Inventaire avant fermeture
Septembre
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Mardi 3 septembre
Plaisirs et pièges de l’écriture
Quel est l’inventeur du calendrier, et qui a eu l’idée de donner aux quatre mois de fin d’année une finale en bre ? C’est funèbre et macabre, brrr… Quel savantasse a changé le calendrier révolutionnaire du poète Fabre d’Églantine pour le sinistre calendrier grégorien ? Il mériterait la guillotine !
Comme dans la chanson, « j’ai la mémoire qui flanche ». À vrai dire, elle a toujours été pour moi une source de déboires, avec, aujourd’hui, une tendance à faire remonter du passé des événements mineurs et à provoquer des oublis dans les actes importants.
L’ouvrage sur lequel je comptais pour la documentation d’un roman en cours est introuvable. J’ai perdu des heures à le chercher, parfois à l’escabeau, jusqu’aux étagères supérieures, au risque d’un vertige et d’une chute.
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Samedi 6 septembre
Une rupture dramatique
Un mot de Lou Andreas-Salomé, la maîtresse de Nietzsche et de Rilke, au moment de la mort de ce dernier, m’est revenu en mémoire alors que je triais le courrier familial : « Si tu veux avoir une vie, vole-la ! » Elle parlait d’expérience. Elle ne volait pas : elle pillait.
Si mon père m’a volé plusieurs décennies de ma vie, je ne me suis libéré de son autorité aveugle qu’au prix d’une rupture. Je l’ai informé par lettre de cette décision. Il m’a répondu de même, avec des accents pathétiques. Ayant achoppé sur le caractère « irrévocable » de ma lettre, il n’a pas tenté de me faire abandonner mon projet, mais en a souffert atrocement. Ma mère m’a dit l’avoir surpris alors qu’il s’apprêtait à se trancher la gorge avec sa lame de rasoir. J’en fus bouleversé, mais je devais répondre au contrat m’introduisant dans la presse régionale, où j’avais la ferme intention de vivre enfin ma vie en préservant mes goûts et mes ambitions. Le journalisme, même dans des publications mineures, me convenait, d’autant que j’allais y jouir d’un temps de loisir appréciable, d’une expression libre et d’un vrai salaire succédant à l’argent de poche que mon père me versait chaque semaine.
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Samedi 7 septembre
Avant la première communion
Le Petit Prince… C’est l’appellation dont on m’affublait au cours de mes promenades à La Baule, entre Francine et Georges, enfants de l’illustre journaliste parisien Henri Fabre, client et ami de mon père, directeur du magazine Les Hommes du jour. Les personnalités de la politique, de la littérature, des arts et des variétés aspiraient à voir leur « binette » en couverture. S’il allait souvent à La Baule, c’était surtout pour jouer au casino, où il retrouvait le « grand monde » de la capitale. Il nous avait ouvert, à ma mère et à moi, sa villa, proche du grand hôtel L’Hermitage. Sur une photo de ces vacances, je suis beau, mais comme on l’est à douze ans : minceur d’insecte, visage pommelé, abondante chevelure brune et bouclée.
Résultat d’une virilité anormale ? Je ne puis en juger, mais c’est avant le certif que j’ai ressenti les premiers effluves érotiques. Dans l’atelier d’imprimerie, je me glissais comme un rat sous la table des plieuses du journal pour reluquer leurs jambes, sans imaginer en tenter l’escalade.
Un soir à la même époque, ma mère invita à dîner notre locataire, Mme Rita, native du Rouergue mais de type espagnol, la trentaine épanouie, dont je m’étais épris depuis peu. Après le dessert, j’ai exigé qu’elle partageât mon lit. Les éclats de rire accompagnant ce caprice ne m’ont pas désarmé. Rita a dormi à mon côté, dans le plus simple appareil. Au petit jour, alors qu’elle dormait encore, j’ai soulevé le drap et, au comble du ravissement, j’ai vu apparaître un de ces culs qui obsédaient tant Apollinaire. Cette sublime créature figure avec moi sur une photo prise durant les Foires franches.
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Dimanche 8 septembre
Une journée perdue
L’automne est bien là. Hier, la ville baignait dans une brouillasse grisâtre laissant à peine émerger le clocher Saint-Martin. Ayant ouvert ma fenêtre donnant sur le square, je me suis frotté les yeux : plus de verdure mais une sorte de taie me cachant le paquebot de la Poste centrale.
Je n’écrirai rien d’autre aujourd’hui. En dépit de mon confinement volontaire, le temps se charge sur moi d’influences tantôt fastes, tantôt néfastes. Je vais sans doute devoir passer celui qui m’attend, avec au programme : petits sommes, lectures faciles et musique légère. En quelque sorte, une journée perdue. Après tout, comme me dit mon épouse, je ne suis pas « aux pièces ».
J’aurais eu pourtant une occasion propre à évacuer cette morosité. Une lettre d’une ancienne connaissance, un artiste peintre ayant renoncé à la capitale, m’invite à visiter son nouvel atelier, proche de chez moi. Il y a vingt ans, j’aurais répondu avec fougue à cet appel, mais, ayant passé le cap des quatre-vingt-dix ans, je vis sous la menace de cette épée de Damoclès : un malaise et sa suite…
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Jeudi 12 septembre
Brève rencontre avec « Cécile de la Folie »
Quand j’appris, étant encore journaliste, que l’inspiratrice de Marc Chadourne pour Cécile de la Folie (prix Femina 1940) était encore de ce monde, l’idée m’est venue d’une interview.
Thérèse X. vivait dans une maison de retraite de Beaulieu-sur-Dordogne. À ma grande surprise, elle avait conservé ses facultés mentales et une bonne part de sa mémoire. Le piano ayant été sa passion, elle en palliait l’absence par un ruban d’étoffe sur lequel elle agitait ses doigts. Remplaçant le son par sa voix chevrotante, elle a interprété un Prélude de Chopin, puis s’est levée pour préparer du thé dans la pièce voisine. Au retour, porteuse d’un plateau, elle s’est entravée dans le tapis et s’est affalée en éclatant de rire. Je lui ai porté secours et, tous deux accroupis, nous avons ramassé les biscuits et épongé la moquette.
Revenue de ses émotions, elle m’a raconté ses rapports avec Marc Chadourne, dont j’ai fait un article avec photo pour La Montagne. Thérèse de Laulerie, alias Cécile de la Folie, est décédée quelques années plus tard. J’avais été le seul à la faire revivre.
L’amour a ses fantômes, le rêve ses morts qui n’ont jamais fini de
vivre. Là était son destin de recluse ; il semblait qu’elle ne vécût que
pour attendre (Marc Chadourne).
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Vendredi 13 septembre
Carnaval en Louisiane et autres joies
L’année 1993, j’ai soumis à Jacques Peuchmaurd, directeur littéraire chez Laffont, le projet d’une épopée des premiers occupants de la Nouvelle-France, soit le Québec de nos jours. Il m’a répondu que cette histoire n’intéresserait personne. Je l’ai proposée à Jeannine Balland qui a publié mon roman aux Presses de la Cité sous le titre Les Tambours sauvages. Sa vente favorable m’a incité à lui donner une suite logique avec notre autre ancienne colonie du Nouveau Monde, la Louisiane. Titre de ce deuxième ouvrage : Louisiana. Il parut en 1996, confirmant le succès des Tambours sauvages. Les deux volumes comptaient plus de mille cinq cents pages. Une opulente documentation et des séjours à Montréal et à La Nouvelle-Orléans m’ont permis d’en venir à bout.
Après la publication des Tambours sauvages, nous nous étions embarqués, Renée et moi, pour le Mississippi, contrée présente au second tome. Changement de décor : croisière en bateau sur le fleuve, concerts de jazz dans des cabarets enfumés, promenades dans une ville empreinte d’un riche passé colonial, visite des villas patriciennes du temps de l’esclavage, émergeant des bayous. À table, nous avons savouré des monceaux d’écrevisses géantes, des filets d’alligator et des tartes aux bleuets, nos myrtilles…
C’était le temps du carnaval. Malgré les dangers que cela comportait, je n’ai pu résister au plaisir d’assister – seul – à une fête dans un district majoritairement noir. J’en suis revenu ébloui par la somptuosité des costumes multicolores, la musique et les voix étourdissantes. De danger, point, mais alors que je m’étais mêlé au défilé, deux splendides Noires aux chevelures flamboyantes s’étaient accrochées à mes bras.
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Mercredi 18 septembre
Saveur orange de Noël
Ce matin j’ai reçu du maire de Curemonte, bourgade proche de mon domicile, une demande de préface pour un opuscule destiné au tourisme. J’ai accepté. Ce texte d’une page a été expédié sans peine. J’ai gardé un souvenir inaltérable de mes relations avec le cinéaste Jean-Louis Lorenzi et avec ses acteurs au cours du tournage, dans cette commune, d’une adaptation pour France 3 de mon roman L’Orange de Noël.
Je pourrais faire un livre des préfaces que j’ai rédigées – à titre bénévole, cela va de soi – pour des ouvrages concernant les « trésors » de notre province ! Il n’est pas toujours facile de montrer en filigrane, même avec une ferveur mezza voce, l’intérêt que peut susciter une chapelle en ruine, une auberge généreuse, un ancien moulin ou un hôtel des postes rénové, en évitant le vocabulaire stéréotypé de certains Offices de tourisme : « village lové dans son écrin de verdure, rivière bondissante et capricieuse… ».
Pourtant, je sais gré à ces institutions d’avoir donné un bel élan au tourisme, par leurs publications et leurs services. Elles ont succédé à des syndicats d’initiative qui n’avaient rien de syndical ni d’initiative. Elles nous font oublier les cartes postales de jadis montrant la gare, la mairie et l’école primaire, éléments peu susceptibles d’intéresser les randonneurs d’aujourd’hui.
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Mardi 24 septembre
Peut-on encore « parler croquant » ?
(Claude Duneton)
Reçu ce matin la revue régionaliste Lemouzi. Il m’arrive d’y lire avec difficulté certains textes écrits dans un « patois » local. Aujourd’hui, on parle encore et on écrit en occitan, hélas, sans parvenir à convaincre le grand public.
J’use mal de cette langue mais j’arrive à la comprendre. Au cours d’une émission de télévision de Claude Villers, Tous aux abris, j’ai été contraint d’en faire usage. Le programme consacré à mon ouvrage sur Henri IV m’imposait de lire au micro une page extraite de la correspondance amoureuse du souverain. Je l’avais oubliée à l’hôtel ! Sans me démonter, j’ai entonné un couplet d’une de nos vieilles chansons patoises, et le public m’a applaudi.
Ma mère, Flavie, avait une sœur, Thérèse, qui nous rendait parfois visite. Elles ne pouvaient oublier le temps où, adolescentes et de condition misérable, elles battaient la campagne, pieds nus dans leurs sabots, pour laver et ravauder (« rapetasser ») chez les riches, avec dans leur « cabas » une pomme et une tranche de pain de seigle rassis. Dès qu’elles se retrouvaient, à l’occasion des repas de famille, elles faisaient bande à part pour s’entretenir, en patois, de leurs souvenirs. On plaisantait en les comparant à un « attelage ».
Au petit matin, j’ai parfois du mal à m’arracher à la somnolence prolongeant mon sommeil. Il existe peu de rapports entre cet état brumeux et mes rêves qui, eux, ne sont que galimatias et redondances. En revanche, la somnolence, en mêlant quelques reliefs nocturnes à des faits réels, établit un dialogue avec mon double.
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Vendredi 27 septembre
Vive le rugby !
Le sport m’a rarement intéressé. Dans ma famille, entre mon père et mon demi-frère, animateurs du club de rugby local, je demeurais absent à leurs conversations. J’avoue pourtant une attirance pour ce sport. Au temps des culottes courtes, mon père, me prenant par la main, le dimanche, m’amenait au Stadium, et il m’arrive encore de prendre plaisir à suivre des matches de rugby à la télévision.
Je déteste le football, cette exhibition de manchots, domaine du vedettariat outrancier. Le fait que, de par son jeu de jambes, un joueur devienne richissime me révolte. Cette « géométrie en action » est pour moi synonyme d’ennui. En revanche, j’apprécie dans le rugby le fait qu’il s’y passe toujours « quelque chose », qu’on assiste à des affrontements dignes de gladiateurs désarmés. Ces athlètes sont respectueux de leur public, lequel s’abandonne à l’exaltation mais jamais à la violence, même au cours des finales internationales. Lors de matches de foot, la police est souvent débordée.
Notre club a célébré son centenaire par un somptueux album, illustré de photos en noir et blanc, où figurent mon père et mon demi-frère. J’ai été sollicité, ainsi que mon ami, hélas depuis disparu, Denis Tillinac – mieux informé que moi, j’en conviens –, pour en rédiger les préfaces.
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