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Marcel Aymé · Chapitre 13 sur 15

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Chapitre XIII

 

Sans attendre le retour de l’ascenseur qui venait de partir, j’avais monté mes cinq étages en courant. À la porte, ma main tremblait si fort que je dus m’y reprendre à plusieurs fois pour introduire la clé dans la serrure. Ce n’était plus une surprise, mais en retrouvant dans le miroir mon visage d’autrefois, je poussai un cri et je ne sais plus aujourd’hui si c’était un cri de délivrance ou de déception. Certes, c’était un grand soulagement d’échapper ainsi tout à coup à un péril dont la menace, depuis deux jours, ne me laissait plus en repos. Désormais, je n’aurais plus à mentir, à dissimuler, à ruser sans cesse. Mes soucis seraient ceux d’un honnête homme. Assis sur le bord d’un fauteuil, les mains croisées entre les genoux, je songeais pourtant sans élan aux habitudes que j’allais réintégrer.

De temps à autre, je me levais pour donner un

 

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coup d’œil au miroir, peut-être avec un secret espoir. Mon visage me choquait, me blessait la vue. Je n’avais jamais compris comme ce soir combien il était maussade, épais, mal avenant. Un instant, je pensai avec douleur au visage qui venait de me quitter. Je me reprochais de n’avoir pas su en être digne. Ma métamorphose m’apparaissait comme une aventure glorieuse, une attention providentielle que j’avais été incapable de mettre à profit. Dieu avait eu pitié de mon abrutissement, de l’existence insipide à laquelle j’étais voué. Il m’avait offert une chance de me ressaisir, une chance prodigieuse, telle que les hommes n’osent pas la rêver, et à aucun moment je n’avais reconnu l’appel de l’aventure. Je ne m’étais soucié que de retrouver ma femme, mon travail, ma maîtresse, de regrouper tous les éléments de mon ancienne vie alors qu’il fallait profiter de la chance pour couper tous les ponts. Dans le neuf, je m’étais empressé de tailler des vieilleries. Ce soir encore, je me disposais à sacrifier à ma femme un rendez-vous avec la Sarrazine, une créature rayonnante dont le regard, avant ma métamorphose, ne s’était jamais abaissé

 

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jusqu’à moi. Je l’avais manquée délibérément et non pas même pour l’amour de Renée, mais dans un désir impatient de passer une soirée chez moi, de me retrouver dans mes meubles et dans mes pantoufles d’époux. Dieu, justement dégoûté, m’avait repris ma tête de beau garçon.

Obsédé par le souvenir de la Sarrazine qui me revenait avec une précision exaltante, je m’en délivrai en procédant à mon déménagement. Je refis ma mallette de voyage et pris garde à n’y mettre aucun objet que Renée pût reconnaître pour avoir appartenu à son amant. La précaution ne s’imposait pas absolument. Quelle qu’eût été sa surprise de me voir en possession de la montre ou du pyjama délictueux, elle se serait contentée de mes explications, mais je me voulais sans mystère. Je dépouillai mon complet neuf, changeai de linge, de cravate, de chaussures et revêtis le complet gris foncé à rayures noires, dans lequel j’étais parti pour Bucarest. Je finissais de m’habiller devant le miroir lorsque Renée téléphona pour me dire qu’elle m’attendait. La bonne était partie et les enfants étaient endormis. À voix basse, car je craignais de me trahir, je lui

 

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répondis que je serais chez elle dans un quart d’heure. À vrai dire, je n’avais plus rien à faire ici. Je pris mon pardessus, mon chapeau, ma mallette, et sortis en laissant la clé à l’intérieur de la porte. Dans quelques semaines, le propriétaire, accompagné du commissaire de police et d’un serrurier, ferait ouvrir l’appartement et chercherait un cadavre sous les meubles.

Au quatrième, je n’eus qu’à pousser la porte. J’étais à peine entré que Renée apparut à l’autre bout du couloir, dans un déshabillé de satin blanc, bordé au bas de duvet de cygne, et qui avait dû, lui aussi, coûter les yeux de la tête. Il était temps que je rentre. Elle se tenait immobile au seuil de la chambre à coucher, dans une pose et dans un éclairage évidemment étudiés. Le couloir était resté obscur et je la regardais avec une affreuse joie d’ogre. Comme elle venait à ma rencontre, je tournai le commutateur. Elle s’écria « Raoul » et tendit les bras. J’épiais sur son visage les marques de son désarroi. Elle avait pâli, ses traits étaient tirés, ses yeux agrandis, le regard vacillant, mais il n’y avait rien, dans tout cela, qu’une émotion légitime ne pût expliquer et ce

 

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désordre ne dura d’ailleurs que quelques secondes.

« Chéri, je suis heureuse, dit-elle d’une voix heureuse après m’avoir embrassé. J’étais sûre que tu reviendrais ce soir. Depuis ce matin, j’en avais le pressentiment. » Elle recula d’un pas et, montrant son déshabillé neuf, ajouta en baissant la voix, pudique et pourtant l’air mutin :

« Tu vois, je t’attendais. »

Renée, j’en avais eu maintes fois la preuve, répugnait naturellement au mensonge volontaire. L’aisance avec laquelle elle soutenait celui-ci m’impressionna péniblement.

« C’est charmant », dis-je avec une gêne qui devait être visible et qui m’irrita.

En entrant dans notre chambre, Renée me demanda si j’avais bien fermé la porte d’entrée.

« Oui, je crois, répondis-je avec une hésitation calculée qui devait la laisser dans le doute.

– Je vais m’en assurer.

– Tout à l’heure. Ça ne presse pas. Qui veux-tu qui entre chez nous maintenant ? Parle-moi des

 

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enfants. »

Renée n’osa pas insister. Elle restait souriante et parlait tranquillement, mais sa voix tremblait par instants, et il lui arrivait de jeter vers le couloir un coup d’œil furtif. Cela dura près d’un quart d’heure, jusqu’à l’instant où, m’étant débarrassé de mon pardessus, elle le prit pour aller le suspendre à l’autre bout de l’appartement. J’entendis alors claquer la porte d’entrée. Elle n’avait plus à redouter que son amant ne s’avançât dans l’ombre sur la pointe des pieds pour venir gratter à la porte de la chambre. Il me sembla que son visage respirait maintenant la quiétude. Elle s’était assise dans un fauteuil, une jambe sur l’autre, et tout en parlant, balançait sa mule en cuir blanc qui ne tenait qu’au bout de ses orteils. Cette attitude nonchalante et le regard de sympathie et de bienveillance dont elle m’enveloppait me firent regretter que son supplice eût pris fin si tôt. Comme elle m’interrogeait sur mon séjour à Bucarest, je l’invitai d’un geste au silence et dis à mi-voix : « On vient de frapper. » Renée se leva avec une précipitation telle que sa mule lui échappa du

 

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pied. Sans prendre le temps de la rechausser, elle essaya en clochant de me devancer à la porte de la chambre. « J’y vais, dit-elle, reste là.

– Mais non, tu n’es pas habillée, voyons. »

J’étais déjà dans le couloir. Elle s’y engagea d’un pas et, d’une voix ample qui dut être entendue de l’étage supérieur et en articulant distinctement mon prénom, me cria :

« Je t’en prie, Raoul n’y va pas. C’est peut-être dangereux, Raoul. »

Après avoir jeté un coup d’œil sur le palier, je refermai la porte et revins auprès de ma femme qui avait déjà regagné son fauteuil et rechaussé sa mule. Elle me regardait avec un sourire d’affectueuse ironie. La conversation reprit au point où nous l’avions laissée. Je sentais Renée dans cet état d’allégresse combative et de lucide promptitude que procure la conscience d’avoir manœuvré sûrement dans un péril.

« En somme, dit-elle, ton voyage aura été absolument inutile.

– Évidemment, les résultats ne sont pas

 

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brillants et j’avais espéré davantage. Tout a été contre moi. Je ne pouvais pas prévoir que les cours allaient s’effondrer trois jours après mon départ. J’ai vraiment joué de malchance.

– Soit. Du reste je ne te reproche pas d’être de ceux qui n’ont pas su prévoir. Il en faut bien. Ce que je ne comprends pas, c’est qu’étant fixé dès le troisième jour sur les chances de l’entreprise, tu ne sois pas rentré tout de suite.

– Je ne pouvais pas, je t’assure. J’avais toujours l’espoir d’amorcer quelque chose qui aurait justifié le déplacement.

– Mon pauvre grand, tu seras toujours le même. Mais ça ne fait rien, je suis si contente que tu sois revenu. »

Elle avait un sourire de gentillesse, d’indulgence. Je me rendis compte que je venais de me défendre comme un coupable. Ces observations étaient si bien dans sa manière et j’étais façonné de si longue date à les accueillir avec une timidité craintive, qu’à la première occasion j’avais une fois de plus subi son ascendant et, oubliant ma supériorité d’époux

 

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averti, courbé l’échine avec un empressement humble. Je me révoltai bêtement après coup et à contretemps, alors que la discussion était déjà close.

« Charmant accueil, dis-je en ricanant. Je rentre après trois semaines d’absence pour entendre ma femme me reprocher mon imbécillité et constater que je suis bien, hélas ! toujours le même. Voilà qui fait plaisir. On voudrait me faire sentir que j’arrive en trouble-fête qu’on ne s’y prendrait pas autrement. »

Cette dernière phrase me parut adroite et troublante à souhait. En la débitant, je me représentais, en même temps que mon attitude, l’expression de mon visage, que je sentais des plus propres à souligner l’allusion contenue dans mes paroles. Je me trompais sur l’essentiel. Cette vision à demi consciente de moi-même, était encore celle de l’homme que j’avais cessé d’être depuis quelques heures. Je m’en aperçus en rencontrant dans un miroir l’image de mon véritable visage. Le rappel à l’actualité me fut une surprise pénible et humiliante qui me rendit

 

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furieux.

« Voyons, Raoul, c’est ridicule. Tu sais bien que tu es injuste, disait Renée sur un ton de reproche affectueux.

– Ridicule, oui, je sais, tu n’as pas besoin de me le dire. Il y a longtemps que je suis fixé sur tes sentiments à mon égard, sur l’espèce d’homme que je représente pour toi. Ridicule, parfaitement. Et lourd, n’est-ce pas, je suis lourd et d’une écorce grossière. Je sais qu’en m’épousant, tu t’es trompée. Je sais que toutes les années que nous avons passées ensemble, tu les as vécues à t’accommoder et à tirer parti de ton erreur. Je manque de compréhension, de charme, et de tout ce qui rend la vie d’une femme agréable. Je suis lourd. Du moins, je n’ai pas d’illusion là-dessus. Si tu as trouvé la force de vivre avec un mari aussi médiocre, tu n’as pas eu celle de me laisser ignorer ce que j’étais pour toi. Ou plutôt, tu me jugeais trop lourd pour le comprendre.

Renée s’était levée et me regardait avec des yeux stupides. Telle était sa surprise de

 

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réentendre ses propres griefs et dans les termes mêmes où elle les avait énoncés, qu’elle ne songeait pas à protester. Dans son désarroi, elle ne sut que hausser les épaules et ma fureur s’en accrut.

« Tu as raison. Le mépris t’a toujours réussi avec moi. Continue. Pourquoi te gêner ? Le bon gros lourdaud que je suis acceptera tout. Pas à craindre qu’il se rebiffe. Il y a une façon de discipliner les hommes dans les plus petites choses de la vie quotidienne qui les met une bonne fois à la merci de leurs femmes. C’est très bien vu. Mais il arrive un jour où tout de même on s’aperçoit qu’il y a autre chose à faire dans la vie que de s’aplatir comme un chien aux pieds d’une petite bonne femme pincée. Tiens, il faut que tu le saches. Je ne suis pas allé à Bucarest pour faire des affaires, mais parce que j’avais assez de ta chambre à coucher et de ton petit cœur bien épousseté. J’étais parti pour ne plus revenir. Et j’ai fait un voyage merveilleux, un voyage que tu ne peux pas comprendre dans ta petite tête de comptable. Quel remords, quel scrupule imbécile m’ont fait revenir dans cette

 

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boutique sans air. La vie était si grande, si abondante, j’avais tant à faire et à entreprendre et pourtant, il a fallu que je revienne m’empoussiérer, me claquemurer, m’abrutir.

J’étais ivre de colère et de regret. Je voyais des fleuves, des vendanges, des forêts tropicales, des buildings et des chinoiseries. Je pensais à la Sarrazine, je l’appelais avec désespoir. D’abord effarée par mes révélations, Renée commençait à rassembler sa dignité et cherchait déjà une de ces ripostes adroites et tranchantes dont elle avait le secret. Une inspiration fit luire ses yeux froids, bridés par l’effort de réfléchir, mais comme elle ouvrait la bouche, je lui tournai le dos et jetai en me dirigeant vers le couloir :

« Je fous le camp. »

Renée cria, courut derrière moi et cria encore et sanglota. Rien n’y fit, rien n’aurait pu me retenir. Je repartais pour Bucarest, je recommençais ma vie. Dehors, ce fut sans hésiter et presque sans y penser que je montai l’avenue Junot. Il venait de pleuvoir, la rue et les lumières étaient encore mouillées. Un homme pauvre et

 

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frileux, qui avait aux lèvres un bout de cigarette éteint, me demanda du feu. Comme je passais sans m’arrêter, il constata d’une voix morne : « C’est bien ça. Même quand ça ne leur coûte rien. »

En entrant au Junot, je vis la Sarrazine. Elle était seule, à l’autre bout de la salle, elle lisait un journal en remuant son café. Au bruit de mes pas, elle leva les yeux et se remit à lire aussitôt. Je pris place à une table faisant vis-à-vis à la sienne. Je la regardais, étreint par un regret douloureux et par je ne sais quel espoir insensé. Son visage penché, que je voyais comme d’en haut, me parut illuminé par une joie profonde. Plusieurs fois, sans lever la tête de son journal, elle regarda vers la porte et ses yeux noirs reflétaient l’inquiétude de l’attente. Je me disais : « C’est moi qu’elle attend. C’est à moi qu’elle pense. » En la regardant, j’apercevais dans la glace, par-dessus son épaule, mon visage. Je m’efforçais de ne voir que le sien et j’attendais encore un miracle. La Sarrazine plia son journal et leva la tête. Son regard, en faisant le tour de la salle, se posa sur moi une seconde, comme sur un objet, sans me

 

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voir. J’eus la sensation d’être enterré vivant, d’agoniser sous un poids écrasant sans pouvoir manifester ma présence. Je réussis à quitter ma place et je me dirigeai de son côté. Croyant avoir affaire à un indiscret, elle eut un froncement de sourcil.

« Madame, murmurai-je, je vous demande pardon. La Sarrazine ? »

Surprise et surtout inquiète, elle répondit par un signe de tête. J’étais venu à elle sans savoir ce que je lui dirais et la situation m’imposait de prononcer des paroles qui allaient contre toutes mes espérances. Ce fut malgré moi que je poursuivis :

« Mon ami Roland Colbert m’a chargé de l’excuser auprès de vous. Il a été obligé de quitter la France précipitamment et pour ne pas revenir avant longtemps. Il a bien voulu me confier qu’il était très malheureux de n’avoir pas pu vous le dire lui-même. Il n’avait, je crois, ni votre nom, ni votre adresse. »

La Sarrazine avait un visage bouleversé et baissait les yeux pour cacher son trouble. Je

 

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sentais qu’il s’agissait pour elle non pas d’une simple déception, mais d’un vrai chagrin. Contrariée de l’avoir laissé paraître, elle se ressaisit et me regarda avec quelque curiosité, voulant voir la tête de l’homme qu’avait choisi pour confident celui qu’elle aimait. Son visage resta froid et je crois qu’elle fut déçue. La tentation m’effleura de lui dire que j’avais perdu mon vrai visage et que j’étais la triste victime d’une incroyable métamorphose, mais une telle confidence ne pouvait que me rendre ridicule. Je me contentai de proposer humblement :

« Si vous voulez, quand j’aurai des nouvelles, je pourrai vous le faire savoir. »

La Sarrazine ne répondit pas et laissa passer un silence significatif. Après un coup d’œil à sa montre, elle renversa légèrement le buste en arrière et, avec un sourire de courtoisie, me remercia de m’être dérangé. C’était fini.

Je regagnai ma table et payai ma consommation sans m’asseoir. À la porte, je ne pus m’empêcher de tourner la tête. Un coude sur la table, et le menton portant sur le revers de sa

 

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main allongée, elle regardait droit devant elle en soufflant la fumée d’une cigarette. Je m’attardai quelques secondes, espérant encore qu’elle me rappellerait afin de pouvoir parler de lui, mais elle ne fit pas attention à moi.

La pluie s’était remise à tomber, une grosse pluie serrée et claquante qui éclatait en touchant l’asphalte. L’homme qui m’avait demandé du feu dans l’avenue s’était réfugié sur la terrasse déserte du Junot où je m’abritai moi-même. Il ne parut pas reconnaître en moi le passant trop pressé et dit d’une voix prudente : « C’est bien un temps de saison. » Nous échangeâmes quelques propos et, avant de m’éloigner, je lui donnai des cigarettes et une boîte d’allumettes qu’il accepta avec un vif plaisir. Pensant que je le prenais pour un clochard, ce qu’il était presque sûrement, il eut la délicatesse de me rassurer.

« Je ne suis pas du quartier, dit-il. J’habiterais plutôt du côté de Bercy. Bien souvent, on se trouve loin de chez soi, on ne sait seulement pas pourquoi. On va et on vient, n’est-ce pas. Et, finalement, on se trouve loin de chez soi. »

 

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Il pleuvait avec moins de violence. Je relevai le col de mon pardessus et descendis l’avenue Junot en courant. Je rentrai chez moi sans avoir besoin de réfléchir plus que je n’avais fait en allant rejoindre la Sarrazine. La vie d’aventures dans laquelle je m’étais lancé un quart d’heure auparavant finissait d’elle-même. La pluie n’y était pour rien. Le dénouement, survenu en dehors de ma volonté, m’imposait de rentrer à la maison et je rentrais docilement comme un homme qui n’a plus autre chose à faire. En ouvrant la porte, je vis Renée qui se tenait comme tout à l’heure à l’autre bout du couloir. Elle avait échangé son déshabillé de satin blanc contre un peignoir de pilou. Au lieu d’aller à elle, j’entrai dans la chambre des enfants. Ils dormaient tous les deux. Toinette était couchée avec sa poupée qui tenait dans le petit lit une place importante. D’habitude, on la lui ôtait lorsqu’elle était endormie. Ce soir, on avait oublié. De Lucien, je n’aperçus qu’une touffe de cheveux ébouriffés qui émergeaient d’entre les draps. Je restai un moment à les regarder et à écouter leurs souffles. Il me semblait que la vie reprît en moi une

 

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cadence normale et j’éprouvais enfin une joie sans mélange d’avoir retrouvé le visage qui me permettrait demain d’embrasser mes enfants. Je souris avec une pitié indulgente en songeant que tout à l’heure, j’étais parti pour vivre ma vie.

En quittant la chambre, je trouvai Renée dans le couloir, adossée à la porte d’entrée. Elle croyait que je n’étais revenu que pour un adieu aux enfants. Son visage était résolu, son regard droit.

« Raoul, dit-elle, il faut que tu m’écoutes. Je ne te demanderai pas de rester, rassure-toi, mais j’ai à te faire un aveu. »

Moi, j’étais ennuyé, presque désemparé. Comment accueillir son aveu ? Je fis un geste de protestation.

« Tout à l’heure, poursuivit-elle, tu es parti après m’avoir fait des reproches injustes. Tu t’es mis dans ton tort. Qu’un homme soit agacé par sa femme et par des défauts qu’il lui a toujours connus, ce n’est pas une raison de la quitter. En agissant ainsi, tu aurais un vilain rôle. Mais tu as une raison de partir, une vraie raison, et j’ai voulu

 

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que tu le saches pour le repos de ta conscience et de la mienne aussi. Je t’ai trompé. Pendant ton absence, j’ai eu un amant.

– Je le sais. »

Renée en resta interloquée. La situation me parut divertissante et j’eus un sourire qu’elle crut sans doute être d’amertume et qui n’était que de bonne humeur. Je me composai un visage grave, et autant qu’il m’est donné, olympien.

« Bien sûr que je le sais. Penses-tu que tu puisses me cacher seulement une minute une chose comme celle-là ? Je l’ai vu en arrivant, à ton regard, à ton attitude. Je l’ai compris à chacune de tes paroles. Les femmes ont beaucoup d’illusions sur leur pouvoir de dissimuler. En réalité, leur habileté consiste surtout à dorer la pilule, et un homme qui ne prend pas son parti d’être trompé sait toujours à quoi s’en tenir. Pour moi, j’étais fixé avant même de t’avoir revue. Quand je t’ai téléphoné de Bucarest pour la dernière fois, c’était vendredi dernier, j’ai compris à un changement dans ta voix et dans ta façon de parler, ce qui était arrivé. »

 

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Ma femme me regardait avec ébahissement et, sans aucun doute, me voyait sous un jour nouveau.

« On a toujours tort de mépriser son mari. Dès qu’on méprise quelqu’un, on cesse de le comprendre et on se met à sa merci. Je l’ai bien vu tout à l’heure. Tu croyais pouvoir me traiter avec une sorte de supériorité désinvolte et chacune de tes paroles et de tes attitudes était un aveu devant lequel tu hésiterais même à présent. J’ai appris sur ton aventure plus de choses que tu n’en connais peut-être toi-même, ma pauvre enfant, et je ne crois pas exagérer en disant que tes aveux, en admettant qu’ils soient sincères, ne me révéleraient rien. Du reste, tu ne dis pas toute la vérité quand tu me dis : ‶J’ai eu un amant″, il faudrait dire : ‶J’ai un amant.″ »

Renée protesta que tout était fini, protesta sincèrement, mais d’un ton qui manquait d’assurance.

« Si vraiment tout est fini entre vous, dis-je, il n’y a pas plus d’un quart d’heure. Je parierais que ton amant n’est même pas informé de ta décision

 

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de rompre. Ce qui est sûr, c’est que l’homme que tu attendais ce soir, ce n’était pas moi. Et ce rendez-vous, tu n’avais pas craint de le donner ici, sans égard à la présence des enfants. Peut-être même le connaissent-ils, cet individu, et as-tu fait d’eux des complices. Ah ! nom de Dieu, si je le savais. »

J’étais tout de bon en colère. Renée secoua la tête et se mit à pleurer. La voyant ainsi humiliée et misérable, je pensais avec orgueil aux années pendant lesquelles j’avais constamment tremblé de lui déplaire ou de ne pas être d’accord avec elle. Je lui tendis mon mouchoir, le chagrin la faisant renifler, et je la poussai devant moi.

« Ne restons pas là. Quelqu’un peut passer sur le palier et nous entendre. »

Morveuse et sanglotante, Renée marchait en traînant les pieds. Moi, fier et terrible comme un justicier, je faisais semblant d’être un peu enrhumé et je toussais des grands coups qui faisaient peur. Je l’invitai à s’asseoir dans le fauteuil où tout à l’heure elle jouait avec sa mule de cuir blanc, loin maintenant les mules et le

 

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déshabillé de satin, dans quel fond de tiroir. Elle s’y installa dans le pilou et dans les larmes, moi en face au bord du lit. Il me restait à dire. Je dis encore une fois : ‶Nom de Dieu″, pour servir de rappel et de transition, et puis :

« C’est incroyable. En venir là, toi, la mère de mes enfants. Et ce n’est peut-être pas le pire. Je pense à la comédie que tu t’es mise à jouer à mon arrivée. Pauvre malheureuse pitoyable créature. Oh ! ce n’est pas le mensonge en lui-même qui me révolte. Quand au lieu de l’amant qu’on attend chez soi, chez ses enfants, on voit surgir son mari, il faut bien mentir. Ce qui m’a déchiré et que je n’oublierai plus, c’est de t’avoir vue, toi honnête autrefois et si franche, mentir avec allégresse, avec délectation, c’est ça, délectation. Je t’ai vue ivre du plaisir de te dégrader, de te salir. Ah ! pauvre femme, qui n’es plus capable de comprendre ce que j’ai pu souffrir au spectacle de ce, de ce, enfin quoi, au spectacle. »

Dans les sanglots, Renée se mit à hoqueter, balbutier et bégayer ; Raoul, pardon, été ignoble, plus jamais, Raoul, pardon.

 

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Moi, Raoul, je me levai et arpentai la chambre à grandes enjambées pensives en me grattouillant la tête ou me la soutenant du poing sous le menton, cette tête qui allait prendre une décision si grave. Le silence ne me faisait pas peur. Je le laissais durer, s’éterniser. Enfin :

« Pour les enfants, dis-je, soit. Je veux bien consentir à un semblant de vie commune. Nous serons devant eux comme si rien ne s’était passé. Du moins je ferai ce que je pourrai. Bien entendu, il n’est pas question que nous couchions ensemble jamais. »

J’hésite à dire la suite qui m’est venue par une inspiration soudaine. Si j’y réussis, j’aurai accompli une action étonnante, un prodige auprès duquel ma métamorphose ne sera plus rien. Je me jette à l’eau, je dis :

« Les jours où il m’arrivera de coucher à la maison, comme ce soir, je coucherai dans la chambre à damiers. »

J’ai parlé en haussant la voix, mais en tournant le dos à ma femme. J’ose me retourner. Elle me regarde avec une admiration respectueuse et

 

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dévote. Je suis le maître. J’arpente la chambre encore une fois à grands pas. Je m’arrête pour dire à ma femme : « Je suis fatigué.

– Je vais te préparer ton lit », dit ma femme d’une petite voix docile et soupirante qui supplie un rien. Elle se lève, empressée et disparaît dans le couloir après un coup d’œil timide de mon côté. Je suis tout de même un type formidable. Je vais me regarder dans la glace et me réconcilier définitivement avec ma bonne tête de Cérusier.

 

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