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Marcel Aymé · Chapitre 8 sur 15

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Chapitre VIII

 

Le lendemain matin, je pris le train pour Chatou avec l’intention de m’installer pour toujours chez l’oncle Antonin. La perspective de vivre à Paris dans une solitude traversée par d’aigres fantômes et l’esprit sans cesse occupé de cacher mon cadavre, me rendait malade. Je descendis vers neuf heures à la gare de Chatou et fis à pied les trois kilomètres qui me séparaient de la porcherie. L’oncle m’accueillit avec allégresse. Je le trouvai occupé à repeindre un panneau d’une camionnette de livraison sur lequel il avait, à la suite de son nom, tracé l’inscription : « Cochonnerie en tout genre. » Cette facétie dont l’idée lui était venue dans la nuit le transportait d’une joie enfantine. Il avait cent choses à me dire et d’abord que Renée était follement éprise. Après mon départ, elle l’avait querellé en lui reprochant de m’avoir mis en fuite et s’était montrée inquiète de l’opinion que

 

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j’avais pu me faire d’elle et de sa famille. Enfin, ce qui lui paraissait le plus significatif était que sa nièce eût refusé de regagner Montmartre dans la bagnole dont elle s’était laissée aller à parler en termes très vifs.

« Ce n’est pas une preuve, oncle. Du reste, je dois vous dire que je suis à peu près revenu de mon projet de séduire Renée. C’est une trahison qui me dégoûte un peu et qui m’effraie encore davantage. C’est peut-être tentant de regarder le cœur de sa femme par le trou de la serrure, mais je ne vois pas qu’il faille en attendre rien d’heureux. Le peu que j’ai surpris de Renée hier m’a averti. Le bonheur d’un ménage est au prix d’un aveuglement réciproque, d’une volonté paisible de se méconnaître mutuellement. Les époux sont comme les rails de chemin de fer, ils vont l’un à côté de l’autre en respectant l’intervalle et si jamais ils se rejoignent, le train conjugal fait la culbute. Pourquoi voulez-vous que je séduise Renée ? Pour apprendre qu’on dit à un amant des choses qu’on ne dit pas à un mari, et le reste ? Je m’en doute déjà, mais je l’ignore habilement et je préfère continuer à ne pas savoir.

 

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Et puis, tenez, tous ces raccourcis que m’offre ma situation actuelle pour pénétrer quels secrets inutiles, j’en suis las.

– C’est dommage, dit l’oncle. J’avais conçu un joli plan pour votre bonheur à tous. Tu couchais avec ta femme ces jours-ci et dans une quinzaine, j’arrangeais un bon petit suicide de Raoul. Au bord de la Seine, un matin, on trouvait son chapeau et son pardessus avec une lettre dans la poche. Voilà une femme dans la désolation, n’est-ce pas, et deux enfants à élever. Toi, noble cœur, tu viens, tu t’informes et tu dis, chère amie, je vous offre mon nom, ma fortune.

– Merci, je n’aime pas les veuves.

– Je ferai une dot à Renée et je garderai les enfants pendant votre voyage de noces.

– Le suicide de Raoul Cérusier n’est plus possible, il risquerait de m’attirer des ennuis. Hier, après vous avoir quittés, j’ai fait une chose idiote qui m’oblige à être prudent. »

Je rapportai à l’oncle ma conversation de la veille avec Julien Gauthier. Indigné, il me

 

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reprocha de n’avoir pas donné une paire de claques à cet ami insuffisant. Puis il se prit à me considérer avec curiosité en jouant avec la pointe de ses moustaches dont il se chatouillait l’intérieur de l’oreille.

« Au fond, dit-il tout à coup, peut-être qu’il a raison et que tu n’es pas Raoul. »

Je me sentis pâlir et mon cœur battit moins vite.

« Du reste, poursuivit l’oncle, c’est sans importance. Du moment que tu es sincère, ça suffit. Je dis ça, mais je suis parfaitement sûr que tu es Raoul. Pour Renée, tu réfléchiras encore. Une jeune femme dont le mari tarde à rentrer est toujours un peu exposée. Tu entends bien que je suis très sûr de Renée, mais enfin, si le pire devait arriver, il vaudrait mieux n’avoir pas à le regretter. »

L’oncle se remit à peindre en parlant d’autre chose, mais ces dernières paroles m’avaient impressionné. Je rentrai à Paris le lendemain matin. Cette journée passée à Chatou m’avait fait grand bien. Je m’y étais soustrait à une solitude

 

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désespérante, faite de la présence des autres, de leur vie trop proche et trop familière. Surtout, l’oncle avait une façon apaisante d’accepter mon cas. À l’entendre, on aurait pu croire qu’il s’agissait d’un accident simplement ennuyeux et en bonne voie de se résorber dans le quotidien. La première chose que je fis à mon retour fut de téléphoner à Lucienne pour lui soumettre le nom d’un client éventuel et, cette formalité accomplie, je me rendis à Clichy chez un usinier que je me proposais de visiter depuis quelque temps déjà. Je passai une heure dans son bureau et fus assez heureux pour amorcer une affaire importante. Je me présentai ensuite dans un établissement du voisinage où je n’eus que de vagues promesses. Ces deux visites m’avaient retenu à Clichy jusqu’à une heure après midi et j’en eus l’esprit occupé pendant le reste de la journée. Repris par le travail, je ne pensais guère à ma femme et j’oubliais la Sarrazine. Mes soucis s’ordonnaient, sans effort de ma part, dans une perspective commode. Il y a toujours intérêt à examiner un problème difficile, s’agit-il de complications sentimentales, à travers la besogne du moment.

 

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Le travail est pour un homme une sorte de déroulement de soi-même, une méditation qu’il projette à l’extérieur et qui se noue aux choses et aux événements. Bien travailler, c’est bien vivre. On ne devrait pas avoir besoin de subir une métamorphose pour le savoir. Le lendemain et les jours suivants, je m’acharnai au travail avec la même volonté patiente qui m’avait permis de traverser sans sombrer les années de crise les plus dangereuses. Dans ce labeur souvent ingrat, qu’il me fallait accomplir sans être servi par l’autorité de ma personne, je retrouvais sinon la joie, l’équilibre des anciens jours. Le bouleversement survenu dans ma vie ne cessait pas de m’occuper, mais il était moins émouvant. Je prenais du drame une vue cavalière qui me permettait de le tenir à distance et d’en faire une sorte de toile de fond. Sans avoir besoin d’en débattre, simplement parce que je travaillais pour elle et pour les enfants et que cet effort m’imposait comme une évidence la nécessité de recréer un lien, j’avais décidé que Renée serait ma maîtresse et, s’il se pouvait, ma femme.

Je la rencontrai plusieurs fois en quelques

 

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jours dans la rue Caulaincourt et chaque fois aux environs immédiats de la maison. Je me contentai de la saluer en mettant dans mon regard ce que je pus de passion et de mélancolie. Elle me sut gré d’être discret mais, je devais l’apprendre plus tard, elle en eut aussi quelque inquiétude.

Un après-midi, ayant su par l’oncle Antonin qu’elle avait affaire dans un magasin près de la Madeleine, je me postai et vins à elle comme elle sortait de la boutique. Elle eut un sourire d’accueil et me tendit la main avec un air de gêne et d’empressement. Le trouble dans lequel la jetait cette rencontre imprévue était touchant chez cette femme dont le sang-froid avait toujours été la qualité maîtresse. Pour moi, je n’étais pas trop ému, pas même assez. L’idée que je la manœuvrais, le sentiment de ce qui m’était dû, me laissaient la tête très libre. Renée ne représentait plus l’aventure absurde, elle entrait dans mon plan de travail et je réglais un problème de politique intérieure entre deux rendez-vous d’affaires. Sans embarras et dès après les premières politesses, je lui parlai de mon amour que je présentai comme un sentiment solide,

 

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médité, sur lequel j’entendais fonder ma vie de célibataire. Je lui demandais pardon de lui offrir un amour secret, mais il ne tenait pas à moi que l’union de nos deux cœurs ne se fît au grand jour. Le hasard s’était attardé. Renée, bouleversée, les joues chaudes, me regardait avec une confiance peureuse, comme buvant mes paroles, et toutefois, ne parlant que pour se défendre et objecter.

« Je suis habituée à une vie sans mensonges. Je souffrirais d’avoir à dissimuler chez moi. Je me sentirais moins libre avec mes enfants, moins libre partout et avec tout le monde.

– Je sais ce que vous me dites. Oui, je demande beaucoup et j’en suis plus persuadé que vous ne pouvez l’être vous-même. Vous avez raison de peser l’aventure. Ne vous pressez pas de faire une réponse. Même si vous l’avez toute prête, je vous prie de la remettre à quelques jours. J’aimerai penser que vous serez pendant ces quelques jours-là au moins, maîtresse de ma vie. »

Nous nous séparons sur un silence éloquent. Je

 

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me retourne et je vois la fine silhouette de Renée se perdre parmi les passants. Je ne puis m’empêcher de songer avec remords que nous jouons un jeu inégal. L’ivresse de l’aventure n’est que pour elle. Je me reproche de ne pas m’exalter un peu. L’imagination d’un époux ne trouve pas souvent un recours aussi avantageux. Sans doute est-ce que ma métamorphose m’a déjà endurci aux situations piquantes et à l’imprévu. J’ai beau faire, il me semble que je cours après mes pantoufles et j’ai peur de manquer de romantisme. Il m’importe beaucoup pour la suite de mes projets d’être un amant incomparable ou au moins de ne pas décevoir Renée.

Dans la soirée, je fis l’achat de quelques timbres roumains oblitérés, d’un papier à lettres spécial, d’un pot de colle et de quelques autres accessoires de faussaire. Je voulais fabriquer à l’intention de Renée une lettre de Roumanie que je glisserais le lendemain dans le courrier à l’insu de la concierge. Le soir même, au sortir du restaurant, où la Sarrazine n’avait toujours pas reparu, je me mis au travail. La confection de l’enveloppe n’était pas le plus délicat. Je voulais

 

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écrire une lettre qui, sans éveiller la jalousie d’une épouse, évoquât des soirs de beuveries et de grosse gaieté et dont la vulgarité affectueuse donnât motif à des comparaisons peu avantageuses pour l’absent. En voici un passage :

« À minuit, nous étions tous dans les vignes. Le père Brown a voulu absolument, avec son stylo, dessiner un clocher sur les fesses d’une grosse fille. Je n’ai jamais tant ri. Il paraît que moi aussi, j’ai été drôle, mais je dois dire que je m’en souviens mal. Tu vas penser que je mène une vie bien dissipée, mais rassure-toi. Tout ça ne va jamais plus loin que ce que je te raconte. Dis-toi bien, ma bonne petite Nénette, que nous arrivons à un âge à nous faire confiance mutuellement en toutes circonstances. »

Quatre jours plus tard, un lundi après-midi, je me trouvais avec Renée à l’ascenseur. Nous étions seuls, et j’étais décidé. Le lundi ne pouvait qu’être favorable à mes entreprises, car les tristes dimanches conseillent mal les épouses. Elle ne prit pas garde que j’appuyais sur le bouton du cinquième étage. Tandis que l’ascenseur nous

 

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enlevait, je lui dis : « Renée, mon cœur éclate, je souffre comme un damné, ah ! bon Dieu, Renée, je ne peux plus attendre de savoir ce que vous pensez, quand je devrais en mourir là. » Tout ça que je me répétais depuis l’avant-veille sortit rauquement. Je m’étais dit qu’il fallait ne pas craindre le théâtre, le rugissement passionnel, au contraire éviter cette façon tiède et mesurée de sous-entendre l’amour, que j’avais crue élégante au temps de nos fiançailles et qui le lui eût rappelé. Renée me saisit la main et la serra très fort en murmurant mon prénom. Il arriva une chose à laquelle je ne m’attendais pas. Ce contentement prévu, espéré, me rendit furieux et malheureux. Un mouvement de colère, de désespoir jaloux, m’emporta contre l’épouse indigne. Je la pris aux épaules, serrant à lui faire mal et dis d’une voix blessée : « Renée, Renée, ce n’est pas possible. » Elle se méprit. L’ascenseur s’arrêta. Je la suivis sur le palier et ouvris la porte de mon appartement. Elle hésita à comprendre qu’elle était à mon étage et, saisie, le regard effrayé, fit « oh » en reculant d’un pas. « Quelqu’un pourrait vous voir, dis-je, entrez

 

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vite. » Cela la décida. Le vestibule de mon appartement était sombre et je voyais mal le visage de ma femme, qui s’offrait à contre-jour. Ce fut une chance, car j’aurais pu y surprendre une lumière de tendresse et me laisser aller aux injures et pire. Elle eut, pour ôter son chapeau et le poser sur une console, un mouvement charmant d’abandon, qui faillit m’arracher un cri. Passant ses bras autour de mon cou, elle appuya sa tête contre mon épaule et me dit mon amour, plusieurs fois. Je me tenais à peine de ricaner, j’avais des gifles au bout des doigts et j’obéissais pourtant à peu près aux exigences de la situation. Je pressais Renée contre moi avec une fureur qui aurait pu être amoureuse, qui l’était aussi. Je me taisais, ce qui n’est pas mal non plus. Le nez écrasé dans les cheveux de ma femme, je regardais le bouton de la porte du cabinet de toilette. C’est tout de même malheureux, je pensais. J’avais en elle une confiance aveugle. J’étais confit en respect, en adoration. Quand je la trompais, c’était bien rare, le remords m’empêchait de dormir et voilà, le premier freluquet qui passe, un type qu’elle n’a pas vu

 

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une heure en tout, elle est à son cou et mon amour.

Il fallait pourtant faire le nécessaire. On ne pouvait s’éterniser dans un vestibule. Je l’entraînai dans le salon, la fis asseoir sur le divan que surplombaient les œuvres en peau de veau du P. Massillon. Comme c’est joli chez vous. Je répondis avec brusquerie. Mais ma colère de mari se trouva bientôt distraite. Renée ne m’était jamais apparue aussi jolie, même au temps d’avant notre mariage. J’essayais de me persuader que je n’avais pas su la voir. Époux fidèle et dévot, j’avais pu vivre sur une image un peu candide qui m’avait dissimulé le vrai visage de ma femme. L’existence commune, l’habitude d’une présence, entretiennent de telles erreurs. Mais ce soir, Renée était vraiment une autre femme, son visage à ce point transformé qu’il me semblait le voir s’animer pour la première fois, comme d’une figure de statue soudain touchée par la vie. C’était bien le reflet d’une vie profonde, inconnue de moi et peut-être d’elle-même, qui se jouait sur ses traits, donnait à chacun une valeur nouvelle, à l’ensemble une

 

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harmonie imprévue. Ses yeux d’une eau froide et limpide que son père appelait autrefois des yeux de contremaître, avaient ce soir un autre éclat, d’une douceur bouleversante, un peu animale. Sa voix même était changée. Je me penchais avec angoisse sur cette grande joie de femme qui trouvait pourtant en moi-même des échos et me montrait un bonheur nouveau. Malgré moi, j’étais ébloui, envahi par cette tendresse ardente qui la transfigurait. J’avais cru me jouer d’elle et je me laissais surprendre. C’était pour moi plus que le rajeunissement d’une présence ; un autre amour où tout était neuf et qui me faisait douter si j’avais jamais aimé Renée. Le sentiment robuste et sincère que je lui avais voué jusqu’alors me paraissait maintenant court et confus, presque ridicule ; il m’arriva même plusieurs fois d’en avoir honte. Dans une minute d’exaltation, je songeai aussi : « Bénie soit ma métamorphose, elle ne fait peut-être que commencer et m’a déjà dépassé. »

Nos vêtements étaient mêlés sur une chaise. Renée ouvrait les yeux et le sang revenait à ses joues pâlies. Attentif à mon émerveillement, je

 

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craignais qu’il ne s’évanouît comme une illusion que mes muscles relâchés ne retiendraient plus. Il durait, cela même était un autre émerveillement. Renée arrêta longuement sur mon visage un regard pensif, d’une gravité presque sévère. Puis, refermant les yeux, elle approcha sa bouche de mon oreille et me dit à voix basse :

« Roland, je ne savais pas. Je ne savais rien de l’amour. Je le jure. Oh ! non, rien, rien, rien.

– Est-ce possible ? murmurai-je avec amertume.

– Roland, reprit-elle toujours à voix basse, je veux que vous sachiez pourquoi je vous aime mille fois plus qu’avant d’entrer chez vous. Ce qu’on me disait être l’amour, je ne l’ai jamais connu que comme un ennui.

– Renée, ne dites pas cela. C’est affreux.

– Non, c’est très beau. Si vous saviez. Un jour, je vous dirai. »

Pour la première fois depuis que j’habitais cet appartement, la sonnerie du téléphone retentit. Seul, l’oncle Antonin avait mon numéro.

 

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L’appareil se trouvait dans la pièce voisine et la cloison était mince. Je ne bougeai pas. Renée s’en étonna.

« C’est peut-être une chose importante. Allez répondre, je vous en prie. »

J’obéis à regret, avec une lenteur calculée, dans l’espoir que l’oncle se lasserait. Je me trompais. Ce soir-là, il m’aurait attendu jusqu’à la fin du monde.

« C’est toi, Raoul ? je veux dire, c’est toi, Gontran ? Ici, ton vieil oncle. Tu n’as plus donné signe de vie depuis que tu es venu à Chatou. J’étais inquiet.

– Vous savez, je suis très occupé. Mon ouvrage sur les vertébrés me prend beaucoup de temps.

– Quoi ? Ah ! oui, les vertébrés, fit l’oncle en éclatant de rire. Enfin, puisque je te tiens, c’est bon. Mon petit, je suis content, tu sais, et toi, tu vas être content aussi. Figure-toi qu’il m’est venu ce matin une idée extraordinaire. Et d’abord tout est changé, bouleversé. Il n’est plus question pour

 

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toi de séduire cette pauvre petite Renée.

– Nous en reparlerons. Ce qui me préoccupe pour l’instant, c’est l’adaptation au milieu chez certains vertébrés dont le type est fixé depuis longtemps, par exemple les lémuriens et les imparidigités. Vous comprenez ?

– Qu’est-ce que tu bafouilles ? Pourquoi me parles-tu toujours des vertébrés ?

– Parce qu’il le faut. Voyez les primates et les ovidés. On se trouve en face d’un automatisme d’inhibition.

– Bon Dieu, fit l’oncle Antonin et baissant la voix : Elle est là, n’est-ce pas ? elle est chez toi ? Une fois de plus, tu flanques tous mes plans par terre. Tout est fini. J’arrive trop tard, hein ?

– Eh bien, oui, trop tard.

– C’est ignoble, Raoul, ce que tu as fait là. Pauvre petite. Il faudrait peut-être que je lui fasse une visite demain ?

– Mais non, surtout pas. Je vais réfléchir à vos objections. Cher monsieur, bonsoir. »

En raccrochant, je me regarde une minute dans

 

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le miroir mural placé au-dessus de l’appareil. Je regarde mes beaux yeux auxquels il faut bien rapporter le miraculeux changement survenu chez Renée et cette soudaine montée de sève. Il a suffi d’un nouveau visage, il a suffi d’un masque. L’amour est-il une chose si fortuite et de si peu de racines ou le visage a-t-il tant d’importance ? Peut-être qu’après tout, Renée saura découvrir sous ce masque charmant l’homme d’autrefois et n’aura bientôt plus pour lui que le sentiment placide d’affectueuse solidarité sur lequel elle a vécu pendant treize ans de mariage. Je ne sais quelle présomption m’empêche d’y croire. Il reste que quelque chose lui aura été révélé et dût-elle revenir d’une illusion, ce ne sera pas sans butin. Mais surtout je sens qu’elle a découvert en moi, sans parler du visage, des régions vierges où je ne m’étais pas encore aventuré, une sensibilité, peut-être même une intelligence nouvelles et il me semble plus subtiles. Tout à l’heure, auprès d’elle, j’ai éprouvé la réalité de certains échanges dont le point de départ et d’aboutissement se situe en moi à des profondeurs inconnues. Est-ce si surprenant ? Je reviens à certaines réflexions que

 

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j’ai faites l’autre jour, touchant une interdépendance du visage et de l’être intérieur et les réactions de l’un sur l’autre. Si mon âme est pour moi l’expression d’un rapport entre ces deux facteurs, pourquoi ne le serait-elle pas également pour les gens qui m’observent ? Je crois vraiment que la transparence d’un visage n’est pas une vaine métaphore, le visage d’un homme laissant réellement paraître son âme et la réfractant selon l’indice de réfraction qui lui est propre. Ce mode de connaissance n’aurait rien d’illusoire. Le soleil nous chauffe et nous éclaire selon l’état du ciel : limpide, nuageux ou brumeux. Optique de l’âme, comme on la voit, on la saisit.

Dans le miroir, je vois s’ouvrir la porte et Renée, son manteau jeté sur les épaules, se pousser timidement dans l’entrebâillement. Je lui dis, vous étiez inquiète ? Elle répond oui.

« Je ne vous entendais plus. J’ai eu peur. Je me suis mise à trembler. D’abord, j’ai pensé c’est bête, puisque au téléphone, il était question de vertébrés. Mais je me suis mise à supposer. Je croyais vous voir réfléchir, le menton sur le

 

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poing. Qu’est-ce que vous faites, Roland ?

– Je me regarde dans la glace. Je voudrais me voir comme vous me voyez.

– Vous ne pouvez pas. Je vois si loin au fond de vos yeux.

 

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