Inventaire avant fermeture
Juin
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Dimanche 2 juin
Émotions pastorales
Dans les années 60, nous avons pris l’habitude d’émigrer, en fin de semaine, dans notre maison de campagne de Ligneyrac, commune rurale proche de la ville. Nous avions acquis, pour un prix conforme à notre budget, qui était mince, cette maison ancienne en pierre de taille, dominant la vallée baptisée du nom de sa rivière, la Tourmente, qui semble prendre sa source dans des oubliettes du château de Turenne.
Renée et moi, avons travaillé à redonner à cette masure et au modeste hectare qui l’entoure, moitié friche et moitié vigne, un aspect permettant d’assumer l’essentiel de ses fonctions : recevoir parents et amis. La vigne, que nous avons continué d’entretenir durant quelques années, nous a donné un vin sans identité, consommé, quelques mois plus tard, sous forme de vinaigre. À l’intérieur, sous d’épais plâtras, Renée a découvert une belle et ancienne cheminée en pierre, le cantou. L’étage ne comporte qu’une pièce, ancien séchoir à tabac, et le sous-sol, une cave voûtée où nous avons trouvé les vestiges d’un ancien métier de tisserand.
Notre hameau embrasse d’un simple tour de tête deux provinces : au nord le Limousin et au sud le Quercy. Il devait faire jadis office de vigie pour la citadelle de Turenne. Les collines, de part et d’autre, sont occupées par des fermes et des hameaux. On aperçoit, côté Quercy, à Valeyrac, la demeure du peintre Jean Cortot, fils du célèbre pianiste, et, un peu plus loin, le château où résida, chez sa sœur, le peintre Eugène Delacroix. Son Journal, ainsi que des aquarelles de la vallée de la Tourmente et le dessin d’une tour de Turenne en témoignent.
Ces croquis pris sur le vif pourraient suffire à évoquer des lieux qui n’ont guère changé. En revanche, je pourrais écrire des pages sur les événements et les fêtes qui ont animé nos séjours. Nos samedis rappelaient le salon romantique de Madame Récamier, sauf qu’au lieu de caviar et de champagne, on se contentait, pour faire passer les tourtous préparés par mes soins dans le cantou, de vins du pays, dans un décor de murs saturés d’œuvres d’artistes, nos amis, dont Henri Cueco.
Ces samedis et autres réunions amicales – dont j’aurais aimé faire un livre, tant ils furent fréquentés par des écrivains et artistes de renom – m’ont laissé un goût de nostalgie. Aujourd’hui privés de voiture en raison de notre âge, mon épouse et moi renonçons souvent à cette évasion hebdomadaire, malgré le plaisir que nous avons à y retrouver nos enfants, nouveaux propriétaires des lieux. Je me contente de ressasser quelques séquences délectables : siestes de couleuvre sous les frênes ou les lilas, vallée embrumée par les chaleurs estivales, repas sur la terrasse ornée d’une treille généreuse, cueillette des figues dans le soleil d’automne…
Je me souviens aussi qu’un dimanche d’été, allongé sous mon frêne, j’ai vu surgir notre voisin, Amédée, porteur d’une corbelle de framboises et de deux pigeons à l’agonie. Il s’est assis dans l’herbe et m’a dit :
— Tu as choisi le bon arbre pour faire ta sieste. Sous le figuier ou le noyer, tu aurais eu des maux de tête. À ce qu’on dit : « Que d’ombre se perd faute de fainéants ! »
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Mardi 4 juin
L’insoumis… et les autres
Au repas de midi, alors que je me livrais à mes travaux d’écriture, Renée a haussé les épaules, me reprochant une nouvelle fois de « ne rien faire comme tout le monde ». Elle résumait ainsi, inconsciemment, mon altérité. Petit Robert : « L’altérité est le fait d’être un autre », et Roland Barthes : « L’altérité est le concept le plus antipathique au bon sens ». Je me trouve, depuis ma jeunesse, non pas exclu de ma famille mais en marge, un « mouton à cinq pattes », un « original ».
Je ne suis certes pas responsable d’être né au Théâtre municipal, dans la loge de ma grand-mère, alors concierge. On a toujours trouvé ce fait singulier, mais sans en tirer de conclusion en rapport avec des dons et des goûts latents. Le conducteur du petit train touristique urbain flatte mon ego en mentionnant ce « fait historique »…
Cette condition marginale s’est confirmée dans ma jeunesse par des lectures qui, disait-on, n’étant « pas de mon âge », risquaient de me « donner des idées ». Il est vrai qu’à dix ans j’avais entrepris un roman illustré sur la chute de Troie ! De là à passer pour un phénomène… À l’école primaire du Salan, j’ai déconcerté mon maître, le bon M. Fargeas, le jour où il m’a menacé de sa règle : je lui ai interdit de me toucher. Pour le secondaire, mon père, méprisant ma nature et mes goûts, m’a inscrit à l’école industrielle plutôt qu’au lycée. Cet abus d’autorité a compromis mes dons naturels. J’ai donné cinq ans au fer, au bois et à une culture sommaire, mais sans me priver, en catimini, de « faire de la poésie ». Je devais porter en moi un soupçon de talent, car le professeur de français, M. Mounolou, ayant surpris cette étrange passion juvénile, m’a traité devant la classe de « crétin de génie ». « Crétin », soit, mais « génie »…
J’étais pour ainsi dire, en fin d’études, comme un oisillon au bord du nid. Le vent était mauvais mais j’avais de bonnes ailes et mon pépiement avait pris quelque consistance.
Extrait d’un farniente stérile, le « crétin » a été confié à l’atelier de son père, L’Imprimerie Nouvelle, qui n’avait rien pour mériter cette épithète. Pour satisfaire à la tradition ouvrière, j’ai dû balayer l’atelier, chaque matin, avant l’ouverture. Ma servitude assurée, mon père m’a, quelques mois plus tard, doté de la blouse noire rituelle du typographe pour apprendre à « lever la lettre », comme on disait en langage de métier. Mes talents reconnus, j’ai occupé le siège prestigieux du linotypiste devant une Mergenthaler américaine d’occasion, pour aligner des lignes de plomb destinées aux publications assurant la vie de l’entreprise.
Je dois avouer n’avoir eu aucune répulsion pour ce métier qui, en me confinant dans le monde de l’expression écrite, confortait mon vocabulaire, me confrontait à des idées et m’apprenait à élaborer des phrases. J’ai tiré parti de ces conditions en occupant seul, le dimanche, l’atelier désert, à « fondre du plomb » pour imprimer mes œuvrettes en vers ou en prose, destinées uniquement à mes amis. Ma famille n’y prenait aucun intérêt mais tolérait ce « caprice ».
C’est ainsi que, convaincu, par ses amis et les journalistes fréquentant l’atelier, de mes dons pour la poésie, mon père se résolut à imprimer mes premiers textes.
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Mercredi 5 juin
Des Chantiers oubliés
L’année 1942, j’ai dû sacrifier huit mois de ma jeunesse aux Chantiers de jeunesse du Maréchal, à Lodève, sous-préfecture de l’Hérault. Georges Brassens m’y avait précédé et y avait écrit une chanson, oubliée dans son répertoire, sauf de moi peut-être : Tout là-haut sur la colline… Ma nomination au poste de rédacteur en chef de la revue mensuelle Le Pourquoi pas ?, imprimée à Montpellier, m’évitant instruction et corvées, je suis resté à l’écart de mon groupe, m’attirant de certains camarades indifférence ou jalousie. J’ai connu des moments aux saveurs vacancières en parcourant sac au dos les campagnes de l’Hérault pour présenter, sur des tréteaux branlants, un spectacle dramatique. Pipe au bec, épée de bois à la ceinture, j’ai joué la Pucelle au son de l’hymne de la Révolution nationale, Nous l’avons bâtie, la chère maison : celle qu’une équipe édifiait en planches et en un temps record.
Mon devoir national assumé, de retour à l’atelier, je décidai de me soustraire, grâce à la complaisance du médecin de famille, à une autre forme de « vacances », sur l’Atlantique, pour y bâtir un mur ! Je devais cette invitation au Service du travail obligatoire (STO). C’est le mot « obligatoire » qui m’avait incité à réagir par cet autre mot : « refus ». Si j’y avais cédé, je serais revenu dans un bien triste état, comme certains de mes camarades qui n’avaient pas eu la chance d’y échapper.
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Jeudi 6 juin
Quand amourette devient amour
Une résurgence de mon « altérité » s’est manifestée lorsque le bruit courut que je « fréquentais ». Et qui ? Non une demoiselle de la bonne société locale mais Renée, une humble ouvrière, modiste en chapeaux ! Un complot familial s’efforça de m’épargner cette « honte ». En vain. Accroché à ma décision, envers et contre tous, j’ai épousé la jeune fille de mon choix, et quelques années plus tard, notre enfant, Martine, a balayé d’un sourire les préventions de ma famille.
Le temps venu de m’engager dans la vie active, mon père, comme dans la plupart des familles bourgeoises, avait décidé de faire de moi son successeur à l’imprimerie. En renonçant à ce projet contraire à mes goûts et à mes compétences, je l’ai en quelque sorte « trahi » pour répondre aux sollicitations de la presse locale et régionale. Allait venir le temps des salaires confortables, des congés payés et des voyages nécessaires à l’élaboration de mes romans.
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Vendredi 7 juin
Servitudes et divers « contrats » d’amitié
J’ai longtemps vécu entouré d’amis : les sédentaires à la présence permanente, et ceux qui, vivant dans une nébuleuse lointaine, n’en émergeaient qu’à la saint-glinglin à l’occasion d’une pause familiale. Pour moi, la différence entre ces deux groupes sans attaches tenait surtout à des conditions affectives. D’une part les parents, parfois les voisins, auxquels me liaient des relations conventionnelles ; d’autre part des rencontres plus conformes à ma sensibilité, mais épisodiques : celles d’écrivains et d’artistes, la plupart vivant dans des ailleurs plus ou moins lointains.
Mes rapports avec le premier groupe, en m’obligeant à assumer des devoirs, me semblaient d’une tristesse de parloir, alors que le second était pour moi l’assurance de m’échapper d’une solitude difficile à supporter. J’invitais souvent mes « favoris » à domicile, dans une auberge ou à notre maison de campagne de Ligneyrac, pour de joyeuses agapes. De nos jours, ces réjouissances extra-muros nous étant interdites, j’organise des apéritifs dînatoires pour quelques amis sédentaires. Nos entretiens, grâce aux informations que j’y glane, m’aident souvent à affronter les difficultés d’une vie contraignante.
L’amitié est un contrat par lequel nous nous engageons à rendre
de petits services à quelqu’un afin qu’il nous en rende de grands.
Pour les couples en souffrance une tiède amitié peut occuper la
place encore chaude de l’amour (Montesquieu).
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Samedi 8 juin
Comment « bâtir » une bibliothèque ?
La plus grande partie de ma vie a été consacrée à bâtir des murs de livres. Dès le certificat d’études, je lisais des ouvrages pour adultes et m’abreuvais de lectures puisées à la source, dans notre cave servant de dépôt à des ouvrages destinés aux abonnés de La Corrèze, l’hebdo publié par mon père. Ces livres neufs, dont je devais parfois couper les pages, étaient les invendus d’éditions parisiennes. Aux romans érotiques de Renée Dunan, qui me laissaient perplexe, je préférais les œuvres de Romain Rolland, notamment une plaquette, Liluli, ornée de bois gravés par Frans Masereel, que je lisais sur l’escalier de pierre menant à la cache aux trésors.
Ces résurgences, aussi lointaines fussent-elles, n’ont rien de fictif et sont restées intactes dans ma mémoire. Je passe encore souvent devant l’escalier de pierre de l’immeuble. Quant à la cave, elle est devenue plus tard celle d’un négociant en vins, sans que j’y visse grandeur ou décadence.
L’argent de poche que je me procurais dans ma jeunesse en distribuant des prospectus commerciaux, enrichissait ma modeste bibliothèque, surtout en romans et poésies de Victor Hugo dans la collection « Nelson ». Les chroniques littéraires que j’assumais gratis pro Deo dans La Corrèze me valaient l’envoi d’ouvrages d’éditeurs parisiens. À La Montagne, plus tard, j’allais tenir la partie littéraire et côtoyer les géniales chroniques d’Alexandre Vialatte. Au Populaire de Limoges, dirigé par l’écrivain briviste Robert Margerit, et dans la rubrique que j’avais intitulée Chère Émilie, je traitais ces envois, souvent dédicacés, sous forme de dialogues.
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Dimanche 9 juin, jour de Pentecôte
Chers vieux villages
Ce matin, ma fille et mon gendre, Martine et Jean-Paul, sont venus nous chercher en voiture pour un déjeuner à l’auberge d’un village voisin de leur demeure : Sarrazac en Quercy. Dans cette bourgade pittoresque enfouie dans la touffeur du Causse comme une poule dans son nid, l’auberge est la seule activité commerciale. Quant à l’église, elle n’ouvre ses portes qu’aux courants d’air et aux pipistrelles. La visite du village, ignorée – par chance ! – du grand tourisme, est brève mais on y jouit d’une ambiance exceptionnelle, comme celle d’un village reconstitué pour un film de Claude Chabrol avant le tournage, et un silence troublé par le pépiement des oiseaux. J’aurais peut-être dû acquérir une des rares demeures anciennes qui subsistent, mais je ne suis pas collectionneur de résidences secondaires.
De retour à Ligneyrac, pendant ma sieste sous les lilas, dans les chamailleries des mésanges et des merles, des vers de Francis Jammes ont folâtré dans ma tête : Deux ancolies se balançaient sur la colline / Et l’ancolie disait à sa sœur l’ancolie… J’ignore ce que pouvaient bien se dire ces renonculacées. Il ne me manquait que la biche qui parfois sort du bois voisin et les évolutions de notre vieille couleuvre, Pâquerette.
Au palmarès de la gastronomie s’inscrit aussi l’auberge installée dans l’ancienne résidence des évêques de Tulle dominant la Dordogne, à Meyronne dans le Lot, autre beau village de la région. À la fin d’une Foire du livre de Brive, j’y ai conduit le directeur des éditions Robert Laffont, Leonello Brandolini, à l’époque. Le crépuscule donnant aux imposantes falaises qui dominent la rivière une majesté théâtrale, j’ai déclamé un vers du Cyrano d’Edmond Rostand : C’est la verte douceur des soirs sur la Dordogne…
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Jeudi 13 juin
Diverses cliniques
On ne s’abandonne pas à la méditation comme on va au marché ou au cinéma. C’est de trois jours passés en clinique pour un contrôle médical que j’ai tiré des méditations propices à la rédaction de l’ouvrage présent.
J’ai fait jadis, avec Martine encore adolescente, un séjour en clinique, elle pour je ne sais plus quoi, moi pour une opération banale, nous deux ayant subi une anesthésie. Nous partagions la même chambre, si bien que, le lendemain matin, nous avons échangé nos rêves : elle prostituée à New York, Cinquième Avenue, et moi à la tête d’une horde de Perses, vêtus de vert, issus d’une symphonie de Darius Milhaud, écoutée à la radio les jours précédents.
Mon épouse a subi, il y a de cela une dizaine d’années, une délicate opération au cerveau, subie stoïquement, mais qui a laissé des séquelles. Peu de temps auparavant, j’avais moi-même eu rendez-vous avec la mort. À la suite d’une opération du cancer du côlon, mal ficelée, hémorragie interne !, nous avons passé la nuit, mon épouse et moi, à recueillir mon sang dans des bocaux. Le secours ne m’a été prodigué qu’alors que mon étiage sanguin était quasiment nul. Je me souviens d’avoir été emporté, comme en toboggan, dans une spirale vertigineuse, entre des murs d’une blancheur éblouissante tapissés de hiéroglyphes, suivie d’une nuit brutale. Sans Renée, qui avait veillé sur moi, je ne serais plus de ce monde. Madame la Camarde aurait dû se trouver au rendez-vous, mais elle avait du retard !
Je ne suis pas le premier à avoir éprouvé ce phénomène que les Anglo-Saxons appellent Near Death Experience. Ma conscience revenue, j’ai ressenti une sérénité alliée à des facultés physiques et mentales retrouvées grâce aux donneurs de sang dont l’anonymat me gêne, tant j’aurais aimé leur témoigner ma reconnaissance. J’ai donné le mien jusqu’aux limites de l’âge.
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Dimanche 16 juin
Mao et moi, à Ligneyrac
À demi anesthésié par le vent tiède et mou montant par vagues de la vallée, je somnolais sous mon frêne quand des images me sont revenues, suite à la lecture d’un récit de voyage de l’écrivain briviste Marc Chadourne, Extrême Orient. Mes propres souvenirs de la Chine post-Mao restent gravés en moi.
En 1989, en compagnie de mon épouse, j’ai visité, avec un intérêt passionné, parfois sous d’âpres pluies de printemps, des villes et des villages qui n’avaient guère évolué depuis les récits de Chadourne.
Quelques jours après notre retour en France, j’ai assisté à la télévision aux tragiques événements de la place Tian’ anmen : la sanglante révolution estudiantine, illustrée par un adolescent immobile défiant les blindés. Trois jours auparavant, j’avais pris, sur cette immense place publique, une photo de Renée face au gigantesque portrait de Mao Zedong. Durant ce séjour de près d’un mois, nous avons visité des sites historiques incontournables : Grande Muraille, palais d’Hiver, Cité interdite, fameuse armée de statuettes d’argile, et avons éprouvé à chaque fois un vertige devant la magnificence des civilisations lointaines.
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Mardi 18 juin
De ma terrasse urbaine
Il m’arrivait parfois, jadis, de consommer un thé ou une bière au Café de Paris, au nord de la ville, face à la statue de bronze du maréchal Brune. Ma jeunesse a eu comme décor ce quartier vivant, où mon père avait créé sa première imprimerie. L’atelier donnait à l’arrière, par une vaste terrasse, sur la place du 14-Juillet, les jardins de la Guierle et le canal, lieu favori de mes lectures et de mes jeux avec quelques copains et copines.
À l’origine, la rivière était maîtresse de ces lieux. Chaque hiver ou presque, grosse des neiges des hautes terres, elle s’y vautrait sans occasionner de dégâts, excepté lorsqu’elle se lançait à la conquête des faubourgs, comme en octobre 1960, date du minitsunami dont toute la presse a parlé.
La Corrèze n’ambitionnait que de reconquérir son domaine originel fait de marécages à grenouilles dispensateurs de moustiques, de faune sauvage et d’odeurs nauséabondes, mais corne d’abondance pour la population riveraine qui puisait là une bonne part de sa provende piscicole.
La municipalité enregistra des pétitions indignées lorsque, souhaitant faire de cette « sauvagerie » un parking, elle avait comblé le canal menant au château d’eau et ses petits ponts japonais, à la Claude Monet, sous le couvert des platanes centenaires.
J’assistais de ma terrasse, grâce à une vue imprenable sur la place du 14-Juillet, aux spectacles pittoresques des foires et marchés et, une fois l’an, aux Foires franches, sorte de Luna Park où le grand-huit voisinait avec les balançoires, les entre-sorts et les marchands de guimauve. De nos jours, nos antiques Foires franches ayant copié les Disneyland et autres pièges à touristes, le spectacle a perdu de son pittoresque pour y gagner en factice. J’y rencontrais souvent un nobliau des environs, nabot simplet, personnage à la Giono, qui se délectait à prendre des photos lorsque, sur les chenilles, un souffle soulevait les jupes des filles.
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Vendredi 21 juin
Le dernier poète classique
Dans le groupe de mes amis, aucun, en dépit de mes discrètes sollicitations, ne s’est jamais décidé à m’ouvrir la porte de son intimité sentimentale, alors que je leur cachais peu de choses de la mienne.
Un seul s’y est risqué : le poète Robert G. Cet ancien ingénieur de la SNCF, rompant avec la monotonie conjugale de la soixantaine mais encore doté d’un potentiel de vénusté, s’était entiché d’une jeune Polonaise cueilleuse de pommes, dont il avait fait son Ewelina Hanska, au modèle de Balzac.
Deux fois le mois, réglé comme la pendule du théâtre, Robert me rend visite pour un moment d’intimité sentimentale et littéraire stimulé par quelques rasades de whisky. Il m’apporte un nouveau poème, me le lit à haute voix et en commente l’inspiration et la conception. Il est l’un des derniers poètes classiques capable d’écrire et de publier – à ses frais, et chaque année ! – une plaquette de sonnets, rondeaux ou acrostiches, sans la moindre faute de prosodie. Un hiatus est considéré par lui comme une faute éliminatoire ! Il se plaint, à juste titre, de n’être pas « reconnu », alors que le prix Mallarmé, décerné à Brive dans le cadre de la Foire du livre, récompense, selon lui, des « poètereaux incapables d’aligner deux alexandrins, et pour ne rien dire ». Je me dois d’avouer que je partage son avis.
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Samedi 22 juin
Les mots qui dansent
En dépit de mon âge, je ne porte de lunettes que durant mes lectures ou devant mon ordinateur et la télé, mais je redoute, malgré une récente opération de la cataracte, le moment inévitable où je prendrai des vessies pour des lanternes.
Phénomène courant : alors que je me repose dans mon fauteuil, yeux clos, ma rétine se transforme en écran grisâtre, non pour diffuser des images mais des mots et des phrases tapés à l’ordinateur, et en vrac. Certains mots sont assez nets mais le texte lui-même, intraduisible, affecte la sérénité de ma somnolence. Je tente en vain de déchiffrer ces messages aussi abscons mais moins vénérables que les manuscrits de la mer Morte.
Invité par un marbrier à constater la fin des travaux à la tombe familiale, je me suis rendu, seul et à pied, au cimetière, au risque d’éprouver le vertige entraînant une chute. Je refuse le secours de la canne, mais, pour des sorties ordinaires, me fais accompagner d’une aide-ménagère.
Au retour du cimetière, un alexandrin a surgi d’un trait fulgurant : Je reviens d’un pays dont on ne revient pas. Assis sur une borne, j’ai ruminé ce rappel de ma passion pour la poésie, doutant que j’en fusse l’auteur, mais rassuré quant à son opportunité.
Chaque jour ou presque, dans le « jardin d’agrément » de ma vie laborieuse, surgissent violettes et myosotis sous forme de vers que je me murmure comme un chrétien en oraison. Jadis, à la linotype, des flux poétiques me venaient ex abrupto. Quittant mon clavier, j’en prenais note sur un carnet, pour le cas où un poème leur donnerait suite. Illusion ! L’âge a peu à peu grignoté les résidus de mes élans lyriques, si bien que je me sens désormais dans l’incapacité d’écrire de la poésie.
À l’imprimerie, une bonne partie de mes loisirs était consacrée, avec la permission de mon père, à la composition et à l’impression de plaquettes de vers ou de prose qui n’ont jamais figuré aux rayons d’une librairie. Il est vrai qu’après mon premier opuscule, ce n’étaient que copeaux ou éclats de silex plus ou moins bien taillés.
J’ai lu pendant la guerre un recueil de poèmes de Pierre Emmanuel, Le Tombeau d’Orphée. Bouleversé, j’ai adressé à l’auteur une de mes plaquettes : Mes dimanches. Sa réponse m’a encouragé : « Votre ouvrage m’a vivement ému. Vous avez un sens de l’image dynamique, et exigeant… » J’ai adressé une autre de ces œuvrettes au grand poète Fernand Gregh. « Vous êtes doué, m’a-t-il écrit. Il y a de la vraie poésie dans vos vers que j’aime beaucoup, mais méfiez-vous de la préciosité. L’essentiel est que vous êtes poète. Travaillez. Je retiens cet envoi, chose rare. »
Les commentaires élogieux de ces deux écrivains (de l’Académie française), n’ont pu m’ouvrir la porte d’un éditeur. Ma poésie est restée mort-née dans une province perdue, mais je venais de m’engager dans le roman, lequel exigeait la totalité de mes facultés. Cette discipline m’a assuré, non une place parmi les « grands auteurs », du moins de quoi satisfaire mes goûts, sinon mes ambitions que, conscient de la valeur de ma production, j’ai appris à maîtriser.
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Mardi 25 juin
La folle du logis
Mon écran d’ordinateur à l’arrêt, je m’allonge dans mon fauteuil de lecture pour me détendre. Soudain, à peine ai-je ouvert un livre, je ressens un choc mou sur mes cuisses et une langue râpeuse balayant mes mains. Misère me fait à sa manière ses salutations vespérales. Cette « chatoune » en robe de soie blanc et noir de domino, qui réside chez nous depuis moins d’un an, est devenue par ses caprices la « folle du logis ».
Un matin pluvieux de décembre, nous avions trouvé devant la porte du jardin une serpillière boueuse, gorgée de pluie. Que faire de cette épave ? La recueillir, évidemment ! Restait à savoir si elle ferait bon ménage avec notre vieux chartreux grognon, maître des lieux, Verlaine.
Misère a longtemps hésité à franchir le seuil du jardin sur lequel veillait le dragon. De nature fugueuse, elle allait disparaître des nuits entières, parfois une semaine. On nous signalait sa présence dans le square ou les quartiers excentriques où elle risquait de finir sous les roues d’une voiture.
Peu à peu Misère s’était familiarisée avec Verlaine, sans autre forme d’affection qu’une banale cohabitation consensuelle. Elle donnait l’image d’une jeune beauté romaine tentant de séduire un sénateur hargneux et décati. Pour son repos, elle disposait à tous les étages d’endroits opportuns, mais son préféré a vite été le bidet inemployé de la salle de bains qu’elle a rempli comme un bébé dinosaure dans son gros œuf blanc. Il y a une dizaine d’années, j’ai écrit un petit livre sur Verlaine intitulé Le Chat et la Plume, illustré par José Correa (éditions Souny). Je songe à faire de même pour cet animal à la fois indépendant et fidèle.
Il avait besoin de caresser la tête d’un chat et de vérifier dans ses
beaux yeux s’il peut y trouver du métal et de l’agate (Baudelaire).
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Mercredi 26 juin
Bref retour dans les jardins de la poésie
Louis Jarty, natif de la Corrèze, médecin à Larche, au sud de Brive – et poète –, avait publié un recueil dans le style de Stéphane Mallarmé, son idole : Poésies (éditions Lemerre, 1937).
Mon père a reçu ce personnage d’allure aristocratique, par ailleurs traducteur des œuvres satiriques de Juvénal, venu lui proposer d’imprimer un important recueil de poèmes au titre aussi banal que le premier : Arabesques. Je fus chargé d’en composer le manuscrit à la main et en caractère quatorze. J’en fus ébloui ! Ces poèmes en alexandrins parfaits, évoquant avec des accents virgiliens une jeunesse dans les solitudes sauvages de la Xaintrie corrézienne, m’ouvraient des perspectives lumineuses sur notre civilisation marquée par les traces de l’antiquité gréco-romaine.
Quel mouvement secret me porte vers les fleuves Comme vers quelque image étale de plaisir
Qui fait, d’un rythme lent, tourbillonner les preuves D’une caresse errante et d’un puissant gésir ?
Il y a, dans ces quelques vers, de quoi rendre modeste les candidats du prix Mallarmé ! Quand je lui ai révélé mon enthousiasme pour son livre, Louis Jarty m’a dédicacé le premier exemplaire en ces termes : À MP, pour lui apprendre à rebâtir la cité au son de la flûte. Chose rare, j’ai fait relier cette édition et relis ces vers avec la même ferveur.
Aux lendemains de la guerre, Louis Jarty a regagné son domicile parisien avec son épouse et leur fille Françoise. La famille Jarty fit la une des journaux en 1964 lorsqu’on retrouva, en l’absence de la mère, le père et la fille morts par arme à feu dans leur pavillon, allongés sur un lit, côte à côte et main dans la main. Louis avait soixante-seize ans et sa fille, quinze. Certains ont avancé l’hypothèse d’un acte de rôdeur, d’autres celle d’un double suicide teinté d’inceste. Je n’ai jamais su le fin mot de l’histoire…
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Vendredi 28 juin
Méfiez-vous du dragon !
Il peut se trouver, même dans de modestes jardins d’agrément comme le nôtre, des mystères dépassant l’afflux des géraniums ou des pensées, qui n’ont à nous offrir que leur banalité coloriée comme pour un calendrier des Postes.
Le printemps dernier, Martine a découvert dans un parterre hétéroclite, une plante discrète, à mine patibulaire, au tronc droit et grisâtre annelé de serpent, dépourvu de fleurs et fruits, sans rien de comparable aux floraisons ordinaires, sinon par ses longues feuilles rouges réputées vénéneuses : un Dracunculus vulgaris (petit dragon), plante originaire du Japon, connue pour son odeur fétide et sa toxicité, ce qui nous a interdit de faire l’essai d’une tisane !
Quelle main ou quel vent a semé là cette plante d’aspect exotique, sans droit d’entrée dans nos parterres ? Un militaire retour des guerres d’Indochine ? Un oiseau migrateur qui se serait soulagé d’une graine ? À l’automne, je l’ai coupée à sa base mais sans la déraciner, si bien qu’en ce printemps elle a refleuri, plus généreuse, acquérant ainsi des droits de fait à une résidence permanente implicitement acceptée, plus que jamais enveloppée de son mystère.
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