Inventaire avant fermeture

Michel Peyramaure · Chapitre 5 sur 14

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Inventaire avant fermeture

Août

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Jeudi 1er août

Les chemins de la Provence

 

Fin d’une sombre journée passée en clinique pour une opération des voies urinaires qui ne méritait pas un tel chambard, alors, comme disait Rimbaud, que je pissais haut et droit avec l’assentiment des grands héliotropes.

J’ai profité de ma claustration pour reprendre la lecture de cette petite merveille de Jean Giono : Ennemonde et autres caractères (éditions Gallimard). Ses personnages empreints de vérité m’ont ouvert les chemins de la Provence. En revanche, La Chasse au bonheur (éditions Folio) m’avait laissé sur ma faim. Les interminables et confuses conceptions philosophiques de Giono confinent parfois au délire, à croire qu’il avait abusé du tabac et des ambroisies du Mercantour.

La profonde originalité de Jean Giono est cet éloignement de la

vie parisienne, cette autonomie absolue du créateur dans une

chambre avec vue sur la Provence (Henri Godard).

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Vendredi 2 août

Estivalités

 

L’été a tenu ses promesses : soleil du matin au soir avec, cependant, à la nuit proche, quelques humeurs orageuses. La végétation, dans notre jardin et le square voisin, n’a pas trop souffert de la canicule. La nuit venue, dominée par les hautes et sombres verdures des cèdres géants, une épaisse rangée de tilleuls me fait penser à des décors wagnériens.

En attendant que l’inspiration, asséchée par la chaleur, me revienne, je me suis plongé dans la lecture des magazines. L’été n’a pas mis un terme aux chamailleries politiques, comme un ciel nébuleux traversé d’orages. Le temps des vacances venu, on laisse ses ennuis à la consigne, certain de les retrouver intacts au retour. Malgré la canicule, les événements rappellent un pitalugue, la coque de noix pilotée par le capitaine Escartefigue.

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Samedi 3 août

Jeux d’enfants en Charente

 

En terre charentaise, mes cousins, quelques galapiats et moi avions l’habitude, aux vacances, de barboter dans un marigot bourbeux de la lande. Un jour, par défi, je me suis baigné nu. La photo prise sur-le-champ a fait le tour de la famille, provoquant gloussements et suspicion de virilité précoce.

En cela, rien de fondé. Les tripotages entre petits mâles troublés par une virilité bourgeonnante auraient pu m’inciter à une transgression, mais, si je ne manifeste aucun mépris pour les homos, je « n’en suis pas ». Certains se sont intégrés dans notre cercle amical sans provoquer le moindre commentaire discriminatoire.

La télé a rediffusé récemment un film de Pedro Almodóvar, La Mauvaise Éducation. J’ai mal supporté les séquences où le réalisateur, mettant à nu, si je puis dire, amours et conflits entre homos, nous inflige des scènes d’une grande audace. Autant je peux prendre plaisir, devant ma télé, aux jeux saphiques, autant les exhibitions entre hommes me hérissent. Mon ami, l’écrivain corrézien Robert Margerit, n’a pas caché dans ses œuvres son goût pour les ébats féminins.

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Mardi 6 août

Petit catalogue des chutes

 

Le souvenir de mes chutes humiliantes en cours de promenade me poursuit et me hante, comme le signe d’une vieillesse inéluctable. Au sortir d’une semaine à la clinique, le chirurgien m’a mis en garde contre le risque des promenades non accompagnées et sans canne. J’ai failli lui rire au nez ; j’aurais eu tort.

Première chute : glissade sur un trottoir humide. Deuxième chute : les pieds empêtrés dans des tranchées de travaux publics. Troisième chute : dans le square où j’ai joué au foot, par enfantillage sans doute, avec quelques gamins du quartier. Dans tous les cas, aucune blessure à déplorer, sinon l’humiliation.

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Jeudi 8 août

Le voyageur du temps

 

J’ai plus de souvenirs que si j’avais mille ans, écrivait Baudelaire. Je me suffis maintenant de ceux qui n’ont pas fondu dans les abysses de la mémoire. Je traîne mes défroques de « voyageur du temps » aux pieds poudreux, dans un espace de temps de plus en plus restreint, amorce d’une nécropole où de vagues stèles commémoratives se dressent de chaque côté du chemin, certaines aux mots encore lisibles, la plupart destinées à l’enfouissement.

La nuit m’invite à ces promenades. Je n’ai pas à pousser porte ou portail : il semble que je sois attendu, ici ou là, à la suite de quel événement, mais par qui ? En l’absence d’un guide, le fantôme que je suis s’avance, en quête d’autres fantômes et d’autres lieux propres à l’épanouissement d’un rêve où les femmes occupent des places éminentes. Beaucoup d’amis m’ont légué des souvenirs de leur veuvage, au point que j’aurais aimé regrouper ces solitaires dans un cercle commémoratif. Ces dames disparues ont toujours entretenu avec moi, à l’heure du thé ou du whisky, des relations affables. J’ai échangé avec elles des confidences parfois sentimentales mais sans y ajouter la moindre perversité. Les épouses de mes amis ont toujours échappé à mon esprit de conquête.

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Samedi 10 août

Séquence gastronomique

 

Affligé par l’âge, devenu exigeant et restrictif en matière de nourriture, mes goûts me portent aux pâtisseries et aux fruits, malgré un diabète aux aguets ! Ce mal sournois que je m’oblige à maîtriser, n’en fait, si je puis dire, qu’à sa tête. Le seul remède serait la privation de ce dont on se délecte, les desserts notamment.

Détecter, comme je l’ai déjà dit, des saveurs de framboise ou de cassis dans le vin, est un jeu auquel j’ai renoncé, mes papilles y étant inaptes. Je ne trouve de saveur qu’au cidre, aux jus de fruits… et au whisky ! Cette déficience répond à une maladresse. Jadis, au cours d’un repas où j’avais abusé de la boisson, un ami m’a conseillé, pour éviter un malaise, d’avaler un morceau de sucre arrosé d’ammoniaque. Résultat : ce ravage de mes papilles gustatives dont, depuis, je pâtis.

Au restaurant, mon appétit se réveille et s’exalte : menus originaux, saveurs inattendues, décors différents de l’ordinaire, évolutions des serveuses…

La table est le seul endroit où l’on ne s’ennuie jamais… du moins

pendant la première heure (Brillat-Savarin).

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Dimanche 11 août

Les délices du château

 

Dans le château de nos cousins, Marie-Claire et Jean-Baptiste, chaque repas est une fête. Marie-Claire monte de la cave des bouteilles revêtues d’une noble poussière, des flacons de liqueurs aux étiquettes illisibles et des boîtes de havanes. Jean-Baptiste s’adonne depuis des lustres à sa passion exigeante de collectionneur. Le grand salon et les pièces adjacentes donnent l’image d’un musée profus et confus. Un magnifique piano 1900 domine cette caverne d’Ali Baba où l’on découvre des bronzes de Barye, des documents historiques et des panneaux publicitaires émaillés pour des chocolats ou des voitures, dont le maître aime à s’entourer.

J’ai gardé le souvenir d’un entretien au château avec une actrice célèbre en son temps, Alice Sapritch, vedette avec Louis de Funès et Yves Montand du film La Folie des grandeurs. Elle participait à la réalisation d’un court-métrage pour la télé sur les amanites phalloïdes ! L’actrice a accepté de m’accorder une interview dans la grande salle, devant un feu de bois et une bouteille de veuve-clicquot.

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Mardi 13 août

Les livres, des amis encombrants

 

J’ai effectué, deux jours durant, en me servant d’un escabeau, des tentatives de rangement de mes livres, une pratique fastidieuse qui m’expose à une chute, les étagères supérieures abritant le sommeil inviolable, sous une couverture de poussière, d’ouvrages anciens. Je les vénère mais en m’abstenant de les consulter, sinon par obligation, rarement pour le plaisir.

Une maison sans livres est un corps sans âme (Auteur latin).

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Jeudi 15 août

En souvenir de Marc Chadourne

 

Le premier prix Marc-Chadourne, organisé dans notre ville, a été décerné, au Sénat, à Michèle Fitoussi pour son roman Janet (éditions Lattès). Cet événement, important pour notre ville, berceau de la famille Chadourne, a laissé indifférente la presse parisienne, comme si Marc, Prix Femina, Grand Prix de l’Académie française pour l’ensemble de son œuvre, illustre reporter des années 30, était un écrivain voué à l’oubli.

J’ai rencontré Marc, retour d’une de ses tournées de conférences dans les universités américaines, dans son domaine du Bousquet près de Brive. Il m’a entretenu de la réédition de Vasco, son meilleur roman, nourri de ses nostalgies polynésiennes, et m’a fait asseoir pour une photo sur le trône de Béhanzin, dernier roi et tyran d’Abomey (Dahomey).

Marc était confronté, m’a confié sa petite-fille, Lilith, à un choix : s’installer à Paris, avec Le Bousquet comme résidence secondaire, ou jouir, en Amérique, de sa renommée internationale. C’est à ce dernier projet qu’il s’est arrêté, non sans regret, de sa part et de la nôtre.

Au cours de ma visite, évoquant la présence de sa compagne, créature de type californien, il avait soupiré :

— Je te confie que je supporte difficilement sa présence. Elle a du mal à s’endormir à cause du rossignol et déteste l’odeur des bouses. Je ne vais pas tarder à lui rendre sa liberté…

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Vendredi 16 août

Qui se souvient des Éthiopiques ?

 

L’idée m’est venue ce matin de parler du roman d’Héliodore d’Émèse, Les Éthiopiques (éditions Les Belles Lettres, 1938), œuvre monumentale en deux gros volumes, acquis à la brocante pour un prix dérisoire. J’ignorais le nom de l’auteur et de son œuvre, mais j’avais été séduit par son titre. Qu’en faire ? Le lire avec l’original en regard ? Brrr… J’ai rangé cet ouvrage sur la plus haute étagère, avec la vague intention d’en tirer une adaptation romanesque, dans le style d’Homère. En parcourant avant-propos, introduction et notes du traducteur, j’ai appris qu’Héliodore, « l’un des plus grands auteurs de la Grèce antique », avait inspiré Rabelais, Shakespeare et Racine. Je me serais trouvé en bonne compagnie, mais face à un projet trop ambitieux.

Ce roman raconte les amours de Théagène et de Chariclée. Le début est séduisant : « Le jour commençait à sourire et le soleil à illuminer le sommet des montagnes. Des hommes armés comme des brigands étaient en embuscade sur les hauteurs qui s’étendent le long de l’embouchure du Nil… » J’aurais dû, pour prendre la suite, monter sur un chameau, mais ce parcours me parut interminable et semé d’embûches, si bien que je choisis de le reporter aux calendes. Le mirage des Éthiopiques y somnolera sans doute ad vitam aeternam.

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Dimanche 18 août

Vaguelettes de nostalgie

 

Triste dimanche, ciel brumeux, orage en instance, thermomètre vertigineux et square désertique. Ma sieste a dépassé les limites normales, inerte que j’étais, mon ordinateur lui-même étant amorphe.

C’est dans ces conditions pénibles que je me plais à brasser mes nostalgies de Rosas : la bière fraîche de six heures au Café de la jetée dans le souffle délicat de la marinade, la rumeur des vagues et le passage des baigneuses, en attendant l’heure de la paëlla.

En raison de la canicule, les journaux et la télévision relatent sans fin les incendies qui dévorent plantations, forêts, villages et menacent des cités balnéaires. Le Portugal a, sur un tiers de son territoire, l’aspect d’un gigantesque brasier. Partout, jusque sur les côtes anglaises, les pompiers sont sur le pied de guerre. Seuls l’Islande et le Groenland sont épargnés, mais il est vrai que les vacanciers y sont rares. Chez nous, sur le haut plateau de Millevaches, des milliers d’hectares de résineux sont partis en fumée.

On s’interroge sur les origines de ces incendies catastrophiques. La canicule a bon dos, certains suggèrent que les pyromanes n’y sont pas étrangers. Des migrants, déçus de leurs conditions de vie, auraient, dit-on, exprimé leur révolte par ces procédés inhumains, mais j’ai du mal à y croire.

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Mardi 20 août

Séquence musicale… et gastronomique

 

Ma ferveur pour la musique classique remonte à mon adolescence, lorsque j’écoutais à Radio Toulouse la Chevauchée des Walkyries de Richard Wagner. J’ai amèrement regretté de n’avoir pas appris le solfège, ce qui m’aurait incité à mettre en forme les thèmes ambitieux tournant dans ma tête.

Mon tai-chi quotidien, fenêtre ouverte sur le jardin, s’accompagne de musique. Le soir, branché sur une chaîne classique, je savoure, jusqu’à minuit passé, Beethoven ou Mahler avec une tisane du soir et une bouchée au chocolat.

Ma mémoire a réservé dans ma modeste musicographie un espace pour la chanson populaire. Je me flatte, comme on disait jadis, d’« avoir de l’oreille ». Qui se souvient aujourd’hui du Chaland qui passe, de l’Église au fond du hameau, de la Caissière du Grand Café, de Lili Marleen ?

Quant à la musique dodécaphonique, il me suffit d’y penser pour

préférer la mort (Paul Morand, Versailles).

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Jeudi 22 août

Un personnage encombrant : le Horla

 

J’ai passé une partie de l’après-midi à baigner dans une latence agréable. La Chartreuse de Parme ouverte sur mes genoux, fenêtre et volets clos, confiné dans un espace où le moindre objet n’est qu’apparence et le décor celui d’un train fantôme arrêté de nuit dans une gare sans nom.

En revanche, dans ma jeunesse, à la lecture de la nouvelle de Maupassant, Le Horla, j’avais ressenti l’impression atroce d’être entraîné dans une grotte aux fantasmes. Maupassant, proche de sa fin, avait, durant des mois, noté sur son journal l’emprise de cet incube sur son esprit fragile et son corps malade.

En matière de situations hallucinatoires, Ernst Hoffmann, Edgard Poe et Lovecraft n’ont pas dû faire mieux, et je m’interdis de les lire. Le malaise que j’éprouve encore aujourd’hui tient peut-être au souvenir de la spirale vertigineuse qui, une nuit, en clinique, m’avait entraîné vers les abysses ?

Non, sans aucun doute, le Horla n’est pas mort. Alors… alors… il

va donc falloir que je me tue ! (Maupassant).

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Vendredi 23 août

Un « préhistorique » à l’ordinateur

 

La pratique de l’ordinateur, après la plume Sergent Major, le stylo-bille et la machine à écrire, m’est apparue comme le seul moyen susceptible de me donner la possibilité de traiter un texte dans les meilleures conditions. Appuyer sur un bouton peut suffire à changer une friche en terre fertile.

Je revendique le titre, en matière de technique d’écriture, d’écrivain « préhistorique » – celui de l’Homo sapiens et non de Neandertal ! Je suis resté longtemps, dans l’atelier de mon père, à faire la cour à Mlle Mergenthaler – le nom de ma linotype – et, grosso modo, nous avons fait bon ménage. J’ai abordé l’ordinateur, par la suite, avec au clavier une dextérité digitale éprouvée.

J’imagine avec angoisse le moment inéluctable où, privé de mes facultés visuelles mais non de mon énergie intellectuelle, je serai contraint de voiler à jamais mon ordinateur comme on recouvre le visage d’un mort. Pour l’heure, le « phénomène » que je suis, au dire de la Faculté, se maintient dans un état de rémission favorable. J’abats sans effort six pages par jour sans éprouver la moindre lassitude, et je sacrifierais sans regret un repas, sinon une nuit, afin de mener une intrigue à son terme.

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Dimanche 25 août

Tahiti en Corrèze

 

Je n’ai jamais fait escale, à mon grand regret, en Polynésie. C’est elle qui est venue à moi. Pour écrire, à trente ans d’intervalle, deux romans : Les Dieux de plume et Pacifique-Sud, j’ai longtemps joué à la marelle, sautant d’un atoll à une île, jouissant des effluves de paradis des hibiscus et des étreintes de vahinés sous des toits de palme.

Comment imaginer, que, l’été 1996, en Corrèze, de jeunes et jolies vahinés authentiques danseraient la upaupa sous un châtaignier, dans un décor étranger aux gravures du manuscrit de Gauguin, Noa Noa ? Lilith, petite-fille de Marc Chadourne et défenderesse du culte de son illustre ancêtre, avait loué dans une forêt, pour ses vacances, un ancien moulin et un étang. Elle m’a invité à l’y rejoindre, précisant qu’une surprise m’attendait.

Elle fut de taille ! J’ai été accueilli par un essaim de jeunes filles vêtues de paréos, coiffées de diadèmes de fleurs des champs, à défaut de tiaré, jouant au badminton et laissant Lilith préparer un repas, hélas, dépourvu de saveurs et de senteurs exotiques, mais bien limousin. Il ne manquait à ces agapes rustiques que le lait de coco ou le chevreau à la broche, mais la conversation alla bon train, mes souvenirs de lecture faisant écho à des entretiens animés avec Vaïna, Kirian, Mysco… Suite à un abus de vin et de gnôle du pays, ma sieste a été troublée par les chants des îles, les rires et, que l’on me pardonne, des obsessions érotiques : je m’imaginais en compagnon du capitaine de la Marine royale, Louis-Antoine de Bougainville, entouré de créatures vêtues de feuilles de tiaré batifolant autour de la Boudeuse.

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Mardi 27 août

Petit conte d’une passion contrariée

 

Clément fait partie de mes amis indéfectibles. Nous habitions dans notre jeunesse deux rues parallèles qui, chacune, avait sa bande de galopins, les black blocs d’aujourd’hui. Des bagarres quotidiennes, je garde, sous ma moustache, la trace d’une blessure faite par un tesson.

Clément écrit des historiettes. Dans son adolescence, fasciné par une jeune femme belle et élégante mais amputée d’un bras – la Manchotte –, il lui avait griffonné une confidence conservée dans un tiroir.

La cinquantaine venue mais encore virile, il s’était épris d’une créature moins romantique : Augustine, serveuse dans un bistrot de la banlieue de Brive, La Marquisie. Il y avait fait une halte au cours d’une promenade à bicyclette, s’y était plu et y était revenu pour prendre une bière, mais surtout pour voir évoluer Augustine et lui tirer quelques mots. Cette esquisse d’idylle imprégnée de bière Mapateau (production locale) dura quelques mois, Clément nourrissant sa passion de billets doux griffonnés à même la table, que la fille glissait négligemment dans son tablier.

Le manège dura jusqu’au jour où Federico, le patron, s’en mêla. Un après-midi, c’est lui qui servit sa bière à Clément et, sa serviette jetée sur l’épaule, sortit les fameux billets de son tablier et les jeta sur la table.

— Monsieur Clément, dit-il, vous êtes un bon client mais, à dater d’aujourd’hui, ma porte vous est interdite. Augustine vous a assez vu, lu et entendu.

Bouleversé, Clément protesta de son droit à fréquenter un lieu public et à s’entretenir avec le personnel. Il aurait pu appeler Augustine, mais c’était son jour de congé. Le patron ne lui fit pas payer sa bière et l’accompagna jusqu’à la porte sans ajouter un mot au verdict.

Clément partit à bicyclette vers la rivière avec l’intention de s’y jeter. L’ayant trouvée trop froide, il y renonça, quitte à ruminer son humiliation « jusqu’à la fin de ses jours ». Elle n’allait pas tarder. On a découvert son cadavre quelques jours plus tard, pendu dans son grenier. Il avait dans sa poche une sorte de testament sous forme de poème, dédié à Augustine et à ses illusions perdues.

Les passions sont comme des bibliothèques où le vulgaire

séjourne sans connaître les trésors qu’elles contiennent (Marcel

Proust).

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Mercredi 28 août

Souvenir d’un orage d’automne à Rosas

 

Le beau temps s’attardant, Renée et moi avions prolongé nos vacances jusqu’en septembre, un mois où la plage de Rosas n’est plus qu’une coquille vide et la mer couleur d’huître morte.

De ma terrasse, j’ai assisté à un phénomène climatique inquiétant : d’un bout à l’autre de la baie, le ciel et la mer, enfouis dans une nuée d’un noir d’encre, laissaient présager un orage. La nature venait de planter un décor wagnérien, sans personnages ni musique ni ballet. Il montait des hauts-fonds, à environ une encablure, le friselis lumineux de bancs scintillants de sardines affolées. Cette image de fin du monde, d’un seul coup, balayait mon séjour balnéaire, la Catalogne paraissant célébrer un deuil national auquel nous n’avions pas l’intention de nous mêler. Puis la nuit a pris un relais paisible.

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Jeudi 29 août

Des larmes pour Chopin

 

Ma passion pour l’Espagne a rarement été déçue, surtout par l’archipel des Baléares, ces cailloux éparpillés comme en offrande sacrée à Majorque, l’île mère.

Un été, j’ai fait voile pour Majorque avec deux projets de roman : visiter les lieux où George Sand et Frédéric Chopin avaient vécu des amours maussades, et l’île de Cabrera, où avaient végété des soldats de l’armée napoléonienne prisonniers. Je suis resté quelques jours à Palma avant de prendre le bijou de petit train menant à Valldemossa, à travers des montagnes ruisselantes d’oliviers, de vignobles et d’orangeraies.

De cette modeste bourgade, nous n’avons visité, mais avec émotion, que l’ancienne demeure des deux amants. Dans la chapelle attenante, un pianiste interprétait une pièce de Chopin dans la clarté bleuâtre tombant des vitraux. J’ai retrouvé cette émotion intense en écrivant, deux ans plus tard, Les Amants maudits.

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Vendredi 30 août

Les charmes de Misère

 

Ma petite chatte, assaillie semble-t-il par sa nostalgie du temps où elle errait en liberté à travers le quartier, abandonne parfois, à la belle saison, son lieu d’accueil pour des fugues sauvages, longeant les trottoirs, s’abritant sous les voitures ou chassant le pigeon. Nous sommes conscients des dangers qu’elle affronte, mais nous nous refusons à maîtriser ses instincts sauvages par une incarcération à la SPA à laquelle je répugnerais.

Certains soirs où l’orage ou la pluie ont éclaté, alors que je me trouve devant mon écran de télé, Misère saute sur mes genoux, vibrisses frémissantes, me pétrit le ventre, me lèche les mains en ronronnant, puis s’endort.

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Samedi 31 août

Deux malades confinés

 

Aux approches de la mauvaise saison, l’été se libère d’un contingent de chaleur, avec en prime quelques orages qui tournicotent sur la ville. La chaleur perdant son alacrité estivale se fait oppressante et augmente mon rythme cardiaque, mais sans me tracasser car j’ai toute confiance en mon pacemaker.

Retourner consulter mon cardiologue ? Je sais d’avance son diagnostic : « Évitez les efforts. » Facile à dire ! Il m’arrive, en l’absence de l’infirmier ou de l’aide-ménagère, d’effectuer le transfert de mon épouse impotente de la table à son lit de repos ou aux toilettes. Parfois, la nuit, après une chute hors du lit, je fais appel aux urgences pour son « relevage », car manier quatre-vingts kilos de chair inerte serait pour moi une épreuve impossible et dangereuse.

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