Inventaire avant fermeture
Juillet
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Mardi 2 juillet
La pipe de François Nourissier
Ma pipe et moi sommes inséparables. Je fais appel à son service comme stimulant et non comme drogue. Jadis, lors de mes voyages, je m’en passais sans éprouver les séquelles d’une addiction brimée. Je considère ma pipe comme ces vieilles maîtresses dont on a du mal à se débarrasser.
Une semaine – peut-être plus longue que sept jours –, celle que j’ai passée en clinique, privé de ma pipe, mais surtout de mon ordinateur, m’a paru interminable. J’ai beaucoup lu, dormi et rêvassé, dans un état détestable de vacuité, mes doigts pianotant sur le drap comme sur mon clavier.
J’ai rapporté ma pipe préférée – une British – de la Fête du livre de Nancy, où j’avais comme voisin l’écrivain François Nourissier, fumeur de pipe lui-même. À la sortie de midi, sa blague étant vide, il m’a invité à le suivre en ville pour la remplir. Me voyant en admiration devant un somptueux étalage de bouffardes, et très désireux d’en acheter une, il m’a dit :
— Tu devrais choisir cette anglaise avec son collier métallique. J’ai la même et elle me convient parfaitement. Comme j’ai bien signé ce matin, allez ! je te l’offre…
Je repoussai ce geste généreux et m’offris moi-même cette petite merveille, devenue depuis une compagne fidèle, sans que l’agrément qu’elle me procure ne se dissipe en fumée.
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Mercredi 3 juillet
Un modeste arpent de plantes exotiques
Mes proches s’inquiètent souvent de mes idées saugrenues, mais auxquelles je donne suite de par mes fonctions imprescriptibles de maire du palais. On s’est contenté de hausser les épaules, avec des sourires narquois, lorsque j’ai entrepris de réaliser dans ce lieu inviolable qu’est mon bureau, un jardin exotique placé devant la fenêtre donnant à l’ouest, donc en pleine lumière, ce qui est essentiel. Je me suis procuré sur le marché quelques spécimens de plantes grasses, auxquelles j’ai ajouté une figurine chinoise. Grasses elles étaient et grasses elles sont restées jusqu’à ce jour, et, de plus, elles croissent et bourgeonnent !
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Jeudi 4 juillet
La Grande Tribu
Les rapports familiaux donnent souvent l’impression d’imposer une servitude dont seuls les amis peuvent nous délivrer. Ma famille a été longtemps l’image d’un archipel du fait des nombreux frères et sœurs de ma mère, ce qui imposait des retrouvailles souvent fastidieuses. Ce qui subsistait de cette communauté familiale et rurale, qui aurait pu mériter le nom de « tribu » s’est dissous, tous liens rompus, de gré ou de force, dans une certaine indifférence.
Les rares amis qui me restent se retrouvent parfois à mon domicile, le samedi de préférence. Leur fidélité me semble assurée, mais dire qu’elle tient à des affinités littéraires ou artistiques serait faux. Les conversations roulent sur les vacances, la voiture, la maladie, les contraintes fiscales, la politique… Il me plairait de les entendre me poser ces simples questions : « Qu’écris-tu en ce moment ? » ou bien : « Seras-tu de la prochaine Foire du livre ? » À l’occasion, je leur offre mon dernier roman en me disant qu’ils le liront – peut-être – et m’en parleront peu ou pas. Par pudeur ? Rares sont ceux qui se sont hasardés à écrire et aucun n’a signé un livre. En revanche, la plupart ont quelques rayonnages dans leur salon. Les marchands d’encyclopédies ou de romans à succès y ont semé une culture sommaire.
Les écrivains et artistes avec lesquels j’avais des affinités, ceux de la Grande Tribu, ont presque tous disparu. Claude Seignolle, maître de la littérature folklorique, m’a claironné au téléphone, peu de jours avant sa mort : « Courage, camarade, au travail ! » Le peintre et écrivain Henri Cueco est décédé peu après m’avoir entretenu de sa dernière exposition parisienne. Je ne puis oublier les autres absents : Raymond Veysset, Roger Laplénie, Suzie et Léonce Bourliaguet, Jean Leysenne, André Piazza, Zdenka Datheil… Heureusement, certains sont toujours de ce monde. J’ai collaboré avec Jean-Baptiste Valadié à des ouvrages de luxe, et consacré à Dominique Moreau, dans Playboy, un article de trois pages, illustré de ses œuvres.
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Vendredi 5 juillet
Une nuit sur le fleuve
Je ne pratique pas, comme beaucoup, le « culte des seins », lui préférant celui des fesses, surtout les rondelettes. En cours de promenade, je ne me prive pas d’apprécier les souples mouvements qui agitent les blue-jeans estudiantins. J’ai sur les murs de ma tanière quelques dessins d’un maître du genre : Ernest Pignon-Ernest, et d’autres œuvres révélant la même ferveur pour ce que jadis on appelait le « fondement ». L’érotisme s’est infléchi en délectation visuelle. On peut, sans entrer dans un restaurant, rêver devant les menus.
J’aime ranimer en détail certaine scène vécue dans ma jeunesse sur la Dordogne, au cours d’une bleuâtre nuit d’été. Ma compagne de barque me rappelait, par sa chevelure et ses formes de princesse syrienne, une des esclaves nues dans la Mort de Sardanapale, de Delacroix. Nous avons accosté à une rive du fleuve et nous sommes perdus dans une allée d’acacias en fleur qui embaumaient. La pudeur m’impose de ne pas pousser plus avant cette évocation.
Mes rêves m’ont habitué à ces flux de désirs inaboutis depuis les premières vapeurs de l’andropause. Aujourd’hui, je le rappelle, je pratique toujours le culte de la femme mais uniquement sur le plan esthétique. J’avoue, sans en tirer de l’orgueil ni m’en flatter que, dans les préliminaires d’une aventure érotique, j’ai parfois gardé l’arme au pied, laissant ma compagne sidérée concrétiser l’inévitable.
Et moi j’ai le cœur aussi gros qu’un cul de dame damascène…
(Apollinaire).
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Samedi 6 juillet
Week-end à Montréal
Je garde un souvenir mitigé de l’invitation faite à l’école de Brive et aux éditions Robert Laffont, à l’occasion du Salon du livre de Montréal, il y a environ trente ans.
Le voyage par avion a été marqué par une de mes innocentes facéties. Sensible au charme d’une hôtesse, j’ai informé mes compagnons d’un défi : garder jusqu’au décollage mes mains dans celles de cette séduisante créature. À peine les moteurs ont-ils commencé à rugir, j’ai interpellé l’hôtesse et, avec une émotion feinte, lui ai confié que, d’ordinaire, mon épouse me tenait les mains pour m’éviter une syncope, ce que l’hôtesse a fait jusqu’au décollage et un peu au-delà, en abordant le premier nuage…
Au cours de cette fête, l’écrivaine Denise Bombardier avait préparé une série d’interviews. De tout le temps qu’elles durèrent, mon voisin, Daniel Pennac, et moi avons tenu la chandelle. Cette maladresse, volontaire ou pas, nous a-t-on dit, a valu à Denise Bombardier de nombreuses critiques.
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Samedi 6 juillet (suite)
De la musique avant toute chose
Lors d’une émission télévisée sur Mezzo, j’ai assisté à un concert consacré à la Symphonie des adieux, de Haydn où, peu à peu, les instrumentistes se retirent et les chandelles s’éteignent. Cette dramaturgie m’a bouleversé. J’avoue cependant ma préférence pour la musique du XIXe siècle et du début du XXe siècle, jusqu’à Ravel et Debussy.
En revanche j’ai été envoûté, à La Nouvelle-Orléans, par les ensembles de Noirs. Quant au free jazz, cette forme déviant de celle des origines, j’avoue qu’il me brise les oreilles en dépit de quelques belles séquences et à condition que le soliste ait le génie de Louis Armstrong ! Les courants symphoniques du XIXe siècle sont pour moi une telle mine d’émotions que j’y puise tous les soirs sans restriction. Quant à la musique moderne, je n’y vois que grincements de serrures et miaulements, comble d’intérêt – et d’émotion ? – pour les esthètes.
À l’imprimerie, il m’arrivait, en écoutant la machine plieuse de journaux, soumis au rythme mécanique obsédant, de composer dans ma tête des fragments de style classique. Aujourd’hui, sous la douche, à la radio j’écoute de la musique accompagnant mon tai-chi quotidien riche en souvenirs. À Shanghai, du balcon de mon hôtel, j’avais assisté au spectacle singulier de gens du service en rangs d’oignons, se livrant aux mouvements lents et répétés de cette sorte de danse sacrée. On s’y livre encore aujourd’hui, m’a-t-on dit, au pied des buildings chinois.
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Dimanche 7 juillet
L’administration et moi
Aujourd’hui, pas de déjeuner sur la terrasse de Ligneyrac ni de sieste sous l’arbre aux oiseaux : un orage nocturne nous a rafraîchis d’un peu d’air frais. On ne voit surnager de la brume stagnant dans la vallée que la majestueuse citadelle de Turenne.
De retour en ville, plutôt que de poursuivre la rédaction du roman en cours, j’ai consacré quelques heures au rangement de documents administratifs, par avance décourageants de par leur abondance et leur complexité. Rédigés dans une langue qui n’est pas la mienne, la plupart finissent à la corbeille. À Renée revenait le soin de démêler cet imbroglio paperassier. Elle eût été inapte à écrire quelques lignes d’un roman ou d’une nouvelle, mais les chiffres étaient pour elle un langage second dont elle usait sans calculette, palliant ainsi mon incompétence congénitale. J’assurais l’équilibre du budget familial par mon salaire, puis ma modeste retraite et mes droits d’auteur. Ainsi la planète familiale ronronnait.
Cela jusqu’au jour où une opération au cerveau a privé mon épouse d’une large part de ses facultés. Ma fille et moi en avons pris conscience, devant ses erreurs et son incapacité de gestionnaire. C’est à Martine que ces soins ont été dévolus. Je me contente de donner mon aval, par des signatures, à un charabia et à des chiffres qui me passent par-dessus la tête. Je m’interroge sur ce qui adviendrait si l’humanité décidait de revenir à une économie séculaire exempte de ces complexités administratives, sinon au troc. Quant à moi, si je me trouve un jour seul, je ferai de belles flambées de ce fatras, quitte à affronter les foudres de l’administration et finir mes jours en Ehpad.
Je déteste la phraséologie administrative, aussi absconse que les ordonnances de mon médecin, ce qui n’est pas peu dire : comme écrites en cananéen. Je suis devant elles comme devant la pierre de Rosette, mais non pourvu de la clé que Champollion, ce génie, gardait dans sa manche. Pour comble, ces documents, pour la plupart traduits en acronymes, ne m’inspirent rien, sinon l’impression d’être de retour dans les tribus de Lascaux.
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Lundi 8 juillet
Le fatras des pharmacopées
Un magazine m’a informé des propos sommaires d’un certain docteur Bensabat : « S’efforcer de vieillir en bonne santé et devenir son propre médecin. »
Ma santé ? Aux dires des spécialistes, elle est, pour mon âge, « surprenante ». Mon cœur ne donne guère de soucis au cardiologue, mon sang est d’un bon cru et le diabète est à ma botte. Une modeste gorgée de whisky, avec des amis, suffit à dissiper les idées noires. Je fume deux pipes par jour mais j’évite les efforts physiques, me contentant de brèves promenades dans le square, de séances de tai-chi et de gymnastique ou, le matin, aux haltères, devant la fenêtre de ma chambre.
Pourtant je me trouve quotidiennement affronté à des « bricoles », à commencer par une obsession : la calvitie, problème de coquetterie plus que de santé. Mes chutes de cheveux m’occasionnent quelques soucis, conscient que cet hiver stérile ne sera pas suivi d’un printemps généreux. Il ne reste de ma crinière brune et bouclée qu’un voile diffus qui, pour des myopes, peut faire illusion.
En revanche, l’anémie me guette. J’aborde les repas sans appétit, le goût et l’odorat ayant perdu leur intensité. Je « broute » ou « pimpigne » (Renée), et me satisfais d’un demi-verre de vin par repas. Je suis condamné à ne plus faire la différence entre un picrate bas de gamme et un bordeaux de grand cru, quitte à m’attirer les sarcasmes de mon gendre, ce connaisseur. Je regrette cette privation des plaisirs dont je jouissais jadis, tout en veillant à garder à ma cave une honnête réputation.
Je me laisse tenter par la nourriture qui éveille des saveurs remontant aux origines rurales de ma famille : « chabrol », choux farcis, farce dure, tourtous aux rillettes, clafoutis, et j’en passe… Pour des raisons éthiques, je m’interdis la viande… sauf la tête de veau, le boudin ou les rillettes !
En raison de sa confusion mentale, Renée est incapable d’analyser son état de santé, et moi, je me heurte à ce mur. Elle passe son temps à dormir, à feuilleter des magazines, à surtout bavarder avec son amie dévouée, Michèle. Sa surdité nous oblige, pour lui parler, à adopter la voix de stentor des personnages de Feydeau. Ses soins exigent une pharmacopée où je ne vois, à tort sans doute, qu’une sorte de serre pour plantes vénéneuses.
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Mercredi 10 juillet
Qu’attendre de la science ?
Depuis ma jeunesse, je suis obsédé par une phrase de Pascal : « Le silence des espaces infinis m’effraie. » Elle s’est incrustée en moi comme une pierre philosophale, propice à des méditations sans fin. Les projets de conquête spatiale dont on nous rebat les oreilles, l’éventualité d’une future présence humaine sur une lointaine planète notamment, me laissent ironique ou indifférent. Conquérir la Lune, il semble que ce soit comme traverser le pont Cardinal. En revanche, il est probable que nul n’ira vivre sur Mars, et tant mieux ! Trop de dépenses, avec, à la fin du rêve, une amère désillusion. Nous avons mieux à faire sur notre planète qui souffre de tous les maux.
Peu de gens dans mon entourage s’interrogent sur ces mystères d’une immanence troublante : l’origine et la nature du temps, de l’espace et de la matière, principes essentiels et permanents de notre vie. Lorsque j’entreprends de les sonder j’y renonce vite, de crainte d’y perdre sinon mon latin du moins ma raison. Dès lors à quoi bon m’y attarder ? Je vais me contenter d’y hasarder quelques pas, en souhaitant que l’on me pardonne mon ambition et le ton rude et sommaire de ces propos.
Le temps ? Il est immatériel, impalpable et invisible, donc sans début ni fin, mais le maîtriser en le découpant en tranches pour lui donner des limites illusoires est nécessaire à nos conditions de vie, sans que nous puissions lui donner une consistance autre que sous forme d’une montre-bracelet ou d’une pendule, fût-elle de style Louis XV. Cette notion imagée ne peut se justifier qu’en raison de notre existence et de notre conscience.
Prospecter le cosmos, cet espace sans origine et sans horizon, ne mène qu’à cette atroce certitude : l’infini, synonyme de néant. Dans ce domaine, la soif de nos savants est perpétuellement insatisfaite. Ils ont beau inventer et manipuler des véhicules interplanétaires, ils ne découvriront que des planètes mortes dont nous n’aurons que faire, avec pour conséquence de susciter un challenge dangereux entre nations et de creuser des gouffres dans les budgets nationaux. La recherche scientifique ignore les limites du raisonnable…
Avec la matière, nous sommes confrontés à un mystère aussi hallucinant que quotidien. L’image d’un Dieu créateur du ciel et de la terre, démenti à mots couverts par les scientifiques et la majorité de nos semblables, n’est plus qu’une élaboration sommaire et illusoire de catéchisme. Surgira-t-il, le nouvel Einstein qui nous délivrera de nos fantasmes obsédants ? Quant à l’intelligence artificielle, je m’en méfie. Ce n’est pas en perfectionnant des ordinateurs et des fusées qu’on recréera de toutes pièces les éléments essentiels de la condition humaine : raison, sensibilité et créativité. Jamais une machine ne produira un poème, une partition, une œuvre d’art ou une lettre d’amour !
Dans l’un de ses plus beaux romans, Que ma joie demeure, Jean Giono évoque la galaxie « Orion-fleur de carotte », qui faisait rêver Bobi. Les mystères du cosmos rejoignent dans ses œuvres ceux de Provence, mais il y manque l’odeur des fleurs sauvages.
Additif : Je conseille aux amateurs de cosmogonie de lire une somme d’interviews réalisées par Patrice van Eersel, de six philosophes éminents : Le monde s’est-il créé tout seul ? (éditions Albin Michel, 2008). La lecture en est passionnante mais la conclusion décevante peut se traduire par le titre.
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Lundi 15 juillet
Du cinoche de quartier au Technicolor
Ranimée par la télévision, ma passion pour le cinéma se nourrit de nostalgie, avec une préférence pour les westerns ou les vieux polars en noir et blanc, ces jardins de fantômes. Dans les années 30, j’ai assisté, au cinéma des Nouveautés, à Brive, à la projection de La Bandera de Duvivier, avec Jean Gabin dans le rôle d’un légionnaire déjanté en errance dans la casbah d’Alger. S’ajoutait à ma fascination pour cet acteur la brève séquence d’une danseuse nue – du jamais-vu à l’écran.
Durant la dernière guerre, cette salle a projeté – j’ignore par quelle erreur de parcours – un court-métrage montrant les ébats sur canapé d’une créature « dans le plus simple appareil », comme on disait au temps de Molière. Suite à ce scandale, durant près d’une semaine le cinoche a fait salle comble. Lorsqu’on a projeté pendant l’Occupation le film allemand Un amour de Pergolèse, la patronne, Mme Serre, m’a prévenu à mi-voix que ce film était « un peu osé ». La fugace apparition d’un sein de Gretchen enrobé de dentelle m’a déçue, de même que les scènes de harem aux couleurs anémiques du Baron de Münchhausen. J’apprécie peu les premiers films en Technicolor, exception faite des westerns tournés dans les déserts fascinants du Nouveau Monde.
Je suis peu indulgent pour les films français. À quelques exceptions près, il manque aujourd’hui à l’affiche des réalisateurs comme Carné, Duvivier, Rohmer ou Truffaut, et des acteurs capables de se mesurer à Jean Gabin, Gérard Philipe ou Michèle Morgan. Ce qui m’indispose dans les films français contemporains, c’est la qualité négligée de la diction et de la prise de son. Les personnages sont quasiment inaudibles, surtout lorsque s’ajoutent aux dialogues intimes les bruits de la rue et une musique tonitruante, ce qui nécessiterait presque un sous-titrage. Ce cinéma, cependant pas toujours médiocre, me laisse dans l’attente de scénaristes et de réalisateurs dignes des meilleurs anciens crus du Festival de Cannes.
Le cinéma, c’est comme l’amour. Quand c’est bien fait c’est
merveilleux, mais quand c’est mal fait, c’est quand même un petit
peu merveilleux (Stanley Donen).
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Mardi 16 juillet
Ah, la belle-famille !
Je me dois, pour en finir avec mes histoires de famille trop répétitives, d’évoquer brièvement les rapports, sommaires et de stricte convenance, entre la mienne et celle, adjacente, de mon épouse. Si mes parents, revenus de leurs préventions, ont vite adopté Renée, je suis resté sur le seuil de ma belle-famille – celle de mon épouse – où régnait un fils unique, Robert.
Je ne partageais aucune affinité avec ce beauf majuscule ambitieux, jaloux et agressif, qui avait décrété, pour m’humilier, que littérature et journalisme étaient des activités peu « honorables ». Son épouse était une Champenoise irascible, réfractaire aux ébats nocturnes, et sa belle-mère une femme toujours vêtue de noir, morne comme un cierge éteint dans un temple parpaillot.
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Mercredi 17 juillet
Idylle manquée à Mulhouse
J’ai conscience de n’avoir pas été le « mari fidèle » que mon épouse espérait. Si l’idée d’une séparation ne m’a jamais effleuré en raison de sentiments inaltérables, en revanche il m’est arrivé de savourer des vins plus capiteux que l’ordinaire, affadi par le temps. Appelé par mon métier à fréquenter un entourage mixte, j’ai tenu un catalogue de demandeuses plus ou moins fiables et disponibles. Je n’en ai pas abusé, loin des mille e tre conquêtes dont se vantait Don Juan. Ma modeste réputation de membre de la presse régionale, de critique littéraire et d’« écrivain publié à Paris » ajoutait à ma disponibilité sentimentale.
Au cours d’une fête du livre, à Mulhouse, il y a une quinzaine d’années, j’ai eu comme hôtesse à mon stand une adolescente engouée non de mes livres mais de ma personne, avec des signes d’intérêt évidents. À la clôture, elle a tenu à m’accompagner à mon hôtel. Elle est restée debout sur le trottoir, sans doute en attente d’une invitation de ma fenêtre à me retrouver dans ma chambre. Je m’y suis refusé, non – je dois le dire – sans en éprouver quelque regret.
Le lendemain, dernier jour de la fête, un billet empreint d’un romantisme de collégienne m’attendait à mon stand. De retour en Corrèze, j’ai reçu une lettre confirmant sa passion et souhaitant, contre toute logique, lui donner une suite. Je me suis gardé de répondre, d’autant qu’une lettre indignée du papa, mis au courant du caprice de cette innocente, m’a accusé d’avoir « abusé de sa naïveté » ! Cette idylle manquée n’a pas été accompagnée du procès pour détournement de mineure dont on me menaçait.
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Jeudi 18 juillet
Hommage à Cavanna et à Brigitte B. !
Je ne suis pas chasseur et rien au monde ne vaincra cette aversion. Et les abattoirs, objectera-t-on ? Soit, puisque nous sommes classés « espèce carnivore », mais les mauvais traitements faits aux animaux m’exaspèrent. Quant à la chasse, le fait de massacrer la faune sauvage s’oppose à la morale.
Il me semble parfois entendre la chorale des « porteurs de flingue » m’accusant d’un excès de sensibilité et de mon opposition à une pratique remontant aux origines. Je partage ces humeurs avec Cavanna. Dans la préface de Chasse et Pêche (éditions Glénat), l’illustre humoriste annonce d’emblée la couleur, et sans chichis : « Je déteste la chasse et les chasseurs, ces assassins du dimanche sanglés dans des déguisements de guérilleros… » Avec Brigitte, la diatribe est moins violente, mais plus efficace. Comme eux je nourris l’espoir de voir un jour la chasse de plaisance interdite, sinon celle du ball-trap « à la casquette » pratiquée par le Tartarin d’Alphonse Daudet sous les murailles de Tarascon.
J’abhorre par-dessus tout la chasse aux éléphants, gorilles, rhinocéros et autres grosses bêtes. Comment imaginer les savanes de l’Inde et de l’Afrique noire sans ces mastodontes témoins des temps anciens ? Je souhaite que l’on sanctionne plus sévèrement braconniers et marchands d’ivoire. Nous devons pour l’heure nous satisfaire des réserves animalières – hélas ! – pour assurer la fragile postérité de la faune sauvage.
Je voue la même détestation à la corrida, depuis qu’en Espagne j’ai assisté pour la première fois – à la télé – à ce spectacle et suis resté écœuré par le comportement des aficionados ivres de chaleur et de cerveza. La Catalogne a fait preuve d’humanité en interdisant la corrida. Je déteste les peintures de Picasso et les livres de Montherlant, Jean Cau, Blaise Cendras, Hemingway et autres « fanas » qui tendent à faire de cette ignominie une réplique des mystères minoens !
Dégoût de tuer… Je ne chasse plus ! (Jules Renard).
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Vendredi 19 juillet
Passage d’un ange
De nos jours, chercher dans les dictionnaires ou les encyclopédies littéraires les titres d’œuvres de la romancière, féministe et libertaire, Françoise d’Eaubonne serait temps perdu, la valeur ne s’accompagnant pas toujours de la notoriété.
J’ai rencontré Françoise à Brive, un beau soir d’été pendant la dernière guerre, alors qu’elle occupait avec un groupe d’étudiants la terrasse d’un café. Le thème de leurs entretiens animés portant sur la littérature, je me suis informé de l’identité de la jeune femme qui présidait aux débats.
Françoise d’Eaubonne était l’auteure d’un recueil de poèmes, Colonnes de l’âme (éditions Itinéraires, 1942), avec une préface de Joë Bousquet, écrite de sa main d’infirme. Elle naviguait dans l’entourage du grand poète, retrouvait Paul Éluard, André Gide, Paul Valéry, dans la chambre obscure de Carcassonne où Bousquet, blessé en 1918, recevait leur visite et écrivait ses romans, poèmes et essais. Françoise était devenue sa compagne préférée.
À la tombée du jour, l’égérie du groupe proposa une excursion dans les parages de la ville, à Aubazine, dans une vieille Peugeot, lestés de quelques sandwiches et de bière. Françoise, au volant, m’a fait asseoir près d’elle.
— Je viens, me dit-elle, d’apprendre que tu es poète, romancier et que tu te plais en province ! Voilà qui m’intéresse. Parle-moi de toi.
Un quart d’heure m’a suffi pour satisfaire à cette requête. J’y ai pris moins de plaisir qu’à la vue de cette créature qui, dans sa tenue estivale négligée, chevelure blonde ruisselant sur ses épaules, profil de vierge à la Titien, me fascinait. Elle me demanda de déclamer un de mes poèmes, reprit le dernier vers et me tapota la cuisse.
— Michel, s’écria-t-elle, tu es des nôtres ! Il faudra que nous parlions tout à l’heure. Le bruit du moteur est assourdissant !
La bagnole rangée devant le monastère d’Aubazine dans la pénombre crépusculaire, nous avons pris à pied, après avoir englouti nos sandwiches et bu une canette, l’âpre chemin menant au sommet de la colline et à la table d’orientation, dans la joyeuse débandade menée par Françoise. Durant ce long trajet, elle a insisté pour que je reste près d’elle, un bras autour de ma taille.
La table d’orientation, émergeant d’un cromlech, dominait un immense espace ponctué de lumignons, avec au loin le parterre lumineux de la ville. Alex a pris sa guitare pour accompagner une chanson de Léo Ferré, je crois, reprise en chœur. Soudain hissée sur la table, Françoise s’est mise à déclamer ses poèmes. Cette image ineffable, semblable à une assemblée apollinienne sur le mont Olympe, m’a bouleversé. Une des filles a brisé l’enchantement :
— Il est minuit les enfants, et l’orage menace ! Une dernière gorgée de bière et en route, mauvaise troupe !
Sur le chemin du retour illuminé d’éclairs lointains et alors que quelques gouttes annonçaient une chaude averse, Françoise, un peu ivre, s’est arrêtée, m’a pris dans ses bras, m’a embrassé à pleine bouche et m’a glissé à l’oreille :
— Michel, il m’aurait plu de passer la nuit là-haut et de faire l’amour avec toi au milieu du cromlech.
J’ai maîtrisé un rire et lui ai rendu son baiser.
— Françoise, tu n’es pas sérieuse. Nous aurions pu être victimes de la foudre, fréquente sur ces sommets.
— Et alors, s’est-elle exclamée, nous aurions fait la une des journaux et des magazines ! On aurait parlé de nous comme de nouveaux Amants de Venise, le roman de Maurras, consacré à Alfred de Musset et George Sand…
— … ou des Amants malheureux, du comte de Comminges !
Nous avons, sans conviction, échangé nos adresses : la mienne au journal et celle de Françoise à Carcassonne, dans la chambre noire de Joë Bousquet. Elle ne m’a jamais écrit, sans doute occupée à rédiger son premier roman, Le Cœur de Watteau, qui avait intéressé un éditeur et fait parler d’elle dans le cénacle de la critique germanopratine.
Mon amour est traître en toute chose / Que périssent dans le Sud
ou l’Armor / Les tours de la Loire et la passerose… / Car rien n’est
perdu s’il reste la mort (Françoise d’Eaubonne, Colonnes de l’âme).
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Samedi 20 juillet
Séquence voyages
Aucune nostalgie ne résiste mieux à l’usure du temps que celle des vacances, notamment lorsqu’on a feuilleté à l’école primaire l’Atlas classique, de Schrader et Gallouedec, et rêvé d’une planète aux frontières obsolètes, où des continents allaient plus tard être bouleversés par des guerres et des révolutions, dont nous ne pouvions concevoir la nature ni l’ampleur.
J’ai reçu, il y a trente ans, un cadeau somptueux du Grand Livre du mois, relatif aux ventes importantes de mes ouvrages. Il m’offrait une quinzaine aux Caraïbes pour deux personnes, une croisière pour milliardaires à laquelle mon épouse et moi n’aurions jamais osé rêver.
Lorsque le paquebot faisait escale, une fête folklorique nous attendait dans le port, comme pour célébrer une ambassade au temps des expéditions coloniales. Aujourd’hui, ces émotions hantent encore mes nuits, mais mon horizon se borne à une cour de récréation, à un jardin public et à la Poste centrale qui, la nuit, constellée de lumières, me donne l’illusion rétrospective d’un paquebot ancré dans un port des Antilles.
Les voyages prouvent moins de curiosité pour les choses que l’on
va voir que l’ennui de celles que l’on quitte (Alphonse Karr).
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Dimanche 21 juillet
Itinéraires urbains
La rue de l’Hôtel-de-Ville était dans notre cité, avant la dernière guerre – en toute modestie –, ce que les Champs-Élysées sont à Paris. Le dimanche soir les élégances sortaient des penderies de quoi parader. On s’habillait pour « faire la rue l’Hôtel-de-Ville » à pas lents, avec ostentation. La foule qui se divisait en deux courants, montant et descendant, entre la place de la Collégiale et le boulevard circulaire, me rappelait les entractes dans les promenoirs des grands théâtres. On s’y saluait d’un courant l’autre, il s’y nouait des rencontres, et l’on ne s’arrêtait que pour prendre l’apéritif au Café de Brive… Cette voie majeure a peu à peu perdu de son pittoresque et de son importance. Le dimanche soir, on rentre chez soi, après le match de rugby au Stadium, pour regarder la télévision.
Autre artère majeure : la rue Toulzac. Elle débute devant la Collégiale et, par une majestueuse perspective, laisse entrevoir en ligne droite le pont Cardinal et l’avenue de Paris. Ma mère me conseillait, quand je courbais l’échine, de me tenir droit « comme la rue Toulzac un jour de pluie » ! Dès les années 60, cette voie un peu tristounette est devenue le temple du dieu Commerce, avec une prédilection pour les fringues. On y vient de tout le département et d’ailleurs satisfaire aux exigences de la mode.
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Lundi 22 juillet
Deux grands philosophes en Corrèze
Mes liens avec le monde culturel ont toujours été ténus en raison de mon exil volontaire loin de Paris, où tout se fait et se défait, mais où il convient d’être présent de temps à autre pour éviter de sombrer dans l’anonymat. Invité à des émissions de télévision, notamment par Bernard Pivot, Claude Villers et François Busnel, je me devais d’obtempérer malgré mes réserves à « parler dans le poste », comme disait André Gide.
Après l’Apostrophes de Pivot, des passants me souriaient comme devant une vedette de la chanson. Dans un restaurant, le maître d’hôtel nous a réservé sa meilleure table. Ma prestation, au côté de l’auteur américain Gore Vidal, n’a pas déçu, m’a-t-on dit.
J’aurais pu tirer quelque intérêt d’un entretien entre les philosophes Gabriel Marcel et Marcel Conche, mais ils ne se sont jamais rencontrés, du moins en Corrèze, à mon grand regret.
Gabriel Marcel, propriétaire d’un castelet voisin, effectuait de lentes promenades solitaires qui le menaient parfois au chemin accédant à notre demeure de Ligneyrac. Pour reprendre son souffle il s’asseyait sur une souche. C’est là que ma mère a rencontré ce gros homme poussif, aux cheveux blancs, à l’aspect austère. De quels sujets pouvaient-ils bien nourrir leur conversation ? Sûrement pas de Kierkegaard ou de Nietzsche, mais sans doute de la vie dans notre campagne et de leur condition physique. Ces entretiens se sont poursuivis de temps à autre, si bien que nous disions – en plaisantant – que « cela pourrait finir par un mariage ». Gabriel Marcel est décédé quelques années plus tard, en 1973, à Paris.
Marcel Conche et moi avons le même âge, à quelques mois près, ce qui m’a incité, après avoir lu Corsica (éditions PUF), à lui proposer une rencontre dans sa résidence proche de Beaulieu-sur-Dordogne. Je lui ai écrit ; il a accepté de me recevoir, avec un plan à l’appui.
Nous avons mis plus d’une heure, Martine et moi, pour trouver son repaire, si bien qu’il nous a fait grise mine. J’avais l’impression, devant ce vieil homme bourru et peu loquace, de déranger Diogène dans sa tanière. De tout le temps que dura notre entretien, il n’a fait que marmonner des commentaires sur l’édition, sans daigner me remercier de mes présents : mon dernier roman dédicacé et de la liqueur de nèfle, son fruit préféré.
Ma vénération est demeurée intacte pour ce philosophe connu dans le monde entier, qui a choisi de finir ses jours sur sa terre natale. J’eusse aimé qu’il me parlât plus longuement de sa vie et de son œuvre, mais je ne le reverrai sans doute jamais. Nous sommes sur la même ligne de départ pour les cérémonies du centenaire, si nous y accédons…
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Mercredi 24 juillet
Blaise Cendrars et le Transsibérien
Trois jours sans rien écrire, non par impuissance physique ou intellectuelle mais du fait d’un état comateux sans cause précise. D’ordinaire, à peine installé devant mon ordinateur, je renoue sans peine avec le chapitre en cours. Ces derniers temps, je me suis senti baigné dans une singulière inertie, comme si je me trouvais seul dans le Transsibérien de Blaise Cendrars.
Il m’est arrivé maintes fois, en achevant un roman, de me sentir dépossédé. Après avoir vécu durant des mois en présence de personnages réels ou fictifs, je me retrouve sur un quai de gare, en proie à une oppressante solitude. Signe d’une rupture définitive avec mon travail, ou un banal caprice métabolique ?
C’est au cœur même de la vie que Cendrars est ancré. Il est le
plus actif des hommes, et cependant serein comme un lama tibétain
(Henry Miller).
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Jeudi 25 juillet
Première flambée érotique d’un puceau
En feuilletant un magazine féminin, mon intérêt a été retenu par des faits relatifs à la mode. Elle est de moins en moins consacrée à ces sinistres squelettes ambulants issus des ateliers de Dior ou de Chanel. Ces modèles ont confirmé ma préférence pour les femmes enveloppées.
Ces observations m’ont rappelé la célibataire à laquelle, durant la guerre, mes parents avaient loué deux pièces vacantes du deuxième étage. Pulpeuse, visage monolithique, regard d’un Orient glauque, Mathilde nous rendait fréquemment visite et parfois partageait nos repas.
J’éprouvais à cette époque les prémices de la « bandaison » (Brassens), quand un matin, en l’absence de mes parents, Mathilde a fait irruption alors que j’achevais ma toilette. Elle-même, en ayant fini avec la sienne, était à demi nue sous une robe de chambre laissant ignorer peu de chose de ses charmes. Assise près de moi au bord du lit, elle a évoqué ses rapports avec la société locale, ce qui m’importunait moins que le cil que j’avais dans un œil et qui me privait de jouir pleinement de sa présence. Elle a pris ma tête entre ses mains et, à petits coups de langue, m’a libéré de l’importun. Je me suis senti à la fois pantelant de désir et prisonnier, comme un insecte capturé par un népenthès. Avait-elle l’intention, en me déniaisant, de faciliter l’entrée du puceau dans le temple des plaisirs érotiques ? Mon vertige dissipé, j’aspirais à une initiative venant d’elle, ma timidité congénitale me l’interdisant. Mathilde m’a embrassé sur la bouche en se retirant, avec un rire ironique, laissant ma bandaison pantelante.
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Vendredi 26 juillet
Les amis les plus rares et les meilleurs
Je ne regrette pas d’avoir renoncé à la décision qui nous avait effleurés, Renée et moi, il y a quelques décennies, de monter avec armes et bagages dans le Capitole, en direction de Paris et sans billet de retour. J’ai préféré me livrer au tacot régional fictif qui m’a déposé non sur une voie de garage, mais dans une résidence provinciale conforme à mon confort et à mes habitudes.
Il s’était trouvé deux « sirènes » qui, accrochées à ma barque, m’invitaient à les rejoindre : Georges Mamy et Jean Barial, journalistes corréziens installés à Paris.
J’ai connu Georges Mamy à l’école primaire, comme en témoigne une très vieille photo. Nous étions, m’a-t-on dit, les « plus beaux de la classe », mais lui le bon élève et moi le cancre. Bien des années plus tard, ayant appris ma condition d’écrivain et surtout de journaliste, il a sonné à ma porte. Entre deux rasades de whisky il m’a proposé – ce sont ses propres mots – « de rompre les amarres et de faire voile sur Paris ». Éditorialiste du Nouvel Observateur, sommité dans le domaine de la presse, il préparait une biographie d’un Premier ministre socialiste décédé, son ami Guy Mollet, et un recueil sur les vieux métiers de notre province : deux ouvrages pour lesquels il souhaitait mon aide. Ces deux projets n’ont pas eu de suite, malgré l’aide de son épouse canadienne, mais il a continué à faire la critique de mes romans dans son journal. J’ai eu du mal à le convaincre de l’inanité de la chance qu’il m’offrait, mais il ne m’en a pas tenu rigueur. Sa mort prématurée m’a profondément affecté. Je le tiens toujours comme mon ami le plus fidèle et le plus précieux.
Alors qu’il travaillait au Parisien libéré, Jean Barial retrouvait fréquemment sa maison familiale située à Donzenac, une commune voisine, et venait à chacun de ses séjours me rendre visite à La Montagne ou à mon domicile. Le jour où il m’avoua qu’il se proposait de me faire incorporer dans la rédaction de son journal, je lui fis la même réponse qu’à Georges Mamy. Alors que je me trouvais à Paris pour une séance de dédicaces de mon dernier roman paru, je lui rendis visite à son journal et fus reçu dans le bureau du directeur. Ce dernier me confia le plaisir qu’il aurait à m’intégrer dans son équipe, non dans la rubrique des arts et lettres, mais dans celle des faits divers ! Je lui promis de réfléchir, mais persuadé que ma visite avait été inutile. Tout comme Georges, Jean ne m’a pas privé de son amitié et a continué à parler de mes romans dans son journal. J’ai regretté sa disparition, peu de temps après celle de Georges.
Ayant échappé à Charybde et à Scylla, j’ai retrouvé une mer sereine propre à ma nature et à ma tâche. Si j’avais accepté l’une ou l’autre de ces propositions, j’aurais fait naufrage dans la Seine.
L’homme a peu d’amis, mais c’est un bonheur s’il en a
(Napoléon).
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Samedi 27 juillet
Une « école » sans maîtres
Un coup de fil de mon ami, l’écrivain Jean-Guy Soumy, a contribué à dissiper mes humeurs matinales. Nous faisions partie, aux éditions Robert Laffont, d’un groupe informel dont les membres avaient la même origine provinciale et le même éditeur. Nos relations donnaient lieu à des agapes avec nos épouses, dans une ambiance joviale.
Journaliste et écrivain renommé, Jacques Duquesne, dont l’épouse était d’origine corrézienne, a fait de notre « bande », sans nous en prévenir, l’objet d’un article en pleine page avec photo couleur dans Le Point. Titre : L’école de Brive est née. La presse et les médias se sont emparés de ce phénomène, jusqu’au jour où ces « provinciaux » furent jugés prétentieux et surtout encombrants, par leur présence insolente dans les gondoles des libraires.
Les élèves de cette école animée par Jacques Peuchmaurd, directeur littéraire chez Laffont et lui-même romancier : le regretté Denis Tillinac, Claude Michelet, Christian Signol, Gilbert Bordes, Colette Laussac, Yves Viollier et moi-même, sont aujourd’hui, sinon célèbres, du moins appréciés par un lectorat fidèle. Certains ont migré vers d’autres maisons d’édition et nos liens se sont distendus.
Me revient en mémoire le propos pertinent de Denis Tillinac : « On trouverait en Corrèze autant d’écrivains que de veaux sous la mère… » Il est vrai qu’il ne se passe pas une semaine sans que La Montagne ne mentionne les ouvrages de nouveaux écrivains corréziens, publiés le plus souvent à compte d’auteur, sans une école pour encourager leurs débuts.
Je me suis interrogé sur le « phénomène » que constitue cette prolifération littéraire. L’attachement au terroir, sans doute, mais pour certains écrivains reconnus, qui figurent sur les listes des magazines, le mystère prend corps. Je pense à Pierre Bergounioux, Denis Tillinac, Claude Duneton, Robert Margerit, Richard Millet…
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Dimanche 28 juillet
Ultime rencontre avec Robert Laffont
L’émotion m’étreint au souvenir de mon dernier rendez-vous avec Robert Laffont, à son domicile parisien de la rue Pierre-Nicole, où il m’avait invité à partager son déjeuner sur la terrasse. Il a mangé du bout des lèvres, bu de l’eau, parlé peu et à voix basse, regard en demi-lune, me laissant le soin d’animer un dialogue laborieux. J’eusse aimé qu’il m’informât de la marche de sa maison d’édition, qui, hélas, battait de l’aile. Il s’est contenté de me poser des questions sur ma condition de vie en province et d’évoquer mes romans à venir.
Je n’ai pas tardé à comprendre son intention de m’intégrer dans sa maison, à un poste administratif, ce qui dépassait mes compétences et m’aurait contraint à plier bagage pour Paris, ce que je ne souhaitais pas. Durant ces modestes agapes, mon regard est resté attaché au dôme voisin du Val-de-Grâce enveloppé d’une brume de chaleur moite : une image gravée dans ma mémoire. Robert, comme nous l’appelions, est décédé peu après cet entretien stérile. Il a été un des rares éditeurs à me témoigner une confiance et une amitié sincères et efficaces.
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Lundi 29 juillet
Écrit à l’encre grise
De plusieurs jours d’un temps pluvieux, il ne reste ce matin au bas du ciel qu’un échouage de serpillières mal essorées. Des bourrasques d’un vent chaud de sud-ouest s’époumonent encore dans les arbres du jardin pour une leçon de gymnastique. L’une d’elles a ouvert en grand la fenêtre de mon bureau, dispersant mes « paperolles » sur la moquette.
Au terme de ce fâcheux incident et suite à la lassitude éprouvée pour le réparer, j’ai été saisi du regret de ne pas avoir donné à mon bureau l’image d’une pelouse envahie par une volée de feuilles mortes. À quoi bon, me suis-je dit, avoir remis de l’ordre dans cet énorme fatras qui, à l’évidence, ne me sera guère utile, ma carrière littéraire touchant à son terme dans une indifférence proche de la gérontophobie ?
Certaines notes de mes carnets me paraissent écrites par quelqu’un d’autre que moi, et souvent avec des prétentions philosophiques qui auraient fait sourire mes instits de l’école primaire. Les anciens poèmes retrouvés dans ces débris évoquent en moi, sinon une passion toujours vive pour la poésie, du moins, pour la plupart, une maladresse juvénile.
À la suite, sans doute, des remèdes préludant à une intervention chirurgicale, je m’ébroue aujourd’hui dans ce que, dans la Russie du Tchernoziom, on appelle la raspoutitsa, cette boue accompagnant un dégel. Aujourd’hui, je n’ai d’autre recours que de reprendre le fil de mon dernier roman resté en panne depuis deux jours, où je vais sans doute me vautrer comme un chat affamé.
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Mardi 30 juillet
L’agneau noir et sa famille
J’ai retrouvé, dans un lot d’archives reconstituées la veille, l’original d’une caricature de mon père, signée Jean Vialle, parue dans La Corrèze des années 40. En blouse noire, composteur en main et toujours cigarette au bec, il « lève la lettre » – par plaisir je suppose – comme dans ses débuts de typographe, à Paris. J’éprouve pour lui une vénération non exempte de rancune, mais il me considérait comme l’« agneau noir » des Écritures, ou, comme le disait ma mère, un « cache-nid » : un exclu. Je rappelle qu’en m’inscrivant à l’école industrielle plutôt qu’au lycée, il m’a contraint à prendre le deuil de la culture classique à laquelle, de par mes goûts, tout me portait.
J’ai pallié tant bien que mal cet excès d’autorité en garnissant les étagères de ma chambre de livres classiques, prose et poésie. Dans la plupart d’entre eux, je n’ai fait que grappiller de quoi nourrir mes brumeuses méditations.
Un mystère plane sur notre famille. Ma grand-mère paternelle a quitté le Périgord dans sa jeunesse pour entrer comme lingère dans une famille parisienne du « beau monde ». Elle m’a raconté peu avant sa mort qu’on y recevait des célébrités, notamment le poète François Coppée, de l’Académie française, qui s’était épris de ce beau brin de fille. Lui a-t-elle cédé ? Toujours est-il qu’elle est revenue au pays, m’a-t-on dit, pour y accoucher de mon père. En tête à tête, en cassant des noix dans sa mansarde pour accroître la modeste pension que lui livrait son fils, elle évoquait pour moi seul le souvenir ému de son « célèbre poète ».
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