Inventaire avant fermeture
Novembre
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Vendredi 1er novembre, Toussaint
Devons-nous renoncer à pleurer nos morts ?
De toutes les fêtes carillonnées, la Toussaint est celle que j’aimerais rayer du calendrier. N’ayant jamais eu le culte des morts, j’adhère au dicton selon lequel « il faut laisser les morts enterrer les morts ». Autrement dit, qu’on leur foute la paix, insensibles qu’ils sont fatalement à une coutume qui, dans la plupart des cas, n’intéresse que l’Église, les pompes funèbres, les fleuristes et les avis d’obsèques des journaux.
Pourtant, je passerais aux yeux des miens pour un ingrat si je n’allais pas honorer le souvenir de nos morts d’un simple pot de chrysanthèmes. Il convient d’emblée de « faire le ménage » à la balayette des lieux malmenés par les intempéries, avant de se recueillir. À ma mort, je souhaite que nul ne mouille son mouchoir en souvenir de moi. Je ne serai que cendres, dont on fera ce qu’on voudra. Pourtant j’aimerais qu’elles soient répandues au pied du rosier aux fleurs noires, cadeau d’une amie.
Naguère, avant de quitter le cimetière de Brive, je parcourais du regard et avec émotion la vaste stèle portant les noms des victimes des guerres, de la Résistance, sans oublier l’espace consacré aux combattants d’Afrique ou d’Asie, que nul ne vient fleurir.
Ne pleure pas sur les morts. Ce ne sont plus que des cages dont
les oiseaux sont partis (Saadi Muslih al-Din, poète persan).
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Samedi 2 novembre
Du folklore à l’érotisme
Ce matin, j’ai retrouvé un livre en instance de lecture : Sexie ou l’éloge de la nymphomanie (éditions Zulma, 1998), chroniques d’un obscur écrivain, Starcante, avec une préface d’un vieil ami, Claude Seignolle.
Je me suis interrogé sur ce qui a poussé ce maître de la littérature fantastique à donner sa caution à ce gros ouvrage qui, dès le premier chapitre, m’a plongé dans une pornographie rappelant, dentelles et talent en moins, les érotomanes du Grand Siècle. À moins que…
Seignolle était un personnage facétieux, toujours disposé à raconter ses aventures amoureuses, des trousse-chemise, de nos auberges aux grands hôtels. Il est aujourd’hui avéré qu’il est l’auteur de ce livre.
Le terme « Sexie », comme il l’a laissé entendre dans la préface, aurait pu être destiné à évacuer ses propres fantasmes. Il aimait les femmes autant que les légendes et le folklore mais se gardait d’en faire étalage, sinon pour ses amis. De sa demeure de Châtenay-Malabry, il me téléphonait sans avoir rien à me dire d’important, entre deux quintes de toux. Apprenant sa mort en 2018, à 101 ans, je fus sûrement l’un de ses rares amis à s’en émouvoir. Dans la presse parisienne, à ma connaissance, pas un mot sur cet originaire du Périgord ! Peu importe… Son œuvre de « fantastiqueur » lui survivra.
Les adultes ont besoin de littérature obscène comme les enfants
de contes de fées (Havelock Ellis).
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Lundi 4 novembre
Une vocation manquée ?
Ma nature m’a porté très tôt à la lecture, à l’écriture, voire au spectacle. Je ne me sentais pas pour cette dernière option grand intérêt, au contraire de ma famille et de nos proches. Lors des repas du dimanche, lorsque mes parents recevaient et que la conversation se relâchait, mon père me lançait :
— Michel, la Calomnie !
Je me levais sans me faire prier et déclamais ce sublime monologue du Barbier de Séville, de Beaumarchais, que mon père m’avait fait apprendre par cœur, ainsi que des poèmes de Jehan Rictus, le « poète des pauvres », ou de Jean Richepin, écrivain libertaire. Mon père aurait pu me demander de réciter ses propres poèmes mais il les tenait secrets, tous trahissant, je suppose, ses anciennes convictions anarchistes. Il a pourtant consenti à me faire lire l’un d’eux, dont je n’ai retenu que le premier vers, un bel alexandrin : Allons, assez gémir au fond de vos géhennes ! Je lui en ai demandé la copie ; il l’a déchiré devant moi comme on jette sa soutane aux orties.
En d’autres circonstances, il me lançait au dessert :
— Michel, la danse russe !
J’avais assisté au cinéma à cette chorégraphie qui m’avait amusé au point que je m’y étais essayé. Accroupi, bras croisés sur la poitrine, je lançais mes jambes dans le vide en tournoyant, avant de m’écrouler, épuisé.
Ces repas dominicaux étaient gâtés par Ernest B., ancien compagnon d’anarchie de mon père. Il s’était pris d’affection pour moi au point de m’offrir mon premier vélo. Ajustant ses lorgnons, visage grimaçant, index pointé vers moi, il me poursuivait à travers la salle à manger, manège obscène mais qui, pour mes parents, n’était qu’un jeu innocent. Époux d’une femme acariâtre et stérile, employé municipal sans horizon, il était si mal dans sa peau qu’il l’a jetée dans les eaux de la Vézère.
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Dimanche 10 novembre
Gaillards et gaillardises
Brive, ville morte, stagne dans un brouillard épais comme de la poix, avec par intermittence, dans le ciel, une de ces déchirures d’azur appelées jadis « culotte de zouave ». Cette risée de soleil irradie les deux clochers de Saint-Martin et de Saint-Sernin comme des joyaux sur un tapis de laine grise.
J’aime à évoquer le complément de « gaillarde » appliqué à la ville de Brive car il se prête à diverses interprétations. Selon certains, il serait dû au courage de nos échevins dans les péripéties de l’histoire. Cela me laisse perplexe, les faits héroïques de la « cité des Coujous » ne pouvant occuper qu’une ou deux pages d’une revue savante. Si l’on excepte les razzias des seigneurs de Turenne et de Malemort contre notre paisible échevinage et quelques échauffourées, au bord de la Corrèze, rien qui puisse justifier la prétention à une conduite « héroïque ». Durant la guerre de Cent Ans, quand les Anglais nous ont envahis, nous n’avions guère en guise de projectiles que les citrouilles (les courges) ornant nos murailles. Cette résistance nous aurait valu le surnom de « Coujous », inemployé de nos jours. Celui de « Gaillards » traduit mieux le comportement allègre et généreux de la population.
Il reste aux linguistes à découvrir l’origine de l’appellation « Briviste » et « Tulliste » plutôt que « Brivois » ou « Tullois ». Peut-être est-ce une concession à l’euphonie ou peut-être le reflet d’une passion commune pour le rugby.
Gaillardise : bonne humeur, gaieté un peu libre (Le Robert).
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Mardi 12 novembre
Un soir, près de Berlin
J’ai ressenti une forte émotion hier soir, devant la télé, à l’écoute, sur la chaîne Mezzo, d’un concert nocturne de l’Orchestre de Berlin, dirigé par l’illustrissime Sir Simon Rattle. Ce concert avait lieu en plein air, sous une pluie fine, au creux d’une immense clairière en forme d’amphithéâtre, pleine à ras bord d’auditeurs engoncés dans des imperméables – parapluies interdits ! –, certains allongés sur des couchettes dans les allées.
Le programme éclectique comportait entre autres la Pavane pour une infante défunte de Maurice Ravel et, à ma grande surprise, une chanson ancienne de Canteloube, interprétée en patois auvergnat par une cantatrice russe ! Le public se retenait de tousser, de parler, et la pluie, les cris des oiseaux de nuit ou le passage des pipistrelles ne nuisaient en rien à la ferveur ambiante. Pour ajouter au plaisir du public, Sir Simon a dirigé in fine une partition légère de Franz Lehár. À ma grande surprise, les auditeurs se sont mis à danser et à chanter comme dans une fête populaire.
Ah ! Sir Simon Rattle, le plus grand chef d’orchestre de notre temps aux dires des mélomanes, génial jusque dans ses contorsions et ses grimaces !
En France, tout le monde dit adorer la musique, mais personne
ne l’aime (Hector Berlioz).
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Jeudi 14 novembre
À la mémoire d’une « épave »
Nous avons eu durant la guerre, sous nos fenêtres, devant la boutique du charbonnier Bayre, une image pathétique de la misère humaine. Ces braves gens avaient consenti à héberger une vieille femme échouée une nuit devant leur commerce, dépourvue d’argent et, avec pour tout document, un papier révélant son identité : Alice Cancarinet, mais sans autres détails déchiffrables. Impotente, décharnée, presque sourde et aveugle, la Zize, comme on l’appelait, me faisait penser à ces animaux domestiques dont certains vacanciers, en route pour la plage, se débarrassent sans scrupule.
Chaque matin, les généreux charbonniers, assurant son logement et sa subsistance, déposaient la Zize devant leur sombre entrepôt de charbon. Elle y demeurait toute la journée, immobile sur son tabouret, sans dire un mot, comme un ermite au seuil de sa grotte, avant d’être remontée, le soir venu, à sa mansarde. Devant l’impuissance des autorités, submergées par l’afflux de réfugiés, les patrons de l’économat du centre s’en étaient émus, de même que les voisins qui lui apportaient leurs restes, fonction qui m’était affectée.
Un matin, la Zize était absente ! Au lever du jour, les charbonniers l’ayant trouvée morte dans son galetas, l’avaient transportée à la morgue dans leur chariot de livraison. Habitué à sa présence, je fus chagriné, persuadé qu’un souffle de vent avait dû, au cours de la nuit, emporter cette feuille morte.
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Samedi 16 novembre
Séquence touristique
Au début de ma retraite, invité par l’Aide aux personnes âgées à une excursion à Rocamadour, je me suis offert ce plaisir.
Le bus était confortable et le Causse déroulait à l’infini sa robe printanière ponctuée de villages et de châteaux. L’autobus rangé sur le parking, nous nous préparions à visiter le sanctuaire quand nous avons aperçu entre les voitures deux couleuvres entrelacées à la verticale, pour leur pariade. J’en prenais une photo quand un paysan du Causse rompit à coups de gourdin ce spectacle émouvant. Des âmes sensibles protestèrent, mais le bougre riposta, disant que ces reptiles étaient « venimeux » !
L’unique rue traversante était envahie de visiteurs massés devant les étalages de bondieuseries et de cartes postales. Nous n’avons été qu’une dizaine – des femmes surtout – à visiter le sanctuaire de la Vierge, les messieurs ayant préféré attendre le repas sur la terrasse dominant les gorges de l’Alzou.
Escalader l’interminable escalier de pierre dans la chaleur de midi avait découragé les plus fervents. J’imagine la souffrance des pèlerins d’autrefois qui, portant leur supplique à la Vierge, montaient ces marches de pierre à genoux, en oraison.
Le repas eut lieu sur la terrasse ombragée dominant la vallée. Il eût été agréable si un jeune animateur, accompagnant notre groupe, n’avait entrepris de jouer à l’accordéon et de nous faire chanter en patois la Yoyette et autres « lalirettes ». Quand le bus a repris la route, je me suis juré que l’on ne m’y reprendrait plus !
Que l’on ne tire pas de mes observations – parfois sévères – l’idée d’un mépris de ma part pour les personnes âgées. Je les respecte, d’autant que j’en suis ! Cependant je m’abstiens, au risque de périr d’ennui, d’être présent aux repas, séances de yoga, belote, loto et autres sauteries destinées aux « Anciens ».
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Dimanche 17 novembre
L’« empire Hersant » : des vues sur Brive
Je suis surpris, en feuilletant la presse nationale, de ne plus y retrouver le nom d’un ancien grand patron, Robert Hersant. Je l’ai rencontré à Brive mais n’en ai pas gardé le souvenir d’un génie. Il est décédé en 1996.
Dans les années d’après-guerre, au sommet de sa réputation d’ogre dévoreur de « titres », avec un intérêt particulier pour la presse de province, Hersant et son groupe contrôlaient Le Figaro, France-Soir, L’Auto-Journal, La Voix du Nord, Midi Libre, ainsi que plusieurs autres journaux de province, et possédait bon nombre d’imprimeries à rotatives.
Lorsque le secrétariat d’Hersant nous informa de sa venue à l’agence locale de La Montagne, accompagné de son frère Philippe et de son staff, branle-bas général ! En le voyant sortir de sa voiture, nous eûmes l’impression de recevoir un souverain venant prêcher la croisade. Sa Majesté et son frère se retrouvèrent dans le bureau du chef d’agence pour un entretien dont rien ne filtra et qui s’acheva par une photo générale des membres de l’agence, dont j’étais.
Je fus étonné – le mot est faible – d’entendre Robert Hersant me questionner au sujet de la modeste imprimerie de mon père et d’en solliciter une visite pour son frère. Ce dernier inspecta locaux, matériel typographique, outillage, et interrogea le personnel. Il se montra surpris devant notre tour d’escalier médiévale intacte, dominant l’atelier.
Le lendemain, Philippe accepta l’apéritif que je lui proposai dans le bureau de mon domicile surplombant l’atelier. Il fureta dans les rayons consacrés à mes propres ouvrages et finit par me confier d’un ton paterne, verre de porto et cigarette à la main, que Robert avait envisagé d’acheter notre imprimerie pour y imprimer un journal régional, mais y avait renoncé du fait de l’exiguïté des locaux, incrustés dans le centre historique de la ville, et de l’absence d’un personnel et d’un équipement qualifiés. Mon père l’avait échappé belle ! Ce projet farfelu l’aurait privé de sa raison de vivre.
Je garde quant à moi le souvenir de ces deux personnages : Robert, taille modeste, froid, yeux d’un bleu glacial ; son frère, haute taille, regard acéré derrière ses lunettes teintées, amabilité onctueuse d’un Basile. La ville avait dû leur plaire car ils y ont créé un quotidien, Centre-Presse, imprimé près de la gare, auquel on me proposa de collaborer, ce qui se fit mais ne dura guère, notre rédacteur en chef se comportant en esclavagiste.
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Mercredi 20 novembre
Émotions pianistiques
Hier soir, j’ai été pris d’une sorte d’envoûtement à l’écoute d’un pianiste ukrainien interprétant la Symphonie no 4 de Johannes Brahms sur la chaîne Mezzo. L’andante de cette pièce me procura une joie intense. Je me retrouvais flânant le long d’une rivière, au milieu d’une exubérante végétation, dans un murmure d’eaux vives. J’ai éprouvé la même impression avec La Belle Meunière, film médiocre mais enrichi par la voix de Tino Rossi chantant La Truite, de Schubert. Je suis resté comme ensorcelé par cet amalgame : la voix suave du ténor, la musique de Schubert et l’image du ruisseau.
Je n’ai pas la prétention d’être un mélomane. Le solfège n’a été pour moi qu’une discipline infertile, alors que je rêvais de m’initier au piano en ressassant l’image romantique d’un musicien à cheveux longs pianotant aux chandelles un récital Chopin, assisté d’une demoiselle tournant les pages.
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Vendredi 22 novembre
Pour saluer Giono
J’ai lu avec curiosité plus que par plaisir les deux volumes de chroniques de Jean Giono : La Chasse au bonheur (éditions Folio, 1992) et Les Terrasses de l’île d’Elbe (éditions Gallimard, 1996). Hormis quelques pages lyriques sur la nature, ces textes, destinés à des journaux, ne sont souvent qu’un brouillon de concepts philosophiques bruts de décoffrage n’ajoutant rien à son talent. En s’évadant du Hussard sur le toit, son chef-d’œuvre – et mon bréviaire –, il a perdu une partie de son talent.
Je me plais à l’imaginer dans sa maison des hauteurs de Manosque, Le Paraïs, assis à son bureau, pipe aux lèvres, livrant avec sa plume d’ultimes combats contre un proche renoncement à l’écriture. Durant les quelques années lui restant à vivre, des éclairs de génie allaient encore illuminer ses jours sombres.
Après sa mort, la presse populaire et les médias l’ont mis en sourdine pour ne s’intéresser qu’à sa collaboration avec Marcel Pagnol dans la trilogie marseillaise, ou pour L’Eau vive, cette aimable bluette. On parle moins de ses livres de nos jours mais il a toujours des aficionados.
Les trois meilleurs écrivains de cette génération sont
Montherlant, Bernanos et Giono (Malraux). Giono nous donne des
variations sans fin. Son roman, Le Chant du monde, est bien plus
précieux, émouvant et poétique que le Cantique des cantiques
(Henry Miller).
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