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Marcel Aymé · Chapitre 14 sur 15

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Chapitre XIV

 

J’ai fait ma toilette en sifflotant. Ma femme est venue s’assurer que je ne manquais de rien. À la bonne qui m’apportait le plateau, j’ai donné une grande claque d’amitié sur les reins, pour la première fois de ma vie, et c’est bien amusant. Ça va, Marguerite ? Oui, monsieur et, de toutes ses dents, elle rit.

Voilà les enfants. Ils m’embrassent, me tirent, m’écrasent la tête entre leurs deux têtes, me dépècent. J’ai un bon gros rire comme Cérusier. C’est moi. Je raconte Bucarest, je raconte l’avion. À l’heure de l’école, je pars avec eux. Toinette va à l’école communale qui se trouve de l’autre côté du carrefour, à cinquante mètres. Durant ces trois dernières semaines, de mes fenêtres du cinquième étage, j’aurais pu la voir entrer et sortir et j’y ai bien rarement songé. Devant l’école, elle m’embrasse, suspendue, et nous quitte en

 

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courant. Lucien va au lycée Rollin sur l’autre versant de la butte. Nous montons ensemble la rue Girardon. Il me confie qu’il veut être naturaliste et me parle avec admiration de M. Colbert, un nouveau locataire de la maison, rencontré au Muséum et qui connaît admirablement les animaux antédiluviens. Jaloux, je ne tarde pas à saisir l’occasion de rafraîchir son enthousiasme.

« Quinze cents litres de lait ? mais c’est absolument faux. Le mégathérium ne donnait pas plus de deux cents litres. Mon pauvre petit, ton naturaliste ne me paraît pas bien sérieux. Je trouve même que c’est de sa part un manque d’honnêteté d’avoir profité de la crédulité d’un enfant pour proférer de pareilles âneries. Il doit être naturaliste comme je suis archevêque. Quand je le verrai, je ne me gênerai pas pour lui dire ma façon de penser et vertement.

Lucien conçoit sûrement de l’estime pour l’étendue de mon savoir, mais il regrette les quinze cents litres et pousse un soupir. Une fois de plus, il se confirme qu’on a toujours intérêt à

 

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tenir à l’abri des parents ce qu’on a pu faire d’acquisitions un peu exaltantes. Ce n’est jamais d’eux qu’il faut attendre un secret merveilleux. Chemin faisant, nous rencontrons un élève de sa classe qu’il invite à se joindre à nous et qui s’appelle Alain Leduc.

« Tu sais, dit Lucien, ce que je te racontais l’autre jour sur les quinze cents litres de lait du mégathérium, ce n’est pas vrai. Papa vient de me le dire. Au lieu de quinze cents, c’était deux cents.

– Ah ! dit Leduc poliment et je lis dans son regard qu’il n’accorde aucun crédit à mon opinion. Je le sens même hostile et secrètement ironique. Sans doute a-t-il parlé à des camarades de ces quinze cents litres de lait ou se propose-t-il d’en parler et il n’entend pas renoncer aussi aisément au plaisir de les étonner et d’être lui-même étonné. Mon prestige de père, qui m’a permis de convaincre Lucien, n’a pas le moindre effet sur lui. »

Après les avoir quittés, je descends à pied vers le centre. Le corps dispos, le cœur élargi,

 

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j’éprouve en marchant cette sensation d’allégement et de renouveau qui appelle les souvenirs d’enfance les plus frais. Et je songe aussi aux mornes promenades que je fis hier dans le quartier de la Chapelle et par les rues d’une banlieue d’automne. Ce matin, je n’ai pas besoin d’appeler Dieu au téléphone. Il est en moi, comme il est dans les autres hommes et je suis redevenu sa créature. Ma vie et mon visage sont ceux qu’il m’a donnés pour en faire ce qu’il me plaît. Je suis comme tout le monde et j’en suis heureux. Il m’arrive de sourire à de jolies femmes. Elles ne prennent pas garde à moi et je joue à m’en amuser à mes dépens. Pendant plusieurs secondes, il y a en moi un pommier en fleur, un pommier de quand j’avais six ans, qui m’a consolé un jour d’aller à l’école. Il ne sert à rien d’y penser. S’il refleurit comme ce matin, c’est par surprise. Rue des Martyrs, j’achète un bouquet de violettes pour Lucienne et, soudain pressé de la revoir, je prends un taxi.

J’arrive le premier au bureau, il n’est pas tout à fait 8 heures et demie. Le souvenir de mon incartade d’avant-hier m’oppresse un peu et j’ai

 

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peur d’en être gêné tout à l’heure.

Ponctuelle, Lucienne ouvre la porte du vestibule. Je l’entends marcher dans la pièce voisine et puis chanter, d’une voix de jeune garçon qui détonne par instants. Je fais deux ou trois pas vers la porte de communication et je m’arrête, anxieux. Les paroles que j’ai prononcées lors de notre dernière entrevue me reviennent dans les oreilles avec une précision blessante : « Il m’a tout dit, je vous dis qu’il m’a tout dit. Oh ! je ne vous répéterai pas tout ce qu’il m’a dit. Il y a encore des choses qui m’arrêtent. Eh bien, je vous assure qu’elles n’arrêtent pas Cérusier. » Que Lucienne soit nécessairement persuadée de l’authenticité de ces confidences, me congestionne de honte. Je cache dans ma poche le bouquet de violettes que j’ai acheté tout à l’heure et je voudrais me cacher moi-même, comme au premier soir de ma métamorphose, dans le réduit ou dans l’entrebâillement de l’armoire. Je me rassure un peu en songeant que Julien Gauthier, au cours des conversations qu’il a eues avec Lucienne, lui aura fait partager son opinion selon laquelle Roland Colbert aurait eu

 

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connaissance d’un journal intime tenu par Cérusier. De telles confidences que l’auteur se fait à soi-même, nul ne saurait lui faire grief. Il est malheureusement peu probable que Lucienne ait cru à l’existence de ce journal intime. Julien, qui est un homme, peut bien se satisfaire de possibilités théoriques. Elle, non. Sans aucun doute, son premier mouvement aura été d’examiner les conditions matérielles d’une telle entreprise. Elle sait qu’à la maison, il m’eût été impossible de tenir un journal aussi confidentiel et qu’au bureau, je n’aurais pu le faire à son insu, ou au moins sans piquer sa curiosité par quelques façons singulières qui lui feraient dire aujourd’hui : « En effet, je comprends maintenant pourquoi... » Elle sait aussi que je ne suis pas homme à tenir un journal et à la différence de Julien qui ne l’ignore pas non plus, elle en tient compte. Néanmoins, je veux espérer qu’un doute favorable s’est glissé dans son esprit. Lorsqu’elle entre dans mon bureau avec une chanson, je suis à peu près remis de mon trouble et je fais bonne contenance. La surprise passée, elle me dit qu’elle est heureuse de mon retour et nous

 

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échangeons une poignée de main. Dans le taxi qui m’amenait tout à l’heure rue du Quatre-Septembre, je pensais d’un cœur fondant à un doux embrassement, mais je sens dès l’abord quelque chose de changé dans sa manière d’être avec moi. Elle sourit, contente d’être rassurée sur mon sort, mais ce n’est pas la joie de me revoir. Il me semble aussi qu’elle prend je ne sais quelles précautions subtiles pour me tenir à distance.

Pourtant, son attitude est franchement cordiale. Dans ses yeux clairs qui ne sauraient dissimuler, je ne vois pas le moindre reproche, pas de méfiance non plus, mais elle a parfois un regard gêné, sa parole s’embarrasse et il lui arrive de rougir. Les effusions ou ce qui en tient lieu, sont aussi brèves que possible et nous nous hâtons de parler des affaires. Sur ce terrain-là, toute gêne a bientôt disparu. J’en viens à croire que, seules, ma timidité et ma honte encore chaude ont fait naître la contrainte de l’abord et je me prépare à lui dire ce à quoi je pense depuis l’instant où j’ai informé ma femme que je ne coucherai pas régulièrement à la maison. L’arrivée de Mme Lagorge, en retard d’une bonne

 

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demi-heure et qui vient me présenter ses compliments et ses excuses, m’empêche de parler. Lucienne, avant de passer dans la pièce voisine pour donner à la dactylo sa tâche du matin, me demande de téléphoner à Julien Gauthier.

« Il désire vous voir le plus tôt possible. Il s’agit de quelque chose de très grave. »

Je prends un air étonné et interrogateur.

« C’est vraiment très grave, ajoute Lucienne.

– Vous êtes au courant ?

– Oui, M. Julien Gauthier m’a déjà parlé de cette affaire, mais je préfère ne rien vous en dire. J’aurais peur d’être maladroite et de vous prévenir dans un mauvais sens. Il vaut mieux que votre ami vous informe lui-même.

– Bon. Je vais chez lui tout de suite. Voulez-vous demander s’il y est ? »

En arrivant rue Copernic, je n’ai pas réussi encore à prendre une décision. Je peux me contenter d’écouter Julien et de me confondre en remerciements. Je peux aussi essayer de lui faire

 

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admettre la vérité. Le premier parti est évidemment le plus simple et le plus sage, mais il me semble que je dois à notre amitié de ne rien lui cacher. En outre, j’ai le souci de réhabiliter ma femme. Ce qui m’arrête, c’est la difficulté de faire recevoir une vérité qui n’est pas moins absurde aujourd’hui qu’elle n’était il y a trois semaines. Au moment d’entrer me revient à l’esprit ma conversation avec Lucien sur la capacité laitière du mégathérium. Je songe à la facilité avec laquelle je l’ai fait revenir d’une erreur qui lui était chère et comment j’ai échoué auprès de son camarade Leduc. Je veux croire que la confiance que j’inspire à Julien Gauthier me servira aussi et que l’ami saura se faire entendre là où l’étranger n’a su éveiller que les plus dangereux soupçons. En tout cas, il me semble que je ne cours pas grand risque.

Julien, qui était en train de finir sa toilette, m’accueille en peignoir de bain dans sa chambre.

« Mon bon vieux, tu n’imagines pas combien je suis content de te revoir. Je ne l’espérais presque plus. Jamais je n’ai autant pensé à toi

 

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qu’en ces dernières semaines. Assieds-toi. Je me rase et je reviens. »

Sa joie de me revoir est si sincère que j’en suis ému. Cet accueil affectueux assure ma résolution. Son amitié, en ces derniers jours, s’est employée pour moi avec tant de dévouement et de zèle anxieux, que j’aurais honte de la payer d’un mensonge. Je m’assieds sur le lit défait, comme du temps où j’allais le surprendre dans sa chambre d’hôtel. Tandis qu’il se rase, je l’entends chantonner et j’observe que sa voix a des intonations presque gamines qui ne sont guère de sa façon. Rasé, il vient s’asseoir en face de moi, sur une chaise.

« Mais qu’est-ce que tu as bien pu faire à Bucarest pendant trois semaines ? J’y pensais encore hier soir en me couchant. Je me disais, il faut qu’il ait fichu le camp avec une poule ou alors, ou alors, ah ! mon pauvre vieux.

– Je ne suis pas allé à Bucarest. Je n’ai jamais quitté Paris.

– Ça, c’est violent. Pas quitté Paris ? On peut savoir pourquoi tu te cachais ?

 

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– Mais, Julien, je ne me cachais pas », dis-je doucement.

À ma voix et à mon regard, il comprend ce qu’il faut entendre sous ces simples paroles. De tout le corps, il a un mouvement de surprise qui fait penser à celui de l’un des pèlerins de Rembrandt devant la face du Ressuscité rayonnant la lumière du prodige. Nous nous taisons, les yeux dans les yeux. Enfin, je lui dis en levant les épaules avec une sorte de découragement :

« Que veux-tu, ce qui est vrai est vrai. En venant chez toi, j’hésitais encore si je te parlerais à cœur ouvert. Il était si simple de ne rien savoir, si reposant d’en finir avec cette histoire absurde. Et puis je me suis dit, non. À lui qui a vécu ces trois semaines dans une inquiétude si fraternelle, je ne dois pas dissimuler la vérité. Oui, Julien, le type du café que tu as pris pour un fou et que tu as soupçonné de vouloir m’assassiner, c’était moi. Mais aujourd’hui, pour te persuader, je n’ai même plus la ressource de faire valoir nos souvenirs communs, ni ma voix, ni ma cicatrice.

 

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Il n’y a pas de preuves que j’aie changé deux fois de visage. Il n’y a que moi qui te le dis. »

Je me tais. À vrai dire, j’ai exagéré mon dénuement. Je pourrais faire état de certaines présomptions. Par exemple, on retrouverait facilement à mon bureau des spécimens de l’écriture de Roland Colbert, écriture contrefaite, mais qu’un expert reconnaîtrait sans doute être de ma main. Mon expérience de l’absurde me retient de rien alléguer qui soit un commencement de preuve. Les arguments les mieux ajustés ne servent en cette matière qu’à exciter et mettre en marche le dangereux mécanisme de la raison. De même que l’artiste, l’avocat de l’absurde doit s’adresser à des régions de l’homme où l’éloquence démonstrative n’atteint pas et je ne sais quoi m’avertit que tout est dans la simplicité des moyens. Je crains même d’en avoir trop dit. J’aurais dû me contenter de quelques mots. Cependant, Julien me regarde ardemment, penché vers moi comme s’il cherchait à « prendre » une onde sur un poste de radio.

« Je te crois », dit-il presque à voix basse et un

 

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peu comme s’il se sentait coupable.

Une douce et puissante émotion m’étreint et fait rouler des larmes sur mes joues. Je dis : « C’est bête. » Julien prend mes mains dans les siennes et les serre affectueusement.

« Je te demande pardon, Raoul. Je me suis conduit comme un imbécile. Pas plus d’antennes qu’un capitaine de gendarmerie. Dire que tu m’as appelé à ton secours et que je me suis sottement et vaniteusement dérobé, retranché. Tu as été malheureux et moi, au lieu de t’aider, j’ai encore compliqué tes difficultés. Mon vieux, quel regret. Ma punition, c’est d’avoir manqué une aventure que j’aurais pu vivre un peu avec toi. Raconte. »

Je me mets à raconter en reprenant tout au début. Julien me suit avec une attention passionnée et, de sentir qu’il est ainsi dans le bain, je m’anime au récit. Il admire l’oncle Antonin d’avoir accepté ma métamorphose sans l’ombre d’une hésitation. « Quel homme, quelle jeunesse », soupire-t-il. Je lui fais part de ces modifications passagères, peut-être plus apparentes que réelles, survenues dans mon

 

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tempérament et que je croyais pouvoir rapporter à mon nouveau visage. Il ne se console pas, lui qui me connaît si bien, dit-il, de n’avoir pas été auprès de moi pour juger de leur degré de réalité. En lui parlant de Lucienne et de ma façon d’en user avec elle durant ces trois semaines, je ne crois pas devoir le mettre au courant de notre intimité et je ramène tout à une querelle de susceptibilités, comme si Roland Colbert eût été simplement jaloux de l’autorité que Cérusier avait sur la jeune fille. À vrai dire, l’amitié qui m’unit à Julien est assez confiante pour ne pas s’arrêter à ces scrupules, mais il me semble apaiser, par cette discrétion, un point douloureux de ma conscience. Sur les événements de ces jours derniers, je n’apprends rien d’important.

« Après l’expertise des écritures, me dit Julien, ce qui a encore contribué à me rassurer a été d’apprendre que l’individu (il rit), en passant chez moi dans la matinée d’hier, s’est annoncé comme l’assassin de Raoul. Je n’ai vu dans cette attitude que le défi irrité d’un type qui se sent injustement soupçonné. Tu vois, j’étais loin de supposer que tu venais t’accuser d’un crime.

 

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Quelle pitié. Quand je pense à ce qu’a été pour toi cette journée d’hier et aux transes par lesquelles je t’ai fait passer, je suis dégoûté de moi. Je ne me lasserai jamais de dire combien j’ai été cornichon d’un bout à l’autre de cette aventure. Un cornichon prétentieux. J’ai peur que tu ne m’en veuilles encore un peu.

– Mon pauvre vieux, t’en vouloir. Au contraire, je te suis reconnaissant de tout ce que tu as fait contre moi, comme d’une preuve d’amitié. Mais j’ai quelque chose à te demander sur un point qui te concerne toi, personnellement. Je suis curieux de connaître l’effet que peut produire sur toi l’idée qu’une chose aussi absurde s’est réellement produite. Moi-même, j’ai été trop engagé dans cette histoire pour concevoir ce qu’éprouve un spectateur en face de ce qu’il faut bien appeler un prodige. Mais toi, comment prends-tu ça ? »

Julien réfléchit un instant. Je le sens vraiment soucieux de ne rien dire qui ne soit vrai.

« Eh bien, voilà. Je dois t’avouer que je considère avec un certain détachement, et je dirai

 

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presque de l’indifférence, ce qui devrait au contraire me bouleverser, me mettre hors de moi. Bien entendu, il n’est pas question de ce que tu as souffert et que je me représente fort bien. Mais le fait de la métamorphose, qui devrait me faire bouillonner le cerveau, m’étonne simplement, tout en me laissant assez placide. Je ne crois pas que ce soit défaut d’imagination. Je vois très bien tout ce qu’on peut faire passer par une brèche comme celle-là, mais je manque d’entrain. »

Il s’accorde un autre temps de réflexion et reprend :

« Si tu me demandais pourquoi j’ai cru cette fois à la métamorphose, je te répondrais que je vois trois raisons. La première, la plus importante, c’est que tu es mon bon vieux copain Raoul Cérusier que je connais depuis vingt ans comme un type loyal et peu porté aux excès d’imagination. La seconde qui n’a pas été aussi décisive, va peut-être t’expliquer pourquoi je reste placide. Ce qui a contribué à me rendre le prodige plus croyable, c’est qu’il n’était plus actuel et qu’il se situait déjà dans le passé. Je me

 

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trompe peut-être, mais ce qui me paraît bouleversant, dans le prodige, c’est sa présence, sa proximité, parce que je suis alors obligé d’en prendre ma part. Je suis exposé à le rencontrer, à le voir entrer dans ma vie. Si au contraire il a cessé d’être actuel, il ne me concerne plus ou presque plus. C’est comme une catastrophe de chemin de fer, on ne peut pas s’en affecter quand c’est de l’histoire ancienne. En somme, le fait que ta métamorphose soit déjà du passé m’a permis de m’arranger avec ma raison qui ne s’est pas sentie trop sérieusement inquiétée. Surtout ne va pas croire que j’aie composé avec elle. Mais la raison est comme le chien de garde qui aboie et tire sur sa chaîne quand les rôdeurs longent la clôture, et qui ferme sa gueule ou se contente d’un grognement quand ils passent au large.

– Oui, je comprends, mais tout ça n’est pas très rassurant. Si au lieu de cette histoire déjà refroidie, j’étais venu te parler d’une métamorphose toute fraîche et te dire, par exemple, que ma femme était changée en hirondelle, la raison n’en aurait pas cru ton bon vieux copain Raoul.

 

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– Je ne sais pas, dit Julien. Comme métamorphose, c’est un peu raide. Tu auras beau jeu de me dire qu’en fait d’absurde, le plus ou moins n’importe pas, il y a tout de même une question de présentation, de sauce, de circonstances. En tout cas, j’aurais très bien pu te croire. Évidemment le truc de l’hirondelle aurait fait aboyer ma raison, mais si j’avais éprouvé le besoin d’être convaincu, je me serais arrangé pour ne pas entendre ses aboiements. J’aurais pu m’en tirer par un coup d’exaltation ou par un transport lyrique ou mystique ou encore en devenant fou. Mais tu me fais parler et au fond, je n’ai rien de rare à t’apprendre. Les gens qui croient à des machins absurdes, ça court les rues. J’en connais qui croient aux revenants, d’autres à la magie noire ou aux tables tournantes. Ils se sont trouvés à un moment donné, devant le même problème qui s’est posé pour moi tout à l’heure et la plupart s’en sont tirés en devenant un peu timbrés ou, si tu préfères, en apprivoisant leur raison. Ce qui me paraît bien plus intéressant, c’est de savoir ce que tu penses, toi qui as vu, qui as été l’instrument du prodige. Ta certitude est

 

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tout de même d’une qualité particulière, et si écœurante qu’elle te paraisse, te voilà centré sur elle pour longtemps.

– Eh bien, détrompe-toi, je ne pense pas que le souvenir de ma métamorphose tienne une grande place dans ma vie. Tu sais comme je suis, un peu lourd. Je ne suis pas de ces hommes qu’une vérité un peu excitante empêche de rester sur la terre. Les questions troublantes, quand elles me gênent, je sais comme personne m’asseoir dessus. Ma raison, à moi, n’a pas de ces susceptibilités qu’il faut s’ingénier à ménager. Jusqu’à l’âge de vingt ans, j’ai été un catholique exact et convaincu. J’étais très persuadé que Josué avait arrêté le soleil et je n’ignorais pourtant pas que la terre tourne autour du soleil. Je ne me suis jamais cassé la tête pour trouver une astuce qui aurait concilié les deux choses. Ma raison doit être à compartiments comme il en va pour tant de gens et probablement pour ceux qui croient aux revenants ou à la magie noire et qui te paraissent un peu timbrés. Il y aura donc un compartiment pour ma métamorphose et quand il m’arrivera de me rappeler sa présence ou même d’y réfléchir,

 

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ma vie n’en sera pas troublée le moins du monde. Du reste, pendant ces trois semaines où ma pauvre tête a tout de même été en effervescence, j’ai été beaucoup plus préoccupé par les conséquences de la métamorphose que par le prodige considéré en soi. Au fond, j’en reviens à ce que je me disais hier soir après avoir retrouvé mon vrai visage : cette aventure-là n’était pas faite pour moi.

– À ce compte-là, fait observer Julien, je ne suis pas non plus le confident rêvé. Tu aurais pu avoir la chance de te confier à quelqu’un de plus explosif, qui serait entré en transes en dévidant le chapelet des ‶mais alors, mais alors″. Quoique, à bien réfléchir, je ne vois pas qu’un homme à peu près équilibré puisse s’échauffer beaucoup sur ton aventure. Un prodige tout sec, qui n’a pour lui que d’être absurde, ce n’est guère excitant. »

Nous parlons depuis plus de deux heures et il est presque midi. Je rappelle à Julien qu’il n’est pas habillé et que j’ai pris rendez-vous avant-hier soir avec l’oncle Antonin pour un déjeuner qui doit nous réunir tous les trois dans un restaurant

 

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de la Porte Maillot. Le pauvre homme ne s’attend certes pas à me revoir sous mon aspect habituel. J’ai décidé de lui faire croire que je rentre réellement de Bucarest, ignorant et innocent du drame. Julien s’en indigne et je lui accorde que l’oncle a bien mérité un autre traitement. Mais si je lui dis la vérité, je n’aurai cette fois aucune raison majeure à invoquer pour lui demander de la tenir secrète. Non seulement il ne pourra se retenir de proclamer une aussi grande nouvelle, mais il se fera un devoir de témoigner. Il répandra dans la famille et parmi nos amis que j’ai pris l’apparence d’un jeune dieu aux doux yeux clairs pour coucher avec ma femme. Agréable perspective. Je vois d’ici de quel sourire accueillerait mon cousin Hector ce qu’il appellerait une transposition poétique. Enfin, quel que pourrait être le sort réservé au témoignage de l’oncle, je ne veux à aucun prix laisser envahir ma vie par une aventure dont j’entends, au contraire, reléguer le souvenir. Mon retour de Bucarest coupera court à tout. Finalement, Julien se range à mon avis.

« Mais j’y pense, dit-il en s’habillant. Tout à

 

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l’heure, en examinant les causes qui ont favorisé ma conversion à l’absurde, je t’en ai annoncé trois et, je m’aperçois que j’ai oublié de te parler de la troisième. Tu veux savoir ? Eh bien mon petit, la troisième, je la vois dans une facilité d’humeur qui me rend plus crédule que d’habitude. Oui, je crois que la joie, le bonheur de vivre, m’ont permis d’être moins vigilant, plus docile aux raisons du cœur. Je suis si heureux. »

Assis sur le lit, je me retourne. Julien, en manches de chemise, une cravate à la main, a un sourire béat.

« Tu es amoureux ?

– Oui. Amoureux de la plus belle, de la plus pure. Un verger d’avril. Raoul, je vais me marier. Je t’en ai assez dit pour que tu devines avec qui. J’aime Lucienne. »

Je me sens devenir écarlate. Il a toujours son sourire idiot. Je le claquerais.

« Elle t’aime aussi ?

– Oui, elle m’aime. C’est hier soir que tout s’est décidé. Il faut que je te dise que pendant ces

 

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trois semaines, nous nous sommes vus très souvent. Le lendemain de ta métamorphose, je suis allé lui demander des éclaircissements sur ton départ pour Bucarest. Le jour suivant, je l’ai rencontrée par hasard. Je suis retourné à ton bureau plusieurs fois. Ensemble, nous sommes allés au cinéma plusieurs fois, au théâtre. Enfin, après t’avoir rencontré avec ta femme sur le boulevard Saint Germain, je me suis décidé à lui parler de l’individu dangereux, et nous avons tremblé pour ta vie. Je ne quittais plus ton bureau. Le soir nous dînions ensemble. Et voilà. Tout à l’heure, je pensais, ce bon vieux Raoul, c’est grâce à son voyage à Bucarest que nous sommes heureux. Et maintenant, je peux dire : c’est grâce à ta métamorphose. C’est plus joli. Tu ne trouves pas ?

Je réponds oui, en effet. Il me fait l’éloge de Lucienne, me parle de la simplicité de son cœur, de la droiture de son esprit, de la douceur de son regard, de la fraîcheur de son teint. Il est intarissable. Enfin, habillé, il quitte la pièce un instant et me laisse seul, anéanti par ce nouveau coup. Ce que je viens de perdre, c’est l’amour de

 

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Lucienne, qui m’était si cher, c’est aussi une raison d’ordonner ma vie d’une façon nouvelle. Je pensais ne pas rentrer ce soir à la maison. J’avais déjà disposé de mes dimanches. Dès le samedi à midi, nous partions ensemble sur les routes, à bicyclette ou même à pied. Je rêvais à l’amour au bois. Par la pluie ou par triste hiver, coin du feu, un joli studio, faire la dînette et cinéma. Je disais à ma femme : Je ne rentrerai pas avant lundi soir. Et rue Caulaincourt, chez Manière, au café du Rêve, on disait, dites donc, Cérusier, vous ne le saviez pas, il a une liaison. On disait aussi, regardez-moi maintenant comme il est vêtu, à quatre épingles, toujours chic, et c’est formidable, ce qu’il peut faire jeune. Ils avaient raison. Le plaisir d’aimer me rendait à ma jeunesse. J’aimais tant Lucienne, douceur, grand corps, primevère. Lui donner ma vie, j’en étais capable. Un jour, par exemple, elle tombait malade. Le médecin disait, transfusion du sang, il m’en faut trois litres. Moi, j’étais là, j’offrais mon sang. Trois litres tirés, le médecin disait, m’en faut encore un. Déjà mourant, je lui répondais tant qu’il en faudra, vous n’avez qu’à prendre, si

 

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bien qu’à la fin il me prenait tout. Mais Lucienne était sauvée et moi, j’avais la chance de m’en tirer aussi. Alors elle m’adorait comme jamais aucune femme un homme, et notre amour faisait envie.

Je rentrerai ce soir à la maison, ce soir, demain soir et les autres soirs. Dimanche, nous irons faire un tour au Bois, apéritif Champs-Élysées, une grenadine pour les enfants, le dimanche d’après à Vincennes, ou voir les Arènes de Lutèce. La poche de mon pantalon fait une bosse. C’est le bouquet de violettes que rue des Martyrs, ce matin, j’avais acheté pour Lucienne. À quoi bon le jeter. Ce soir en rentrant, je le donnerai à ma femme.

J’essaie de me replier sur des positions avantageuses, de considérer leur félicité d’un cœur magnanime. Je me dis que tout est pour le mieux. Confisquer la vie d’une jeune fille, à mon âge, et n’en rien faire qui vaille pour elle, c’était très mal. Je me le dis, mais c’est de la récitation et mon cœur n’est pas magnanime. Il est encore trop tôt pour penser ainsi. Plus tard, bien plus

 

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tard, dans quelques jours, quand Renée m’aura repris en main.

« Tu viens, dit Julien. Il fait un soleil comme d’avril. Allons vivre. »

 

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