Inventaire avant fermeture
Mai
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Mercredi 1er mai
Le social ou le politique ?
Naguère, mon journal m’astreignait à assister aux manifestations marquant la célébration du Travail. Une véritable fête avec discours, défilés à travers la ville, chansons et libations, auxquelles je me mêlais volontiers pour en assumer la relation, mais aussi par conviction civique. Aujourd’hui, ce que je pourrais apercevoir de ma fenêtre de cette « fête » n’est qu’une sorte de morne procession laïque, mais avec toujours une agressivité inaltérable contre les gouvernements, qu’ils soient de droite, de gauche ou du milieu. De nos jours, on ne danse plus sur le pont Cardinal ou sous les platanes de la Guierle. On déverse des revendications sous les fenêtres du sous-préfet en agitant les banderoles des années passées, avant de boire le vin de l’espoir dans les bâtiments syndicaux.
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Samedi 4 mai
Lectures des profondeurs
Je me suis accordé quelques jours de repos, sous forme de « cure de désintoxication », selon mon épouse, laquelle me reproche de trop écrire – à mon âge ! – et de prendre trop à cœur les événements plutôt que de vivre de l’air du temps.
J’ai pris la décision, pour colmater mes lacunes culturelles, de consacrer mes lectures aux romans classiques. Ayant repris La Chartreuse de Parme, je me suis vautré dans la boue et le sang de Waterloo mais emberlificoté dans les intrigues des cours italiennes, non sans savourer l’idylle imprégnée de patchouli entre Fabrice del Dongo et la Sanseverina. Stendhal ne parle pas de l’Italie en touriste mais en poète. Ce roman, réédité dans la collection « Bouquins », est une œuvre monumentale. Je me propose de revenir la grignoter, le jour maudit où je resterai inerte devant mon ordinateur.
Alors que je fouinais dans ma bibliothèque, Jean Giono m’est, pour dire vrai, « tombé dans les bras », sous forme d’une édition de Gallimard semblant issue d’une centrifugeuse : Ennemonde et autres caractères, acquise à la brocante. En fait de « caractères », j’allais être servi ! Je m’y suis plongé avec délices et grandes orgues – celles des vents de Provence. Giono n’est pas Stendhal, bien que son génie s’en approche. Les fleuves et les montagnes dont il parle, il les avait sous les yeux à sa naissance. Elles allaient devenir son Sinaï jusqu’à sa mort, alors qu’il traficotait la pellicule avec Pagnol.
Ce livre n’est que le prélude, inavoué mais génial, du Hussard sur le toit, devenu mon livre de chevet. Giono joint la précision d’un guide touristique à de fulgurantes échappées lyriques et à des études de personnages dotés d’une identité irréfragable. Je passe sur les envolées dionysiaques où son lyrisme s’exprime en accents exacerbés, et sur certaines digressions philosophiques fastidieuses. Il semble avoir voulu faire reconnaître son génie. Démonstration éloquente ! Quand l’inspiration me fait défaut, j’en lis quelques pages comme on s’abreuve à une fontaine du Luberon.
En général, avant d’aborder le livre d’un auteur classique ou simplement de le feuilleter, je m’imagine sur une plage, à la lisière du sable et de l’eau, pieds baignant dans le jeu des vaguelettes, fasciné par l’immensité bleue et la crainte, en m’avançant trop, d’y sombrer. Il m’arrive souvent de reculer mais pour éprouver le plaisir d’une nage en eau calme.
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Dimanche 5 mai
De ma fenêtre : des héros !
Le printemps a pris ses aises et, depuis quelques jours, a presque largué ses dépouilles hivernales. Après avoir coupé le chauffage et ouvert ma fenêtre à un soleil presque estival, je me suis pris à l’idée d’évoquer mes conditions de vie présentes. Pour la faire brève, un symbole : j’ai ouvert les yeux avenue de Paris et, ma dernière heure venue, je les fermerai avenue de Toulouse. Entre temps et lieux s’instaure une vie passée à maîtriser une confusion de situations et de sentiments.
Il y a deux décennies, nous avons acquis cette maison de trois étages, peuplée depuis 1911, date de sa construction, par des gens de professions libérales, pour tout dire, une « maison bourgeoise ». Du rez-de-chaussée aux combles, elle comporte une dizaine de pièces hautes de plafond, certaines ornées de délicates frises en plâtre. Elle compte en tout une centaine de marches, – beaucoup pour un cardiaque…
C’est le logis urbain dont nous rêvions, mon épouse Renée et moi, depuis des lustres, dans la ville où nous sommes nés. Il se situe à deux pas du centre, avec, côté cour, un ensemble scolaire et, côté jardin, un square public planté de tilleuls, de cèdres du Liban et de stèles élevées à des héros corréziens de la « Coloniale ». Celle dédiée au colonel Delmas, mort à Rabat en 1921, était flanquée d’un soldat sénégalais en bronze, grandeur nature. Les Allemands nous l’ont volée en 1940, et pas pour fondre des ustensiles de cuisine. Celle du lieutenant-colonel Germain, héros de la bataille de Fachoda, qui a failli nous brouiller avec les Anglais, a été de même dépouillée de ses bronzes. Ces deux stèles ont été inaugurées en 1926 par le maréchal Lyautey. Les mouchoirs sont restés dans leur poche.
Nos jours sont calmes, sans noria véhiculaire importune côté avenue, et, côté jardin, des jours et des nuits baignés d’essences végétales diverses. En revanche, la belle saison venue, le jardin public est le repaire nocturne d’une pègre bruyante et fortement alcoolisée, chantant et dansant sur les pelouses et sous nos fenêtres jusqu’à minuit passé. Les interventions de la police municipale, suite à l’appel des hôtels de tourisme voisins, suscitent imprécations, menaces et parfois bagarres dignes de films noirs.
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Mercredi 8 mai
Vivre la paix… en Périgord ! Souvenir
Nous vivons un des grands jours de l’histoire planétaire. Les couvertures des journaux et des magazines, les spéciales de la radio et de la télé en témoignent : la paix a été signée. À Reims, le général allemand Jodl a confirmé la capitulation sans condition de l’Allemagne, en présence des représentants des forces alliées. Un hourra énorme est monté de toutes parts dans le monde devant des monceaux de svastikas et d’aigles mortes.
Ma fiancée, Renée, et moi, séjournions pour un week-end dans le château d’une amie, non loin de Périgueux. Pour préserver la morale bourgeoise, nous avions passé la nuit séparés : elle au rez-de-chaussée, dans le lit à baldaquin occupé jadis par la marquise de M…, et moi à l’étage dans un intérieur délabré envahi de crottes de rat et de toiles d’araignées, sur un grabat infâme.
À l’aube de ce 8 mai, nous avons été réveillés en sursaut par le tumulte insolite de voitures qui défilaient sur la route de Périgueux, dans un concert de klaxons et de chants patriotiques. Informé de l’événement du jour, j’ai pénétré d’autorité dans la chambre interdite et, sans tambours ni trompettes, j’ai exprimé à ma compagne l’enthousiasme d’une nature généreuse.
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Vendredi 10 mai
Les animaux et nous
Nous avons eu deux chats. L’affection de Renée s’est portée sur Verlaine, un chartreux devenu âgé, cancéreux, agressif, récemment euthanasié – et pour cause –, et la mienne sur Misère, nature fugueuse, mais pétrie d’affection.
Cet après-midi, alors que, mon ordinateur en attente, je bourrais ma pipe, Misère a surgi sur mon bureau et piétiné mon clavier, au risque d’engendrer une panne majeure. Elle a laissé sur l’écran un code secret que je ne pourrai déchiffrer : thgvilllùmmtrdchyxsz.
Je me suis fait la promesse d’avoir en permanence à mon logis un animal domestique, un félin de préférence, le chien demandant trop de soins, à commencer par les promenades, lesquelles me sont mesurées. Pour l’heure, nous jouissons de la présence de Misère. Nous tolérons ses escapades diurnes et nocturnes dans les quartiers avoisinants. Il lui arrive de s’absenter plusieurs jours, ce qui nous occasionne de la crainte plus que de l’angoisse, certains que nous sommes de la voir nous revenir, affamée mais fringante. Elle est devenue depuis peu ma compagne de sieste et de nuit, allongée à mon côté sans troubler mon sommeil. Si ce n’est pas de l’amour, cela y ressemble…
Caresser un chat c’est caresser un tigre (Alexandre Vialatte).
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Dimanche 12 mai
Sombres dimanches
Je déteste les dimanches, pour la plupart du temps signes de vacuité et d’ennui. Durant la semaine un semblant d’activité, téléphone ou visites, bourdonne dans la maison ; le dimanche : rien, pas même le facteur, et les infirmiers de Renée ne font que passer.
Je me souviens de la musique sinon du texte d’une chanson des années 30, interprétée par Damia : Sombre Dimanche, interdite après les nombreux suicides qu’elle avait engendrés. Sage mesure. La chanson est faite pour aider à vivre et non pour inciter à mourir, sinon la démographie serait en chute libre.
J’ai commis des chansons dans ma jeunesse, mais pas des chefs-d’œuvre ! J’écrivais les paroles et dictais la musique à un pianiste ami qui en faisait la copie. Certaines ont été interprétées à l’étranger, jusqu’au Brésil, sans m’apporter de gros revenus à la Sacem.
Alors que je me trouvais au clavier de ma linotype, dans l’imprimerie paternelle, trois jeunes et jolies cousettes – employées du textile – m’ont demandé de composer une chanson pour l’anniversaire de leur syndicat. Elles en ont pris livraison sous deux jours. Celui de l’événement, un dimanche, j’ai entendu chanter ma chanson au cabaret dansant, L’Île d’amour, sur une rive de la Corrèze.
Je n’ai pas connu que de « sombres dimanches » durant mon adolescence. Un dimanche d’août, avec des copains, en promenade aux grottes de Lamouroux, étonnant site constitué d’abris sous roche, près de Brive, nous avons croisé un groupe de filles et batifolé avec elles dans la verte prairie. L’une d’elles, Renée, allait devenir mon épouse. Un présage favorable : Amouroux, amoureux....
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Samedi 18 mai
Séquence balnéaire
J’ai jeté, ce matin, un regard nostalgique sur mon calendrier et me suis souvenu du temps où notre couple préparait son séjour traditionnel d’une quinzaine sur la Costa Brava, à Rosas. De la terrasse dominant la plage, j’avais l’impression que la mer m’attendait et que ses vagues avaient une multitude de choses à me raconter, comme les sirènes d’Ulysse. Elles auraient pu évoquer les accostages des galères et des trirèmes d’Athènes et de Rome dans cette baie ouverte dans le délire montagneux de l’Ampurdan. À quelques kilomètres de là, à Port Lligat, Salvador Dalí a nourri son génie des paysages hellènes, la « marinade » retroussant les pointes de ses moustaches.
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Mardi 21 mai
Les événements et moi et moi…
Je me suis intéressé de bonne heure, avec une ambition dépassant mes facultés mentales et mes connaissances, à cette entité nouvelle, généreuse et grandiose : l’Union européenne, que j’ai cru capable d’assurer la paix dans le monde. Hélas ! nous avons toujours – « à travers nos vitres fermées » (Théophile Gautier) – des images de volcans crachant laves et fumées : guerres tribales ou religieuses, guérillas révolutionnaires, attentats sanglants… L’espoir que beaucoup ont nourri, comme moi, d’une sorte de tampon entre les USA, la Chine ou la Russie, et d’arbitre des conflits politiques ou religieux qui sévissent à travers la planète, semble promis aux abysses.
Un autre motif d’inquiétude et d’angoisse concerne notre nation : la montée en puissance des sectes islamistes et des partis extrémistes. Il semble qu’à ce jour, nos dirigeants se contentent de regarder les fumées émanant des volcans, sans prendre au sérieux les sismographes.
La politique a été pour moi une « sorte d’amour » (Giono). Ces deux mots, éloquents dans leur brièveté, traduisent mon comportement : la politique m’est, comme pour les mouvements libertaires, ce que la circonférence est au cercle, autrement dit j’y reste attentif, mais en marge et sans m’engager directement, n’en ayant d’ailleurs ni le temps ni la compétence. J’ai arboré dans ma jeunesse le foulard rouge des Jeunesses communistes, au grand dam de mon père. Furieux, il m’a poussé à paître dans les prairies socialistes, mais je ne m’y suis guère attardé, l’herbe n’étant pas toujours à mon goût.
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Mercredi 22 mai
Un mélomane en herbe
Quand je me hasarde au troisième étage de ma demeure, celui consacré à une bibliothèque annexe et à une réserve de mes ouvrages, je caresse du regard la guitare acquise au temps où l’écrivain martiniquais René Maran (Prix Goncourt 1921) exaltait mon goût pour l’aventure par ses rubriques dans l’hebdomadaire imprimé par nos soins : La Corrèze républicaine et socialiste, directeur Henri Fabre, Corrézien natif d’Ayen, comme mon père.
J’ai passé des heures à gratter en vain les cordes de cet instrument sans en extraire une seule phrase mélodique, avant de le porter à un musicien renommé, M. Dedenis, afin de m’initier à cet instrument, mais sans succès. Cet ancien marin, ayant assumé une partie de son service en Polynésie, a interprété sur ma guitare un air de son cru dont je n’ai retenu que le titre : Ia orana Raïatea, son chant d’adieu aux îles.
J’ai tenté de redonner vie à mes rêves avortés par un roman : Les Dieux de plume (éditions Pygmalion), qui obtint le prix des Vikings. À la remise du prix, des journalistes de la presse écrite et de la télé ont souhaité en savoir davantage sur mon lagon imaginaire de Farekura. J’avais si bien préparé mon sujet qu’ils ont gobé la couleuvre. Un musicien briviste a tiré de ce roman un « opéra » : Farekura suite, qui n’a pu être joué, avec chorale et danses tahitiennes, que dans une église de banlieue, et n’a connu qu’une représentation ! D’autre part, j’ai pris plaisir à évoquer sous forme de roman l’épopée de Bougainville à Tahiti sous le titre banal – imposé « pour la vente » ! – de Pacifique-Sud.
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Jeudi 23 mai
Le petit monde des pétassous
Renée ne s’est pas montrée choquée de l’appellation que je lui ai donnée jadis de reine des pétassous. Ses penderies occupent sur deux étages une collection de toilettes enrichie par sa décision péremptoire de « ne rien jeter ». Elle a ainsi accumulé robes, chemises, linge de corps, sacs, chaussures et tout un saint-frusquin, catalogue rétrospectif digne d’un musée des modes passées. J’ai décidé de respecter ce caprice jusqu’à la fin de ses jours.
Ce terme folklorique pétassous n’a rien de surprenant. Il répond à celui de « rapetasser ». Balzac parle d’une « fille qui rapetassait des bas ». Renseignement pris, cette expression a une origine antique dans un mot qui signifie « étiquette » (petit morceau de quelque chose, par extension, morceau de tissu servant à repriser), mais je préfère évoquer le pétase ailé du dieu Hermès : son chapeau de feutre. En disant « pétassous », les Corréziens parleraient-ils la langue d’Homère ?
Selon mon ami, Robert G. : On a tort de dédaigner ou de mépriser les expressions anciennes. On y retrouve la saveur des mots comme on déguste des liqueurs de fond de cave.
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Dimanche 26 mai
Des rêves et des écritures
On pourra juger artificiel ou capricieux le procédé de rédaction que j’utilise. Cela pourrait se comparer à ce que les Anglais appellent keepsake : des textes intimes, offerts à leurs amis, parfois illustrés et reliés en chamois du Bhoutan. Ils étaient fort appréciés à l’époque romantique. Mes ambitions sont bien plus modestes…
Les faits relatés au cours de ces pages ne surgissent pas ex abrupto, comme des geysers, et ne sont pas non plus, dans leurs commentaires, le fruit laborieux de méditations métaphysiques ou de rêves, mais émanent d’un état de latence, après quoi sujets, phrases et mots me reviennent aisément. Ainsi, je n’ai pas à me torturer les méninges pour les présenter à Sa Majesté compatissante, l’ordinateur à la Pomme.
Mes rêveries invoquent parfois des situations subliminales. J’évolue dans un univers familier : villages du Causse, espaces infinis d’étangs et de forêts, visions confuses peuplées de personnages évanescents – de femmes surtout – qui m’indiquent des itinéraires où je m’égare, à la recherche peut-être d’un paradis d’enfance.
Nous connaissons, mon ordinateur et moi, des moments de désamour. Si, par inadvertance, j’effleure une touche interdite, l’écran s’illumine de tableaux aussi impénétrables pour l’incurable apprenti que je suis, que les fresques mayas. Il ne me reste qu’à faire appel aux compétences de mon ami Michel Poupin, qui, au prix d’une rasade de whisky et d’un moment d’amitié, me tire vite d’embarras.
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Lundi 27 mai
Les grands voyages
Au cours des quelques voyages lointains entrepris en vue de projets littéraires ou simplement pour le plaisir, j’ai découvert en maints pays : Ceylan, Chine, Mexique, Madère, Baléares et autres Canaries, autant de lieux propices, la retraite venue, à déposer son bagage, mais trop éloignés de ma famille, de mes amis, de mes amours et… de mes éditeurs.
Le dernier paradis dont j’aurais pu m’éprendre, Rosas, est moins lointain, mais il est submergé par une foule de compatriotes qui ont colonisé ce lieu pour en faire la « Costa Briva ». Des ennuis de santé, succédant à la retraite et à l’âge, m’ont contraint à glisser ces envies d’un ailleurs dans l’album des nostalgies.
L’évocation de ces voyages m’a rappelé ceux que j’organisais pour l’élaboration de mes ouvrages romanesques. Je n’ai mesuré ni mon temps ni mon argent pour suivre mes personnages, réels ou fictifs, sur les lieux de leur vie et de leurs exploits, en France comme à l’étranger. Renée, qui m’a suivi partout, pourrait témoigner de l’intensité passionnelle et de l’intérêt, du moins pour moi, de ces pérégrinations.
Pour la biographie romancée de Jeanne d’Arc, j’ai suivi de lieu en lieu, de Domrémy à Rouen, l’épopée de la Pucelle. Pour évoquer la résistance des cathares contre l’Église et le roi, j’ai parcouru les âpres solitudes des Corbières, château après château. J’ai suivi le chemin des croisades de Jérusalem aux déserts de Syrie. Pour évoquer Napoléon, je me suis imposé des prospections sur les lieux de certaines de ses grandes batailles, en Europe centrale et en Italie. À Austerlitz, je n’ai trouvé qu’armes rouillées et champs de betteraves. Pour ma trilogie Les Dames de Marsanges, évoquant la Révolution en Corrèze, je n’ai pas eu à prendre l’avion ni l’Orient-Express.
Ce travail de prospection m’a occupé une trentaine d’années, animé de la même passion pour l’histoire et du même souci de faire émerger le passé de ses nécropoles.
Je pense à l’écrivain briviste Robert Margerit, auteur d’une œuvre romanesque monumentale sur la Révolution. Mort peu après, il en a été la « dernière victime », selon ses proches. Il était mon ami. Sa maison natale se situe non loin de mon domicile.
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Vendredi 31 mai
Les marchés de Brive-la-Gaillarde
Des pluies intermittentes ont salué la fin d’un mois de mai qui n’a pas tenu ses promesses. Hier au soir, la ville baignait dans une telle brouillasse que les clochers de l’église Saint-Cernin et de la collégiale Saint-Martin ne donnaient plus signe de leur présence que par leurs cloches enrouées.
Ce matin, une lumière vive m’a réveillé. Pas un de ces soleils mous d’après la pluie mais un soleil franc, bien lustré, escorté d’une caravane de petits nuages blancs haut perchés.
Demain, si le temps se maintient au beau fixe, j’accompagnerai notre aide-ménagère, Florence, au marché qui se tient chaque samedi matin devant les halles, si près de mes fenêtres que je peux en apercevoir les éventaires. Ce marché a pu se maintenir grâce à la qualité des produits maraîchers ou fruitiers indigènes, témoignant d’une fraîcheur irréprochable. Ce défi lancé aux hyper et supermarchés me réjouit. Les salades ont gardé leur rosée, les légumes portent des traces de leur terre, crêpes et tourtous parfument les allées. Le grand marché local, celui de la halle Georges-Brassens, remonte – avant cette dédicace ! – au Moyen Âge. Sa clientèle atteint des sommets lors des grandes célébrations hivernales des Foires grasses et de la truffe. On y accourt, paraît-il, de la Chine et du Japon !
Client fidèle de notre « petit marché », remplacé depuis peu par des « halles gaillardes », j’ai noué des liens de sympathie avec certains producteurs. Nous nous saluons par nos prénoms, nous tutoyons, et ils me font « bon poids », mais je suis surtout sensible à leur authenticité « paysanne », alors que leur progéniture tapote à Paris sur des ordinateurs dernier cri. On chercherait en vain dans le roman d’Aldous Huxley, Le Meilleur des mondes, les mots « marché » et « tradition ».
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