Inventaire avant fermeture
Janvier
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Jeudi 2 janvier
Pérégrinations livresques
Hier, calme plat. J’ai effectué le saut traditionnel d’une année l’autre sans en être préoccupé, les évolutions du calendrier ne m’étant plus sensibles. Pour éviter les salamalecs téléphoniques, je me serais volontiers inscrit aux abonnés absents, mais Martine m’en a dissuadé, disant que je ne pouvais « vivre comme un sauvage ». J’ai donc été contraint de faire face aux appels de parents ou d’amis venant s’enquérir de ma santé ou de mes activités. Jadis, à l’occasion du Premier de l’An, je recevais des cartes de vœux de mes éditeurs, parfois avec un mot de leur main ; elles se raréfient. Ils ont peu à peu renoncé à cette habitude à laquelle j’étais sensible. Il est vrai que je leur donne rarement signe de vie, sauf lorsqu’un de mes livres est sur les rails. Pourtant, outre la confession littéraire à laquelle je me livre pour l’ouvrage présent, quelques romans historiques sont écrits, prêts à être publiés et peut-être laissés en suspens, les éditeurs répugnant à un posthume peu attractif.
J’ai longtemps navigué, ai-je dit, dans les « grandes eaux » de l’édition. Mes romans ont souvent figuré sur les listes des meilleures ventes, des critiques parisiens ont même vu en moi le « maître du roman historique » ! Mes livres ont été traduits jusqu’en Chine et dans presque tous les pays d’Europe, sauf en Angleterre où tout ou presque de ce qui émane de la France est mis à l’index. Je ne suis pas seul à voir dans ce comportement un reliquat de la guerre de Cent Ans (je plaisante !).
Je me trouve aujourd’hui, après soixante-cinq ans de présence au catalogue de Robert Laffont, négligé des nouvelles générations éditoriales, du fait de mon âge, peut-être. Des noms ont disparu de l’organigramme et d’autres sont apparus sans que j’en sois informé. Une autre maison d’édition parisienne importante, Calmann-Lévy, a publié plusieurs de mes livres et s’intéresse à la suite. La mine aux Écritures toujours en activité, je ne vais pas les « laisser languir ».
Vous vivez en province ? Mauvais, ça. Montez à Paris, et vite !
(Michel Houellebecq, Les Particules élémentaires).
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Dimanche 5 janvier
La culture « aux champs »
La culture… De nos jours, elle ne se contente pas de s’abriter dans les temples dignes de l’Alexandrie classique. Elle s’insinue lentement mais sûrement dans ces contrées longtemps négligées ou même méprisées par les gouvernements : la province.
Depuis les années 80, un intense élan culturel a envahi notre département, comme un souffle de vent sur la peau d’un animal endormi. Les communes rurales se sont dotées peu à peu de centres culturels et de loisirs créés par les municipalités et animés par de jeunes ruraux, pas plaqués artificiellement sur la vie locale mais en contact direct avec elle. Si ces initiatives ne font pas toujours recette, ce qui n’est pas leur intention, on y travaille néanmoins dans la joie, avec plus d’ambition que de prétention.
Des comédies de Feydeau, présentées sous le vieux sully de la place en été ou dans la salle des mariages en hiver, ont permis à certains acteurs de trouver leur voie. Les séances de lecture, les cours de dessin ou de théâtre ont engendré des écrivains et des artistes promis à un succès dépassant parfois les limites cantonales.
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Mercredi 8 janvier
La pipe à Giono
Renoncer à ma bouffarde, élément indispensable à mon travail, serait responsable d’une vacuité intellectuelle. Le seul remède aux dangers qu’elle présente pour la santé est la modération. Ma sagesse congénitale m’y incite, mais sans me priver de la modeste ration quotidienne favorable à l’inspiration. Je songe aux explorateurs privés de tabac et qui en souffrent autant que de la faim ou de la soif.
Il ne passe guère de jours que je n’offre à la déesse Nicotine sa cassolette d’encens tabagique. Mon cardiologue, à qui j’ai confié l’habitude de ce « vice », m’a affirmé qu’avec une pipe ou deux par jour et un « cœur de jeune homme » – ce sont ses mots –, de surcroît flanqué d’une pile salvatrice, j’avais encore de beaux jours à vivre.
Dans un chapitre des Terrasses de l’île d’Elbe, Jean Giono évoque le tabac. Il avait eu, écrit-il, « un petit truc au cœur » qui l’a contraint à en modérer la pratique. Il a dû souffrir de ce sacrifice alors qu’il portait toujours et partout sa pipe avec lui, comme un talisman.
J’ai avec Giono un autre point commun, la répugnance pour la cigarette : « Dans la cigarette, écrit-il, il n’est pas question de sensualité, il est question d’ennui. La cigarette roulée à la main est autre chose que la cigarette “faite”, mais elle n’existe plus, sauf chez quelques délicats ; et c’est au surplus le chemin qui mène à la pipe. » Existe-t-il encore des concours de fumeurs de pipe, compétition absurde condamnée par la Faculté, et digne, sinon de mépris, du moins de moquerie ?
La dépendance que Giono éprouvait pour sa pipe me surprend. Pas de photos sans elle sur les pentes du Mercantour, pas de séances d’écriture où elle ne figure à ses lèvres ou sur son bureau ! Dans sa chronique il consacre plusieurs pages à cette « compagne », à la façon d’en recueillir saveur et efficacité. Il a réduit en fumée, a-t-il écrit, « des kilos de tabac du Sud, parfois mélangé au tabac du Nord, dans la proportion de trois pour un »…
L’ai-je assez dit ? Le tabac n’est pas pour moi une drogue. Je n’ai jamais souffert de son manque, mais il m’apporte la stimulation indispensable à l’écriture. M’en priver au cas où mon cœur souffrirait d’un « petit truc » m’obligerait à l’inaction, avec des conséquences que je n’ose prévoir. Lorsque je pars en vacances, c’est sans la pipe de François Nourissier, l’élégante Real Briar cerclée de métal, et n’en souffre pas.
Tristesse : la pipe de Giono, posée sur son bureau, comme un
oiseau mort, et cette main qui tâtonne pour la retrouver… (Pierre
Citron, Giono).
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Vendredi 10 janvier
Simenon et les journalistes : cause commune
Mes débuts dans la presse régionale furent déterminants, malgré la banalité du quotidien. Ce sont ceux qu’a vécus Georges Simenon, et dont il a parlé dans ses conseils à un jeune journaliste. Les journaux et magazines régionaux qui m’ont permis de confirmer une vocation impérative ont été le terreau propre à faire naître mes dons, sans les soins d’un jardinier. Nul autre que moi n’a été plus proche de la population et plus apte à en recevoir les doléances, les goûts, les ambitions, parfois sous forme d’interviews. Nous sommes les lointains héritiers d’un métier devenu rare mais autrefois précieux : écrivain public.
J’ignore s’il en est ainsi dans d’autres agences, mais la nôtre avait acquis l’intérêt et la confiance de la population. Être près du lectorat était mon souci constant, parfois avec un excès de zèle que je ne regrette pas, comme d’avoir assisté à des réunions d’anciens combattants ressassant leurs guerres et à des controverses entre parents d’élèves sur la qualité et le prix du gravillon pour la cour de récré…
Rien de mieux que d’entrer dans un petit journal à trois ou quatre
rédacteurs, où par conséquent, on doit mettre la main à tout, et où
l’on approche des gens qu’on ne rencontrerait pas autrement
(Simenon, Mémoires intimes).
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Samedi 11 janvier
Reprendrez-vous de la cervelle de singe ?
Un vieil ami revenu de Chine a confirmé ma répugnance pour certaine gastronomie exotique. Il avait été invité à dîner dans la résidence d’un ancien officier de l’Armée rouge, Guan Tiany, à Tianjin, avec quelques notables. « Guan Tiany, me dit-il, nous a décrit un plat hérité de la cuisine traditionnelle : la cervelle de singe. Habitué que je suis à l’excentricité dans ce domaine, j’ai été écœuré, en m’efforçant de n’en rien laisser paraître, par le récit de ce cérémonial barbare : un petit singe vivant était apporté dans une cage dorée, un seul opercule laissant apparaître le sommet de son crâne. Le rituel consistait à le trancher avec une lame avant de laisser les convives puiser à la cuillère dans la cervelle sous les glapissements du supplicié ! »
Mon ami m’a avoué que le récit de cette atroce coutume lui avait donné la nausée. Pourtant, il ne peut se déprendre de l’intérêt que nous portons, lui et moi, à la Chine des empereurs. Celle d’aujourd’hui s’efforce, avec succès il faut le reconnaître, de rattraper son retard sur l’Occident, mais au mépris d’un environnement et d’un patrimoine ancien, victimes du bulldozer et de la dynamite.
Je « dors chinois » face à une armoire de laque noire datant de la dynastie Qing, acquise à Paris, à des portraits de mandarins et à une vitrine comportant figurines de porcelaine ou de terre cuite (ivoire interdit !), vases, pipes d’opium… Un panneau sculpté et doré évoque la façade d’une « maison de plaisir ».
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Jeudi 16 janvier
Plaît-il ?
Soumis à un siège par mes proches, j’ai dû consulter une audioprothésiste. J’avais toujours refusé de m’affubler de ces appareils, avant-garde de la sénilité. Durant les deux heures qu’a duré la consultation, mes oreilles ont retenti d’un dialogue de sourds à l’issue duquel j’ai été contraint d’adopter ces maudits appareils.
À vrai dire, je ne souffre pas de cette faiblesse, à domicile comme à l’extérieur, sauf à la télé où les écouteurs me sont devenus nécessaires. J’appréhendais cette insuffisance auditive durant les repas entre amis ou les rares conférences auxquelles j’assistais, surtout si le conférencier s’exprimait sans micro ou dans le ton d’un confessionnal.
Peut-être aurais-je dû effectuer quelque pèlerinage à la caverne de Saint-Sourd, à Terrasson, lieu saint proche de Brive. Mon scepticisme et mes convictions philosophiques m’en ont dissuadé.
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Vendredi 17 janvier
Quelques instantanés du quotidien
Lorsque, mon ordinateur éteint, je m’allonge dans mon fauteuil pour lire, regarder la télé ou me reposer, dans la minute qui suit Misère saute sur mes genoux et, sa tête dans le creux de ma main, s’endort.
Ces menus faits m’interrogent sur la nature et les limites des rapports affectifs entre l’animal et nous. Avec le chien et le chat, du fait d’une cohabitation permanente, le mot « amour » – sentimental – conviendrait, en évitant les communions fusionnelles ridicules. J’ai peine à imaginer mes vieux jours privés d’un animal de compagnie, chien ou chat, en alternance pour éviter des conflits. Dans mon livre Le Chat et la plume, l’illustrateur José Correa montre mon chartreux, Verlaine, assistant aux évolutions des poissons rouges dans le petit bassin de mon jardin, et parfois s’en offrant un.
Autre rituel : deux aides-ménagères se succèdent dans la maison, et deux infirmiers viennent à tour de rôle distribuer les pilules, procéder au lever puis au coucher de madame, et bavarder librement avec nous. Ces aides, assurant surtout les soins donnés à l’impotente, agrémentent notre confinement.
Attaché à ces petits faits quotidiens, j’ai songé à imiter Xavier de Maistre qui, au temps de la Révolution, a vaincu l’ennui d’une claustration en écrivant le Voyage autour de ma chambre (1795). Ce projet de recension méticuleuse a sombré dans la marée romanesque qui me submerge.
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Lundi 20 janvier
Beaux dimanches d’été
Depuis quelques mois, en raison du climat et de l’état de santé de Renée, nous avons dû renoncer aux sorties traditionnelles du dimanche à Ligneyrac. Samedi dernier, la météo annonçant un week-end très favorable, nous avons cédé à l’invitation.
Nous avons déjeuné sur la terrasse, sous la treille, face au large et profond paysage de la vallée. La conversation, parfois vive mais toujours empreinte de courtoisie, a porté sur la philosophie, la littérature, les événements, nous attachant ainsi à refaire le monde. J’avais alors l’impression de rompre une solitude et une mutité dont il m’arrive parfois de pâtir, avec comme seule compensation le dialogue ininterrompu avec l’ordinateur. Après ma sieste, nous avons entrepris une promenade longeant la vallée de la Tourmente. Le paysage n’a rien de grandiose ; il se présente sous forme de collines souples, verdoyantes, semées de hameaux, fermes et manoirs, plus ou moins épargnés par les colères de l’histoire, grâce sans doute à la protection tutélaire de Turenne, l’illustre maréchal, qui n’a jamais eu à faire cracher sa mitraille en ces lieux. Il émane de cette contrée une image ignorée du grand tourisme : pas d’hôtels étoilés mais des auberges discrètes où l’accueil s’attache à une tradition immémoriale. Pour combien de temps encore ?
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Mardi 21 janvier
Roses de Loire et autres « fleurs »
Jamais de ma vie je n’ai fait « tinter la sonnette » pour obtenir une critique ou, de ma propre initiative, postulé à un prix littéraire, tout s’étant fait à mon insu dans les mystérieux arcanes de l’édition, sauf à une seule occasion.
L’année 1966, mon épouse m’a informé de l’annonce d’un concours de poésie, ajoutant que cela devrait me tenter. Il s’agissait du prix de poésie de la Rose d’or, organisé par les horticulteurs de Doué-la-Fontaine, en Maine-et-Loire.
M’étant informé, je me dis que son intérêt n’était pas négligeable : une rose d’or créée par un joaillier de la rue de la Paix, Mellerio, et une somme de mille francs ! Le jury était composé de Bernard Pivot, Hervé Bazin, Armand Lanoux et Robert Sabatier. Il m’aurait plu de concourir, mais je n’écrivais plus de poèmes depuis longtemps.
— Des poèmes, s’écria ma fille, tu en as écrit des centaines ! Alors, un de plus, pourquoi pas ? Allons, papa, au travail !
Cédant à cette exhortation, je troussai en deux heures un poème sur la rose. Quelques semaines plus tard, heureuse surprise : j’étais choisi comme lauréat et invité, avec mon épouse, à respirer sur place l’odeur des roses de Loire, et celle du triomphe. Le ministre de l’Agriculture, Edgard Pisani, m’a qualifié dans son discours de « nouveau Ronsard » et une charmante jeune fille a lu mon poème. Ce petit succès aurait pu m’inciter à revenir à la poésie, mais l’inspiration ne surgit pas ex nihilo et ne peut se manifester qu’en des occasions favorables. J’étais alors plongé dans une trilogie romanesque qui prenait tout mon temps…
Autre succès flatteur : le Grand Prix des Treize, qualifié de « Goncourt de la jeunesse », pour mon roman La Vallée des mammouths (éditions Laffont-Gallimard), doté de treize napoléons d’or. Dans le jury figuraient Paul Guth, Carzou, Françoise Mallet-Joris et Mgr Rodhain.
Invité par la télé à exhiber mon trésor, j’ai ouvert la bourse de velours devant les caméras, quand, suite à un geste maladroit, le contenu s’est éparpillé sur la moquette du studio. J’ignore si cet incident cocasse a figuré dans l’émission, mais mon roman a été l’objet dans la presse parisienne et provinciale d’articles élogieux et, à l’étranger, de traductions. Les manuels scolaires de l’époque en ont utilisé des extraits.
Le premier prix Alexandre-Dumas m’a été attribué peu après par un jury présidé par l’historien Alain Decaux, au château de l’écrivain, proche de Paris. Il convenait à la nature de mes ouvrages, le roman historique, mais n’a pas obtenu le succès escompté. Je fus le premier et le seul, à ma connaissance, à recevoir ce prix mort-né.
Les succès littéraires sont comme les fleurs. Leur parfum nous
enivre mais leur défloraison nous ramène à nos doutes (Jacques
Peuchmaurd).
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Vendredi 24 janvier
Présence d’un fantôme
Jusqu’à ce jour, nous avons eu la chance, mon épouse et moi, embarqués sur le navire Sénilité, d’avoir évité les écueils Charybde (Alzheimer) et Scylla (Parkinson), pour une navigation non exempte, il est vrai, de « coups de chien ».
À l’heure où j’écris ces lignes, alors que notre couple approche du centenaire, nous partageons une vie sereine, dépourvue de drame. Nous ne pouvons ignorer la fatalité qui, tapie dans l’ombre, attend son heure, mais nous évitons d’en parler.
Si je fais rarement appel aux services d’« aide à la personne », il n’en est pas de même pour Renée : elle a pris en quelques mois l’apparence d’un fantôme. En propos incohérents, elle revit sa vie passée, alors que la présente lui échappe. Elle ne reconnaît pas ses proches et voit sa maison peuplée d’une multitude de personnages disparus. Nous avions décidé de la confier à une maison de retraite, mais, outre que sa présence nous est chère, exilée au milieu d’inconnus, elle n’aurait pas vécu longtemps.
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Samedi 25 janvier
Les souvenirs aident-ils à vivre ?
Je n’irai pas au marché ce matin. Florence, une de nos aides-ménagères, s’en chargera. Le temps est d’humeur acariâtre : pluie et brouillard. De la fenêtre de mon bureau, je perçois les interminables gémissements des pneus faisant gicler l’eau de pluie sur le trottoir.
Je ne sais à quoi pourra bien aboutir cet Inventaire. J’ignore même si j’en viendrai à bout et s’il intéressera l’un de mes rares éditeurs. Pour assurer sa véracité, je dois brasser des piles de livres, de documents, de coupures de presse, de carnets plus ou moins utiles et de souvenirs ou d’idées qui surgissent, surtout en cours de somnolente méditation.
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Jeudi 30 janvier
Naissance d’un autodidacte
Il y aura bientôt un siècle, j’ai poussé mes premiers vagissements dans la conciergerie du Théâtre municipal dont ma grand-mère paternelle, Anna, avait la charge. Je n’ai connu que mes deux grands-mères mais aucun grand-père, ce qui m’a privé de leur expérience. Je n’ai rien eu à attendre de mon père, pris par son atelier d’imprimerie, et mutique sur sa jeunesse de militant anarchiste, pas plus que de ma mère dont l’affection se bornait à pratiquer envers moi un banal « élevage ». Je fis plus tard, lors de mes premiers élans pour l’écriture, l’apprentissage d’une condition pérenne : celle d’un autodidacte.
Dès ma prime enfance, je fus initié au dessin et à l’écriture par deux gamines : Raymonde, fille du boulanger, et Christiane, celle de l’épicier, déjà curieuses de culture et du métier d’enseignante. Il leur suffisait de traverser l’avenue de Paris pour accéder à ma chambre ouverte sur les platanes et, durant une heure, à mon chevet, m’initier aux mystères du crayon de couleur de Baignol et Farjon et de la plume Sergent Major.
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