Inventaire avant fermeture

Michel Peyramaure · Chapitre 7 sur 14

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Inventaire avant fermeture

Octobre

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Mardi 1er octobre

J’étais… Je suis… Serai-je ?

 

Le temps est passé où, malgré mon métier prenant de journaliste, je tapais sur ma vieille Remington et publiais un ou deux romans par an pour divers éditeurs parisiens, et pas sous forme de plaquettes ! Cette activité stakhanoviste me valait l’admiration de certains lecteurs et la jalousie feutrée de quelques « charmants confrères » qui n’avaient sans doute jamais lu mes livres.

Aujourd’hui, confiné dans ma retraite de moine, je continue à m’abandonner à « ce vice impuni, la lecture » (Valéry Larbaud), que j’assouvis aussi dans l’écriture. Du fait de mon âge et aussi de ma santé, bien qu’elle ne m’occasionne, pour l’heure, que peu d’inquiétude, j’ai renoncé à une production intensive et passe plus de temps sur mes écrits. Le temps est passé, sans engendrer de regrets, où je barbouillais mes héroïnes d’un nuage de poudre de patchouli et où je donnais à de médiocres courtisans royaux des allures de héros du siège de Troie !

Aujourd’hui, je me concentre davantage sur la véracité des faits et des personnages, en usant d’un mortier plus subtil dans leurs rapports avec leurs contemporains et leur environnement. Les quelques romans qui attendent leur publication pourront en témoigner. Il est vrai que j’ai en ma fille une accorte ménagère qui balaie avec autorité erreurs de dates et autres bévues.

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Mercredi 2 octobre

Les voies divines peuvent finir sur un lit

 

Lorsque mon ami Germain D., devenu veuf, a songé à se procurer une aide-ménagère par une annonce dans la presse, son choix s’est porté sur une candidate aux allures un peu frustes : Angèle B. Convoquée puis agréée, elle a donné en quelques jours à son employeur la certitude d’être tombé sur une perle. Elle-même s’est plu dans la villa à jardinet et, virtuose de la brosse à reluire et de l’ordonnance mobilière, elle a décerné trois étoiles à un intérieur, qui en était dépourvu.

Suite à son contrat, Angèle devait s’occuper de la cuisine et du ménage, excepté le bureau du maître, lieu réputé inviolable, sinon pour ses amis, orné d’une vitrine meublée d’encyclopédies vierges mais décoratives.

Germain m’entretenait souvent, au téléphone de préférence, de ses rapports avec Angèle. Il jugeait irréprochables ses fonctions domestiques mais insupportable son ambition de faire de lui un croyant. Élevé dans une famille libertaire, Germain aurait pu faire sienne la devise de Camus – et la mienne –, « La seule excuse de Dieu c’est qu’il n’existe pas ». Angèle, ancienne élève d’une institution religieuse de Tulle, avait gardé une ferveur de chaisière vendeuse de cierges.

Germain a vivement réagi en découvrant sur son bureau un crucifix en faux marbre. Il l’a jeté à la corbeille, de même qu’une image de Vierge à l’Enfant, découpée dans Paris-Match et accrochée au-dessus de son lit. Angèle prétendait vouloir « sauver une âme en perdition » ; lui s’en foutait, me dit-il, « comme de sa première liquette ». Il l’a sommée de choisir entre renoncer à son prosélytisme ou servir ailleurs un employeur moins rétif. Elle a choisi de rester.

Germain m’a laissé un mois sans nouvelles, si bien que je lui ai écrit. La réponse m’est venue d’Angèle au téléphone, sur un ton allègre : mes inquiétudes étaient injustifiées ! Germain avait retenu deux places d’avion pour visiter les lieux d’apparition de la Vierge au Portugal. Cette décision aberrante m’a surpris, Germain méprisant les lieux de culte et redoutant les voyages en avion ! De plus, Angèle ne disait plus « monsieur » mais « Germain », à croire qu’ils avaient décidé de réviser leur contrat ancillaire.

Germain, de retour du Portugal, je l’ai invité au restaurant pour lui tirer les vers du nez. Il avait l’apparence d’un chien battu, cherchait ses mots, mangeait sans appétit mais buvait ferme. Sa confession m’a laissé abasourdi. Renonçant à user de méthodes inquisitoriales, Angèle avait choisi celle, peu orthodoxe mais efficace, de la séduction. Cela lui fut facile, Germain ayant une consistance de pâte à modeler, et elle en proie à une évidente vénusté sous son comportement de trappiste.

Quelques mois après cette énergique thérapie, Germain, suite à un malaise cardiaque, a été conduit en clinique où, après une semaine, il a « rendu son âme à Dieu », comme put le dire sa Messaline. Elle a hérité des biens de son maître et a fait par la suite un « riche mariage ».

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Jeudi 3 octobre

Jadis et naguère

 

Mon enfance a été imprégnée pour une large part de ruralité, sans que j’eusse la moindre vocation agricole, plus séduit que je suis par la beauté d’un arbre fruitier que par sa productivité.

À cette époque-là, nous avions, dans les parages, des amis qui recevaient dans leurs fermes pour le week-end les « gens de la ville », que nous étions, et les « bourgeois », que nous n’étions pas. La pratique du patois par ma mère instaurait une familiarité de bon aloi. Ces braves gens qui, à part le facteur et les maraîchers, recevaient peu de visites, nous traitaient comme des parents, ce qui, au temps de l’Occupation, nous avait été d’un soutien précieux.

Mes papilles ont gardé le souvenir des soupes grasses, des choux farcis, des poulets rôtis à la braise, des fromages frais – les « cailladous » –, des tartes aux fruits, « boulégous » ou clafoutis, et du vin de la ferme, parfois un peu « piqué ».

La femme, n’ayant pas place à table – tradition oblige –, servait le repas, mangeait au cantou et veillait sur la marmite. La conversation portait pour les hommes sur leurs souvenirs de 14, la politique ou les conditions climatiques.

Après l’armistice de 1940, nous avons fait l’acquisition d’une Citroën Rosalie d’occasion. Cette lourde bagnole noire allait nous transporter le dimanche sur les rives de la Dordogne où mon père se livrait à sa passion pour la pêche. Nous avons passé là des moments agréables en présence de la famille Bergounioux dont le fils, Pierre, deviendrait bien plus tard l’un des meilleurs écrivains de sa génération. Le père, qui tenait un magasin de vêtements de travail à Brive, près de notre domicile, avait deux passions : la musique classique et la pêche à la ligne. Il s’était fait de mon père un ami, du moins pour ce dernier loisir.

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Dimanche 6 octobre

Une pierre philosophale

 

Je traverse parfois des moments où il me semble ne plus avoir les pieds sur terre. Hier, au cours du marché, je me reposais sur un banc quand mon attention a été attirée par un caillou scintillant au soleil, entre mes pieds. J’ai ramassé et examiné comme un bijou perdu ce qui n’était qu’un morceau de micaschiste échappé au service de la voirie.

Soudain, sans raison valable, je me suis évadé dans les spéculations philosophiques aberrantes qui viennent parfois me harceler. Je me suis mis à interroger le caillou, à mi-voix, pour lui demander sa nature exacte et son origine, sans me soucier de l’attention provoquée par mon comportement.

Le temps, l’espace, adéquation éternelle et incontestable. J’ai renoncé à m’interroger sur leur nature, et sur les écrits des meilleurs savants et astrophysiciens. Ils ne m’ont apporté aucune réponse instructive, leur conception se traduisant par cette évidence : il ne peut y avoir ni commencement ni fin pour ces deux éléments. Qu’on n’aille pas interroger le Créateur à barbe blanche du catéchisme auquel ne manque que la pipe !

Quant à la matière (voir le livre de van Eersel), elle n’aurait pu naître du néant, pas plus que d’un être vivant. Éternel et insoluble problème de l’œuf et de la poule, qui a fait cogiter des générations de philosophes depuis l’origine de l’Homo sapiens. La vie sur notre planète et peut-être sur d’autres galaxies n’a pas plus d’importance que mon caillou. Elle deviendra poussière ou cendre et, dispersée par les vents cosmiques ou quelque autre phénomène naturel, sera peut-être condamnée à sombrer dans les mystérieux trous noirs dévoreurs de galaxies. À l’évidence, nous sommes des êtres insignifiants affrontés à des mystères inviolables. Piètre consolation : les « roseaux pensants » de Blaise Pascal…

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Lundi 7 octobre

Idylle rustique inachevée

 

Jadis, au cours des week-ends dans la ferme de mon oncle (le Tistou) et de son épouse l’Eugénie, je m’initiais à la vie rurale. Ils étaient secondés par leur petite-fille, Lucienne, qui m’a appris, entre autres menus travaux, à traire les vaches. Le jour où un chaton affamé a sauté dans le seau de lait, Lucienne l’a repêché, l’a jeté sur la bouse en s’esclaffant et soudain m’a embrassé. Je n’en ai ressenti aucune émotion ; elle si. Elle m’a discrètement témoigné son attirance par la suite, lorsque nous gardions les deux vaches dans la prade, mais sans me distraire de ma lecture.

Beaucoup plus tard, au cours de ses noces au bord de la Vézère, Lucienne m’a invité à danser au son de l’accordéon. Durant la valse, elle a fredonné dans mon cou une chanson évoquant son amour déçu : Je suis si bien près de toi / Que j’y passerais ma vie…

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Mardi 8 octobre

Des éleveurs « à la godille »

 

L’image des vieux paysans enracinés dans leur ferme avec femme, vaches, chèvres et gorets, n’est pas reconstituée pour la télé. Au cours de mes reportages, dans les années 60, j’ai été témoin de situations navrantes mais sans l’impression d’être confronté à des cas de disette. Quand je demandais à ces braves gens, en buvant leur gnôle, s’ils étaient satisfaits de leur condition, ils répondaient en haussant des épaules : N’en chabeï rè (« je n’en sais rien »), la question leur paraissant incongrue.

J’éprouve autant admiration et de compassion pour ces jeunes qui, cédant à une passion virgilienne béate, délaissent bureau et ordinateur pour acquérir une chaumière en Corrèze ou un buron en Auvergne et s’y livrer à l’élevage. Mal préparés à cette tâche, beaucoup abandonnent pour retrouver leur urbanité passée, quand leur aventure ne se conclut pas par un suicide.

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Mercredi 9 octobre

Ce serviteur prestigieux : l’Escalator

 

En aménageant notre demeure et pour pallier l’escalade nuisible à nos vieilles jambes, nous avions envisagé la pose d’un ascenseur, mais nous sommes rabattus sur un appareil moins encombrant et onéreux.

L’Escalator… Il y a de la magie dans ce mot à consonance romaine. Il nous a donné au début des émotions de téléphérique, puis s’est révélé aussi banal qu’un article culinaire. Je l’utilise, mais en craignant qu’il ne fasse de moi un invalide. C’est pourquoi je lui préfère parfois l’ascension pedibus cum jambis, grâce à ce qui subsiste en moi d’énergie physique propre à avaler sans souffler dix-huit marches.

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Dimanche 13 octobre

Parler politique… à table

 

À la table familiale, outre le rugby, la conversation roulait souvent sur la politique. Mon père, son quotidien dressé entre verre et bouteille, vantait un socialisme cachant mal des défroques d’anarchiste qui, en 14, lors de la mobilisation, lui avaient valu une incarcération pour refus d’obéissance. Mon demi-frère, Gaston, penchait pour les radicaux que mon père traitait de « radis roses », et moi pour le Parti communiste, que mon père abhorrait, le jugeant inféodé aux Soviets. La controverse prenait parfois le ton d’un meeting électoral auquel ma mère mettait un terme en frappant le bord de son verre avec son couteau.

Aujourd’hui, l’essentiel de mes préoccupations relevant de l’écriture, la politique est devenue pour moi un art dramatique dont je ne perçois que de lointains échos. Il m’arrive de m’endormir extrémiste et de me réveiller socialiste. En revanche, je ne laisse jamais mon bulletin de vote au tiroir, en souvenir de ceux qui sont morts pour la liberté d’expression.

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Mercredi 16 octobre

Sauver les vraies richesses

 

Pourquoi s’engager dans des voyages lointains, alors que l’exotisme est à notre porte, dépourvu il est vrai de cocotiers, de vahinés et de mers sombres comme le vin (Homère) ? Une déité tutélaire veille, depuis l’origine du monde, à conjuguer sous nos climats le pittoresque et la variété, ce qui, si l’on exclut le côté artificiel de l’hôtellerie et des campings « étoilés », ne trahit pas nos vraies richesses.

De plus en plus, la retraite venue, des gens se mettent en quête du lieu propre à rompre avec une vie active souvent contraignante et factice. La ferme abandonnée, aux murs cyclopéens, au toit de chaume, perdue dans une solitude forestière, est un rêve facile à concrétiser dans nos contrées où l’on peut acquérir un manoir du XVIe siècle pour le prix d’un deux-pièces parisien. Des retraités étrangers profitent de ce pactole et, manches retroussées, s’initient à notre terroir et à sa gastronomie.

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Vendredi 18 octobre

Ce cher Blaise Cendrars…

 

J’ai retrouvé, ce matin, un gros volume de Blaise Cendrars, L’Homme foudroyé, recueil de chroniques sur des sujets divers. Dans l’intention d’assumer un repentir, j’en ai repris la lecture avec, dès les premières pages, la certitude que j’en tournerais la dernière.

Je vois en Blaise Cendras un génie brouillon, réplique de Villon, de Restif de La Bretonne ou, plus près de nous, de Stevenson, Paul Morand, et autres engeances de vagabonds en proie à l’attirance de l’exotisme. Le chapitre IV, La Redonne, m’a ébloui : du Giono ! Même passion pour la Provence, ses paysages, ses personnages, avec en plus, chez Cendrars, la présence de la mer comme d’une maîtresse. Le style est parfois relâché, avec des redites, des digressions maladroites et superflues, mais d’une lecture presque toujours délectable.

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Samedi 19 octobre

Porter le masque

 

J’ai appris ce matin par mon journal qu’en Chine, à la suite d’une épidémie répandue par un virus au nom imprononçable pour moi, les habitants étaient contraints, par mesure de prudence, de rester à domicile, sans recevoir aucune visite, même familiale : un « confinement » strict jusqu’à la fin de l’épidémie. Cette mesure était sage, de même que l’obligation de porter un masque d’étoffe pour des sorties obligées afin de ne pas risquer une amende. J’ai du mal à imaginer que, dans notre Occident libéral, on puisse, le cas échéant, en venir à ces contraintes inhumaines. C’est si loin la Chine… Quant à moi, le mot « confinement » n’a pas de quoi m’inquiéter. Je le subis régulièrement et m’en trouve fort bien, mais comment ne pas plaindre les salariés privés de leur travail et les malades promis à une mort atroce dans des établissements hospitaliers sous-équipés ?

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Dimanche 20 octobre

Ce pauvre Maurice

 

Ce matin, en parcourant les avis d’obsèques de La Montagne, j’ai appris le décès d’une de mes connaissances, Maurice G.

Nos relations remontaient au certif qui nous avait séparés, lui au lycée, moi à l’école industrielle, chacun déçu mais pour des raisons opposées. Sa passion était le commerce, avec l’ambition de succéder à son père dans la chaussure.

Outre ses facultés intellectuelles de bas niveau, Maurice était sujet à des actes relevant d’une libido précoce et agressive. Georges Mamy, notre regretté camarade d’école, l’avait défini en quelques mots : « Ce pauvre Maurice a fait de l’obscénité un art de vivre. »

Consacré, après ses études, à l’essayage et à la vente dans la boutique de son père, Maurice s’était réservé d’emblée la clientèle féminine. Le soir, au Café de Paris, il évoquait, en fumant des ninas, les émotions que lui procuraient les pieds féminins et leur prolongement ascendant. Un jour, après qu’il eut fait miroiter à une cliente l’éventualité d’une exploration plus intime de sa nature, la dame s’était plainte au patron, dont les foudres, le fait n’étant pas d’exception, eurent pour conséquence l’« exil » dans une manufacture de chaussures d’Auvergne, dont il était client.

Durant deux ans, Maurice allait faire alterner son apprentissage industriel avec des virées en Buick dans les auberges et les mauvais lieux des environs, où son bagout, son élégance et ses petits cigares favorisaient les prospections érotiques. Il m’en parlait dans ses lettres, parfois au téléphone, et avec des détails scabreux.

Un drame allait mettre un terme à cette vie de nabab, le patron ayant surpris Maurice et son épouse vautrés sur un monceau de peaux de mouton. Rendu illico à sa famille, Maurice, affecté à la comptabilité, allait vite oublier les charmes de son exil doré. Doté d’un bon salaire, menant les comptes à sa guise, puisant sans scrupule dans la caisse et fier comme Casanova de son potentiel viril, Maurice fit de sa quarantaine un champ propice à ses exploits. Une jeune employée de banque, qui l’avait accompagné aux coffres du sous-sol, subit ses assauts et s’en plaignit au directeur de l’établissement, lequel se refusa à porter plainte pour ne pas s’aliéner un bon client.

Les obscénités de Maurice durèrent quelques décennies. J’ai acquis la conviction que son engouement, sinon pour l’amour, du moins pour la transgression, ne relevait pas d’une banale fringale charnelle, mais d’une maladie : l’érotomanie.

La cinquantaine venue, presque un vieillard, miné par ses excès, Maurice, décidément incurable, s’était aménagé une sorte de backroom : son « cabinet d’onanismie », disait-il sans scrupule, où il visionnait des films pornos à la chaîne. Cédant à l’étrange manie de certains de ces individus, de souhaiter un tiers dans leurs spectacles, il m’y avait invité. Mon refus avait mis un terme à nos relations.

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Lundi 21 octobre

Livres des hautes étagères et autres

 

J’éprouve de la compassion pour les vieux livres échoués sur mes plus hautes étagères. Parfois j’en décroche un, en coupe avec délectation les pages vierges et déchiffre les commentaires marginaux à l’encre grise. Certains, en proie aux insectes papivores, me rappellent l’alexandrin de Heredia : Le fond vermiculé des pâles madrépores (Les Trophées). Ces « épaves » m’émeuvent à la pensée des écrivains qui, au temps de la chandelle et de la plume d’oie, enrichissaient la Culture universelle.

J’achète parfois des livres, même avec la conviction que je ne les lirai pas, mais persuadé qu’« il faut les avoir chez soi ». J’apprécie la qualité de prestigieuses collections comme « La Pléiade » (Gallimard) et « Bouquins » (Laffont). Ces ouvrages restent ouverts sans qu’on ait besoin d’en fendre la tranche, à l’opposé des éditions courantes, qui se referment comme des pièges à rat. Inconvénient pour ces deux collections : les caractères minuscules en gênent la lecture, même avec des lunettes. Une loupe serait nécessaire pour les personnes de mon âge !

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Mardi 22 octobre

Structurer ses habitudes

 

Je suis assez fier de l’organisation de mes soirées, due non à une volonté thérapeutique mais à l’habitude d’organiser au mieux mon activité et mon temps libre. Un exemple banal et quotidien ? Expulser Misère de mon fauteuil de télé pour regarder les infos et choisir un film.

J’élimine de mes programmes les variétés, en raison de leur clinquant et de leur vulgarité : vedettes de la chanson sans voix et sans expression, loteries et séries niaises, pour choisir des documentaires sur les expéditions, les animaux et les émissions littéraires ou musicales. En matière de fiction, je me délecte de polars, thrillers, westerns, ou de vieux films français en noir et blanc du temps de Jouvet, Raimu ou Gabin.

La décision de structurer le temps en habitudes remonte à mes jeunes années, motivée par ma frilosité naturelle envers les imprévus et les contrariétés. Elle n’a fait que croître avec le temps et confirmer mon goût pour un confinement volontaire : la « tour d’ivoire » des romantiques, sauf que mes murailles sont faites d’une concrétion de livres, comme une falaise de mollusques stratifiés.

En ce domaine, je partage avec Martine et Jean-Paul la manie du « garder-tout ». Explorateurs des brocantes, ils amassent et ne jettent pas. À défaut de place ils déversent leur surplus en livres, magazines et objets insolites dans ma cave et mon grenier. Martine, plus rigoriste que son époux, s’attache surtout aux ouvrages et catalogues concernant le patrimoine, un domaine dont elle a fait sa profession.

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Dimanche 27 octobre

Du choc des tribus aux matchs internationaux

 

J’ai passé la soirée devant la télé pour assister à un match de rugby important pour nos couleurs. Durant deux heures, sans me lasser, j’ai vibré à chaque essai des nôtres. Vox populi : « Nous avons perdu alors que nous devions gagner ! » J’ai partagé l’émotion de notre public et le drame de nos joueurs effondrés sur la pelouse, en larmes.

Cette communion intense me fait souvenir des temps où les Homo sapiens se livraient entre tribus à des conflits sauvages. Quand les champions brivois rencontraient les Tullois sur les bords de la Corrèze, c’était une vraie bataille à laquelle ne manquait que la poudre. Pas de ballon mais des bâtons ou des pierres, le sang des héros mêlé aux larmes des femmes. Les prêtresses de Velléda consolaient les vaincus et s’abandonnaient aux vainqueurs sur un lit de fougères.

Le sport est l’espéranto des races (Jean Giraudoux).

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