Inventaire avant fermeture
Avril
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Jeudi 2 avril
Écrire, malgré tout
J’avais eu du mal, à la clinique, à achever la lecture du livre de Philippe Roth, Pourquoi écrire ? Certaines phrases, à peine lues, perdaient leur sens et ma vue se troublait. Il est vrai que l’on m’avait administré une injection inapte, semble-t-il, à me faire reprendre conscience. La nuit suivante, une infirmière m’avait annoncé que, mon « calvaire » touchant à son terme, j’allais être libéré. Au comble du bonheur, un œil sur ma montre, j’avais rassemblé mon barda et abandonné à la bibliothèque de la clinique le livre de Roth, qui n’avait rien apporté d’utile à ma situation.
Écrire est un acte d’amour. S’il ne l’est pas il n’est qu’écriture
(Jean Cocteau).
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Samedi 4 avril
Écrire ou lire ?
C’est avec un plaisir ineffable que je me suis retrouvé, brumeux mais sain de corps et d’esprit, dans mon bureau. J’ai réveillé l’ordinateur en tapant quelques lignes ; il ne m’a pas trahi…
J’ai dû renoncer – à mon grand regret – au dimanche traditionnel à Ligneyrac, mon médecin m’ayant interdit les sorties « jusqu’à nouvel ordre ! ». J’ai fait honneur, à notre morne table, aux pâtisseries dominicales – tant pis pour le diabète ! – et observé une longue sieste, Misère allongée à mon côté, sur la terrasse. En me retrouvant face à mon clavier, j’ai eu l’impression de revenir d’un voyage en Extrême-Orient. Je me noyais dans mes paperolles, la plupart écrites en speed writing, ma technique pour prendre des notes, ce qui m’obligeait à les traduire ou à les détruire.
De guerre lasse, j’ai entrepris la lecture d’un ouvrage de moins de deux cents pages, composé en caractère quatorze, ce qui en facilitait la lecture : Introduction à la vie profane, de Bruno Gay-Lussac (éditions Gallimard, 1970).
Cet auteur ne m’était pas inconnu. Originaire de notre province, descendant de l’illustre chimiste et neveu de François Mauriac, il était l’ami de deux écrivains célèbres, du Limousin, Robert Margerit et Georges-Emmanuel Clancier. Né en 1918, il est décédé en 1995. J’ai cherché son nom dans le Who’s Who in France ; j’y figure, lui non. C’est injuste !
L’Introduction n’est pas un roman mais un « récit » étrange, dont les premières phrases m’ont troublé : « Je dois faire un aveu : si j’ai été témoin de ma vie d’homme, je n’ai pas le sentiment de l’avoir vécue. En vérité, cette aventure ne me concerne pas. »
Je résume ce livre. Devenu adulte, l’auteur est hanté par son enfance et sa jeunesse. Des souvenirs éclatent sur son chemin en bouffées d’odeurs violentes, accueillent la présence maléfique de personnages vivant une autre existence que la leur. Il n’est qu’en des oaristys adolescentes (poèmes) puis en des scènes érotiques discrètes que l’auteur leur donne quelque consistance. La cruauté s’y étale dans de pénibles évocations de maltraitance envers les animaux et des séquences macabres.
J’ai subi, d’un bout à l’autre, avec délectation cette histoire envoûtante, écrite en phrases courtes, de style classique. Je vais me mettre en quête d’autres ouvrages de cet auteur, aujourd’hui voué aux oubliettes ou peu s’en faut.
Ma vie, semble-t-il, s’est arrêtée, entraînant dans un songe ceux
qui l’ont habitée. Leur souvenir me hante. Je sais que je les
retrouverai. Je les attends (Bruno Gay-Lussac).
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Vendredi 10 avril
« Il pleure sur mon cœur » (Verlaine). Voire…
Il pleut sans arrêt depuis trois jours, et pas de ces délicates averses de printemps sabrées de soleil, mais un déluge, comme si le ciel prenait possession de la terre. La cour de récré de l’école d’en face est déserte, son bitume ayant pris l’apparence d’un lac d’où surnagent des jouets d’enfants, comme des navires en attente de la grande marée. Sur l’autre bord, le square baigne dans une brume ne laissant percevoir que les lumières de la Poste centrale. De part et d’autre, en pianotant sur les vitres, une concertiste invisible me joue une partition amoroso.
Ce caprice du climat, qui nous affecte rarement, mais exaspère la population, me réjouit. Certes, j’apprécie le soleil malgré les canicules dont il accable notre jardinet – et surtout les campagnes –, mais la pluie, plus conforme à ma nature, me convient mieux. Elle me rassure lorsque je songe aux nappes phréatiques exsangues qui peuvent retrouver, grâce à elle, un niveau rassurant. Un proverbe de l’ancien temps nous informe d’ailleurs que « le Limousin ne périra jamais de sécheresse »… Mais ce n’est qu’un proverbe, la réalité peut être autre…
Dans un chapitre précédent, j’ai dit ma conviction en une concomitance entre le climat et la santé physique et mentale des habitants. C’est la même impression que j’éprouve envers l’écriture : pour moi, les mots ne répondent mieux aux idées qu’en temps de pluie ! En revanche les chaleurs estivales me brouillent l’esprit, m’obligeant parfois à travailler quasiment nu, et me font rêver de plages plus que de pages. C’est dire que, si je devais m’exiler, je choisirais l’Écosse de préférence à la Costa Brava.
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Dimanche 12 avril
Moments de délire avec Obaldia
« Cadeau ! » s’est exclamée Martine en me présentant un livre de René de Obaldia, écrivain né à Hong Kong, de nationalité française mais de père panaméen : Le Centenaire (« Les Cahiers rouges », Grasset). Ce livre, de toute évidence, n’est par un roman mais un miroir facétieux qui fait du lecteur qui s’y attarde un monstre, comme les galeries de glaces déformantes des fêtes foraines.
J’ai appris, en lisant la préface anonyme, que cet ouvrage était un « non-roman », empreint d’« un gâtisme considéré comme l’un des beaux-arts », issu d’un « franc-tireur des lettres françaises ». Il est « bourré d’humour, truffé de cocasseries délirantes, satirique en diable et totalement virtuose ». De quoi m’indisposer, ce que la suite allait en partie me confirmer avec, de temps à autre, un œil vers la corbeille à papier et l’autre accroché à une œuvre géniale.
De son propre aveu, « Monsieur le Comte » (le personnage central), n’est, en fait, qu’un apprenti centenaire de quatre-vingt-cinq ans auquel, apparemment, il reste quelques bougies allumées à son lustre : « Ma tête et ma main sont à moi », écrit-il d’emblée, ajoutant qu’il a « énormément de mémoire », ce qui va occuper deux cent cinquante pages !
Je me suis donc embarqué sur ce fleuve géant sans rien d’« impassible », comme celui de Rimbaud. La tempête y entretient un délire constant, sans escales, chaque vague faisant jaillir des étincelles, et le bruit qui en monte est – en apparence – d’une extrême confusion, comme d’un orchestre dont le chef et les exécutants auraient abusé de liqueurs fortes.
C’est ainsi qu’entre aversion et attirance, je me suis plongé dans ce monde de dingueries poétiques. Une simple phrase en témoigne : « Tandis que les vedettes font l’amour, les ouvriers font la grève… Des fainéants (oui, ma chère), des fainéants ! On devrait tous les fusiller. On n’en finit jamais de fusiller la misère… » Rien dans ces extraits qui puisse relier ma condition de sage à ce génial énergumène.
Qui lira ces pages ? Et à quoi bon ? Il faudrait que ces cahiers
fussent aussi passionnants qu’un livre obscène… (René de Obaldia).
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Lundi 13 avril
Qui était donc Homère ?
J’ai retrouvé dans un de mes carnets quelques lignes datant d’un séjour à Rosas, où j’évoquais, allongé sur ma terrasse, « une mer d’un bleu d’Odyssée ». Cela me rappelle l’œuvre qui a hanté mes rêves juvéniles.
L’énorme traduction de Louis Bardollet (collection « Bouquins ») figure parmi les œuvres en attente d’être lues. L’idée m’est venue de raconter l’Iliade et l’Odyssée sous forme de roman historique. Homère n’a sans doute jamais mis les pieds ni à Troie ni à Ithaque, ne faisant que s’inspirer de récits oraux plus ou moins précis. La question est encore de savoir s’il est l’auteur de ces épopées, et même s’il a vraiment existé ! Le même mystère n’enveloppe-t-il pas l’œuvre de Shakespeare et les Mémoires du chevalier d’Éon ?
Quand j’ai entrepris la lecture de l’Iliade, le livre m’est tombé des mains, d’autant plus qu’il est aussi lourd qu’un antiphonaire du Moyen Âge. Il m’est apparu qu’avant de lancer les hordes d’Ulysse à l’assaut de Troie, j’aurais à sonder une mythologie auprès de laquelle les Écritures ne sont qu’un catéchisme, et faire de même avec des brutes innombrables, aux origines confuses et aux instincts datant de la dernière glaciation ! L’idée que cette tâche ingrate (et assez farfelue) pourrait me prendre des années, m’a découragé. Tout aurait été plus simple si ces guerriers s’étaient bornés à n’écouter que leurs chefs ou, mieux, à empoisonner la belle Hélène, responsable de ces tueries, mais les grandes décisions venaient de Zeus et de ses séides. J’ai décidé d’abandonner ce projet, certain qu’en m’y risquant j’en serais la dernière victime, comme Robert Margerit, décédé peu après la publication de sa trilogie La Révolution, chez Gallimard. Autant regarder l’Odyssée à la télévision, avec Kirk Douglas dans le rôle d’Ulysse !
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Mardi 14 avril
Cueillir des champignons : un plaisir dangereux
Les visites de mes amis me sont interdites, les relations extérieures risquant d’affecter ma santé et mon quotient mental, en baisse. Vais-je donc devoir créer un parloir, comme dans un monastère ou une prison, avec un vitrage protecteur de la flore microbienne ?
Je n’en suis pas encore là : ma maison demeure ouverte, mais je redoute la venue de certaines relations superflues ou bavardes, parfois porteuses de fleurs ou de chocolats. Parler pour ne rien dire et sans limite de temps, m’afflige. Quant à recevoir des présents de bienvenue, cela m’exaspère, mais je m’efforce de n’en rien laisser paraître. Seuls mes monologues intérieurs et de rares lettres avec des amis lointains me donnent conscience d’exister encore.
Il est un visiteur que je reçois avec plaisir à dates fixes, deux fois par mois, le mercredi à onze heures du matin : le poète Robert G. Il arrive porteur d’un nouveau poème, qu’il lit et commente. L’année passée, il m’avait rendu visite à la fin du printemps, chargé d’un cageot de champignons précoces : trois beaux cèpes et quelques girolles. Avant de me les apporter, il avait montré sa cueillette à La Montagne qui en avait tiré une photo.
Ce coureur de bois, « à la bonne saison », m’a invité un dimanche d’automne à le suivre dans les Monédières. J’ai parcouru avec joie ces immenses solitudes, respiré avec délices un air exempt d’odeur de fioul. Lorsque je lui ai montré ma collecte, il a éclaté de rire : à part un cèpe, elle ne contenait que des espèces toxiques, et notamment des fausses oronges et des amanites phalloïdes, fatales aux vacanciers, que j’avais cueillies en raison de leurs formes, de leurs couleurs, mais qui ont fini à la poubelle.
En cours de route, je lui ai raconté l’impression singulière éprouvée devant un magazine représentant l’ancien président du Vietnam, le général Hô Chi Minh. Je lui avais trouvé, de par sa minceur et le prépuce de jonc qui le coiffait, l’aspect d’un phallus et d’une amanite. J’ai traduit cette impression par une boutade : l’Annamite phalloïde…
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Mercredi 15 avril
Que sont mes amis devenus ?
Jadis, mon domaine prenait l’allure d’une ruche lorsque j’y recevais mes amis, issus pour la plupart, non de l’école industrielle, mais du lycée ou même d’une institution religieuse. Nous passions des heures à commenter les derniers livres parus ou nos lectures classiques, à évoquer des questions philosophiques auxquelles je prenais autant de passion et d’intérêt qu’eux-mêmes. Leur arrivée était ponctuée par la voix autoritaire de ma mère, soucieuse de la propreté de son parquet Louis XIII : « Les patins ! »
Que sont devenus les membres de ce phalanstère ? Plus un seul ne donne aujourd’hui signe de vie, loin de leur ville natale, pris par leur situation familiale ou leurs activités de retraités, voire décédés. Il m’arrive parfois d’oublier leur nom, mais rarement leur prénom ou leur sobriquet.
L’un d’eux, Pierre Mirat, fils de limonadiers, a connu une carrière de comédien sur des scènes parisiennes et dans quelques films. Jadis, dans la bande de galapiats du boulevard de Puyblanc, opposée à celle de la rue Gambetta, fort de son obésité précoce, de sa pigmentation d’Othello et de sa voix vibrante, il était devenu un chef incontesté.
Après des études consacrées à l’art dramatique, à Paris, Pierre Mirat a connu un succès flatteur, dont notre ville s’est émue au point de l’inviter à montrer ses talents au cours d’une cérémonie de 14-Juillet, place Thiers. Alors qu’il déclamait au micro un poème patriotique de François Coppée, il s’est soudain frappé le front en s’écriant : « Oh, merde ! », sa mémoire l’ayant trahi. Le succès ne fut pas celui qu’il attendait. En revanche, il nous est revenu dans une pièce d’Arthur Miller, Mort d’un commis voyageur, et a été acclamé. Souvent dans des seconds rôles, il eut une longue carrière au théâtre et au cinéma. Dans ses films, il donnait la réplique à Lino Ventura, Jean-Paul Belmondo ou Louis de Funès. Suite à une vie tapageuse et à des rapports conflictuels avec son épouse, une cantatrice toulousaine, il a accepté, pour subsister, de figurer dans une publicité pour des pots d’épices, à la télé, où, déguisé en cuisinier, il s’écriait : « À quoi sert que je me décarcasse ? » Sa retraite était assurée, sa fin aussi : il préférait l’alcool au cerfeuil.
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Vendredi 17 avril
La source inépuisable des rêves
Les plaisirs rétrospectifs éprouvés à écrire ces dernières pages ont été suivis d’une alerte cardiaque qui m’a laissé groggy durant près d’une heure comme un boxeur mis au tapis. J’ai sursauté en entendant le signal d’une ambulance ou d’une voiture de police, mais qui n’a fait que passer. Ouf ! Les médicaments prescrits pour ces circonstances m’ont plongé dans un sommeil de dix heures, si bien qu’en m’éveillant j’avais l’impression d’avoir dormi une semaine entière bercé par la Pavane pour une infante défunte de Maurice Ravel.
Le lendemain, surprise ! Informés sans doute de cet événement – mais par qui, nom de Dieu ? –, quelques-uns de mes proches ont convergé vers mon lit de repos, la mine longue et le sourire triste, m’assurant d’une affection pérenne, ou plutôt s’informant de ma santé. Ce qui me déplut, c’est qu’ils n’avaient pas daigné annoncer leur visite et semblaient s’être donné le mot.
Ils sont restés environ deux heures après ma sieste, partageant mon thé de Ceylan et me débitant les événements puisés dans leur quotidien, la situation politique, l’état de leur bagnole et surtout leurs projets de voyages. Je ne suis resté sensible qu’à ces derniers, bercé au point de somnoler, par des images évoquant leurs futures randonnées, avec des détails précis me donnant l’impression qu’ils en revenaient…
La visite singulière de ces personnes, surtout leur inventaire exotique, m’a rappelé une note jetée jadis sur un de mes carnets : « Nous avons pour nos nuits des stocks de rêves que nous nous passons en rediffusion. » En fait, nous rabâchons les thèmes sempiternels de nos voyages, plus sensibles que dans la réalité et remaniés par l’imagination.
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Samedi 18 avril
Écrit devant la porte noire
Depuis environ une semaine, mon état de santé se dégrade, sans alertes trop graves et surtout sans affecter ma condition mentale, mais inquiétant du fait de sa persistance. Mon cardiologue n’a pas jugé pressant de m’envoyer en clinique, ce dont je lui sais gré. Je passe mon temps à écrire, à lire des romans médiocres mais faciles, à jouer avec Misère, à écouter Renée me raconter des fariboles et à regarder la légère brume de pollen émanant de l’allée des tilleuls bordant le square.
Des tréfonds de ma mémoire remontent avec une surprenante intensité certains événements associés à Rosas, à Ligneyrac, aux rivières et, j’ignore pourquoi, aux vieux villages du Causse, où un démon pervers joue à m’égarer dans un exotisme pourtant familier.
C’est ainsi que m’est revenu, au cours d’une somnolence proche du sommeil, le souvenir d’une promenade en compagnie de Rolande, à Meyronne, dans un bosquet d’acacias en fleur bordant la Dordogne. Nous avons plongé dans la rivière puis nous sommes étreints sur un tapis odorant de fleurs blanches.
Un souvenir des plus flous m’a rappelé l’image d’une femme sans visage, sombre comme la nuit : peut-être celle de la Femme. À Rosas, par une sombre soirée d’automne, elle s’est avancée dans la mer en portant dans ses bras un bouquet de roses noires, se retournant parfois pour m’inviter à la suivre. Je suis resté immobile, fasciné, et l’ai vue plonger dans les vagues en semant autour d’elle des pétales de rose, avant de sombrer en criant mon prénom. Rêve ou réalité ?
Sous prétexte de marquer la fin de nos rapports sulfureux, une de mes anciennes maîtresses, Alice, s’était présentée au journal, sans m’en prévenir, un dimanche à midi, l’agence étant déserte. Elle était engoncée dans la fourrure que je lui avais offerte jadis et clinquante de colifichets, comme la princesse Salomé pour séduire le tétrarque Hérode Antipas par une danse lascive. Nous avons connu, à même la plaque de verre de mon bureau, une extase me rappelant celle de Meryl Streep et de Clint Eastwood dans le film Sur la route de Madison. Cette ultime rencontre avait un goût de « revenez-y » auquel je n’ai pas cédé, malgré les relances de ma partenaire.
J’ai vécu avec Diane, artiste peintre de talent et adorable créature ciselée dans un marbre de Carrare, une passion évanescente cherchant en vain sa conclusion espérée. La crainte d’un mari jaloux nous a laissés sur notre faim. J’ai gardé l’une de ses œuvres la représentant nue, en Vénus, impressionniste par son style et impressionnante par ses dimensions. En l’absence de son mari, nous avons vécu dans son atelier des moments parfumés de thé et de tabac, à parler peinture, avec de rares élans inaboutis.
Hortense, belle veuve dans la quarantaine et fortunée, avait lu quelques-uns de mes romans et m’avait proposé une rencontre dans sa villa, au bord de la Corrèze. Elle me fut si agréable qu’il y en eut d’autres. Hortense flattait mon goût pour ses pâtisseries maison, et souhaitait plus d’intimité à nos rapports. Nous leur avons donné libre cours sur la terrasse dominant la rivière, la nuit surtout, pour éviter la curiosité des pêcheurs. Un accident de la route l’a privée de ses jambes ; elle est morte peu après dans des souffrances atroces.
Je n’ai jamais vu paraître dans ces résurgences la seule femme qui ait vraiment compté pour moi : Renée. Sauf dans les préludes de notre union, je n’ai pas éprouvé pour elle une passion romantique mais une affection qui, bâtie sur le roc, a résisté plus d’un demi-siècle et se poursuit sous un ciel gris et sans orages. Les infidélités dont j’ai joui, sans scrupule, surnagent en pointillé dans ma mémoire, aucune n’ayant pu m’inspirer un roman. Loin d’avoir une nature de satrape, je considère Casanova comme un malade qui voyait en la consommation effrénée de la femme un remède à son stupre. Je ne fais quant à moi que répondre à des élans congénitaux de liberté.
Je me heurte parfois à l’état de dépendance qu’exigent mon âge et ma santé, ce qui me provoque des réactions insolites. À certains moments, je suis pris d’un délire verbal, notamment lorsqu’une alerte sérieuse me fait redouter un séjour en clinique. Martine vient souvent me rendre visite pour assumer un tutorat indispensable, mais surtout veiller à ma condition entre les infirmiers et les aides-ménagères qui alternent dans la maison. Sa présence et ses propos lénifiants me sont plus agréables que les cris des oiseaux sur la terrasse, la présence de Misère et les ballets de moucherons dans le soleil.
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Dimanche 19 avril
Fin de parcours ?
J’ai été contraint, en raison d’une mémoire défaillante et d’une activité digitale devenue aléatoire, de faire mes adieux à ce vieux compagnon fidèle : mon ordinateur. C’est avec émotion, les yeux embués, que je vais l’enfouir à jamais sous sa couverture. J’ai fait ensuite remettre aux étagères les livres en attente de lecture ou propres à me fournir la documentation nécessaire à mes romans historiques.
Les évocations de mes œuvres me reviennent en permanence, comme une source inépuisable. Je me souviens d’avoir chevauché des mammouths avec Cueco, et dessiné avec lui quelques gravures d’animaux sauvages à Lascaux. Durant la guerre de Cent Ans, j’ai parcouru, l’arme au poing, citadelles et châteaux forts. Lors de sa dernière croisade, j’ai vu le saint roi de France, Louis, éviscéré et ses entrailles jetées dans des pots de terre, à titre de reliques pour son royaume. Aux côtés du Titien et du Tintoret, je me suis plongé dans l’ambiance folle de Venise. J’ai vu, lors de la Révolution française, tomber la tête d’un autre roi. J’ai fait retentir le mot « liberté » avec l’anarchiste Louise Michel, applaudi aux succès de Sarah Bernhardt et fait l’amour avec Suzanne Valadon, dans son atelier, sous l’œil d’Utrillo, ivre mort. Et tutti quanti !
Devant Martine, à la suite de ces évocations tenant d’un délire, je me suis écrié :
— L’histoire est folle, nom de Dieu ! J’y ai attrapé une sorte de virus dont je ne peux me débarrasser. Qu’on me ramène vite à mon ordinateur ! J’ai quelques idées en tête, alors que j’ai l’impression de vivre dans un appartement qu’on vide de tous ses meubles et bientôt de ma présence ! Veille qu’on ne bazarde pas mes bouquins à la brocante quand j’aurai passé l’arme à gauche. Tu les donneras à la bibliothèque municipale et mes documents aux archives, pour que quelque chose de moi reste dans cette ville que j’ai aimée comme une maîtresse.
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Lundi 27 avril
Combien de temps a passé depuis le jour où, terrassé par l’émotion, je n’avais pu rester maître de mes propos, au point que ma fille, « affolée », m’a-t-elle dit, a cru ma dernière heure venue, alors que ce n’était qu’une banale perte de conscience ?
Depuis lors, je baigne dans une latence qui a parfois le goût d’une plénitude heureuse. Je viens d’apprendre que l’éditeur Calmann-Lévy a décidé de publier un de mes romans, dont je disais en plaisantant qu’il serait « posthume ». J’espère que ceux qui sont encore en attente verront le jour et que j’aurai plaisir à en corriger les épreuves, avec le secours de Martine, cela va sans dire.
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Mardi 28 avril
Les premiers jours de printemps nous charment de chaleurs précoces. Je passe une partie de l’après-midi sur la terrasse, dans un fauteuil confortable, avec, à portée de la main, une tablette pour ma théière, mes biscuits au chocolat, ma pipe vide – comme Giono – et quelques livres que je me contente de feuilleter. Entre deux concerts de Radio Classique, je me laisse aller à prendre des notes qui sourdent sans cesse dans ma tête, et dont j’ignore la destination.
Depuis quelques jours, je suis repris par l’idée d’un roman, un roman… un roman… Il aura pour titre… Et ce n’est pas… ce n’est pas tout… J’ai d’autres idées… pour des années…
Vive la vie !
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