Hitler (Documents Français) (French Edition)

François Delpla · Chapitre 13 sur 24 · partie 3/3

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Hitler (Documents Français) (French Edition)

CHAPITRE 10 - Vers la guerre

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.

Ce qui oblige Hitler à changer son programme - très légèrement, comme on va le voir - c'est la tournure de ses rapports avec l'Angleterre. Chamberlain a entrepris de canaliser les ambitions allemandes dans des pactes, pour lesquels il était prêt à payer - surtout aux dépens des autres – un prix élevé. Mais il n'entendait pas aller au-delà, et détestait par-dessus tout la façon qu'avait Hitler de se dire satisfait pour resurgir un peu plus tard avec de nouvelles exigences. Si Halifax s'était trouvé à sa place, peut-être le compromis planétaire proposé dans le livre-programme de Hitler aurait-il pu se conclure. Chamberlain, outré, va pendant un long moment (jusqu'à la fin de mai 1940, cf. infra) souhaiter ardemment la chute du Führer - mais non nécessairement du nazisme - et cela rend provisoirement impossible un accord anglo-allemand... tout en ouvrant de nouveaux champs de manœuvre à l'inventif chef germanique.

 

De mars à septembre se déroule une épreuve de force aux péripéties touffues, mais aux lignes claires. Les principaux partenaires sont lesgrandes puissances européennes et la Pologne. A l'arrière-plan se signalent sporadiquement les Etats-Unis et le Japon.

Le but de Hitler est des plus nets : il veut sa guerre. Contre la seule Pologne ? Là est le point discuté. La majorité des observateurs penche, encore aujourd'hui, pour la théorie du « bluff ». Hitler, au fond, n'aurait voulu que le corridor et, tout au plus, un morceau supplémentaire de Pologne. Il aurait, par son arrogance et sa manie de fixer des dates-limites (ici, le 1 er septembre), gâché ses chances d'empocher son butin avec la bénédiction des Britanniques. S'il s'était montré souple, la France aurait bien été obligée, une fois de plus, de s'aligner, et la guerre serait restée locale. C'est, on l'a vu, la thèse exposée encore dernièrement avec d'autres prémisses - une dictature de Schleicher -, par un spécialiste américain. Hitler aurait vu à tort un bluff dans la fermeté britannique, dont les symptômes étaient pourtant clairs : après la garantie en mars et la conscription en mai, Chamberlain en était venu à un traité d'alliance en bonne et due forme avec la Pologne, le 25 août.

Le mot «bluff» circule dès cette époque, mais on l'applique plutôt à l'attitude allemande, en France comme en Angleterre. C'est l'époque où les diplomates français sont poètes, à moins que ce ne soit l'inverse. Outre Saint-John Perse et Giraudoux, la Carrière compte Paul Claudel, qui écrit le 19 août dans le Figaro : « Croquemitaine se dégonflera. » On pense couramment, à Paris et à Londres, que l'Allemagne a besoin qu'on lui montre un peu le bâton, et que cela suffira. C'est qu'on fait grand cas de la rumeur d'une chute du moral outre-Rhin. Les victoires sans guerre avaient chloroformé le peuple allemand, la fermeté occidentale est en train de le réveiller et il va balayer prestement son Führer, s'il s'obstine. C'est pourquoi une autre formule journalistique de l'époque, « Mourir pour Dantzig ? », qui constitue le titre d'un éditorial pacifiste de Marcel Déat, non point à la veille de la guerre mais le 6 mai, ne fait pas recette. L'ancien combattant Daladier, dans sa fermeté apparente, entraîne la masse du peuple qui l'a acclamé après Munich, et jusqu'aux politiciens de droite qui, depuis l'émeute brouillonnement réprimée du 6 février 1934, ne l'appelaient plus que « le fusilleur ». On lui donne carte blanche pour clamer qu'il va fusiller une bonne fois le militarisme allemand, s'il insiste.

Hitler aurait quelque justification à penser que les « démocraties » bluffent. Car si elles multiplient les gestes, elles évitent, tout au long de ces six mois de crise, celui qui pourrait protéger efficacement la Pologne, à savoir une entente avec la Russie soviétique.

Le sujet est délicat et, encore aujourd'hui, explosif... alors que le régime soviétique est mort depuis dix ans et que la Russie elle-même bat de l'aile. Un fait demeure : les camps sibériens, ouverts par le tsar, n'empêchaient aucune alliance ; rouverts par Lénine, et démesurément agrandis par Staline, ils rendent le pays peu fréquentable, quitte à faire la part belle à d'autres adeptes des barbelés. C'est tellement peu conformeau froid réalisme qui a présidé jusque-là, toujours et partout, aux relations internationales, qu'il doit y avoir, derrière le prétexte, une puissante raison.

Elle n'est pas à rechercher, d'abord, dans l'anticommunisme des bourgeoisies anglaise, française ou américaine. Contrairement à la propagande communiste, assez grossière, d'alors, l'existence d'une « patrie du socialisme » ne les obsédait pas, ou plus. Elles avaient tremblé un peu au début des décennies 20 et 30, lorsque les séquelles de la guerre puis la crise économique pouvaient sembler mettre à l'ordre du jour une révolution de grande ampleur. Même ici, il faut relativiser : n'avons-nous pas vu de grands secteurs des classes dominantes allemandes, dont le général von Seeckt offrait un parfait échantillon, s'allier avec le diable en 1922 alors même qu'il était à leur porte, pour les besoins de leurs rivalités avec des puissances capitalistes ? Et si le patronat français, traumatisé par l'occupation d'une partie de ses usines en juin 1936, avait plus tard que ses pareils redouté le grand soir, il s'était sauvé sans guerre ni coup d'Etat, en liquidant le Front populaire avec la coopération de Daladier et de son ministre des Finances, Paul Reynaud. Chacun sait d'autre part que ce n'est pas la France qui menait le jeu. L'affaire espagnole elle-même prenait, pour les possédants, un tour des plus rassurants, avec la victoire de Franco, en mars 1939. Quant à Staline, loin de tout expansionnisme, il est occupé à panser les plaies qu'il a lui-même faites à son armée lors de la purge de 1937, fatale à la moitié des généraux. Au total si l'anticommunisme devient alors un facteur décisif de la formation des camps, c'est qu'il est manié par un chef expert dans l'art d'accommoder les restes.

On a assez reproché aux prolétaires en lutte, et ce n'est pas fini, de vouloir « le beurre et l'argent du beurre ». Alors remarquons que les écrivains anticommunistes ne font pas autre chose, lorsqu'ils veulent à la fois expliquer le pacte germano-soviétique par le cynisme des deux dictateurs, indifférents quand cela les arrange à leur propre idéologie, et par les « convergences » ou la « parenté profonde » des deux systèmes. En vérité, ce qui détermine en dernier ressort la conduite de Staline, comme celle de Chamberlain, de Daladier ou de Roosevelt, c'est une ample et durable sous-estimation des capacités intellectuelles du maître de l'Allemagne. Il n'y a qu'à examiner le vocabulaire de tous ces messieurs. Lorsqu'ils se décident à dénoncer le danger nazi, ils mettent en avant des notions telles que « folie » ou « barbarie », qui rendent mal compte de l'excellence stratégique des coups qu'on est en train de leur porter. Le plus remarquable succès de Hitler, le plus fécond et le plus permanent, est d'avoir, par sa brutalité même, par son incendie du Reichstag et son parti unique, ses nuits des Longs Couteaux et de Cristal, ses SS et ses camps, son antisémitisme et ses bûchers de livres, enraciné l'idée de sa propre stupidité.

A cela se conjugue la faiblesse de l'Allemagne, tantôt fallacieusement suggérée, tantôt bien réelle. Peu importe ! Les autres puissances sont, dans les deux cas, rassurées ; elles pensent qu'il faut faire quelque chose,mais aussi qu'il n'y a pas d'urgence. Espions manipulés et distingués économistes croisent leurs rapports pour dépeindre un pays au

bord de la famine et de la banqueroute 45. Et cela fait faire beaucoup de fautes, non seulement en 1939, mais quasiment jusqu'à la fin de la guerre. Il n'est ni faux ni indifférent que la puissance allemande soit extrêmement vulnérable ; mais les facteurs matériels sont une chose, l'aptitude de celui qui les met en œuvre une autre, et toute analyse sérieuse d'une situation doit absolument tenir compte des deux. L'immense majorité des justes analyses qu'on produit sur les carences de l'Allemagne nazie ne sont pas sérieuses : elles sautent à la conclusion après l'exposé des chiffres sans s'interroger sur les capacités du chef, traitées comme un facteur négligeable.

Il faut enfin considérer les effets de sens contraire, ceux qui conduisent d'autres observateurs, ou parfois les mêmes, à des illusions qui surestiment la puissance allemande. C'est particulièrement vrai dans le domaine de l'armement. Les chars et les avions sont, par les services de renseignements des futurs alliés, multipliés au moins par deux, ce qui aggravera considérablement, pour ne prendre qu'un exemple, l'effet de résignation qui conduira la France à l'armistice de 1940. Un effet dans lequel entre une forte composante idéologique. Or la propagande allemande n'y est pas non plus étrangère : puisque c'est, dit-on, le Front populaire qui a désarmé la France, son écrasement par une Allemagne où les ouvriers font joyeusement des semaines de soixante heures (sic) est dans l'ordre des choses. Peu avant Munich, le général Vuillemin, commandant en chef de l'aviation française, avait été longuement reçu en Allemagne, du 17 au 21 août 1938. Très impressionné par ce qu'il avait vu et plus encore par les boniments de Göring, il avait rendu, lors de la consultation des généraux par Daladier sur la capacité du pays à entreprendre une guerre, un avis catégoriquement négatif. Il le maintient en août 1939... et Daladier résout le problème en ne le consultant pas.

En résumé, au moment où il vise l'un de ses objectifs les plus difficiles, consistant à limiter la guerre à un seul front, Hitler a réussi à imposer de lui-même et de son pays une image trouble. Ils seraient à la fois dangereux et inoffensifs. Le résultat, comme toujours depuis 1930, c'est que ses futures victimes sont intriguées et circonspectes, mais nullement pressées d'agir... alors qu'il prépare des coups fulgurants.

Il commence dès janvier 1939 une opération de charme en direction des Soviétiques en serrant, lors de la réception du corps diplomatique, la main de l'ambassadeur Merekalov avec une chaleur inaccoutumée. Alors s'engagent de discrètes négociations commerciales, au cours desquelles les partenaires se sondent mutuellement sur la possibilité d'aller « plus loin », c'est-à-dire d'engager des pourparlers politiques.

La partie soviétique montre cependant moins d'empressement quel'allemande, surtout à partir de la garantie anglaise à la Pologne : dès le 18 mars, au lendemain du discours de Chamberlain à Birmingham, Litvinov propose une grande négociation entre tous les pays qui ont intérêt à endiguer la puissance allemande. Dans le camp anglais, la balle va être précautionneusement saisie. Des négociations s'ouvrent en avril à Moscou, mais l'Angleterre et la France y sont seulement représentées par leurs ambassadeurs ordinaires, ce qui n'est pas faire montre d'une grande hâte à conclure : la complexité des questions, qui concernent bien d'autres Etats, devrait inciter à envoyer sinon des ministres, du moins des cadres supérieurs de ministère... ce que les Anglais font pendant quelques jours, en juin, avec William Strang. L'existence de négociations parallèles entre l'URSS et l'Allemagne n'a rien alors d'un secret d'Etat. Devant les rumeurs qui vont bon train, l'URSS précise à plusieurs reprises (et, à

partir de juin, d'une manière inexacte 46 qu'aucune négociation politique n'est en cours : on ne préjuge pas de ce qui pourrait advenir. En d'autres termes, la préférence est donnée à l'Occident, avec qui la négociation est notoirement politique, mais Staline n'est pas mécontent de suggérer qu'en cas d'échec il pourrait se tourner d'un autre côté. Il l'a d'ailleurs laissé entendre dans un grand discours, le 10 mars : l'URSS « n'est pas prête à tirer les marrons du feu » pour d'autres puissances.

Il donne le 3 mai un clair signe d'impatience : Litvinov, un diplomate de carrière d'origine juive, peu lié aux autres dirigeants soviétiques, est brusquement remplacé par Molotov, un vieux bolchevik slave, proche de Staline et peu au fait du style diplomatique. Le signal ne passe pas inaperçu et les journaux du monde s'interrogent gravement sur les changements qu'il présage. Aucun, répond Molotov dans son premier discours, et les choses retombent dans leur train-train. Cependant, elles évoluent. L'Angleterre, qui jusque-là refusait toute idée d'un « accord tripartite » avec la France et la Russie, se résout le 24 mai à en accepter le principe, sans justifier ce revirement. Les documents, analysés par J.-B. Duroselle, suggèrent que deux facteurs ont joué : d'une part la crainte que la nomination de Molotov ne présage une entente germano-soviétique, d'autre part le resserrement de l'axe Rome-Berlin par la signature du

fameux « pacte d'acier », le 20 mai47. La négociation ne change pas de vitesse pour autant : on dirait que Chamberlain et Halifax comptent sur la simple crainte de ce pacte pour faire reculer Hitler, et sont moins pressés que jamais de le signer.

La situation semble évoluer en juillet. Molotov réussit le 8, après maintes difficultés, à faire reconnaître par la France et l'Angleterre le concept d'« agression indirecte ». Si l'URSS n'est pas attaquée, mais qu'un de ses voisins, par exemple l'Estonie, s'allie avec l'Allemagne etpermet à celle-ci d'installer des troupes sur les frontières de l'URSS, celle-ci aura le droit de s'estimer agressée et de réagir militairement, avec le soutien des autres puissances. Mais ce principe n'est alors reconnu que dans le cas des Etats baltes - et encore : l'Angleterre, qui admet le principe, ergotera jusqu'au bout sur la définition de l'agression indirecte. On voit que ces négociations sont pour l'URSS un parcours du combattant : elle essaie de neutraliser les pays qui se sont détachés de l'empire tsariste au moment de la révolution, aux encouragements des puissances versaillaises qui voyaient là un « cordon sanitaire » entre le bolchevisme et l'Allemagne ; à présent que le cordon risque d'être utilisé par l'Allemagne pour étrangler la Russie, celle-ci monnaye assez logiquement son concours à une guerre en demandant qu'on interdise aux Etats du cordon de se tourner contre elle. Mais une fois que l'Angleterre et la France ont cédé sur les Etats baltes, il reste la Finlande, la Roumanie (qui a pris en 1918 la Bessarabie aux Russes), et surtout la Pologne.

Celle-ci, depuis la mort de Pilsudski, est une dictature sans chef nominal. L'homme fort est le ministre des Affaires étrangères, le colonel Beck. Après le coup rhénan, il s'est beaucoup rapproché de l'Allemagne, qui l'a flatté de diverses espérances et lui a donné, pour l'avoir laissée sans mot dire avaler les Sudètes, le pourboire de Teschen. Quant à l'URSS, qui reste liée à la France par le traité de 1935, elle n'a cessé de souhaiter l'assortir d'une convention militaire, qui d'après elle devait reconnaître aux troupes soviétiques, en accord avec la Pologne, la faculté de passer par son territoire pour aller châtier un agresseur.

En conséquence, ce même 8 juillet où il marque un point sur les Etats baltes, Molotov embraye implicitement sur la question polonaise en demandant, contre tous les usages, que l'accord politique soit précédé par l'élaboration d'une convention militaire. Il s'ensuit que des officiers représentant les forces armées de France et d'Angleterre devraient venir discuter à Moscou avec le maréchal Vorochilov. Paris accepte aussitôt et Londres le 24, tout en précisant qu'il lui faut dix jours pour constituer sa délégation.

Nous voici arrivés aux découvertes présentées dans certains ouvrages antérieurs, auxquels on ne peut que renvoyer après de brefs résumés. On croit encore souvent que Daladier a dit au général Doumenc, chef de la mission militaire française : « Ramenez un accord à tout prix. » Or la

formule a été déplacée de la bouche de Bonnet dans celle de Daladier48, et cette erreur n'est pas sans conséquence : l'écart va en effet croissant entre la politique du président du conseil et celle de son ministre des Affaires étrangères. Mais c'est Daladier qui décide - l'éviction de Bonnet du Quai d'Orsay après deux semaines de guerre, le 13 septembre, leconfirmera. Tout ce qu'il dit, lui, à Doumenc, c'est que l'attitude des Soviétiques est ambiguë et que sa mission consiste à la « tirer au clair ». Ajoutons que toute la correspondance de Doumenc est envoyée à Daladier, ministre de la Guerre, et que Bonnet est tenu à l'écart de cette négociation.

Bonnet n'est ni plus soviétophile, ni plus antinazi que Daladier. Il est au contraire, on l'a vu, plus munichois. Le pacifisme et la doctrine du «repli impérial» inspirent sa conduite. Si en 1939 il manifeste plus de fermeté envers Hitler qu'en 1938, c'est seulement en raison de l'évolution des Britanniques, et pour essayer de leur damer le pion : cette fois on risque sérieusement une guerre, et Bonnet n'en veut pas. Il conçoit l'accord avec les Soviétiques, non comme une machine à broyer Hitler (c'est pourquoi il a longtemps combattu l'idée d'un accord militaire trop précis, et ne s'y rallie le 8 juillet que parce qu'il sent les Soviétiques au bord de la rupture), mais comme une « force de dissuasion », suivant l'expression forgée un peu plus tard.

La seule instruction qui compte, donc, c'est celle de Daladier : tirer l'affaire au clair, autrement dit obliger les Soviétiques à choisir leur camp. Le succès sera incontestable ! Il ajoute : « On me rebat les oreilles avec cet accord qui ne marche pas. Beaucoup y prêtent une extrême importance », ce qui veut bien dire que ce n'est pas son cas. Comme tous les dirigeants français depuis l'été de 1935, Daladier épouse étroitement, en temps de crise, l'optique anglaise. Il n'est donc pas pressé de signer. Il a d'ailleurs fait preuve, depuis son retour au ministère en juin 1936, d'un goût très modéré pour l'alliance soviétique, pleinement d'accord en cela avec le général Gamelin, dont le prédécesseur et successeur Weygand, plus à droite dans ses opinions, avait paradoxalement moins d'oeillères politiques sur ce chapitre.

Le déroulement de la négociation est à la mesure de ces instructions filandreuses, en dépit des efforts de Doumenc. Car ce général peu connu fait flèche de tout bois pour ramener un accord, essayant de secouer les Anglais et les Polonais, bref, s'avérant un auxiliaire zélé de Vorochilov. Ce n'est pas qu'il admire, bien au contraire, les réalisations soviétiques qu'il entrevoit lors de ses promenades ou soit le moins du monde tenté par la philosophie marxiste. Il n'apparaît pas non plus sur la même longueur d'onde que Bonnet. Car loin d'être contaminé par le pacifisme, cet ancien capitaine de 1914, pionnier mondial de l'adaptation de l'automobile à la guerre, et réciproquement, ne supporte pas de se voir voler la victoire par Hitler et espère bien, en exerçant un commandement élevé que Gamelin lui a promis, mettre un terme aux succès de ce parvenu. Pour cela, il est prêt à payer cher le concours soviétique. Divers indices donnent à penser que, s'il outrepasse les instructions de Daladier et plus encore de Gamelin, il agit en harmonie avec Weygand et avec le second de Gamelin, le général Georges.

Dès le début des discussions moscovites, Vorochilov pose la questiondu passage de ses troupes à travers la Pologne. Les délégations occidentales, à l'instigation de la britannique, lui suggèrent, conformément aux instructions de Chamberlain, de s'adresser lui-même aux Polonais. La réplique soviétique fuse, après une interruption de séance au cours de laquelle Staline a été probablement consulté : la France étant alliée avec la Pologne et l'Angleterre l'ayant garantie, c'est à elles, puisqu'elles demandent une assistance soviétique contre une éventuelle agression allemande, de décider en accord avec les Polonais du droit de passage des troupes soviétiques.

Cela se passe le 14 août, et déjà la négociation a tourné court. Pour la réamorcer, Doumenc va bombarder Daladier de télégrammes affirmant la légitimité de la demande soviétique, lui demander d'insister pour obtenir l'accord du gouvernement polonais et, finalement, déléguer lui-même à Varsovie un membre de sa mission, Beaufre. Rien n'aboutira, du fait certes de la mauvaise volonté polonaise et anglaise, mais aussi de celle de Daladier. Ici aussi il faut rendre à César : la légende qui veut que Daladier se soit battu pour obtenir un accord vient d'une part de la phrase qui lui est indûment prêtée lors de ses instructions à Doumenc, d'autre part de la projection de l'ardeur du général sur son ministre et chef de gouvernement, alors que ce dernier n'a cessé de le freiner, de lui mentir et de mépriser ses avis.

Pour finir, c'est aux Français qu'il va mentir, dans une occasion solennelle, sept ans plus tard. Il venait, en 1946, d'être réélu député quand le parti communiste, devenu puissant en France entre la Libération et la guerre froide, demanda son invalidation pour indignité nationale, en raison notamment du rôle qu'il avait joué dans l'échec de cette négociation de Moscou. Il se défendit devant l'Assemblée nationale, le 18 juillet, en disant que c'étaient les Soviétiques qui avaient rompu la négociation, pour pouvoir signer leur pacte avec Hitler. Ils auraient pour ce faire posé à Daladier une condition dont ils savaient qu'elle demandait du temps. J'ai retrouvé dans ses archives un télégramme de Léon Noël, ambassadeur de France à Varsovie, annoté de sa main. Il écrit :

Dès qu'Hitler a tout accepté, Staline conclut brutalement les pourparlers. - Vorochilov a exécuté une consigne alors qu'il savait qu'il nous fallait du temps pour amener Beck à composition.

 

La formule se retrouve textuellement dans le discours de 1946 et il semble que Daladier ait fait cette mention marginale, à l'encre bleue, en relisant ses archives pour préparer cette allocution. Il le semble d'autant plus que la même encre est utilisée, dans un document voisin, non plus pour commenter mais... pour corriger. Il s'agit d'une note préparatoire à une entrevue avec l'ambassadeur polonais en France, Lukasiewicz, écrite en noir et datée du 23 août. Daladier a l'air de vouloir effectivement faire une grosse colère : il rappelle à la Pologne tout ce que la France a faitpour elle, et l'alerte sur la « grave responsabilité prise par la Pologne en refusant le concours militaire de la Russie ». Or une main a barré le 3 et l'a remplacé par un 1, ce qui antidate de deux jours l'entretien ; elle a d'autre part ajouté, au catalogue de ce qu'on allait dire à Lukasiewicz, une ligne : « Réviser alliance. » Tout cela se retrouve dans le discours de 1946. Or l'entrevue s'est bien passée le 23, et Daladier n'a à aucun moment menacé la Pologne de lui retirer son alliance.

La correction est accusatrice : en 1946, Daladier a honte d'avoir fait pression sur les Polonais seulement le 23, et il éprouve le besoin, non seulement d'antidater cette pression, mais d'en accentuer la fermeté.

Pourquoi antidater au 21 ? Parce que c'est ce soir-là qu'est annoncée, par la radio allemande, la venue de Ribbentrop à Moscou deux jours plus tard, en vue de la signature d'un pacte germano-soviétique de non-agression.

Daladier, en 1946, spécule sur l'ignorance et, effectivement, ses accusateurs ne relèveront pas les libertés qu'il prend avec les faits. Ni que, de toute manière, le 21 c'était déjà bien tard, puisque l'achoppement des négociations sur la question polonaise datait du 14. Tenu le 15, un tel langage aurait-il empêché le pacte germano-soviétique et précipité Hitler du Capitole à la roche Tarpéienne ?

On peut penser en tout cas qu'il lui aurait singulièrement compliqué la tâche. Car les négociations germano-soviétiques sont, depuis le lendemain de la guerre, bien connues grâce à la saisie des archives allemandes et au recueil Nazi-Soviet Relations que le département d'Etat s'est fait un plaisir de confectionner à partir d'elles dès le début de la guerre froide. C'est du 26 juillet qu'on peut dater la fin des pourparlers seulement économiques et le début des discussions politiques. Elles ne sont pas aisées. L'Allemagne tend d'emblée un gros appât : un diplomate allemand, dînant à Berlin avec deux collègues soviétiques, leur fait miroiter la garantie par l'Allemagne d'un « développement que rien ne

saurait troubler49».

Cependant, le 11 août, Hitler tente un effort suprême, en même temps qu'il prépare l'avenir. Recevant dans le « nid d'aigle » Carl Burckhardt, haut-commissaire de la SDN à Dantzig, il lui délivre un message dont la portée dépasse quelque peu le destin du port hanséatique :

Tout ce que j'entreprends est dirigé contre la Russie, et si l'Occident est trop bête et trop aveugle pour le comprendre, je serai forcé de m'entendre avec les Russes, de battre l'Occident, et ensuite, après l'avoir vaincu, de me tourner contre l'Union Soviétique avec toutes mes forces rassemblées. J'ai besoin de l'Ukraine, pour que l'on ne puisse plus jamais, comme dans la dernière guerre, nous prendre

par la faim50.

Pudiquement, le diplomate indique dans ses mémoires qu'il n'a pas inséré ce passage dans le rapport que ses fonctions l'obligeaient à faire au « comité des Trois » (composé des ministres des Affaires étrangères d'Angleterre, de France et de Suède), en raison de son caractète « irréel », mais qu'il en a parlé « quelques jours plus tard », seul à seul, avec Halifax. Quoi qu'il en soit, Hitler a bien l'air d'avoir escompté une réponse puisque c'est le 14 que Ribbentrop propose à Molotov, par l'intermédiaire de l'ambassadeur Schulenburg, « une délimitation des sphères d'intérêt respectives entre la Baltique et la mer Noire », et offre de se rendre à Moscou. On voit que l'Allemagne est pressée. Il y a théoriquement deux possibilités d'expliquer la relative froideur soviétique : soit un jeu destiné à faire monter les enchères, soit une hésitation réelle et un espoir sérieux que l'exigence claire de Vorochilov, faisant plier Londres et Varsovie, aboutisse in extremis à un accord avec les Occidentaux. On se doute des présupposés politiciens qui, aujourd'hui encore, conditionnent souvent la réponse. Mais le simple bon sens permet d'autres constatations. Les progrès allemands en Europe centrale font planer sur l'URSS, depuis un an et demi, une menace mortelle. Un conquérant qui a annoncé sa volonté de la détruire s'est mis en marche, et rien ne lui résiste. Quand bien même elle aspirerait à une entente au nom d'un vague cousinage idéologique, d'une commune propension à la terreur ou d'une détestation partagée des bourgeoisies occidentales, est-il concevable de venir à la rencontre de l'agresseur avec des fleurs, s'il y a une autre possibilité ? Est-il rassurant de voir que lui-même vient avec des cadeaux, alors que personne au monde n'a l'intention de vous porter secours si tout à coup il en tire des poignards, et alors qu'il vient, en trois occasions - l'Anschluss, les Sudètes et Prague -, de dévorer des proies à belles dents peu après avoir protesté de son manque d'appétit ?

Des anticommunistes intelligents accorderaient que Staline avait pour l'alliance occidentale une nette préférence, et concentreraient la critique sur ses raisons : ce n'est pas qu'il préférait la démocratie au nazisme, mais parce qu'il n'avait pas d'autre choix, l'amabilité nazie étant trop récente et d'un aloi trop douteux. S'il n'a pas saisi la main des « démocrates », c'est qu'elle n'était pas offerte. Il s'est alors raccroché à ce qu'il a pu, pour éviter la noyade. Très provisoirement.

Il est temps à présent de revenir en Allemagne.

 

Pour les détails des ruses de Hitler et de Göring lors de la crise qui met fin à l'entre-deux-guerres, on peut se fier au beau livre de Jean

Vanwelkenhuyzen sur 51 L'agonie de la paix. L'observation minutieuse de son comportement dans la semaine suivant le pacte germano-soviétique prouve que le Führer a résolu d'envahir la Pologne. Si, par exemple, il suspend un ordre d'attaque donné pour le 26 août, c'est évidemment uneréaction au traité anglo-polonais de la veille (et peut-être accessoirement à l'annonce du forfait italien, survenue le même jour), mais ce n'est pas pour autant une reculade ou la marque d'une hésitation. C'est qu'il n'a pas trop de cinq jours, jusqu'au butoir inexorable du 1er septembre qu'il a fixé au printemps, et qu'il respectera, pour adapter son attitude et sa propagande à cette initiative britannique insolite. A présent il ne fait plus aucun doute, aux yeux du monde, que l'Angleterre ne bluffe pas et que, si Hitler entre en Pologne, elle lui déclarera la guerre. C'est à dessein qu'elle a créé un contraste avec son attitude louvoyante de l'année précédente, ou encore de 1914. Chamberlain a reconnu, le 22 août, dans une lettre à Hitler, qu'à la veille de la Grande Guerre les silences du gouvernement de Londres ont pu encourager les boutefeux, et s'est déclaré « résolu à faire en sorte qu'à cette occasion il ne se produise pas

un aussi tragique malentendu 52 ». Le « plus jamais de 1914 » d'outre-Manche fait un écho assourdi et dérisoire au « plus jamais de 1918 » d'outre-Rhin.

Mais l'excellent historien belge pousse trop loin, après beaucoup d'autres, la symétrie. Si on espère jusqu'au bout, et même au-delà, à Londres comme à Paris, que Croquemitaine bluffe et se dégonflera, la réciproque est loin d'être vraie. Le penser c'est estimer, une fois de plus, que Hitler progresse d'erreur en erreur.

Sa manœuvre des derniers jours vise deux cibles principales : les Anglais et ses généraux. Ceux-ci ont en effet grande envie d'en découdre avec ceux-là, surtout depuis le pacte germano-soviétique, qui a sans doute fait plus, pour la popularité du Führer auprès de son armée, que tous ses autres succès. Enfin l'hésitation est levée, l'esprit de Rapallo et de Seeckt retrouvé et les tentations anticommunistes surmontées au profit de l'intérêt national : la guerre n'aura lieu que sur un front. Raison de plus pour ne pas l'engager à la légère. Ce n'est pas en une semaine qu'on réoriente l'armée d'une grande puissance. Il faut des plans : il est difficile de contraindre un officier d'état-major allemand à penser autrement. Le triomphe hitlérien ne rend pas plus que les précédents ces officiers nazis, au contraire : ils comprennent moins que jamais la fébrilité du commandant suprême. C'est que, s'ils rêvent d'une revanche sur l'Angleterre, et accessoirement sur la France, ils en mesurent la difficulté.

Pour les décider à marcher, il faut un chiffon rouge et les dirigeants polonais en offrent un excellent. Lorsque, le 22 août, Hitler reçoit ses principaux généraux et amiraux à Berchtesgaden, il leur fait une véritable allocution, avec sa fougue et son talent habituels, mais avec une franchise plutôt au-dessus de la moyenne. Il a l'intention de profiter immédiatement du pacte (dont il est sûr d'obtenir le lendemain la signature) pour écraser la Pologne et la partager avec l'URSS. Sur l'éventualité d'une réaction militaire franco-anglaise, il est loin d'être tout uniment rassurant, et recourt aux poncifs nazis : elle n'est pas nulle, et il faudra alors fairepreuve d'une « volonté de fer », moyennant quoi les « hommes qualitativement supérieurs » qu'aligne l'Allemagne triompheront. Quant à la Pologne, elle sera mise dans son tort par un flot de propagande dont peu importe qu'« il soit ou non plausible », puis après son écrasement elle ne sera pas l'objet d'une rectification de frontière, mais d'un « anéantissement des forces vives ».

C'est donc une formation nazie accélérée, tout à fait inédite sous cette forme, à cent lieues par exemple du langage du « protocole Hossbach » pourtant émis en plus petit comité, que subissent les gradés allemands. Hitler fait l'étalage de sa cruauté, de son cynisme, de sa duplicité, et même du docile instrument, soustrait au contrôle de la Wehrmacht, qu'est pour lui la SS, lorsqu'il laisse entendre qu'il a, pour provoquer des incidents de frontière, des moyens obliques que sa propre direction militaire n'a pas à connaître. Enfin, il présente comme inéluctable l'entrée en guerre contre la Pologne, de même qu'il étale sa forfanterie, lorsqu'il indique que sa « seule crainte, c'est qu'au dernier moment un de ces sales

cochons » lui « offre encore un plan de médiation 53 ».

Après avoir ainsi soufflé le froid, il est bon de marquer une pause, ne serait-ce que parce que la fièvre monte à nouveau, bien évidemment, chez les officiers. Se débarrasser du fou maintenant que son étrange talent a produit l'aubaine du pacte germano-soviétique, à l'abri duquel des choses sérieuses pourraient s'ébaucher, la tentation est forte. Hitler a donc intérêt, pendant les derniers jours, à faire preuve d'un esprit de haute responsabilité, en prenant au sérieux la menace d'une intervention anglaise et en paraissant tout faire pour la conjurer, cependant qu'il manipule les Polonais pour empêcher une conciliation. D'où le report de l'attaque du 26 au 1 er... là encore, en soufflant le chaud et le froid : l'ordre porte qu'en cas de mauvais temps l'attaque aura lieu au plus tard le 2 et que si elle n'a pas lieu ce jour-là, elle sera annulée. Une incertitude propre à désorienter les militaires, qui n'ont plus qu'à faire leur métier en espérant vaguement un miracle. Pendant ce temps, la diplomatie nazie, où Göring joue une fois de plus le premier rôle, dévoile lentement à l'anglaise et à la polonaise un plan de règlement de la question du corridor que Henderson trouve, lorsque enfin, le 31, il peut en voir le texte, extremely liberal. En effet, il propose l'organisation à loisir d'un plébiscite puis, quel que soit son résultat, des mesures portuaires et autoroutières permettant à l'Allemagne un accès à la Prusse orientale et à la Pologne un accès à la mer, en toute souveraineté. Mais le 30 est parti un ultimatum, enjoignant à la Pologne d'envoyer dans les 48 heures à Berlin un « plénipotentiaire » chargé de recueillir et de signer ces conditions, alors qu'elle ne les connaît même pas de source allemande. L'offre est calculée pour cabrer l'orgueil de la Pologne, et les précédents de Schuschnigg et de Hacha ont de quoi éveiller sa méflance : une fois de plus, Hitler joue de sa propre cruauté.Varsovie réagit adéquatement : beaucoup de silence, pas de plénipotentiaire, des manifestations chauvines dans tout le pays et particulièrement dans le corridor, non sans y molester quelques Allemands, et pour finir, l'après-midi du 31, une démarche de l'ambassadeur Lipski qui s'enquiert des conditions et finit par les recevoir de Ribbentrop après avoir longtemps fait antichambre. Hitler peut clamer que la démarche ne répond pas à ce qu'il avait demandé et que la Pologne veut la guerre. L'incident de Gleiwitz, monté par Himmler et exécuté par l'un de ses principaux hommes de main, Alfred Naujocks, consistant à faire attaquer par de faux soldats polonais un émetteur allemand de radio, dans la soirée du 31, joue finalement un rôle mineur. L'ordre d'attaquer la Pologne à 4 h 45 est exécuté par la Wehrmacht sans l'ombre d'une hésitation.

Il s'ensuit, non une déclaration de guerre franco-britannique, mais deux jours de confuses palabres où beaucoup de gens s'enferrent en essayant de sauver la face.

Mussolini avait été pris de court par Hitler. Les conversations précédant la signature du « pacte d'acier » n'envisageaient une guerre générale, tout comme le protocole Hossbach, qu'en 1942 au plus tôt. En conséquence, lorsque le 25 août la guerre lui parut peu évitable, le Duce amorça son retrait sur l'Aventin, en présentant à l'Allemagne une liste prohibitive de revendications matérielles. Devant la réponse négative de Berlin, il proclama sa « non-belligérance » : formule contournée et inédite, pour indiquer que l'alliance demeurait, mais ne se traduisait pas pour l'instant par une entrée en guerre. Mais l'Italien mesurait tout le premier la réputation de lâcheté et d'opportunisme sans principe que ce choix risquait de conférer à son régime épris de défilés martiaux. Il va donc faire, sans grande illusion car il connaît son Hitler, quelques efforts pour sauver la paix.

Le 31, Ciano propose une conférence, et récidive le lendemain, en dépit de l'entrée allemande en Pologne. Bonnet saute sur l'occasion, entraînant Daladier. On observe un processus voisin en Angleterre, où Chamberlain tient bon le 1er et paraît céder aux sirènes halifaxiennes le 2, avant de se reprendre le 3. C'est que Hitler, sans fermer la porte à l'idée d'une conférence, a refusé la condition préalable britannique, d'un retrait complet de ses troupes. Dès lors Chamberlain s'impatiente et, sans attendre les Français, présente sa demande de retrait sous la forme d'un ultimatum, expirant le 3 à 11 heures : sans perdre une minute il déclare alors, radiophoniquement, la guerre. Daladier suit en traînant les pieds, à 17 heures.

 

Albert Speer, dans son repentant Journal de Spandau, se remémore ainsi l'atmosphère de Berchtesgaden, au lendemain du pacte germano-soviétique et de l'annonce consécutive, par Hitler, de sa décision ferme d'attaquer la Pologne :

(...) La nuit suivant sa décision de déclencher l'attaque contre la Pologne, fin août 1939, il avait dit sur la terrasse de sa résidence de l'Obersalzberg que l'Allemagne roulerait à l'abîme avec lui si la guerre n'était pas gagnée. « Cette fois le sang coulera à flots » avait-il ajouté. Curieusement, aucun de nous n'en fut rebuté. Par un phénomène lourd de conséquences, nous nous sentions exaltés par des mots tels que « guerre », « destruction », « abîme ». Je me souviens clairement que, lors de ce propos de Hitler, je ne songeai pas à l'incommensurable malheur qu'il signifiait mais à la grandeur

historique 54.

 

Les mémoires parus en 1969 sont à la fois plus prolixes, plus précis sur la chronologie et plus discrets sur l'implication personnelle du témoin. C'est du capitaine von Below qu'il prétend tenir la confidence hitlérienne sur le sang qui allait couler. Plus exact, sans doute, est le rôle qu'ont joué le décor et les éléments. Un curieux phénomène météorologique, mentionné dans la presse, avait illuminé la montagne de Charlemagne. La scène est située le 21 août, non point après l'annonce d'une décision concernant la Pologne, mais après celle de l'accord soviétique pour signer un pacte :

Cette nuit-là, dehors avec Hitler sur la terrasse du Berghof, nous assistâmes émerveillés à un étrange phénomène naturel. Pendant plus d'une heure, une aurore boréale extrêmement vive inonda de lumière rouge l'Untersberg, ce mont entouré de légendes que nous avions en face de nous, tandis que le firmament prenait les couleurs de l'arc-en-ciel. On n'aurait pu rêver mise en scène plus impressionnante pour le dernier acte du Crépuscule des dieux. Cette lumière donnait aux mains et aux visages de chacun d'entre nous une teinte irréelle. Ce spectacle nous rendit tous songeurs. S'adressant à l'un de ses aides de camp, Hitler dit tout à coup : « Cela laisse présager beaucoup de sang. Cette fois-ci, cela ne se

passera pas sans violence55. »

Dans d'autres passages, tout proches de celui-ci, Speer fait droit, au contraire, à la thèse que Hitler aurait été surpris par la déclaration de guerre franco-britannique. Mais il faut remarquer que son information est alors indirecte. Jusqu'à la fin, Hitler lui fait très rarement des confidences politiques ou stratégiques. Quand il rapporte des propos d'autres membres de l'entourage sur ce que Hitler a dit en leur présence, il fait preuve de peu d'esprit critique et s'interroge rarement sur la part du bluff. Tenons-nous en donc à ce qu'il a observé : un Führer aérien et cosmique, dominant la terre et l'histoire en sachant qu'il déchaînait des forces et en se jugeant apte à les maîtriser.

On dit souvent qu'il espérait que, grâce à la surprise du pacte germano-soviétique,la France et l'Angleterre renoncent à secourir la Pologne, comme naguère elles avaient abandonné la Tchécoslovaquie, en s'abstenant de lui déclarer la guerre. Mais rien ne confirme cette thèse. Il semble au contraire avoir escompté la réaction théoriquement agressive et pratiquement passive de l'Occident après sa « trahison » procommuniste et son intrusion en Pologne, même s'il feint la surprise et la colère à cet égard, en particulier pour tromper ses généraux.

Hitler tient sa guerre.

1 Mot apparu au XIXe siècle dans les débats sur l'unité allemande : il y avait à choisir entre une

Allemagne sans l'Autriche (Kleindeutsch) et une Allemagne englobant l'empire autrichien avec ses nombreuses nationalités (Grossdeutsch).

2 Paris-Midi, 26 février 1936.

3 Cf. infra, ch. 15, « Intentionnalisme et fonctionnalisme », p. 436 sq.

4 Il s'agit d'une loi secrète émise par Hitler, à l'usage d'un cercle vraisemblablement très étroit, et

connue par un document du procès de Nuremberg. On aura remarqué la date : c'est celle du grand discours irénique destiné à arracher la signature de l'accord naval avec l'Angleterre. Cette loi sera de moins en moins mentionnée, et l'implication de Schacht de moins en moins soulignée, au fur et à mesure que le temps passera : seul Bullock (1952, op. cit., p. 327) et Shirer (1960, op. cit., p. 284) sont un peu explicites. En 1969, Broszat se contente d'une courte allusion sans référence (op. cit., p. 434). Sur le traitement de faveur de Schacht par l'historiographie, cf. infra, ch. 15.

5 Car le magnat cumulait, entre le 30 janvier et le 27 juin 1933, les portefeuilles de l'Economie

et de l'Agriculture.

6 Cf. Stefan Martens, op. cit., p. 69.

7 Cf. Hanfstaengl, op. cit., p. 315-331.

8 Cf. W. Shirer, Le Troisième Reich, op. cit., p. 324.

9 Mémoires, tr. fr. Paris, Flammarion, 1953, p. 262.

10 Cf. Stefan Martens, op. cit., p. 65.

11 Etrange inexactitude : si Majorque voit passer de nombreux bateaux italiens, elle est sous une

parfaite souveraineté franquiste, et Minorque est restée républicaine.

12 The Origins of the Second World War, Londres, Hamish Hamilton, 1961, p. 182.

13 C'est le même jour, d'après les mémoires de Keitel, qu'apparaissent les premiers bruits au

sujet d'une instruction « sur le point d'être ouverte » contre Fritsch. Les mémoires fort détaillés de Keitel mentionnent qu'il a appris le fait dans l'après-midi, de la bouche de Blomberg lui-même, qui sortait de chez Hitler. Les deux généraux avaient des liens personnels (le fils de Keitel venait d'épouser la fille de Blomberg) qui incitent à considérer de près le témoignage de Keitel (Generalfeldmarschall Keitel/Verbrecher oder Offizier ?, documents présentés par Walter Gorlitz, Göttingen, Musterschmidt, 1961, tr. fr. Le maréchal Keitel, Paris, Fayard, 1963, p. 55).

14 Ce journal est aujourd'hui à compléter par un nouveau livre de Fritz Tobias qui, plus de trente

ans après avoir tenté de faire la lumière sur l'incendie de février 1933, a livré sa version de la crise survenue cinq ans plus tard, aidé par le journaliste Karl-Heinz Janssen (Der Stürz der Générale, Munich, Beck, 1994). On y retrouve son tic consistant à se fier aux documents sans interroger leurs silences, ce qui l'empêche de percevoir la logique d'ensemble des manœuvres nazies. Les auteurs redressent néanmoins beaucoup d'erreurs de détail et mettent fin à beaucoup de flottements. Ainsi par exemple sur le prénom de Mlle Gruhn (souvent appelée « Erna ») ou sa profession : lorsqu'on dit qu'elle était dactylo, on se fie à un bobard de Blomberg voulant faire croire qu'il l'avait connue pendant le service !

15 Ainsi, c'est lui qui transmet à Hitler l'hommage de l'armée en avril 1938 après l'Anschluss -

cf. photo n° 42.

16 On a été à Nuremberg, sur ce point, injuste envers lui. J'ai tenté dans la Ruse nazie de

montrer que sa réelle admiration pour l'intelligence du Führer ne l'empêchait pas d'exercer la sienne et que, lorsqu'il avait besoin d'étayer des décisions militairement discutables, Hitler faisait prioritairement appel à d'autres concours que le sien.

17 Cf. J. Benoist-Méchin, Histoire de l'armée allemande, Paris, Albin Michel, 1964, t. 2, p. 40.

18 Seule exception à ma connaissance avant Janssen et Tobias, op. cit. (p. 45-46) : Wheeler-

Bennett, op. cit., p. 313.

19 Erich Raeder, Mein Leben, Tübingen, Schlichtenmayer, 1956-57, tr. fr. Ma vie, Paris, France-

Empire, 1958, p. 231-236.

20 D'après Janssen et Tobias (p. 43-44) le personnage, un nommé Hellmuth Müller, s'est fait

connaître en 1950 en écrivant au Spiegel. Ce n'est pas l'image de Margarethe qu'il avait en mémoire, mais son nom, et la recherche des photos correspondantes avait été difficile (umständlich und umfangreich). Quand il était arrivé à une certitude, il en avait référé au chef de la police criminelle, le général SS Arthur Nebe. Le tout sans la moindre précision de date. Cependant, la réaction de Nebe, telle qu'il la relate, semble étudiée à l'avance : « Bon sang, camarade Müller, et dire que cette femme a touché la main du Führer ! » On notera au passage que Tobias fait ici crédit à un témoignage postérieur, alors que dans l'affaire du Reichstag il tenait à distance les renseignements de ce type.

21 Cf. Raeder, op. cit., p. 233.

22 Le journal de Jodl est inclus dans le tome 28 des documents du procès de Nuremberg ; « le

cours satisfaisant du cas Fritsch » est relaté p. 370, à la date du 6 mars.

23 Op. cit., p. 253-254.

24 Cf. W. Shirer, op. cit., p. 349.

25 Op. cit., p. 58.

26 ADAP (Akten der deutschen auswärtigen Politik), Baden Baden, Imprimerie nationale, série

D, 13 vol., 1950-1970, vol. 2, Deutschland une die Tschechoslovakei, doc 133, p. 290. Les passages comportant le mot « retour » sont entre guillemets dans le texte.

27 Ibid., doc. 133, p. 190.

28 Op. cit., p. 233-34.

29 Exemples et références dans Peter Hoffmann, Widerstand Staatsreich Attentat, Zurich,

Piper,1979, tr. fr. La résistance allemande contre Hitler, Paris, Balland, 1984, p. 65-66.

30 Cf. F. von Papen, op. cit., p. 274.

31 Cf. W. Shirer, op. cit., p. 369.

32 J.-B. Duroselle, op. cit., p. 327.

33 A 4 heures, en avion, d'après son accompagnateur Walter Schellenberg (cf. son livre Le chef

du contre-espionnage nazi parle, tr. fr., Paris, Julliard, 1957, p. 44). Suivant la même source, Heydrich arrive dans la journée.

34 Cf. W. Shirer, op. cit., p. 365.

35 Ibid., p. 377.

36 Ibid., p. 379.

37 Ibid., p. 376.

38 ADAP, op. cit., doc. 133, p. 190.

39 Ibid., doc. 221, p. 282.

40 Cf. J.-B. Duroselle, op. cit., p. 345.

41 Cf. J. Fest, op. cit., p. 792.

42 Cf. W. Shirer, A Berlin, tr. fr. Paris, Hachette, 1946, p. 97-98.

43 Ibid., p. 98, à la date du 28 septembre.

44 Cf. M. Steinert, op. cit., p. 357.

45 Cf. les nombreux exemples donnés par Jean Vanwelkenhuyzen dans L'agonie de la paix,

Louvain, Duculot, 1989.

46 C'est à la fin de mai que Hitler ordonne à son ambassadeur Schulenburg d'ouvrir une

négociation politique, souhaitée par les Soviétiques depuis un entretien Wiezsäcker-Merekalov du 17 avril (cf. Charles Bloch, op. cit., p. 321-23).

47 Cf. J.-B. Duroselle, op. cit., p. 423.

48 Et de surcroît déformée. Le rapport Doumenc, seule source sérieuse, porte : « Il faut

rapporter un papier signé. » On peut retenir à la décharge de ceux qui colportent cette inexactitude qu'elle figure dans les mémoires d'un proche de Daladier, Jean Daridan, et d'un proche de Doumenc, le futur général Beaufre. Mais ni l'un ni l'autre n'étaient présents. Cf. F. Delpla, Les papiers secrets du général Doumenc, Paris, Orban, 1992, p. 41.

49 Cf. J. Fest, op. cit., p. 836.

50 Meine Danziger Mission, tr. fr. Ma mission à Dantzig, Paris, Fayard, 1961, p. 288.

51 Op. cit., notamment p. 323-332.

52 Cité par N. Henderson, op. cit., p. 323.

53 Cité par J. Toland, op. cit., p. 531.

54 Journal de Spandau, Francfort/Main, Verlag Ullstein, 1975, tr. fr. Paris, Laffont, 1975, p. 43

(noté le 21 décembre 1946). Le livre de Matthias Schmidt Albert Speer : das Ende eines Mythos, Munich, Scherz, 1982, tr. fr. Albert Speer/La fin d'un mythe, Paris, Belfond, 1983, utile pour démystifier le cabotinage et les dissimulations de Speer au cours des quinze années qu'il vécut après sa libération, et plein de critiques pertinentes de ses mémoires, sous-estime l'intérêt de ce Journal de Spandau.

55 Au cœur..., op. cit., p. 231. La mention d'une aurore boréale par le Völkischer Beobachter et

du nom de Below comme témoin de la confidence figurent en note.

 

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