La belle image

Marcel Aymé · Chapitre 3 sur 15

Pages du PDF

La belle image

Chapitre III

 

Dans le vieil ascenseur hydraulique qui me hisse lentement au troisième étage, j’ai le temps de mettre au point certains détails du plan hasardeux que je viens d’échafauder. Sur le palier du troisième je m’arrête une minute, l’oreille tendue, le cœur mou. Je n’entends rien. Mon bureau se compose d’un vestibule aménagé en salon d’attente et de deux pièces, avec un réduit attenant à la plus grande. Celle-ci, qui est également la mieux meublée, constitue mon bureau proprement dit. Dans l’autre se tiennent ma secrétaire et une dactylo dont la table est placée devant un guichet ouvrant sur le vestibule, face à la porte d’entrée. Il m’est impossible d’entrer sans être vu par M me Lagorge, la dactylo, mais je puis néanmoins espérer me soustraire à sa vigilance. Ce que je redoute, c’est de trouver dans le vestibule un visiteur qui me connaisse ou bien l’une des employées qui y passent ordinairement

 

37

pour se rendre aux vécés. Il ne me resterait alors qu’à repartir après avoir demandé si M. Cérusier peut me recevoir.

En ouvrant la porte, je tire mon mouchoir de ma poche de façon à faire rouler devant moi quelques pièces de monnaie. Je n’ai pas eu le temps d’apercevoir le visage de Mme Lagorge. Déjà je suis à quatre pattes dans le vestibule, à la poursuite de mes pièces et proférant des exclamations rageuses. M me Lagorge, qui ne peut avoir de ma personne qu’une vue cavalière, me reconnaît à ma voix, à ma carrure et à mes vêtements, car elle pousse de légers cris de sollicitude. Il n’y a personne dans le vestibule et, après l’avoir traversé, je puis gagner la porte de mon bureau en tournant le dos au guichet. Ce premier succès m’encourage, mais je suis un peu inquiet de n’avoir pas entendu la voix de ma secrétaire faire écho à celle de Mme Lagorge. Je crains que Lucienne ne se trouve dans mon bureau où son travail l’appelle assez souvent en mon absence.

À midi, à l’instant de son départ, je l’ai priée

 

38

justement de préparer tantôt un dossier dont la plupart des pièces sont dispersées dans mes tiroirs. À toute éventualité, j’ai tiré mon chapeau sur mes yeux, mais c’est un « bord roulé » qui ne dissimule pas grand-chose. Pour plus de sûreté, j’enfouis mon visage dans mon mouchoir largement déployé et j’entre dans mon bureau en feignant de me moucher. Ce luxe de précautions m’empêche moi-même de rien voir. J’interroge à mi-voix : « Rien de nouveau ? » Pas de réponse. Je suis donc seul. Je me dirige aussitôt vers l’armoire où j’ai l’habitude de ranger ces documents relatifs à certaines affaires en suspens et j’entrouvre les deux battants de porte, de façon à les faire bâiller sur un trou d’ombre où je trouverai tout à l’heure un refuge. Je m’assieds ensuite à ma table pour y signer un chèque. D’une seconde à l’autre, Lucienne peut frapper. Je me hâte avec précaution en économisant mes mouvements. Le temps me manque de vérifier l’état de mon compte en banque, mais je sais qu’il reste une cinquantaine de mille francs. Je fais un chèque de quarante mille au nom de Lucienne qui est connue dans l’établissement. Le

 

39

caissier de la banque ne fera aucune difficulté pour le lui payer. Je suis encore en train d’écrire le nom du bénéficiaire lorsque j’entends frapper à la porte de communication entre les deux pièces. Je ne réponds qu’au deuxième coup frappé et, laissant alors mon chèque signé sur la table, je cours jusqu’à l’armoire. Enfoncé entre les deux battants, il est impossible d’apercevoir de moi autre chose que mon dos et pourtant, je ne me sens pas complètement à l’abri de Lucienne. Nous travaillons ensemble depuis plus de cinq ans et, à la fin de l’année dernière, elle a été ma maîtresse. Notre liaison n’a d’ailleurs duré qu’une quinzaine de jours, car l’idée que je trompais ma femme m’était insupportable. La crainte d’être deviné et un remords authentique m’ont fait vivre ces deux semaines comme dans une maladie. Lucienne a très bien compris mes raisons de rompre et m’a déclaré qu’elle s’y attendait depuis le premier jour. Je ne peux pas dire que j’ai été honteux de ma conduite à son égard. Cette belle et grande fille de vingt-cinq ans a accepté avec une sérénité qui m’a mis à l’aise, de voir ainsi tourner court la première aventure

 

40

de sa vie. Il est vrai qu’elle a d’étranges revanches qui me laissent anxieux et humilié. En effet, lorsque nous travaillons à ma table, l’un en face de l’autre, il lui arrive de poser tranquillement son stylo ou son papier, de prendre mon visage entre ses grandes mains chaudes et de me regarder ardemment au fond des yeux tandis que, silencieuse, elle s’empourpre soudain, comme un homme. Écrasé, le souffle raccourci, j’attends qu’elle me donne des ordres. Je l’espère même. Elle le sait, mais si je me risque à faire un geste, elle me laisse avec un sourire bienveillant et revient à son travail. J’en ressens toujours une vive déception qui s’atténue dès que je suis seul et devient même un sujet de contentement lorsque je me trouve auprès de ma femme.

Lucienne entre et, aussitôt, je me mets à parler en surveillant mon débit, car je redoute sa perspicacité. Je dois, sans me départir du ton grave et avantageux qui m’est habituel, faire paraître dans ma voix et dans mes paroles, une certaine allégresse discrète.

 

41

« Lucienne, je pars tout à l’heure pour Bucarest. Je viens de rencontrer le petit Meyerhold de la B. B. S. qui m’a présenté à Brown de la Métal Union. Nous avons eu, Brown et moi, une longue conversation au sujet de certaines possibilités qu’offre en ce moment le marché balkanique, et nous avons déjà envisagé de travailler ensemble. »

J’invente une histoire qui rend plausible un voyage de deux ou trois semaines à l’étranger.

« De Bucarest, j’irai probablement en Yougoslavie. Mais je vous expliquerai tout à l’heure. Allez vite me toucher le chèque que je vous ai préparé sur la table. La banque va fermer. »

Courbé en deux, je remue des papiers au fond de l’armoire. J’entends sur la moquette le pas étouffé de Lucienne qui s’approche de moi. Je crains qu’elle ne veuille, émue par l’idée de mon départ, éprouver une fois de plus son pouvoir et, cette fois, me donner un ordre. J’ai peur et je suis tenté.

« Vous cherchez quelque chose ? me

 

42

demande-t-elle. Je pourrais sans doute vous éviter une perte de temps.

– Merci. Je cherche des notes que j’ai prises il y a un mois au sujet de certains achats effectués en Roumanie par Poulet-Bichon. À croire que je pressentais l’affaire d’aujourd’hui. Mais j’arriverai bien à mettre la main dessus. Allez vite.

– Oui. J’ai d’ailleurs le temps. Il est moins vingt. »

Elle s’est encore approchée. J’entends sa respiration.

« Je vous en prie, dis-je, ne me faites pas sécher d’anxiété. La banque va fermer.

– Je pars. »

Elle est sortie. J’ai au moins dix minutes devant moi. Je m’assieds à ma table et m’offre le luxe d’ôter mon chapeau, car je suis en sueur. En passant la main sur mon visage, je suis surpris par la forme de mon nez. Je n’avais pas oublié le changement survenu en moi, mais plutôt son étrangeté, comme si cet événement bouleversant

 

43

n’avait déjà plus pour moi que le degré de présence des choses les plus familières. L’étonnement de ma main me rend la conscience de ma situation, pour un temps du reste très bref. Avant tout, je dois faire face aux difficultés du moment qui sont loin d’être résolues et, comme le souvenir de ma métamorphose revient me surprendre, je l’écarte d’un geste agacé. En cette minute dangereuse, l’idée que je vis dans l’absurde me paraît de la métaphysique. Je ne veux voir que la réalité dans ce qu’elle a de plus actuel et de plus étroit.

Il m’est arrivé plusieurs fois de décider ainsi un voyage à l’improviste. Il n’y a pas plus de trois semaines, je suis parti pour Londres en avion sans prendre le temps de passer chez moi. Mon départ précipité pour Bucarest n’a donc rien qui doive paraître suspect à ma secrétaire. Tout ira pour le mieux si je puis lui dissimuler encore mon visage. Dans moins de cinq minutes, elle sera revenue de la banque. Comment vais-je l’accueillir ? Il faudra lui parler longuement, donner des instructions, faire des recommandations. Je ne peux pourtant pas me

 

44

remettre à fouiller l’armoire. Il y aura d’ailleurs le moment des adieux. Tout cela ne saurait se faire en tournant le dos. J’ai déjà songé au débarras dont la porte se trouve au fond de mon bureau. C’est un réduit sans fenêtre, ayant à peu près un mètre et demi de large sur deux de profondeur. Il n’est obscur qu’à la condition de n’y pas allumer l’ampoule électrique, ce qui paraîtrait au moins singulier. En outre, je ne vois pas comment expliquer à Lucienne ma présence dans cet endroit où la femme de peine range ses balais et autres ustensiles de propreté parmi les vieux bottins, les vieux journaux et des piles de dossiers intéressant des affaires depuis longtemps classées. Je me presse la tête pour en faire jaillir une idée, mais rien ne vient et je m’affole. Je résiste à l’envie de prendre mon chapeau et de m’enfuir.

J’entends claquer la porte du palier. Lucienne est dans le vestibule. Je me rue dans le cabinet de débarras et, le cœur détraqué, je me tiens immobile dans l’obscurité sans oser refermer la porte sur moi. On frappe. Entrez. Je suis perdu.

 

45

« Voilà, dit Lucienne. Trente-neuf billets de mille et dix billets de cent. »

Je crois qu’elle me cherche dans l’entrebâillement de l’armoire. Je me manifeste en toussant et en faisant tomber un balai.

« Tiens, vous êtes dans le réduit ? Mais vous n’allumez pas ? »

Par la porte à peine entrouverte, j’aperçois la haute silhouette de Lucienne qui fait le tour de la table et se dirige vers moi. Je me mets la cervelle à la torture, inutilement. Tant pis. Je suis grillé. Cette pensée me délivre d’une sorte de pression intérieure qui empêchait mon esprit de se déployer librement.

« On n’a pas fait de difficultés pour vous payer ? mes compliments. J’attendais presque un coup de téléphone de la banque. Dites, c’est idiot, pour une fois où j’entre dans cette cambuse, l’électricité ne marche pas. Du reste, ça ne me gêne pas. Vous savez ce que je fais ?

– Non. Je suis curieuse de savoir.

– Je change de linge, parce que je crains de

 

46

n’avoir pas le temps de passer chez moi. Vous voyez comme je fais sagement d’avoir toujours ici de quoi me changer. Pour ne pas perdre de temps, je vais vous faire mes dernières recommandations. L’obscurité me permet de laisser la porte entrebâillée. »

J’allais ajouter : « sans manquer à la décence », mais je m’aperçois que je n’ai déjà que trop insisté. Comme tous les gens soucieux de ne pas attirer l’attention sur la singularité de leur conduite, j’éprouve le besoin d’expliquer la mienne et de mettre les points sur les i. Je devrais me souvenir que les actions les plus banales n’ont bien souvent aucune justification apparente et qu’elles s’en passent aisément, chacun, à son insu, faisant crédit au bon sens des autres. Pour ma part, je profite mal de ce crédit. Une honnêteté de chien, qui frise la bassesse, me fait une obligation de montrer mon jeu à tout instant, alors que personne ne me demande rien. Mon cousin Hector, qui est un garçon très instruit, ayant d’assez jolies relations dans les milieux intellectuels, me dit souvent que j’ai un complexe. Si c’est vrai, je dois en souffrir

 

47

maintenant plus que jamais, car j’ai conscience de vivre en contrebandier de la raison. Cependant, Lucienne est venue s’adosser au mur près de la porte du réduit, de telle façon que la moitié droite de son corps déborde dans l’entrebâillement. À tout hasard, elle a pris sur ma table un crayon et un bloc-notes pour ne rien perdre de mes paroles qui lui soit utile. Je parle des principales affaires en cours et d’abord du rendez-vous que j’ai manqué tout à l’heure. Cet entretien sur le travail, je m’y abandonne avec plaisir, sans avoir besoin de ruser ni de me contraindre en rien. J’y mets certainement plus de vivacité qu’à l’ordinaire. À la veille de prendre leur retraite, les vieux employés qui vivent leur dernière journée de travail, doivent connaître une exaltation semblable à la mienne. Jamais je n’ai eu l’intelligence aussi prompte et aussi lucide. Je trouve coup sur coup deux solutions pratiques à un problème que nous avons, Lucienne et moi, remué en vain depuis près de quinze jours. Elle admire la clarté de mes exposés, la vigueur de mes raisons, certaine aisance d’expression, qui m’est peu habituelle, car je me surveille malgré

 

48

moi presque constamment, et que je viens de retrouver. Ce n’est pas trop dire que Lucienne est sous le charme. Cela m’est d’autant plus doux que mon visage n’y est pour rien. Insensiblement et sans doute sans y penser, elle a pivoté sur elle-même presque d’un quart de tour et, adossée au chambranle, se trouve maintenant tout entière dans le bâillement de la porte. De trois quarts, parfois de profil, sa silhouette m’apparaît à contre-jour et, invisible dans ma pénombre, j’en réjouis mes regards sans me gêner. Je suis assez près d’elle pour respirer son odeur candide, d’eau de Cologne et de blonde laiteuse, qui me fait penser d’habitude à une fermière modèle et à une monitrice de gymnastique suédoise. Je n’ai qu’à allonger la main pour la toucher et je n’y résiste pas. Je lui prends le bras, je lui prends la taille, je l’attire dans l’obscurité. Chose curieuse, ma conscience d’époux ne me fait point de reproches et je me pardonne facilement d’oublier mes sages résolutions en songeant qu’avant de me séparer pour toujours de cette jeune fille, je lui dois un tendre adieu. Du reste, après le bouleversement survenu dans ma vie, je ne peux plus prétendre

 

49

me guider sur les mêmes principes. Il faut bien, si je ne veux pas que mon exil soit complet, me résoudre à adopter une morale de resquilleur. Cependant, Lucienne retire son visage d’auprès du mien et d’un geste ferme commençant à se dégager, elle articule le plus posément du monde :

« Il ne faut pas vous mettre en retard. Il est au moins quatre heures et quart. »

Je proteste que c’est sans importance et qu’en cet instant les affaires ne comptent plus. Comme elle résiste pour sortir du réduit, je claque la porte sur nous et nous nous trouvons dans l’obscurité la plus complète.

« Soyez raisonnable, me dit Lucienne, nous ne pouvons pas revenir tous les quinze jours sur ce qui a été décidé une bonne fois. »

Avec autorité, elle tente de m’écarter. Je la serre contre moi en lui nouant les bras. Aussi forte qu’un homme, elle parvient à libérer ses deux mains et résiste avec méthode. La sonnerie du téléphone qui retentit dans mon bureau, nous sépare brusquement.

 

50

« Allez répondre, dis-je à mi-voix. Vous direz que je ne suis pas là et vous reviendrez. »

Lucienne ouvre la porte sans avoir rien promis. Elle s’assied sur le coin de la table, à côté des quarante mille francs et prend l’appareil. Je ne me lasse pas d’admirer la santé de son corps et la fraîcheur de son teint.

« C’est Mme Cérusier qui demande à vous parler », dit-elle en se tournant vers le réduit.

Il n’y a pas la moindre ironie dans le ton de ses paroles, mais je n’y prends pas garde.

« Répondez que je viens dans une minute. »

Lucienne transmet, puis s’éloigne discrètement, mais sans affectation. Je ne la verrai plus, car je vais profiter de sa disparition pour m’enfuir aussitôt après avoir téléphoné à Renée.

« Allô, Raoul ? Je me trouve à Saint-Germain avec les enfants. Je te téléphone parce qu’il est déjà quatre heures et demie et que l’oncle Antonin veut encore nous conduire à Pontoise pour nous faire connaître de vieux amis. J’ai peur

 

51

que ça ne nous mène tard. Qu’en penses-tu ?

– C’est un peu loin. En tout cas, ne te dérange pas pour moi. Dans trois quarts d’heure, je prends l’avion pour Bucarest. »

Émue, Renée module un cri. Je lui expose les raisons de mon départ.

« Tu es sûr, demanda-t-elle, de ne pas t’embarquer dans une affaire dangereuse ? »

Cette inquiétude m’attendrit. Je reconnais bien là l’épouse ordonnée dont la prudence et l’économie font ma fierté. Chère Renée. Je n’ai jamais fait un seul placement d’argent sans la consulter et je m’en suis toujours bien trouvé. Quand je pense qu’il n’y a qu’un moment, je pressais ma secrétaire dans l’obscurité, le rouge de la honte me monte au front. Je suis tout de même un triste personnage. N’était la crainte de peiner ma femme, je lui avouerais tout. C’est une chose remarquable que le son de sa voix suffise à éveiller en moi une fringale de pureté. Elle parle et aussitôt, tout ce qui pouvait flotter dans ma mémoire de têtes de femmes, de jambes, de chevelures, de croupes, se réduit et se ratatine

 

52

comme à la poêle et vient à rien. Chère Renée. Jamais plus je ne me laisserai aller à ces jeux révoltants dont le souvenir, dans une minute comme celle-ci, m’humilie et me crispe de crainte. C’est à l’instant où je te perds que je comprends toute la splendeur de mon devoir de fidélité.

Renée me demande si je compte être longtemps absent. Cela dépend du développement que prendra là-bas ma nouvelle affaire. Je ne peux rien dire de certain. Je ferai l’impossible pour que mon voyage soit bref. Du reste, j’écrirai très régulièrement (ce qui est facile à dire). Renée renifle. Pauvre petite et moi aussi. Embrasse bien les enfants. J’ai le gosier pincé et houleux. Avant de m’arracher au téléphone, je beugle un grand coup dans l’appareil : « Chérie ! » J’empoche les quarante mille francs posés par Lucienne sur la table et il me semble que je suis en train de me voler moi-même.

 

53