La belle image
Chapitre VII
J’errais parmi les squelettes des monstres antédiluviens en songeant que leur histoire, justiciable des lunettes de la science, était moins étonnante que la mienne. À l’idée de quoi, flatté, je regardais avec bienveillance les sauriens et les herbivores géants dont les carcasses faisaient penser à un chantier de carénage. Je tenais ostensiblement un carnet sur lequel je prenais des notes et parfois le croquis d’une mâchoire de brontosaure ou d’un tibia de ptérodactyle, mise en scène qui devait, dans ma pensée, piquer l’intérêt de ma femme et peut-être fournir une entrée en matière. J’hésitais du reste encore si je me donnerais pour un naturaliste ou un architecte cherchant une inspiration dans ces monuments des premiers âges de la vie. La profession d’architecte, dont le caractère artistique ne compromet pas la dignité, plairait à Renée. D’un autre côté, j’escomptais, naturaliste, un effet de
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surprise profitable, sachant qu’elle se représentait cette variété de savant sous l’aspect d’un vieillard à longs cheveux blancs et à lunettes d’or.
J’aperçus d’abord mes enfants. Ils contemplaient le thorax, vaste comme un navire, du mégathérium.
« C’est formidable, dit Lucien comme j’arrivais auprès d’eux. Quand on pense que ça ne bouffait que de l’herbe. Et les femelles, alors, qu’est-ce qu’elles devaient avoir comme lait.
– Les femelles ? demanda Toinette en levant la tête pour regarder son grand frère de douze ans.
– Les vaches, si tu aimes mieux. »
Je pris prétexte de cette réflexion pour manifester ma présence.
« En effet, dis-je, les vaches de cette espèce-là étaient de bonnes laitières. On a pu calculer qu’elles fournissaient, par jour, de douze à quinze cents litres de lait. »
Décidément, j’étais naturaliste.
« Formidable », murmura Lucien avec une
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sympathie respectueuse qui allait plutôt au mégathérium qu’à moi-même. Je sentis qu’il avait des questions à me faire, mais timide, il n’osa pas. Toinette, peu sensible à l’énormité du chiffre, leva sur moi ses beaux yeux marron et, voyant que je la regardais avec amitié, me fit un sourire confiant. L’émotion me rendit soudain tremblant. J’aurais voulu les serrer contre moi, embrasser leurs bonnes joues. À la maison, je n’étais occupé que d’eux, docile à leurs questions, aidant à leurs travaux d’écoliers et me mêlant à leurs jeux. Lorsque j’arrivais, Toinette se pendait à mon cou, sa tête contre ma tête, ses jambes enserrant mon buste comme un gros arbre, et maintenant, plus jamais ; pourtant, elle était là.
Je me détournai d’eux pour leur cacher mon trouble et j’aperçus Renée qui se tenait à quinze mètres de là entre les membres antérieurs du monstre comme sous un porche de cathédrale. Elle était en conversation avec une personne que l’un des tibias du géant me dissimulait en partie. La présence d’un tiers contrariait mes plans. À tout hasard, je me dirigeai du côté de ma femme
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en prenant des notes. L’occasion était manquée. Le mieux que j’eusse à faire était sans doute de passer auprès de Renée sans paraître la remarquer. J’y gagnerais au moins, si elle me reconnaissait, d’attirer son attention sur moi. Au dernier moment, je ne pus m’y résoudre. Tirant une loupe de ma poche et sans réfléchir à ce qu’il pouvait y avoir de paradoxal dans le fait d’examiner un mégathérium à la loupe, je me penchai sur les doigts de pied du squelette. En me relevant, je me trouvai nez à nez avec l’oncle Antonin qui semblait s’intéresser à mon manège. Sous le coup de la surprise, il laissa échapper :
« Tiens, voilà Raoul.
– Raoul ? dis-je en lui jetant un coup d’œil furieux.
– Je voulais dire Gontran, rectifia l’oncle Antonin, mais qu’est-ce que tu fiches ici ? »
J’aurais voulu pouvoir l’anéantir. Je me contraignis pourtant à lui répondre d’un ton courtois.
« Monsieur, je vous demande pardon, mais je
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ne m’appelle ni Raoul ni Gontran. Et j’ajoutai en me tournant vers Renée avec un sourire simplement aimable : « Mon nom est Roland Colbert.
– C’est ça, Laurent Volbert, mais je me demande... »
S’avisant probablement que mon visage aurait dû rester secret pour Renée et voyant tous ses plans par terre, l’oncle eut un grand geste désespéré et se mit à jurer entre ses dents.
« Mais ne seriez-vous pas le professeur Urusborg de Stockholm ? demandai-je. Dans sa dernière lettre...
– Quoi ? professeur ? il n’y a pas de professeur, il n’y a ici que l’oncle Antonin. Maintenant que tout est fichu, ces comédies-là ne riment plus à rien. »
Je témoignai ma surprise de ces paroles par un mouvement des sourcils et je fis mine d’hésiter sur l’attitude qu’il me convenait de prendre. Enfin, je me décidai, comme si la présence d’une femme adorable m’eût, seule, empêché de
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remettre en place le malotru.
« Excusez-moi, encore une fois dis-je en m’adressant à Renée. Je suis naturaliste et j’avais à moitié convenu d’un rendez-vous ici avec un correspondant suédois que je n’ai jamais vu. Vous comprenez maintenant ma méprise. Je suis confus. »
Renée ne put faire moins que de protester aimablement.
« Votre profession doit être bien attachante », ajouta-t-elle de cette voix mondaine qui m’avait toujours un peu gêné lorsque nous recevions des amis. « Vous êtes spécialisé dans la paléontologie ? »
Elle était fière de ce mot de paléontologie qu’elle venait de prononcer. Je sus marquer par un sourire de complicité respectueuse et par un ton plus abandonné, que cette érudition me mettait à l’aise sur mon terrain professionnel.
« Non, la paléontologie ne m’occupe qu’exceptionnellement, mais je suis en train de préparer un ouvrage sur ce que j’appelle
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l’évolution des vertébrés vers l’état omnivore. Au premier abord, c’est une thèse qui paraîtra peut-être audacieuse à beaucoup, mais mes arguments sont puissants. Je suis venu ici, du reste, pour confronter quelques-unes de mes intuitions avec la réalité et j’avoue n’être pas entièrement satisfait. Mais vous semblez être vous-même très entendue à ces questions, madame ?
– Oh ! très entendue... C’est-à-dire que je m’y intéresse beaucoup », répond Renée qui n’a jamais su distinguer une abeille d’un bourdon.
La bonne opinion que je parais avoir de ses connaissances l’a ravie, au point de faire monter à ses joues une rougeur de plaisir. Je sens, avec une certaine appréhension qu’elle me trouve charmant. Cependant, l’oncle Antonin, qui ne m’a sans doute pas encore pardonné de m’être mis en travers de son jeu, se met à bougonner :
« Naturaliste. À quoi ça ressemble. C’est moi qui étais dans le bon chemin. Naturaliste.
– Oncle, lui dit Renée, veux-tu voir si les enfants ne s’éloignent pas trop ? »
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Tandis qu’il s’en va toujours grommelant, elle s’excuse de la familiarité avec laquelle il m’a interpellé tout à l’heure et de ses réflexions saugrenues. Elle parle d’une certaine bizarrerie d’humeur de son oncle et s’efforce d’en donner une explication satisfaisante, mais honorable pour sa famille. Il ne s’agit pas de laisser supposer que l’oncle est un demi-fou. Comme elle a du mal, je lui tends la perche.
« Votre oncle me paraît être un original délicieux. »
J’ai dit exactement ce qu’il fallait dire. Flattée, détendue, Renée me sert quelques anecdotes qui témoignent, en effet, de l’originalité de l’oncle. Toutes sont plus ou moins inventées et je mesure ainsi qu’elle se met en frais pour moi, car elle montre ordinairement peu de goût pour le mensonge ou l’exagération. Je note qu’elle n’a fait aucune allusion à la voiture de son oncle.
« Vous avez une façon charmante de raconter qui suffirait à rendre votre oncle sympathique. Mais je dois vous avouer que je suis moins curieux de cet excellent homme que de vous-
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même. C’est que j’ai la certitude de vous avoir déjà rencontrée. Puis-je vous demander si vous n’étiez pas avant-hier au cocktail de la comtesse de Valdoie ? »
À regret, Renée répond qu’elle n’y était pas et je vois dans son regard que l’aventure vient d’entrer dans sa vie. Ce n’est pas qu’elle soit snob le moins du monde, ni romanesque, mais elle aime les garanties, les belles références. Prendre un amant est une grosse dépense de tranquillité, de scrupules. Pour le prix, il lui faut un amant signé.
« Je vous parle de ce cocktail parce que c’est la première réunion à laquelle j’ai assisté depuis mon retour à Paris. Je suis rentré la semaine dernière d’un voyage en Afghanistan. »
Ce voyage, je le sens, renforce encore ma situation. Je parle assez distraitement de l’Afghanistan et soudain, j’ai une illumination, je me souviens. Nous nous sommes rencontrés dans un ascenseur. Tout s’éclaire et nous apprenons que nous sommes voisins. Ma femme paraît troublée et gênée par cette attention un peu
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louche du hasard. Je feins d’en être moi-même intimidé comme si je venais de commettre une indiscrétion et nous sommes quelques secondes silencieux. Je remets la conversation sur les vertébrés, je parle du mégathérium et d’autres espèces disparues pour n’avoir pas compris que l’avenir était aux omnivores. Il me semble que Renée me regarde plus qu’elle ne m’écoute. Ses yeux gris, ordinairement froids et lucides, brillent d’un reflet chaud et humide que je ne leur ai jamais connu. Dans ce regard chargé d’une mélancolie ardente, je crois pouvoir deviner l’inquiétude d’une femme de trente-quatre ans qui n’est pas sûre de plaire, car je suis jeune et beau. Pourtant, Renée est restée jolie. Son fin visage, un peu mièvre au temps de ses vingt ans, a plutôt embelli avec les années. Quelques contours, mous et puérils, se sont épurés alors que certains volumes trop minces venaient à une maturité seyante. Dans l’ensemble des traits comme dans sa silhouette un peu sèche, je retrouve l’équilibre de ses facultés. Je le retrouve également dans sa toilette d’une élégance composée qui ne doit rien au caprice de
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l’inspiration. Cependant, l’oncle Antonin, accompagné des enfants, nous a rejoints. Il paraît s’être résigné à l’effondrement de son plan et met un empressement gênant à nous jeter dans les bras l’un de l’autre.
« Vous parlez toujours de sciences naturelles ? C’est une chose qui m’intéresse diablement. Il faut vous dire que je suis de la partie. Ma nièce vous l’a dit ?
– Mon oncle est éleveur, informe Renée qui ne tient pas à préciser autrement.
– Je fais le cochon. J’ai des bêtes magnifiques. Il faudra que vous veniez voir ça un de ces jours. Renée vous amènera ou plutôt, je viendrai vous prendre tous en voiture. Hein, ma grande ? »
Renée, furieuse, proteste contre cette invitation indiscrète. Elle est humiliée d’être la nièce d’un marchand de cochons et je crains qu’elle ne me le pardonne pas. J’essaie de la mettre à l’aise.
« C’est un métier que je connais bien, car c’était celui de mon père et j’ai parfois regretté de
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ne pas lui avoir succédé dans son état. Les années d’enfance que j’ai passées dans la compagnie des bêtes ont du reste été pour beaucoup dans ma vocation de naturaliste. »
J’ai été bien inspiré. Renée s’apaise aussitôt et je lis dans ses yeux qu’elle admire l’aisance et la simplicité avec lesquelles un jeune savant choyé par les comtesses avoue la modestie de ses origines. Je ne suis pas loin de penser que, de son côté, elle ne rougirait plus d’avouer la bagnole de l’oncle Antonin, qui doit attendre dans la rue. Je me dérobe poliment à l’invitation qui m’est faite d’aller visiter la porcherie de Chatou ou plutôt j’accepte avec des formules vagues en me hâtant de parler d’autre chose. Je m’intéresse aux enfants et je rapporte à leur mère, qui en rit, notre conversation de tout à l’heure sur la capacité laitière du mégathérium. Toinette m’écoute d’un air sérieux et il me semble que ma présence dans le groupe familial lui inspire quelque appréhension. L’oncle Antonin nous enveloppe, ma femme et moi, d’un regard attendri, lourd de complicité, et son désir de nous voir brûler les étapes est de plus en plus impatient. De temps à
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autre, il lui arrive de me tutoyer et à Renée qui s’en étonne, il répond avec un clin d’œil qu’il me considère comme faisant déjà partie de la famille. Je ne sais quelle contenance prendre. Tandis que je me tourne vers les enfants pour répondre à Lucien qui m’interroge sur la date probable de la disparition du mégathérium, j’entends l’oncle Antonin murmurer :
« Ce garçon-là est amoureux de toi, ça crève les yeux. Il en sèche. »
Renée le rabroue, mais la plupart de ses paroles m’échappent. Je n’ai du reste pas l’impression qu’elle est vraiment irritée. Lorsque nos regards se rencontrent de nouveau, je vois briller dans le sien une lueur d’allégresse. Je me demande ce qu’elle voit dans le mien. L’oncle, comme s’il n’y avait plus une minute à perdre, propose d’emmener goûter les enfants et de nous laisser seuls une heure ou deux pour, dit-il, nous permettre d’échanger des vues sur l’évolution des vertébrés. Cette fois, Renée est sur le point de se fâcher et je lui fais l’économie d’une colère en prenant congé. Je sens frémir dans la mienne sa
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main chaude qu’elle a dégantée tout à l’heure, sans doute pour me la faire admirer, car elle a une main fine et d’une forme charmante. M’étant éloigné d’une dizaine de pas, je jette un coup d’œil en arrière. Son regard me suit et, sans chercher à ruser, elle sourit.
Je suis entré par désœuvrement dans un café du boulevard Saint-Germain. Je ne ferai plus rien de mon après-midi ni, me semble-t-il, de ma vie. Ma rencontre avec Renée, je cherche pourquoi, m’a laissé un goût de désespoir. Ce n’est pas que j’éprouve une grande désillusion de la sentir prête à me trahir. Je souffrirais plutôt de ne pas l’éprouver plus amère. Mais ce coup d’œil oblique qu’à la faveur de ma métamorphose je viens de jeter sur le centre de ma vie me fait froid au cœur. J’ai vu ma place vide sous le soleil et j’ai la sensation qu’il en est presque toujours ainsi. Là où je ne suis pas de ma personne, je n’existe plus. C’est visible. Encore n’est-il pas bien sûr que ma présence, au temps où elle se manifestait encore, ait jamais conféré à mon existence une réalité bien solide. Il faut avoir eu loisir d’examiner sa vie avec un lucide regard
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d’outre-tombe et pénétré en étranger dans ses propres secrets pour penser de telles sottises. On a une femme, des enfants, un métier, des habitudes, en somme un univers dense, épais, opaque, au centre duquel on est soi-même installé, lové, répandu, et d’un seul coup, on voit à travers tout ça comme si tout ça n’était plus rien. Il reste encore une épouse, des enfants, mais ce n’est plus cet univers qui gravitait autour de moi. Je retrouve une idée d’enfant qui m’a hanté aux environs de ma dixième année : le monde feint d’exister, sans autre but que de m’induire en erreur, et si je pouvais me retourner d’une façon assez rapide et inopinée, je ne trouverais derrière moi que le néant. Machinalement, je me retourne, mais pas assez vite, car je découvre des glaces, des banquettes, des consommateurs et parmi ceux-ci Julien Gauthier que je n’ai pas vu entrer. Ce n’est d’ailleurs pas tout à fait par hasard que j’ai choisi ce café où il est comme chez lui. Du temps où nous étions clercs de notaire, Julien avait une chambre dans un hôtel voisin et c’est ici, durant les longues soirées de café crème, qu’il rêvait à d’autres destins. Devenu un homme de la
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rive droite et des Champs-Élysées, il aime à s’y retrouver seul, surtout dans les moments d’incertitude. Je le regarde avec une insistance qui finit par attirer son attention et je comprends à certaine expression de son visage qu’il reconnaît en moi le personnage étrange qui l’arrêta hier après-midi sur le Pont Royal. Depuis hier, j’ai souvent débattu si, au cas d’une rencontre, je lui parlerais et j’ai chaque fois décidé de l’éviter, mais je me lève presque malgré moi. Julien me voit venir à lui sans marquer la moindre surprise et m’accueille avec un regard aimable.
« Monsieur Julien Gauthier, dis-je en m’asseyant en face de lui, vous avez dû juger sévèrement mon attitude hier tantôt et je vous dois quelques explications, mais je veux d’abord vous poser une question. Est-ce que ma voix ne vous rappelle pas une autre voix que vous connaissez bien ?
– Parfaitement, vous avez tout à fait la voix d’un de mes amis. Je l’avais déjà remarqué hier.
– N’avez-vous pas remarqué aussi que j’ai la
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même silhouette que votre ami ?
– Mon Dieu... oui, à peu près. La coïncidence n’a du reste rien de rare.
– Et cette cicatrice, qu’en dites-vous ? »
Je lui montre, sur la paume de ma main gauche, une longue et fine virgule blanche, souvenir d’une profonde estafilade qu’il me fit sans le vouloir, voici quinze ans, un jour qu’étant seuls dans le bureau de maître Lécorché, nous nous amusions, un parapluie dans la main droite et un porte-plume dans la gauche, à mimer le fameux duel de Jarnac. C’est un épisode de notre vie de clercs que j’ai souvent rappelé à Julien Gauthier et il n’a pas plus que moi oublié la forme de cette cicatrice. Il la regarde d’un œil froid. Je le sens sur ses gardes.
« Qu’un simple porte-plume ait pu faire cette balafre, dis-je, il faut l’avoir vu pour le croire. Le sang a giclé jusque sur une minute de testament. Un vrai coup de Jarnac, n’est-ce pas ? »
Le visage de Julien laisse paraître une assez vive curiosité et même quelque surprise, mais
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non pas la stupeur sur laquelle je comptais.
« Où voulez-vous en venir ? » demande-t-il.
J’hésite à lui répondre. Je voudrais lui rappeler d’autres souvenirs de notre intimité des heures de travail, dont quelques-uns sont entre nous comme des secrets, mais j’ai le sentiment que rien ne saurait témoigner en faveur d’une vérité absurde.
« Ce que j’avais à vous dire est tellement incroyable que je préfère y renoncer. Pourtant, j’aurais souhaité que vous ayez de moi une autre opinion que celle que vous vous êtes faite hier sur le Pont Royal, quoique à vrai dire, ce ne soit pas tellement ce souci-là qui m’ait incité aux confidences.
– Vous ferez ce que vous jugerez bon, dit Julien d’une voix affable. Je ne veux pas être indiscret, mais je dois avouer que je serai déçu par votre silence. »
J’hésite encore à me livrer, mais le diable me pousse.
« Après tout, je ne risque pas grand-chose puisque aussi bien, tu es déjà persuadé d’avoir
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affaire à un fou. Julien, ce que je vais te dire est absurde, monstrueux, mais je suis ton ami Raoul Cérusier. Quand je t’ai rencontré hier, je venais, sans m’en apercevoir, de changer de visage. »
Julien n’a pas sourcillé et c’est bien ce qui m’inquiète. Je voudrais rattraper mes paroles.
« Tout est possible, murmure-t-il poliment.
– Mais non, il n’y a pas moyen de me croire. Ne dis donc pas que tout est possible. Fais-moi au moins la charité de réagir un peu, de me poser des questions gênantes. Considère-moi comme un aliéné, mais capable d’entendre raison. Qui sait ? tu pourrais me guérir, me convaincre que je ne suis pas Raoul Cérusier. Voyons, que penses-tu de ma voix et de ma cicatrice ?
– Évidemment, ce sont des coïncidences curieuses, répond Julien qui entre dans mon jeu avec une répugnance mal déguisée. Ce ne sont pas des preuves.
– En effet, il ne peut pas y avoir de preuves. Tout à l’heure, j’ai eu envie de te rappeler certains souvenirs connus de nous seuls et puis je
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me suis dit à quoi bon ? Pour toi, c’était simplement la preuve que j’étais bien renseigné. Je suis sûr que tu seras à peine surpris si je te rappelle qu’un soir, ici même, assis à cette petite table de coin, nous avons tiré au sort un cigare chipé l’après-midi dans l’étui du père Lécorché. C’est toi qui avais opéré pendant que j’attirais l’attention du vieux ailleurs en lui soumettant le brouillon d’une réponse à une lettre de la mère Francgodet lui reprochant sa partialité en faveur de son cousin Maîtrot dans la succession Chenevières. Nous avons posé le cigare entre nous deux sur un journal du soir et il avait été convenu qu’il reviendrait à qui des deux devinerait la couleur des bretelles de l’autre. Tu avais déclaré que les miennes étaient violettes et moi que les tiennes étaient blanches. J’avais gagné. En constatant que je portais des bretelles écrues, tu m’as dit : ‶Raoul, je t’ai sous-estimé. ″ »
Julien approuve à petits coups de tête et son regard se fait plus aigu. Je poursuis :
« Des souvenirs comme celui-là, je pourrais en
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dévider jusqu’à demain, mais je conviens que je perdrais mon temps. Cérusier a pu raconter à n’importe qui et par le menu, certaines circonstances de sa vie.
– Il ne faudrait pas non plus diminuer, de parti pris, l’étrangeté de ces souvenirs. En admettant que Cérusier vous les ait racontés, ce n’en est pas moins troublant.
– Ce qui serait encore plus troublant, dis-je tout excité, ce serait de m’entendre répondre à vos questions. À la rigueur, j’aurais pu retenir par le détail certains épisodes de la vie de Cérusier, mais non pas toute sa vie. Interrogez-moi.
– Volontiers. Un matin donc, à l’étude, en l’absence de maître Lécorché, je recevais un notaire de Château-Thierry dont j’ai d’ailleurs oublié le nom...
– Le nom ? Maître Bourquin, peut-être ?
– Justement. Me croyant seul dans la pièce, mon camarade Cérusier est entré...
– Est entré en chantant : ‶Ça ira, ça ira... Tous les notaires on les pendra.″ Le pauvre notaire de
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Château-Thierry en a laissé échapper son binocle et toi, jouant la colère, tu m’as dit : ‶Monsieur Cérusier, pour vous ôter le goût de ces facéties, je prierai maître Lécorché de rejeter votre demande d’augmentation.″
– C’est bien ça, murmure Julien. Et le dossier Torcaillon ? Il présentait une particularité...
– Oui, une coulée d’encre rouge en avait maculé presque toutes les pièces.
– De plus en plus troublant. Je ne crois pas utile de poursuivre. Si vous me racontiez plutôt comment vous avez pris conscience d’un changement survenu dans les traits de votre visage ? »
Sans me faire prier, je lui rapporte l’incident des photos d’identité, mes premiers soupçons, endormis par un désir de quiétude jusqu’à notre rencontre du Pont Royal. Julien me suit, au moins aussi attentif à mon regard qu’à ma parole.
« Et voilà comment je me suis trouvé tout d’un coup dépossédé de ma personne. Et de mes amis, Julien. Si j’ai pris la résolution de me confier à
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toi, si j’ai souhaité te convaincre, c’est que j’avais besoin de retrouver un ami. Cette solitude soudaine dans un monde qui ne vous connaît plus, c’est une chose épouvantable. Julien, je ne peux pas te donner la preuve de ce que j’avance, je ne pourrai jamais te la donner telle que tu la voudrais. Il faut que tu fasses un pas vers moi. Tu le peux en te posant cette simple question : ‶S’il disait vrai ?″ Je te supplie d’y penser. Imagine ça une minute, un vieil ami muré derrière un visage étranger. Julien, je me rappelle qu’un jour, dans ce même café où nous sommes, tu me disais en rêvant aux moyens de lâcher l’étude Lécorché : ‶Je ne vivrai jamais d’aventure assez extraordinaire pour me venger de ces tristes années de col dur.″ Tu vois, l’aventure inouïe que tu appelais comme une vengeance, c’est à moi qu’elle est arrivée. Aurais-tu perdu le pouvoir de la reconnaître, de la comprendre ? ou notre amitié est-elle si rouillée qu’elle n’en puisse supporter l’épreuve ? Si nous avions vingt-cinq ans, Julien, tu me croirais. Tu m’aurais cru aux premiers mots. »
L’émotion me brise la voix et je sens que
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Julien Gauthier est lui-même ému.
« Évidemment, dit-il, ce serait une aventure extraordinaire, mais j’ai beau l’imaginer, tout ce qu’elle m’inspire reste au conditionnel. Je n’y peux rien. Ce que vous me demandez là est plus qu’un acte de foi, c’est un changement de religion et Dieu lui-même n’a pas de plus grandes exigences. Du moins, une chose est sûre à mes yeux, c’est que vous êtes un homme très malheureux et je voudrais vous aider. Comment m’y prendre ? c’est la question que je me pose depuis le début de l’entretien. Le mieux que je puisse faire, peut-être, est de m’exprimer librement sur votre cas. Puisque vous m’avez choisi pour me faire vos confidences, mes raisons ne vous seront pas indifférentes.
– Hélas ! je les connais. Ce sont les raisons de tout le monde.
– Justement. J’ai peur que vous n’ayez pas pris la peine de vous y arrêter. Vous prétendez être Raoul Cérusier. Comme vous le dites vous-même, vous n’avez aucun moyen de le prouver, mais vous semblez avoir beaucoup d’illusions sur
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la valeur de certaines présomptions. Pour l’observateur impartial, il n’y a qu’une seule coïncidence, qui pourrait être le point de départ de votre erreur, c’est la ressemblance de votre voix avec celle de Cérusier.
– Les souvenirs ? nous en avons évoqué de bien précis.
– Cérusier a pu tenir un journal très détaillé de sa vie, et le mettre entre vos mains. En raison de la ressemblance de vos voix, vous vous êtes intéressé à ces pages et vous avez fini par vous identifier au confident, jusqu’à vous faire une balafre sur la paume de la main. Votre visage ne rappelant en rien celui de Raoul, vous avez ensuite imaginé une métamorphose. Votre cas, au fond, ne me surprend pas trop. Je crois que c’est ce qu’on appelle en médecine un trouble de la personnalité.
– Vous me conseillez d’aller voir un médecin ? »
Julien ne me répond pas tout de suite. Il baisse les yeux et je perçois dans sa voix un accent de prudence anxieuse.
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« Il y a peut-être mieux à faire. Si vous pouviez voir Cérusier devant vous, je pense que vous seriez guéri. Voulez-vous que nous prenions rendez-vous avec lui ? nous allons lui téléphoner.
– Inutile. On vous dira qu’il est parti pour Bucarest.
– Venez quand même, nous verrons bien. »
Le ton est impératif. Je comprends tout d’un coup que Julien me soupçonne d’avoir supprimé son ami, ce qui serait en effet parfaitement logique si j’avais le genre de folie qu’il me prête. Nous nous sommes levés en même temps. D’un geste, il me montre le chemin et me fait passer devant lui. Tandis que nous descendons au sous-sol où se trouve le téléphone, je songe que j’ai oublié de lui soumettre un spécimen de mon écriture, mais je me garderai bien de le faire maintenant. Ce serait encore aggraver mon cas. Julien me pousse dans la cabine et me tend un écouteur.
« M. Cérusier est parti hier soir pour Bucarest, informe la voix de Lucienne.
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– J’avais rendez-vous avec lui hier soir, insiste Julien. Je m’étonne qu’il ne vous ait pas chargée de m’avertir de son départ. À quelle heure l’avez-vous vu ?
– Il a quitté son bureau à quatre heures et demie.
– Bon. Il est parti pour longtemps ?
– Quinze jours, peut-être trois semaines.
– À son retour, veuillez lui dire qu’il me fasse prévenir immédiatement. J’ai à lui faire une communication de la plus grande importance. Je vous remercie. »
Visiblement délivré d’angoisse, Julien raccroche et me dit en sortant de la cabine.
« J’espère que vous n’allez pas m’accuser d’être de connivence avec la secrétaire. Donc, vous avez entendu comme moi que mon ami Cérusier était encore à son bureau hier après-midi à quatre heures et demie, c’est-à-dire plus d’une heure après notre rencontre sur le Pont Royal. Concluez vous-même. »
Je pourrais lui expliquer que la secrétaire a été
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abusée par ma mise en scène, mais trop heureux de m’en tirer à si bon compte, je feins la confusion et l’humilité. Il a la charité de ne pas m’accabler et se contente de me rappeler discrètement, pour le cas où je ne l’aurais pas déjà compris, qu’il saura, sans perdre un moment, mettre son ami en garde contre mes agissements. Avant de le quitter, je m’efforce d’ailleurs de le laisser sous l’impression qu’il a eu affaire à un maniaque inoffensif, diminué par l’abus de la littérature et des stupéfiants. Je crois y avoir réussi.
Après deux heures de marche harassante à travers Paris, j’arrive chez Manière avec le désir d’y trouver la Sarrazine, mais je l’attends en vain. Je dîne seul, puis rentre chez moi où aussitôt couché, je m’ensevelis dans des cauchemars effrayants. J’essaie de me faire passer auprès de ma femme pour mon cousin Hector et je suis sur le point d’y réussir lorsque Julien et la Sarrazine découvrent qu’en réalité j’ai la voix de l’oncle Antonin et l’écriture du mégathérium.
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