Inventaire avant fermeture

Michel Peyramaure · Chapitre 9 sur 14

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Inventaire avant fermeture

Décembre

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Dimanche 1er décembre

Espaces petits et grands

 

Ce matin, l’article d’un magazine a ranimé mes obsessions cosmogoniques. Il était consacré, sous forme d’entretien, au dernier livre de l’écrivain vietnamo-américain Trinh Xuan Thuan, qui a pour titre Vertige du cosmos (éditions Flammarion). J’ai trouvé dans ses propos des vérités alliées à un style classique : « On s’approche de la vérité, mais on ne découvrira jamais tout le mystère du cosmos. Si l’on n’avait plus rien à observer, on s’ennuierait. La science moderne, bien que profane, a réveillé un sentiment d’émerveillement universel qui confine au sacré. Le cosmos est comme une mélodie dont on perçoit presque toutes les notes, mais dont l’harmonie sublime nous échappera toujours. »

J’adhère aux paroles de cet astrophysicien, qui semble en avoir puisé l’essentiel à la source de l’Antiquité, mais avec une réserve : l’ennui n’a jamais obsédé la nature humaine, l’homme ayant assez à faire pour assurer sa survie. Acquis à l’idée que nous n’avons aucune part à l’évolution, entre autres celle de notre galaxie ou de ces effrayants trous noirs dont on nous rebat les oreilles, nous avons encore, in situ, des territoires infinis à prospecter et des peuples à sauver de la maladie, de la misère et de l’ignorance. Quand le cataclysme universel – inévitable aux dires de la science – aura fait de notre planète bleue un astéroïde stérile, bien des mystères, à supposer qu’il survive des êtres humains, resteront à élucider.

Au couchant des cosmogonies / Ah ! Que la vie est monotone

(Jehan Rictus).

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Mercredi 4 décembre

La gastronomie : un art sacré ?

 

Au cours d’un repas entre amis, chez le regretté chef briviste Charlou Reynal, me vint l’idée d’une recette régionale inédite sous forme d’une omelette au boudin. Le choix du nom de baptême se porta sur un convive, notaire de son état et fin gourmet : maître Coussirat. Ainsi naquit la « coussirade ».

Saluée par la presse et la télé, cette recette allait vite connaître une renommée internationale. L’écrivain Jean Anglade s’en est emparé pour lancer une coussirade version auvergnate. Charlou, au cours de ses voyages, a présenté cette recette dans de grands hôtels, notamment au Japon et au Canada.

De nos jours, la « bouffe », livrée à l’imagination de chefs étoilés, encombre magazines, radio, télé et boîtes à lettres. Si les Anciens avaient créé un dieu de la Gastronomie, son effigie figurerait sur toutes les places. Les apôtres de cette déité fictive sont couronnés de médailles, de toques… et d’étoiles.

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Vendredi 6 décembre

Bouquets de printemps

 

Des vers de Gérard de Nerval me reviennent en mémoire en feuilletant mon album de photos : Où sont nos amoureuses ? Elles sont au tombeau. / Elles sont plus heureuses / dans un séjour plus beau. Elles n’ont pas toutes éprouvé le goût du bonheur sur cette terre mais, à coup sûr, à quelques pieds au-dessous, elles dorment en paix.

Dans les années 30, mes parents et moi rendions parfois visite, à bicyclette, à une famille quercynoise. J’y retrouvais avec plaisir la fille de la maison, Rolande, gamine de mon âge, un peu niaise mais d’une beauté de sylphide, à laquelle me liait une intimité inavouée. Échappant à l’ambiance soporifique des fins d’agapes, nous quittions discrètement la table pour aller flâner dans le parc. Un jour, inquiet de cette fugue jugée longuette, mon père s’est lancé à notre recherche jusqu’à la Dordogne où nous allions parfois, Rolande et moi, faire trempette. Il nous a découverts dans les cabinets d’aisances en planches du parc, ornés d’un pertuis en forme de cœur. Durant près d’une heure, nous n’avions échangé ni un mot ni un geste, dans le murmure des mouches bleues. On ne fit qu’en plaisanter, mais avec l’idée secrète, de part et d’autre, de voir cette innocente idylle se poursuivre et se concrétiser. Espoir déçu et, pour mon compte, sans regrets.

Quelques années plus tard, je me suis pris de sympathie puis d’une attirance intime pour Josiane, une jeune universitaire. La nuit tombée, pour échapper aux patrouilles allemandes, nous partions à bicyclette dans la campagne déposer des messages destinés au maquis. Il y eut entre nous des frôlements, des mots doux et rien d’autre du fait des événements, qui annulaient en moi toute velléité sentimentale. Josiane a été reconnue héroïne de la Résistance.

À la même époque, dans un grand magasin, mon attention a été attirée par une superbe vendeuse, Maria. Quelques mots échangés dans la boutique m’ont fait espérer une conquête facile. Elle a accepté un rendez-vous dans un café après la fermeture du magasin. Je l’y ai vainement attendue. Un résistant de mes amis m’a révélé plus tard que ladite Maria – agent de la Gestapo – avait payé de sa vie sa trahison, et que j’avais ainsi, peut-être, échappé à un piège.

Éliane était belle comme une Diane chasseresse, et c’est sur moi qu’elle bandait son arc. Directrice d’une école de danse, elle me téléphonait pour commenter ses spectacles dans mon journal. Elle m’a invité à une visite de sa maison de campagne, où, telle une Isidora Duncan, vêtue d’un simple voile à l’antique, elle m’a servi du thé, m’a fait visiter son logis puis sa chambre où elle m’a exprimé généreusement sa gratitude. Redoutant une aventure dangereuse, j’ai décidé de ne pas donner de suite à cette étreinte prometteuse.

Mon « après-guerre » a été marqué par une idylle qui n’a pas connu la conclusion espérée mais a laissé subsister une amitié profonde au long cours. Nous avions échangé, Germaine et moi, un premier baiser devant le gisant en pierre de saint Étienne, dans le monastère d’Aubazine, mais n’avons pu donner suite à cette effusion, son mari étant jaloux et exigeant. Elle m’a rendu visite après des années d’absence, porteuse d’un pot de roses noires comme la nuit. Je les ai confiées à ma fille qui les a plantées dans son jardin où elles refleurissent chaque printemps.

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Dimanche 8 décembre

Mon château en Périgord

 

Martine est arrivée ce matin, brandissant un document en couleurs de Wikipédia concernant le domaine d’Escoire, en Périgord noir. Une image montre ce monument historique construit dans le style du XVIIIe siècle : longue façade à un étage avec une rotonde en son milieu, grand parc arboré…

Cette notice m’a appris que le château avait été le lieu, en octobre 1941, d’un drame dont la presse nationale s’était emparée. Il avait appartenu à la famille d’un certain Henri Girard, dont le père était haut fonctionnaire de Vichy. Girard y avait découvert un matin trois cadavres : son père, la tante Amélie et la servante, massacrés à la serpe. Suspecté, il avait subi dix-neuf mois d’incarcération avant son procès et, faute de preuves, été acquitté en juin 1943. Quelques années plus tard, il publiait sous le pseudonyme de Georges Arnaud un roman, Le Salaire de la peur, porté au cinéma, avec le succès que l’on sait, par Clouzot.

J’ai demandé à ma fille en quoi ces lieux et cette affaire intéressaient notre famille. La notice en témoignait : mon père aurait été propriétaire du château et du domaine. Quant à la date et à l’acte légal, mystère. Il y était écrit que ce domaine « avait été racheté par le père de l’écrivain Michel Peyramaure ». J’en restai ébahi. Ainsi notre famille se trouvait incluse dans l’histoire d’un château, mais sans rapport avec un conte de fées !

De nos jours, ce domaine a été aménagé en chambres d’hôtes et accueille banquets et réceptions. Quant au drame, il a fait l’objet de plusieurs ouvrages, dont le dernier, La Serpe, de Philippe Jaenada (éditions Robert Laffont).

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Lundi 9 décembre

Séquence fêtes du livre

 

L’un des avantages des fêtes du livre, surtout pour les auteurs de province, est d’y côtoyer les participants, en majorité « parisiens », auteurs, éditeurs et critiques. J’ai profité durant des années de cet avantage durant la Foire du livre de Brive, la plus importante après celle de la capitale, et dont je me flatte d’avoir été un des quatre fondateurs.

Je garderai longtemps le souvenir d’une Fête du livre de Montpellier, bien qu’elle ait débuté par une amère déception. Le secrétaire du Prix des Libraires, Jean Huguet, m’avait informé que j’étais bien placé pour remporter ce prix, que finalement je n’ai pas eu en raison de manigances éditoriales.

Cette déception allait être compensée par la présence à mon côté, au cours du repas, de la romancière Amélie Nothomb, coiffée de son monumental chapeau noir. Notre entretien a roulé sur les fêtes du livre en général, sur sa production et sur ma vie provinciale.

— Ah, la Corrèze ! me dit-elle. Sa gastronomie est réputée, à ce qu’on dit. Quelles sont selon vous les meilleures recettes ? Le foie gras truffé, sans doute, mais encore ?

J’énumérai quelques recettes et ajoutai :

— Un de mes grands régals, madame, est la frotte à l’ail. J’en mange plusieurs fois par semaine en raison notamment de ses bienfaits pour la santé.

— Vraiment ? La frotte à l’ail… Comme c’est drôle ! Pouvez-vous m’en donner la recette ?

— Je vais faire mieux, Madame…

J’appelai un garçon, lui demandai de m’apporter une baguette, une gousse d’ail et du beurre, à défaut de lard. Sous les regards intéressés de nos voisins, je me mis en devoir de frotter la croûte avec l’ail et de l’oindre de beurre. Je tendis la tranche à Amélie qui, sur-le-champ, la grignota puis l’avala avec des signes (réels ?) de gourmandise.

Cet intermède rustique achevé, Amélie Nothomb se leva pour aller fumer une cigarette dans le jardin. Je constatai, à travers le vitrage, qu’elle m’observait, comme si elle avait rencontré un magicien. Au retour, elle me demanda de lui préparer une autre frotte, mais le tintement d’un couteau sur un verre annonçait le moment des discours.

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Dimanche 15 décembre

Séquence ophtalmique

 

Mes activité les plus quotidiennes étaient, depuis peu, altérées par un problème relevant de l’ophtalmologie. Je peinais à lire un journal, un livre, et à regarder la télé. Martine m’ayant annoncé qu’une opération de la cataracte s’imposait, mais qu’il s’agissait d’une intervention bénigne j’ai dû m’y résoudre. Elle a eu lieu dans une clinique de Limoges, par le meilleur spécialiste de la région. Peu de temps après, au marché du samedi matin, j’ai pu jouir sans cligner des yeux de la beauté des légumes et des fruits.

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Lundi 16 décembre

Un philosophe en chambre

 

L’envie m’a longtemps incité, dans les moments pénibles, à renoncer à l’équilibre monotone qui gouverne ma vie pour me retirer quelques mois chaque année dans un ermitage de montagne, comme le philosophe chinois Lao Tseu, en la seule compagnie d’une chèvre et d’un âne, et me livrer chaque jour à la lecture d’ouvrages philosophiques, et chaque nuit à des méditations sous les étoiles, face aux mystères insondables du cosmos.

J’ai de même rêvé parfois de m’incarner dans un nouveau Diogène, ce philosophe armé d’ironie, d’insolence et de méfiance envers la société de son temps, mais ce sont autant de comportements que j’ai toujours été incapable d’assumer.

Mes droits d’auteur s’ajoutant à mon salaire m’ont permis d’entreprendre des voyages et d’organiser une vie agréable avec nos amis. Aujourd’hui, le nilomètre des droits d’auteur étant en basses eaux, j’ai néanmoins de quoi répondre aux exigences du quotidien. Sans être ennemi de la monnaie ni partisan, comme certains illuminés, du retour aux anciennes tractations, je n’éprouve pour l’argent qu’indifférence.

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Mardi 17 décembre

Bach et Beethoven à l’accordéon

 

En feuilletant un magazine, je me suis intéressé à un article évoquant les grands noms des accordéonistes français et y ai retrouvé celui d’André Astier, un ami perdu dans les brouillards du temps et de l’absence.

Durant l’Occupation, ce jeune musicien presque aveugle avait trouvé refuge dans notre ville, avec sa compagne, la chanteuse Agnès Escutari. Je le recevais souvent, subjugué par son talent et sa préférence pour la musique classique et les tonalités nouvelles dont il imprégnait ses adaptations de Bach, Mozart, Debussy et Ravel. Il se disait déçu de l’accueil du public pour ce répertoire étranger au bal musette et n’intéressant qu’une élite.

Agnès s’est essayée à mes chansons qu’elle interprétait, accompagnée d’André, d’une voix grave rappelant celle de Piaf, Damia ou Marlene Dietrich. André Astier m’a quitté en emportant mes chansons, avec promesse de les faire interpréter par sa compagne à Paris, dans les cabarets de la rive gauche. Je n’en ai plus eu de nouvelles, la tourmente joyeuse de l’Armistice l’ayant sans doute emporté dans son délire.

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Jeudi 19 décembre

En souvenir de Jasmin

 

Nous avons eu ce matin le plaisir, sinon la joie, de voir notre jardin et la cour de récréation de l’école recouverts, comme on l’écrivait jadis dans les rédactions, d’un « blanc manteau de neige ». Image émouvante dans cette perspective à la Utrillo, avec en plus un ciel de pierre bleue, immaculé, qui rendait plus gris les murs des maisons.

Je songe à certains romanciers qui doivent peiner à habiller de métaphores usées jusqu’à la corde des états d’âme ou des paysages. Giono, lui, parvient à susciter l’émotion dans le tableau d’une bagnole hors d’âge, d’une machine à laver obsolète ou d’un personnage pittoresque et déjanté.

Libre de mes comportements j’aurais aimé, comme jadis, chausser mes souliers à clous et revêtir un manteau sibérien, pour des promenades urbaines, mais toute sortie par mauvais temps m’est interdite. Je risquerais de me retrouver tête dans les étoiles et cul dans la neige, dans l’attente d’un secours.

Nous jouissons de conditions climatiques privilégiées, épargnés que nous sommes des graves intempéries par de hautes collines et une ouverture sur l’« Aquitaine heureuse ». Dans un poème consacré à notre ville, le poète agenais Jacques Boé, dit Jasmin, l’« Homère sensible des prolétaires », témoigne de ce privilège. La neige nous rend visite chaque année mais ne s’attarde qu’une journée ou deux.

Brive, riant portail du Midi, ville la tant gracieuse... (Jasmin).

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Dimanche 22 décembre

Que pourrait être le monde d’après-demain ?

 

Il me semble ressentir, plus intensément de jour en jour, mais sans rien d’alarmant, l’imminence de ma fin. Une enquête de L’Express, intitulée « Le péril gris », m’a choqué, mais sa lecture m’a confirmé dans l’idée que je suis devenu une charge pour la société et que, sans les aides sociales et domestiques, je ne serais qu’une épave vouée à l’Ehpad. À vrai dire, ce n’est pas mon sort ni celui de mon épouse qui m’inquiète. Les revenus de mes écrits m’évitent encore cette perspective humiliante.

Cette enquête de L’Express m’a révélé qu’avant la fin du siècle, le nombre des personnes âgées de plus de soixante-quinze ans aurait doublé et que celui des plus de quatre-vingt-cinq ans pourrait quadrupler. On pourrait se réjouir de ce prolongement de la vie, mais il semble annoncer un bouleversement mondial, une sorte de tsunami social qui n’épargnerait aucune nation, à commencer par la nôtre.

Que fera-t-on de ces millions de vieux inutiles, dispendieux et encombrants ? Les regrouper dans un ghetto ou les euthanasier comme sous le IIIe Reich ?

Cela m’a rappelé le roman d’Aldous Huxley, Le Meilleur des mondes, dont jadis je n’avais lu, assez vite déçu, que quelques chapitres. En reprenant cette lecture j’ai compris mon erreur, plus ouvert que je suis aujourd’hui aux conditions de survie de l’humanité. J’ai passé des heures, sans me lasser, à errer dans un monde hallucinant – l’année 632 de N. F. –, notamment dans les laboratoires où l’on remplit des boîtes de conserve d’embryons sélectionnés, numérotés, rangés… dans des porte-bouteilles. Les fœtus gamma, delta et epsilon sont destinés à devenir des esclaves, les autres, mieux protégés, deviendront des savants et des intellectuels…

Dans son roman Les Particules élémentaires (éditions Flammarion, 1998), Michel Houellebecq trace de façon virtuose l’évolution de notre humanité à travers le destin de la génération post-68 – qui n’est pas mienne ! – vers une dissolution des liens entre les individus, paternité, filiation, sexualité, grâce aux progrès de la science. Il y fait référence au roman de Huxley, suggérant que la société occidentale tend à se rapprocher de ce modèle.

Pour l’Occidental contemporain, même lorsqu’il est bien portant,

la pensée de la mort constitue une sorte de bruit de fond qui vient

emplir son cerveau dès que les projets et les désirs s’estompent.

L’âge venant, la présence de ce bruit se fait de plus en plus

envahissante […] À d’autres époques, le bruit de fond était

constitué par l’attente du royaume du Seigneur ; aujourd’hui, il est

constitué par l’attente de la mort. C’est ainsi (Michel Houellebecq).

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Mercredi 25 décembre

Nuit de Noël au whisky

 

Je tiens de mon ami Sébastien W. le récit d’un Noël auquel il a failli ne pas survivre. C’était deux ans après la Libération. Je lui laisse la parole.

« Il y a belle lurette que Noël est, dans ma famille, un jour comme un autre, aussi sombre et sinistre qu’un dimanche ordinaire. La veille, des foules ont baguenaudé dans les rues principales, sacs à provisions au bras, sous des guirlandes lumineuses, au son du sempiternel Papa Noël chanté par Tino Rossi. Aujourd’hui, aucun changement dans nos habitudes familiales, avec la crèche, le sapin et un réveillon symbolique, le bouquet de mes convictions religieuses s’étant fané.

« Je me souviens avoir cédé, non sans réticence, à l’invitation d’un vieil ami, Jean F., viticulteur bordelais d’origine corrézienne, venu passer la fin de l’année en famille sur le Plateau. Il avait prélevé dans les caves de son domaine proche de Saint-Émilion des panières de ses meilleurs crus, auxquels il avait joint des bouteilles de champagne et un whisky qu’il s’était procuré je ne sais comment !

« Le lendemain, Jean avait invité le maire de Saint-Salvadour et sa famille à un repas digne de Lucullus et pas arrosé à l’eau bénite ! J’ai savouré les premières gorgées de whisky de ma vie : un Campbell irlandais qui me changeait de la gnôle dégustée jadis à l’alambic, et des tue-mouches de bistrot.

« Je pourrais te parler du festin qui s’est achevé à la nuit tombante et a failli mal tourner par ma faute, imbibé de whisky que j’étais. Le fils du maire nous a fait danser à l’accordéon la bourrée à faire s’effondrer le parquet. Alors que la femme du maire et moi commencions une “bergerette”, je me suis livré, au refrain, à quelques privautés auxquelles elle a répondu par une gifle et des insultes. L’incident ayant sonné le terme des réjouissances, je suis allé vomir dans le jardin. Un ami m’a ramené dans sa voiture, sans que je puisse obtenir un ultime verre de whisky et en déclamant le vers de Hugo : Donne-lui tout de même à boire, dit mon père !

« J’aurais dû ranger le whisky au rang des poisons des Borgia, mais il m’avait laissé un tel goût de revenez-y qu’il y a toujours une bouteille dans mon bar, surtout pour mes amis. Quant à moi, je n’en absorbe qu’un doigt, et encore, à l’horizontale… »

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