La belle image
Chapitre I
L’administration accueillait le public de deux à quatre dans un bureau étroit situé à l’entresol et donnant sur une cour sombre et profonde. Au hasard, je me dirigeai vers l’un des guichets, celui du milieu, et posai une question à l’employée. Elle ne répondit pas d’abord, mais acheva une addition et en commença une autre. Impatienté, je répétai ma question, non sans me plaindre du peu d’empressement qu’on mettait à renseigner le public. L’employée, une petite femme grisonnante au visage chétif, prit encore le temps d’aller jusqu’au bout de son addition et répondit d’une voix neutre, sans hostilité :
« C’est ici. Vous avez tous les papiers ? »
Je lui tendis une liasse de papiers qu’elle étudia, sans hâte comme sans lassitude, et puis reclassa en mettant à part la demande sur papier timbré. Prévoyant que l’attente serait longue, je
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me mis à examiner ces lieux où je pénétrais pour la première fois. Côté public, l’espace était réduit et le mouvement ne devait jamais y être très important. Pour l’instant, je me trouvais seul avec un vieillard décoré, probablement fonctionnaire retraité. De l’autre côté des guichets, le bureau s’étendait en profondeur, mais bien qu’il fût à peine deux heures et demie, on distinguait mal les tables les plus éloignées qui étaient aussi les plus mal éclairées. Dans cette région d’ombre s’allumèrent les premières lampes dont les abat-jour verts mettaient sur les tables des ronds de clarté dans lesquels se mouvaient les mains des employés. De proche en proche, l’éclairage eut bientôt gagné les guichets. Enfin, côté public deux ampoules s’allumèrent au plafond et j’observai qu’elles répandaient une lumière assez chiche. À quelques pas de moi, le fonctionnaire en retraite s’appuyait sur une canne à poignée d’argent et devisait familièrement avec la préposée au guichet voisin. J’appris qu’il s’appelait M. Caracalla. Sans doute avait-il souvent affaire dans ce bureau et il en avait un peu d’orgueil, je le vis à l’air dont il me toisa et à
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sa façon affectée de rire très haut, pour mieux faire entendre qu’il était de la maison. Je lui enviais presque l’aisance avec laquelle il en usait à l’égard de son employée. La mienne, courbée sur un registre, la plume courante, semblait en effet peu disposée à entamer la conversation, bien qu’à vrai dire, son visage n’exprimât rien de plus qu’une parfaite indifférence.
Las d’examiner les lieux et les gens, je revins à des préoccupations que j’avais réservées en entrant : une affaire en suspens, que j’essayais de remettre en branle ; un coup de colère qu’avait eu ma femme l’avant-veille ; une conversation du matin même avec un professeur au sujet de mon fils qui ne mordait pas au latin. L’humeur des femmes, la culture classique, le cours des métaux, je sentis à un certain moment ces soucis se mêler dans ma tête et tourner en rond avec une lenteur écœurante. Quelque chose en moi sembla s’arrêter, qui me causa un malaise moral et puis se remit en marche presque aussitôt. Je pensais du reste à autre chose lorsque j’entendis un murmure derrière le guichet.
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L’employée me demandait :
« Vous avez apporté les photographies ?
– Certainement, dis-je. Il en faut deux, n’est-ce pas ? »
Je pris dans mon portefeuille une pochette contenant une douzaine de photos du format « identité » et j’en tendis deux à l’employée. Elle les posa sur son registre sans les regarder, atteignit un pot de colle au bord de son pupitre et, avant de les coller, y donna pourtant un coup d’œil. Je fus surpris de voir qu’elle s’y attardait comme si quelque chose de singulier retenait son attention. Une telle curiosité rompait avec l’indifférence et l’automatisme de son attitude et je n’étais pas loin de penser qu’après m’avoir infligé un temps d’épreuve, elle préparait les voies à un entretien familier qui eût fait pendant à celui du guichet voisin. Mais, levant les yeux sur moi, les baissant pour les relever encore, elle me dit avec une certaine vivacité :
« Ce n’est pas votre photographie que vous m’avez donnée là. »
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D’abord interdit, je doutai une seconde si je n’avais pas commis une erreur, mais je n’eus pas de peine à reconnaître les photos, bien que je les visse à l’envers. La réflexion de l’employée me parut donc plutôt plaisante. Je crus pouvoir en rire.
« Pensez-vous, dis-je, que le photographe m’ait tellement flatté ? »
L’employée ne sourit même pas. Elle avait lâché son pot de colle et, la bouche pincée, comparait mon visage avec les effigies. Enfin, apparemment sûre de son fait, elle esquissa le geste de me rendre les deux photos et prononça d’une voix sévère :
« Donnez-m’en d’autres. Je ne peux pas accepter des photos qui ne soient pas celles de l’intéressé. »
Je refusai de les prendre et protestai avec beaucoup de vigueur que la plaisanterie avait trop duré.
« D’autant plus que ces photos sont parfaitement ressemblantes. Je ne vois pas
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pourquoi vous vous montreriez plus difficile que ma famille qui les a vues et qui les trouve tout à fait satisfaisantes. »
Les photos à la main, elle fut un instant perplexe. L’idée me vint que cette femme ne jouissait pas de toute sa raison. Je songeai ensuite à quelque trouble singulier déformant ses impressions visuelles, et la curiosité suspendit un moment ma colère. Enfin, tournant la tête, elle appela d’une voix ajustée qui visait un point précis de la pénombre :
« Monsieur Boussenac ! je vous demande pardon, mais pouvez-vous venir une minute, s’il vous plaît ? »
La déférence du ton me fit comprendre qu’elle demandait l’arbitrage d’un supérieur. Satisfait de la tournure que prenait l’incident, je souris avec une ironie bienveillante. Cependant, au fond du bureau, entre deux ronds de lumière, une silhouette encore indécise se dégageait d’une ombre verdâtre. M. Boussenac était un petit homme replet aux yeux vifs et intelligents, à la physionomie joviale. Son aspect aurait suffi à me
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rassurer si j’avais eu la moindre inquiétude sur les suites de cette affaire. L’employée s’était levée pour lui céder sa chaise. En s’y asseyant, il interrogea d’une voix cordiale à laquelle un léger accent du Midi donnait de l’enjouement :
« Alors, madame Passavent, quelque chose qui ne marche pas ?
– Vous allez en juger, répondit Mme Passavent avec une certaine animation. Monsieur est venu au guichet faire sa demande de permis B. O. B. Il a bien fourni toutes les pièces, mais il me donne des photos qui ne sont pas les siennes.
– Mon Dieu, c’est l’avis de madame, dis-je avec un air de nonchalance que je voulais insolent. Ce n’est pas le mien. »
M. Boussenac m’invita au silence d’un geste courtois et se mit à feuilleter mon dossier.
« Voyons : Demande... je soussigné Raoul Cérusier courtier en publicité, né à... le... 1900... demeurant à Paris, rue... bon... Extrait de naissance... Certificat de vie... Certificat de bonne vie et mœurs... Attestation en bonne et due
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forme... Tout ça est complet. Passons maintenant aux photos. Où sont-elles ? »
Mme Passavent les posa devant lui. Après m’avoir examiné d’un vif coup d’œil, il les regarda et je le vis sourire. Au guichet voisin, l’employée et M. Caracalla avaient interrompu leur conversation et nous considéraient d’un air de curiosité, avec l’espérance que fait lever au cœur des oisifs le moindre événement insolite. M. Boussenac ne s’attarda pas aux photos.
« Il y a là un simple malentendu, dit-il. M. Cérusier s’est tout bonnement trompé de photos. Il ne fera aucune difficulté à le reconnaître quand il aura pris la peine de les examiner lui-même. »
M. Boussenac se rangeait donc à l’opinion de Mme Passavent. En dépit de ce qui était pour moi l’évidence, je voulus croire que je m’étais trompé. Il me semblait bien reconnaître, de l’autre côté du guichet, mes deux photos d’identité, mais le fait que je les voyais à l’envers pouvait m’abuser sur la ressemblance. M. Boussenac me les tendit avec un sourire
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affable. Au premier coup d’œil, ma certitude fut absolue.
« Ces photos sont bien les miennes, dis-je, et je ne pense même pas en avoir eu jamais d’aussi ressemblantes. »
M. Boussenac devint grave et me parla d’un ton qui n’avait plus rien d’enjoué, mais qui restait conciliant.
« Monsieur, croyez-moi, s’il s’agissait d’une ressemblance simplement contestable, nous n’aurions pas cherché la petite bête. Autant que possible, nous nous efforçons tous de faciliter les démarches du public. Mais avec la meilleure volonté du monde, nous ne pouvons accepter ces deux photos. Ce serait vous exposer vous-même à des désagréments. Non seulement, elles ne vous ressemblent pas, mais il est évident qu’elles représentent un homme d’une physionomie tout à fait différente de la vôtre. Tenez, c’est à peu près comme si j’avais la prétention de me faire passer pour Mme Passavent. »
Je ne trouvais pas le moyen de réagir contre l’absurdité de la situation, toutes les attitudes que
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j’aurais pu adopter étant nécessairement stupides. Je n’avais plus de colère, mais une inquiétude inconnue sourdait du plus profond de mon être. C’était en moi, dans ma chair, une sorte d’avertissement dont le sens m’échappa jusqu’à l’instant où je le formulai mentalement : « S’il avait raison ? si elles ne me ressemblaient plus ? » Et cette idée qui aurait dû me paraître baroque me troubla au point de me faire bégayer.
« C’est une brimade, dis-je. On cherche à me brimer. »
En même temps, je levai sur M. Boussenac un regard qui devait être éperdu et qui le toucha.
« Allons, me dit-il, à mi-voix, ne vous entêtez pas. Il n’y a aucune honte à reconnaître qu’on s’est trompé.
– Je vous donne ma parole que ces photos sont les miennes, répliquai-je avec impétuosité. C’est incompréhensible. Vous avez mal vu. Il faut que vous ayez mal vu.
– Calmez-vous, me dit alors ce brave homme. Je ne doute pas de votre bonne foi. Il arrive que
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dans un moment de fatigue ou d’énervement, une erreur persiste dans notre esprit malgré l’évidence. Nous sommes tous plus ou moins sujets à des illusions de ce genre et ce n’est jamais bien grave. Il suffit de laisser à la vérité le temps de s’imposer, de rassembler ses preuves. Puisque mon témoignage et celui de Mme Passavent ne vous suffisent pas, voulez-vous que j’appelle d’autres personnes ?
– Je vous en prie », murmurai-je.
Il appela les deux employées des guichets voisins. L’homme à la canne d’argent, se déplaçant parallèlement à la sienne, vint auprès de moi et ne craignit même pas de me bousculer légèrement. Les nouvelles venues se penchèrent chacune sur une épaule de M. Boussenac qui leur exposa l’affaire en quelques mots. Je sentis leurs regards sur moi et presque aussitôt, j’entendis la sentence qu’elles prononcèrent en même temps. Ni l’une ni l’autre ne me reconnaissaient dans la photo qu’on leur montrait. Il n’y avait rien de commun, affirmaient-elles, entre les deux visages. Pas un seul trait.
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« Vous voyez », me dit doucement M. Boussenac.
Je restai muet. Je crois me souvenir qu’à plusieurs reprises je passai la main sur mon front, comme il arrive, au cinéma et dans les romans, aux gens qui croient rêver et refusent la réalité. Soudain, tout contre moi, une voix éclata comme un clairon furieux. C’était M. Caracalla, l’homme à la canne d’argent, qui venait d’examiner la photo laissée sur le guichet.
« Vous vous fichez du monde, mon garçon ! Vous avez le toupet de prétendre que c’est votre photo ? Eh bien, vous avez de la chance d’avoir affaire à des employés patients. À leur place, moi je vous soignerais. Vous me faites l’effet d’un drôle de mirliflore, mon garçon ! »
J’eus un mouvement instinctif de menace ou de défense, qui fit reculer le bonhomme jusqu’à son guichet d’où il m’observa en grommelant je ne sais quoi de furibond. En vérité, le spectacle que je lui offris méritait son attention. Sans bien m’en rendre compte, j’avais fait un pas dans sa direction et je me trouvais devant la cloison de
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verre qui séparait, entre les guichets, le côté public du côté des employés. Un reflet passant derrière cette vitre me donna l’envie d’y chercher mon image. Mais étant donné la disposition de l’éclairage, le verre avait une transparence remarquable et ne réfléchissait presque rien. Sans souci de l’effarement des spectateurs, je me contorsionnai pour découvrir une incidence favorable, me baissant et me relevant, m’éloignant et me rapprochant. Je finis par surprendre le contour assez vague d’une tête et, épars, quelques traits du visage. Dans ces fragments de lignes et de relief, je ne reconnus rien de moi. Soudain, un employé se déplaça derrière la vitre et, masquant une lampe assez éloignée, modifia ainsi légèrement l’éclairage. Durant une fraction de seconde, j’eus devant moi le reflet de mes deux yeux. L’image, furtive mais nette, était celle de deux grands yeux clairs, au regard mou et rêveur, en tout différents des miens qui sont noirs, petits, enfoncés.
Dans la vitre, les yeux s’étaient effacés et je restais immobile, les mains aux genoux, l’esprit en déroute, évitant même de former des pensées
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qui n’auraient pu qu’ajouter à mon désarroi. Lorsque je redressai ma taille, M. Boussenac et les trois employées me considéraient avec des regards empreints de tristesse et de pitié, tandis que M. Caracalla ricanait en branlant la tête. Revenant au guichet, je réclamai mes papiers.
« Nous ferons comme vous voudrez mais il me semble que rien ne presse, me répondit M. Boussenac avec une prudente sollicitude qui me fit mal. Vous pourriez très bien nous laisser vos papiers et revenir un autre jour, ou même attendre un instant, le temps que nous téléphonions chez vous ou à votre bureau pour demander d’autres photos. N’est-ce pas ? Venez donc vous asseoir par ici. »
Il me prenait évidemment pour un fou et cherchait à gagner du temps pour avertir ma famille et peut-être la police. La peur me donna la force de me composer un visage plus calme et de répondre sur un ton presque placide.
« Vous êtes très aimable, mais j’ai un rendez-vous qui ne me permet pas d’attendre. Pardonnez-moi, ajoutai-je en souriant, mon
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attitude a pu vous paraître bizarre, mais je commence à comprendre seulement ce qui m’arrive. C’est un de mes parents qui m’a fait une farce et qui s’est livré à midi à une substitution de photos. J’avoue qu’il a réussi au-delà de ses espérances. »
Pour peu qu’on y réfléchît, l’explication ne valait pas grand-chose, mais le ton de mes paroles parut rassurer M. Boussenac. Il me rendit mes papiers et nous échangeâmes encore quelques propos aimables. Alors que je me dirigeais vers la sortie, je sentis qu’on me prenait le bras et j’eus de la peine à réprimer un geste d’effroi. Ce n’était que M. Caracalla. Il se mit devant moi et, me dévisageant avec une compassion insultante, me proposa d’une voix doucereuse de garde-malade :
« Ce n’est rien du tout. Vous allez être bien raisonnable et me permettre de vous accompagner jusque chez vous. Bien raisonnable, hein ? »
Je voyais la haine briller dans son regard et j’avais lieu d’en être surpris, car à aucun moment
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mon attitude n’avait justifié un tel sentiment. J’ai déjà vu la même haine et pareillement nuancée d’envie dans les yeux de certains vieillards regardant des jeunes gens. Mais je n’étais pas un jeune homme.
« Très obligé, dis-je, mais j’habite la banlieue. Je craindrais de vous faire rentrer tard et de vous exposer à être grondé par votre gouvernante. »
Ma réponse, qui provoqua les rires discrets de M. Boussenac et des employées, faillit rendre enragé M. Caracalla. Il fit une grimace et tandis que je gagnais la porte, je l’entendis grincer derrière moi :
« Vous me paierez ça. »
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