Inventaire avant fermeture

Michel Peyramaure · Chapitre 1 sur 14

Pages du PDF

Inventaire avant fermeture

Avril

OceanofPDF.com

Mardi 23 avril

Quand sonnent les cloches…

 

Ce matin, dans une de ces somnolences fertiles aux méditations précédant mon lever, un souvenir lié au temps de Pâques a resurgi.

Il y a environ vingt ans, alors que je venais de subir une opération, j’ai reçu à la clinique la visite du prêtre François V., avec lequel il me plaisait, au Café de Paris, d’engager des controverses autour d’un café ou d’une bière. Moi athée de tradition familiale et lui fidèle à sa mission, nous donnions à nos échanges une courtoisie parfois teintée d’humour.

François m’embrassa, s’assit à mon chevet, m’offrit une orange et, pour plaisanter, me présenta le programme des messes à la chapelle de la clinique.

— Nos cloches, ajouta-t-il, sont revenues de Rome. Je veux que dès ce soir, elles carillonnent pour toi dans toutes les églises de la ville. Je souhaite qu’elles t’émeuvent et te fassent pour quelques heures oublier ta souffrance et ta solitude.

Avant même que j’eusse pu lui témoigner ma satisfaction par des propos de convenance, il avait disparu vers d’autres lits, poursuivant sa mission compassionnelle. J’ignore si ce sont les carillons ou les remèdes qui ont favorisé la fin de ma convalescence, mais elle fut brève…

Au cours des repas entre amis, je prends souvent un plaisir pervers à engager la conversation non sur les thèmes des voyages, des voitures ou des impôts – des sujets auxquels je témoigne peu ou pas d’intérêt – mais sur la religion. À mon grand regret, je trouve peu de réactions de leur part comme si j’affrontais des momies. À l’appui de mon modeste arsenal philosophique et scientifique, je tente de leur démontrer que leur foi n’est que du vent ou une collection d’anciens jouets de Noël dont on refuse de se débarrasser. Réactions : minces sourires, haussements d’épaules, échanges de regards contrits, et la formule passe-partout : une fidélité de marbre pour des croyances familiales inamovibles ! Devant cette inanité, renonçant à évoquer Darwin et Einstein – qu’à vrai dire je n’ai pas lus ! –, je lève ma coupe de champagne en m’excusant d’avoir poussé trop loin l’impertinence de mes convictions.

OceanofPDF.com

Vendredi 26 avril

Journaliste toujours !

 

Convalescent et de retour à domicile, j’ai passé quelques heures à relire les notes prises sur mon carnet durant mon séjour obligé, me réservant, après la sieste, de poursuivre l’intrigue d’un roman en cours. J’ai retrouvé avec joie mes facultés mentales intactes, en dépit des séquelles succédant à mes épreuves.

Une heureuse surprise m’attendait ce matin, sous forme d’une lettre de La Montagne, le quotidien où j’ai vécu l’essentiel de ma carrière de journaliste. Le rédacteur en chef me proposait de rédiger quelques pages destinées à célébrer le centenaire du quotidien et d’évoquer l’un des événements les plus marquants de la vie locale : les inondations de la Corrèze, en octobre 1960, dont j’avais été le témoin actif. Ce minitsunami avait fait de certains quartiers une cité lacustre où l’on se déplaçait, non comme à Venise sur des gondoles, mais à bord des barques de pêcheurs à la ligne ou de canoës des vacances. J’ai entrepris d’emblée cette tâche facilitée par les photos d’époque émergeant des archives de presse et par mes souvenirs encore vifs.

En termes de métier, j’ai « pissé ma copie » avec la satisfaction de retrouver sans peine le style du journaliste. Le choc émotionnel ressenti par la population avait été d’autant plus brutal que notre région est exempte des calamités affectant d’autres lieux. Les vents atlantiques s’essoufflent à nos portes, les pluies sont discrètes, les neiges rarissimes et les canicules ne font que nous priver des cèpes.

Dans nos jardins, le nôtre et le square qui le prolonge à l’est, le printemps peine à se libérer de ses brumes et de ses pluies dans une ville encore somnolente. On chantait dans ma jeunesse, et encore à la rédaction du journal, à l’heure de l’apéro, cette ancienne rengaine : Joli mois de mai, quand reviendras-tu ?, que j’ampute de la suite un peu salace. Il semble que le soleil annonciateur du printemps ait raté son train ! Je mesure l’intensité pluviale du jour à un nilomètre insolite mais révélateur : le bitume recouvrant la cour de récréation de l’institution située en face de chez nous. Je vois dans cette flaque d’eau noire l’image d’un étang propre à noyer mes déceptions.

J’ai relu mon article dans La Montagne, non sans un regain d’émotion en songeant au supplice de la Grosse Zizi, sorte d’otarie de cent vingt kilos, attraction de podium des Foires franches. Seule et impotente dans sa roulotte, elle attendait la mort, de l’eau jusqu’au cou, rats et grenouilles batifolant autour d’elle. Les pompiers, alertés in extremis, ont arraché non sans peine cette épave à sa cabine mortifère.

OceanofPDF.com

Samedi 27 avril

Souvenirs de table et autres…

 

Nous avons salué la tradition pascale – coutume sans rapport avec la religion – par un repas de famille chez notre cousin et ami, Jean-Baptiste, notaire retraité, dans le château qu’il partage avec son épouse, Marie-Claire, à peu de distance de la ville. Nous avons savouré des asperges précoces, des choux farcis à l’ancienne et des tartes aux pommes, sur la terrasse inondée de soleil d’où la vue flirte avec les collines du Périgord et, perdues dans la brume, les avancées bleuâtres des immenses espaces de l’Aquitaine heureuse.

J’ai parfois l’impression d’être confiné sous cloche, dans mon activité, comme une légumineuse fanée dans un jardin potager à l’abandon. Je partage cette condition avec certains de mes amis qui, malades et grabataires, ne peuvent s’extraire de l’indifférence de leurs proches que par quelque activité culturelle, notamment la rédaction de leurs mémoires. Je leur apporte des livres, parfois une bouteille, mais ils ne me renvoient qu’une image détestable de ma situation, le temps venu des épreuves finales.

La guerre de 1940 déclarée, notre département a servi de position de repli à nombre d’artistes et d’écrivains renommés, la plupart parisiens, auxquels j’ai consacré reportages et interviews dans La Montagne. Certains d’entre eux, peintres-graveurs, ont consenti à illustrer mon premier livre, un recueil de poèmes, Sèves, issu de L’Imprimerie Nouvelle, l’atelier familial créé par mon père… La couverture est l’œuvre d’un artiste en renom : Jean Navarre. Lobel-Riche, Dreyfus-Stern, Marcel Slodki, Jean Scherbeck entre autres ont illustré ces poèmes. Le succès de ce premier petit ouvrage n’a pas franchi les limites du département mais m’a permis l’acquisition, à titre de droits d’auteur, d’une nouvelle bicyclette.

OceanofPDF.com