La belle image
Chapitre VI
En m’éveillant dans mon nouveau logis, mon premier soin fut d’aller au miroir. Je me vis la même tête que la veille au soir. Dehors, temps maussade, accès de pluie fine alternant avec des coups de vent froid. Je mis plusieurs fois le nez à la fenêtre sans découvrir personne des miens sur le balcon du quatrième. En expédiant ma toilette, je refis, au sujet de ma métamorphose, la plupart des réflexions auxquelles je m’étais déjà livré et me trouvai au seuil d’une longue journée difficile à meubler. N’ayant aucun moyen de provoquer les rencontres avec ma femme, et obligé de m’en remettre au hasard, je ne pouvais trouver là une occupation. En attendant les circonstances heureuses qui nous rapprocheraient, si toutefois elles devaient se produire, Renée était pour moi aussi lointaine que si j’eusse été réellement en voyage. Ce que j’imaginais de la vie quotidienne à l’appartement du quatrième, j’aurais pu le faire
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aussi bien de Bucarest. Il arriva même qu’au bout d’un instant, l’idée de ce voisinage inutile devint quelque chose de lassant et presque ennuyeux, à la façon d’un problème récréatif qu’on a trituré longtemps sans avoir entrevu la moindre solution. L’image de la Sarrazine que j’avais écartée plusieurs fois depuis mon réveil revenait avec une présence insistante et je finis par l’accueillir. Les reproches que je m’étais faits la veille à son sujet me paraissaient beaucoup moins fondés. Dans ma solitude inhumaine d’homme invisible, l’amour d’une femme devenait à mes yeux un droit autant qu’une nécessité. J’ai dit, je crois bon de le rappeler, que je m’étais toujours montré attentif à mes devoirs d’homme, et malhabile aux compromis avec ma conscience. Au seul début de ces confessions, on pourrait juger ces dispositions bien superficielles. Au contraire. J’étais cet homme, d’une espèce robuste, heureusement très ordinaire, né pour le travail, le dévouement, l’amitié, les coups de sang patriotiques, l’obéissance, le mariage, et que la double anarchie de l’oisiveté et du célibat livrait tout d’un coup à ses mauvais démons. Surtout
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l’anarchie du célibat. Il faut avoir été dans ma situation, c’est-à-dire délivré des liens du mariage sans cesser d’en éprouver la réalité, pour comprendre tout ce que lui doit un homme. Le despotisme de son épouse, qui le canalise, lui impose des œillères, bride ses défauts aimables ou inutiles, le harcèle au milieu de ses rêveries dangereuses et lui permet ainsi de s’accomplir dans l’art de gagner de l’argent, est un bienfait irremplaçable. Je m’étais souvent demandé pourquoi j’avais épousé Renée. Elle était jolie, mais il y en a cent mille, elle n’était pas riche. En dehors de quelques surprises qui coïncident rarement avec l’idée de fonder un foyer, on ne devient amoureux, passé vingt-cinq ans, que lorsqu’on le veut bien. Cela ne compromet pas la dignité du mariage. Le choix, qui a une importance fondamentale, implique une liberté de jugement que la passion ne favorise guère. Dans mon nouvel appartement de célibataire, je comprenais, sans avoir besoin d’y réfléchir, que j’avais épousé pour remettre une part de ma vie, celle toujours incertaine, muable, rêveuse, brouillonne, généreuse, en proie aux démons qui
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poussent le fils de famille à s’inscrire aux partis de désordre et les vieux garçons à se lever à minuit pour aller rôder par les rues. Profitant d’un sentiment qu’elle m’avait inspiré, j’avais choisi Renée pour lui remettre les clés de l’armoire aux surprises et maintenant que ma métamorphose remettait tout en question, je songeais à la Sarrazine pour lui donner ces clés que je m’effrayais de retrouver en ma possession. Ce que j’avais aperçu la veille de son caractère despotique m’y incitait vivement.
J’étais habillé et prêt à sortir à huit heures et demie, heure à laquelle je quittais ordinairement mon domicile pour me rendre au bureau. Quoique n’ayant pas pris mon café habituel, je n’étais pas pressé de descendre dans la rue où je n’avais que faire. J’explorai encore une fois les trois pièces de l’appartement pour en découvrir les ressources. Les livres y étaient rares. Dans le salon-boudoir, les œuvres du P. Massillon et l’Histoire de France en douze tomes par le R. P. Daniel, le tout en veau, occupaient un rayon d’étagère, pour l’œil. J’espérais un roman de Dumas dans un placard, mais rien. Avisant alors
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le téléphone, je m’assurai qu’il fonctionnait et l’idée me vint de téléphoner à Renée. Après quelques exercices vocaux, je fis le numéro.
« Allô », dit Renée, et moi avec une petite voix de tête :
« Montmartre trente-deux ? on vous parle. » Un silence, je comptai jusqu’à vingt, et repris avec ma vraie voix, un peu assourdie :
« Allô, Renée ? Ici Raoul. Je te téléphone de Bucarest. Voyage excellent. Allô. Je t’entends mal.
– Je suis contente, mon chéri. J’étais inquiète. Ce voyage en avion. Tu n’as pas été malade ?
– Pas une seconde, chérie. Et la promenade en bagnole ?
– Je m’en serais passée. L’oncle Antonin m’a téléphoné ce matin à 6 heures. Pour me parler de toi et de je ne sais quel changement qui pourrait se produire en toi, pendant ton voyage. Je n’y ai rien compris.
– Pauvre homme. Je ne voulais pas te le dire, mais à plusieurs reprises, j’ai remarqué qu’il
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perdait la tête. S’il t’ennuie, envoie-le promener. Et les enfants, ça va ?
– Oui. Cet après-midi, j’ai l’intention de les conduire au muséum. Si tu savais, ici, comme c’est vide depuis ton départ. Mon chéri, je crois que nous parlons depuis un bon moment. De Bucarest, les minutes coûtent cher. Soyons raisonnables.
– Tu as raison. Au revoir, chérie. Je t’écrirai. »
Ce souci de la valeur du temps, alors qu’elle aurait dû être toute à son émotion, me parut un peu mesquin, mais me fut profitable. Je me sentis rappelé à l’ordre, repris en main, et capable de me concentrer sur les problèmes pratiques que posait ma métamorphose. Je me fis honte d’avoir redouté l’ennui d’une journée trop longue. N’avais-je pas mieux à faire que de m’occuper des femmes, fût-ce de la mienne ? Les quarante mille francs que j’avais pris la veille, les soixante et quelques d’économies dont Renée pouvait disposer ne seraient pas éternels et la famille allait désormais vivre à doubles frais ou presque. Il me fallait donc travailler à me faire une
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nouvelle situation, sans perdre une minute. Les minutes coûtent cher. Je descendis au Rêve, avalai un café sur le zinc, comme un homme pressé, et pris l’autobus. Durant le trajet, je trouvai une situation. Simple comme l’œuf : je n’avais qu’à me présenter à ma secrétaire avec un mot de recommandation de ma propre main.
Vers 11 heures, je me rendis à mon bureau. Lucienne était en conversation avec un client et Mme Lagorge me fit faire antichambre. L’attente était mélancolique. Je me faisais l’effet d’un colonel rengageant comme un simple soldat. Mme Lagorge, qu’en raison de sa maigreur, j’appelais parfois la gorge sèche, m’adressa à plusieurs reprises, par l’ouverture de son guichet, un sourire assez familier qu’elle devait réserver, j’en eus l’impression, aux solliciteurs les plus recommandables. Au bout d’une demi-heure, je fus introduit dans mon bureau. Lucienne était bien telle que je l’avais vue la veille, mais avec un visage plus heureux, un regard plus clair, sans doute parce qu’elle était allégée, aussi cher que lui fût le patron, de ne l’avoir plus sur le dos. Je me présentai et lui tendis la lettre que je venais de
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rédiger dans un bureau de poste. Elle me fit asseoir et après en avoir pris connaissance, s’assit en face de moi, dans le fauteuil directorial.
« J’ai rencontré mon ami, M. Cérusier, hier soir au Bourget où je venais accompagner un parent. Nous avons causé et je lui ai confié l’embarras où je me trouve actuellement.
– Oui, et vous avez le désir de travailler pour le compte de M. Cérusier. Dans quelle partie ?
– M. Cérusier m’a conseillé la vente des métaux et, accessoirement, la publicité.
– Il vaudrait sans doute mieux vous en tenir à une seule chose, du moins au début. Vous avez, naturellement une idée au moins approximative de ce qu’est le travail. Puis-je vous demander ce que vous avez fait jusqu’ici ? »
Je répondis que je m’étais occupé de vente de textiles. Lucienne m’écoutait d’un air froid, les yeux baissés, en jouant avec mon coupe-papier. À son attitude, je devinais sa volonté arrêtée de me liquider et de rattraper ce qu’elle considérait évidemment, de la part de son patron, comme un
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regrettable entraînement du cœur à l’égard d’un vague camarade. Ma tête de joli garçon lui inspirait peu de confiance. Elle m’avait souvent entendu dire que, seules, les natures très douées peuvent se partager entre le travail et les femmes.
En outre, elle pensait avec raison qu’un homme d’une activité nulle ou médiocre serait nuisible à nos affaires et que, trop débrouillard, il risquait un jour de nous quitter en nous dérobant une partie de la clientèle. En effet, à cette échelle modeste, mon affaire de métaux n’était intéressante qu’à la condition de rester entre les mains d’un seul.
« En somme, dit Lucienne en me regardant, rien ne vous a préparé spécialement au genre de travail qui se fait ici. Je crains qu’au cours d’une conversation trop courte, M. Cérusier n’ait pas eu le temps de vous renseigner suffisamment, ni de se renseigner lui-même sur vos moyens. »
Je voulus protester. La voix de Lucienne se fit plus dure.
« Vous semblez croire qu’il s’agit de faire une besogne de commis voyageur. C’est tout autre
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chose. On ne vend pas des tonnes de métaux comme on vend l’article de Paris. Il faut avoir des relations, connaître certains milieux. C’est un travail qui exige, avant d’être productif, une longue préparation. En supposant que vous ayez quelques aptitudes et beaucoup de persévérance, il vous faudra attendre six mois et plus, vos premiers gains. »
Elle fit une pause pour juger de l’effet de ses paroles. J’admirais sa lucidité et surtout son acharnement à défendre mes intérêts. Je répondis malgré moi, avec un secret enthousiasme :
« Évidemment. »
De me voir désarmé à si peu d’efforts, elle eut un regard de commisération, mais n’en décida pas moins de m’achever.
« En outre, reprit-elle, le taux des commissions que vous aurez chez nous sera certainement très inférieur à ce que vous attendez, à ce qu’il pourrait être dans une maison plus importante que la nôtre. En mettant les choses au mieux, vous ne pouvez pas espérer en vivre. Si vous avez vraiment le désir d’entrer
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dans cette voie-là, il vaudrait beaucoup mieux travailler pour le compte d’une entreprise dont les moyens seraient moins réduits. Je puis d’ailleurs vous aider dans ce sens. Je puis même le faire tout de suite. Voulez-vous ? Je vais demander pour vous un rendez-vous avec le sous-directeur de la Stube. »
Déjà, elle tendait la main vers le téléphone. Logiquement, j’aurais dû m’incliner, car je souscrivais à part moi à toutes ses raisons et je n’en avais point de valable à lui opposer, mais il fallait bien opérer un redressement. Je le fis d’une manière sèche, car j’étais humilié du peu de cas qu’elle faisait de ma lettre. Je l’arrêtai d’un geste et répondis :
« Je suis encore trop jeune dans cette maison pour apprécier vos arguments à leur valeur, mais j’ai promis mon concours à M. Cérusier. C’est, je crois, ce dont il vous informe dans sa lettre.
– Bien, dit Lucienne sans ciller. Quand vous mettez-vous au travail ?
– Aujourd’hui même.
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– Je vais donc vous donner quelques indications utiles. Ce ne sera pas long. »
Sur une feuille de papier, elle écrivit les noms des maisons d’importation dont j’aurais à vendre la marchandise, les prix de vente limites pour chaque catégorie et quelques autres renseignements d’ordre secondaire. Le tout ne faisait guère plus d’une demi-page.
« Voilà, dit-elle en me tendant la feuille. Maintenant, vous pouvez travailler. »
Elle se leva. Je restai assis.
« Pardonnez-moi, dis-je, mais j’aurais besoin aussi d’être renseigné sur la clientèle.
– Les clients déjà acquis ne peuvent pas être de votre ressort. Ce serait un revenu vraiment trop facile.
– Ne les connaissant pas, je risque d’aller les trouver sans savoir qu’ils sont déjà clients.
– J’en doute, fit Lucienne d’un ton ironique. Mais vous n’aurez qu’à me faire part de vos projets. Je vous renseignerai. »
De l’autre côté de la table, elle eut un
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mouvement du corps vers la porte. Je ne bougeai pas.
« Mademoiselle, puis-je savoir, pour le cas où l’un de mes futurs clients vous demanderait des renseignements sur mon compte, si vous êtes disposée à lui en fournir d’honorables ? »
J’étais stupide. Ayant sur elle l’avantage de connaître l’envers des cartes, j’aurais dû rire en moi-même de l’accueil peu aimable qui m’était fait. Mais j’entrais si bien dans mon nouveau personnage que l’attitude hostile de Lucienne me peinait et m’irritait.
« Je ne comprends pas cette question, dit Lucienne en rougissant légèrement.
– Il ne semble pas que les amis de M. Cérusier vous inspirent beaucoup de confiance, ajoutai-je en ricanant. J’avoue qu’il m’avait laissé espérer un accueil plus chaleureux.
– Je ne suis que sa secrétaire. Ce n’est pas à moi à réchauffer votre vocation. »
Le regard dont elle me toisa en prononçant ces paroles me mit hors de moi. Je ne distinguais plus
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bien nettement ma véritable individualité. La misère de ma métamorphose et celle du personnage que je jouais se mêlaient dans mon esprit et cette confusion à moitié volontaire avait fait naître en moi le sentiment douloureux et violent d’être un réprouvé. Sans doute le regret de ne pouvoir me faire connaître de cette belle fille que j’aimais y fut-il aussi pour quelque chose. Lucienne, avec dignité, faisait le tour de la table à pas lents, le regard fixé sur la porte pour me signifier que l’entretien était rompu. Le sang aux joues, peut-être aux yeux, je me dressai devant elle en grondant :
« Vous n’avez pas besoin de me le dire. Non, ce n’est pas à vous à réchauffer la vocation d’un homme malheureux qui a tout perdu et n’a plus rien à espérer de la vie. Vous avez raison, ne donnez pas vos sympathies à un malheureux, à un misérable. Il n’y a rien à y gagner. Écartez-le de votre route par tous les moyens et si, par hasard, il lui reste une chance, une pauvre chance, faites de votre mieux pour la lui ôter. Poussez-le au désespoir. Dites-lui, tu as perdu ta femme, tes enfants, la fortune, tu es sans argent, sans métier,
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eh bien crève, et pas un verre d’eau, pas un os, tu vaux moins qu’un chien, crève, crève, à la voirie, tu n’es plus rien, plus rien. »
Les mots me raclaient la gorge, je m’étranglais. Des larmes jaillirent de mes yeux. Je me détournai et m’en fus à la fenêtre où je pleurai à gros sanglots qui me secouaient tout le corps et s’achevaient parfois en une plainte. Quand j’étais enfant, j’ai entendu pleurer de cette façon-là sur un mort qu’on enlevait de la maison. Cela dura plusieurs minutes. Il me semblait que mes larmes ne tariraient jamais. J’en éprouvais du reste un certain bien-être, une sorte d’amélioration de mon équilibre, comme si un pareil désespoir eût été une manifestation à la mesure de mon incroyable aventure. Cependant, Lucienne s’était approchée de la fenêtre en silence et se tenait derrière moi. Je l’entendis murmurer :
« J’ai eu tort. Je vous demande pardon. »
Je ne répondis pas tout de suite. Il me fallait encore laisser crever deux ou trois sanglots.
« J’ai eu tort, répéta-t-elle. Vraiment, je m’en
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veux.
– Non, c’est moi qui suis stupide, répondis-je sans tourner la tête. Vous avez fait ce que vous deviez.
– Je ne devais pas vous décourager comme je l’ai fait. Je suis sans excuse. »
Nous échangeâmes ainsi quelques protestations, moi reniflant et lui tournant le dos. J’étais honteux d’un accès de désespoir où entrait une bonne part de comédie. Je fis une brusque volte-face et, traversant le bureau à grands pas, je gagnai la porte.
« Je regrette de vous avoir donné ce spectacle. Vous direz à M. Cérusier que j’ai renoncé à notre projet.
– Je vous en prie, dit Lucienne qui m’avait suivi. Soyez généreux, oubliez ce qui s’est passé. Je ne me pardonnerais pas de vous avoir mal reçu et M. Cérusier ne me le pardonnerait pas non plus. »
Elle m’avait rejoint à la porte. Ses bons yeux honnêtes étaient humides de regret, de tendresse.
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Je baissai la tête, comme si j’hésitais.
« Revenez cet après-midi ou demain. Je vous donnerai des indications plus détaillées qui vous faciliteront la tâche. Il y a un mécanisme de notre affaire qu’il est indispensable de connaître. Vous voyez, ajouta-t-elle en souriant, je ne peux pas reconnaître mes torts plus franchement.
– Si au moins j’étais sûr que vous ayez eu tort, murmurai-je. Enfin, nous verrons. Puisque vous me le proposez de si bonne grâce, je reviendrai, mais je reviendrai quand j’aurai enlevé au moins une affaire. »
Nous nous séparâmes sur une poignée de main émue dans laquelle Lucienne mit un élan presque maternel. Il était environ midi. Je déjeunai dans un restaurant des environs où je prenais parfois mes repas, lorsque le temps me manquait de monter à Montmartre. Il y avait toujours affluence, en majeure partie des gens d’affaires du quartier, qui avaient là des habitudes plus ou moins régulières. J’avais fini par en connaître un certain nombre et je n’entrais jamais sans échanger quelques saluts. Je m’assis à une petite
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table, ayant pour voisin le plus proche un certain Couesnon avec lequel j’avais entretenu des relations d’affaires l’année précédente. Il me regarda passer sans me voir. Tout en mangeant de fort bon appétit, je songeais avec une espèce d’effroi à la grande scène que je venais de jouer dans mon bureau. Ce qui m’effrayait, ce n’était pas tant ma crise de larmes que l’habileté féminine avec laquelle j’avais manœuvré Lucienne. Sans le vouloir très précisément, j’avais joué un jeu louche, de femme rouée et coquette, celui qui consiste à étaler sa désarmante faiblesse, rendue plus touchante encore par de jolis yeux, et à gagner en protégée un cœur viril. Alors que j’aurais dû être gêné par la nécessité de recourir à une première supercherie, je l’avais compliquée d’une autre, en fin de compte superflue et d’un caractère suspect. Et je me demandais à quel besoin nouveau répondaient cette duplicité et ce comportement assez bassement féminin dans le mensonge. Jusqu’alors, je m’étais toujours montré un mâle un peu lourd, conscient de ma dignité d’homme, et l’idée me fût-elle venue, même dans un cas
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pressant, d’employer ces détours qui m’avaient si bien réussi avec Lucienne, je l’aurais écartée avec dégoût, exposé bien plutôt à tenir le rôle de dupe. Pourtant, ma métamorphose n’était qu’extérieure. J’avais, pour m’en assurer des repères assez probants. Il me suffisait de passer en revue mes sympathies, mes goûts, mes aversions ; qu’il s’agît d’hommes, de femmes, de politique, de lectures ou de cuisine, rien n’avait bougé. Il fallait donc croire que cette disposition si peu conforme à mon caractère viril existait avant ma métamorphose, tout en restant secrète pour moi-même. Mon nouveau visage ou, si l’on veut, la conscience que j’en avais pris, éveillait soudain cette harmonique enfouie, étouffée, durant toute ma vie d’homme, par des tendances plus autorisées qui avaient su trouver leur chemin d’expression. En somme, ce qui venait de se passer confirmait mon pressentiment de la veille. Entre le visage d’un être et sa vie intérieure, il existait réellement certains accords et des réactions, des reflets de l’un sur l’autre. Ces réflexions me faisaient craindre l’avenir. Lorsque mes traits me seraient plus familiers, jusqu’où
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n’irais-je pas dans la voie regrettable où je m’étais engagé tout à l’heure, à quelle abjection, peut-être ? À la dérobée, j’examinai la tête de mon voisin Couesnon, une grosse face osseuse, la mâchoire puissante, piquée de poils roux échappés au rasoir, une gueule de mâtin avec des yeux de renard et un nez petit, gourmand. Pour l’avoir fréquenté, je le savais brutal, avide, rusé, dépourvu de tout scrupule, mais non pas foncièrement méchant. Je me rappelais l’avoir vu dans des moments d’abandon mélancolique qui l’inclinait à une sorte de générosité honteuse, comme si son cœur se fût lassé d’être en accord avec sa face de brute. En le regardant manger, tandis qu’il rudoyait un garçon d’une voix rogue, j’essayais de lui modeler un autre visage qui eût libéré un être meilleur, enténébré et sommeillant dans les limbes de sa conscience.
Au sortir du restaurant, pour chercher le réconfort d’une voix amie, j’allai téléphoner à l’oncle Antonin.
« Allô, dit la voix de l’oncle, c’est toi, Raoul ?
– Oui, mais vous avez déjà oublié mes
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recommandations. Je vous répète que je m’appelle Roland Colbert.
– C’est ça, Laurent Gilbert. Je ne l’avais pas oublié, mais je pensais qu’au téléphone, c’était sans importance. Mon petit, je suis content de pouvoir te parler. J’ai une grande nouvelle à t’apprendre. Ce matin, j’ai téléphoné à ta femme.
– Oui, je le sais. Elle me l’a dit.
– Elle te l’a dit !
– Je lui ai téléphoné comme si j’appelais de Bucarest.
– Ça, par exemple, murmura l’oncle, comme idée, c’est magnifique. Je n’y aurais pas pensé, moi.
– Une idée qui n’arrange rien. Mais, dites-moi, oncle, j’ai quelque chose à vous demander de très important. Réfléchissez avant de me répondre. Voilà. Quelle impression vous a faite ma nouvelle tête ?
– Excellente, répondit l’oncle sans réfléchir seulement une seconde. Tu as l’air d’un charmant garçon, mais je te trouve aussi une physionomie,
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je ne sais pas comment te dire au juste. Tiens, avec ta tête de maintenant et tel que je te connais au fond, tu me rappelles ma voiture au printemps dernier, quand je l’avais équipée avec un moteur de six cylindres. Je ne sais pas si tu la revois, élégante comme pas une, mais frêle, légère. On n’aurait jamais pensé qu’elle pouvait supporter un moteur aussi puissant. Et le fait est qu’un beau jour, tout a sauté. Je ne sais pas si je t’ai raconté. C’était sur la route d’Orléans...
– Je sais, vous m’avez raconté. Et, maintenant, je suis fixé sur votre impression. À part ça ?
– Rien de nouveau. Mais si. J’avais commencé tout à l’heure. Une idée étonnante. Mon petit Raoul, je veux dire mon petit Gontran, je suis sûr que tu vas en bâiller. Ça m’est venu ce matin à six heures, tout d’un coup. Je pensais à toi et j’ai réfléchi que dans ton affaire, ce qui surprend le plus, c’est que tu aies changé de tête instantanément. C’est ça qui peut paraître incroyable à Renée. Mais si, au contraire, la transformation s’est opérée lentement, par exemple pendant les trois ou quatre semaines de
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ton voyage à Bucarest, elle est beaucoup plus facile à admettre. »
Quelques secondes, je me laisse séduire par la logique de l’oncle Antonin, puis je hausse les épaules. La notion de mesure ne s’applique pas au prodige. C’est une question d’essence. Si au lieu d’être totale, la métamorphose n’avait affecté que le haut de mon visage, elle n’en serait pas moins prodigieuse et il n’importe pas davantage qu’elle se soit accomplie en un mois ou en une minute.
« J’ai donc téléphoné à Renée, poursuivit l’oncle, pour la préparer à l’idée qu’elle te trouverait changé à ton retour de voyage. Je n’ai pas besoin de te dire, que, pour une première fois, j’y suis allé très doucement.
– Je m’en doute. Vous ne craignez pas que Renée soit surprise de votre don de double vue ?
– C’est que je me garde bien de lui prédire quoi que ce soit. Je lui suggère les choses, voilà tout. » Et l’oncle ajouta avec un contentement manifeste :
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« Sans avoir l’air de rien, naturellement. »
Je balançais si je le décourageais de pousser son entreprise. Inquiet de mon silence, il demanda :
« Tu es content ?
– Bien sûr, oncle, bien sûr.
– Ce qui me satisfait aussi dans mon idée, c’est qu’elle te permet de renoncer à ton projet de séduire Renée. Joli garçon comme tu es maintenant, tu aurais été capable de réussir et pour cette pauvre petite, c’était tout de même attristant, et pour toi aussi. Alors, tu me donnes carte blanche, c’est entendu ? »
Pauvre homme, il n’a même pas réfléchi que je suis le voisin de ma femme et qu’elle m’aura vu cent fois dans l’ascenseur pendant le temps de mon prétendu voyage. Je me garde bien de lui dire que, tout à l’heure, je me rends au muséum dans l’espoir d’y faire la connaissance de Renée.
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