La belle image
Chapitre IX
Si j’avais eu la certitude d’être cru sur parole, je me serais bien gardé de mettre Renée au courant de ma métamorphose. Un soir, je me trouvais avec l’oncle Antonin dans un café de l’avenue de Wagram.
« Maintenant, me disait-il, qu’elle est follement amoureuse de toi, tu peux lui faire croire tout ce que tu veux. Pourquoi ne lui dirais-tu pas la vérité ? »
Je secouai la tête. J’avais rougi tout d’un coup.
« La situation en serait tellement simplifiée, fit observer l’oncle. Au lieu de perdre votre temps et vos forces à ruser chacun de votre côté, vous pourriez vous concerter et peut-être trouver un biais pour reprendre la vie commune. Hein ? pourquoi ne pas lui dire tout ?
– Non, jamais ! je m’étais écrié en colère.
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Surpris, l’oncle me regarda avec curiosité.
– Je vois, dit-il en souriant. L’intimité des amants a plus de charme que celle des époux.
– Ce n’est pas ça du tout. Mon plus grand désir serait de reprendre la vie commune, je vous assure. »
Je n’ai pas menti, mais je n’ai pas dit non plus toute ma pensée. Il attend la suite. Je biaise en alléguant que ma métamorphose reste une aventure incroyable pour Renée. Je pourrais dire à l’oncle la vérité, mais elle me concerne si secrètement que ma pudeur hésite. Il comprendrait mal que l’idée de réintégrer le personnage de Raoul Cérusier me fasse horreur. Il ne comprendrait pas que ma métamorphose gagne chaque jour en profondeur et que je suis déjà un autre homme.
Certes, je ne prétends pas avoir en tout dépouillé le vieil homme. Je reconnais en moi à chaque instant bien des façons de sentir, de penser, mais le plus souvent accompagnées et comme doublées de réactions nouvelles, encore timides, ne se manifestant guère que par des
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regrets furtifs, mais d’autres fois s’imposant avec autorité. Dans le détail et à la seconde, ces changements sont subtils et je les perçois au passage sans pouvoir les préciser. J’en juge plus sûrement lorsque j’examine un trait essentiel de mon caractère, par exemple ce sentiment du devoir qui était naguère ferme comme une borne. Il est encore en moi, mais combien plus délié, plus nuancé, plus critique et pour tout dire moins solide, j’ai eu plusieurs fois l’occasion de l’éprouver. Je suis du reste assez méfiant dans le compte de ces transformations secrètes et je fais la part de ce qui peut être suggéré. Mais certaines découvertes ne trompent pas et il est impossible d’y voir un jeu de l’imagination ; ainsi lorsqu’une émotion nouvelle, un sentiment, une parole que j’ai entendue ou prononcée moi-même, me procurent un bien-être physique ou une souffrance. Renée, sans le vouloir, m’aide souvent dans ces explorations délicates.
Il est certaines découvertes que je ne puis me défendre d’apprécier avec mes habitudes d’esprit d’autrefois et qui m’inquiètent. D’une part, je me sens mieux pourvu pour goûter la vie, d’autre
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part moins bien armé pour la défendre. Mais je ne regrette rien, au contraire, et il me tarde que mon âme achève de se modeler sur mon visage.
Depuis que Renée vient chez moi, je travaille moins, car je lui consacre la plupart de mes après-midi. Je n’en ressens jamais le remords qui me gâtait naguère les loisirs que je prenais sur mes heures de travail. Ma conscience de tâcheron n’en est pas troublée, de chef de famille non plus. J’ai acquis la faculté de me détacher facilement de certains soucis. Ils ne me suivent plus, comme autrefois, là où je n’en ai que faire. J’en ai d’ailleurs d’autres, plus égoïstes ; de me connaître, d’exprimer de la vie ce qu’elle peut me donner, de me tenir toujours dans cet état d’abandon anxieux qui me rend plus accessible aux émotions et aux sensations. Il me semble bien que ma passion pour Renée est d’une vivacité exceptionnelle et je n’avais sûrement jamais rien éprouvé de comparable. Il m’arrive de désirer une occasion de lui sacrifier ma vie. Pourtant, je pense à notre amour comme à un moment de mon existence, un bonheur à épuiser. Mon cœur n’ignore pas qu’elle a trente-quatre
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ans. J’imagine parfois en sa présence le grand chagrin qu’il me faudra lui faire et je l’en aime davantage, ce qui ne saurait empêcher le dénouement, ni même le retarder. Je vois ma vie se poursuivre, tourmentée, passionnée, et la sienne se dérober dans une ombre triste. Les enfants. Je ne les aime pas moins, mais je m’habitue à les situer en dehors de ma vie. Ce que je considérais comme ma raison d’être et qui l’était, j’ai tendance à le voir en marge de mon destin. J’aspire à rejeter toutes les contraintes que j’acceptais peut-être d’un cœur libre. Pour le peu de temps que je donne au travail, j’obtiens des résultats assez satisfaisants. Avec des moyens d’action très réduits, mon rendement est au moins égal à ce qu’il était. Depuis dix jours que je me suis mis en campagne, j’ai engagé plusieurs négociations dont trois sont en voie d’aboutissement et j’ai conclu une affaire importante. Je ne faisais pas mieux autrefois en travaillant davantage et dans des conditions plus faciles. Ma réussite ne tient pas à un sens des affaires plus aigu ou à une psychologie plus subtile du client. D’autre part, dans ma
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profession, les arguments sont peu de chose et il n’y a guère à faire valoir la marchandise. Tout revient à proposer un prix et à produire des références d’exactitude. D’ordinaire, je ne m’aventurais que muni de recommandations flatteuses qui me mettaient de plain-pied avec l’hôte, et toujours sur un terrain préparé. Ma métamorphose me prive aujourd’hui du bénéfice de mes relations et je ne puis en faire état que d’une manière évasive. Mon secret consiste simplement à intéresser les gens à ma personne. J’y réussis presque sans m’efforcer. On a envie de me revoir, on m’invite à revenir ou à dîner. Mon nouveau visage y est évidemment pour quelque chose, car il me donne une aisance que je n’avais pas. Surtout, on s’intéresse à ma personne parce que l’on sent que je m’y intéresse moi-même tout le premier.
Hier matin, j’allais à mon bureau pour y rendre compte de l’affaire que j’avais conclue la veille. Je n’avais pas revu Lucienne depuis le jour des larmes. Elle parut moins surprise de ma réapparition que d’un certain changement qui s’était opéré en moi. Quelques instants
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auparavant, je lui avais téléphoné de Bucarest pour lui demander ce qu’elle pensait de mon ami Roland Colbert. Elle avait parlé de lui avec une compassion chaleureuse et, regrettant qu’il ne fût pas revenu au bureau, exprimé à son sujet des craintes presque maternelles. Le pauvre garçon n’était pas armé pour se défendre dans une situation aussi difficile, pas plus qu’il ne l’était pour réussir dans le métier qu’il avait choisi. Elle aurait souhaité le revoir et le diriger vers une autre voie.
Je vis tout de suite que sa pitié était déçue. Je portais un complet neuf, en étoffe riche et d’une coupe remarquable. Je venais lui faire constater que j’avais réussi, contre ses prévisions, à traiter une affaire. J’essayai de ranimer sa sympathie en lui représentant que j’étais son obligé : « J’ai été servi par une chance extraordinaire, mais je n’aurais pas su en profiter si je n’avais pas été encouragé par le souvenir de votre attitude si cordiale et si généreuse.
– Vous n’avez pourtant pas à vous en féliciter, fit observer Lucienne. Si elle avait été cordiale
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dès le début de notre entretien, vous auriez pu vous mettre au travail avec une foule de renseignements qui auraient simplifié votre tâche. J’ai d’ailleurs pensé à vous les faire parvenir, mais je n’avais pas votre adresse.
– C’est vrai, j’ai oublié de vous la laisser. Mais pour les renseignements, croyez bien qu’ils m’auraient été moins précieux que ne l’a été mon désir de me rendre digne de votre confiance. J’ai tant souhaité me racheter à vos yeux, vous faire oublier la scène ridicule et pitoyable que j’ai jouée devant vous. »
Touchée de mon humilité, flattée aussi de l’importance que je lui accordais, Lucienne protesta. J’eus le tort de revenir à la charge. Spéculant malgré moi sur son besoin de compatir et de protéger, je l’entretins longuement de l’incertitude et de la veulerie qui, à m’en croire, étaient le fond de ma nature.
La complaisance avec laquelle je parlais de moi et cet étalage de ma faiblesse, prétentieusement indécent, devaient choquer Lucienne, je ne m’en rendis compte qu’après
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l’avoir quittée. À me le rappeler, tout ce que je venais de lui dire, et j’avais été bavard, sonnait faux, ressemblait à une pâteuse confession littéraire tournant parfois au madrigal de carrefour. J’en étais dégoûté et inquiet. J’avais une meilleure opinion de moi. J’accusai Raoul Cérusier d’avoir opéré un retour fâcheux. Je me pris à penser que toutes les métamorphoses en profondeur que j’avais cru découvrir en moi pouvaient bien n’être qu’une illusion agréable dont j’étais redevable à Renée. Je n’étais qu’un amant docile, naïvement empressé à me voir et à me montrer tel que me voulait une femme amoureuse, mais adroite et volontaire.
Sur le quai du métro où m’avaient conduit mes réflexions, j’avisai la glace qui surmontait la bascule automatique et j’y contemplai longuement mon visage. Mes appréhensions me semblaient malheureusement justifiées. Ces jolis yeux au regard quêteur, je me rappelais les avoir vus chez certains hommes rongés par le souci de plaire qui fait appel à toutes les formes du mensonge. J’avais laissé passer une rame de métro. À côté de moi, des voyageurs s’étonnaient
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de l’intérêt exagéré que je portais à mon image. Je rencontrai dans la glace le regard insistant d’un employé du métro et, pour justifier ma présence sur cette bascule qu’il aurait pu me reprocher d’accaparer, j’introduisis une pièce de cinq sous dans la fente de l’appareil.
Je pus constater que j’avais maigri de six ou sept kilogrammes, sans doute à cause des soucis et des émotions que m’avait valus ma métamorphose. Sur l’instant, le fait n’attira pas autrement mon attention. Une autre rame arrivait. Lorsque je fus assis, les kilogrammes perdus me revinrent en mémoire et soudain, l’idée jaillit en moi que j’avais changé non seulement de visage, mais de corps et de tout : de bras, de jambes, de cœur, de poumons, de cerveau, d’orteils, de système nerveux, en sorte qu’il ne me restait plus rien de Raoul Cérusier que l’illusion de le continuer.
Je regardai mes mains. Il semblait bien qu’elles n’eussent pas changé. C’étaient toujours les mêmes mains courtes aux doigts carrés. La gauche portait encore la cicatrice que j’avais
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montrée à Julien Gauthier. Je ne voulus pas me rendre à ce seul témoignage et déjeunai à la hâte pour être plus vite chez moi. Devant le miroir je notai un amincissement de ma taille et de mes épaules, mais comme j’avais perdu six ou sept kilogrammes, ce n’était pas bien surprenant. Je n’avais pas l’habitude d’examiner ainsi mon corps dans la glace, sinon distraitement. Je crus pourtant me souvenir que j’avais autrefois dans les environs du nombril un grain de beauté qui ne s’y trouvait plus. Toutefois, je n’étais pas absolument sûr qu’il eût existé. Je pouvais confondre avec le nombril d’un ami ou celui d’un parent. Je mettais du reste beaucoup de bonne volonté à entretenir le doute dans mon esprit, me réservant peut-être d’adopter l’une ou l’autre personnalité selon qu’il me serait commode. Je disputais encore en moi-même, lorsque Renée, les enfants partis pour l’école, vint me rejoindre. Elle avait une jolie robe neuve et je ne pus m’empêcher de penser qu’elle avait dû coûter un bon prix. Je lui fis compliment. Elle rit, contente, mais point joyeuse et se serrant contre moi, murmura :
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« Je voudrais tant être belle. J’ai peur, j’ai déjà peur. Il me semble que vous ne faites que passer, que vous n’êtes pas vraiment installé ici, que vous êtes plein d’incertitude sur vous et sur tout. J’ai tort, n’est-ce pas ?
– Oui, Renée, bien tort. Je suis ce qu’on pourrait appeler le contraire d’un homme inquiet. J’ai une stabilité de caractère et de sentiments, une assiette dont il m’arrive même parfois d’avoir un peu honte. Certainement, il y a en moi quelque chose de changé depuis que je vous connais, Renée, et qui marque ma vie et mes attitudes. Il est vrai que je suis inquiet, mais d’une inquiétude qui répond justement à la vôtre. Moi aussi, j’ai peur. Je suis tenté de me dire que votre vie...
Elle ne voulut pas me laisser achever. « Oh ! non », dit-elle trois fois de suite et se mit à pleurer avec une grande douleur. Je lui disais mon cœur, il ne faut pas pleurer. Elle pleurait sur mes joues, sur mes mains. J’étais bouleversé, je me sentais compatissant comme un buvard. Chérie, doux cœur et petit canard, voilà ce que je
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lui disais dans les oreilles.
« Roland, je vous demande pardon, j’étais un peu malheureuse. Depuis déjà cette nuit. Je vous ai téléphoné, pardon Roland, téléphoné et vous n’étiez pas là.
– Comment ? c’était vous ? deux fois, n’est-ce pas ? la première, j’ai cru que j’avais rêvé. La deuxième, mal réveillé, je suis venu trop tard au téléphone. Ma petite enfant, mon Dieu, si j’avais su. Naturellement, j’aurais dû, ah ! oui, dû.
– Surtout, n’allez pas penser que je vous ai appelé pour savoir si vous étiez chez vous à une heure du matin. Je jure que non. J’étais triste, j’avais besoin d’entendre votre voix, oh ! Roland, je voulais vous entendre dire mon nom. Ce matin, j’avais envie de pleurer et il y a eu encore cette lettre.
– Une lettre ? vous m’effrayez.
– Mais non, ne soyez pas inquiet, ce n’est rien. Une lettre de Bucarest, insignifiante, quatre pages insipides pour ne rien dire, mais j’ai senti passer une ombre, une menace. Oh ! ne croyez pas que
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son retour nous empêche de nous voir. Il ne peut même pas en être question et quand je parle d’une menace, je ne pense qu’à moi, à ce retour dans ma vie, dans tous les jours de ma vie. Si vous saviez, si vous le connaissiez. J’aurais voulu ne jamais rien vous dire de lui, mais mon cœur crève, je ne peux plus me taire. C’est vraiment un être odieux, détestable. Mais non, j’exagère, je ne dis pas la vérité. Ni odieux, ni détestable, même pas foncièrement stupide, il faut lui reconnaître aussi certaines qualités. Mais lourd, voilà ce qu’il est. Lourd. Et il ne le soupçonne même pas. Du reste, il ne sent rien, ne devine rien. Il n’y a pour lui que les évidences solides, les sentiments de grosse confection. Tout ce qui échappe à l’expression lui échappe et bien d’autres choses. Où ai-je trouvé la force et la patience de vivre avec un homme aussi médiocre ? peut-être dans je ne sais quel espoir, quel pressentiment de notre rencontre. Dites, Roland ?
– Ça se peut bien, Renée. Oui, ce doit être ça. Les femmes ont souvent de ces pressentiments. Et les hommes aussi, vous savez, Renée. Les hommes aussi.
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– Mon chéri, tu es beau, tu es fin, tu es noble, toi, tu comprends. Je peux tout vous dire, à vous. Avec vous, je n’ai pas de pudeur, je parle, je pleure, je parle encore, je suis votre Renée tout le temps. Comme c’est étrange. Vous êtes là et j’ai besoin d’être claire, d’être simple. Et vous ne me connaissez pas, triste ménagère, petite-bourgeoise pincée, vaniteuse, avare, l’épouse d’un homme, quoi. Je suis ainsi parce qu’il faut bien qu’en face de lui, je me retranche. Lourd, je vous dis qu’il est lourd. Une façon de regarder toute chose comme un comestible. La veille de son départ pour Bucarest, à déjeuner, il mangeait du boudin. Il a dit avec un clappement : « Un bon morceau de boudin, c’est quand même bien bon. » Mon Dieu, je ne lui reproche pas d’aimer le boudin et de le dire, même avec un clappement. Mais pourquoi faut-il que chaque fois qu’il est sur le point d’ouvrir la bouche, je m’attende à une phrase comme celle-là ? Le pire est peut-être qu’étant lourd et d’une grosse écorce, il n’y ait pourtant rien dans sa conduite qui prête à un reproche sérieux. Jovial et consciencieux, il est aussi un bon père et un bon époux. Il fait ce qu’il
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peut pour m’être agréable, il n’y a pas à dire le contraire. C’est justement ce qui me crucifie, car si je souffre des attentions d’un homme irréprochable à qui m’en prendrai-je, sinon à moi-même ? Je ne puis que m’accuser de mon erreur, de mon humiliante, de mon avilissante erreur. Un homme peut bien s’être trompé de femme et vivre avec elle et en souffrir. Il la supporte. Mais un homme qu’elle n’aime pas, une femme le subit. C’est ça qui est salissant et que rien ne peut racheter. J’ai honte de lui, j’ai honte devant vous à en mourir, mais j’ai bien plus honte de moi qui me suis trompée. Regardez-moi, méprisez-moi. J’aurai passé des années à essayer de m’accommoder et de tirer parti de mon erreur. C’est à peine si j’osais m’avouer la haine et l’éloignement que m’a toujours inspirés cet homme. Pourtant je le hais, je le hais.
– Il ne faut pas exagérer, Renée.
– Oui, je sais bien, mon cas est banal, il est classique, celui d’une femme qui croit avoir manqué sa vie, et qui rêve à d’autres destins plus beaux, plus dignes d’elle. Je suis de votre avis,
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c’est assez comique. Il y a de quoi aiguiser la verve des gens d’esprit. Mais quand on est très bon, très indulgent, on se contente de sourire : Il ne faut pas exagérer. »
Renée eut encore une crise de larmes. Je me sentais moins bon, moins compatissant qu’à la première. Néanmoins, je fis de mon mieux pour la consoler. Pas de petit canard, mais des paroles graves, une façon un peu pédante d’examiner son cas et qui flattait sa douleur. Je comprenais sa tristesse, elle était la mienne, car je connaissais l’espèce d’homme dont elle avait à pâtir. Avec une délectation très amère, je lui en traçai un portrait assez ressemblant. En fin de compte, c’était celui d’un brave type. Renée y consentait, mais se rattrapait sur les ridicules du personnage qui devenait franchement amusant. Je me laissai aller à en rire avec elle. Je ne me sentais vraiment plus rien de commun avec ce pauvre Cérusier.
Vers 5 heures et demie, avant de regagner le quatrième étage, Renée eut encore une humidité à l’œil en songeant au lendemain qui était dimanche. Les enfants n’iraient pas à l’école et
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lui prendraient son après-midi. Un jour sans me voir, c’était affreux. Timidement, elle me proposa de venir me rejoindre après le départ de la bonne, quand les enfants seraient couchés et endormis. À ces mots, ma conscience de père se révolta et tout d’un coup très Cérusier, je lui dis non, jamais de la vie, abandonner vos deux enfants, il peut arriver n’importe quoi. Mais :
« Si vous voulez, Renée chérie, c’est moi qui descendrai chez vous. »
Choquée, elle eut d’abord un sursaut et puis accepta, les yeux brillants. La perspective de m’introduire chez moi clandestinement me fit passer divers frissons et ondes, soit sur la peau, soit en dedans.
Après le départ de Renée, j’entrepris de mettre à jour ma correspondance d’affaires, ce qui me retint chez moi assez tard. Il était 8 heures et demie lorsque je descendis chez Manière. La Sarrazine, à laquelle je ne pensais plus depuis une semaine, dînait en compagnie. En me voyant entrer, elle eut un joli sourire heureux auquel je répondis par un sourire discret, presque distant.
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La rencontre me gênait. J’étais tout à Renée, au drame de me retrouver chez moi le lendemain soir en étranger, et le retour de la Sarrazine, qui ne m’était pas indifférent, venait traverser ces émotions. À sa table, la conversation était animée. Elle s’y mêlait sans me regarder, avec un entrain et une allégresse dont je me sentais déjà presque jaloux. Je la vis plus belle que le premier soir où elle dînait à cette même place. Son beau visage aux traits un peu mâles m’apparaissait comme dans une lumière plus tendre, plus diffuse, et ses yeux d’anthracite avaient aussi un éclat plus doux. Elle était vêtue d’une robe de grosse étoffe laineuse, d’un bleu profond et moelleux avec un rang de boutons d’acier montant jusque sous le menton et dont la courbe en son renflement, bougeait à la cadence de son sein. L’une des séductions de la Sarrazine, j’y ai beaucoup pensé depuis, était sa propreté qui semblait être une vertu de son corps plus encore que le résultat de soins attentifs.
Je commençais à dîner lorsqu’elle vint s’asseoir à ma table en face de moi. Le menton appuyé sur le dos de la main, son regard dans le
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mien, elle me dit de sa voix un peu rauque :
« Vous voilà. Vous m’avez quittée bien brusquement ce premier soir où je vous ai vu. J’étais fâchée. Je ne voulais plus vous voir. Je ne suis pas venue à votre rendez-vous du lendemain. Et puis je suis partie en voyage et là-bas j’ai pensé à vous. J’étais heureuse, mais j’avais peur de ne pas vous retrouver. Est-ce que vous m’avez attendue aussi ? Est-ce que vous avez pensé à moi ?
– Sarrazine, que vous êtes belle.
– Regardez à ma table, en face de vous, cette jeune femme brune. Un soir, à minuit, je suis allée la rejoindre dans sa chambre pour lui dire. Je lui ai dit que j’étais la Sarrazine, que je vous aimais. J’ai parlé de vous comme d’un fiancé. Je n’avais pas votre adresse, mais je vous ai écrit des lettres que j’ai déchirées, des lettres de seize ans. Que je me sens changée. Anna dit que je parais plus jeune. C’est vrai ? Vous ne dites rien. Je suis rentrée de voyage hier. Je repars ce soir, oui, tout à l’heure, pour cinq jours. Je serai rentrée jeudi soir au plus tard. Voulez-vous jeudi
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soir ? à 8 heures ? où ? Bon, au Junot. Je vous aime. »
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