La belle image
Chapitre XII
Le lendemain, la peur d’être pris au gîte m’éveilla de grand matin et j’étais dans la rue à 7 heures et demie. Le ciel était très clair. Il faisait un temps froid et sec en avance sur la saison. Je me mis à marcher au hasard, sans autre but que de lutter contre l’ennui de la longue journée de solitude qui s’ouvrait devant moi. Il me paraissait dangereux de retourner au bureau où Julien avait pu me tendre un piège et j’avais renoncé à entreprendre des affaires qu’il m’avait fallu laisser en suspens. Jusqu’au soir à l’heure de retrouver Renée, j’étais assuré de ne rencontrer personne de connaissance. Au bout d’une heure de marche à travers les rues de Paris, je sentis monter en moi une lassitude qui se changea en écœurement. Je me pris à considérer mon aventure avec cette absence de curiosité pour soi-même qui ressemble au dégoût de vivre passé à l’état d’habitude. L’absurdité d’une telle situation
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me laissait indifférent. Je n’en éprouvais ni orgueil, ni exaltation d’aucune sorte. Ce matin-là, il m’apparut de toute évidence que rien n’est plus sec, plus désespérément ennuyeux que ce qui est insolite, absurde, incroyable, miraculeux. Rien qui offre moins d’aliments à l’esprit et à la sensibilité. Je songeais, hargneux, que le prodige est un arbre desséché, une tige sans racines, sans rameaux. Étonnant que les religions y aient vu si volontiers une manifestation divine. Quel besoin pour Dieu de s’opposer à soi-même, de se nier, de se suspendre ? Considéré sous cet aspect, le prodige ne pouvait être que la manifestation d’un diable borné, furtif et de petits moyens. J’en vins à me dire que la foi, seule, parlait à l’imagination et procurait l’ivresse de l’âme. Je me sentis abandonné de Dieu. Je n’attendais plus rien d’heureux de ma métamorphose ou qui valût seulement d’être vécu. En mettant les choses au mieux et que Renée consentît à me suivre, il me fallait construire une vie nouvelle sur un mensonge triste et embarrassant. Et pour étayer ce mensonge essentiel, j’étais condamné à en soutenir beaucoup d’autres. Je devrais en effet
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invoquer un prétexte pour quitter Paris, un autre pour ne plus revoir l’oncle Antonin, expliquer pourquoi je n’avais pas de famille, pourquoi j’étais tenu à certaines précautions, être toujours prêt à répondre aux questions les plus imprévues. Mes enfants me regarderaient comme un intrus, me haïraient peut-être. Il fallait compter aussi avec les difficultés d’ordre matériel et je ne sentais pas en moi les ressources d’invention et d’énergie qu’il fallait pour en triompher. Renée était capable de supporter ces épreuves avec courage, mais non sans aigreur. Par des sous-entendus et des allusions au temps de sa prospérité, elle s’entendrait sûrement à rendre la vie insupportable. Il me restait d’abandonner femme et enfants et de tout refaire à neuf, mais je manquais d’élan. Il est dur de naître à trente-huit ans, sans prétexte ni tremplin. Je n’avais qu’un vrai désir, celui de réintégrer l’ordre normal, de ressaisir le droit de me plier à la règle commune. J’y pensais sur le pont de la rue Riquet, tandis que je regardais à mes pieds le vaste paysage de rails, d’entrepôts et de gazomètres, qui s’étend vers Aubervilliers. Ces avancées du quartier de la
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Chapelle viennent buter sur l’alignement des maisons de la Villette, dont les façades toutes pareilles, souillées par la fumée des trains, semblaient ce matin-là chauffer au soleil un incurable psoriasis. Une locomotive passa sous le pont et m’enveloppa d’un nuage blanchâtre, épais et puant, qui m’entra dans le nez et dans les poches. Un découragement insurmontable s’empara de moi. C’était une douceur de s’y laisser aller. Avec ou sans famille, la vie m’apparut à l’image de ce faubourg de rails, d’entrepôts et de maisons dartreuses : un schéma, un faux-semblant, un décor coincé, une armature de cauchemar, une hypothèse, frigorifiée, un compartiment des limbes. J’arrêtai un taxi et donnai au chauffeur l’adresse de Julien, rue Copernic. Il était neuf heures et demie. Julien était certainement chez lui, car il se couchait toujours très tard. Ma visite le surprendrait, mais il accueillerait à coup sûr sans le moindre étonnement les aveux que je me disposais à lui faire. Dès notre première rencontre, il m’avait soupçonné d’avoir assassiné son ami Cérusier et il avait maintenant toutes raisons de croire que
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ses craintes étaient fondées. Dans le taxi qui m’emmenait rue Copernic, je m’abandonnais à une sensation de repos et de délivrance. J’allais être enfin l’homme que l’on était en droit de supposer et répondant pleinement à une attente. Après mes aveux, j’aurais acquis une existence incontestable, même et surtout à mes propres yeux. Mon personnage ne serait nullement usurpé. Qui d’autre que moi, en effet, aurait pu répondre de la disparition de Raoul ? Il m’était à peine besoin de jouer sur les mots pour me convaincre que j’étais réellement son assassin.
J’étais très calme lorsque je sonnai à la porte de Julien. Une dame à lunettes et à cheveux blancs, que j’avais déjà vue chez lui et que je savais être sa secrétaire vint m’ouvrir la porte. « M. Gauthier n’est pas là », dit-elle. Ma déception fut si vive que j’eus un mouvement de colère.
« C’est insensé ! lui qui ne sort jamais avant onze heures du matin !
– Vous aviez un rendez-vous avec lui ?
– Non. Est-ce qu’il y a moyen de l’atteindre ?
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– Il ne m’a pas dit où il allait. Je ne crois pas qu’il repasse chez lui ce matin, mais peut-être après déjeuner.
– Tant pis. Vous voudrez bien lui dire que l’assassin de Raoul est venu le voir.
– Je n’y manquerai pas, dit la dame aimablement. M. Gauthier regrettera de ne pas vous avoir vu. »
J’ai su depuis qu’elle m’avait pris pour un acteur de cinéma qui trouvait commode de se rappeler au souvenir de Julien par le rôle qu’il avait tenu dans un film. En me donnant ainsi pour un assassin, je ne cédais d’ailleurs pas au plaisir d’effrayer ou d’étonner. C’était une façon de m’engager, de refuser l’occasion qui m’était offerte par le hasard de me raviser. La précaution n’était certainement pas superflue, puisque je ne pus me défendre en sortant de regretter mes paroles. Les résolutions désespérées veulent être accomplies avec bonheur, sans qu’il soit besoin de s’y reprendre à deux fois. Pourtant, la mienne, en dépit d’une brève hésitation, ne se trouvait pas entamée lorsque je quittai la rue Copernic et je
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pris sans hésiter le chemin de la rue du Quatre-Septembre. Mon intention n’était pas de me confier à Lucienne. Le courage m’aurait manqué de lui apprendre la mort de Cérusier. Mais l’idée m’était venue que Julien pouvait être auprès d’elle. Il avait fallu pour qu’il se levât d’aussi bonne heure une raison d’une importance exceptionnelle. Il était très plausible qu’au lendemain d’une première entrevue, ils se réunissent afin d’examiner les renseignements qu’ils avaient pu recueillir depuis la veille sur l’affaire qui les occupait et de prendre une décision à mon sujet.
Mme Lagorge, remise de son indisposition, m’informa que Lucienne était occupée dans le bureau du patron avec un visiteur dont elle ne fit aucune difficulté à me livrer le nom. C’était Julien Gauthier.
« Si vous voulez, je peux dire à Mlle Lucienne que vous êtes là.
– Merci. Je ne suis pas pressé. J’attendrai qu’elle ait fini.
– Ce sera peut-être long. M. Gauthier attend
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un coup de téléphone. »
Je m’assis dans le vestibule, sur l’un des deux sièges placés entre la porte de mon bureau et le guichet de Mme Lagorge. J’entendais confusément les voix de Lucienne et de Julien et ne songeais d’ailleurs pas à prêter l’oreille. Il m’était à peu près indifférent de savoir ce qui se disait à côté. Je pensais sans fièvre à mon coup de théâtre et j’éprouvais une agréable sensation de sécurité, qui me fit souvenir d’un état d’allégresse un peu niaise dans lequel je m’étais éveillé un matin où je me préparais à mettre pour la première fois un complet neuf qui m’allait particulièrement bien. Mme Lagorge répondit à un coup de téléphone. J’entendis : « Allô, oui, ne quittez pas » et le bruit d’un déclic.
« C’est pour M. Gauthier, dit-elle, de la part de M. Fénelon, expert en écritures. »
Aux derniers mots, il me sembla que mon sang reprenait sa course dans mes veines. Je retrouvais d’un coup ma vivacité et mes émois de fugitif. Comme une bête prise au piège, résignée à sa perte et qui bondit dans une échappée
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soudainement ouverte, je m’éveillais d’une sagesse léthargique en découvrant une issue, toutes mes facultés alertées. J’entendis très distinctement Julien qui haussait la voix et détachait chacune de ses paroles pour se faire mieux entendre de M. Fénelon.
« Allô. Oui. Monsieur. Vous avez bien fait. Bon. Ainsi vous affirmez que l’écriture de la lettre de Bucarest est identique à l’échantillon. Oui, la chance d’erreur est infime. Ah ! mais non. C’est ça. Pratiquement une certitude.
Sans attendre la suite, je pris la porte en expliquant à Mme Lagorge qu’une course urgente m’appelait au-dehors et que je repasserais au bureau dans la journée. Je descendis l’escalier en chantonnant et les dernières marches à cloche-pied. Ainsi la preuve était faite que Cérusier était en vie et, à moins d’imaginer qu’on l’eût séquestré, tout permettait de croire qu’il se trouvait réellement à Bucarest. Du même coup, je devenais un personnage provisoirement inoffensif, qu’il était inutile d’inquiéter. À son retour de Bucarest, Cérusier, mis au courant de
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mes agissements, prendrait lui-même une décision à mon égard. Cette façon de voir, que les résultats de l’expertise imposaient évidemment à Lucienne et à Julien, m’accordait un répit important. Rien ne me serait plus facile que de dissiper les soupçons de l’oncle Antonin. Le témoignage de l’expert qui venait d’établir que Raoul était vivant, serait pour l’oncle la preuve qu’il n’existait plus et que sa métamorphose était une réalité. Son attitude de la veille, l’isolement qui résultait pour moi de ce changement d’orientation, avaient été pour beaucoup dans mon accès de désespoir et il me semblait que la certitude de ressaisir sa confiance me rendît la vie. En tout cas, son dévouement allait aplanir bien des obstacles et m’aiderait à résoudre sans danger les problèmes qui se posaient au sujet de Renée. D’autre part, n’étant plus autant pressé par le temps, je n’aurais pas besoin de précipiter les choses.
Je marchais avec allégresse sur le boulevard des Capucines, m’intéressant aux passants et aux magasins. Dans une vitrine, mon regard accrocha sur un panneau de publicité une inscription en
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gros caractères : « Visitez la Roumanie. » J’eus un sourire espiègle et poursuivis mon chemin. Quelques pas plus loin, je m’arrêtai pile, comme au bord d’un gouffre. Mon sourire s’était en allé. « Vous voudrez bien lui dire que l’assassin de Raoul est venu le voir. » Ces paroles que j’avais prononcées tout à l’heure en quittant la secrétaire de Julien me revenaient tout d’un coup. Au premier moment, je me crus perdu. Impossible de rattraper cette malheureuse phrase dont il était trop facile de prévoir l’effet qu’elle aurait sur Julien. Nul doute qu’après en avoir connaissance et sur le portrait que la secrétaire lui ferait du visiteur, il n’allât mettre l’affaire entre les mains de la police. J’étais très abattu, mais à aucun instant je ne cédai au découragement qui m’avait conduit tout à l’heure à m’accuser d’un crime que je n’avais jamais commis. Je restais fermement résolu à me défendre. Je cherchais aussi à me rassurer. Après tout, il n’était pas certain que Julien interprétât comme un aveu les paroles que j’avais adressées à sa secrétaire. Il pourrait y voir aussi bien une allusion ironique ou amère aux soupçons qu’il nourrissait à mon égard et qu’il
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avait laissés paraître clairement à la fin de notre première rencontre. Peut-être y avait-il même quelque chose à tenter, une manœuvre adroite qui l’inclinât justement à cette interprétation. Je me mis à y réfléchir, mais j’étais dans cet état de fébrilité où les idées se pressent et défilent sans enchaînement, de sorte qu’il est impossible d’en fixer aucune. Je marchais droit devant moi, très vite, et ne pouvais distraire ma pensée de la cadence de mon pas. À midi et demi, je n’avais rien trouvé qui méritât d’être examiné et je m’interdis d’aller déjeuner avant de tenir une idée féconde. Cette mise en demeure ne donna du reste aucun résultat appréciable. Je ne parvenais pas à imaginer manœuvre plus adroite que celle qui consistait à aller trouver Julien et à lui dire toute la vérité.
Ma méditation m’avait entraîné hors des portes de Paris et à une heure et quart, j’errais dans les rues d’une banlieue qui devait être Asnières ou Levallois. Plus encore que la faim, ce fut la fatigue qui me décida à entrer dans un établissement d’aspect bourgeoisement provincial, qui possédait un billard et, au premier
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étage, une grande salle pour « noces et banquets ». Le rez-de-chaussée était lui-même une grande salle de café, la région du fond, située de l’autre côté d’un étranglement formé par l’avancée du comptoir, devenant à l’heure des repas salle de restaurant. Deux tables sur six se trouvaient occupées lorsque je pris place à une troisième. Mes voisins les plus proches étaient une femme d’une trentaine d’années, brune, opulente, très parée et un homme d’entre cinquante et soixante, chauve et replet, qui déjeunait à côté d’elle. Tout en dévorant avec appétit, elle lui adressait des reproches d’une voix grasse qui remuait des glaires et des aliments, et ses yeux sombres, assez beaux, étincelaient de haine, et quand les mots lui venaient mal, elle avalait des coups de vin. Lui, il était peiné. Il n’avait pas faim et disait voyons, ma petite chatte, ma bichette jolie. À chaque instant, il prenait derrière lui son chapeau melon qui avait dû rouler sur le plancher et lui donnait des pichenettes pour en détacher la sciure de bois qui y adhérait encore. Le manège irritait sa compagne. Elle disait Victorien, tu m’as blessée.
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C’est honteux comment tu m’as traitée. Les personnes de l’autobus étaient indignées de la façon qu’il me regardait les seins. Tout le monde attendait que tu te lèves pour le calotter, mais toi, pas plus d’honneur que ce que je me pense, tous les hommes pourraient bien me manquer, tu n’en remuerais pas le petit doigt. Ah ! on voit tout de suite d’où tu dessors. Mais la honte est quand même pour moi. Mettons que ce ne soit pas le premier qui me regarde. Parce que moi, les hommes, je n’en suis pas en retard. Il faut bien te dire ça, Victorien. Mais d’abord, il y a la façon. Et d’abord, un homme bien élevé, il ne désire pas une femme avant déjeuner. Tu devrais le savoir, mais penses-tu. Malgré que tu as de l’argent, on voit bien que tu n’es pas sorti. Laisse-moi ce chapeau tranquille, une bonne fois.
Je n’avais pas l’humeur de m’amuser d’une scène de ménage. Mais les reproches de cette voix grasse, rythmés par la déglutition, berçaient ma fatigue et mes inquiétudes. J’enviais qu’on fût occupé d’une querelle aussi futile, mais si pleine de sève et parfaitement à l’abri des absurdités d’une métamorphose. J’aurais voulu être à la
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place du bonhomme. Je m’imaginais vociférant, beuglant des injures, cassant une dent à l’irascible brune et corsant à plaisir une algarade d’une trivialité rassurante, bien embourbée dans la vie. En face de moi, seul dans la rangée, un jeune homme mangeait en lisant et, de temps en temps, regardait l’heure à son poignet. À deux heures moins le quart, il abandonna son fromage et gagna la cabine du téléphone, un réduit situé sous l’escalier qui montait à la salle de noces et banquets. La cabine s’illumina et l’ombre du jeune homme bougea sur la vitre dépolie de la porte. La patronne tricotait au comptoir et à intervalles réguliers souriait du côté restaurant avec aménité. J’entendais se choquer au loin les boules de billard et parfois s’exclamer un joueur. Le jeune homme sortit de la cabine en se plaignant au garçon de n’avoir pas eu la communication. Dans la demi-heure qui suivit, il alla plusieurs fois redemander son numéro. Il avait l’air très ennuyé et son inquiétude me remettait la mienne. Je me demandais alors s’il était opportun de téléphoner à Julien, mais sans avoir la force d’en débattre, engourdi par la
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fatigue et par la chaleur du repas. La femme brune en était à son troisième dessert et venait de redemander du vin. Je voudrais savoir ce que tu as fait pour mériter que je me donne, dit-elle plusieurs fois et, sur un nouveau coup de vin, elle ne craignit pas de rappeler à son compagnon, avec des mots injurieux, certaines disgrâces de son corps qu’il tenait secrètes. Victorien en eut assez. La mesure est comble, déclara-t-il. Il sortit son portefeuille et prit son chapeau melon. Tout était fini. Elle eut un regard effrayé, puis très tendre, et se poussant à lui, le prit résolument par la taille. Il se débattait, ça suffit, ça suffit. Elle mit ses lèvres au creux poilu de son oreille violacée et lui parla tout bas. Il me tournait le dos. Je vis une onde de sang empourprer son crâne chauve et son cou enfler dans son faux col. C’était émouvant. Ils commandèrent un café et des liqueurs, moi un café et un marc qui acheva de m’engourdir. Un joueur de billard fit une série de quatre, mes voisins échangèrent à mi-voix des mots lourds, la patronne eut une quinte de toux et il se fit ensuite un clair silence d’absence. Tout à coup, la porte de la cabine téléphonique s’ouvrit
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avec tant de violence qu’il semblait qu’elle eût éclaté et le jeune homme en sortit d’un bond en criant :
« Les deux lettres ne sont pas de la même écriture ! Raoul de Cambrai s’est enfui sous un déguisement ! »
Il y eut dans la salle une haute rumeur qui se propagea de l’autre côté du comptoir. Je vis que tout le monde me regardait. À côté de moi, le couple se leva, l’air ironique et menaçant. La patronne, le garçon et les joueurs de billard s’avançaient le long du comptoir en grondant d’une seule voix. Il n’y avait plus de fuite possible. Suant de peur, je me levai et courus me réfugier dans la cabine téléphonique. Au tumulte qui emplissait la salle, il semblait qu’une armée fût sur mes talons. Je voulus m’enfermer dans la cabine, mais la porte n’avait plus de gonds et, roulant et vacillant sans qu’il fût besoin de la pousser, laissait toujours par quelque côté béer une ouverture. Ayant sorti un couteau de ma poche, je m’aperçus que la lame rentrait dans le manche à la moindre résistance que rencontrait la
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pointe. Heureusement, mes ennemis qui faisaient le cercle autour du réduit, ignoraient cette malfaçon de mon arme dont la vue les tenait en respect. Avec ma main restée libre, je décrochai l’appareil téléphonique, mais si maladroitement que le fil se rompit. De l’extérieur, la patronne me dit d’une voix douce et bienveillante : « C’est sans importance, vous n’avez qu’à téléphoner avec le fil, ça va aussi bien. » Je lâchai donc l’appareil et plaçai devant mes lèvres le bout du fil qui pendait.
« Donnez-moi Dieu, je vous prie, dis-je.
– Ne quittez pas, répondit la voix de Mme Lagorge. Allô, c’est vous, mon Dieu ? On vous cause.
– Ici Raoul Cérusier, de la rue Caulaincourt. Ma femme n’a jamais cru à rien, mais moi, au contraire. J’ai toujours cru. »
J’attendis quelques secondes, mais Dieu ne me répondait pas. J’hésitais si je ferais sagement, pour l’intéresser à moi, en lui débitant un mensonge qui me venait à l’esprit et je m’y résolus presque aussitôt. Dans mes rêves, je suis
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toujours beaucoup moins honnête et beaucoup moins courageux que dans la vie réelle. Au réveil, il m’arrive d’en être gêné et de me dire au fond, peut-être que...
« Mon Dieu, repris-je d’une voix dolente, j’ai du mal à gagner ma vie et j’ai cinq enfants à nourrir. C’est dur et néanmoins, j’emploie tous mes loisirs à vous répandre. Je leur dis : la preuve que Dieu existe, c’est que les corps s’attirent en raison inverse du carré de la distance. Remarquez comme c’est commode ce carré et comme ça tombe bien. L’exposant aurait pu être un nombre décimal. Le hasard n’a pas le préjugé des nombres entiers. Il faut donc bien que l’attraction obéisse à une loi préconçue.
« Vous n’êtes pas bête », dit Dieu et je compris au ton de sa voix qu’il était flatté et en même temps, je le vis apparaître sous les traits d’un de mes anciens professeurs que j’avais un peu chahuté autrefois, ce qui me mit à l’aise. Comme il entreprenait la démonstration d’un théorème de géométrie, je lui coupai la parole.
« Comment se fait-il que je ne me conjugue
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plus avec le verbe être ? demandai-je. Vous êtes au courant ?
– Quoi ? mais c’est une horrible méprise ! s’écria Dieu. Vous êtes justement préconçu pour, pour, pour. »
Ici, la colère ou la douleur le fit bégayer, puis perdre les jambes, les bras, et il devint un buste en plâtre sur une cheminée et je le perdis de vue. La porte de la cabine devait être rentrée dans ses gonds, car elle était fermée hermétiquement. Elle donnait maintenant sur un terrain vague où l’herbe poussait entre les pierres et dont les limites se perdaient dans un crépuscule qui était peut-être un marécage et auquel je ne pense pas, aujourd’hui encore, sans un serrement de cœur. Il n’y avait plus devant la porte que la patronne du café accompagnée d’un agent de police en civil. Leurs visages étaient faits d’une mauvaise lumière de hangar et leurs vêtements étaient d’une couleur grise qui se fondait par endroits avec celle du décor. Aucun d’eux ne paraissait animé contre moi, mais l’agent de police, en se tournant de mon côté, proféra d’une voix neutre :
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« Il n’y a qu’à gonfler la porte. J’ai la recette sur moi. » Aussitôt, il ajusta l’embouchure d’une pompe à bicyclette au loquet de la porte, comme il eût fait à une valve de chambre à air et se mit à pomper. Au premier coup, la porte commença à se gonfler et s’arrondit vers moi comme un ventre. L’angoisse me paralysait. Le monstrueux ballonnement de la porte me poussa au fond de la cabine et m’y coinça. Je voulus appeler Dieu, mais j’avais oublié son nom. J’étais déjà dans ma tombe. Bientôt, la pression se fit sentir sur tous les points de mon corps et plus forte à l’endroit de l’estomac où il semblait que la porte se fût enfoncée et rejoignit presque la cloison à laquelle je me retrouvais adossé. Je me vis en train de mourir et je soupirai : c’est fini, tant pis pour demain.
Les clients étaient partis. En dormant, je m’étais laissé aller en avant et le bord de la table me comprimait douloureusement l’estomac. Debout près du comptoir, le garçon, l’air correct et ennuyé, attendait mon réveil. Je n’osai pas lui commander un autre café et après avoir payé, je me levai de table, frileux et les membres lourds.
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Le ciel s’était couvert et je fus surpris par le froid du dehors. Mon mauvais sommeil et aussi une mauvaise digestion me laissaient abruti, indifférent à mes préoccupations du matin. Je me trompai plusieurs fois de chemin et perdis trois quarts d’heure à errer dans des rues sans âme où je croyais rejoindre mon cauchemar. Je me retrouvai enfin à la porte Champerret alors que je croyais arriver à la porte d’Asnières. La marche ne m’avait pas réchauffé, mais j’étais très las. Il était un peu moins de quatre heures. Je me persuadai sans mal que j’avais laissé passer le temps d’agir auprès de Julien et qu’il n’était déjà plus chez lui. Il eût été facile de s’en assurer, mais je répugnais à entrer dans une cabine téléphonique et même dans un café où pourtant j’aurais désiré prendre une boisson chaude. À aucun moment de ma vie, je ne m’étais senti aussi dépendant d’une digestion. Passant devant un cinéma, l’affiche me tenta et plus encore le besoin de repos, de chaleur, d’oubli. J’hésitai à perdre deux heures au spectacle en cet après-midi d’urgences, puis je me redis les paroles de mon rêve : « Tant pis pour demain. »
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Le film était déjà commencé et je pris place dans l’obscurité. Sur l’écran évoluait une solide jeunesse américaine qui découvrait l’amour en faisant des affaires. Il y avait un petit employé pas riche, mais plein d’avenir, et une jolie dactylo honnête et courageuse qui forçaient la sympathie et l’optimisme. J’oubliais mon rêve du restaurant. La chaleur de la salle et l’agrément du spectacle eurent bientôt dissipé mon malaise et ma lassitude. Je goûtais une sorte de bonheur confus, un peu animal, traversé de loin en loin par la conscience aiguë que cette halte était simplement provisoire. À côté de moi était assise une femme au parfum agréable et qui me parut être jeune et d’une taille élégante, autant qu’on en pouvait juger dans l’obscurité. Lui ayant ramassé son sac, elle me remercia d’une voix aimable et je me souvins que j’étais beau. Rien n’est plus éloigné de mes goûts et de mes habitudes que ces entreprises sournoises menées dans la nuit des salles de cinéma, mais un joli garçon est comme les gens qui possèdent une belle voix, et il est tenté de se servir de ses dons. Tandis que je me poussais timidement contre ma voisine qui ne se
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dérobait pas et ne m’encourageait pas non plus, se réservant sans doute jusqu’à l’entracte dans la crainte d’avoir affaire à un homme d’une physionomie ou d’un âge peu engageant, tandis donc, je me flattais et me réjouissais de voir fondre cette réserve quand les lumières lui révéleraient le charme et la beauté de mon visage. Je n’avais pas du reste l’intention de pousser les choses très loin et ne souhaitais que de lui laisser un regret en la quittant à la fin du spectacle. À l’entracte, mon genou et mon épaule touchaient encore les siens. Le premier, je la regardai et me dis que le hasard m’avait bien placé. C’était une jeune et jolie femme aux traits fins, et vêtue avec élégance. À son tour elle me regarda et je fis en sorte qu’elle rencontrât mon regard. Aussitôt, elle détourna le sien et décollant son genou du mien, se recula sur l’autre côté de son siège. Elle ne pouvait exprimer plus clairement son désir que le jeu cessât. J’en fus gêné et un peu mortifié. Mon expérience de beau garçon ne m’avait guère préparé à cet échec. J’essayai de me consoler par le mépris en pensant qu’elle était de ces femmes trop nombreuses qui, aux hommes d’une belle
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figure avenante et distinguée, préfèrent le mâle épais, vulgaire, dont l’aspect viandeux et poilu leur rappelle celui de la bête.
En sortant du cinéma, je pris à la porte Champerret un autobus qui me déposa place Clichy et je montai à pied la rue Caulaincourt. Il était sept heures et demie. Je sentais le remords d’avoir gâché ma journée et compromis, par ma pusillanimité, une situation déjà difficile. Hypocritement, je décidai de passer chez moi avant dîner et de téléphoner à Julien, que je savais presque sans doute n’être pas chez lui. En passant devant une boutique de journaux, j’eus le désir d’acheter un journal du soir et comme je me servais, la marchande me dit d’une voix affable :
« Votre dame vient de le prendre il y a cinq minutes. »
Je m’excusai d’un mot et, pour n’avoir pas à lui expliquer qu’elle s’était méprise, j’achetai un autre journal. En sortant, je donnai un coup d’œil aux manchettes sans m’y intéresser. Je pensais à la Sarrazine qui m’attendrait tout à l’heure au café Junot et attendrait en vain, puisque je devais
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ce soir même descendre chez ma femme. Je commençais à en éprouver du regret. Comme j’arrivais devant chez moi, je rencontrai un commerçant du voisinage que je connaissais depuis des années. Il semblait pressé et me jeta en passant avec une cordialité déférente : « Bonsoir, monsieur Cérusier ! »
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