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Marcel Aymé · Chapitre 4 sur 15

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Chapitre IV

 

Après avoir quitté mon bureau avec des précautions de cambrioleur, je pris la décision de me rendre chez moi, supputant que la bonne n’aurait pas manqué de mettre à profit l’absence de ma femme pour laisser la maison en plan. Ce fut dans le taxi qui m’emportait rue Caulaincourt que je songeai pour la première fois à séduire Renée. L’échec d’une pareille tentative ne me parut pas douteux, mais avec un peu de chance, je pourrais faire accepter une amitié discrète. Les femmes ont souvent de la reconnaissance à qui leur donne l’occasion de faire paraître leur vertu. Et plus tard, dans deux ou trois ans, lorsque le souvenir de son mari serait malgré tout moins vif, peut-être Renée songerait-t-elle à donner un père à ses enfants.

Ainsi que je l’avais prévu, la bonne n’était pas à l’appartement. Sans être dérangé, je pus prendre

 

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du linge, des objets de toilette et un complet. En sortant de l’immeuble, je remarquai au-dessus de la porte d’entrée l’écriteau : « Appartement à louer » et ces trois mots en capitales s’accompagnaient de la mention « meublé », tracée à la craie. Je me rendis chez Manière qui est le café le plus important de la rue Caulaincourt et j’y laissai ma valise, mon pardessus et mon chapeau. La température était assez douce pour me permettre de sortir en taille et tête nue. Cette précaution était du reste superflue, car j’avais la quasi-certitude que la concierge ne m’avait pas vu entrer dans la maison, ni en sortir. Il était cinq heures et demie lorsque j’allai frapper à la porte de sa loge. Elle me fit visiter l’appartement meublé, au cinquième, c’est-à-dire à l’étage au-dessus de chez moi, et à six heures je m’installais dans ma nouvelle demeure sous le nom de Roland Colbert qui me permettait de garder mes initiales. Le prix de neuf cents francs par mois, que j’acceptai, était assez raisonnable. Le logement, composé de trois pièces, d’une cuisine et d’une salle de bains, était meublé confortablement et avec beaucoup plus de

 

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goût que le mien. De la fenêtre de ma chambre à coucher qui donnait sur la rue, je dominais le grand balcon du quatrième que j’avais encore arpenté le matin même après le petit déjeuner en fumant une cigarette et sur lequel je voyais maintenant la grosse poupée de son de Toinette. En me penchant, j’apercevais l’extrémité d’un tapis de notre chambre à coucher qui se trouvait juste au-dessous de moi. Par la suite, je devais souvent faire tel rêve : debout sur le rebord de la fenêtre, je m’en éloignais à reculons en marchant dans le vide jusqu’à ce que je fusse assez loin pour voir l’intérieur de l’appartement du quatrième, mais le plus souvent les persiennes fermées m’empêchaient de rien voir et je reculais sans fin, jusqu’en province, dans mon village natal, ou bien je flottais sur la rue en attendant l’ouverture des persiennes et la fatigue me faisait enfler de telle sorte que je finissais, énorme, soufflé, scrofuleux, par me coincer entre les deux rangées de maisons et la vie ne valait plus rien.

Un moment, je me promenai de pièce en pièce, désœuvré et ahuri. L’ameublement avait dû être conçu par une femme, car il y avait une

 

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profusion de miroirs disposés commodément. Je pus me voir de face, de trois quarts et de profil. Je me trouvai moins séduisant qu’il m’avait semblé dans le petit café de la rue Saint-Honoré. Tous les traits de mon visage étaient d’une beauté remarquable et se composaient harmonieusement. Mais il y manquait je ne sais quoi d’imprévu, quelle défectuosité ou quelle rupture de symétrie, qui eût donné de la vivacité à cette physionomie un peu éteinte. Il y a dans la perfection une stabilité qui n’est pas de la vie, et qui l’empêche de se défaire en elle. Je fis l’effort de rire et de sourire dans le miroir, de face et de profil, et mon visage s’éclaira avec une distinction liquoreuse. Il est vrai que le cœur n’y était pas. Mais même en tenant compte d’un certain état d’abrutissement qui devait se refléter sur ma figure, je me voyais un air de langueur assez insupportable : « Ce n’est pas avec cette tête-là que je peux espérer plaire à Renée, pensai-je. Si l’idée lui venait jamais, pauvre enfant, de manifester ses préférences pour un certain type d’homme, ce n’est sûrement pas celui-ci qu’elle choisirait. » Et je regrettais ma bonne vieille tête d’autrefois,

 

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renfrognée, obstinée, mal avenante, mais dont tous les traits s’animaient d’une vie robuste à la moindre émotion.

Je sortis vers 7 heures moins le quart pour une courte promenade dans les environs immédiats, car j’espérais assister au retour de Renée et des enfants. La rue Caulaincourt, qui décrit une courbe au flanc de Montmartre, est la plus belle de Paris. Elle ressemble à un chemin de paradis, car elle part d’un cimetière, le cimetière Montmartre, et monte vers le ciel en tournant, et ses arbres sont jeunes et naïfs en toutes saisons. Dans sa partie la plus noble, c’est-à-dire vers le sommet de sa courbe, elle ne croise aucune autre rue. Sur une longueur d’au moins deux cents mètres, elle se trouve encaissée, sans un seul regard latéral, entre deux hautes rangées de maisons aux façades cintrées. L’étranger qui chemine dans cette gorge profonde sans autre bagage que l’espoir de déboucher sur le Sacré-Cœur, frissonne à la pensée de quelque sortilège et demande son chemin avec une aimable modestie. Deux files de voitures immobilisées le long des trottoirs épousent la courbe de la rue et

 

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se rejoignent à l’infini. Elles appartiennent aux habitants aisés qui les laissent ainsi devant leurs portes tandis qu’ils mènent pisser leurs chiens sur le seuil des boutiques des commerçants pauvres, pour se faire bien voir des quelques marchands de comestibles et aussi pour leur plaisir. Particularité bien rare et peut-être unique dans les quartiers nord de Paris, cette population des gorges n’a point de café, ni même de bougnat et il lui faut monter jusque chez Manière pour se désaltérer, là où la rue fait craquer ses murailles et s’épanouit, mêlant ses arbres aux arbres de l’avenue Junot, se gonflant, s’ouvrant des espaces. C’est à ce carrefour que je demeurais depuis une dizaine d’années avec ma famille.

Je descendis en flânant près de chez Paul, café important du carrefour Lamarck, après lequel la rue Caulaincourt change de physionomie et voisine assez familièrement avec les rues du quartier. Les gens qui me saluaient d’ordinaire ne me reconnaissaient pas, mais dans la douceur de ce soir d’automne, les lieux et les choses me restaient fidèles. Je veux dire que je n’étais nullement dépaysé et que je retrouvais sans y

 

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penser les habitudes de mes flâneries, avec les mêmes curiosités pour les mêmes boutiques et les mêmes paysages. Je finis par m’en aviser après être resté plusieurs minutes en contemplation devant la montée de la rue des Saules, qui a toujours été à mes yeux comme un beau paysage du Japon, et si vrai qu’il m’est arrivé de le voir sur un fond de cratère neigeux. Je me dis que j’avais en somme, avec la rue des Saules, avec les vitrines des magasins, les mêmes échanges que par le passé et qu’il n’y avait donc pas grand-chose de nouveau en moi. Simplement, mon ménage allait se dédoubler du fait que j’habiterais désormais à l’étage au-dessus de ma famille. Dans deux ou trois ans, quand je me serais fait une situation lucrative, digne de tenter une mère prévoyante et que, redevenu sous un autre nom le mari de ma femme, je réintégrerais le quatrième étage, tout serait comme si rien d’étrange n’était survenu.

Apaisé et moins attentif aux témoignages de mon malheur, je revins sur mes pas. Le jour baissait. Les passantes rentraient chez elles avec un œuf à la main. Il y en avait de jolies, mais les

 

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hommes ne les voyaient pas, car ils tenaient un journal dont les titres énormes leur faisaient saillir et injectaient les yeux. Pour moi qui n’avais encore rien lu, je remarquai que nombre d’entre elles m’admiraient ou même se retournaient pour me suivre des yeux. À l’immeuble d’angle, qui avance comme la proue d’un vaisseau sur le confluent de l’avenue Junot et de la rue Caulaincourt, une jeune femme que j’avais vue bien souvent dans les parages prit le tournant devant moi. Brune, d’œil noir, la poitrine un peu forte et la hanche aussi, elle était sanglée et cintrée et ses jambes étaient belles. La veille encore, je l’avais rencontrée, et comme chaque jour, reluquée sournoisement. Elle ne m’avait pas regardé. Elle ne me regardait jamais. Il m’en montait parfois à la gorge une parole de violence. Lorsqu’il m’arrivait d’y songer en dehors de ces rencontres éclairs, et c’était bien rare, je l’appelais la Sarrazine, sans doute à cause de ses yeux noirs et d’un léger roulement des hanches. Or, ce soir qu’elle tournait dans la rue Caulaincourt, la Sarrazine me regarda, et non pas fortuitement, mais à plusieurs reprises et d’une

 

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façon soutenue. Ce regard, qui répondait soudain à tant de muettes interrogations, me remua le sang. Un moment la Sarrazine se trouva marcher à côté de moi et, comme elle me dévisageait avec de pudiques précautions, je faillis lui adresser la parole, mais la pensée de ma femme me retint. Je la laissai gagner sur moi et l’ayant vue se diriger vers chez Manière, je rebroussai chemin. En y réfléchissant alors de sang-froid, je compris quelle cause de trouble pouvait être dans ma vie la séduction de mon nouveau visage. Les disciplines que je m’étais imposées naguère ne me concernaient plus. Je me sentais un peu ridicule. L’homme pauvre peut bien s’enorgueillir d’être fort en face des tentations auxquelles il voit succomber les riches. En réalité, il ne sait pas ce que c’est que d’être tenté d’abuser de sa richesse. Il existe au moins deux degrés de tentation, le second étant de plain-pied avec l’Enfer. Du temps que j’étais laid ou pour mieux dire, d’une figure commune, j’étais fier de me sentir hors des atteintes de la Sarrazine. Il me semblait surmonter mon émoi, alors que nos rencontres ne posaient pas de question.

 

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Il se faisait tard et ma femme ne rentrait pas. L’éclairage municipal chassait les dernières lueurs du jour et les passants devenaient rares. J’entrai au Rêve, café de peu de façade, mais qui commande tout le carrefour. En m’asseyant à l’intérieur, tout contre la vitre, j’étais assuré de ne pas manquer le retour de ma femme.

Ce n’était jamais sans une gêne que je pénétrais au Rêve où l’on coudoie ordinairement un monde qui sent la sueur et où il est reçu de trinquer avec le patron. Le hasard m’ayant fait connaître quelques artistes du quartier, il m’arrivait de les suivre dans ce petit café, et d’y consommer avec eux sur le zinc. Je n’y prenais aucun plaisir, mais j’aimais à m’en vanter auprès de mes amis, ce qui était une occasion de leur faire entendre que je connaissais des artistes en renom et que j’étais moi-même parvenu à une situation assez importante pour me permettre d’entrer boire au Rêve sans du tout risquer d’être pris pour un commis de nouveautés ou un chauffeur endimanché. En été, lorsque nous avions des invités, Renée ne manquait jamais de leur montrer, du haut du balcon de l’appartement,

 

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la minuscule terrasse du café et de leur dire en riant : « Voilà le club de mon mari. C’est dans ce bel établissement qu’on peut le voir accoudé au zinc avec des artistes. » Les invités voulaient bien se tordre, comme si l’idée de ma présence au Rêve eût fait naître dans leurs esprits celle d’un contraste désopilant. Et moi, je riais aussi.

Ne trouvant pas à m’asseoir commodément, je me fis servir au zinc. À côté de moi, Joubert, un sculpteur de la rue Girardon, devisait avec un locataire de ma maison, nommé Garnier. Je ne prêtais qu’une oreille distraite à leur conversation, car je surveillais la rue avec attention. Tout en bavardant, mes voisins laissaient errer leurs regards sur le trottoir et c’est ainsi qu’ils virent passer, en tablier blanc, la bonne de la maison, qui rentrait chez nous avec un papier blanc contenant du jambon ou du gruyère râpé.

« Tiens, dit Joubert le sculpteur, voilà la bonne de Cérusier. À propos, qu’est-ce qu’il devient, ce pauvre Cérusier ?

– Pauvre ? protesta Garnier. Il n’est pas à

 

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plaindre.

– Je ne dis pas qu’il soit à plaindre, mais c’est quand même un pauvre type. »

Quoi qu’il en eût dit, le ton de ses paroles exprimait une commisération profonde à mon égard. Cette fois, Garnier ne protesta pas et ne prit pas non plus la peine d’approuver. C’était un petit homme maigre aux joues creuses, aux yeux vifs et francs. Bien qu’il habitât le même étage que moi, je le voyais rarement, car il était régisseur d’un théâtre, et n’était généralement pas chez lui entre six heures du soir et minuit. Il m’avait toujours été sympathique. De toute évidence, l’affirmation de Joubert ne lui semblait pas discutable. J’en eus un saisissement, presque un vertige.

À ce moment, je vis la voiture de l’oncle Antonin faire le tour de la place pour aller se ranger devant chez moi et je sortis aussitôt. Troublé par ce que je venais d’entendre, j’avais, sans le faire exprès, pris le journal de Joubert, qu’il avait posé sur le zinc. Il devait me rendre d’appréciables services. La voiture de l’oncle

 

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Antonin, qui nous avait causé bien des tracas, à Renée et à moi, me procura cette fois un plaisir sans mélange. Abrité derrière le journal de Joubert, que je faisais semblant de lire, je souris d’attendrissement. L’oncle Antonin, un oncle de ma femme, qui exploitait une porcherie à Chatou, avait la manie de construire lui-même ses voitures automobiles avec des pièces détachées achetées à la ferraille. Pour douze ou treize cents francs, il se flattait de fabriquer une voiture qui fût « coquette, robuste, économique et sous bien des rapports, supérieure à certaines voitures neuves de série ». L’oncle Antonin était un homme charmant et nous aimait beaucoup, mais Renée le tenait à l’écart à cause de ses guimbardes qui nous faisaient peu d’honneur auprès des voisins. Renée a toujours eu un sens architectural de la société, surtout à l’échelle de la famille. Étant donné l’argent que je gagnais, elle pensait en somme avec beaucoup de sagesse, que notre vie dût s’ordonner en conséquence jusque dans les moindres accessoires et, qu’il s’agît du service à gigot ou de mes fixe-chaussettes, se montrer digne d’être honorée à

 

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son rang. Renée, par exemple, ne voulait pas me laisser acheter une voiture parce que nous n’avions pas le moyen d’en posséder une de quatorze chevaux et qu’elle jugeait peu reluisant de rouler à moindre équipage. De tels soucis peuvent sembler mesquins, ridicules et même odieux à des gens tels que Garnier et Joubert le sculpteur, mais encore aujourd’hui, je ne suis pas loin de croire qu’ils ont tort. Ce sont ces soucis-là qui donnent à la vie une saveur âcre, mais forte, celle des réalités domestiques baignant dans notre bile et qui contiendra peut-être sur notre lit de mort, toutes nos certitudes. Bien loin de supposer que sa nièce pût éprouver de la gêne à rouler dans une voiture de moins de quatorze chevaux, l’oncle Antonin lui téléphonait une fois par semaine et ingénument, lui proposait de venir chercher toute la famille dans sa dernière création. Il fallait bien, au moins une fois par an, accepter. Pauvre Renée. Tout ce qu’a pu imaginer, en fait de tacots, le génie comique du cinéma américain, n’a jamais approché des réalisations de l’oncle Antonin. En fait, il n’eut jamais qu’une seule voiture à laquelle il apportait

 

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à chaque instant des améliorations et dont il disait lui-même qu’elle se transformait plus vite qu’un porc de trois mois. L’un des secrets de ses amusantes réussites résidait dans le contraste entre ses ambitieuses conceptions et la modestie des moyens mis en œuvre pour les réaliser. Quand l’oncle venait à la maison, il n’était pas rare de voir un attroupement autour de sa voiture. Renée en souffrait beaucoup. Par le canal de la concierge et pour atténuer le scandale, elle avait fait répandre dans l’immeuble et aux environs que le propriétaire de cette curieuse automobile était un homme très riche, mais vieux célibataire maniaque et un peu artiste.

La dernière bagnole de l’oncle n’était pas inférieure aux précédentes. Sa caractéristique la plus importante me parut résider dans le fait que les roues arrière étaient beaucoup plus hautes que celles d’avant. L’oncle Antonin descendit, la physionomie animée, ses longues moustaches flottant bonnement sur le soir et voilà ce qu’il fit : dressé sur la pointe des pieds afin d’atteindre à un regard de mica servant de portière au siège arrière, il cria d’une voix qui emplit le carrefour :

 

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« Ne bougez plus ! » et gagna l’avant de la voiture, mais sans se presser, car son arrivée n’était pas passée inaperçue et, tandis que des fenêtres s’ouvraient aux étages de la maison, un premier noyau de curieux se condensait sur le trottoir. Je m’étais arrêté, attentif à ne rien perdre du spectacle, car je savais que les arrivées et les départs réservaient généralement les plus gracieuses surprises. Ayant évalué l’importance de son public, l’oncle sauta à califourchon sur le capot de façon à regarder le pare-brise et, à l’adresse des passagers qui restaient invisibles à l’intérieur, il eut un bon sourire et un geste d’encouragement.

« Si j’ai cru devoir sauter à cheval sur le capot, expliqua-t-il aux spectateurs, c’est tout simplement que j’ai besoin d’atteindre les deux tirettes qui se trouvent de chaque côté du moteur. »

Il piqua du nez vers le pare-brise, mais se ravisant :

« Ces deux tirettes, ajouta-t-il, je pourrais les tirer l’une après l’autre. Le résultat cherché

 

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s’obtiendrait alors en deux temps. Mais à la fois, c’est plus joli. »

De nouveau, il plongea, les bras ouverts, et fit le geste d’étreindre la voiture. On entendit bientôt un fort bruit de crécelle couvrant celui du moteur qui continuait à tourner. Tout à coup, la capote de la voiture, faite d’un tissu noir imperméable tendu sur des arceaux, se replia vers l’avant comme le soufflet d’un appareil photographique, tandis qu’à l’arrière, le fond de la carrosserie, constitué par un écran vertical en même tissu, s’affaissait avec discipline. Alors apparut ma famille, figée par l’ordre de ne plus bouger que lui avait intimé l’oncle. Mon fils Lucien était à l’avant et ma femme, ayant à côté d’elle Toinette et le chien de l’oncle, se trouvait juchée sur une sorte de haut pavois, car en raison de la hauteur des roues, la partie arrière de la voiture était considérablement surélevée, au point qu’il eût été dangereux pour Renée d’en descendre seule. Il y eut parmi les assistants un murmure de gaieté auquel je m’associai malgré moi. L’industrie de l’oncle Antonin me coupait l’émotion du revoir. Je me sentais du reste cette légèreté d’humeur

 

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que connaissent bien la plupart des hommes échappés pour quelques jours au regard de leurs épouses et je riais facilement. Et toutefois, je comprenais et je plaignais le martyre de Renée. La chère âme, prisonnière sur son pavois, rouge sous les regards de la rue Caulaincourt, n’osait seulement tourner la tête. Enfin l’oncle vint la délivrer. En appuyant encore sur un déclic, il fit basculer un panneau dont la face intérieure était munie d’un escalier pliant.

« Simple, n’est-ce pas ? fit-il en se tournant au groupe des curieux. Mais les autres voitures n’ont quand même pas ça. »

Renée, nerveuse, pressait les enfants avec des paroles brèves et évitait de regarder autour d’elle. En attendant son retour, mon dessein avait été de manœuvrer pour me trouver avec elle dans l’ascenseur et, dès ce soir-là, me faire connaître au moins de vue. J’y renonçai et fis sagement. Elle ne m’aurait jamais pardonné de l’avoir vue perchée sur la bagnole de l’oncle. Je me cachai derrière mon journal, avec le regret de n’avoir pu seulement rencontrer son regard. Elle était déjà à

 

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la porte de l’immeuble avec les enfants lorsque j’eus à subir un assaut imprévu. Texas, le chien, qui suivait à quelques pas en arrière, me reconnut au flair et sautant après moi, voulut me lécher la figure.

« Voilà une bête qui vous aime bien, fit observer l’oncle Antonin en le prenant au collier. C’est même assez surprenant de sa part. Moi qui suis son maître, c’est tout juste s’il a confiance en moi. »

L’oncle fit ses adieux dans le vestibule de l’immeuble. Je vis les enfants lui sauter au cou avec une fougue affectueuse dont je me sentis presque jaloux. Cependant, Renée entraînait le groupe vers le fond du vestibule, car les embrassades à la vue des passants la gênaient. Je ne voyais plus personne, mais j’entendis encore la grande voix de l’oncle Antonin qui couvrait celle de la T. S. F. de la concierge.

« Je viendrai vous chercher dimanche matin, disait-il. Ne dis pas non, ma grande. L’absence de ton mari me crée des devoirs. Du reste, avec moi tu n’as pas besoin de te gêner. Donc entendu.

 

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Comment ? mais sang Dieu, puisque je te dis que c’est entendu. Je te promettrais bien de venir plus tôt, mais il me faut le temps de rééquiper ma voiture. Le cabriolet décapotable, c’est très joli dans la belle saison... »

En sortant du vestibule, comme il arrivait sous les arbres, l’oncle cracha en l’air. Il avait visé une branche et, l’ayant manquée par défaut de hauteur, il recommença. Le visage rouge, l’œil flambant de colère, il s’y reprit à quatre fois. Enfin, il put souffler et me voyant auprès de sa voiture :

« J’y suis tout de même parvenu, me dit-il. C’est curieux, je ne sais pas si vous l’avez remarqué, il y a des jours où l’on n’arrive pas à faire les choses.

– Ce n’était pas facile non plus, fis-je observer en déguisant ma voix.

– C’est vrai. Surtout pour moi qui suis un homme du matin. Ah ! le matin, par exemple, il faut me voir. Le matin, je crache à des hauteurs incroyables. Mais dites-moi, je peux vous emmener. Je rentre à Chatou par l’Étoile. Bien

 

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entendu, si vous allez quelque part dans le centre je peux faire un crochet.

– Vous êtes bien aimable, dis-je. Justement, je voulais vous demander si vous n’alliez pas vers l’Étoile.

 

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