M.]
[Note 288: Salices ou ad Salices, cette ville qui devait sans doute ce nom latin aux saules de son voisinage, est mentionnée dans l’Itinéraire d’Antonin (ed. Wessel, p. 227) qui la place non loin des bouches du Danube dans la mer Noire, à 43 milles de Halmyris et à 62 de Tomes, célèbre par l’exil d’Ovide.—S.-M.]
[Note latérale: XI.
Les deux armées se préparent au combat.]
A quelque distance de cette ville campait un corps innombrable de Goths. Leurs chariots rangés en cercle autour d’eux, leur servaient de palissades. Les généraux Romains, qui brûlaient d’envie de se signaler289, se tenaient prêts à les attaquer au premier mouvement qu’ils feraient pour décamper; car ces Barbares changeaient souvent de position. Les Goths, instruits de ce dessein par les transfuges, prirent le parti de rester en place; et voyant que l’armée romaine se fortifiait tous les jours par de nouveaux renforts, ils rappelèrent290 les détachements qui couraient la campagne. Toutes leurs forces s’étant réunies, la vue d’une si grande multitude resserrée dans l’enceinte de leurs chariots291, embrasait leur courage: un murmure confus, mêlé au bruit de leurs armes, annonçait leur impatience; et pour les satisfaire, leurs généraux déclarèrent qu’ils livreraient la bataille le lendemain. Ils passèrent la nuit sans dormir, préparant leurs armes, et appelant à grands cris le jour qui semblait devoir leur apporter la victoire. Les Romains, qui entendaient ce tumulte, n’osèrent prendre du repos, craignant d’être attaqués dès la nuit même; et quoiqu’inférieurs en nombre, ils espéraient tout de la protection du ciel et de leur bravoure.
[Note 289: Ammien Marcellin blâme, l. 31, c. 7, la résolution des généraux romains, qui au lieu d’affaiblir l’ennemi par des escarmouches multipliées, prirent le funeste parti d’aller affronter, avec des troupes braves il est vrai, mais peu nombreuses, les forces bien plus considérables d’un ennemi qui couvrait les campagnes et les plaines de ses bataillons.—S.-M.]
[Note 290: Tessera data gentili. Amm. Marc. l. 31, c. 7. C’est-à-dire que les messagers chargés de porter des tessères ou baguettes, sur lesquelles étaient tracés des ordres de rappel, furent expédiés selon l’usage de la nation.—S.-M.]
[Note 291: Cette enceinte s’appelait Carrago, en leur langue; carraginem, quam ita ipsi appellant, dit Ammien Marcellin, l. 31, c. 7. C’était une espèce de camp retranché formé par des chariots. Il en est très-souvent question dans le récit des faits militaires, relatifs aux guerres contre les Barbares. Les Grecs du Bas-empire en adoptèrent l’usage et lui donnèrent le nom de καραγὸς. Claudien en donne la description, dans son 2e livre contre Rufin, v. 127 et suiv.
Tum duplicem fossam non exsuperabile vallum, Asperat alternis su dibus, murique locata In speciem cæsis obtendit plaustra juvencis.—S.-M.]
[Note latérale: XII.
Bataille de Salices.]
Aux premiers traits de la lumière, les trompettes sonnèrent dans les deux camps: on prit les armes; et les Barbares après avoir, selon leur usage, fait serment entre eux de vaincre ou de mourir292, allèrent en courant s’emparer des éminences, pour se porter de là avec plus de force et de rapidité sur l’armée ennemie. Les Romains se rangèrent dans la plaine, chacun ferme dans son poste, sans qu’aucun sortît de la ligne. Les deux armées restèrent ainsi quelque temps immobiles, s’observant l’une l’autre, dans une contenance fière et menaçante. Les troupes de Valens s’animèrent par le cri accoutumé293, et les Goths par des chansons guerrières sur les exploits de leurs ancêtres294. Le combat s’engagea par de légères escarmouches. Après les décharges de flèches et de javelots, ils s’approchèrent la pique baissée, et couverts de leurs boucliers, ils se choquèrent avec fureur. Les Goths plus dispos et plus agiles, se ralliaient plus aisément, lorsque leurs rangs étaient rompus. Une partie d’entre eux était armée de fortes massues d’un bois durci au feu, qu’ils maniaient avec beaucoup de dextérité. L’aile gauche des Romains pliait déjà, et allait se mettre en déroute, si elle n’eût été soutenue par un grand corps qui se détacha du centre et repoussa les ennemis. Le carnage devint horrible; tout se mêla; on combattait, on fuyait de part et d’autre. Les cavaliers taillaient en pièces, à grands coups de sabre, les fantassins qui fuyaient; les fantassins coupant les jarrets des chevaux, abattaient les cavaliers, et les tuaient à terre. Le champ de bataille était jonché de morts, de mourants, de blessés. Cet affreux spectacle animait encore la rage des combattants; comme s’ils reprenaient de nouvelles forces dans le sang de leurs camarades, ils ne se lassaient ni de porter ni de recevoir des coups; et la fin du jour les surprit encore affamés de carnage. La nuit les sépara malgré eux; ils retournèrent dans leur camp, frémissant de fureur, et désespérés de laisser sur la place un si grand nombre de leurs plus braves soldats. Cette journée fut également funeste aux deux partis. La perte des Romains fut moindre à la vérité, mais beaucoup plus sensible que celle des Barbares, dont le nombre était fort supérieur. On enterra à la hâte les officiers les plus distingués; le reste fut abandonné sans sépulture; et après les ravages et les combats de cette guerre meurtrière, les plaines de Thrace dépouillées de culture et blanchies d’ossements, ne présentèrent pendant plusieurs années que les horreurs d’un vaste cimetière295.
[Note 292: Barbari inter eos ex more juratum est. Amm. Marc. l. 31, c. 7.—S.-M.]
[Note 293: Romani voce undique Martia concinentes, a minore solita ad majorem protolli, qua gentilitate appellant barritum. Amm. Marc. l. 31, c. 7.—S.-M.]
[Note 294: Barbari majorum laudes clamoribus stridebant inconditis. Amm. Marc. l. 31, c. 7. Jornandès parle plusieurs fois des chants nationaux des Goths, et plus particulièrement de ceux qui étaient consacrés à la gloire des héros Ethesmapar, Hanala, Fridigerne et Widicula. Cantu, dit-il, c. 5, majorum facta modulationibus, citharisque canebant, Ethesmaparæ, Hanalæ, Fridigerni, Widiculæ, et aliorum, quorum in hac gente magna opinio est, quales vix heroas fuisse miranda jactat antiquitas.—S.-M.]
[Note 295: Humatis denique pro locorum et temporis ratione honoratis quibusdam inter defunctos, reliqua peremptorum corpora diræ volucres consumpserunt, assuetæ illo tempore cadaveribus pasci, ut indicant nunc usque albentes ossibus campi. Amm. Marc. l. 31, c. 7.—S.-M.]
[Note latérale: XIII.
Suites de la bataille.
Amm. l. 31, c. 8.]
Les Romains se retirèrent à Marcianopolis296; et les Goths renfermés entre leurs chariots, n’osèrent en sortir pendant sept jours297. Ce délai donna aux Romains le temps de fermer les gorges du mont Hœmus, afin d’arrêter de nombreuses troupes de Barbares qui campaient encore entre les montagnes et le Danube298. On espérait que tous les grains et les fourrages ayant été transportés dans les places fortes, ces Barbares mourraient de faim dans les plaines désertes de la Mésie. Richomer retourna en Gaule pour y chercher de nouveaux secours299. Valens, ayant reçu la nouvelle d’une bataille si sanglante et si peu décisive, envoya Saturninus avec un grand corps de cavalerie, pour se joindre à Profuturus et à Trajan. Cependant les Barbares enfermés dans la Mésie, après avoir consumé tout ce qui pouvait servir à leur nourriture, pressés de la faim, tâchaient de forcer leurs barrières. Toujours arrêtés par la vigoureuse résistance des Romains, ils implorèrent le secours de ces féroces ennemis, qui les avaient chassés de leurs terres, et attirèrent par l’espérance du pillage un grand nombre de Huns et d’Alains300. Saturninus qui était déjà arrivé, craignant avec raison que ce torrent n’emportât par sa violence ceux qui défendaient les défilés301, replia ses postes les uns sur les autres, et retira toutes les troupes.
[Note 296: Cette retraite prouve assez que les Romains n’eurent pas tout l’avantage dans cette première bataille. Aussi Théodoret dit-il, l. 4, c. 33, que Trajan avait été vaincu par les Barbares, ἐπειδὴ δὲ ἡττηθεὶς ἐπανῆλθεν ἐκεῖνος.—S.-M.]
[Note 297: Gothi intra vehiculorum anfractus sponte sua contrusi, numquam exinde per dies septem egredi vel videri sunt ausi. Amm. Marc. l. 31, c. 8.—S.-M.]
[Note 298: Immensas alias barbarorum catervas inter Hæmimontanas angustias clauserunt aggerum objectu celsorum. Amm. Marc. Ibid.—S.-M.]
[Note 299: On était alors, dit Ammien Marcellin, l. 31, c. 8, au commencement de l’automne, sous le 4e consulat de Gratien, avec Merobaudès, hæc Gratiano quater et Merobaude consulibus agebantur, anno in autumnum vergente.—S.-M.]
[Note 300: Chunorum et Alanorum aliquos ad societatem spe prædarum ingentium adsciverunt. Amm. Marc. l. 31, c. 8.—S.-M.]
[Note 301: Ne subita multitudo, uti amnis impulsu undarum obicibus ruptis emissus, convelleret levi negoti cunctos. Amm. Marc. ibid.—S.-M.]
[Note latérale: XIV.
Ravages de toute la Thrace.]
Les passages étant ouverts, les Barbares pénétrèrent par toutes les gorges des montagnes. Toute la Thrace, depuis le Danube jusqu’au mont Rhodope, et même à la Propontide302, ne fut plus qu’un théâtre d’horreurs, de massacres, de rapines et des violences les plus brutales. Les habitants dépouillés, meurtris de coups, enchaînés à la selle des chevaux, suivaient les cavaliers barbares, et tombant de lassitude étaient traînés et déchirés en pièces. Les chemins étaient remplis de filles et de femmes qu’on chassait à coups de fouet comme des troupeaux; on n’épargnait pas les femmes enceintes, et leurs malheureux enfants, captifs avant que de naître, ne recevaient la vie que pour la perdre aussitôt, ou pour gémir long-temps de ne l’avoir pas perdue. La jeunesse, la pudeur, la noblesse étaient la proie du soldat ivre de sang et de débauche. Un grand corps de Barbares rencontra près de la ville de Deultum[303] le tribun Barzimer304, qui campait avec plusieurs cohortes305. C’était un officier expérimenté; la multitude des ennemis lui ôtait l’espérance, sans lui ôter le courage. Il rangea en bataille sa petite troupe, et chargea lui-même à la tête des plus braves. Après des prodiges de valeur, il succomba sous le nombre; mais la défaite de cette poignée de Romains coûta cher aux vainqueurs.